MES SOUVENIRS
Au moment de raconter mes souvenirs, je sens que je me suis lancé dans une aventure un peu effrontée. Mes souvenirs, modestes, ont deux inconvénients, s'ils n'intéressent que moi et me touchent excessivement. Mais nos souvenirs ne sont pas uniquement nous; plutôt ils sont les êtres que nous aimions, les êtres, les idées, les objets. Objets lointains, idées mortes pour nous et êtres qui ont eu deux façons de mourir, soit qu'on leur ait clos les paupières, soit que nous ayons cessé de les aimer. L'homme le plus heureux, tout son passé est la vie d'un regret : ce mot veut dire le deuil et aussi le remords. Il n'y a de gaieté qu'à être actif; et nous n'avons d'activité que par notre imagination. Ainsi nous enchante l'avenir, où nous sommes les maîtres d'un bel arrangement. A l'égard du passé, nous sommes immobiles et nous nous attristons.
(1) Il s'agit de l'autre guerre, — la Guerre, comme nous disions; — cette conférence a été donnée, le 16 janvier 1914, sous les auspices de la Société des Conférences.
Mais enfin, voici, non pas mes souvenirs, ceux d'un {jarçon de mon âge, et dont le nom n'importe guère. Ses souvenirs et les miens se confondent; pour lui prêter mes sentiments, à peine me faut-il un peu d'hypocrisie et de décente habileté. En disant ce que nous étions, j'apporte les aveux, l'orgueil meurtii, la rancune peutêtre et l'espoir trompé de nos pareils et, je n'ose dire, de toute une génération française ; mais nous avons été plusieurs, et beaucoup (si je ne me trompe) à tenter la vie semblablement.
iJref, je suis né vers la fin du deuxième Empire, et dans une petite ville de Normandie, voisine de Paris au point qu'elle appartient, ou peu s'en faut, à l'Ile-deî'rance. Une petite ville très blanche, au creux d'une vallée et tout entourée de collines. Une rivière y coule, qui est un afHuent de la Seine ; une rivière qu'on ne voit presque pas. Elle a son lit caché sous les rues et les maisons; puis, en quelques endroits des faubourgs, elle apparaît, entre deux ponts, entre deux moulins abandonnés, toute verte d'herbes et miroitante de tessons. Un peu mieux, on la voit dans les caves; et elle est habitée par des rats. Une petite ville qui vous a un air tout neuf, quand vous la découvrez de la gare, qui est sur la hauteur. Si vous y demeurez quelque temps, vous ne tardez pas à vous apercevoir de sa douce et gentille ancienneté. Elle est vieille et pimpante; et je l'aime de tout mon cœur; je l'aime tant que, le jour où je lui menai (vous dirait mon ami) celle que j'aime tant, j'ai eu peur que toutes deux n'eussent pas l'une pour l'autre cette amitié que j'ai pour elles deux.
Il y a de vieilles villes qui sont augustes pour avoir refusé de bouger depuis des siècles : c'est leur dignité farouche. Ma vieille ville n'est point de celles-là. Plus exactement elle aurait le sourire gracieux et aimable des personnes très âgées qui ont le goût charmant de ne pas attrister la jeunesse et qui, à leur bonnet noir, mettent un ruban mauve. Je ne me suis aperçu de ses précautions que plus tard, quand je l'ai revue après
l'avoir quittée depuis longtemps. Avant cela, je ne me doutais pas qu'il y eût, dans sa (jràce, aucun effort. Je l'avais connue ainsi, comme une grand'mère dont vous i(;norez l'â^'e. Elle a sa cathédrale, puis une autre éjjlise d'époque beaucoup plus reculée, puis une haute tour, mince et carrée, dite la tour de l'Horloye et qui date des Anglais : l'heure y sonne si lentement qu'elle endort toute hâte et vous donne à croire les journées indéfinies. Elle a des rues qui sont la rue Grande, la rue Chartraine, la rue de la Préfecture, des rues assez larges et droites, bâties de maisons quasi neuves et entre lesquelles bouffent amplement les feuillages des marronniers, sur les grilles des jardins. La rue, quelquefois, aboutit à une sorte de route au sol usé : les cailloux de sa structure y apparaissent à vif, usés eux-mêmes. Ou bien, voici une ruelle, si encaissée entre les maisons bossues et inégales que les voitures n'y peuvent passer; deux bornes la ferment, auxquelles jadis une chaîne devait s'attacher : on voit encore les premiers anneaux, scellés dans la pierre et à la fois rouilles et polis, la pierre devenue par le frottement des passants luisante comme du marbre. Il y a aussi une allée d'arbres et qui longe la rivière. On l'appelle, d un nom romanesque et un peu vénitien, l'allée des Soupirs... Il y a enfin de vieilles petites rues; et notamment la rue de la Petite-Cité, où j'avais un grand-oncle, qui était juge de paix, et qui était boiteux, comme on dit que l'est la justice, et qui pourtant, bientôt octogénaire, sautait à la corde pour nous amuser. Des favoris courts encadraient son visage. Autour du cou, il portait une cravate de linge blanc, plusieurs fois tournée et, par ses angles très fins, attacliée d'un nœud minuscule. Son nez long, ses gros sourcils, ses lèvres minces et serrées, lui composaient une physionomie sévère. S'il ne vous voyait pas, il semblait bougon; mais, à peine vous avait-il aperçu, il plaisantait avec la plus affable drôlerie. J'ai assisté à l'une de ses audiences. Son tribunal était chez lui, sur une estrade. II
écoutait avec patience et bonne foi les plaideurs. Ensuite, il annonçait : « Le tribunal se retiie dans la cliauibre de ses délibérations ! » Tout simplement, il se levait, se plaçait derrière son fauteuil, se tournait vers le mur, grommelait : « Le tribunal délibère... » Puis il annonçait : « Le tribunal! » Alors il s'asseyait de nouveau et rendait son jugement. C'était un bomme universellement respecté (jui, en outre, avait et méritait la réputation d'un original. Il me semble qu'il n'y a plus de ces originaux. La rapidité furieuse avec laquelle nous vivons ne laisse pas aux caractères le loisir de se manjuer. L'on ne voit que des gens qui courent. C'est la longueur du temps qui favorise la lente perfection des âmes particulières; et c'est la solitude. Il n'y a plus de solitude, à présent; et il n'y a plus de durée. Il n'y a plus d'ennui : et l'ennui était la serre cbaude où florissaient les plantes rares. De plus en plus, les bommes se ressemblent comme des frères, à mesure que d'ailleurs ils s'aiment de moins en moins les uns les autres. La province, analogue au passé, préserve et surtout préservait les singularités pittoresques. Mon grand-oncle m'apparait comme un type excellent de l'ancienne vie française. Du reste, il avait en horreur les nouveautés. Il considérait le gaz d'éclairage et les locomotives comme des imaginations redoutables et diaboliques. Cependant, il aimait l'iiumanité; et il se repentait de n'avoir rien in\euté, fût-ce (disait-il) les boutons de corozo. Il faisait de la tapisserie.
