L'IDEE ET L'EMOTION EN LITTÉRATURE
Les querelles littéraires Da'issent la plupart du temps de malentendus qui tiennent eux-mêmes aux différences dans les formes d'esprit. C'n.st ainsi qu'il est pos8ible,à l'heure acluelle,dedécelcr dans le fleuve des opinions et des œuvres, parfois trouble et chtirgé, deux grands courants qui se contrarient ou s'ignorent : les uns dédaignent les questions de sentiment, ces récits où la vie déploie son tissu de douleuret de joie, où les personnages subissent des alternatives ordinaires, mais que l'art orne et amplifie : «Assez, disent-ils, des caractères connus, fussent-ils même d'un dessin net et d'un relief savant, assez de ces aventures dont l'existence quotidienne nous donne l'automatique modèle. Noua avoussoif maintenant d'imaginations hardies et libres, d'élans hors la platitude ambiante, Cesificle a donné une poussée scientifique incomparable. Dans tous les ordres de la recherche ce sont trouvailles et filons d'or. Emparons-nous de ces richesses. A nous le domaine des idées. Il est pur, élhéré, inaccessible à la sentimentalité des foules. La science abesoin de nous autres artistes. Nous lui, tendrons la main. Nous lui donnerons des ailes. Nous nous
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draperons aussidessplendides vêlements philosophiques, flottants comme desTiuées et noua parcourrOQS les espacesinfiaiâde la métaphysique et de la recherche intérieure, llien de plus beau qu'une série de coneeptSj qu'une suite de raisons de plus en pins serrées et hautaines. » Tel est le langage des récent-S idéalistes. Leurs dieux sont Diderot et Goethe dans leurs parties les plus intellectuelles. Ils admirent chez Balzac non le fourmillement d'humanité, maiâ les jets théoriques qui traversent cette pâle vivante. Ils se réclainenldes grands faiseurs d'hypothèses depuis Aristote jusqu'à, Spencer. Le reproche d'obscurité les faitsourire: Tous les sommets ne furent-ils pas environnés de brume ? Chacun de ces mots que nous employons pour traduire nos pensées n'est-il pas mystérieux comme un èlre, de passé inconnu, de perspective sans bornes, de développement complexe? S'ils vénèrent Pascal et Malobranche et Descartes, si la frénésie cérébrale de Rabelais trouve grâce devant eux, ils renient résolument l'esprit de mesure et d'harmonie qui nous enserre depuis la Renaissance. Le chaos saxon les séduit davantage. Dans les littératures du Nord, forêt touffue où chaque arbre a une attitude érigmalique, un feuillage au perpétuel frisson, où les roules se tracent suivant le désir du lecteur, ils respirent plus & l'aise, plus largement. Ils supportent ces pyramides d'images qu'accumule aussi le génie hindou. Us savourent l'antithèse brutale, le style orageux, et quoi qu'on en dise, Victor ïlugo garde à leurs youx son piédestal. Et c'est par un effort incessant vers la connaissance toujours plus grande, vers l'enchevêtrement des idées, qu'ils en sont arrivés à l'a-
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mo'jrdu symbole, sorte de langage au deuxième degrii où des séries de phrases valent comme des mots et signifient un terme unique.
