‹ Les idées en marcheChapitre 36 sur 57 · LUCIEN DESCAVES : LES EMMURES · texte numérisé non relu

LUCIEN DESCAVES : LES EMMURES

Le nouveau livre de Lucien Descaves n'est pas seulement un très bel et très consciencieux efTort artistique. Il est aussi une très bonne action. Voilà, par lui, l'attention appelée sur tout un groupement humain que notre égoïsme ignore volontiers, le groupe des aveugles, si touchant, si particulier, si riche en observations curieuses. La vie de cesin- ■ firmes est une autre vie que la nôtre ; dans leurs , ténèbres, les sensations, les sentiments et les pen« sées prennent des formes spéciales, une inclinaison morale dont le départ est cependant physique. Nous ne nous mouvons que par les images ; «Iles sont les intermédiaires fidèles entre nous et l'univers ; or l'imagination de ces Emmurés est restreinte ici, élargie là ; l'horizon intérieur s'étend par cette obscurité où rampent les fantômes du tact et de l'ouïe, où les particules odorantes sont comme les gerbes d'un feu d'artifice. Si Lucien Descaves s'est appliqué à détailler les moindres moments de l'existenca d'aveugle, s'il a suivi pas ft pas ces méticuleux tâtonnements, une fois le livre fermé, cette précision s'estompe, et, par la vague des contours, une philosophie s'ébauche,

presque une métaphysique qui dépasse la Lettre sur les aveugles de Diderot et quitte les ioterprétalions physiologiques pour se placer au cœur de l'Être. Privé du spectacle de la nature, cet être n'est pas modifié dans son essence. Il ne ressent que plus proroudément la solidarité humaine. Si une partie du vocabulaire est pour lui lettre morte, ce manque estcompensé par une sensibilité morale plus vive et dont les échos sont plus nombreux. Mille fois plus à plaindre sont les aveugles du sens intime, ceux qui ne voient pas leur conscience et dont la vie, purement iustitictlve, est une quête du désir ou de l'intérêt.

L'auleur des Emmurés a pris ses personnages au début. II nous les montre au moment d'entrer dans le noir inconnu, hésitants et débiles, à cet Institut des jeunes aveugles dont la description fait frissonner. Il ne nous fait pas grâce de leurs tares extérieures, puisqu'il compte noua expliquer plus tard comment elles sont compensées. Il a choisi également des intelligences moyennes et le» a placées dans des conditions besogneuses, afin que la lutte fût plus nette et que l'on comprit mieux l'immense effort. Son héros, DieuIeveuUr fils de provinciaux, paraît d'abord un pauvre, un pitoyable héros, trébuchant vers sa subsistance quotidienne au milieu de la demi-indifférence ou de r&preté familiales, se heurtant et se blessant â tous les angles de l'égoïsme, de la sécheresse, de la sottise. Mais peu à peu le ton s'élève. L'amitié entre en scène ; voici d'abord un capitaine retraité, Lourdelio, un philanthrope, un typhlophile qui est pour l'infirme un père adoptif. C'est une

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noble et brave silhouette que celle de ce sage au cœur vaillant et toujours prêt. Voici d'autres aveugles, dos camarades de l'Institut, des professeurs, un surtout, Giiquin l'organiste, dont l'Ame exaltée par la musique et la foi, a pris un surprenant essor. Par les ramifications de la grande ville, nous pénétrons chez l'aveugle du peuple, le chanteur des cours et des rues, uu type attendrissant et cocasse. Ceci n'est que l'accessoire. L'étude sérieuse et appuyée est celle de l'amour, sentioient et mobile foncier, toujours vîvace sur les ruines du corps, qui veut et peut voir sans les yeux, parler sans langue, entendre sans oreilles, l'amour qui s'attache d'abord & une femme, puis, par le déchirement, la souffrance et le pardon, s'épure, monte, grandit, atteint aux régions sublimes du dévouement et du sacrifice, et alors c'est bien le héros, celui dont Deseaves nous raconte, avec une finesse émue,lesétapes et le calvaire, c'estle triomphateur de soi-môme, et son histoire devient symbolique, vaut pour tous les pauvres aveugles-nés que nou& sommes et qui cherchons par notre flamme intime k réchauffer un froid univers.

Tel est le haut mérite de ce sombre livre. Un déshérité s'avance, dont les paupières s'enfoncent surdes yeux morts. Nous plaignons sa misère, sa perpétuelle détresse, le besoin qu'il a du secours d'aulrui. Nous avons peine àcomprendre comment il ae résigne à végéter dans sa prison opaque où n'entrent que le froid et la faim. Puis, quand il arrive au milieu de nous, nous le reconnaissons semblabie.à nous-mêmes. Son angoisse ftût lever la nfttre, aussi grande, quoique moins apparente. Il

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mariïhait les maias en avant, à la recherche d'un bonheur ou d'uQ but. Que Faisons-nous donc autre chose ? Il ne pouvait se passer d'un guide, gamin souvent malicieux el pervers, et celte vie à deux, obligatoire et soupçonneuse devenait son plus lourd fardeau. Oii ne cherchons-nous pas notre guide, dans la vie, dans l'art, dans la réflexion ? Quels mauvais hôtes n'hébergcons-nous pas dans les sombres encognures de la conscience, dont le rire loutà coup nous épouvante et nous glace ?IIne vivait que par le frôlement de l'amour, la lente pénétration d'une odeur de lilas, d'un contact de la main, qui bientôt envahissaient tout son corps, tout son esprit. Avec ie premier trouble, le monde ne prend-il pas pour nous saveur et vigueur? Comprenons-nous rien en dehors de l'état amoureux qui multiplie noire force, nous fait communier avec la nature, nous ouvre à pleines baies l'espoir, le regret, le remords, la joie triomphante et la peine? Tous les sentiments sont vides et poussiéreux sans celuilà, et nous marchons sur des cosses sèches, les notions, l'observation, l'analyse. La seule b^urti qui sonne et marque pour nous est celle où notre cœur bat. Tout le reste ne signifie que préparation au tombeau.

