POLITIQUES
Monsieur le Directeur,
Vous me posez un cas de conscience. Je ne m'y déroberai point. Il ne manque qu'une chose à votre lettre de consultation, c'est le rappel du motif exact de la condamnation de chaque prisonnier. Faute de voir préciser par vous des souvenirs déjà confus, je ne pouvais mieux faire que de m'en référer aux intéressés eux-mêmes. Me fondant sur leurs communiqués et m'en rapportant à leur bonne foi, voici ma réponse :
S'il s'agit de solliciter une mesure de clémence, je signe des deux mains sans distinguer entre les captifs. Les luttes d'idées, ces idées fussent-elles criminelles ou folles, honorent toujours ceux qui leur font un sacrifice. Et s'il faut nous battre entre Français,
LA DEPRESSION FRANÇAISE 289
n'en saisissons que plus avidement chaque occasion de nous réconcilier, au moins jusqu'à la prochaine passe d'armes. La haine est permise de l'idée adverse, jamais la haine de l'adversaire.
Que si, par contre, vous entendez faire une revendication de droit, je me vois obligé de distinguer entre les personnes, leurs actes n'étant pas assimilables.
Oui, je m'empresse de réclamer avec vous la libération de Victor Méric, d'André Gaucher, de Miguel Almereyda, d'Aristide Delannoy et d'Eugène Mer te. Accuser la Haute-Cour de « forfaiture » et le général d'Amade de « boucherie », c'est là l'expression d'une opinion qui, pour n'être point tout à fait la mienne, ne m'en paraît pas moins devoir être libre en pays libre.
Je porterais sans doute le même jugement sur les articles de journaux qui, après coup, visèrent l'affaire de Villeneuve-St-Georges, bien qu'on ne m'en ait pas soumis les textes.
Quant au cas de Georges Marchai, il est certainement le plus déplorable, vu l'extrême gravité de la peine. Son tort est réel, gérant responsable d'un journal, de ne pas même lire les articles dont il endosse les conséquences. J'ajoute que son crime est véniel, et qu'ayant accompli neuf mois de geôle, il devrait bien voir commuer sa peine. Mais sur le fond de la question, « attitude du prolétariat en cas de guerre », mon appréciation est catégorique. Inviter des soldats à tirer dans le dos de leurs officiers, ne sau-
rait être considéré en aucune façon comme une opinion; c'est là, bel et bien, une instigation au meurtre. Il suffit d'ouvrir un dictionnaire de la langue française. J'ajoute que c'est là une lâcheté, et qu'il serait ou plus noble de s'apprêter au martyre, comme les Tolstoïens, par le refus de porter les armes, ou plus logique de quitter le pays dès le temps de paix.
En ce qui concerne enfin Maurice Pujo, si vous le comprenez dans votre liste, c'est par un jeu, je suppose, de votre coutumière malice. Envahir la Sorbonne à main armée et« fesser l'immonde Thalamas », voilà, avouez-le, une opinion un peu bien vive ?
Pardon de la longueur de cette réponse. Mais en une enquête aussi complexe, aussi importante, aussi douloureuse, ma conscience inquiète tirait à la ligne...
Pétition du journal Le Témoin^ 19 juin 1909.
CONTRE L IMPERIALISME
C'est le siècle de la grande illusion qui s'achève, Fillusion du progrès moral dans la liberté politique. Tout d'un coup, son palais fabuleux s'est effondré dans la boue et le sang. Témoin l'affaire Dreyfus d'une part, vos guerres des Philippines et du Transvaal de l'autre, faillites simultanées des deux démocraties du monde, l'anglo-saxonne et la française. Or voici qu'à certains d'entre nous le siècle nouveau vient tendre une offrande obstinée, l'offrande de la chimère ancienne. Le chiffre même de ce siècle, plus net et mieux frappé , semble préétabli pour sceller des destins meilleurs. La question qui s'agite n'est pas neuve, c'est celle de la loi même de l'histoire. Mais on ne l'avait jusqu'à ce jour ni si cons-
(1) Préface du drame VÈvangile du Sang, dédié par l'auteur à ses amis anglo-saxons.
ciemment, que je sache, ni si désespérément prise à corps. La morale privée imposera-t-elle ses revendications à la politique, en deçà et au delà des frontières nationales ? Un pacte de bonne volonté réciproque supplantera-t-il enfin la vieille fatalité de la force? Et — éveillons-nous au sens ultime de la vie — Fidé al couronnera-t-il le réel, l'esprit surgira-t-il du chaos : bref, le monde a-t-il une destination spirituelle, ou ne fûmes-nous jamais, poètes pacifiques de tous temps, que de pitoyables songe-creux? — C'est possible. Les gens rassis n'en font pas doute. Mais la chimère est si haute qu'elle vaut d'être vécue et qu'à mieux y regarder — elle est vraie. Je vois, aussi bien, par l'histoire, que bon nombre de semblables illusions conquirent et possèdent la terre. En tout cas, les dérogations de l'âge mûr l'emportent en gravité sur les errements de l'enfance. Et l'humamanité, pour le moins, est à moitié de sa course.
