‹ Les idées en marcheChapitre 35 sur 57 · J.-H, ROSNY · texte numérisé non relu

J.-H, ROSNY

ï L'homme d'action — qu'il était dans le fond de son être — lui faisait voir la bonté sous ses formes actives, avec d'ardents besoins de matérialiser ses tendances, avec une horreur de la morale simplement raisonneuse et abstraite. » Tel est le mobile le pins puissant, le levier de vie central de Jacques Fougeraye, le héros du nouveau livre des frères Rosny. Cette Impérieuse Bonté n'est plus un tableau de mœurs révolutionnaires et divinatoires comme l'admirable Bilatéral; sociales et intellectuelles comme Marc Fane; préhistoriques comme Vamirehi littéraires comme le Termite, ou sentimentales comme Daniel Valgraive. On n'y trouve plus seulement la puissance d'évoquer la foule sur la place publique et dans l'individu, l'aptitude forte à nuancer, grouper, éclairer et ramasser toutes les particules agissantes et pensantes qui sont dans une réunion d'êtres ou dans un homme, s'entre-choquent, se multiplient et s'interfèrent à la faveur des phénomènes du dehors ou dp l'inslinct. On n'y trouve plus seulement cette pour- " suite habile des éléments delà conscience et des tumultes de l'imagination, qui a permis aux au-

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Iqurs de la Légende sceptique d'écrire Nell Hovit et do considérer l'univers sous ses deux faces oppoaites, rejointes par vu subtil et mystérieux liseré : lascientiflque, maie, froide, unie et raisonneuse ; l'artistique, frémissante, en plein relief, éinotiveet passionnée; Il s'agit cette fois de dégager une loi morale, très simple et trfirï grande, et de la présenter au lecteur avec un geste d'esempleel de conseil ; « 1 iens, regarde et conclus. As-tu jamais senti en toi le passage, môme furtif, de ces élans qui bouillonnent en mes personnages? Si tel est ton cas, développe le germe naissant. Pars à la conquête de la bimlé, sans crainte des rebuffades, des plaisanteries, des désillusions, ni djis obstacles. Tu connaUras toutes les alternatives douloureuses qui sont dans la poursuite d'une vérité ; tu auras comme récompense une joie suprême, indéfinissable : la conscience de ton énergie utilement déployée. »

Car tel est le sens de ce livre. La bonté estsine énergie. Elle est invincible et foncière, primordiale, car l'éducation ne la perfectionne point, et l'on va vous montrer des exemples d'humbles et de malheureux qui la portent, comme une marque, dès la naissance. Elle doit être active et droite, sinon elle frôle la perversité et se frelate par des combinaisons trop savantes ; elle doit être aussi humaine, autrement elle dévie vers ie mysticismej perd pied, dissipe en aspirations confuses tout un trésor mal employé. En outre la bonté est ud lien. S» puissance de pénétration est infinie. Elle plonge de haut en bas et ramène à fleur de conscience quantité de tristes instincts engourdis,

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aux formes quelquefois monstrueuses, dignes d'autant plus de vie et de miséricorde, animaux des grandes profondeurs qui sans elle demeureraientinconnus. Klle traverse les couches sociales aiDsi que la sonde du géologue; elle montre les coupes du terrain civilisé : la supérieure et la dorée, si mince et si fragile ; les moyennes à tous les niveaux, de nuance indécise, obscure, avec quelques rares filons; l'inférieure enfin, sombre et humide, retentissante d'un tumulte confus, toute proche du besoin, feu central, du besoin dont les heurts et les soubresauts, les réveils brusques agitent celle terre liumaine, celte pâle fruste dont les particules sont à peine gensibles, trop loin de la surface, de la lumière et de la joie. Et partout la boue circule. Mais la bonté se moque de la boue ; son idéal pratique, c'est qu'un peu d'or descende Ters les étapes maudits, y porte l'illusion du soleil et combatte* flamme du besoin.

Donc voici le sujet du livre, sans plue de métaphores ni d'abstractions : le héros, Jacques Fougeraye, un humble chez qui la bonté s'éveille, étincelantesDussesarmures,robusteetvolontaire,trouve en M. Dargelle, un riche, un roi de l'or, l'emploi de son impérieuse énergie. Ce M. Dargelle, unphiiantrope qu'un mal mystérieux, la surdité, ronge et tourmente, s'allacheaujeunehomme entreprenant et le charge de secourir les misères qui s'adressent àlui. Ceci prèle fides tableaux inrmimentTariés, touchants et terribles, intérieurs de fous, d'anarchistes, de vieilles filles ruinées, de prostituées, d'inveoleurs, Eln une centaine de pages, par les lettres que dépouille Fougeraye et par les visites qu'il fait, ses

