PAUL THUREAU-DANGIN
traire : œuvre d'un monarchiste et d'un catholique.
Gonament l'auteur a su réunir, dans ses écrits nombreux, ces caractères, ces volontés, examinons-le : nous aurons défini sa manière, qui est de lui et qu'il a bien marquée.
Il note à plusieurs reprises son ferme projet de n'être ni un polémiste ni un partisan. L'histoire n'admet pas l'intrusion de tels sentiments dans la recherche de la pure vérité. Il faut assembler des documents, apprécier leur juste valeur et les grouper de telle façon que leur commun témoixjnnge compose l'imagée du passé authentique.
Yi' Histoire de ta Monarchie de Juillet, en sept volumes, et laRennissance catholique en Angleterre, en trois volumes, sont précieuses déjà par la richesse de l'information. L'auteur avait, pour ces deux ouvragées, puisé à toutes les sources connues et à celles qu'il découvrait, avec un zèle heureux, dans le désordre difficile et abondant des archives modernes, quand lui parvinrent de nouveaux papiers qui, sur divers points, complétaient ou modifiaient son opinion. A la Renaissance catholique en Angleterre, il ajouta son Newman catholique, recueil, très soigneusement élaboré, des notes et des lettres de Newman, [)ubliées à Londres j)ar M. Wiltrid Ward et qui permettaient de tracer enfin le portrait minutieux du converti convertisseur des autres, ^on Histoire de la Monarchie de Juillet, — lorsqu'il eut la cor-
respondance de Mole, les mémoires du comte de Sainte-Aulaire, les dépêches écrites ou reçues par le baron de Barante, la correspondance politique du comte de Bresson, les notes de Duverjîfier de Hauranne, — il la reprit et, en plusieurs parties, il ne négligea pas de la refaire, poussant jusqu'au moindre détail son scrupule attentif. Et il évitait l'imprudence, les conclusions hâtives, si brillantes et que renverse un texte imprévu. A cet égard, on devrait comparer la première édition de ï Histoire et la seconde ; il serait facile de constater et l'ampleur que certains chapitres ont gagnée de l'une à l'autre, et le très petit nombre de » repentirs " : l'auteur avait eu la précaution de ne pas dessiner au delà du modèle, de ne rien avancer au delà de ses preuves.
Il s'était proposé d'être équitable et de ne pas louer ou dénigrera la légère. Mais il ne courait pas le risque de dénigrer ce régime de la monarchie constitutionnelle, qui avait ses préférences. Alors, il se promit d'élre sévère, avec discernement, pour ce qu'il aimait. Il se promit de ne rien " voiler » : ce mot revient sous sa plume souvent.
Donc, il ne borne pas l'histoire au seul récit des événements; il veut aussi que l'histoire juge et les événements et les hommes. L'histoire, comme il l'entend, touche à la politique. C'est dangereux, dira-t-on. Ce l'est moins qu'on ne le dit; et, pour un Thureau-Dangin, ce ne l'est pas.
PAUL TIIUREAU-DA.NGIN 357
11 y a des historiens qui ont si peur de n'être pas impartiaux qu'ils deviennent, à l'éfrard d'euxmêmes, ombrageux : et ils se surveillent si étroitement que le lecteur est inquiet.
Mais, réduite au seul récit des événements, l'histoire n'est pas g^rand'chose. Elle a cessé d'être vivante, si elle n'émeut pas l'historien, si elle n'excite en lui aucun entrain de haine ou de sympathie. Est-il indispensable qu'avec l'impassibilité d'un mort on se limite à raconter de la mort? Et est-il par trop difficile de séparer les faits (où l'on n'intervient pas) d'un jugement (où l'on intervient, avec ses goûts, ses prédilections) ?
Thureau-Dangin ne le croyait pas. Il écrit, dans V Histoire de la Monarchie de Juillet : « La monarchie de demain, comparée à celle d'hier, aura, etc.. " Il compte sur la monarchie de demain; et, en tête de son livre d'histoire, il ne le cache nullement. Il écrit : » Quel est le régime, république ou empire, qui ait apporté à la France autant de prospérité et d'honneur que les trentequatre années de la monarchie constitutionnelle?» Et voilà, en effet, de la politique. L'historien devait-il s'en abstenir? Certes oui, s'il craignait d'altérer, en faveur de son opinion, le récit des événements. Certes non, s'il était sûr de sa bonne foi et s'il attachait à son opinion assez d'importance pour la vouloir contrôler, non prouver à tout bout de champ. Et Thureau-Dangin profes-
sait que l'histoire, intacte de la politique, est l'auxiliaire de la politique.
