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PARIS

BIBLIOTHÈQUE-ClURPENTlEn

a. CHARPENTIER it E. FtS3UEUE, i

A Madame JULIETTE ADAM

DiaBCTRiCB DE LA Nouvellp. Revue

Je dédie ce livre en témoignage d'admiration, de reconnaissance, et de filiale tendresse.

L'OBJET DE LA LITTèRATUnE

Les écoles littéraires tourbillonnent le long des siècles comme des feuilles mortes. Des batailles qui se livrent autour d'elles, il ne persiste qu'un murmure confus, à peine perceptible. Querelles des anciens et des modernes, des classiques et des romantiques, des réalistes et des idéalistes, que restet-il de tout cela? Cependant les grands noms demeurent, intacts et royaume, au fronton des œuvres transmises. Le phare de la gloire est à feux tournants. Sa lumière abandonne tel majestueux parage, de la pensée humaine pour éclairer tel autre sur qui l'ombre s'était faite, et le travail de l'admiration se transmet par alternatives d'engourdissements et de reviviscences. En face de ces mues incessantes, il est permis de se demander s'il n'est pas un signe durable par qui l'immortalité est acquise à ces ensembles de signes que trace l'esprit au cours des âges, si le hasard règle les destinées du verbe, si la littérature a son objet qui se poursuit presque en dehors d'elle.

Pour certains, les lettres n'ont qu'une valeur de

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témoignage. Elles sont la chronique do leur époqui'. La Bible, l'Iliade; VOdyssée, les vieux conteurs de tous pays, a-utaat d'échos de scènes Lumultncuscs, autant dn souvenirs figés. Mais n'est-ce pas diminuer la valeur de ces monuments que de leur reconnaître le seul attrait de belles ruines, que de les dépouiller de leur partie éternelle pour ne garder d'eux que la cosse documentaire? L'affaire de la science est d'instruire et celle de l'art est d'émouvoir. Nous sommes un peu étonnés que Gustave Flaubert ait attaché tant de prix à l'exactitude historique des récits de Salammbô ou des dialogues àe]aTentation de saint Anloi.7ie. Tel poème de Keats ou do Sheiley nous semble enclore un rayon du soleil de la Grèce antique, et cependant ii ne décrit rien. Il l'ait tressaillir dans nos cœurs une certaine harmonie dont le secrot nous paraissait perdu. Un sonnet de Ilérédia a la même magie. Il a le parfum du passi, pour qui loiUe matière est poreuse, comme i'a dit si justement Baudelaire. Les renseignements vieillissent et changent avec les modes. La précision se dévie dans le temps comme le bâton dans l'eau. Une seule qualité demeure, la communion sentimentale. l''ori;e de tout amour, elle anime aussi celui que nous portons aux chefs-d'œuvre.

D'autres, plus généreux, accordent à la liltératuro mieux qu'un mérite d'inscription. Ils la croient bonne à fuir la vie. Elle tend aux déshérités — et quo sommoa-nous tous autre chose dès le premier cri de douleur? — la coupe du rêve, la coupe merveilleuse oiitout l'impossible est gravé. Notre solitude morale dans cette Ile désorte, dont parle Pas-

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cal, est plus grande encore que nous ne supposons. A mesure que nous nous élevons par l'intelligence, elle augmente. Là fermentation de la jeunesse fait bouillonner en nous plus do pensées généreuses et héroïques qu'il n'est permis b. cent existences d'homme d'en accomplir. Bien vite l'espoir se rétrécit, et cette contraction cause une angoisse atroce. Que ceux dont l'esprit a con';u et fixé nus mirages nous délivrent. C'est là le gens profond du' livre de Carlyle, qui ne veut nous offrir que les types les plus hauts et les symboles les'plus inac- ■ cessibles, non comme modèles, carll connaît notre ■ faiblesse, mais comme briseurs des liens réels. Et c'est aussi sans doute ce que signilient ces biysté^ rienx et troublants drattics d'Hénrilt Ibsen', qui s'efforce d'écai'ter de nos moindres actes les îuterpFétations étroites et positives, d'ouvrir des baies infinies derrière les gestes et les mots quotidiens. Mais c'est là l'effort de pessimistes orgueilleux, retranchés dans la citadelle de leur intelligeiice, audessus et loin de la foule. Ces médecins-là> ne soignent que les riches. Leur gloire reste dans une élite et ce mot même fait hoate, car il laisse supposer qu'un homme est supérieur k un autre, alors ■ que d'infimes nuances séparent' les meilleurs des pires et les compréhensifs des iadifférents.

