PARIS & LA PROVINCE
Les différencialions territoriales et politiques ont amené entre la capitale et la province une scission déplorable dont les progrès augmentent sans cesse. Aujourd'hui, il y a autour de Paris une sorte de large fossé moral, que ne franchissent ni le téléphone ni le télégraphe. Notre pays est en quelque sorte divisé par deux courants, l'un centripète, qui tend à congestionner la lêle, à diriger et canaiser vers elle tout le sang, toute la chair coulante de l'organisme, l'autre centrifuge, par lequel s'écartent ces éléments formateurs.
Les origines de ce malentendu sont lointaines. Elles tiennent à des raisons d'ordres divers : économiques, géographiques, politiques. Les dernières surtout sont remarquables, parce qu'elles apparaissent comme moins soumises à la fatalité. Toutes les fois que l'esprit italien, autoritaire et centralisateur, romain en défiDilive, s'est trouvé à la tête des grandes affaires, il s'est efforcé d'accumuler en un même point le plus d'énergie possible,
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il a favorisé la ville aux dépens des campagnes et la cité aux dépens des villes. Depuis ConciuiJiisqii'& Gambella, en passant par Mazarin el Bonaparte, celte loi se vérifie. Les régimes qui tendent à restreindre la liberté on! loujourscentralisé à outrance. La périoile révolutionnaire esl, à ce point de vue, bien curieuse. Les clabs envoyaient Jea délégués dans les provinces et Tavorisaient la création des groupes départementaux. Mais le jacobinisu:ie avait en horreur les tendances fédérales. Dès que cellesci se manisfestaieot, il n'hésitait point à sévir avec la derniÊre violence. Or il arriva quelquefois que les délégués trahirent la cause de la capitale pour embrasser celle de la province, et l'histoire de ces conflits n'a été qu'effleurée par Taine. Aujourd'hui que les documents sont inuonibrables, que Ids archives sont ouvertes, une pareille étude serait du pins haut intérêt. Elle nous montrerait plus net, & la lumière des violences, un état de choses toujours vivace.
La guerre de 1870-18H a, pour la période contemporaine, singulièrement fortïTié le malentendu. On peut dire que le Siège en marque môme le point culminant. Les communications interrompues, la méfiance réciproque, la haine des Parisiens pour le provincial Trochu et le mépris du provincial Trochu pour les Parisiens, les efforts désespérés de Gambetta, puis la Commune, voilà des motifs suffisants k une séparation morale. Celle-ci fut vraiment effrayante. Jemerappelle, quelques mois après la guerre, une table d'hôte de chef-lieu où l'on plaisantait les prétendues souiTrances des Parisiens pendant le siège, leurs gasconnades, où l'on
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maudissaîtleura violences, leur exclusivisme. C'était là, en miiiialure, l'opinion courante en France. Depuis, bien des colères se sont apaisées, mais les préjugés subsistent, il faudra de longs, de patients efforts pour les éteindre.
A l'heure où j'écris, voici quelle est lafiituatiou : il y a dans les meilleurs esprits l'rançaisun vif désir de décentra lis er. Il est diTlicile de ne pas voir, en effet, que le pays tel que l'ont reforgé le jacobinisme et le premier Empire, s'épuise par la centralisation à outrance. Cela commence par un exode' des campagnes vers la ville. Un ethnographe des plus distingués, M. Damont, a tracé à ce sujet de bien précieuses et redoutables monographies. II s'est attaché à l'histoire d'une simple, d'une petite commune, et, par les registres de l'état civil, il s'est rendu compte du mouvement de la population, dans «ne période de viggt-cinq années, sur ce point infime du territoire. "Il a constaté, de la sorte, une véritable expatriation, un abandon du sol, qui, multiplié par trente mille, ferait vite de la France un désert. On voit, sans qu'il soit besoin d'y insister, les lamentables conséquences de cet état deminomade, au point de vue des institutions sédentaires, et si ta famille et la propriété sont ici atteintes par les faits bien plus que par les déclamations des socialistes. Cet abandon de la terre favorise la dépopulation. M., Tarde l'a démontré, et M. Eugène Simon a poussé, dans plusieurs ouvrages, le cri d'alarme salutaire. Mais que servent les avertissements ? D'ailleurs ceci n'est que le premier stade. L'exode se poursuit des villes de province vers la capitale ou vers les cités ouvrières qui sont, au
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point de vue moral, une dépendance de la capitale en ce qu'elles favorisent l'accroisse m eut d'une énorme niasse prolétaiienne. Le proliilarial, c'est Iq mot de rdpoquo, et il correspond à cet autre : cenlrulisalioti ; prolétaires de l'outil, arrachés à, la charniG, à leurs traditions, à leurs coutumes, transportés dans la révolte, dans l'alcoolisme, dans la niis(>rc ; prolÈlaires de l'idée, courant se brûler le corveauà Paris, accumuler eu quelques années assez d'ambitions pour ëlre désormais malheureux, asse7 k'idées fausses pour contaminer leur entourage. Paris n'est pas un poison pour ceux qui y sont nés, qui y ont toujours vécu et qui s'y créent une vie provinciale. Mais il intoxique ceux qui, venus à lui en pleine fièvre, en admiration totale, nesavent point faire la part de ses vertus et de ses vices, de son énergie et de ses faiblesses. Ainsi, du haut en bas de l'échelle sociale, qu'il corrode les muscles ou les nerfs, cet exode paraît désastreux.