Dans ma petite ville, l'existence était assez quiète, et non morose, mais tranquille. Assez quiète pour être l'asile du repos; et trop quiète pour que s'v plût beaucoup une jeunesse ardente.
Je n'y pus demeurer; j'y voudrais bien mourir,
dit, au sujet de Douai sa ville natale, Marceline Desl)ordes-Valmore. Dans les petites villes, cliacun sait le chemin du cimetière ; et chacun y a ses tombes, la tombe où il ira dormir s'il ne fut pas un fol qui est allé
ailleurs tenter le plaisir. Les destinées ont, les unes et les autres, une liabitude, un cours ré{;ulier, où la mort a sa place. A Paris, la mort est un accident. Cette petite ville que j ai quittée enfant, je n'aurais pas su m'y plaire très lon(;temps. Vers Tadolescence, on cherche l'absolu; et il vous semble que Talisolu est à Paris... « Je n'y pus demeurer, j'y voudrais bien mourir... »
Aux alentours, dans un rayon peu étendu, nous avions nos promenades. Passé l'octroi, l'on suivait une avenue qui s'appelait le Chemin vert. Nous y rencontrions, fort souvent. Monseigneur, en promenade avec son grand vicaire. Monseigneur nous tendait son anneau d'améthvste à baiser et nous donnait sa bénédiction. Puis on arrivait à une route; et il v avait un endroit qui était l'Écho. Une de mes jeunes amies se vantait de ce qu'un jour, avant demandé à l'Echo : « Echo, m'aimes-tu? » il lui eût très distinctement répondu : " Beaucoup! » Je le crois bien.
Nos cerceaux lancés^ nous courrions et nous nous poursuivions, nous grimpions aux talus. Au retour, un peu las, je prenais la main de mon père et me laissais traîner. J'avais sommeil. Dans le faubourg, à chaque fois, une véritable tristesse m'envahissait, à voir les petites maisons, noires et basses, des ouvriers. Il y avait des pots de fleurs sur les fenêtres; et des volubilis montaient à des ficelles. Il y avait un petit café, dont le store peint représentait une forêt sombre et Geneviève de Brabant. Je frissonnais de chagrin. L'on me disait : " Ne deviens pas boudeur! » Plus tard, beaucoup plus tard, j'ai refait tout seul cette promenade. Je ne l'ai pas refaite tout entière : le chagrin ne me le permit pas.
Une ville trav-aille, ou flâne; elle accomplit sa destinée de tous les jours. Ainsi font les gens, fidèles ù leur tâche ou calmes dans l'oisiveté d'une heure. Leur plus belle pensée, ils la tiennent en réserve dans leur âme. Ainsi, ma petite ville, toute son auguste pensée est dans sa cathédrale.
Je ne puis sonp,er à mon enfance et ne pas sonj^er à cette cathédrale. Je me souviens des messes matinales. On est sorti de bonne heure, encore un peu enp,ouidi de sommeil et douillet de la tiédeur du lit. La fraîcheur du dehors vous caresse la tête et les mains. A la messe de midi, il y avait un peloton d'infanterie au bas des marches de l'autel. Pour l'élévation, quand Dieu est dans l'hostie, l'officier commandait le « présentez armes! » Et les tambours de retentir, de me bouleverser à merveille. On a supprimé cet usage. Combien je le regrette! Nos penseurs et maîtres ont craint de réunir ainsi le sabre (disent-ils) et le goupillon, dualité pourtant excellente. Que les jours de confession me touchaient bien! L'abbé qui dirigea mon enfance était un homme de l'indulgence la plus exquise. La plupart des péchés que j'avais à lui confier, il me disait que ce n'était pas grand'chose et que, pour commettre un péché terrible, il faut avoir eu l'intention très nette d'offenser Dieu. Je ne l'avais pas. Et il me réconfortait. En échange de ma sincérité scrupuleuse, il me faisait un précieux don : le sentiment de l'innocence parfaite, qui vous rend l'àme endimanchée.