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excursions à travers la ville, ac trouvent animés et dévoilés toulle grouillement autourdu pain, tout l'effort pour vivre contre les duretés de la vie. Un maladif rayon d'amour féminin se mêle à cet amour pour l'iiumaullé. M"" Dargelle s'éprend du secrétaire de sou mari, se l'avoue à peine, lauguil et meurt, pauvre fleur non respirée. Le caractère de Dargelle inquiète. Est-il boa, sincèrement bon, cet homme à l'àme trouble et ardente, acharné & ce monde audilif qu'il sent s'éteindre peu à peu autour de lui, ou bian recherche-t-il les gémissements et les plaintes comme un des bruits les plus intenses que bientôt il ne percevra plus? Voilà le petit reproche que je me permets de faire à ce beau livre. Les deux caractères principaux y sont d'un dessin un peu contrarié. Pourquoi, dans Jacques Fougeraye, ces brefs passages de haine et d'envie, manifestés par ce mot le riche, dont il désigne son patron dans ses coUoqoel avec luimême? Comment n'a-t-il pas davantage pitié de ce riche, dont il devine la misère effroyable et cachée ? Comment surtout analyse-t-il tant ses sensations propres ? L'analyse est un venin pour la bonté, un poison paralysant. Par contre, les frères Rosny excellent à l'exposé de ces individualités en puissance. Jacques Fougeraye est par endroits un frère de Mare Fane et de Damei Valfira.ive. Il se cherche à travers sa double activité intellectuelle nt sentimentale. Ses mobiles les plus profonds, ses impulsions mêmes passent de l'inconscience à la conscience suivant un subtU éclairage, un trajet plussuhtil encore On peut dire qu'il secréeluimême par sa volonté continue, et diaque moment

de son esislence esl une école. Parfois, il a l'erreur du néopliyle ; il raisonne trop. Il ne se rend pas compte que la vie gâche beaucoup de matière, i)u'e!îe badigeonne yrosso modo et que toutes ses œuvres et démarches ne sont point calculées. Je sens bien le tourment de Jacques Fougeraye ; c'cal de n'iîlre qu'un intermédiaire. Cette bonté, qu'il dispense aux autres, no vient pas directement de lui. Elle n'est pas prise sur sa chair. Elle lire ses moyens de Dargelle. L'association est parfaitement bonne, mais la bonté n'est complète ni chez Dargelle, ni chez Fougeraye, parce qu'aucun des deux ne se sacriFie & son rêve. C'est cette disproportion, hélas ! perpétuelle, entre le mirage et le réel, qui gale ces deux hommes d'une nuance d'amertume. Qu'Importe, s'ils obéissent à la loi générale qui se dégage des choses autour d'eux !

Les auteurs de l'Impérieuse Bonté ont un art CA-quis des finesses sentimentales, des c6toiemenls amoureux, des lisières d'aveux, des tendresses muettes. Ces Jolis parages de la passion sont le curieux domaine de M"" Durgelle et de Jacques Fougeraye. Us le parcourent avec des erreurs charmantes, des méprises jumelles, de chastes regrets. C'est le signe des grands écrivains de faire succéder ces demi-teintes aux passages de vigueur, sans que rien de leur force ne se perde ni ne se heurte. Les Rosny, c'est leur originalité puissante, ont le double don de la réalité et de l'extension du réel. Quand leurs personnages s'asseyent à une table, nous voyous ce qu'ils vont manger, nous éprouvons leur appétit, noas participons à leur fatigue que recréera un bon veire de vin, une solide tranche de

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fromage. Ouï, mais voilà que du vin bu montent dans l'enthousiaste cerveau du dîneur une réflexion primesautière, un vif souvenir évocateur, une grandiose utopie sociale.

L'Impérieuse Bonté débute par la description d'un incendie dans un faubourg : « Le drame était comme une grande fête imprévue, encore que mêlée de pitiés et de mélancolies. Une fête où les misérables s*évadent de leur existence de larves et de moucherons, de leur lamentable jour le jour. Ils y trouvent et la merveille du théâtre, et le frisson des nuits blanches, et Toubli de la pauvreté, dans la vision d'une misère plus palpitante, plus sonore, miraculeuse. Ils y dévorent, boivent et s'endettent. Leurs amours s'appellent, leurs yeux pleins de volupté âpre ou lâche. Partout, dans les cabarets, la foule qui rit, hâble ou se bouscule avec des amours-propres de reporters, des fabrications hyperboliques, des déformations croissantes de la réalité. > . Ces quelques lignes, prises au hasard, indiquent l'observateur qui ne laisse rien perdre, parce qu'il sait qu'il généralisera, pour qui le moudre fait est une indication, un petit bloc de terre glaise sur lequel il mettra la poétique empreinte de son pouce. L'amour du peuple éclate dans ces pages vibrantes ; il se manifeste même par une belle et douce ironie, un sourire attendri qui éclaire tout cet océan haillonneux, ces vagues de froid, de faim, de sueur et d'alcool. De là naît un comique spécial, un art des silhouettes inoubliables et des comparaisons aiguës. Telle petite vieille qui passe est déflnitivement fixée, épingléé sur la mémoire. Tel gamin lance son mot typique.

