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LE TRIOMPHE DE L'IDÉE : RICHARD WAGNEB

A peiae nées, les idées aspirent à se manifester. C'est la p6rio'>:- ■h;' )v'';i)/.:,;i//ok. Elles doivent dompter les obstacles : Pour que la cloche paraisse à (a lumière, a dit Schiller, il faut que lemoules'en aille en morceaux. Plus le moule sera dur et résistant, plus la cloche sera belle. Le cas de Wagner est typique. En tant que personnalité îadomptable, il n'a jamais fait la plus petite concessioD è. ce qu'on appelle les exigences du métier : i Ce sera ainsi que je l'ai conçu ou ce ne sera pas >, telle semble être sa glorieuse devise. Il voulait l'orchestre caché, la salle obscure, des arliQces complexes de décoration et de mise en scène : il les a eus. On sait comment, après des difllcultés sans nombre, il trouva des aides indispensables dans le roi de Bavière et les souscriptions, comment, au mois de mai 1872, la première pierre du théâtre de fiayreuth fut posée, pierre vraiment emblématique, sur laquelle devait s'élever une incomparable église d'art. Et nous ne parlons que des obstacles matériels. Mais les secousses intimes, les périodes d'excitation puis de découragement, une volonté animant toute une cosmogonie sonore, créant les espaces de Toute et restaurant ceux de la vue pour décorer et hausser la légende. Voilà ce qui ne se raconte pas.

Cependant l'édifice est debout. Les drames forgés étîncelient; d'autres sont en puissance et sur l'enclume. Commence la période de conquête qui s'attache d'abord à rindiÂ'éreQce, puis à la négation, k la haine. Pour parvenir à se réaliser, il fallait déjà que les idées wagnériennes eussent enflamiué un groupe d'esprits.

Autour da prophète s'était fait un appel d'énergies, s'était foraiéo une confédération spirituelle sans laouelte il n'y apas d'aclion idéale possible. 1 Tel Gœthe ii Weiniar. ) Les légeodes, origines de l'humanité, ont laissé dans beaucoup d'intelligences, celles du Nord, des germes profonds, sortes de bourgeons frissonnants qui u'attendaiont qu'un soiiEfle tiède pour s'ouvrir et s'épanouir. Une tournure d'esprit, même géniale, n'est jamais seule. Ce fut sans doute parmi ces frères inconnus, les plus aftlinés et les plus proches, que Wagner récolla ses fanatiques du début. Ceux-là seront le centre du tourbillon futur: passionnés et fidèles, d'ei;- Ihousiasme frais, ils admettent avec transport ces nouveautés qui concordent à des élans obscurs d'eux-mêmes, ils s'ébahissent de voir précisés tant de désirs, développés tant de replis d'eu.v-mémes dont ils n'avaient qu'une conscience sourde. On en connaît de célèbres, de ces ouvriers de la première heure. Tel fut ce Nietsche, philologue, métaphysicien et musicien, trois catégories presque semblables, trois cristaux à arûtcs vives et voisines, qui nous a laissé sa confession de néophyte dans uoe petite brochure si ardente.

Alors le prosélytisme commence. Quiconque se passionne tend à augmenter l'amour autour de lui ; le spectacle d'amants transportés a fondu bien des cœurs rebelles. Ainsi les premiers glorificatcurs de Wagner s'elTorccnt, chacun dans sa sphère, de créer des groupes d'admiration, image du groupe pj'imilif. Bien que joints par une extase commune, ils ont des façons variées de comprendre, et ceux auxquels ils eusoiguont la religiou du maître 'se

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trouvent, de par leurs lempéraments, divisés comme eux en si^iifis dlslinclcâ :

Les sensififs, nnmbteus. à notre époque où le nerf domine, sont, bouleversés. CeBystème d'idées a la qualité souveraine; il peut satisfaire les simples, Quiconque frissonne ei s'émeut n'a qu'à se laisser aller à ces magnificences. J'en appelle aux auditeurs les plus sévAres de la Val'iyrie. Ils diront que tel récit de Wotan à Fricka dégage un ennui moitel, qu'on a le temps de sortir, de fumer trois cigares, d'écrire sa correspondance, et que, lorsqu'on revient, Wolan raconte toujours. Ils affirmeront que la musique est d'une complexité terrible, qu'ils lui préfèrent ces tumultes spontanés : l'orage, l'Océan, la tempête; mais ils avoueront aussi que le lever du rideau au 3' acte surte cliaos de nuages zébrés de guerrières et les hoiotoiho triomphants les a ravis d'enthousiasme.

Les intelliaencos d'art sont captivées par le complet appareil pictural, dramatique, symphoiiique. Elles ont là un immense trésor de visions, de sonorités, d'altitudes, dont elles pourront emporter des parcelles. Elles s'adjoignent beaucoup d'àmes pieuses, d'autres h'sitantes, en imminence do prière, et qui veulent être consolées. Dans quel ciel entendit-on jamais ce vacarme héroïque, vit-on jamais frémir ces nébuleuses de bruit?

Anx inlolligences scianiifiques Wagner offre, outre une diversion'puissante, des aperçus spontanés sur le grand problème des origines. Un pareil créateur slîmule l'esprit de recherche. Les seuls vrais savants prennent leur élan dans l'émotion idéale.

