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DISCOURS PRONONCÉ AU CONGRÈS DE BERLIN

Au récent Congrès du Progrès religieux gui s'est tenu à Berlin (1) notre collaborateur Paul Hyacinthe- Loyson a pris la parole dans la salle Germania devant un auditoire populaire, sous la présidence de M. Schrader, député au Reichstag. Cest la traduction de son discours prononcé en allemand et chaleureusement applaudi pour ses allusions à la situation présente de V Allemagne, gue nous donnons ici, d'après la Taglische Rundschau qui Va publié m extenso.

Monsieur le Président, Mesdames, Messieurs,

Je me demande si ce n'est pas par une intention malicieuse que le comité de ce Congrès m'a désigné comme sujet à traiter devant vous ce soir : la Tolé-

(1) Du 5 au 10 août 1910.

rance et le Progrès des Lumières ? J'arrive, en effet, d'un pays où le progrès des lumières modernes n'a élè assuré qu'au prix d'une lutte implacable qui ne tolérait pas de tolérance, et en mettant le pied sur votre sol, je le trouve encore tout ébranlé d'un coup •de tonnerre du fanatisme (1) à ce point formidable et inattendu que des morts de plus de trois cents ans ■en ont ressuscité de colère. .. Dans ces conjonctures, venir vous jouer un petit air de flûte en l'honneur de la tolérance me paraît un geste hasardeux ; et si vous ajoutez à cela que celui qui vous parle n'a pas le naturel des moutons auxquels on joue les airs de flûte, vous conviendrez alors que ma tâche devient tout à fait paradoxale... Je vais néanmoins l'entreprendre avec zèle, dans la crainte que j'ai des réprimandes du comité ; je vais vous faire l'éloge de la tolérance en considérant que ce sera là pour moi — et peut-être pour vous — un utile exercice d'humilité.

La tolérance, mesdames et messieurs, est une vertu souverainement aimable, parce qu'elle procède de l'amour ; et aimable aussi par cette raison que l'intolérance, son contraire, est absolument odieuse et funeste aux causes qu'elle prétend défendre — d'où il suit que la tolérance est une vertu d'excellent placement, nouveau motif de la cultiver; enfin elle suppose chez ses adeptes une rare subtilité d'esprit qui leur permet d'envisager toutes les questions du point de vue même de leurs adversaires, ce dont les fana-

(1) L'encyclique Editée Sœpe contre la réforme du seizième siècle.

tiques sonl incapables, et voilà, du coup, notre amourpropre intéressé à sa pratique. Mesdames et messieurs, j'ai fait l'éloge delà tolérance.

Il me reste maintenant à définir dans quelles conditions la tolérance doit s'exercer, et à vous signaler le danger qu'elle ferait courir à la vérité si ces conditions étaient négligées.

A quelque nation, mesdames et messieurs, culte ou doctrine philosophique que nous appartenions, tous, tant que nous sommes ici ce soir, nous avons inscrit dans notre programme le noble principe de la liberté. Que nous nous y conformions toujours à l'égard de nos adversaires, c'est ce que, étant homme, je ne saurai prétendre ; mais d'avoir proclamé ce devoir est déjà un mérite pour nous, car l'idéal est le commencement de la réalité, ou, si vous voulez, un premier pas dans la vertu.

Or, considérez, je vous prie, que ce principe de la liberté spirituelle est très loin d'être reconnu, qu'il est même renié ouvertement par une grande puissance religieuse que je vous demande la permission de vous désigner sans périphrase , — puisque le champ de bataille sent encore la poudre — par l'église catholique romaine.

Vous citerai-je des exemples contemporains? Ici, en Allemagne, alors que le chef de votre nation traitait le pape du Vatican en souverain présomptif du monde, en pontife occulte des protestants*, le comblant sans cesse des attentions les plus exquises, vous avez reçu en retour l'encyclique Editas sœpe...

