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DIALOGUE DES MORTS ET DES VIVANTS

La statue de François Coppée sur la place Saint-François-Xavier, MM. Maurice Barrés et Léon Daudet.

La statue de Coppée. — 0 mes amis, venez tromper la monotonie de ma lamentable situation... N'est ce pas à vous, à votre piété inconsidérée, que je dois cette triste immortalité ? C'est la première fois que je m'ennuie dans mon bon quartier du Montparnasse, car c'est la première fois aussi qu'une cigarette qui ne veut pas brûler me dure si longtemps au bout des doigts. . . ( 1).

Léon Daudet. — Voulez -vous du feu, cher maître?

(1) François Coppée est représenté fumant : il n'y manque que la fumée en bronze.

La. statue de Coppée. — Gardez-vous-en ! Je suis en saindoux colorié et vous me feriez fondre la main... Non, asseyez-vous à mes pieds, sur ce banc de marbre providentiel que l'artiste a eu la charité de ménager à mes amis, afin que ceux-ci, y ayant pris place en me tournant le dos, n'aient pas la douleur de m'apercevoir...

Léon Daudet et Maurice Barrés. — Nous vous avons obéi, cher maître.

La statue. — Et maintenant, si nous causions un peu littérature !

Maurice Barres. — Très volontiers. Je ne vous cacherai pas que je me lasse de bâiller au Palais- Bourbon, où mon éloquence se fait attendre...

Léon Daudet. — Et moi d'acclamer Philippe VII qui se fait plus attendre encore...

La statue. — Tenez par exemple, si nous parlions d'Emile Zola ?

Léon Daudet et Maurice Barrés. — De Zola, nous !

Léon Daudet. — De ce métèque, de ce saligaud, de cet immonde f de ce prophète du crottin, de ce grandfécal (1) en un mot? Mais vous n'y songez pas, Coppée... Vous savez bien que j'ai tellement épuisé sur lui tout le vocabulaire des outrages que j'en suis réduit à l'injurier en iroquois... J'ai vidé sur lui le fond de ma tinette !

(1) Tel est le titre de l'article que Y Action Française consacra à la cérémonie de Médan du 3 octobre. Dans cet article, P. H. Loyson était pris à partie avant la lettre. On ne lui opposa plus qu'un silence prudent après l'article.

La statue. — Pouvait-il empêcher quelques stercoraires de se soulager le long de son édifice ?

Léon Daudet. — Dites donc, cher maître, ce n'est pas pour moi que vous émettez cette réflexion?

La statue. — Eu aucune façon ! Je me persuade, au contraire, que la rage politique ne vous a point si aveuglé que vous ne soyez prêt à rendre à Zola, — à F « Homère moderne », comme dit Jules Lemaître — l'hommage secret de votre admiration...

Léon Daudet. — Moi ?... Ça serait raide 1

La statue. — Pourtant, cher ami, on ne saurait voir rouge tous les jours. Une heure vient où il faut voir juste. Ainsi, moi-même, moi qui ai été un nationaliste à tous crins — tous les crins de mon bonnet à poils — f admire l'infatigable et puissant auteur de ces beaux romans de mœurs, de ces romans terribles auxquels je souhaitais un succès énorme... Et ses préfaces, donc, savez-vous pourquoi je les admirais? Parce qu'elles imposaient silence aux pédants et aux bégueules, mon cher.,.

Léon Daudet. — Vous êtes sûr, Coppée, que ce n'est pas pour moi que vous dites ça ?

La statue. — Pas le moins du monde, ou si peu que rien... Laissez-moi défendre mon Zola. Je l'ai soutenu à l'Académie avec une ardeur persévérante dont ses proches, encore aujourd'hui, me gardent une loyale reconnaissance. Cest moi qui l'aurais reçu sous la Coupole ! J'ai fait voter Dumas fds pour lui ! J'ai fait voter Claretie pour lui ! J'ai même jeté en sa faveur dans la balance des douteux suffrages

académiques l'influence deVhommeau cœur léger! (1).

Maurice Barrés et Léon Daudet. — Emile Ollivier ?... Le ministre de la Débâcle ?

La statue. — Emile Ollivier a voté pour Emile Zola, oui, Barrés ! Renseignez-vous auprès de votre glorieux collègue à la prochaine séance du Dictionnaire... quand vous en serez à la lettre Z. Allons, mes amis, un bon mouvement : avouez que, vous aussi, vous auriez voté pour Zola ?

