LE POSITIVISME
Il n'est pa6& notre époqne une ramilleen France, le pays merveillGui: de la conversation, où ae se oue quotidiennement la célèbre Causerie d'un père avec ses enfants de Diderot. La plupart des hommes de quarante-cinq & cinquante ans ont visà-vis de leurs fils la situation de la poule qui a couvé des canards. — Entre votre génération et la nôtre il y a comme l'intervalle d'un siècle — me disait récemment un des plus intellectuels parmi nos devanciers. — Ce que nous admirons, vous ne l'admirez plus ; ce qui vous ravît nous stupéfie ou nous irrite. Je lui répondais ; — Un pareil désaccord est excellent. H prouve l'ardeur, le bouilloanement de la pensée. Il témoigne que tout se renouvelle.
En elîet, la première manifestation de ceux qui tienneat à la vie et à la lumière, c'est de nier leurs prédécesseurs. S'ils admettaient en bloc leurs admirations et leurs doctrines, ils n'auraient plus de raison d'être. Ils seraient un troupeau, et toutjeune homme aspire à faire partie d'une élite. Rastignac regardant les étoiles à sa fenêtre veut d'abord réformer le monde, ce mondo, dont il sent le poids ai
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lourd sur ses épaules el sur âon àme. On accuse les adolescents iledéuigremeut, do démolition systématii^ue ; tant mieux s'ils doivent construire ft leur tour ! Ils IgDoreDt, dit-on, ce qu'ils attaquent. Eh bien ! Celte audace affirme l'orif^nalité de leur tour d'esprit. Elle montre qu'ils n'ont pas trop de temps (les heures courent si vite), pour comprendre et développer leurs propres désira. Ils évoluent sans cesse; oD marche plus à l'aise à travers des ruines, sur de vastes et jadis beaux monuments que l'herbe déjà recouvre, petite par rapport à eux, mais pleine de germination, d'avenir.
Tous nous sommes nés et nous avons grandi en plein triomphe du positivisme. Par positivisme j'entends non seulement la doctrine d'Auguste Comte, mais ce que lui ont ajouté la théorie de l'évolution, les travaux de Darwin et de Spencer. On nous a répété de mille manières ; u Vous avez le bonheur de vivre en un eiècle de progrès. Tourneivous vers la science ; elle seule désormais existe. Lentement et sûrement, par échafaudages successifs, elle vous mènera à la compréhension totale de l'Univers. Plus de dieux ni d'idoles. La raison humaine suffit. Fiez-vous à vos sens, ils sont dans le vrai. Le réel domine tout. Le reste est fumée, entité vague, parole creuse. Vous verrez et nous vous montrerons clair comme le jour, grâce à des arguments évidents, irrésistibles, comment des mathématiques k la sociologie, en passant par la chimie, la physique et la biologie, tout se développe et
s'organise suivant des lois inéluctables. Les pins redoutables problèmes deviendront jeux d'enfaiils, recevront une solution certaine à leur heure. Les roules sont tracées, les forêts défrichées. Vous n'avez qu'à marcher par là, droit et ferme. ï Achacnn de nous on a remis une pioche en nous indiquacil le travail, et l'on nous a juré que le mur de l'iiiconuH lotnberait pierre à pierre sous nos efforts, taudis que nous aurions la saiije allégresse du labeur par un malin liui[}îd6 el sans bru-
Alors les jeunes i^ens ont voulu se rendre compte par eux-mêmes du bien fondé de ces promesses, et voici, à de rares exceptions près, ce qu'ils ont vu :
Uue société hiérarchisée, écrasée par le fonctionnarismn, où les idées si nobles de justice et de liberté circulent péniblement à travers une masse pâteuse et lourde. Dos restes de di'-talure inclus dans des appélils démocratiques Agés, sans la flamme ni la frénésie des hautes époques révolutionnaires ; partout des étiquettes, des fiches, une classificaliou encombrante, une paperasse effroyable ; des ambitions mesquines agitant des drapeaux menteurs; un parfait égoïsnie sous des vêtements d'hypocrisie. Voilà pour lapoJilique.