Cependant, à mesure que le rideau se lève sur le siècle xxe, des gouttes de sang lui font une frange sinistre et retombent largement sur la scène. Et c'est par vous qu'il coule, Ànglo-Saxons !... Et c'est en vous que nousplacions, libéraux de tous les pays, notre espérance invétérée ! Vous en défaut, que nous restera-t-il ? La France officielle et, en fait, la majorité aveulie du pays, sont sorties déshonorées de l'épreuve. Les autres nations de l'Europe se courbent sous l'autoritarisme. Sans la saine petite Helvétie, il n'y aurait bientôt plus par le monde un seul pays aux institutions libérales, ou dont la conduite
manifeste ne les démente point s'il en a ! Vous devez vous reprendre. Il reste de splendides caractères parmi vous. Comme le siècle dernier fut celui de la France, celui-ci est le vôtre : et l'apogée matérielle ne dure pas sans une gloire spirituelle. D'ailleurs, il n'est pas jusqu'à vos envieux qui, par leur animosité stupide, ne vous confessent, à leur corps défendant, la première race organique de ce globe. J'y souscris en connaissance de cause, ayant participé à votre éducation et profité de votre discipline. Vos jeux physiques sont nobles, virils, ébaudissants. Vos cultes religieux, purs, progressifs, harmonieux. Votre économie morale, fondée sur le respect de l'individu, est préservée par le respect de la femme. J'en sais d'entre vous qui préparent une race absolue, incarnant au moral, et peut-être au physique, le type humain prophétisé par la grande frise du Parthénon. Mais regardez donc aux périls ! La gigantesque entreprise ethnico-politique d'Amérique n'est pas encore sortie de sa phase d'évolution préparatoire pour entrer dans la solidité grandiose d'une société maîtresse et directrice de ses forces; et voici que la vipère de l'or s'enroule à son front et la ronge. La merveilleuse, la positive Angleterre, seconde et meilleure Rome de l'histoire, semblait avoir définitivement assuré dans le monde le jeu de ses instincts par ses institutions, les plus admirables qui soient; et voici qu'entraînée à la brutalité par l'excès même de sa puissance, elle s'en va donner dans le vide le coup d'épée inutile qui lui retombera sur le cœur.
De sorte qu'au moment où j'écris, les deux seules guerres qui suspendent notre haleine, toutes deux agressives et toutes deux réprouvées par la conscience toujours plus unanime de la terre, sont par une significative concordance le fait de ces deux peuples-là (1) !.
Ces réflexions de mal-augure, en est-il parmi vous qui les fassent ? Et si oui, se trouvera-t-il un de vos jeunes écrivains pour les fixer d'une forme objective ? Dans l'attente, j'ai pensé que cette admiration que je vous porte me qualifiait pour vous désigner le péril. Mon amour suscita ma satire. Que si vous jugiez ce seul titre trop mince, j'invoquerais alors devant vous la moitié de mon sang qui est le vôtre, et les attaches profondes de la vie que j'ai nouées dans votre race.
Au demeurant, je m'en voudrais d'une apologie plus complète. Ces pages sont un tribut spontané de mon cœur. Je les envoie à tous ceux d'entre vous qui, à l'exemple de certains pasteurs d'Angleterre, refusent d'invoquer sur leur peuple, en faveur d'une cause scélérate, la bénédiction de l'Esprit. Et voici que je les lance au vent qui seul s'en repaîtra peut-être, comme j'en ai lancé de semblables en l'honneur d'une grande cause pendante (2), moins immense toutefois que celle-ci... Parce que l'indignation me contraint à m'accorder cette joie, la plus
(1) Les guerres du Transvaal et des Philippines.
(2) L'Affaire Dreyfus.
royale de toutes, de prêter ma lèvre incertaine au Grand Souffle étouffé qui partout se cherche une issue dans les consciences des hommes.
3i décembre 1899.