PABIS ET LA PROVINCE
délËgueà Paris oii le plus souvent il se perd dans la masse des capacilés, il devieut une quaalllé négligeable. Que sa ville le garde donc, parachève son éducalion, lui donne une bourse de voyage et l'emploiedansson art. Ce tout petit changement d'attitude serait à lui seul une révolution. Kt souvent le jeune homme gagnerait à ne pas quitter sa villu, à en comprendre la grandeur. Sur tout le territoire, que de cités, c'est-à-dire capables de produire des citoyens, non des nomades, des créateurs, des inventeurs, Ans porteurs de gloire! Certaines impriment leur marque propre à quiconque est né daus leurs murs. Elles valent autant que leur province. Elles la dominent. Qu'on songea Lyon, au confluent de ces deux fleuves si divers, Lyon, la ville de la Slulatière, la ville dressée sur la Saône et le llliôue, aux deux côteaus, Fourvières et la Groix-Itousse, \ille de mystiques et de canuts, où l'on tisse la soie et le rêve; et partout ces tendances parallèles et contraires des miniaturisles et dej faiseurs de fresques, Soulary et Mcissouicr eu face de Blanc Saintlïonnet, de Uallauche et de Puvis de Chavanues; Lyon môre des brumes et de métaphysiques, mère de violences aussi et de résistances horiiï."|ues. Les habitants ont un tour spécial, une hardiesse de regards, une stature, une àpreté de voix, une ténacité qui les distinguent de tous les auties Français. Ici, les savants sont des poètes, les poètes sont des philosophes et les philosophes sont des révolutionnaires. Maintenant qu'on pense à Tours, la ville modeste el tranquille sur la lu.vueuse Loire, dans son jardin de vignobles. Des esprits ardents, hardis etlucides, un Destartes, un Trousseau, voilà
afiO LES 1I>ÉES EN MAIlCItE
ce qu'elle nous donne avec un sourire. Marseille, tumultueuse et bruissante, marché de l'Orient, où chacun s'affaire au dehors, crie, gesticule en plein air, néanmoins poursuit sa pensée et souligne tout d'un fin regard ; Marseille, dont les fils ont la ceinture lâche, la voix élotiueiite et éraillée, i'amour de l'aventure poussé jusqu'au délire et l'orgueil traversé de dépressions brusques. Qu'on la compare aux sombres cités du nord, noires de charbon et de misère, prolétariennes aux révoltes sourdes et lentes, aux gaietés brutales, à l'avenir gros de menaces, minables faubourgs que dessèche un vent rude et que rôlit lallammedeshauts-fouineaux. Faciles, mais saisissants contrastes? Toutes ces villes ont leur rôle, historique ou actuel ; toutes ces villes ont leur face soucieuse ou gaie, timide ou forcenée, ou indécise comme Lyon par la conlrariété des passions intimes. Toutes ces villes ont leurs droits, leurs devoirs, leurs justes revendications et leurs rancunes contre Paris, qui les dédaigne parce qu'il les ignore, qu'il les dépouille souvent et les épuise, et qui ne fait appel à elles que comme à des étrangères, aux heures tragiques.
Les choses doivent changer. Le malentendu cessera. Il serait trop nuisible à la France. Ces forces, dont le dénombrement complet est impossible, doivent s'allier, non se combattre. Il faut que la capitale abandonne des prérogalives usurpées. Ce sera pour elle une surcharge de moins et presque uc.e délivrance, en même temps qu'une justice. D'ailleurs, on dit toujours la Capitale, et c'est l'Etat qu'il faudrait dire. La conception de l'Etat et celle de Paris ont fini par se confondre. C'est le tort des
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centralisateurs. L'Éuit restera ce qu'il est, mais il déléguera ses pouvoirs.
La plupart des grands esprits do ce siècle, parmi lesquels Augustin Thierry, Louis Blanc, Prou- (Jhou, (Juinet et Taine, ont reconnu et pmciamô la nécessité de reviser l'œuvre de la Kévoluliuii. quant à sa portée centralisatrice; mais là, comme ailleurs, l'adiniralion aveugle de cette période de notre histoire a empêché d'aboutir tout projet pratique. Or la Révolution était pressée, ardente et théorique. La plupart de ses graves erreurs tiennent & la précipitation de tous exploitée par l'astuce de quelques-uns. En ce moment toutefois, les efforts des décentralisateurs sont groupés et, au parlement même, on daigne s'intéresser à la question, avec le retard habituel, fixé à cinq ou six a.inées, de la représenlalion natiooale sur le pays.
C'est surtout le point de vue administratif et politique qui préoccupe les décentralisateurs. Dans d'autres ordres d'idées, la tâche peut être confiée à l'initiative individuelle; mais c'est la carte même du territoire qu'il s'agit de modifier. 11 semblerait d'abord logique de réduire le nombre des départements, de retrouver, autant que possible, l'ancienne division provinciale, si conforme aux afflnités naturelles. Celte réduction aurait comme second avantage une réduction du budget des préfectures, dont pourraient bénéflciercertains budgets louaux Car ici, comme toujours, l'argent esl la question
ImportaDte. L'augmentation des budgets locaux est un grave côté de la question, et chacun sait qu'en ce moment les dépensesnuuvelles no sont pas bienvenues; c'est donc dans une nouvelle répartition des dépenses qu'il faut chercher la solution du problème. D'autres proposent de donner des pouvoirs plus étendus àia sous-préfecture, afin d'éparpiller les responsabilités et de favoriser les initiatives, de fortifier les comités régionaux, de créer même au besoin un type nouveau d'assemblées lo^ cales et départementales, qui, sur toute une série de questions intéressant directement la province, ne laisseraient plus au parlement qu'un pouvoir de sanction. Il est inutile d'insister sur ces reformes encore aléatoires, qui toutes tendent i. dégorger l'administration centrale au profit de la périphérique, à faire circuler la vie politique dans l'organisme. En réalité, les remèdes sont simples ; mais les préjugés sont difficiles à déraciner et la routine est un dur maître.
Nous avons déjà montré comment la question sociale est directement liée h la cause delà décentralisation. La loi de Malthus est vraie pour les grands centres, où il y a plus de bras que de besogne. Mais elle est fausse pour l'étendue du territoire, capable et au delà de nourrir tous ses habitants. 11 s'agit de solliciter un mouvement en sens inverse des villes vers les campagnes, une véritable émigration à l'intérieur, nécessaire peutêtre à la sauvegarde de la société actuelle. Les théories de Le Play étaient divinatoires. Il suffit de relire le fameux chapitre de l'Agriculture par la famille souche ponrs'ca convaincre. Mais Le Play