Maurice Barrés. — Eh bien, c'est vrai, je libère ma conscience. Pour ma part, certes, je n'ai pas d'enthousiasme pour le talent de Zola : mais il est des hommes qui témoignent encore de la grandeur de la race française... Tenez, je m'en souviens, à l'heure où Zola fut acclamé en Italie, nous fûmes forcés de considérer avec orgueil quily a encore, je le répète, ■dans notre race des hommes qui savent commander à Vadmiration des peuples... Donc, Coppée, vous avez raison, nous devons des remerciements à Zola qui procura des hommages à la France.

La statue. — A la bonne heure, mon cher Barrés. Voilà qui nous change de certain discours à la Chambre où vous insultiez au grand mort, et de certain article où vous proclamiez que, de toute éternité, l'œuvre de Zola vous a fait horreur, et de tel autre encore, où vous avez voué au mépris public

(1) Dans ce passage, ce sont les faits qui sont rapportés d'après la preuve, et non les paroles qui sont citées. Partout ailleurs, ce sont les paroles textuelles.

la virtuosité grossière et le manque d'âme de ce faiseur de grands opéras cochons...

Maurice Barres. — J'irai plus loin. Il est un de ses livres dont je lui ai exprimé mon admiration.

La statue. — Lequel ?

Maurice Barrés. — La Débâcle.

Léon Daudet. —

Tonnerre de Brest ) Qu'est-ce qu'on va dire sur les bastions de VEst (1).

La statue. — Remettez-vous, Daudet, de votre émotion, et, à votre tour, dites-nous sans fard tout le bien que vous pensez du grand-fécal?

Léon Daudet. — Soit ! Mais alors, baissons la voix, car, parmi les passants qui se traînent encore dans ce quartier défunt, il y a peut-être quelque lecteur de mon journal... Oui, moi aussi, un zèle étrange de la vérité s'empare de moil Je sens ma fureur qui, tout d'un coup, se mue en amour dans le fond de mon cœurî... Barrés n'a décerné à Zola qu'un éloge mitigé et trop général qui ne s'est précisé que pour la Débâcle. Mais voyez, par exemple, le Docteur Pascal ! Combien ce roman m'a intéressé! Cette forte lignée héréditaire qui sombre dans une passion demiincestueuse et ferme Vanneau de la Race me paraît une bonne image de son Crépuscule des hommes. C'est, je crois, une loi que l'excès de l'intelligence dissout peu à peu la morale traditionnelle, comme le vinaigre les rochers, et aie son embouchure dans une

(1) Distique à la manière de Rivarol.

passion demi-louche, où l'on savoure la joie du défendu (1).

Maurice Barres. — Mon cher Daudet, l'enthousiasme égare vos esprits : surveillez votre style.

La statue. — Je vous avoue aussi que je ne saisis pas... C'est peut-être l'effet de mon engourdissement sur ce piédestal incommode...

Léon Daudet. — Messieurs, mon père s'exprimait assez bien pour que j'aie le droit de m'exprimer mal. Laissez-moi poursuivre l'éloge de Zola. C'est surtout au sujet de Fécondité, publiée en pleine affaire Dreyfus, que je voudrais développer longuement mon admiration. Jai élé empoigné, mené, bouleversé...

Maurice Barrés. — Comment ça, « mené »?

Léon Daudet. — Oui, entraîné, je vous dis que j'ai ma façon de parler... Je vous assure, Barrés, que Fécondité est un arbre humain, complet, avec tige, feuilles et racines, et quelle sève bouillonnante ! Tenez, en même temps, j'ai lu la Résurrection de Tolstoï. Croyez à ma franchise si je vous dis que cette fois Zola « tombe » le grand Russe, par l'originalité, r ampleur et la foule des sentiments lyriques, égale à la fouleagissante.il y a autour de son œuvre, comme sur la mer, un arôme sain et fortifiant... Fécondité demeurera... C'est un des plus beaux hymnes que je sache à la vie si belle et si méchante. Ah ! ce Zola, je Y admire et je l'aime! (2).

(1) Textuel.

(2) Ces paroles se trouvent sous la plume de M. Léon Daudet en 1899. Comme il ne les a pas démenties depuis

La statue. — A la bonne heure, mon cher Léon ! Beaucoup d'ordures vous serontpardonnées parce que vous avez beaucoup aimé... Et ceci prouve, mes chers amis, que si la politique fait de nous des sauvages acharnés les uns contreles autres, nous pouvons toujours fraterniser dans la République des Lettres... pardon, Daudet, dans le Royaume des Lettres où Zola fut roi.

La statue de Zola (du fond de son hangar). — Merci, mes chers confrères, de vos témoignages si flatteurs. Je m'en recommanderai auprès des pouvoirs publics, afin que, moi aussi, on me dresse bientôt au grand soleil.

L'Action, 8 octobre 1910.

près de huit jours qu'elles furent rapportées publiquement, elles restent acquises à la petite histoire-

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