Le sens de la rôaîilé tourné vers l'instinct grossier et déformant qui est le plus piètre des romantismes, aboutissant à la plaie et sordide interprétaliou de la nature, sans envolées ni profondeurs, l'apothéose du manuel : voilà pour l'art.
Quanta la science, enfin, la spécialisation force née, un travail d'insectes, l'hypothèse interdite, alors
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que les hypotlièaes seules exallent l'imagination, résolvent des nébuleuses de trouvailles. Ici, le pouvoir personnel se manifestait par le concours, l'oxamon, un mandarinat ridicule. Ce que ne sanctiliaieat pas les codes, les Facultés, les Académies était honni, bafoué, tenu pour non valeur, et l'on n'arrivait qu'avec l'intrigue. Le monde delà pen. sée, ce monde intangible et hautain, se trouvait réglementé lui aussi, cerné de bandelettes comme une momie, par deux tours d'esprit bien modernes, également redoutables.
L'esprit ingénieur : juger toutes choses par raisons terre h terre et logique desséchée. Diviser les opinions sur tes hommes et les objets en petits compartiments serrés, précis, imbrisables ; ranger 'a morale et les sentiments par séries ; calculer les paroles, peser les arguments, réfuter à l'aide de procédés définis, méthodiques.
h'esprit médical : courir sans trêve de la cause à l'ePfet et de l'elTet à la cause. Interpréter les génies par les fous et les fous par les génies. Considérer la vie soua le seul aspect de l'évolution, depuis la graine jusqu'à, l'arbre, depuis l'embryon jusqu'à l'adulte. Localiser les passions. Infliger à la famille l'hérédité et à la race les lois ethniques. Encadrer, dénombrer, fausser au besoin les apparences de vrai pour mettre l'homme, le sujet, le malade dans la dépendance de dogmes aussi durs, aussi impénétrables que les dogmes religieux, avec la poésie et la consolation en moim.
Or, voilà le gros-point. Ce règne de la librepensée prétendait annihiler la pensée libre, haussait les épaules devant la légende, amoindrissait
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à ea. laille des phénoniëues inconnue, élendaît vers l'éternel mystère des mains prématurées et brutales. Lk théorie scientifique se faisait article de foi. La causerie sur n'importe quel thème devenait une inquisition. On enclouait les conteadicteura S l'aide de formules anssi maçonniques qu'embrouillées : « Claude Bernard avance. Darwin affirme. Hanibetia, Paul Berl ceilifient. Faites votre prière à s^ni Renan. Lisez Auiard. Sinon, vous ni«z les lois établies, le progrès, les fameux principes qai... que... etc. »
Cependant l'esprit ingéjiieur, l'esprit Tnédical se frottaient les paumes, se congratulaient, et rencontrant l'esprit politique, leur vénéré collègue, ces trois dévots personnages conviaient la jeunesse A des banquets, lui remettaient des petite drapeaux ou des bulletins de vote, et lui conseillaient de s'amuser comme une folle, sans toucher aux institutions et aux dogmes les plus récents.
Aussitôt les jeunes gens, laissés seuls, ont eu envie de tout casser, et quel esprit morose pourrait leur en vouloir ? Cette envie était d'autant plus légitime qu'Us éprouvaient vivement, alors qu'ils lisaient sur chaque mur le mot de liberté, les horreurs d'une tyrannie extérieure et intime.
Extérieure : on leur marquaitdes bornes à tous les carrefours de l'acte. On leur criait casse-cou au moindre mouvement. On n'admettait point qu'ils missent en doute les bienfaits des radicaux, de la finance, de la magistrature, etc., etc.. Us étaient excellents, espoir de la. France, s'ils obéissaient ; détestables, idiots, désespoir du pays, p'ils essayaient un peu d'interroger les nouvelles
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doles, et tapaient du doigt sur leura ventres creux. Intérieure : 1& soumission incessante & la méthode positive, l'hahitude de tout conditionner, le déterminisme à outrance, la crainte de l'hérédité, faisaient des esprits de tristes machines h analyses, de douloureux automates. Les aibnirables conquû- /es de la science menaient droit h un fatalisme occidental si contraire à nos vives natures françaises. Les jeunes gens ont mis longtemps à s'apercevoir de ce despotisme intime. Aujourd'hui ils le conoaisseot bien et le redoutent par-dessus tout.