II ne l'est pas moins par la terreur et la haine qu'il inspire aux provinciaux fidèles et dont, il faut le dire, les sentiments n'ont rien d'exagéré. De la distance où ils sont, ils ne voient que le halètement de la grande ville, cette sorte de vapeur d'incendie qai la couronne par les chaudes soirées de printemps. Ils n'eniendent qu'une clameur confuse formée surtout des vociférations politiques et des cris de Bourse. Songeant alors à leurs parents, à leurs amis pris aux pièges, corrompus ou détournés, ils montrent le poing à Paris et lui crient, comme dans un roman célèbre : « Ah! ce qu'on te donne et ce que tu nous renvoies ! »
Le malheur cit que tout homme d'Klat est, par
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définition, centralisateui'. II tient avant tout à sa commodité, à la direction facile du grand système dont il a la garde. Il sait combien les transmissions de pouvoirs sont dangereuses et précaires, combien elles éparpillent l'autorité, finissent même par la rendre nulle. Lorsque l'on dit qu'une démocratie a besoin non d'hommes d'Etat, mais de médiocres, on a tort. Elle a besoin d'hommes d'Etat d'un autre genre, supérieurs peut-être à ceux qui suffisent aux monarchies et aux aristocraties, car il les faudrait assez intelligents pour, sinon décentraliser, du moins laisser un jeu plus libre aux forces provinciales- La décentralisation est un acte essentiellement démocratique. Elle est la bonne liberté, laquelle s'applique bien moins aux individus, qui dans les races latines comme la nôtre la comprennent mal, qu'aux groupements d'individus, qui eux la comprennent bien. Car ces organismes provinciaux, tels que nous les entendons, auraient chacun sa personnalité, sa saveur. Ils ne gêneraient point la lâche de l'homme d'Etat, ils la faciliteraient même dans un sens en faisant ressortir tontes les vigueurs nationales, en les mettant en relief, en traçant à chaque heure, à chaque minute, celle carte vivante d'un pays sans laquelle il est impossible de gouverner et que les anciens souverains ne voyaient qu'à la lueur des rébellions et des guerres jîiviles. Tout le long de notre histoire, la série des soulèvements locaux n'est que le tracé de la fièvre provinciale; telle contrée veut consciemment ou inconsciemment conserver son caractère, et c'est la puissance traditionnelle qui fait d'elle unerévollce.
D'ailleurs il n'est plus temps de résister à ua mouvement qui ii'eat encore que théorique, mais qui bientôt tombera dans le domaine de l'action. Comme dit le philosophe: l'attente créera son objet. Les tendances provinciales se sont d'abord manifestées par cet état de malaise doat nous parlions, puis par des phénomènes intellectuels, des congrèa archéologiques, des tentatives de renaissance locale, etc. Aujourd'hui les congrès littéraires et seienliliques sont à lu fois le veslige et la continuation ■Je ces repères Ju début. Il serait injuste de mêconnailfe la graade ialïueace que Frédéric Mistral aprise au point de vue qui nous occupe. Les revendiculions méridionales, plutôt poétiques et philologiques d'ailleurs que sociales et politiques, et cela précisément à cause de l'esprit de leur apôtre, ces revendicatiOQs formulées en beau langage ont une valeur particulière. Ces félibres, dont on riait et qui ont des côtés risibles, ont fioi néanmoins par imposer quelques-unes des idées de leur chef à l'attention publique. Mais il ne faut rien exagérer. 11 est certain que dans le Nord et dans l'Ouest, sous d'autres formes, les mêmes besoins se faisaient, sentir. Quant à l'Est, hélas ! il avait d'autres préoccupations plus saignantes et l'inquiétude nationale de nos provinces frontières les empêche de songer àoiles-mêmes.