Ce document, je le sais, le pape s'est plaint qu'on l'ait mal traduit ; aussi, vais-je vous en proposer une version nouvelle, tout à fait conforme aux intentions de son auguste auteur : édite, impératif pluriel du verbe edere, manger ; sœpe, souvent; ce qui signifie : « Mangez le plus d'hérétiques possible! »

Passons à l'Espagne : qu'apercevons-nous ? Pourquoi ce tumulte de tout un peuple? Cet appel à la guerre civile ? Toute la vieille lave des passions mortelles à peine refroidie, et qui se réchauffe, prête à jaillir? Parce que le pape du Vatican ne veut pas permettre aux protestants de dresser une croix sur leurs églises !

Enfin, messieurs, franchissons la mer, et dans le calme empire britannique, que voyons-nous en ce moment? Tandis que, sous la pression de la conscience prolestante elle-même, le Parlement se dispose à modifier la formule du serment royal, jugée injurieuse par les catholiques, les évêques catholiques du Canada (1) prêtent encore le serment suivant : « Je déclare que le pape a le droit de déposséder les rois, les princes, les États, les Républiques et les gouvernements hérétiques, tous les pouvoirs d'ici-bas étant illégaux sans sa confirmation sacrée, et que ces gouvernements hérétiques peuvent être détruits en toute sécurité de conscience... Je déclare en outre que la doctrine de l'Église anglicane, celle des calvinistes huguenots, celle des autres protestants est damnable, et que les protestants eux-mêmes (1) Dans la province de Québec.

seront damnés, s'ils ne rétractent pas cette doctrine. »

Mais, messieurs, cela n'est rien encore. La dernière édition de la Théologie de Clermont, en France, manuel composé par de savants Sulpiciens à l'usage de nos séminaires, ce manuel enseigne que l'Église catholique a reçu de Dieu le pouvoir de contraindre ceux qui s'écartent de la vérité, non seulement par des châtiments spirituels, mais aussi par des punitions corporelles, jusqu'à la mort inclusivement (1). Et ce n'est pas là, comme on voudrait le croire, un enseignement qui aurait pour excuse d'être une monstrueuse exception. Ce même principe vient d'être édicté par un professeur du Collège Urbain, à Rome, membre de la commission pontificale des études bibliques et de la commission pour la codification du droit canon, le père Lépicier (il vend du bien mauvais café). Dans son ouvrage nous lisons que « les hérétiques peuvent être ramenés à la foi par la force, au moyen de contraintes corporelles ; que les enfants catholiques peuvent être forcés par les mêmes moyens à tenir les promesses de leur baptême », et même, messieurs (je cite le texte), que les hérétiques méritent d'être retranchés par la mort (2). Or, celui qui a écrit ces choses est l'ami personnel du pape, et le pape, messieurs, l'a approuvé « véhémentement » (sic).

(1) Theologia dogmatica et moralis, 7* éd., t. I, pp. 403-404, Clermont-Ferrand, 1895.

(2) De la stabilité et du progrès du dogme.

De ce principe aux actes il n'y a\ait plus qu'un passage logique. Eh bien, il a été franchi. S'inspirant de cet esprit latent, il y a quelques années à peine, un évêque catholique de la République de l'Equateur réclamait, en effet, de son gouvernement l'application de la peine de mort contre un pasteur protestant coupable de prêcher la Bible en ce pays.

Telles sont, messieurs, en plein vingtième siècle, les prétentions, non point, je me hâte de le dire, de la majorité des catholiques, ni même d'un nombre important d'entre eux, mais de leurs dirigeants les plus farouches, couverts de l'autorité suprême. Et je sais bien qu'à notre époque l'Église n'a plus pour elle la force! Mais que serait-ce si elle la recouvrait? On prête au Français Louis Veuillot une phrase qui, pour n'être pas de lui, n'en résume pas moins merveilleusement toute sa doctrine poli tique, comme elle nous présage exactement le régime que demain nous réserverait le catholicisme triomphant : « Tant que vous serez les maîtres, nous vous réclamerons la liberté au nom de vos propres principes ; quand nous serons les maîtres, nous vous la refuserons au nom des nôtres... » Je conclus donc, sans exagérer, que nous assistons à un inquiétant réveil du fanatisme romain. Cependant que le protestantisme a, sans cesse, depuis le seizième siècle, élargi sa lettre et son esprit, jusqu'à ouvrir sa maison toute grande, comme il le fait dans ce Congrès de Berlin, aux bouddhistes^ aux musulmans, aux juifs et aux libres penseurs (1)