Ma cathédrale n'est pas l'une des plus magnifiques, mais l'une des plus jolies certainement, l'une de celles où l'art gothique, pure invention du génie de la France, s'est le plus tôt manifesté, l'une des plus gracieuses, des plus aimables et blanches. Aussi loin que je me la rappelle, je l'ai toujours vue avec des échafaudages. Dans mon enfance, on réparait la nef; et les fidèles se tenaient, pour la messe, dans le chœur et le transept. Ensuite, on a réparé le chœur; et c'est alors dans la nef que se disait l'office. Maintenant, elle est comme neuve; et quel bonheur qu'on ait achevé les travaux avant l'arrivée au pouvoir des vandales qui ont juré la perte de nos églises!... Les monuments gothiques, par leur immensité compliquée et aussi par le principe même de leur construction, se distinguent de toute autre architecture. Ils ne sont pas de la pierre posée à jamais sur
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de la pieiio : ils sont de la force en activité de poussée et de résistance. Ils sont des organismes : il en résulte qu'ils sont, comme des organismes, sujets à des maladies. Leur santé a besoin d'être sans cesse entretenue. Divers esthéticiens le leur reprochent, comme une tare et comme une faiblesse de leur beauté. Pas moi! Et, si j'admire l'équilibre éternel d'un Parthénon qui, sans la barbarie des peuples, serait debout, combien me semble plus poignante la destinée des cathédrales, soumises, de môme (jue des vivantes, à la double menace de vieillir et de mourir : les organes se détériorent, les arcs-boutants commencent de se lasser et leur moindre défaillance est mortelle. Nos cathédrales qui, par la sublime réussite de leur élancement, sont l'Eglise triomphante, sont aussi, par leur continuel besoin de secours, l'Eglise souffrante. Et elles symbolisent ainsi la vie do la croyance, qui réclame une incessante volonté, un soin perpétuel. La croyance n'est pas une acquisition une fois faite, mais une durable conquête.
Ces vérités auxquelles je donne présentement une forme à peu près dialectique, je les ai toujours possédées, non ainsi, non certes rédigées de cette manière, mais confusément peut-être et en tout cas intimement, à l'état d'impressions qui, pour n'être pas formulées, n'étaient pas moins vivantes au fond de ma conscience. Une grande partie de mon existence était gouvernée par la cathédrale. Eh bien, si j'entrais à la cathédrale par une petite porte de côté, encombrée d'étais et d'échelles, si j'entendais le grincement des scies sur la pierre neuve et si je voyais au flanc du monument le chantier de la réparation, n'est-il pas vrai que, dès l'enfance, j'aie connu l'Eglise souffrante?
L'Eglise ! Et, de même que moi, les enfants d'alors, une abondante poignée des hommes qui ont aujourd'hui passé quarante-cinq ans, nous avons, dès le premier âge, connu non seulement l'Église, mais tout ici-bas souffrant. Lorsque la guerre a éclaté, ces garçons avaient un an ou deux. Et l'on peut conclure de là que
nos souvenirs de la guerre sont peu de chose... Les gens qui doutent de nos souvenirs, je renonce à les persuader. Ils ont, d'ailleurs, des souvenirs autrement nets que les miens. Ils avaient aussi des devoirs et notamment — ah ! je le dis ! — le devoir d'être vainqueurs. Dans cette ville provinciale, mes parents habitaient l'une de ces grandes maisons très incommodes, où il y a beaucoup de place perdue et qui n'ont pas leurs pareilles à Paris. La drôle de maison, riche de corridors et de greniers! Et elle se continuait, après la salle à manger, par une immense galerie couverte, au bout de laquelle il y avait la cuisine. Cette galerie, nous y jouions les jours de mauvais temps; les autres jours, nous étions dehors. De sorte que, cette galerie, je me la rappelle surtout avec le bruit sempiternel que faisait sur les vitres la pluie. Drôle de maison, charmante maison, d'architecture peu méditée et qui, dans son arrangement, avait admis le hasard : elle en était bien plus humaine et accordée avec nous. Plus tard, beaucoup plus tard, je l'ai revue. Et je ne l'ai pas reconnue : on l'avait transformée. La moitié de son rez-de-chaussée était devenue un magasin pour un marchand d'instruments de musique; tambours, trompettes et pianos et trombones, la grosse caisse et les cymbales. J'ai cru entendre tout cela sonner, rouler, mugir, glapir et tintinnabuler, à la place où j'avais laissé du silence autrefois. Au premier étage, une vaste chambre donnait sur une terrasse et puis, au delà, sur des jardins. Les soirs d'été, auprès de la fenêtre, mon père, après le dîner, fumait. Mon souvenir est la tiédeur de l'air, le soir embaumé des arbres voisins et, dans le ciel, le cri des martinets qui approchait, qui multipliait son vacarme, exaspérait sa frénésie, et puis s'éloignait et, loin, très loin, me donnait l'idée des immenses distances. Les nuages s'éclairaient de nuances roses et mauves; le ciel verdissait. A un moment passait un souffle de vent frais, qui éteignait le soir. Je le guettais. Alors, mon père se levait; il fermait la croisée. Un jour était fini.
Mon souvenir des soirs de mon enfance est animé «i un autre épisode. La retraite militaire parcourait la ville. Elle ne passait pas dans notre rue. Je l'entendais par instants, puis elle mourait dans le silence, puis elle éclatait encore, plus ou moins atténuée par la distance, interceptée par des obstacles d'arbres ou de maisons, et ainsi, du silence aux clameurs, iné^jale, prolon- (jeant son refrain d'allégresse et de mélancolie, ses éclats de cuivre, ses ritournelles, sa claire allégorie d'énergie et de sommeil. Parfois, les vitres de la maison frémissaient. Tout s'apaisait enfin.
Dans cette maison-là, mes parents ont eu, en 1871, dix-sept Prussiens à loger. Si je dis que je me rappelle ces dix-sept Prussiens, ce n'est pas tout à fait cela. J'ai peine à séparer, dans ma mémoire, les incidents qui, j'en suis sûr, v ont laissé une trace et le commentaire qui ensuite a complété, interprété les indices matériels. Pourtant, chacune des anecdotes, je la place avec certitude en un point déterminé de la maison; je la vois très précisément ici ou là, et l'une à l'embrasure d'une porte. Et l'un des Prussiens qui, un jour, m'avait pris dans ses bras, — à cause d'un tel gamin, je suppose, qu'il avait laissé chez lui, — je suis certain de me rappeler comment mon père, furieux, m'arracha des bras du sensible gaillard : une querelle survint. Du reste, aujourd'hui, hélas ! peu importe.