Depuis quelques années cet état d'esprit dominait. Mais il avait à peine eu le temps de se manifester que déjù l'on enlendit la voix des autres : «Quel est ce charabia?Oùjiiène-t-on la claire langue française, ce cristal des esprits lucides? Nous avions des styles merveilleux, souples et nets, dépouillés, aptes à la logique, au bon sens lumineux qui est la fleur de notre race. Et voilà qu'on nous entraine dans une sombre et prétentieuse aventure, moitié russe, moitié anglo-saxonne, poudrée de -Germanie et de Norvège. Laissez donc les savants faire de la science et les philosophes philosopher. Ce que nous demandons à lalittéralure, c'est de nous émouvoir. Qu'elle ait des élans lyriqnes, pourvu qu'ils soient compréhensibles etquelesimagesconcordent et s'associent, et que les vers soient des vers droits sur leurs pieds et bien vibrants, et que la prose garde sa noble cadence de Bossuet, de Chaleaubriaud, de Flaubert ou sa pointe acérée et sèche de Voltaire, Stendhal et Mérimée. Qu'elle nous raconte l'humanité ou la fantaisie d'un homme supérieur, pourvu que celle histoire nous réi;hauffe ou nousrefoidisse, nous fasse rire ou pleurer, et que nos cœurs battent. tandis que nos doigts tournent les pages. Les idées, les symboles! mots creux, paroles prétentieuses, vases d'ennui! Toutes ces étiquettes, toutes ces barrières n'existent point. Qui nous émeut nous charme et nous fait penser. De Manon Lescaut à Mon frère Yves il y a une lignée d'admirables livres qui ont fait et feront le bon-
heur de générations différentes et sincères et ne gAchant point leur plaisir par une analyse étroite et sotte. Ce sont là distinctions de cénacles, propos demaailarin, tentatives stériles. »
11 faut bien le dire, au moment où j'écris, les derniers parleurs, les partisans de l'émotion, reprennent leui-s avantages. Tout cet effort moral, moraliste et moralisant auquel nous assistons, manifeste en somme le besoin de guider ou d'ôtre guidé, de s'apiluyer, de pleurer et de rire. On se préoccupe du sort des masses, de l'avenir des masses, du bonheur des masses, et en même temps on dédaigne leur sulTrage, on prétend écrire pour quelques-uns. Or ces quelques-uns mêmes eu ont assez. Los partisans de l'intellect ont, il faut l'avouer, été d'une prétention et d'une tyrannie insupportables, sabrant ù, tort et à travers les émotifs, et je crois qu'au fond de ces colères il y avait surtout la jalousie du succès, déclarant ua tel illisible sans l'avoir lu jamais, méprisants sans labeur et vantant les idées sans idées. La troupe a tué l'élite. Parmi les théoriciens un seul nom surnage vraiment, un beau nom, celui de Rosuy, et encore, doit-il la majeure partie de son succès à des qualités émotives, si savoureuses dans Daniel Va.l-~ f/raiue, V Immolation, et dans cet admirable livre, précurseur et divinatoire qui s'appelle lo trilatéral que tout le monde devrait lire, parca qu'il vaut Germinai comme grouillement do foules, révélations sur des milieux peu connus. Mais, Rosny à part, les intellectuels n'ont donné que des rogatons, des débris de lectures philosophiques ou mystiques, sans portée et sans avenir.
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On n'écrit pas dans tel ou tel but. On écrit sous l'influence d'une poussée intérieure, d'un besoin de l'esprit qui le force à fixer ses Jantùmes. Or, quoi qu'il veuille et quoi qu'il fasse, l'écrivain le plus abstrait, le pi uis idéal, le plus ennemi de toute contingence, prendra son essor dans la réalité. Cette réalité se déformera plus ou moins suivant sa qualité cérébrale. S'il est observateur, il li mettra en plein relief avec ses lumières et ses ombres. Notona en passant combien le reproche de photographier appliqué à l'observateur réaliste est injuste. Les nerfs ne s ont pas un papier sensible. Ils modifient et enchevêtrent les speclacles suivant des lois généralesi-tpersonnelles infiniment variées. Quelquefois, impiégnés fortement d'un être ou d'un acte, ils les reprendront de mille manières, les associeront à des circonstances très diverses. Si l'artiste a une imagination puissante, il se lancera dans le lyrisme et augmentera toutes les dimensions. Mais dans le Brobdingnac fictif, on retrouvera toujours le Lilliput primordial et vrai. Le penseur verra et traduira surtout de la vie le réseau qui enserre les événements et leurs lois. Il exprimera la trame, la série, les combinaisons du fatalisme et l'élan vers la liberté. En un mot l'écrivain digne de ce nom sera d'abord sincère et nous fera du monde extérieur on de Time le tableau que son esprit conçoit. Je connais un littérateur qui ne se rappelle de ses meilleurs amis que leurs voix ou que leurs rpgards, mais avec une .intensité qui compense ce que cette fantasmagorie a d'incomplet. Or son œuvre ne présente point de ces types fortement décrits à la manière anglaise
LES IDÉES EN MAIlCtlB
depuis le chapeau jusqu'aux souliers. Comme il csL franc ïis-à-vis de lui-même, il déterminera ses personnages par Téclat de leurs yeux ou le timbre de leur parole, et cela seul caractérise ses flclions.