(1) Quand les tendances du Congrès de Berlin se furent

— cependant qu'il a eu ce courage de montrer au monde, pour la première fois, l'exemple sublime d'une religion qui se repent de ses crimes, à la face des hommes, en dressant à Genève, un monument expiatoire à l'une de ses rares victimes, Servet, — le catholicisme, au contraire, n'a pas plus bougé depuis 1 e Moyen Age que l'idole d'airain de la grande basilique de Rome, je veux dire cette statue de Jupiter si symboliquement devenu saint Pierre, tous deux, prêts à lancer la foudre...

Cela dit, messieurs, et la question de fait bien établie, par quelle attitude devons-nous répondre à ces menaces ? Eh bien, je m'empresse de le déclarer : pour combattre nos adversaires, nous refusons d'emprunter leurs armes. Nous ne voulons devoir notre triomphe sur eux qu'à la précellence de notre cause. Nous leuraccordonsce qu'ils nous dénient. En face du droit de la Vérité, nous proclamons le droit de l'Erreur : le droit de croire, le droit d'écrire, le droit d'enseigner la pire erreur. C'est la plus belle marque de confiance que nous puissions donner à la Vérité. Et s'il le fallait, je le déclare même, je préférerais périr avec elle en lui conservant toute sa noblesse,, que de vaincre avec elle en la souillant.

Mais là, messieurs, doit s'arrêter la tolérance. Nous sommes quittes envers nos adversaires quand nous leur avons assuré, pleine et entière, la liberté-

suffisamment affirmées, l'empereur Guillaume II adressa aus pape Pie X une lettre autographe où il s'excusait de ce qu'une telle assemblée se fût tenue dans sa capitale.

Nous ne sommes pas quittes envers nous-mêmes, ni surtout envers la Vérité, ni partant, au fond, envers nos adversaires non plus, puisqu'il s'agit de les gagner à cette Vérité. Ah ! oui, sans doute, nous souhaiterions que cela pût se faire par le moyen de la persuasion affectueuse, de la discusion entre frères, de Y i rénique de préférence à la polémique. Les fanatiques ne nous le permettent pas, Nous allons à eux les mains ouvertes, et ils nous reçoivent à coups de trique. Ils ont un parti pris de bataille dont leur principe même leur fait un devoir. Car plus haut qu'eux et plus haut que nous, ce sont des Idées qui sont aux prises, comme les dieux d'Homère dans la mêlée; et ces Idées ne se pardonnent point : liberté ou autorité, royauté de l'esprit humain ou asservissement de cet esprit. L'une des deux Idées tuera l'autre. Elles subissent en cela la loi des êtres, qui est la survivance du plus digne. Cette loi, nous pouvons la transformer, en rendant la lutte plus équitable, toute spirituelle; nous ne pouvons pas la supprimer.

Toutefois, messieurs, prenez-y garde : nos Idées ne vaincront pas toutes seules par une sorte de grâce divine. Comme les dieux de l'Iliade que j'évoquais, nos Idées peuvent nous diriger, nous inspirer, nous exalter, mais elles ne triompheront que par nous. Si nos beaux sentiments se croisaient les bras, nous verrions bientôt l'intolérance dévorer notre tolérance I J'éprouve même parfois un grand doute, un doute infâme dont je vais me confesser, comme d'un péché: est-ce que l'erreur, par cela même qu'elle est Ter-

