A. ROGDENAM : LE GRAND SOIR
comme le merveilleux courtisan a fixé la cour du gniud roi. Que la révolte, ou la charité, on la jusiico soit le levain de cette pdte grantliose, peu importe, je ne me place pas au point de vue social. Comme secousse pour l'esprit, amertume et tendresse se valent, suscitent également le verbe et l'épilbëte. Ce qui importe, c'est le grouillement, l'abondance de traits justes et singuliers, frappant l'œil et l'oreille et réjouissant le goût, c'est le mouvement, bien connu des amateurs de style, qui fait trembler la page et bouiIlonn«r l'admiralion.
Mais le rôle du langage, si grand qu'il soit, n'est pas tout. A qui s'essayerait au livre dont je parle, la flnesse psychologique serait indispensable, la vraie, qui démêle les mobiles sans couper les cheveux en seize et débrouille le chaos plutôt qu'ello ne l'augmente. Qjel drame plus palpit-int que celui d'un cerveau fruste, tel que le travail continuel des muscles le façonne, envahi tout à coup par une instruction rudimentaire, de grands mots vagues qui résonnent dans la télé comme des paroles dans une pièce vide ! Tout l'espoir d'hommes que la \ie lie contente guère tenait dans une croyance confuse à quelque chose d'au delà. On leur a retiré brusquement ce support et on leur a proposé, comme gardiennes de la morale, des lois scientifiques ou poliliques. Les premières ne sont que le résumé des préjugés logiques d'une époque et l'époque suivante les dissout, les remplace. Les secondes sont affaiiede circonstance, de mode, d'ambition, quelques-uns disent d'exploitalion. Ce qui est sur, c'est que toutes ces notions-là sont viande creuse quant au bonheur, qu'elles ne par-
'à'àG LES IDÉES EN ^UIVCUE
lent qu'à la raison, nuUoincnl au senlimcnl et iju'il ne peut sortir d'elles rien de noble ni de désiiiléressé. Les esprits de haute culture les mi^prtsent et s'en passent, c'est parfait. Ceux de culture moyenne les admirent et le= acceptent telles qu'on les leur enfourne, rien de mieux. Mais aux infortunés auxquels ou les office comme des consolations et des refujîûs, qn'arrive-l-il? Ils les tournent au m&l et à la furâur. Admj^ dans Jes laboratoires, alors qu'ils espéraient entrer dans les cuisines de Gamache, ils ne songent plus qu'à casser tes bocaux. La fièvre négative s'explique aisément chez des afTamés au?:quels on ne sert que des négations, des formules cl des schémas.
Ces indications, brèves et sÊches, ne prendraient leur valeur qu'une fois humanisées et signifides en actes. Elles deviendraient ainsi du symbole sans le vouloir, lequel est le meilleur de tous et a ceci de caraclérislique que son auteur ne le vante pas lui-même, parce qu'on ne le connaît que beaucoup plus tard, quand il a déjà fait son œuvre souterraine. M. Roguenant aura-t-il le courage d'onlrepreodre une pareille besogne? Je l'espère, après la lecture du Grand Soir; il possède à merveille les milieux ouvriers, les gestes, le paysage, le tour des causeries, tout le décor. Il connaît l'àme ouvrière aussi, tellement candide, priniesautière et prompte à tous les ravages. Il ne lui reste plus qu'à organiser et mettre en pleine lumière de très curieux dons naturels. Qu'il se méfie surtout de la vulgarité dans les termes, latiuclleafail son temps L'ar:, c'est, dans l'c.vposé du bas, d'éviter la bassesse. Le mot gras passe encore s'il est bien eu-
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Louré;la gros mol est toujours hideux et veule. Avant toutil sif;nille paresse, impuiisance et gâchis. J'entends d'ici beaucoup de mes contemporains me faire !e reproche actuellement à la mode : « L'œnvrB sur le peuple que vous proposez serait grosHiÈre, toute d'apparences et comme un fait divers ampliilé. ï Certaines opinions en sont même & un point tel qu'elles considèrent l'image directe du réel comme indigne de l'art. C'est là une tendance contre laiiuelle on ne saurait trop réagir : ce qu'oi! appelle l'idéalisme, c'est-à-dire la faculté de dévier et transposer les faits en leur donnant des interprétations abstraites, intellectuelles ou sentimentales, ce mirage continu est un tour d'esprit, il a dans la littérature sa vertu et sa place, mais il ne nuitée aucune façon à la représentation telle quelle de la réalité. Rien de moins aisé, d'ailleurs que d'ordonner un récit clair et véridique de ce qui frappe nos sens. Que l'on considère la multitude des mémoires historiques. Comme il en est peu qui oiïrent l'image saisissante, sincère de la vie ! Le besoin d'amplifier, de déformer est si vif dans la nature humaine que le grand, le parfait réaliste y est peut-être l'échantillon le plus rare. Si nous nous en tenons au passé, Daniel de Foë comme romancier en Angleterre ; en France, Commines et Saint-Simon comme chroniqueurs; en Italie, Machiavel et Guiehardîu comme peintres d'histoire: voilà de peu nombreux et magnîflques exemples. Combien Ton pourrait citer à côté d'eux d'idéalistes, de mystiques, de symbolistes I