En réalité, le malentendu est important. 11 met en jeu toutes nos forces vives. Paris semble dire à la province : n Tu ne t'occuperas de rien. Je te mâcherai la besogne. Je t'enverrai mes instituteurs,
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mes universilaires, mes adininistraleurs, mes garnisons ; tu me donneras en échange tes hommes et Les produits. Si tu as besoin ou envie de quelque chose, les délégués qui siègent chez moi sauront le direîi la tiibune; à défaut d'eux, lu as mes journaux, qui jouissent d'une énorme clientèle, de la considération générale, qui vont loin et l'étranger et qui parleront par la voix de mes correspondants. Mais ne t'exprime jamais toi-même. C'est défendu. Il y a un ordre hiérarchique jusqu'à mes ministres pour les revendications el les demandes. Il faut te soumcltre à cet ordre. D'ailleurs livréa à toi-même, tu ne ferais que des bêtises. Tu n'as pas l'expérience des grandes affaires. Tu es lente, engourdie, paresseuse. Tu manques de celte fièvre qui produit les grands hommes et les grandes actions. Regarde la guerre. Il a fallu que quelqu'un partit de chez nous en ballon pour organiser ti défense. Certaines parties de toi sont restées criminellement inactives; aujourd'hui encore, tu es horriblement réfraclaire; tu marches à cinq ans de distance de toutes les idées courantes et à vingtcinq ans, pour ne pas dire cinquante, de toutes les hautes manifeslations intellectuelles. Tu te plains quelquefois que je t'épuise, mais si je tue tes incapablei4, je hausse Icsvéritables valeurs que tu m'envoies ; je leur donne le tremplin, le retentissement indispensable et ceux de tes enfants mêmes qui me dénigrent sont contraints de venir fourbir leurs armes chez moi. Sois obéissante et fidèle, ou sinon je te briserai. »
A quoi la province répond : < Je n'ai pas peur de tesmenaces et jen'ai qu'une confiance modérée en
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tes promesses. Je suis lente peut-être, mais j'agis avec une sûreté, une léoacité sur lesquelles lu pourrais souvent prendre modèle. Tu parles de la guerre. J'ai fait mon devoir. Les armées de la Loire et du Nord, les mobiles bretons et toutes les milices que je créais un peu partout le prouvent; ai certaines de mos villes ont laissé fermenter des discordes civiles, c'est à ton image. Car, hélas! je me suis beaucoup trop laissée dominer, impressionner par toi. Cotte fièvre dont lu te vantes te dévore. Ma presse vaul mieux que la tienne, elle est moins criarde et plus probe. Qui sait si mes assemblées ne vaudraient pas mieux que cette délégation parlementaire dont tout le monde se plaint actuellement? Quant aux rouages administratifs, ils gagneraient à être autochtones parce qu'ils seraient ainsi bien mieux au courant de mes désirs et de mes besoins. Je trouve que les hommes d'élite quBJe t'ai confiés t'ont apporté plus que tu ne leur rendis et tu m'en as beaucoup débauché, car tu es la grande corruptrice. Si tous mes habilants me restaient et si ma population rurale demeurait intacte, la question sociale n'aurait point cette àpreté, cette imminence qu'elle pi-end aujourd'hui. Mais comment faire vivre céte à côte des riches et des pauvres, sans susciter des violences? Songe que les bourgeois vivent dans l'enceinte redoutable de tes faubourgs. C'est co sourd tumulte de passions extrêmes qui crée lonalmosphèred'énervemeot et de jouissance, si meurtrière à quelques-uns, atmosphère qui déprave, désorganise et dissout, à laquelle les mieux trempés ne résistent point, s Ce dialogue est abrégé. En réalité, il agite toutes
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les questions pendaaLëset il se poursuit sans trÔTe, Sourd qui ne l'entend pas. 11 se traduit par un vague mécontentement. Los jonrnaux de province gagnent tous les abonnements que perdent les grands orgaaes de la presse parisienne. Las élections sont indécises, flottantes, sans direction, comme si les bulletins de vote étaient déposés par des citoyens fatigués, qui se désintéressent de tout. Il y a quelque chose de pourri dans le royaume, et c'est pour nous une désolation que cette apathie d'une race où tant d'énergie est encore intact et qui réserve, plus que' toutes les autres, des surprises merveilleuses à qui saura la réveiller.