Le dialogue sort des pavés, des bouteilles, des poiugf: ruguiiux comme des bouches, et tout cela est emporté, fiévreui, bouillonne de sève el de sympathie.

Pour moi, le romancier se jugo d'après ses personnages secondaires. Ce sonteux qui font la perspective et la profondeur d'un livre. Une famille) celle des Lamarque, domine le second plan de Vlmpérieuse Bonti^. Le père, un pauvre diable de commis aux Écritures, un bourgeois déchu, un (iers état de la misère, délabré de corps et d'âme, en qui vacille une petite lumière de bonté. 11 meurt, laissant sa feuiHie el ses trois pelils sans un sou, en proie aux soties cruautés de parents haineux et racornis, vides de charité, pleins de vaines, d'égoïstes sentences. Ils gravissent, serrés les uns contre les autres, le calvaire de l'orgueil souffrant et de la détresse courageusement supportée. Ils arrivent jusqu'au bord du noir précipice, sauvés à temps par Jacques Fougeraye. Ily a là trois délicieux visages d'enfants, petites têtes en rumeiir qui coQcentrent et délÎDissent toutes les hautes préoccupations du livre. Qu'il est touchant, ce groupe autour de la maman, vaillante et brisée! Que ces jeunes paroles sont nobles et justes, que ces jeunes réflexions cristallisent de graves axiomes dans les tristes songeries qui sont les jeux des enfants pauvres [ Voilà ce que, sans le formuler, a trouvé le petit François, à croppetons, sous la table déserte de nourriture, contre le mur nu : « La réalité du monde est démesurément plus grandiose, subtile, belle et désirable que le plus haut idéal. bII ne faut point sourire . C'est de ces pubertés souffrantes

. J-H. R03NT : l'mpéhiedse uonté 287 -epliées sur leur détresse que jaillissent les is fraîches oii boit l'humatiité altérée de vrai. La plupart des grands hommes, dont l'enTance lut douloureuse et solitaire, ont guidé leur vie active et pensante sur un aphorisme analogue à celui du petit Frauçoia, etil sufllt quelqufiFois d'une do ces courtes llamiçes pour éclairer toute une époque.

J'avertis les admirateurs do Rosny, chaque jour plus nombreux et fidèles, qu'ils trouveront dans l'Impérieuse bonté une ample pâture. J'avertis les autres qu'il n'est plus permis d'ignorer les auteurs du Bîiaterai, des Xipéhuz et de Daniel Valgmive.

MAX KORDALJ; DÊGE^ÉRESCENCE

Le livre de M. Max Nordau n'est point intéressant par lui-même. Sorte de salade pimentée, où l'on trouve pêle-miMe les ingrédients les plus divers, il iasse le goût dès la première bouchée. L'auteur, insuffisamment armé de quelques vagues théories scientifiques et de connaissances nidimentaires sur le système nerveux et la psychologie physiologique, part en guerre contre ce qu'il appelle la dégénérescence artistique et littéraire de notre époque, attaque coosécuUvement, et avec la môme furie maladroite, le mysticisme, le réalisme, l'égotismeetle symbolisme. Il met sur le même rang des hommes de génie et do vagues réputations de cénacle ; il parle inconsidérément de Rossetti, de Swinburne, de Mallarmé, de Whitman, de Mœterlinck, et sérieusement de Jean Moréas et de René Ghil. Il accumule les citations avec une rare mauvaise foi et un manque de sagacité plus rare encore, et, quelles que soient sa double ignorance et sa double pédanterie, il n'est pas sans savoir que des morceaux détachés etjuxlaposés donnent toujours aux esprits Buperflciels l'illusion de l'incohérence. II a vite fût de traiter