Son opinion n'est pas, en logique, antérieure à son étude : elle en dérive. Et l'histoire, ainsi conçue, instaure une expérience dont la pohtique profitera. S'il est avéré que la monarchie constitutionnelle a donné à la France plus de prospérité et d'honneur qu'un autre rég^ime, et qu'elle a travaillé mieux qu'un autre régime à la grandeur nationale, — " le principal, après tout! " — elle est le régime à préférer. Mais voyons un peu!... Et Thureau-Dangin pose la question. L'accuserons-nous de complaisance? Il traite assez durement, à l'occasion, les hommes de Juillet. Il considère que, dans l'échec de 1848, les responsabilités sont à répartir entre pas mal de gens, qu'il désigne. Au surplus, ne déclare-til pas que « presque tout le monde a failli » ? Même, il n'accuse pas les révolutionnaires, lesquels a étaient dans leur rôle " . Ceux qu'il accuse avaient à maintenir ce que les révolutionnaires devaient attaquer. Et il les accuse. Et il ne » voile " pas les fautes : il les souligne. Pourquoi? " Tout indique que Dieu réserve à la France la chance inestimable de recommencer l'épreuve, malheureusement troublée en 1830, violemment interrom[)ue en 1848; eh bien! sera-t-il alors inutile, pour ne pas se briser aux mêmes écueils, d'avoir la carte exacte des précédentes navigations et des premiers naufrages? » Belle phrase et qui, à toute
PAUL TIIIJRKAU-DA^GÏN 350
l'œuvre historique de Thiireau-Dan^jin, pourrait servir d'épigraphe : elle fixe les justes rapports de l'histoire et de la politique et elle montre comment l'historien de Juillet put, sans péril pour sa règle d'impartialité, être et, dans son livre même, se dire monarchiste. Il cherchait la vérité deux fois, comme un historien qui s'est juré d'être intègre, et comme un monarchiste qui s'est juré d'être averti.
Pareillement, il est catholique dans la Renaissance caiholique en Angleterre. Il dit " nos pratiques » et 11 nos dévotions » . Il écrit : « Sous quelque face qu'on examine le mouvement anglocatholique, l'action de Dieu y est manifeste. » Il donne, aux catholiques, des conseils, et il les engage à " s'observer » sur tels et tels points; il ajoute : » Ce sera, avec la prière, leur façon d'aider à la conversion , sinon de l'Angleterre, du moins de la partie de l'Église anglicane qui est visiblement en route vers le catholicisme " . Et la simplicité de ce langage est touchante; elle est noble et décèle l'àme qui l'a trouvée.
Gomme V Histoire de la Monarchie de Juillet, en racontant les faits exactement, avertit les monarchistes , la Renaissance catholique en Angleterre raconte exactement les faits et avertit les catholiques. Voilà, au bout du compte, les deux soucis constants de Thureau-Dangin : la vérité, puis sa leçon. Et c'est ainsi que toute son œuvre est un examen de conscience qu'il a pratiqué sur lui-
même au contact de la réalité, sur lui-même et pour lui-même, et pour autrui : telle est sa bonne foi qu'il offre son exemple, j'allais dire à son lecteur, j'aime mieux dire à son prochain. Car il y a, dans le ton de ses livres, avec beaucoup de réserve et sans prêcher le moins du monde, un amical désir de persuader. Cela, sans nul artifice d'éloquence, avec une douceur discrète, et comme involontairement, par l'intime effusion du cœur, à laquelle on ne peut se tromper. Il n'est ni pressant, ni violent, mais sensible et de telle sorte que votre sensibilité s'en aperçoit.
Cette influence délicate, — et qui, d'ailleurs, ménagée votre liberté, — on l'éprouve surtout à lire La Renaissance catholique en Angleterre, son chef-d'œuvre.
Son chef-d'œuvre, parce que l'histoire de Juillet, si turbulente, réclamait peut-être, par endroits, plus de couleur et plus d'exubérance qu'il n'avait le goût d'en mettre. Son Histoire est parfaitement intelligente, limpide à merveille, tout ensemble vraie et démonstrative. Mais l'humeur des politiciens, leur véhémence et leur rouerie, leurs manigances pouvaient déconcerter Thureau-Dangin, déconcerter leur juge et leur peintre. Il n'était pas déconcerté par un Newman; et, dans tout le détail de cette grande aventure religieuse qu'on a nommée le Mouvement d'Oxford, il entrait sans effort : l'histoire prolongeait, ici, sa méditation.