reur, n'a pas plus de chance que la vérité ? Est-ce que l'avenir de l'Occident n'est pas, peut-être, à l'obscurantisme le plus grossier succédant brusquement dans l'âme des foules au matérialisme insupportable ? Cette foi nouvelle dont nous allumons la flamme légère dans le premier temps invisible, résistera-t-elle à ces tourmentes ? Le passé religieux répond : non ! La plus haute vérité morale que le monde ait connue, l'Évangile, se serait éteinte comme un murmure sur les lèvres suaves de Jésus, au bord du lac de Génésarelh, ou comme un soupir étouffé dans la poitrine des esclaves romains de Subure, si la force publique ne l'eût sauvée, si l'épée ne l'eût propagée : c'est partout l'épée qui implanta le culte ! Constantin, Clovis, Charlemagne, vos propres chevaliers teutoniques, ancêtres des Hohenzoilern, partout l'Évangile par le glaive ! Et lors de la renaissance du christianisme, sans l'épée des princes de la Réforme, sans l'épée des bourgeois de Genève, Luther et Calvin auraient fini sur le bûcher !... Voilà, dans le passé, la loi de l'histoire, voilà le prix sanglant du progrès social. Or comme nous voulons changer cette loi, comme nous répudions ces conquêtes, que méditent encore nos adversaires, il s'ensuit pour nous un devoir doublement urgent de combattre l'erreur par d'autres armes : l'écrit, la parole, l'exemple, la vie, toutes les armes de la liberté. Ce combat est juste, ce combat est saint ! Nous devons le poursuivre en reconnaissance pour tous ceux qui, depuis Socrate et Jésus

— les Bruno, les Servet, les Dolet, les Huss — ont payé de leur vie chaque approfondissement de l'inépuisable vérité. J'en appelle à vous, libéraux d'Allemagne, qui, dans ce combat, depuis le premier jour, êtes placés au poste d'honneur. Armés à la fois des deux principes : le sentiment religieux et l'audace critique, vous maniez le glaive à deux tranchants, le le glaive de l'archange qui purifie celui qui le porte, et darde l'éclair au fond des âmes pour faire à autrui les blessures fécondes. Dans la grande crise du temps présent où le monde ne sait plus au nom de quoi vivre, c'est à vous, et à tous les croyants libres, de recueillir la tradition morale du vieux vase de l'orthodoxie, au goulot étroit et aux flancs fêlés, dans la large coupe d'Une foi nouvelle, où toutes les soifs pourront s'abreuver — à vous de sauver l'homme en transformant le Dieu ! — Certes, il vous importe de tenir tête à l'irrédentisme catholique, citadelle de toutes les réactions ; mais ce combat de front doit s'accompagner d'un autre effort à votre arrièregarde. Vous avez aussi tous les traînards de l'orthodoxie protestante qu'il faut entraîner à plus de vérité par plus de liberté, par « la réforme de la Réforme » (1). S'ils crient un peu que vous les bousculez, s'ils vous accusent même de compromettre le drapeau, répondez-leur que vous le transfigurez au reflet d'un soleil levant, et que vous leur épargnez, à eux, d'expirer bientôt d'inanition dans les ornières, derrière l'armée...

(1) Vinet.

Pardonnez-moi, mesdames et messieurs, celte terminologie martiale et le ton belliqueux de ce discours que je suis censé débiter sous le fanion blanc de la tolérance. Mais j'ai enhorreur,sur toutes choses, ces réunions protocolaires où chacun s'empresse de se dire d'accord avec tout le monde pour escamoter les questions gênantes. Je n'adhère pas au groupe des libéraux flasques : ils sontla peste des assemblées ; leur complaisance envers la droite n'est que trahison envers la gauche, et, n'étant au fond que de vagues sceptiques, ils méritent les coups qu'ils n'osent pas porter... Fondons, je vous prie, un parti nouveau, invraisemblable, celui des modérés énergiques. Ne craignons pas de donner à nos convictions une petite pointe de brutalité. Nous la retournerons contre nous-mêmes pour éprouver notre sincérité ; et nos adversaires en profiteront. Quand, sur quelque point, nous sentirons qu'ils ont raison, nous aurons le courage de le reconnaître, et, au besoin, de nous rétracter. Si nous estimons, le plus souvent, qu'ils ne déraisonnent qu'à demi, et que leur erreur n'est que l'écorce d'une vérité, eh bien, c'est ce germe de vérité que nous dégagerons pour l'honorer, sans parti pris, car la vérité n'est pas à eux, n'est pas à nous» mais à elle-même. Enfin, s'il arrive — comme il arrive — que nos adversaires disent blanc pour noir; s'ils nous soutiennent, comme ils le font, que l'esprit humain, depuis deux mille ans, n'a rien conquis sur le mystère, que l'Infini tient dansun missel et que ce mythe des Juifs en décadence qu'est le christia-