J'avais, avec mes parents, deux grand'mères, l'une nommée grand'mère et l'autre bonne-maman. Celle qui était bonne-maman est morte cette même année 1871 ; et, si mes doigts savaient suivre sur le papier l'esquisse que mes yeux y posent, je la dessinerais telle exactement que je l'ai vue le jour qu'elle m'a fait cadeau d'un petit zouave en carton peint, vêtu de laine. Ma mère, cette même année 1871, fut malade et pensa mourir. Et mon parrain, colonel au début de la guerre, général à Sedan, fut tué à la tête du 1" hussards, son aide de camp tué près de lui, du même obus. Le général avait un frère, de qui j"ai tout oublié, dont je
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sais seulement qu'il voyajjeait, je ne sais pas comment ni à quel titre, par toute la terre. Il avait apporté d'Asie, pour ma mère, une boîte en laque et incrustée de fins dessins de (leurs en nacre, une boîte que jestimais la plus belle chose qu'il put y avoir en ce monde, et qui, pour venir de l'Extrême-Orient, me donnait à rêver.
Même si, mes vains souvenirs, je les complète involontairement des récits ultérieurs, nous sommes cependant, mes contemporains et moi, les enfants de la défaite. Nous sommes, parmi les Français vivant aujourd lîui, ceux qui ont reçu la défaite comme leur présent de berceau. Toute notre vie, ensuite, c'est la guerre qui l'a marquée. Les petites clioses un peu insignifiantes que je raconte n'ont pas d'autre objet que d'expliquer cela et d'en tirer, je l'avoue, notre excuse.
Dans la grande maison provinciale que j'indiquais, imaginez ce que fut la tristesse inconsolable, et même après le départ des Prussiens. Il faut compter aussi comme l'une de nos malchances la gêne matérielle et enfin l'appauvrissement qui résulta de l'année funeste dans les familles d'honnête bourgeoisie. Ce n'est pas tout ù fait rien, dans l'aventure de l'enfance. Mais, principalement, la tristesse, le découragement. Cui non rïsere parentes. . . Le poète a trouvé ces mots de compassion délicate pour les enfants qui n'ont pas eu le rire autour de leur éveil. Eh bien, quand nous étions dans nos berceaux, nos parents avaient perdu l'entrain de rire — l'entrain de rire, mais non pas la tendresse. Et je ne crois pas me tromper en disant que depuis lors apparaît, et apparaît dans nos livres, qui sont les signes les plus évidents de nos âmes, un sentiment dont la particularité n'est pas antérieure à cette époque, un sentiment à la fois triste et tendre, composé de ces deux douceurs, et tel que nous avons peine à concevoir une tendresse qui ne soit pas triste. C'est que nos mères, si aimantes, ne souriaient pas ou souriaient parmi des larmes. Nous ne savons plus séparer des larmes la tendresse.
APIÎÉS LA GUERRli: 1 I
C'est pour moi un sujet d'étonnement, la dépendance <ià sont les plus modestes et petites existences, à l'égard (les {grands événements nationaux. Je sens bien ce qu'il \ a, en apparence, de démesuré dans mes propos et iTempliatique, en apparence, dans le fait que, pour expliquer une enfance et d'autres, j'appelle à moi l'énorme histoire de la Guerre. Une nation n'est pas un tas de sable dont on ote une brouettée sans rien chantier à ce qui reste; elle est un corps et toute cellule subit les péripéties de ce corps. J'invoque ici de célèbres ti inoip,na(;es : il est facile de les mettre au point d'une Jostinée. En 1835, Alfred de Vigny, analysant le clia- ;;rin qui tourmente sa jeunesse, note que sa génération, née avec le siècle, vint prendre l'épée au moment où la I rance la remettait dans le fourreau des Bourbons. Et .Musset : u Pendant les guerres de l'Empire, tandis que li's maris et les frères étaient en Allemagne... » Cette |iage du préambule de la Confession^ je sais bien ce qu'on lui reproche : elle est une page à effet. Mais, je l'ai sue par cœur, au temps de mon adolescence ; et bien d'autres avec moi : nous nous la récitions en frémissant. C'était dans un lycée parisien qui, de même que le collège du jeune Vigny, avait un peu l'air d'une caserne. IN'otre uniforme était une tunique à boutons d'or et un képi, un uniforme de soldats. L'heure de nos différents exercices, l'heure même de la récréation était marquée par des roulements de tambours qui retentissaient aux échos des couloirs et qui retentissaient dans nos frêles poitrines. Cette ordonnance encore militaire de notre vie enfantine était un reste de l'ancienne organisation impériale, laquelle, voici un siècle passé, prenait les enfants pour en faire des soldats. C'était un reste du victorieux Empire; et c'en était tout le reste. Cependant l'époque de la grande guerre perpétuelle et perpétuellement triomphale était abolie; et nos professeurs ne nous donnaient plus qu'un enseignement pacifique. Les enfants de mon âge n'avaient point eu leurs premiers ans bercés par les chants de la victoire, mais
par les déplorations de la défaite. Autour de nos berceaux, il y avait eu l'immense malheur et le chajjrin muet. Alors, ([uand nous eûmes nos beaux seize ans et <jue nous lûmes cette pajje, de quelle envie n'évoquionsnous pas les jeunes hommes du premier Empire, qui étaient nés dans la gloire de la France et dont les pères avaient l'allure de vainqueurs! De ([uel désir ne cherchions-nous pas, dans le passé. Murât (ju'on croyait invulnérable et l'Empereur qui ne devait pas mourir! De quelle jalousie ne poursuivions- nous pas les jours où la mort réclamait un linceul de pourpre!
