‹ Les idées en marcheChapitre 49 sur 57 · UN CAPITAINE DE HUSSARDS; A CHEVAL DE VARSOVIE A CÛNSTANTINOPLE · texte numérisé non relu

UN CAPITAINE DE HUSSARDS; A CHEVAL DE VARSOVIE A CÛNSTANTINOPLE

Ce très intéressant récit de la guerre turco-russe raconté par un des combattants, observateur aierle et vigoureux, a pris pour épigraphe les lignes suivantes de M. de Vogué : o C'est l'amateur qui a le plus de chances d'écrire des livres durables, allachants pour tous, par cela même qu'il écrit sa vie, au lieu de vivre pour écrire. » Voilà certes unasiome qui motive ladiscussion. Quand l'amateur s'appelle Montaigne, Commines, lielz ou Saint-Simon, rien de mieux. Mais ce qui fait la durée de son livre, c'est moins la série des événements dont il témoigne que la vigueur et le relief qui sculptèrent ces événemenls, que la trame cérébrale en un mot sur laquelle ils furent tapissés. Combien de gens vivent et ardemment et ressentent, qui sont incapables d'exprimer! Alors les passions se décolorent, alors les failsmème les plus importants deviennent de tristes et froids squelettes. Qui n'a connu et plaint à table un narrateur malheureux déroulant sans art ni spontanéité une triste succession d'épisodes, fort captivants sans doute à leur heure et pour celui qui les éprouva, laves hélas ! gelées, flammes fuligineuses? II faut,

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pour que l'amaleiii' vive, qu'un poêle préexiste en lui, et c'est ainsi qu'un écrivain et un penseur donne & ses récita de voyages, au moindre caillou heurté par sa chaussure, une portée générale et hautaine, une vibration vers l'avenir.

Comment, avec des visées plus modestes, le livre de ce capitaine russe nous plail-il? C'est qu'il raconte simplement des choses grandes. On n'y trouve nulelTort de style, mais on n'y est pas gêné non plus par la fausse et dûlestable rhétorique qui déplacerait les effets ou annihilerait systémaliquement le pittoresque. C'est bien un récit, net et rapide, orr.é de cette modestie qui sied aux braves, ob l'esprcsgion semble uq miroir des sensations et qui ne dissimule point l'homme. 11 renseigne en émouvant. Notre époque agitée et plate à la fois, où l'acte évolue dans la bassesse, la finesse et ses 3ompromis, où l'idéal est dans le ventre, noire époque honteuse et fébrile qui cherche une lumière pour les voies futures, comme un vagabond dans la nuit, se tourne avec plaisir vers les heures héroïques, les épopées si proches et si lointaines, et toute une littéralure guerrière pleine de fanfares et d'exploits envahit nos esprits moroses. Les mémoires du pre mier Empire ravivent un passé noble et hardi. Le type du soldat français à la droiture vaillanle se dresse des Cahiers du capitaine Coignet et du Journal du sergent Fricasse et des Souvenirs d'un prisonnier dans l'île de Cabrera. Ce ne sont point raisons ni analyses ni même regards d'ensemble. La clarté vient du sabre, l'élan du galop, la grandeur de l'acte. L'àme tantôt fière et tantôt abattue, célébrée par de Vigny, est ici mise à nu et pal-

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pile. Pas de paysages ni de traits de mœurs étrangères. Dans le rang on ne voit que des camarados, dans le combat que l'ennemi. Uo i^.chelon de plus, c'est Fe;ensac, c'est, l/fof de .Mefifo, c'est M^cbof, c'est T'a rquûi. Avec ces récits des officiers nous prônons le sens de groupes supérieurs, des masses organisôes. Notre vue s'ôlargitsurlesmarchesoucontremarches, les expéditions hasardeuses, les avancées et les retraites. Parlaresponsabitité l'intérêt dépasse rindividu, englobe les compagnies el les bataillons. Encore quelques degrés et les Mémoirt^s de Ségur, de Marmont, les Causeries de Rœderer nous mènent au point culminant et panoramique, au Mémorial de Sainte-Hélène, tour immense qui fait face aux Commentaires de César, retentissante, lourde de trophées au plein soleil, triomphale. C'est là le grand moteur, la volonté directrice au-delà de laquelle il n'y a plus que le Destin, environné de brouillards, plus haut que les neiges éternellesi Or, il s'est trouvé, non en France mais en Rus'îie un poêle aussi vaste qu'Homère et supérieur à If par l'argument de la conscience moderne, pour noua donner dans une œuvre gigantesque, la Guerre et îa Paix, la somme de toutes ces visions si diverses, l'agrégat des impressions, des mouvements et des idées directrices. Tolstoï est tour i tour le soldat qui grogne et qui s'agite dans l'ignorance et dans la brume, donne sa peau pour des causes confuses, l'officier qui rêve le commandement suprême, s'élance, se dévoue, et massacre et tombe et voit alors tout d'une tout autre manière; il est le conseil de guerre où les uns sommeillent, les autres échafaudent des plans impraticables et pédants; ilestKou-