Ceci bien po^é, certains artistes ont le très rare et précieux talent d'émouvoir. Comment, pourquoi, je l'ignore. Ils ont commencé par être émus eux' mêmes ; puis leur sensibilUé est organisée de telle sorle qu'elle sait transmettre ce qu'elle a reçu, Toujours est-il qu'au bon endroit do leur récit, l'œil s'embrume; on s'arrête, lagorge un peu serrée, et c'est une minute délicieuse et amère,une impres- . sion'Jont on ne se hisso pas pins que le mangeur d'opium de son rêve. Quelquefois une épilhtte heureuse, un peu lâchée, un détour, une allusion brève, une suspension déterminent ce petit frisson que connaissent bien tous les lecteurs. Mais, pour que la joie soit complète, il faut qu'une réflexion auîve celte minute sensible, que notre esprit s'agrandisse de ce que l'auteur ne nous dit pas et qu'il vient de confier à nos nerfs. Alors on l'aime en l'admirant. Il devient, de narrateur, un profond philosophe puisqu'il a déployé en nous tout ce dont notre pensée est capable, tout ce que nous n'entrevoyong pas d'ordinaire. Ainsi la littérature vaut surtout par la qualité des esprits qu'elle émeut et quand elle va aux meilleurs, aux plus instruits, comme aux ignorants, aux raffinés comme aux simples, elle l'emporte sur la logique la plus transcendante en valeur et en persistance. Certes les joies de raison existent, mais qu'elles sont raides, limitées et quel déchet elles laissent au penseur en face des
l'idée et l'émotion en littéhathie IS joies du cœur, dont les vibrations sont infinies, mêlées d'extinclion lenle.
Prenons quelques exemples : cet admirable Diderot, si noble, si généreux, ce volcan d'idées et d'images n'a pas eu à beaucoup près une induence comparable à celle de Voltaire, l'ourtant Voltaire est un secco, Voltaire écrit par petits jets courts et saccadés. Mais ce qni le fait vivre d'une vie si durable, c'est son amour profond, acharné de la justice, la furie avec laquelle il a défendu Calas et Labarre, et je donnerais bien volontiers CaiidJde et Zaïre et le reste pour ces plaidoyers morcelés, bribes encore aujourd'hui brûlantes et qui nous enflamment d'indignation. Et par dessus Voltaire et Diderot , à qui la grande gloire est-elle allée, la gloire active, celle qui fait tous les jours des prosélytes, passionne dés révolutionnaires, nourrit des exaltés, des misanthropes et des philanthropes? A qui, sinon à Rousseau qui, certes, n'avait pas beaucoup de ce qu'on appelle prétentieusement aujourd'hui des idées, mais frappait droit au cœur et entrait. Les Confessions, le Contrat social, la Nouvelle Héloïse même, il y a là toute notre senlimentalité actuelle, la personnelle et la sociale, la passionnée et la perverse, la noble et la fangeuse. Kant, le roi de la raison pure, admirait par-dessus tous Rousseau . Sans doute il devinait, lui, le perspicace astronome des néb'ileuses mentales,rinsondable influence dont dispose un émotif tel que Jean-Jacques, qui pénètre au plus profond des âmes jusque dans les régions louches, et engendre ces révoltés terribles dont les actes bouleversent les intelligences, modèlent l'avenir. Il mettait avant
Il] L£.S IDÉES EN MAJICUE
tout, lui, le conscient analyste de Kœuigsberg, ces forces inconscientes en contact direct avec les masses. S'il est doux, sur la mer immense, ainsi que l'affirme Lucrèce, do contempler les désastres d'uQ lieu sûr, n'est-il pas meilleur d'être la vague, écumeuse et pleine de furiC; qui se transmet d'un bout à l'autre de l'Océan, et va battre des plages inconnues ? — Victor Hugo a écrit la Légende des siècles et William Shakespeare, ]cs Contemplations, où il y a assez de beaux vers et d'images pour réjouir des générations sans nombre. Mais les Misérables n'ont-ils pas la moillcure part de sa gloire ? Par eux il est A l'uoisson avec l'ame uoivfrselle. C'est là le grand livre de pitié, générateur de bien des chefs-d'œuvre, au premier rang desquels est Crime et Châtiment. Qui n'aperçoit les corrélations entre Sonia et J''antiiic, Porphyre et Javert, l'appui que, dans la déroute morale, se donnent les hors la loi, et le premier cri d'une doctrine extrême de liberté dont le vagissement s'appelle anarchie et dont le mot définilif pourrait bien être dans les Évangiles et s'appeler pardon?