On est un peu surpris, quand on lit la Confession d'un enfant du siècle , — et c'est-à-dire, en fin de compte, la désolante aventure d'un débauclié, — de voir cette aventure de débauche placée sous l'invocation des plus majestueuses tribulations nationales, placée sous l'invocation de l'histoire. En faut-il tant, demanderons-nous, pour interpréter une fuyue galante? et, parce qu'on a aimé George Sand avec une lyrique imprudence, faut-il donner à cette frivole entreprise, pour marraine, la France et, pour parrain, Napoléon? N'est-ce pas déranger bien du monde? Peut-être. Mais je crois — et je le crois parce que je l'ai senti — que les grandes commotions des peuples, épopées splendides ou cruelles défaites, ont une influence minutieuse et de tous les instants sur chacun de nos actes, — si peu que nous soyons, — sur chacune de nos pensées, et voire sur chacune de nos folies sentimentales ou idéologiques.
Nous avons, nous autres, ;subi le contre-coup de la guerre à un point tel ([ue j'ai la certitude de ne rien faire, je n'ose dire, qui n'en soit la conséquence, et qui, du moins, ne soit modifié profondément par elle. Nous sommes, depuis l'enfance, des blessés ; et nous avons, en dépit de nous, une infirmité que nous portons, ah! <'omme nous pouvons. Les jeunes hommes de l'Empire premier, ce furent des enfants de vaincjueurs. Et, jusque dans leurs poèmes et dans leurs amours, cela se doit apercevoir : la prodigieuse vitalité du romantisme.
son enthousiasme, comme aussi la fougue des passions (lue peint un Balzac, l'énerjjie impériale les avait suscités. En nous pareillement, et même si nous n'en avons guère conscience, nos actes et nos rêves doivent attester que nous sommes les enfants de ceux qui n'ont pas été des vainqueurs. Il y a une vérité dogmatique, et, à son défaut, il y aurait une vérité psychologique dans cette idée clirétienne que les fils ont à payer pour leurs pères.
Eh ]>ien! les Vignv, les Musset, de quoi se plaignentils? Les soleils d'Austerliz ne les égayaient-ils pas? IN ous les voyons l'un et l'autre composer une philosophie de la désespérance; et, la désespérance, Musset la conduit tliéoriquement à la délianche; V^igny la mène au nihilisme. Ils se plaignent de n'avoir plus à se hattre et d'être nés après le triomphe accompli. Aous avons à nous plaindre davantage, nous qui étions dans les bras de nos mères quand fut accomplie la défaite.
Qu'avons-nous fait?
Premièrement, qu'avions-nous à faire? Aujourd'hui, je le vois si nettement que je m'étonne que nous ne l'ayons pas vu dans une évidente clarté. Je vois aussi très sûrement notre erreur; et je m'étonne que nous l'ayons commise. ?Suus portions notre blessure au flanc, il fallait d'abord nous guérir. Au lieu de quoi, la blessure bandée en toute hâte, nous avons été ailleurs, à d'autres exploits. Nous pâtissions d'une défaite : il fallait préparer la revanche. Il fallait y mettre le temps, et tout le temps nécessaire. Il fallait ne point penser à autre chose : les heures qu'on occupe à préparer la vengeance de loin sont déjà la vengeance.
Nous avons failli à notre devoir, qui n'était pas seulement un devoir mystique, mais un devoir logique. Cela, je l'avoue. Et j'accepte la moitié du reproche : l'autre moitié, je la retourne à d'autres, parmi lesquels il y a nos aines qui, articulant contre nous le reproche, nous ont été le plus sévères et sont, à mon avis, le plus coupables. Dès le lendemain de la guerre et dans les
années suivantes, un apophtegme paradoxal a régné en l'rance. Il ne valait rien, mais il a séduit tout le monde. C'est un mot, si je ne me trompe, de Gambetta : » Pensons-y toujours, n'en parlons jamais! » Il fallait en parler toujours! Et je ne sais pas comment s'y est trompé cet avocat, cet orateur — ce Méridional, en outre, et ce garçon de Cahors; cependant, et à tous ces titres, il n'ignorait pas ce que la parole ajoute au sentiment.
Il fallait en parler sans cesse, et non de la défaite : nous la sentions! mais de la représaille. On a fini par nous conduire à croire qu'on ne l'espérait plus, qu'on ne l'attendait plus. Alors s'est déclarée, dans les âmes françaises, une étrange maladie et que j'ose appeler l'amour mystique de la défaite. Nous nous sommes complu à nous fi(!;urer que nous étions, dans l'histoire, le peuple martyr et que nous avions notre grandeur à bien subir notre passion. Cette maladie dure encore : depuis un quart de siècle, on a édifié, sur notre sol français, plusieurs centaines d'architectures emblématiques, toutes chargées des plus mauvais souvenirs de la guerre; ce sont les bizarres tropliées de la déconvenue. Cette maladie dure encore : dans l'épopée impériale, nous choisissons, pour la commémorer, la bataille de Waterloo, qui est un malheur de nos armées, et non point Austerlitz, qui en fut la joie. Il est absurde, il est pervers et dangereux d'aimer la défaite ! J'ai beau chercher dans la mémoire de ma prime jeunesse; je n'y trouve qu'un de nos aînés qui nous ait préconisé la revanche : c'est Déroulède. Ses Chants du soldat, je les compare à nos images d'Epinal, non pour les dénigrer, mais pour eu admirer la franche qualité populaire et française : ils n'en ont pas à l'étranger!... Images d'Épinal; et aussitôt je me rappelle maintes journées puériles passées à coller sur des feuilles de carton les bandes de soldats pareils, puis à les découper et puis à les dresser et à les ranger en bataille et, turcos, à leur réciter : « Le petit turco se battait en brave... " Gela, dans le silence de la maison morne et
très douce, de la maison désormais en deuil et qui, d'année en année, alla de deuil en deuil, de la maison Il triste à jamais et taciturne.