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un poète ou un philosophe d'idiot, de crétin, do gâteux erotique, quand ce poète et ce philosophe ont le malheur de s'L'carter tant soit peu des routes fouléns par les lourds pieds de M. Max >ordau el de ceuï qui le précddÈrent et, à toutes les époques, s'amusèrent à peser l'impondérable, hiérarchiser la liberté et soumettre l'individu aux préjugés sociaux. Cet excellent AUemand emploie à tort et à travers des termes médicaux qu'il aligne avec une sorte d'orgueil enfantin, avec la satisfaction du pharmacien qui applique sur un flacon d'eau pure une étiquette compliquée. La science moderne, laquelle a la prétention, de tout expliquer, escelle à masquer sa déroute par des dénominations bizarres qui ne caractérisent rien du tout, mais procurent à celui qui s'en sert l'illusion de la connaissance. Les aliéuistes, dont le royaume est la bouteille à l'encre, se sont particulièrement distingués dans ce genre d'exercice. Ils ont fabriqué un arsenal de termes biscornus, vides et luisants, parfaitement privés de sens, mais qui donnent du poids au discours, atterrent et remplissent d'admiration l'éternel jobard. C'est ainsi que tout écrivain est aui yeux de M, Nordau un graphomane. Je me demande avec angoisse ce que devient dans ce cas M. Kordau lui-même, qui a écrit, sans nécessité, une des plus fastidieuses compilations imaginables. Ce pesant ouvrage en deux volumes me parait un type bien caractérisé de gra.phoma.nie. Le procédé, d'ailleurs, est simple. L'artiste qui recherche les effets de terreur devient un anxiomane. Dès qu'il parle d'amour, il est un érotomane. Oui, mais celui qui voit par-

tout des stigmates de folie et de dégénérescence n'est-il pas un maiiicomane ? Oh I qu'elle serait aisée à décrire la lésion de M. Nordau et de ses pareils ! Cerveaux débiles qu'envahissent et qu'absorbent aussilàt quelques vagues notions scientifiques, que dominent les termes spéciaux etfameux, la technicûinanie, ils cherchent infatigablement des vestiges d'idiotie et d'imbécillité. Etant manicomaues, ils sont aussi iconoclastes et goûtent le plaisir malsain d'Insulter des hommes supérieure, joint à une joie de dominatioti ou furie verbale qui les porte à se hisser orgueilleusement sur quelques théories évolutionnistos ou positivistes branlantes, pour juger de cette hauteur les premiers parmi leurs contemporains. Quelle idée fixe plus redoutable que celle qui découvre en chaque personnalité le signe de la démence I Joignez à ces tares indéniables la ruse, familière à ces critiques scientifiques, qui leur fait trouver d'emblée le sujet à tapage et les guide adroitement vers la réclame.

C'est qu'en effet là est le danger de ces divaga' lions grossières et en elles-mêmes parfaitement inoffensîves . Elles manifestent un état d'esprit qui, de jour en jour, gagne du terrain et contre lequel il est grand temps de nous insurger. La science tend à accaparer tous les domaines. Elle a aujourd'hui la prétention de réglementer l'art, de lui imposer ses dogmes, mille fois plus étroits et plus durs que les dogmes religieux, ses formules plus ou moins baroques et transitoires, toujours Apres et déformantes. Cette tyrannie serait la pire de toutes. La raison ne comprend rien aux actes

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de l'imagination. Qu'ello la traite de folle du logis, rien de mieux. Mais si elle vout lui passer la camisole de force, liaJte-li ! Il faut que l'imagination se redresse de toute sa taille et proclame bien haut sa sutiériorité. Le» preuves seront écrasantes. Sur terre il n'y a que les poètes ; j'entends par poètes tous ceux qui créent, découvrent entre le monde intime et le monde extérieur de grandes et mystérieuses concordances, tous ces puissants esprits sur lesquels l'univers dépose sa force en cristallieations brillantes, ainsi que le givre sur les vitres. Les meilleurs savants furent des poètes : Pascal, Newton, Claude Bernard, Darwin, valent par leur énergie Imaginative. Le danger vient des autres, des patientes fourmis raisonneuses qui se transmettent, couvent et quelquefois dévorent l'œuf divinatoire et bâtissent leur maison tout autour. Celles-ci, méconnaissant leurs origines, veulent tout ramoner au niveau de leurs étroites petites mëlbodes, emprisonner l'invention dans leurs antennes. Nous assistons en ce moment è, une véritable invasion des bétes de laboratoire et M. MaxINordau est la plus acharnée d'entre elles . Avec l'ivresse d'un néophyte qui sort de son premier cours d'anatomie, il veut mettre la main survies] cerveaux les plus ailiers, les couper, les placer sous le microscope et tirer en grande hâte ses inductions et conclusions. II se rue à l'assaut de l'artl^avec ses gros outils positivistes, rouilles et maladroits, mais dont s'ébahissent encore les naïfs. L'immense armée des tétesobtuses, ceux qu'on appelait jadis les hourgeois et auxquels je préfère de beaucoup l'armée des snobs, parce qu'au moins ceux-ci servent àla propa-