tousoff le lemporisàleur, l'empereur Alexandre, Napoliîon 1'"", doiil la main line et dégantÉo commande la bataille d'Austerlilz; il est la compagDÏe, le bataillon, le corps d'armée en marcbe, la mêlée folle et ténébreuse, où les éléments moraux luttent avecles élëmen ts matériels, oiila liberté le dispute au fatal. Il est le destin lui-même, la succession lente, la tombée incessante des causes qui s'infiltrent dans l'àmedcsguerriers et dans l'âme delà fouledesguerriers comme la pluie dans les plaines humides. El celte universelle métamorphose, cette ubiquité du regard qui traverse l'être et la masse à tous ses états, tous ses stades, trace de grands rais lumineux sur le ciel tourmenté du hasard, mêle à la pitié la latheté, la colère et le patriotisme, scrute en naturaliste, synthétise en méla;»hysicien, devine en vates, font du livre de Tolstoï le mouvement délinitif élevé aux horreurs sublimes de la guerre.

Eh bien! non seulement par sa race, mais aussi par sa bravoure, son laisser-aller fataliste et son infatigable entrain, (e Capitaine de hussards nous parait un proche parent du prince André de Guerre et Paix. Qui ne se rappelle le prince André, téméraire et calme, strict à la consigne et rêveur à l'ambulance, admirateur de Napoléon, puis trouvant son héros petit et mesquin, quand, étendu sur le dos, blessé peut-être & mort, il le voit sous le ciel immense et pur, et sedemande : « Pourquoi laguerreî ï Le capitaine russe a lui aussi des élans auquels succèdent des réllexions mélancoliques : f La nuit je réue de brillanls exploits : je mevois entrer triomphalement à So/ia à la tête d'une patrouille ; mais de jour, quand je me retrouve au milieu de ces

,1 montagnes de glace, je renonce volontiers à la.

\\ chimériqus expédition, m'estiinant heureux de

I rentrer le soir sain et sauf au bibouac. »

~ Celle guerre russo-lurqiie fat terrible. Le grand

I doc Nicolas, les Gourko, les Stroukoff, etc. el l'ar-

mée russe avaient affaire à un ennemi dont la fata- I liste intrépidité est proverbiale et commaQdé par

le héros de Plevna, l'admirable Osman-pacha, auquel notre auteur ne ménage point les éloges. Ce fut â, la fois la guerre de sièges et la guerre de partisans, et quels partisans ! des bandes de Tcheikesses pillards, massacreurs, revenant saus cesse à ''attaque; L'embuscade dans un pays plein de ressources, do ruses, de trahisons, qui rappelle par sa résistance l'Espagne ou la Vendée. Cette mise en lâchée des troupes régulières par des essaims de corps détachés qui harcèlent sans trêve les colonnes, coupent les vivres, interceptent les communications et démolissent de loin l'aide de camp porteur de nouvelles, donnent singulièrement à réfléchir, surtout si l'on en rapproche.les prédictions de Von der Golli dans la Nation armée, qui prévoit les masses guei^ rières de l'avenir mises en déroute par une petite troupe de patriotes qu'entraînera un nouvel Alexandre. Ah! si le Danemark gardait un beau jour ses deMollke!...

Le capitaine russe a le sentiment du destin obscur des batailles auquel Tolstoï donne un si grand r&Ie : « Les Turcs, hélas ! restent vainqueurs. La nuit arrive 1 grands pas ; une angoisse mortelle s'empare de nous. Tout à coup une ftamme s'élève du camp ennemi; dans un instant un feu énorme se déroule. Alors, au milieu du silence solennel.

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