Qu'avons-nous fait? Le devoir de {juérison, nos aines le né{>ligeaient; et ils ne nous l'ont point enseigné. Ou'avons-nous fait? Notre initiative extraordinaire, dérisoire, pathétique, assez belle, la voici. Le devoir de revanche, nous ne l'avons pas méconnu : nous l'avons transposé, d'une manière extrêmement singulière. Et c'est toute l'histoire de mon temps.
Posons ce principe : toute nouvelle génération, dans ce pays (ailleurs, je n'en sais rien), a besoin d'un orgueil, ou d'une vanité, enfin d'une fierté. Pendant des siècles, des séries de générations françaises ont eu à vivre sur l'idée qu'elles appartenaient à la race invincible. î\ous, les premiers, nous avons été d'abord déçus et humiliés. On avait cru les armes françaises indomptables : or, elles durent céder à la force. Telle fut la soudaine révélation de l'événement. Alors, il nous a pris une grande horreur de la force; et notre fatuité, il nous a fallu la chercher ailleurs. En peu de mots, l'a^uvre de mes contemporains ou camarades, ce fut de refaire une fatuité française, quand l'autre parut détraquée.
En 1792, dans le désastre de la monarchie française, pour le service de laquelle toute son ascendance l'avait préparé, le jeune Chateaubriand, qui rejoignait l'armée des princes, fourra dans sa giberne des cartouches et le premier manuscrit d'Atala. Aux abords de Thionville, déposant son fusil et s'asseyant, il relisait et corrigeait l'histoire poétique de sa fille sauvage. Et, en 1823, Alfred de Vigny, dans ses garnisons méridionales, tout près de l'Espagne où la guerre et la gloire sont pour d'autres, écrit Eloa : il institue, pour son intime contentement, la foi nouvelle qui sera celle de sa vie; il organise le rite quasi religieux de cette équivalence, la gloire militaire et la poésie. Eh bien, Chateaubriand aux abords de Thionville et Alfred de Vigny à Bayonne
sont les maîtres et les précurseurs de notre effort. Vigny surtout, qui, privé de se battre, instaure si consciemment le culte de l'Esprit pur. Et nous aussi, chassés de l'activité efficace, nous nous sommes réfu{|iés ailleurs. La différence est que, lui, dans sa retraite de méditation, laissait une patrie (glorieuse encore ; nous, une patrie vaincue.
Ces mots rendraient notre attitude détestable... Nousn'avions pas oublié notre patrie; mais, au lieu de travailler à lui rendre la couronne qu'elle avait perdue^ nous cliercliions pour elle une autre couronne.
La force nous avait offensés. Nous avons détesté la force. Et, notre fatuité, nous l'avons demandée à la suprématie de rintelligence. Diversion magnifique; et subtitution périlleuse : plus tard, nous nous en sommes aperçus. Il n'est pas aujourd'hui de vérité qui me paraisse plus évidente que celle-ci : rien, absolument rien, ne remplace la suprématie de la force; et rien, absolument rien, ne remplace pour une nation la victoire réelle et matérielle de son armée sur le champ de bataille. Je le vois clairement. Au lendemain de la guerre, c'est un fait qu'on ne l'a pas vu ou que, ne voulant pas le voir, bientôt on ne Ta pas vu, — et que si, parmi les Français, il y en a qui sont plus excusables que d'autres de ne l'avoir pas vu, ce sont les enfants et les adolescents dont je parle, mes amis et mes camarades, près de qui l'on i< y pensait toujours et n'en parlait jamais » et qui étions fort jeunes et tout dépourvus au temps où l'erreur prit sa plus ferme consistance.
Les collèges et les lycées où nous avons organisé nos doctrines de la revanche intellectuelle me paraissent des lieux d'histoire aussi poignants que ces abords de Thionville et cette garnison de Bayonne, môme si parmi nous il n'y eut ni un Chateaubriand ni un Alfred de Vigny. Que nous étions intelligents! Il me semble que je puis le dire, quand aussi je reconnais et j'affirme nos torts.
Avant d'être mis au lycée, j'avais à la maison, tous
les jours, un vieux professeur, très doux, très bon, très patient. Il possédait une admirable écriture, déliée, élégante, ornée de boucles, et, pour me ressasser les exceptions de la grammaire sans que la rigueur de la règle eût à en souffrir, une voix très persuasive. Les caprices de la dérivation verbale, s'il rougissait d'avoir à me les révéler, comme un désordre bien fâclieux, il obtenait de moi leur pardon. Je vois encore ses mains et les poils de ses pbalanges, un peu roux et qu'à travers la croisée dorait le soleil. Quand il exposait une importante affaire de syntaxe, je regardais son visage, si bienveillant, mais tout marqué de petite vérole. Et, si j'ai su alors un peu de calcul, c'est à compter les petits trous qu'il avait sur le nez. Veuille sa mémoire excuser l'affectueuse familiarité de mon respect. Chaque année, avant les vacances, il me donnait un prix, que j'avais gagné sans émules. Et, une fois, ce fut le Capitaine Corcoran. Il me disait : « Il faut bien écrire, pour être un jour un bon Français... » Mon Dieu, je l'ai cru!... J'allai ensuite, comme externe, au lycée de ma ville natale. Je n'étais qu'un bambin : déjà l'on prétait une attention vigilante à mes études. Une place de premier, on la célébrait. Un hiver, le froid fut terrible et la neige tomba si abondamment qu'un matin, pour me conduire au lycée, l'on dut en hâte déblayer la porte, où la neige montait plus liaut que moi. L'on dut, dans la partie la plus difficile du chemin, me porter. M'eût-on fait manquer la classe? Non. Et c'est mon père qui me porta. Comment n'eussé-jepas senti que le savoir est une chose de conséquence, un trésor inestimable?