Ou voit que la réaction était inévitable. Elle s'est produite avec une violence que les positivistes sont encore loin de soupçonner, capable de pétrifler M. Laffitte et tout l'enseignement officiel. Réaction délicieuse, parce qu'elle prouve l'indépendance et que ceux qui ne chérissent pas avant tout celte sublime vertu n'ont plus qu'à se faire préfets ou garçons de bureau ! Réaction triple et forte dans ses trois zones :
1- Sentimentale : t Nous en avons assez de vos fatigantes analyses, de votre manière étroite et rigoriste d'enchaîner lapeasée,s'écrient les nouveaux venus dans la vie et dans l'art. Le progrés de la science, la suprématie de ses méthodes ! Soit. C'est très joli. Nous sommes le siècle de l'électricité, de la chimie, de la physiologie, des charlatans remplaçant- les prophètes. C'est entendu. Mais nous préférons, nous autres, n'importe quele
éniolion, quelle rêverie douce et brumeuse, rylh* mée par un battement plus vif du cœur, k tous les perfectionnements imaginables de la vapeur oa de > la mécaDique. Nous réclamons les droits de la sensibilité, bien supérieurs ù ceux de la raison raisonneuse : joie ou peine, amour, bonté, pitié, lel sera désormais notre Evangile. Vos pistons, vos manivelles, \03 dissections nous assomment, car tout cela ne raconte que la mort, le cadavre, la matière brute, et nous voulons des récits spontanés de lumière et de vie. »
2" Philosophique : les meilleurs des jeunes philosophes se passionnent pour la liberté. Ils voient, dans la doctrine de l'évolution, aussi bien que dans les théories positivistes, aussi bien que dans le matérialisme à la mode, des architectures transitoires, des systèmes sans doute remarquables, mais nullement supérieurs aux métaphysiques antécédentes de Spinoza, Leibnitz, Kant ou Fichte. Cette prétention de sacrifier l'esprit au phénomène et d'affirmer que la réalité est Dieu leur est devenue insoutenable. Ils se font de l'univers une idée mystérieuse et grisante. Co qui existe n'est qu'un cas de ce qui pourrait être. Les enchaînements des règnes, la continuité des minéraux, des végétaux, des animaux leur paraissent de simples artidces d'une conscience trop faible pour envisager des ensembles et qui s'épuise à coordonner des
3' Poussée à l'extrême, cette tournure des âmes conduit au mysticisme : v lletour détestable au moyen âge ! » hurlent les apôtres de l'athéisme. — « Venez & nous, ô néo-catholiques ! > insinuent
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les derniers jésuites ei (es plus subtils du ïiers- Orjro. Des deux côtés, hypocrisie et mensoage! Le mysticisme n'est pis plus un mouvement nStro^rade qu'il n'est une concession à tel ou lel dogme religieux. Il est l'essor excessif des cœurs épris d'idéal, etun caractère dcTimaginalion comme la jalousie ou l'avai-ice. Ou nait mystique. On peut le devenir par réaction, besoin de s'évader des ca ges de l'analyse et, tant que la terre tou.-nera, il y aui'a des assembleurs de symboles et des abstracteurs de quintessence. Ils servent de frein et d'antithèse aux gloriflcateurs de l'instinct.
Au résumé, ce mouvement des esprits jeunes est passionnant, comme tout ce qui est en puissance. Il exprime ce qu'il y a de plus beau dans la vie, l'amour de la liberté; sa devise est: rien quepar soi-même ; sa bannière n'a pas de couleur. Et puisque le positivisme meurt, que ce soit le sourire aux lèvres ; qu'il nous épargne le spectacle d'une agonie désordonnée, indigne d'un savant ou d'un sage.