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II. Lettre que M. Marc Sangnier n'écrivit pas

Très Saint-Père,

Croyant avant tout, c'est-à-dire lié par le sentiment de mon devoir envers la Vérité d'abord, et résolu à la servir de tout mon être, quoi qu'il m'en puisse coûter d'ailleurs, j'éprouve la douloureuse obligation d'en appeler au Dieu de ma conscience de la condamnation dont vous me frappez.

Certes, au moment où je trace ces mots, je suis saisi de stupéfaction devant l'audace qui me les arrache ; je me regarde faire, épouvanté ; je tente un effort désespéré pour dompter mon âme sous votre joug ; mais, allant de terreur en terreur, je découvre que, dans ma conscience, Quelqu'un se réveille de plus fort que moi, de plus fort que vous, une Puissance qui m'entraîne vers la Vérité comme le vent entraîne l'incendie, et je m'écrie avec Martin Luther, en me scandalisant d'un tel exemple :« C'est inutile, je ne puis autrement ! »

APPENDICE 35fc

Toutefois, Très Saint-Père, ce n'est pas en vain que vous vous serez tourné vers votre enfant pour l'engager à s'amender. Depuis que j'ai commencé d'écrire cette lettre, une délivrance s'est faite en moi ; mon âme respire, tout étonnée ; je sens que m'est promise la guérison d'un mal que je portais en l'ignorant... Mais aussi quelle lumière soudaine éclaire cruellement tout mon passé ! Je me demande, la rougeur au front, comment ma raison a pu concevoir le monstre moral que je prêche aux Français depuis dix ans ? Un citoyen libre et un croyant servile cohabitant dans le même homme, et ce citoyen se vantant, par surcroît, de fonder le sentiment de sa liberté dans l'asservissement de ce croyant ! Voilà les deux moitiés de conscience que j'ai rêvé d'unir en un seul être, pareil au couple de ces avortons que la nature soude dans une seule chair pour les épuiser l'un par l'autre ! Si mes amis, à cette horrible vuer et si mes adversaires eux-mêmes n'ont pas suspecté ma bonne foi, c'est qu'ils m'ont tenu compte, avec mansuétude, de l'infirmité de ma pensée, de la mutilation de ma personne : je n'étais, tour à tour, qu'une moitié d'homme, marchant d'un pied, saisissant d'une main, ne pensant que par un lobe de mon cerveau, n'aimant que par un lambeau de mon cœur, jusqu'au jour où, salutairement, implacablement, logiquement, vous avez d'un coup décisif séparé en moi les deux hommes !

Mais, Très Saint-Père, cette intervention de votre généreuse violence a détruit encore une autre équi-

voque dans mon esprit, et par là-même dans tous les esprits où je m'ingéniais à l'entretenir. Comme je me méconnaissais moi-même, j'ai méconnu aussi l'Eglise. Je l'ai crue héritière de l'Évangile, fille de Jésus le Nazaréen qui fit son cortège des va-nu-pieds et dressa le festin pour les pauvres gens. Liberté, égalité, fraternité, cette devise empruntée de lui, que la République grave sur ses pierres, je m'imaginais que le jour était proche où vous, le pape ennemi du faste, vous l'humble prêtre issu de la plèbe, vous l'alliez revendiquer pour vous et inscrire au fronton de vos temples... Chimère, hélas! du jeune Lamennais, que lui-même dénonça dans la rébellion de son âge mûr et ne cessa ensuite d'invectiver dans l'amertume de sa vieillesse : j'ai été sourd à cet avertissement ; j'ai refait à mon tour le rêve puéril du salut du Monde par l'Église, et j'ai conçu ce monstre social, cet accouplement impudique : Démocratie et Théocratie échangeant le baiser Lamourette, les Droits de l'Homme avec imprimatur, Danton et Voltaire en soutane ! Voilà le cauchemar que j'offrais en prime à la France moderne. Voilà la « nuée » où je me serais bercé jusqu'à la fin de ma carrière stérile, si de votre voix indubitable vous ne m'aviez crié la réalité : que l'Église est la cliente des riches, l'actionnaire du capitalisme, que le Pape ne consacre le sang du Christ que dans le hanap d'or de l'Empereur, et que liberté, égalité, fraternité, tous les principes de la Démocratie sont anathèmes : la Théocratie ou la Mort !

Je vous l'ai dit, Saint-Père, mon choix est fait : dans cette mort, je trouverai ma vie. Mais il me reste à prendre une décision plus redoutable encore que celle qui bouleverse ma destinée ; et cette fois vraiment, je sens trembler mon cœur dans ma poitrine. J'ai charge d'âmes, et de quelles âmes! Ces milliers de jeunes hommes enflammés d'un zèle héroïque, l'élite de la vieille Église de France quej'aiappelée à l'œuvre nouvelle, tous leurs regards se tournent en ce moment vers moi ; de moi ils attendent le geste de l'aîné qui doit leur indiquer leur route en ce carrefour terrible où vous nous avez arrêtés ; en cette minute, j'ai entre mes mains leur destinée et toutes les moissons qu'elle peut contenir! . .. Si je leur déconseille mon exemple, si, pour épargner à leurs épaules le « fardeau de la liberté », je les incline à la soumission, c'est leur œuvre à eux que j'anéantis, c'est leur idéal que j'ensevelis vivant sous la chaux ardente de votre inquisition, et pis encore, moi qui réponds de leur foi intime en la liberté, en la vérité, c'est la noblesse même de leur caractère que je voue aux muettes hypocrisies...

Non, je suis sorti, qu'ils me suivent! Nous qui parlions d' « éveiller » les autres, n'est-ce pas assez de cette honte pour nous que nos frères, les Murri et les Dabry, soient déjà aux champs avant l'aurore ? Rejoignons-les et creusons ensemble un nouveau « sillon » dans une glèbe peut-être encore plus dure, mais où, du moins, le grain étant semé, personne ne l'empêchera plus de lever. Car, désormais, nos

camarades républicains n'auront plus le droit de nous accueillir en suspects, nous qui nous serons arraché le cœur par fidélité à leur principe: l'intégrale liberté humaine. Peut-être, unjour, nous étant mêlés aux libres penseurs dans la grande famille démocratique, leur -révélerons-nous, à leur étonne ment, ce qu'il y a de religieux dans leur négation et combien divine est l'humanité. Mais devenus seuls maîtres de notre foi, nous oserons exprimer aussi ce qui était au fond de nos aspirations : nous nous ferons enfin, à ciel ouvert, une Église plus universelle que la catacombe du catholicisme, et le Dieu qui aura nos adorations ne sera plus un peu de pain dans un tabernacle, mais le Verbe. immanent qui inspire tout homme spontanément, le Christ à venir qu'il dépend de nous d'enfanter au monde dans la cité de Fraternité: voilà la religion, et la seule, qu'acceptera la France du vingtième siècle !

Si je pouvais espérer, Saint-Père, que j'ai par cette lettre, pour mon humble part, contribué à son avènement, je ne regretterais pointées heures d'angoisse; et en vous faisant les adieux émus d'un fils qui s'en va respectueusement, c'est vous que je remercie de ma libération.

Marc Sangnier.

Pour copie conforme:

Paul Hyacinthe-Loyson.

L'Action et le Siècle, 7 septembre 1910.

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