nisme littéral, doit fermer le cycle de nos connaissances, arrêter l'essor de nos aspirations, alors, messieurs, nous reprendrons le combat sur le conseil de saint Augustin : Interficite errores et diligite homines. Oui, nous aimerons nos adversaires, dont la fonction est indispensable pour manifester la vérité; nous les aimerons malgré eux-mêmes, malgré nous-mêmes, nous sentant, au fond, un avec eux dans la même humanité, un dans la même divinité. Mais nous immolerons leur erreur sans aucune espèce de miséricorde, en accomplissement de la maxime que je traduis ainsi en langage moderne : Toute tolérance pour la personne et pour la parole de V adversaire, aucune tolérance pour son erreur !

Le Siècle, 3o août 1910.

LA CONDAMNATION DU (( SILLON )) I. Lettre oue M. Marc Sangnier écrivit au Pape.

Très Saint-Père,

Catholique avant tout et résolu à le demeurer toujours, quoi qu'il puisse nous en coûter, dans la grande douleur que nous ressentons, nous éprouvons une consolation à pouvoir vous donner une preuve de notre filiale obéissance.

Ce n'est pas en vain que vous vous serez « tourné vers nous avec la confiance d'un Père qui parle à ses enfants ». Sans doute, il peut nous paraître dur de quitter la direction de ces groupes d'éducation populaire à la formation desquels, depuis bien années, nous avions donné le meilleur de notre vie et de notre cœur et qui nous étaient apparus comme les instruments dont Dieu s'était servi pour ramener à la vertu et à la pratique de la religion tant de jeunes âmes égarées. Mais l'amertume d'un tel sacrifice

n'est-elle pas grandement adoucie par l'espérance de vous faire comprendre quelle est notre docilité et notre bonne volonté ?

Je me retire donc des Comités directeurs des deux organisations qui, depuis quelques mois, constituaient la nouvelle organisation des groupes sillonnistes ou même simplement animés de l'esprit du Sillon, et je ne doute pas que mes amis, suivant mes conseils, n'imitent mon exemple et, après avoir dissous Y Union pour l'Education civique et le Comité démocratique d'action sociale, ne « cèdent leur place aux évêques » et ne leur abandonnent complètement la formation des « sillonnistes catholiques ».

Quant à nous, Très Saint-Père, nous éprouverions certes un évident soulagement à renoncer à toute vie publique et à jouir enfin de la paix, bien loin du triste champ de bataille sur lequel nous avons été meurtri par les coups les plus opposés, venu des coins les plus différents de l'horizon. Le jour où nous serions définitivement relevé par la Providence de notre poste de combat nous apporterait une délivrance. Mais nous ne croyons pas, en conscience, tant qu'il nous reste de la force et de la vie, et que tout moyen d'agir ne nous est pas enlevé, pouvoir nous retirer dans une inaction séduisante mais coupable ; et il nous semble, d'ailleurs, qu'une telle attitude boudeuse et dépitée, et qui tendrait à accréditer en France, chez les adversaires de la religion, cette idée évidemment fausse et funeste qu'un catholique ne peut pas en sûreté de conscience demeurer

républicain et démocrate, ne saurait en aucune façon plaire à Votre Sainteté et risquerait, au contraire, de lui sembler peu respectueuse et peu filiale, sous les dehors d'une apparente et tout extérieure soumission.