A quoi tient alors le prestige incroyable de la littérature auquel nul n'échappe? Gomment interpréter cette action perpétuée qui peut, sinon causer des révolutions, au moins leur donner des formules, . changer le cours des opinions, bouleverser les senli(nents et lea croyances? Une pareille énergie a un sens, une direction, et comme cette énergie se re-

nouvelle eans cesse, elle tient au cœnr mëmo de nos cœurs.

C'est que,les individualistes l'oublient trop, l'esprit de l'homme, si allier, génial et exceptionnel qu'il soit, est une collaboration. Je laisse de côté les ancêtres auxquels honan adressa jadis le salut qui convient. Je parle du faisceau des forces latentes et contemporaines dont l'écrivain est la hache. Les circonstances physiques et morales nous enveloppent d'un réseau plus serré que nous ne ie supposons. S'il est des idées qui sommeillent, s'il en est d'autres qui se transmettent de haut en bas, des âmes supérieures vers les âmes moindres, et, dans ce parcours, se déforment, il en ost d'autres qui suivent un trajet inverse et montent de la masse anonyme vers le ccr\-eau organisé pour les recevoir et les amplilier. Celte obscure solidarité explique les'influences profondes d'un Voltaire, d'un Rousseau et d'un Gœthe. Au delà même des désirs, il y a les aspirations vagues, et ce mystique, dont l'apparition dans un siècle positif nous étonne, est peut-être l'expression d'un besoin mal défini d'inconnu, d'une soif de rêve qu'appelle chez les plus bornés le lourd «ppétit de la matière. Ici, notre pensée se précise. Ce qui crée la suprématie des lettres, c'est qu'elles sont la libre issue de puissances repliées sur elles-mêmes qui souvent s'ignoraient ou n'éprouvaient qu'un sourd malaise de leur prison. Qui donc n'a jamais souffert de la pudeur sentimentale, de cette fausse honte qui nous prend à la gorge et nous empêche de dire, faute de termes ou d'élan, ce dont le silence nous torture? Les races, comme les êtres, s'énervent dans le mutisme. Pa-

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raisse le grand ficpîvain et voici que, sponlanémofit ot comme parson soûl effort, il donne des voix à reu.v qui se taisaient, il rompt le maléfice ; il sonne la diane des sensibilités et des raisons. D'une fouie il fait une sodélé, d'une cohue un corps harmonique. A son appel répondent de tous côtés des clameurs de reconnaissance. Les hommes ue savaient point quel éiait leur visage, et voici qu'on leur apporte un vaste miroir ëlincelant et Qdèle, fldfiie par rapport à eux ou à, leurs imaginations les plus secrètes. C'est une émotion souveraine ; c'est la douce crise oii l'on pleure et qui réconcilie, qui brise les malentendus et les haines.

Le majestueux pouvoir des lettres se confond avec leur objet. Il s'appelle RÉVÉLATION. Le fleuve des lyriques charrie nos entousiasmes, nos transporta. A lui viennent boire les amoureux qui confiaient leurs serments aux regards, les désespérésàlisière d'abîme, ceux que rongent les dents -ia guësdu souci et de la nécessité, le peuple innombrable des pauvres bégayants que nous sommes. Poésie, c'esf délivrance, a dit Gœlhe. Moins pour le poète que pour qui le comprend et l'admire. L'œuvre de Shakespeare, celle de Dante sont de vastes prières, des échelons lumineux entre le divin qui nous agile et la misère terrestre qui nous bride. Les systèmes des grands philosophes apaisent les pensées que tourmentent tant de contradictions et de doutes, tant d'illusions en quête d'une foi. Chaque vague de l'océan mystique est la crête d'une ardeur sublime, et ces amples courants nocturnes entraînent toute la pénombre de nos âmes. Honneur à ceux qui veulent éperdument la