Or beaucoup s'occupent de la décentralisation ; mais ils ne semblent pas avoir éi ce sujet d'idées précises. Je ne parle point de nos hommes politiques, qui, dès qu'ils ont réuni un comité ou un groupe d'études, se figurent avoir tout fait et laissent les questions dormir. Le malheur est que, lorsqu'on aborde ce sujet ardu avec un de ses promoteurs, il s'évade aussitôt, se perd en gtSnéralités oiseuses et n'indique point les deux ou trois gros points principaux qui permettraient de commencer les réformes.
Avant de voir comment l'on pourrait s'enteoàre, il convient d'examiner sur quoi l'on pourrait s'entendre et si les adversaires actuels ont les moyens de passer un contrat qui ferait cesser le malentendu.
Paris est à la fois un brasseur d'affaires et un lanceur d'idées. II a une puissance de diffusion et une rapidité de mélange formidables. En lui pren-
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nent contact toutes les forces du pays. A vol d'oiseau, dans une journée de celte grande ville, c'est encore la frénésie intellectuelle qui domine, et c'est en cela que cette activité est digne d'admiration et s'impose. L'éloge de la capitale a été fait souvent, mais il fut toujours mérité. Son attraction artistique, jiolitique, industrielle s'exerce et se renouvelle aisément. Il y a certes bien du déchet, des gloires de cinq minutes, des réputations frelatées; mais c'est surtout de loin que les opinions peuvent être sévères. Quand on est penché sur ce creuset formidable, qu'on voit le minerai et la gangue en fusion, qu'on constate les purifications étonnantes et rapides, on est émerveillé. Pour celui qui vient là sans talent, sans dispositions réelles, le péril est immeni-e. Toutes les tentations réunies, des portes faussement ouvertes et qui se referment devant le visiteur intéressé, une indifférence cruelle de la détresse complétée par un oubli crue! de ce qui a cessé de plaire, voilà de quoi meurtrir et broyer vile un de ces tempéraments français ordinaires chez qui les moyens d'action sont inférieurs aux aptitudes. Pire éventualité, la période des compromissions fatales, des louches entreprises. Dans cette société mal tenue et disjointe, la morale semble souvent un fardeau, et celui qui n'est pas assez intelligent pour savoir quelle force c'est que de rester honnête peut devenir un aventurier. Cela, c'est la partie noire du tableau. Mais au talent, dans tous les genres, quel secours efficace apporte cette incessante coopération des intelligences, ce frottement continu des imaginations et des désirs producteurs d'étincelles géniales! Combien auraient
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végété dans leur coin, seraient demeurés obscurs et inféconds si ce stimulant quotidien leur avait mauqiié ! Là on prend un sens précis de la gloire. Les rivalités entretiennent le lîLbeur. L'acharnement universel secoue la paresse et le fléau de l'habitude. Il faut se modifier, s'assouplir, s'adapter & la vie, comme disent les Darwinistes, et en peu de temps, car la machine est sans trêve en marche, ne prend point garde aux obstacles, n'attend point les retardataires et n'épargne rien sur sa route.
D'ailleurs Paris, qui confond les provinces, est lui-même, par certains endroits, une ville de province, plutôt une série de groupements d'après les métiers et les convoitises, artistes, journalistes, commerçants, députés, fainéants, reliés les uns aux autres par des voies de transmission cuiieuses et soudaines qui n'existent nulle part ailleurs au même degré et font d'une journée bien employée un éblouissant kaléidoscope. Puis il y a un type autochtone: le Parisien, qui n'est ni ceci, ni cela, qui est un faux sceptique, un faux enthousiaste, souvent un faux superficiel, qui ne s'attache à rien, mais qui s'adapte à tout, animal singulier doué d'une faculté de mimétisme extraordinaire qui lui permet de prendre les couleurs de ce qui l'entoure, des opinions, dos rellets d'opinions, des idées, des quarts d'idées, des sublimités et des sottises dont l'enchevêtrement et l'écroulement continu n'ont été bien dépeints que par Balzac.