Il semble donc que, pour vivre dans la mémoire des hommes, il faille d'abord les émouvoir. Ils penseront ensuite. L'action morale, qui se moque de la cause, de la fin, de l'espace et du temps, prime l'action intellectuelle, plus variable et transitoire, moins foncière et que la connaissance limite. Dans l'œuvre de Platon, ]b Phédon où l'ou boit la froide et vireuse ciguJî avec les derniers enseignements de Socrate, l'emporte sur le Banquet, quelle que soit la magnilîcence des théories concernant l'amour. Le Sermon sur la montagne eo-
l'idée et L'ÉMOTIOH EW LlTTÉnATCRE i"J
ferme al domina Vhn il dtion. Considérez l'œuvro Je Renan. Sa tombe à peine fermée, elle s'éparpille, se dessèche et disparaît. Elle qb reposait que sur l'idée la plus aiguë que l'imaginatiDn du plus subLlI penseur ait pu atteindre : l'élégance des contradictoires. Mhïs il est un pays où rien ne so contredit, où t'horiïon n'aque trois nuances, joie, mélancolie et douleur, et oii cependant chacun trouve sa boisson, sa nourriture et son repos, de quoi prolonger la vie parle rôve, élargir l'acte en sacrifice, briser l'automate en liberté ! c'est le pays dé la sensibilité humaine. Là, comme aux Champs- Elysées, aux accords de harpes éternelles, car la musique est aux mathématiques ce que l'émotion est à l'idée, se promènent nos bienfaiteurs, tous ceux qui ont exalté nos cœurs par des images, amené dans nos yeux ces larmes inappréciables et fugitives où se reflëto un monde d'où l'égoï^me est absent.
LA DOULEUR ET LA PlTIli EXPRIMÉES PAR LA LIÏTÉRATUItE
Le livre de Daniel de FoP, MollFlandcrs, dont Marcel Schwob, le créateur de Monclle et du Roi au masque d'or, vient de donner un(! traduction si admirable, si complète, si comforme an texte et au style original, cotte oeuvre à peu près inconnue de l'autour de Robinson est un excellent préambule à l'étude do la douleur et de la pilié dans la littérature Ces deux sentiments, si utiles à la vie sociale et qui établissent la solidarilÉ entre les hommes, ont trouvé, ici ou là, chez les meilleurs et les plus célèbres éciivains, leur expression enflammée et lyrique. Daniel de Foi;, qui fut un strict réaliste, nous initie simplememt aux incroyables misères et aux luttes pour le pain quotidien de quelques hommes et femmes de naissance ordinaire, de moyens médiocres. C'est une accumulation lente de petites circonstances qui les entraine au mal, au vice et au crime, qui fait de Roxana une coureuse, de Moll Flanders une voleuse, de tant d'autres, des chenapans et des corsaires. Dans ces biographies cuisantes, il n'est pas fait d'appel direct & notre conu passion; mais celle-ci va tout naturellement à la