juetice et crient sur le plus haut promontoire malgré le vacarme des méchants. Leur énergie domine toutes les iniquités. Des échos infinis leur répondent. Honneur aux apAtres de la pilié ! Les noms de Uiclvens et de Dostoievsity ne pai^serout pas, tant qu'il y aura des loups sociaux, des humiliés, des offensés, des enfants ou des ouvriers ou des idiots que l'on torture. l>on Quichotte me plait comme symbole. Si dans la plaine de Tortose il fonça sur des simuittcros, il croyait au péril réel. Et toute vilenie est un simulacre, mais le courage est chose rare. Héalistes, idéalistes, qu'importe s'ils sont sincères, s'ils combattent pour une cause qui n'est jamais la leur, mais toujours celle de milliers d'hommes. La lutte horrible et moderne des passions et désintérêts a trouvé son héraut dans Balzac. Les personnages de Stendhal sont chargés de toutes nos inquiétudes. George S&ud a libéré nos sentiments les plus complexes. Quand je passe devant une bibliothèque, je crois entendre le bruissement lointain d'une multitude dont chaque individualité parle, chante ou rugit au nom d'une multitude, el c'est un trouble analogue à celui que procure le soir la contemplation des nébuleuses et des systèmes d'étoiles.

Admettons-les donc tous, les visionnaires et les observateurs, les intuitifs et les analystes, les déformateurs et les soucieux du vrai! Si dans la flamme intérieure nous voyons danser el crépiter des myriades d'étincelles humaines, ne cherchons ni la forme de la Hamme, ni sa couleur, nV son reflet. La critique consiste à se placer au centre des créateurs, àles.juger d'après leurs in-

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tentions. Le livre, aÏQsi que l'être, a un accent do sÎDcérité qui ne trompe pas. C'estnotreguide. Ceux qui ont voulu donnerle change n'ont jamais dupé qu'eux-mêmes. Ils sont des vociférateurs, non plus dciî interprètes, et leurs masques sont mal allachés. L'humanité aime celui qui l'aime ou qui l'a aimée. Elle fait son tri avec un tact infaillible, parce qu'il vient du cœur, non du cerveau. Combien de statues restent solitaires, dont le socle se ronge et dont les traits s'effacent parce qu'elles ne représentent point un révélateur! Quand Sainte-Beuve raillait le kiosque en mosaïque de Beaudelaire, il ne se doutait point que ce petit monument deviendrait un lieu de pèlerinage. S'il en est qui suivent leur époque, il en est d'autres qui la précèdent. Il faut, comme l'aflirme Emerson, des représentants à tous les groupes d'esprits. L'apôtre des raffinés n'est point inférieur & l'apôtre des foules. Rares sont les tables où tous peuvent s'asseoir, où le pain et le vin de vie sont du goût de tous les convives. De ce point de vue, les lettres prennent une signification plus noble. Elles cessent d'être un vain e.Yercice, une distraction, une débauche do papier. Celui qui se livre à elles accepte un redoutable devoir. Il ne doit parler que selon sa pensée, et, tout en sachant que le style est une conviction de survie, bannir le scrupule excessif de la forme qui mène au mandarinat et aux cénacles. 11 doit craindre surtout le fléau de l'envie, aveu d'impuissauce, raison de sécheresse, car l'enlr'aide est un puissant secours. Les belles germinations littéraires ne furent jamais le fait d'un seul. Le cycle grec, le cycle shakespearien, le cycle espagnol, le romantisme

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alIcmaDd et le romaiil.isme français en tfmoigoeot. Les considérations qui précÈdent aurOQt leur excuse si elles persuadent à quelques-uns que créer n'empêche point d'admirer, et que la vue d'un siLIOD bien droit creusô par autrui n'est qu'un encouragement au travail.

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