Les intellectuels purs, eaPiD, sont saisis par les étranges rapports de l'cRuvre wagnérieDue avec les phiiosophies aotérieures. Cette musique leur apparaît une métaphysique sensuelle. Elle multiplie en eux les séries de raison oii ils se plaisent . Us admirent dans la légende les inclusions successives de symboles. Si loin que leur imagination descende, ils ne touchent pas le fond de cette mer Eschytienne, sans rives, aux flots abstraits, au\ courants harmoniques, oii nagent cependant de belles Qlles casquées d'or.

Ainsi l'idée chemine et gagne sans cesse. Elle utilise le dévouement, l'apostolat, le livre, la brochure, la caricature, la gazette, la tradition orale. Elle se soumet, grâce à sa force originelle, tous ceux qui ont le sens intime de leur race, liistorieus, ou patriotes, ou rêveurs d'actes. S"il nait partout des enTanls k chaque minute, il nait aussi partout des admirateurs de Wagner. Et comme la jeunesse est ivre de nouveautés et qu'elle a la force de l'avenir, elle prend on malus cette cause si belle et déjà triomphante, et prépare la moisson future. Il n'est pas jusqu'aux imbéciles et aux snobs qui ne servent & la difTusion de l'idée. Par pose, imitation, pédanterie, pa.r Vinstinct du iroitpeau, ils donnent à l'élite l'énergie de la masse. Ils accourent de tous cùtés et grossissent le tourbillon.

Qui ne voit que les néf) nie urs, guidés par l'envie basse, le parti pris ou l'habitude, le mouton qui ne veut pas entrer dans l'eau parce que les autres s'y baignent, ont tout juste le rôle restreint d'exciter au combat l'idée victorieuse? Quant aux négateurs sincères et dont l'esprit ne s'ouvre pas, ils

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céderont tât ou tard h la pression ambiante. Dans leurs rangs se recruteront les fougueux partisans do la dernière heure.

La conquéle de la nation achevée, l'idée se heurte aux frontières. Elle subira dans sa marche ce retard de pénêlration qui Ueni a.ux différences si vives des tournures d'esprit européennes. Bien plus qne le chauvinisme, particulier au cas de Wagner, bien plus que la variété des langues, qui n'existerait point quant & la musique, bien plus que les tristes efforts des rétrogrades, toujours faibles et vacillants, les oppositions de race k race se dressent devant l'idée «n marche, lui font nue digue plus ou moins haute. La France, qui nous sert d'exemple (il suffirait de transposer la difficulté pour les autres nations), est un pays lucide et net, de logique élégante, de mesure, et où l'on haït l'ennui. Wagner est touffu, composite, parfois disproportionné et n'élude jamais les développements. Aussi, même sans la question de patriotisme, eùt-il attendu longtemps à nos portes. Ses idées ont tiltré chez nous lentement, parmi les hostilités et les résistances. Elles ont d'ailleurs suivi une marche furtive, analogue à celle que nous venons d'esquisser pour leur patrie, de la période de réalisation à la période de conquête, s'adressant aux intelligences les plus voisines, gagnaiit de proche en proche les libres esprits et les espritâ philosophiques, les artistes et les sensilifs.. Notons au passage que ces derniers sont moins aptes à la musique en France que partout ailleurs, qu'ils se contentent de Dons lions faciles à la mémoire, sur lesquels iisgreffent leurs émotions, qu'ils

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croiraient souvent trahir des souvenirs bien chers en sacriQant à la symphonie. Le wagnérisme a eu le bonheur de coïncider avec un mouvemeol de réaction contre la platitude et les excès de terre à terre, de rejoindre un courant spéculatif. U a servi de drapeau pour des aspirations indélormiuôos ol (lollanloj. Il a d'einhiée sédnit la jeunesse dégoi^tée avant tout du positivisme seclairedevenu catéchisme électoral. Le seul nom de Siegfried ou de Parsifal fait boadir les cœurs de vingt ans

Cela s'est fait, comme la plupart des choses Icibas, par l'accumulation de petits efforts 6 d'une explosion irrésislible. Peu à peu la digue est devenue plus faible. Elle a crevé tout d'un coup. Maintenant l'idée wagnérienne triomphante va pénétrer des couches de compréhension et d'affluément nerveux qui, bien plus que les classes, barrières factices, se partagent un grand pays.Certes, elle s'arrêtera au tuf inébranlable et minéral qu' est le sous-sol de toutes les nations et sur lequel tout glisse. Mais, dans sa zone d'action, elle brisera les derniers obstacles, noiera ses plais imitateurs et fécondera des personnalités. L'admirable faculté d'assimilation frauçaise fera sienne celte nouvelle venue. Elle admettra de la légende, dramatisée les thèmes significatifs et majestueux qui, de plus en plus, se substitueront à la grossière interprétation de l'instinct. Elle admettra de la musique l'inouïe richesse iustru mentale, les caractères qui font d'elle le plus prodigieux des langages. Elle admettra de la philosophie ces jeux de la pureté et de la liberté qui passionnent aujourd'hui tes esprits qu'écrasaient la sèche analyse elle fatras d'Auguste Comte.

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Et après ? Eh bien, J'idée de Wagner ae morcellera à l'infini, après avoir formé un monde à son image. Elle s'effritera, comme toule gloire liumaino. Seuls les imbéciles et les fous d'orgueil peuvent se figurer qu'ils dompteront les forces dissolvantes. Nous recherclierous un jour s'il n'y a pas, en ee moment même, non des idées, mais des semblants d'idées, des résidus d'instinct, en pleine ruine, el qui, hélas I se croient vivants et vainqueurs.

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