GABRIEL MONOD
Si, à présent, j'essaie de tirer de là une philophiequi, au surplus, y était, la voici.
Moins était séduisante pour nous l'anecdote de ces rois périmés et moins il nous était possible de la tirer vers nos passions, vers nos ardeurs, vers l'ensemble de notre jeunesse, plus était manifeste la volonté de considérer comme valable, comme infiniment précieux et comme la trouvaille qui consacre une journée, un fait, un simple fait, tout seul, stérile, — un fait!
Foin de l'imagination qui, autour du fait, bâtit des hy|)otlièses amusantes ou de lui, tire des leçons éloquentes. Le fait!...
Et nous étions ardemment pessimistes ; mais tout le romantisme que nous avions hérité de nos pères, nous le mettions au sacrifice de nos vingt ans pour la stricte vérité, celle qu'il n'y a point à semer, celle qui, semée, ne donnerait aucune moisson. Un tel refus enchantait notre hautaine douleur d'une génération qui avait un ou deux ans lors de la Défaite. Et Gabriel Monod fut notre maître, je lui rends cet hommage.
Plus tard, il a semblé à quelques-uns de ses disciples qu'on ne pouvait pas demeurer là.
Lui-même ne fut-il pas tenté, mais après l'heure où l'on s'échappe facilement?... Cette déception que je conjecture qu'il éprouva, — et, je l'avoue, je n'ai là-dessus aucune confidence de lui, — n'est-elle pas attestée par le souci qu'il eut d'autres manières d'être un historien? L'un
de ses livres les plus faciles à lire s'appelle les Maîtres de l'histoire : Renan, Taine et Michelel.
Il admira passionnément ces trois hommes et, en particulier, Michelet. Or, Michelet, c'est tout le contraire de lui ; c'est tout le contraire de ce qu'il nous enseignait; et c'est tout le contraire de ce qu'il avait appris à Berlin, puis à Gœttingue.
Je me figure que, certains soirs, sa méthode ne suffisait pas à le contenter; je me figure qu'elle l'attristait, jusqu'au désespoir.
Il me semble impossible que Monod n'ait pas senti ce qu'il manquait de joie à sa méthode inféconde, et qu'il n'en ait pas souffert. D'autant plus que son temps — son temps où n'agissent plus les Mérovingiens — était, pour lui, un sujet d'inquiétude. Subitement, il sortait de son travail et allait à la politique, avec une fougue imprudente.
Et il eût aimé à être un gouverneur d'âmes. Il n'est aucun de nous qu'il n'ait essayé de conduire. Seulement, il avait été le maitre de notre ésotérisme; et, quand il nous faisait signe de venir sur la place publique, nous ne le reconnaissions pas. Je suis sûr qu'il en ressentit un amer chagrin.
Cette espèce de drame intime que j'aperçois dans la pensée de Gabriel Monod, Taine le lui annonçait un jour, sans le savoir et sans que pût le savoir l'un ou l'autre des interlocuteurs de ce
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dialo^jue. Le jeune Gabriel Monod, qui sortait de l'École normale, partait pour un voyajje scientifique en Italie. Avant de partir, il alla voirTainc. Et Taine lui dit, tout de go :
— Asseyez-vous, monsieur... Quelles idées allez-vous vérifier là-bas?...
Taine lui dit cela spontanément, comme il se le fut dit à lui-même, en bouclant ses malles. Vérifier sur la réalité des idées qu'on a inventées d'avance, qu'on a déjà réduites en système, c'était le j[rand g^énie de l'auteur des Origines.
Mais, lui, Monod, ne procédait pas comme ça ! Que put-il répondre à Taine? Car il se fût même accommodé de ne rapporter de là-bas aucune idée : il cherchait, je l'ai dit, des faits. S'il ne répondit pas à Taine, sans doute alors fut-il fier de son embarras, qui certifiait la méthode. Plus tard n'en conçut-il pas cette mélancolie que nous avons tous vue sur son visag^e? Ses gestes étaient timides, sa voix confidentielle et ses regards un peu effarés, comme ceux des érudits qui ont toujours l'air de se lever d'une lecture.
Mais il continua. Un quart de siècle à l'École normale, puis — quand un collaborateur du ministre Combes eut dévasté cette vieille maison de studieux silence — à la Sorbonne, puis au Collège de France, il analysa patiemment les archives infécondes, avec un merveilleux talent, sagace et scrupuleux.
Telle est sa grandeur; et telle est sa pathé-
tique destinée. Les honneurs, une renommée qui s'étendit fort loin, dans toute l'Europe, plus encore à l'étrangler qu'à Paris, ne l'égayèrent pas. Il était triste et aimable ; son sourire était plus triste que tout au monde.
Aucun de ses élèves — et seuls l'ont connu ses élèves — ne se souvient de lui sans émoi. Il résume la chimère g^rave et poig^nante d'une époque qui a vite passé. Il avait les vertus de sa chimère; et il est mort sans l'avoir reniée, même s'il en connut le déplaisir.