Enfin, je fus au lycée à Paris, où ma famille était venue s'établir : car ainsi le voulurent les hasards, souvent douloureux, de la destinée. Dans la cour du moyen collège, enfant plus triste que tous les autres, j'étais seul un jour à l'écart. Mon père vint me voir ; il me surprit. Or, d'habitude, à la maison, je vantais comme des hauts faits la gaieté du lycée. Mensonge ano-
din, bravade. Et puis, soudain, la pudeur d'être vu triste et délaissé. Je fondis en larmes.
Dans la cour des {;rands, je n'étais plus ce pauvre mioche. Je me rappelle cette cour, nos réunions d'adolescents cloîtrés et nos finesses. Une [jrandecour carrée, encadrée de hauts murs. Si les plus vifs d'entre nous étaient assez ardents à des parties de l)alles, nous étions plus nombreux et — le ridicule de ce mot ne me {jêne pas beaucoup — plus choisis, à préférer l'ambulante causerie, par {groupes lents, autour de ce préau de prison. Quels péripatéticiens nous étions! et férus de littérature à un point tel que presque tous nos sentiments avaient dans les livres leurs symboles précieux.
Mes premières amours (si vous le permettez), ce furent des jeunes filles qui ont de jolis noms romanesques. Ce fut quelque temps Velléda — oui, celle des Martyrs; je l'allais voir dans le jardin du Luxembourg', en marbre, et qui appuyait si coquettement son menton sur ses doigts, et qvii avait un jupon court. Je la délaissai, tout un printemps, pour Cymodocée. Notre salle d'étude, un ancien réfectoire de moines, aux murs épais et au plafond voûté, donnait sur la cour, dont les petits arbres semblaient des tiges de cadrans solaires : leur ombre était une ligne droite et mince, qui tournait autour d'eux, chétive et lente, comme une maigre chèvre autour de son piquet. Mais il entrait, par les fenêtres, mal{;ré les barreaux, des rayons de soleil. Je me souviens d'un rayon de soleil qui, un jour, éclaira, sur mon volume des Martyrs, l'image de Cymodocée, flattant de ses belles mains son vieux père. Cette Cymodocée était, si je ne me trompe, de Tony Johannot. Je me la rappelle, très peu vêtue, d'une robe de lin qui s'écartait pour laisser voir des bras délicieux, une poitrine jolie. J'aimai cette petite-fille d'Homère. Elle me persuada par son martyre moins que par ses attraits helléniques. Eudore, jeune homme élégant et courageux, ah! que je fus jaloux de lui! Et Blanca, de VAbencérage, que de poèmes je lui dédiai ! Mais com-
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bien j'aurais pivféré de lui ofliir, comme Aheii-IIamet, une gazelle du désert aux jambes fragiles, couchée parmi des feuilles de palmier, dont la peau fine eût retenu l'odeur du bois d'aloès et de la rose de Tunis. Dans la troupe de mes petites amies, je n'oublie pas Nausicaa qui joue avec ses compa(>nes sur la prairie et Briséis, petite esclave qui ne s'éloigne du jeune Acbille que mécontente.
Les étonnants lettrés que nous étions, sur nos seize ans! Les ferveurs de notre âge trouvaient dans les livres leur aliment et leur objet; la littérature ne nous était pas une étude froide. Cependant, les livi-es qu'on nous donnait, pour le travail de la classe et même pour la lecture plus libre des jeudis, n'étaient pas très aguichants. Je ne sais comment arrivèrent à nous, dès leurs débuts, les premiers décadents et symbolistes, les poètes les plus déraisonnables. Si nous ne les comprenions pas à merveille, nous avions grandement raison; mais, (juant à ne pas du tout les comprendre, nous ne nous y fussions pas résignés, car nous avions le goût d'être intelli{;ents. Et puis, dans cette poésie extravagante, il y avait un surcroît de littérature qui nous devait enchanter. Ces poètes aimaient les mots et leur subtil arrangement jusqu'à omettre le sens des mots et l'intention logique de la syntaxe pour le seul jeu de faire chanter aux syllabes une musique imprévue.
Au commencement et à la fin des classes, le professeur récitait la prière. Dans l'intervalle, les classiques latins et grecs nons invitaient à une idée de la vie épicurienne et, par moments, stoïcienne, enfin dépourvue de toute analogie avec les préceptes évangéliques. En dépit du catéchisme et de sa persévérance hebdomadaire, nous recevions une éducation païenne... Le mélange d'une éducation païenne et chrétienne date de la Renaissance. Il a formé l'àme française, qui lui doit une double grâce. Mais, au dix-septième siècle, ce mélange paradoxal est vivant; plus tard, il devint une juxtaposition. Au début des Martyrs, Chateaubriand
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fait concourir pour la précellence la muse païenne et la muse chrétienne. Il entend, puisqu'il est le restaurateur du christianisme, accorder le triomphe à la chrétienne. Mais les choses tournent de façon que la païenne est plus délicieuse. Et, quoi qu'il en soit, les deux muses sont dissociées par leur émulation. L'enseignement qu'on nous donnait fut principalement païen. Chrétiens, il nous entretenait dans un état de trouble moral qui n'était ni désa;jréable, ni vulgaire; et il nous révélait le plaisir de l'incertitude : nous en avons abusé.
La jeune génération qui aurait dû être celle de la revanche, pour se délivrer de la honte qui lui fut comme un second péché originel, on la préparait à fournir des lettrés de sensibilité ravissante, des artistes exquis. Il m'est impossible de ne pas penser que nos maîtres, ou les maîtres de nos maîtres, avaient bel et bien renoncé à la revanche des armes. En recherchant la revanche de l'esprit, avons-nous été au gré de leurs désirs? ou bien n'avaient-ils pas du tout de désirs et, ce que nous avons fait, avons-nous inventé de le faire? C-et alibi de notre orgueil est bien de nous, il me semble.