J'ai dit plus haut que ce livre était sombre. Mais parla il sonne sa fanfare. II va de bas en haut, marche précieuse et vraie. 11 est besogne d'idéaliste. Certains passages soulignent nettement ces tendances. Aux premières approches de l'amour pour cette petite bourgeoise clairvoyante, pour cette Annette qui plus tard le trahira et l'abandonnera, l'emmuré Savinien Dienleveult est seul dana

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sa soupente avec son guide, un petit drôle qui lui fait la lecture. L'enfant ànonne de mauvais gré les plirases fluides et lumineuses que Clialeaubriand, dans les Martyrs, étend sous la marche diviae de Velléda. L'atmosphère est moite. L'orage gronde et la pluie ruisselle. L'aveugle écoute, en sueur sur son lit, sa propre extase rythmée par ce verbe triomphaot. Il oublie tout. La gloire le frâle. Tel est le prestige du souverain art. Seul le lyrisme vaut ; seul il verse la force aux âmes ép.uisées. Je citerai encore les magistrales, !es touchantes conversations du vieil organiste Giiquin. Il trouve, pour vanter la musique sacrée, pour lui dresser son autel à part, son pur autel sonore, des paroles d'une chaude éloquence quinous arrachent violemment au sol et nous emportent là-haut, avec le beau tumulte des orgues. Son langage vibrant dessine les contours d'une conscience supérieure, dégagée des petitesses auxquelles les meilleurs des voyants sont en proie. Et il voil mieux que les autres, il voit la vérité sublime, que nulle taie ne peut obscurcir et que nu! accident n'entrave.

Une foisSaviuien marié, nous assistons à l'effritement de son courtbonheur. Sa femme n'est pas aveugle. Elle n'est point passionnée. Elle l'observe. Chaque jour, chaque nuitagrandit l'abime. C'est le plus terrible des drames. 11 se joue aussi chez les clairvoyants, mais il s'y complique d'hypocrisie. Quel épisode que celui do l'abandon ; la lettre laconique et brutale écrite en Braille et que l'inûrme trouve sur sa table en rentrant I Je défie qu'on lise ce chapitre d'un œil sec. Celui qui suit n'est pas moins déchirant, qui raconte l'attente mortelle et

l'elTort pour l'oubli, la grande écoledelasoulTrance. Les dernières pages, enfin, nous emportent vers les régions sereines, loin de toute misère ou plaie terrestre, où riiommo respire librement, alors qu'il a dompté la chair et le mal délicieux qui fait sa Irame.

Le style de Lucien Descaves estpersonuel et vibrant, 11 convient ù l'analyse de la douleur avec ses images lenaillantes, ses reflets durs, ses métaphores poursuivies et qui s'acharnent au fait, comme le cauchemar au dormeur. Au bon moment, cet appareil implacable se résout en douceur, s'éparpille en cris évangéliques qui sonnent juslG et portent l'émotion. Le hvre ruisselle de pitié. L'auteur s'est courbé sur les plaies. Il est brutalement spiritualiste, trait caractéristique de notre époque de Irausilion où le civilisé, dégoûté du mensonge social, se tourne vers la foi, la simplicité primitive. C'est le grand élan d'aujourd'hui. Il se précise peu à, peu. Les énergies littéraires se groupent et se concentrent. L'art pour l'art se meurt. On ne veut plus parler pour ne rien dire. Les i^mmuccs sont avant tout une œuvre de philanthropie. Plus de barrière pour l'infirme, quand chacun sent sa faiblesse ! Pour que la dure vie soit moins dure, il faut qu'on se rapproche, qu'on se serre les coudes, qu'on recueille les éclopésel les victimes, qu'où ne méprise plus rinfériorlté physique. Nous voici loin des dogmes absurdes de la prétendue philosophie positive avec ses cadres étroits, ses classificatioDS mensongères, son panégyrique de la brute. Les procédés et les formules ont fait leur temps, ainsi que les écoles. L'iiuuanité n'adopte et n'admire

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que ses laudateurs, ses amoureux. Ellesedélouroe de ceux qui la fiiussent ou la mallaîtent. Elle exige des mÉtaphysiciens qu'ils soient sensibles; des apôtres, qu'ils payent de leur personne; des intellectuels, qu'ils sacrifienli rétDOtion.Uii peu dégrisés de l'ivresse romantique, nous cherchons derrière les mots ia tendance, derrière les afilrmalions la spontanéité. Les désespoirs exceptionnels ont moinsde prise sur nous queles malheurs communs à uQgrandaombre.Lechamp est assez vaste. D'autant que l'étude des foules se concilie aisément avec la psychologie la plus raffinée. Quiconque souffre devient un univers, aux lois flexibles, aux crises précipitantes ou réparatrices. Quiconque gouffre dégage un enseignement grave et profitable iaûniment supérieur aux sèches leçons de la science et de la logique.

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