Nous essaierons donc, et sur le terrain même que Votre Sainteté paraît nous indiquer comme demeurant encore ouvert à notre activité, de travailler au bien de notre pays ; et nous nous souviendrons toujours que même lorsque nous agissons comme citoyen, nous n'avons pas le droit d'oublier que nous sommes catholique. Aussi nous efforcerons-nous, soit dans nos articles, soit dans nos discours, d'éviter avec le plus grand soin toutes les erreurs et toutes les imprécisions qui pourraient donner lieu de croire que nous soutenons des opinions condamnées par l'Église, en particulier celles qui sont signalées dans la lettre de Votre Sainteté.

Nous savons mieux que personne combien nous sommes faible et sujet aux erreurs et aux fautes ; cependant, Très Saint-Père, notre cœur a été transpercé d'une cruelle angoisse quand nous nous sommes vu accusé d'avoir songé à fonder « une religion plus universelle que l'Église catholique » et d'avoir pratiqué « une déformation de l'Évangile et du caractère sacré de Notre-Seigneur Jésus-Christ ». Que nous ayons pu, même involontairement, donner occasion à de tels reproches, c'est ce qui nous frappe de la plus douloureuse stupeur. Puissions-nous, Très Saint- Père, vous faire mieux sentir par tout le reste de

notre vie quelle union indissoluble nous attache à l'Eglise et quels sont nos sentiments d'adoration et d'amour pour ce Jésus, qui est pour nous — et nous tenons à le proclamer même devant les foules les plus hostiles à notre foi — non pas « un humanitariste sans consistance et sans autorité » mais bien le Dieu fait homme qui vit encore aujourd'hui dans les tabernacles de nos églises et qui veut servir chaque jour de nourriture aux plus humbles d'entre nous !

C'est vers vous, Très Saint-Père, que nous nous tournons aujourd'hui pour vous demander appui et consolation. Cette bénédiction que, dans votre lettre, vous nous promettiez, si nous étions « assez généreux pour accomplir le sacrifice que vous sollicitiez de nous », nous vous la réclamons maintenant, une fois le sacrifice accompli, avec émotion et confiance. Nous sommes si attaqué, si méprisé, si calomnié, non seulement par les ennemis de la foi, mais, hélas ! aussi par certains catholiques qui, s'ils pouvaient parvenir à nous arracher un cri de révolte contre l'Église, se réjouiraient de cette épouvantable chute comme d'une victoire ! Dans voire cœur de Père, que naguère vous nous ouvriez si grand, nous voulons nous réfugier aujourd'hui comme dans un asile inviolable d'où les méchants ne parviendront pas à nous chasser.

Nous savons bien, Très Saint-Père, que cette lettre que nous vous écrivons va, sans désarmer peut-être ceux qui supportent avec impatience de nous ren-

contrer, à côté d'eux, dans les rangs des fidèles catholiques, ameuter contre nous la foule des incroyants haineux et sectaires qui ne nous pardonneront jamais notre fidélité à l'Eglise et qui nous reprochent surtout notre religieux et indéfectible attachement au Pape. Cela ne nous trouble pas. Nous serons fier, quoi qu'il arrive, d'être jugé digne de souffrir pour Jésus-Christ. Même si Dieu nous appelait à la plus horrible des épreuves, et nous condamnait à voir un jour notre bonne volonté et notre loyauté mises en doute par son représentant sur la terre, Dieu aidant, nous n'en resterions pas moins soumis et docile sous les coups, offrant encore au Christ et à son Église le don de notre cœur saignant, mais toujours fidèle.

Dieu qui mesure les tribulations aux forces de ceux qu'il en frappe, nous épargnera, sans doute, toujours une telle épreuve, et vous ne repousserez pas votre enfant douloureux et aimant qui, maintenant qu'il vous a écrit, se sent un courage rajeuni et une ardeur nouvelle.

Veuillez agréer, Très Saint-Père, l'hommage du plus profond et plus obéissant respect de votre fils.

Marc Sangnier.

La Démocratie, 3i août 1910.

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