Je ne sais si jamais on a plus nettement donné
PAUL TIIUREAU-DAINGIN ^01
rinipression de l'authentique pensée reli{j^ieu8e, qui est une pensée différente des autres, qui est philosophique et dépasse la [)hilosoj)hie, et qui contient un élément particulier, comme un ahsolu vers lequel il n'existe pas d'autre pont que la foi. » Il me manque (disait-il au début de son ouvrage), il me manque d'être Anglais pour parler de choses anglaises, et d'être théologien pour traiter de questions théologiques... n Mais il était religieux; et il pénétrait avec aisance l'intime secret de la conscience. Un psychologue ne suffisait pas; et il fallait — c'est, je crois, un mot de l'Écriture — un complice. La Renaissance calholiqve en Angleterre est un livre de réelle fraternité ; puis un livre tout animé de bel espoir. Et les vertus théologales couronnent les mérites de l'historien.
Le style a pris une flamme de spiritualité parfaite, une chaleur convaincante. Aux meilleures pages, c'est, pour ainsi parler, un style franciscain, d'une grâce qui va au pathétique.
Ce résumé d'une œuvre si étendue et d'un si persévérant labeur dévoile-t-il l'originalité de cet écrivain qui eut les qualités aujourd'hui les plus rares et qui les ornait encore d'une beauté particulière? Je ne l'espère pas.
Thureau-Dangin fut, en notre temps où ne manquent ni les esprits éminents, ni les talents remarquables, — et il avait toutes les ressources les plus précieuses du talent et de l'esprit, — il
362 Li:S IDÉES ET LES HOMMES
fut une âme, au sens que prêtent à ce mot notre certitude et aussi notre rêve. Une àme apparaissait en lui et clans son œuvre, la même en lui et dans son œuvre, une âme avisée, fidèle et pure, qui se mêlait à la vie, l'examinait et n'en subissait pas l'offense.
GABRIEL MONOU
C'était un homme intelligent et savant, et qui n'a pas réalisé, je crois, tout son rêve. Peut-être sa vie intellectuelle, qui fut très attentive et perpétuellement laborieuse, lui a-t-elle apporté, en fin de comj)te, une déception que d'ailleurs consolait la juste conscience du bel et quotidien effort.
Monod fut l'un de ceux qui, vers la fin de l'Empire, appliquèrent à l'étude de l'histoire une méthode rig^oureusement scientifique. Après l'École normale, il suivit les cours des universités de Berlin et de Gœttingfue. A l'époque où il était adolescent, les doctrines d'Auguste Comte produisaient, en France, leurs résultats : le positivisme créait une discipline de l'esprit, une discipline imparfaite, une disci[)lineà la fois héroïque et minutieuse. Les façons allemandes complétèrent, pour Gabriel Monod, cet enseignement de chez nous, s'y mêlèrent et, toujours, y restèrent.
Après la guerre, quand on fit courir le bruit que nous avions été vaincus par l'instituteur aile-
mand, — et, transcrivons cela dans le style de l'enseignement supérieur, — par la science allemande, nos meilleurs universitaires redoublèrent de zèle philologique. Monod fut l'un d'eux, avec un soin vigilant.
Je l'ai connu aux environs de 1890. Celte année-là est une date dans les annales de la pensée contemporaine. Un livre parut alors, qui, soudain, fut un évangile. Et, — c'est une étonnante aventure, — un livre qui avait été écrit en 1848 : l'Avenir de la science, d'Ernest Renan. Des dizaines de jeunes gens l'adoptèrent : ils y avaient trouvé une règle de la pensée. Et les maîtres de cette jeunesse utilisèrent, avec bonne foi, la singulière survenue de cette parole tardive et merveilleusement persuasive.
Cependant, le vieux Renan, qui publiait cet ancien témoignage, s'était échappé loin de là ; et, avec un entrain charmant de philosophe émérite, il plaisantait. Il eut des fidèles, que n'avertissait pas son badinage de la dernière heure et qui, fervents, s'attachaient aux idées qu'il avait éconduites.
Monod, à l'École normale, analysait avec prudence les textes relatifs à la succession au trône de tels, et ensuite tels Mérovingiens. S'il faut le dire, j'ai oublié ces Mérovingiens et leurs textes. Mais, la méthode, je me la rappelle. Et Monod m'eût pardonné l'oubli, en faveur du souvenir. C'est la méthode qui importait.