gation des idées nouvelles, l'immense armée des tètes obtuses accueille avec transports eesleutalives de nivellemeut au nom de la scieace. Chacun s'exclamo el se congratule : a Ibsen est un bafouilleur ; Tolstoï est un galeux; Rossetti,un aliéné incompréhensible. Bravo ! c'est ce que nous avions toujours dit, toujours souteou. Ah ! ah ! lajeune école, les décadents et leurs maîtres ! Tous des farceurs ! Hi, hi, et les symboles, il les arrange, M, Nordau, les symboles! Et il est très fort, M. Nordau. C'est an Allemand, un érudit, un sage ! 11 a étudié. Il connaît l'anatomie, la physiologie, la médecine. Il est raisonnable. Il n'a pas peur. Il dit leur fait aux malheureux imbéciles que vous admirei à liions. »

■ L'auleur de Dégénérescence a des naïvetés délicieuses et des candeurs sans pareilles. C'est ainsi que Yécholalie, ou recherche des sonorités semblables, est pour lui un signe certain de démence. Il ignore donc que ce stigmate se retrouve chez la plupartdes écrivains et notamment dans les vastes énumérations de Rabelais, qui passent néanmoins pour l'apothéose de la santé. II ne réfléchit donc pas que la rime est, elle aussi, la recherche de sonorités semblables et que, d'après cette Lhèse^ tout poète devient unaliéné. Il parledu mysticisme sans le connaître et n'ayant pour tout guide que sa colère laïque. Ses analyses des pièces d'Ibsen^ des poèmes de Wagner et du Zarafhusfra de Nietzsche sont incompréhensibles par sa faute et non par celle des auteurs qu'il cite. II n'a jamais réfléchi cinq minutes à ce grave problème de l'individualisme qui préoccupe la pensée contempo-

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raine, et ses exclamations indignées à propos du lyrisme i^e Walt Whitman sont risibles. Dans la première nuit de Walpurgis, le proctopha.nta.sruiste de Gœlhe niua avait diîjit habitués à ces transports comiques. A ce sujet, je ne comprends pas très bien comment M. Nordau ne range pas dans les dégénérés l'auteur de Faust et celui delà Dïuine Comédie. Pour être conséquent avec luimême, ii devrait voir en eux des graphoTnaneSf des écholaliques et des êrolomanes de premier choix. Je crains qu'il ne soit impressionné par les réputations assises et classiques, ce qui le rangerait alors parmi les misoneïques simples, à moins que tout ce fatras physîologico-psychologique ne soituo vigoureux pétard tiré par un artificier demi Bublil, demi-sincère, auquel cas M. Nordau prendrait place tout naturellement parmi ces exhibitionnistes intellectuels pour \esciue\s il professe . un tel mépris.

Hais non, j'aime mieux croire que ce belliqueux dit ce qu'il pense. J'aime mieux le laisser sur son Bocle, dans son attitude allégorique de pourfendeur de beautés. Alors il devient symbolique et majestueux, demi-tragique et demi-grotesque. Il est le nouvel inquisiteur qui voudrait traiter lesimaginalifs non plus par le feu, mais par la douche, el s'avance vers les révoltés, son microscope et son scalpel à la main. Il connaît /es raisons do tout, il a son arsenal tout prêt : les hallucinations, l'hystérie, l'hypnotisme, la suggestion, Técholalie, la graphomanie, l'érotomanie. Il hait les rêveurs, lespoëtes, les métaphysiciens, les idéologues. Il saisît leurs œuvres d'une main robuste, les décortique,.

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les plie, les disloque, et les démontre : «. Ceci indique telle lésion. Ceci telle autre. Voici le schéma de ce cerveau débile, n II flaire et traque tout ce qui dépasse les sens, sa bonne conception terre i terre, matérialiste, positive et athée. Il ne s'aperçoit pas qu'il a, lui aussi, ses idoles, ses dogmes, ses articles de foi, ses fétiches. Sa majesté réside dans ce fait qu'il se croit infaillible et souverain. Tousses décrets sont doctorau.i; ses opinions, implacables et rigides, enferment seules la vérité. Elles sont attestées par des diplômes, développées dans de pesants volumes, adoptées par les Facultés et les Académies. M. Max Nordau synthétise admirablement celte autorité scientifique contre laquelle nous nous révoltons et cette intrusion dans l'art, qui est la vie, de formules et de préjugés qui signifient la mort.

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