Le même Bakac a également déacmbré les forces de la province, do cette province qui jalouse Is grande ville et qui a tort, comme la grande ville a tort de la dédaigner, parce que ces forces se
mêleat sans disconlÎDuité, que les richesses collaborent et que, s'il y a confasîon momentanée, cet état de choses n'est point dénnitif et peut être remplacé parun autre ofi tout s'équilibrera. La province française! Michelel, visionnaire syntliétique, lui a consacré des pages inoubliables. Mais son histoire la plus puissante, c'est celle que nous portons en nous, car nos ascendants se joignirent de l'est à l'ouest el du nord au sud, et quiconque est Français de France se sent des afflnités avec tous ces ■éléments de races, toutes ces parcelles de races el de tempéraments, dont l'union crée les caractères. Certes, il est des différences profondes, mais cela forme le haut re'ief, les accidents heureux de notre terroir à la fois multiple et un, car il est des intermédiaires innombrables, et depuis Lille jusqu'à Marseille, depuis Rennes jusqu'à Nancy, on peut suivre les întrications, les inilitratious, les superpositions de toutes les manières d'être, d'agir et de penser, dont le faisceau crée nos mœurs et nos traditions natiuuales. Voici le Tourangeau, subtil et bouillonnant et plus riche de sève qu'aucun autre, habitué à des trésors de verdure, à un sol gras, au rire qui sonne bien, aux regards clairs sur le monde. Pourquoi n'irait-il point vers le Méridional, vers le Gascon, dont les imaginations frénétiques concordent avec la sienme, vers le Bourguignon plus fumeux, moins lucide et comme échaufTé par les vapeurs du vin, mais fiévreux, lui aussi, prompt aux architectures de rêve? Autre rêveur; le Breton, celui qui s'isole le plus dans ce grand domaine de notre France, et pourtant sociable aux .amis du songe, des immensités de la mer ou des
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plaines, légendaire comme le Berrichon, Ip landais et le Basque, taquin et moqueur, d'une moquerie voilée qui aiguise et réveille la di?lraction du .Nord ou de l'Auvergne, cette aphalie berrichonne sujette aux crises d'idéalisme, secouée par la terreur des spectres et des apparitions. Les landes, les chairs, semblables aux paysages lunaires, les champs de Carnac, les étendues semées et moissonnées, sont soumis aux mêmes formes d'esprit, considérées par des regards voisins, bien que divers, et produisent des hallucinations identiques. La vision aiguë du Dauphinois, si objective, si dépouillée de tout artifice,s'allie bien à l'observation un peu sèche du Champenois, à cette raison que le coeur n'obscurcit point, à l'ironie irréductible du Lorrain, mate, nette et tranchante, ou à celle plus souple du Provençal ,
Que les décentralisateurs se rassurent. Lesearao tères provinciaux ne sont pas perdus. La divisio» par départements est restée une œuvre arliticielle, plus logique que conforme aux faits. Encore quï brassés par la capitale et le mouvement des chemins de fer, les traits fonciers, les grands repère» locaux subsistent et le nivellement si funeste mettrait du temps è. s'opérer. Mais dans les coutum es, dans les idiomes, dans les traditions, dans les costumes, que de perles déjà et que d'abandons irréparables! Le nouveau fatalisme philosophique, aussi dangereux pour les Occidentaux que l'opium pour les Orientaux, a fait dire à nos gouvernants et à pas mal de nos historiens: t C'est la force des choses qui supprime le pittoresque. La France, en s'uoifiant, suit les lois du destin. » Sot préjugé,
qui fait croiro h TuDion parce i]iie îes campagnes copient gaiicJiemeiil les villes et q ne celles-ci imilent la Ville! C'est à ce moment même que le malenteuda a pria sou acuité. Plus sotte opinion qui représente les phénomènes comme irrémédiables et les hommes comme des mannequins! II faut réagir au contraire, rappeler les campagnards à leurs champs, les provinciaux à leurs provinces, les coutumiers à leurs coutumes. Les fêtes, les anniversaires, les coiffes, les habits brodés, les usages étaient des signes bons à conserver, garants du passé et de la fidélité au sol. L'idée de patrie est trop vaste sans l'idée de la petite patrie. Elle devient métaphysique, sujette à controverses. Klle n'est plus dans le sang et elle passe dans la discussion. Les idiomes ne nuisaient point à la langue. Les légendes créaient des poètes et les poètes sont les sources de cet enthousiasme sans lequefune nation tarît. Voyez ce que le romantisme allemand a fait pour l'Allemagne. Quand Goethe conseillait à Brentano de réunir les lieds et les vieilles chansons, il avait sa pensée profonde.
Si les provinces ne sont point. Dieu merci, dépouillées de leurs caractères, les villes de province doivent faire effort pour se ressaisir, montrera Paris qu'elles vivent par elles-mêmes et qu'elles ont de quoi suffire è leur gloire. Elles sont les Intermédiaires obligés entre les campagnes et la capitale, le premier degré de la filière. Qu'elles retiennent aulantd'individusque possible. Qu'elles mettent à leur disposition leurs richesses. Qu'elles se les attachent, même au prix de légers sacrifices. Dès qu'un jeune homme se dislingue, sa ville le