Je me demande si aucune génération française eut, dès sa prime jeunesse, le spectacle d'un tel nombre de destructions si néfastes. Plus tard, on nous a vu l'esprit bohème : nous avons grandi parmi les démolisseurs.
La premième destruction (je l'ai dit), c'avait été celle de l'orgueil français. Puis, au lycée, auprès d'excellents humanistes, nous avons vu se détruire l'ancienne idée de l'anticjuité. C'est une catastrophe moins célèbre que l'autre, et moins tragique : mais elle eut de grandes conséquences. Autrefois, l'antiquité grecque et latine était une époque, pour ainsi dire, dégagée du temps et de l'espace; une époque privilégiée, où vécut un symbole d humanité. Racine et Fénelon plaçaient en Grèce et dans le Latium des personnages d'une réalité si générale qu'ils sont les types mêmes des vertus, des vices, des passions. Ils avaient choisi l'antiquité pour le
moment idéal Je leur humanité quasi réelle et quasi fausse, j'entends historiquement fausse et humainement réelle. L'antiquité, vue ainsi, était le chef-d'œuvre, élaboré lentement, d'une longue pensée. Quand j'étais un petit écolier, je ne posais pas la question de savoir s'il y eut jamais, à Mycènes, puis sur la mer entre les brillantes Cyclades, puis sous les murs troyens, un chef nommé Agamemnon : je n'en doutais pas. Je ne doutais pas d'Iphigénie : elle e.xistait, pour moi, d'une vie exemplaire et authentique. Ma génération d'écoliers est à peu prés la dernière qui ait eu cette idée ancienne de l'antiquité; puis elle est la première peut-être qui, dans les hautes classes, avec des professeurs savants, ait reçu la révélation d'une antiquité toute différente. Les historiens et leurs auxiliaires, archéologues, philologues, épigraphistes et numismates, ont appliqué à létudc des âges classiques une méthode positiviste et rigoureuse, qui a donné de redoutables résultats. Maintenant, c'est au milieu d'un ensemble divers et abondant que nous apparaissent, diminuées, plus concrètes, réduites à leur vérité, Athènes et Rome, deux groupes de faits sur lesquels s'exerce la critique des érudits, comme sur les autres points de l'espace et du temps. Ainsi, l'antiquité a perdu quehjue chose de son prestige. Elle est immobilisée à sa date, dans un passé où va notre science plutôt que notre familière sympathie. Elle est là-bas, très loin; nous l'y laissons, faute de pouvoir désormais l'amener à nous. Avec nos soins d'archéologues, ne l'avons-nous point à jamais reconduite chez elle? Accompagnera-t-elle encore, comme autrefois, le chemin que l'humanité fait au long des âges?
L'antiquité qui était une sorte de miracle de l'histoire et, par l'histoire, le don d'un emblème, et qui devient tout simplement un épisode de l'histoire, ne dites pas : — Eh bien, voilà tout; ce n'est point une affaire!... L'antiquité, telle que la concevaient les humanistes, était une vivante joie; elle était une
maxime d'existence. Mais, l'antiquité des érudits s'émiette et se détache de nous. Or, on nous donnait une éducation païenne : cela même se défait, s'éparpille et n'est plus qu'un divertissement d'antiquaires. Une fois encore, nous étions abandonnés.
Suite des destructions, et leur achèvement. Où triompha, dans la douleur presque amusante, notre jeunesse, ce fut dans la classe dite de philosophie. Quelle année d'un incroyable tumulte mental! Dés le premier jour, il y eut du nouveau, une sorte d'avertissement Notre professeur, un homme de f^frand talent, nous interrop,ea, fut très bon, très attentif; mais je trouvais à toutes choses un air de solennité : je pressentais une révélation. ÎNotre étude ne serait plus la même: il aurait moins à nous enseigner des faits qu'à éveiller notre réflexion. De la façon la plus simple, il nous tint des propos encourafjeants : mais il avait donc à nous encourager? Il nous donna une première idée de la philosophie : un désert s'ouvrit devant nous. Ses paroles étaient, avec leur familiarité même, un peu augustes. Quand il eut fini son exposé, il se tut, après nous avoir engagés, disait-il, à méditer : je m'en souviens, et de la peur que j'éprouvai devant la méditation.
Ce professeur n'était pas un forcené ni un dogmatiste. 11 ne nous apportait pas un svstème. Plutôt, et par un scrupule de conscience, il nous présentait, sur les diverses questions, les systèmes divers. Il ne les approuvait pas, les uns et les autres, également ; tout de même, il ne les anéantissait pas au profit de l'un d'entre eux. Et nous avons connu la profusion des svstèmes. La Grèce antique avait sa religion, ses habitudes, son usage de la vie, quand, des écoles d'Asie Mineure, comme d'autant de cachettes, sortirent ces colporteurs de toutes idéologies, les sophistes. On les appelle des sophistes : et la sagesse est à la racine de leur nom; mais la plaisanterie dialectique est dans la réunion de leurs systèmes, originellement séparés et qui, se trouvant ensemble, ont à lutter les uns contre les autres avec les
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armes les plus malignes. Ils sortirent de leurs cachettes et promulguèrent chacun sa doctrine; même si aucun d'eux n'eût prôné le scepticisme, le scepticisme résultait de leurs rencontres. La Grèce en fut bouleversée, au point de craindre une déroute des esprits; elle se dépêcha de réagir, avec tant de hâte qu'elle se trompa de coupable et condamna Socrate, malencontreusement. Eh bien, ce trouble de la Grèce, nous l'avons éprouvé, durant notre année de philosopliie, en nous-mêmes. Le père Cousin, qui était un orateur et un homme avisé, avait imaginé son éclectisme, philosophie de pédagogue. Son éclectisme est un stratagème pour classer et pour encager les systèmes les uns auprès des autres; il il les encageait, non sans les avoir préventivement apprivoisés. De ces bêtes sauvages, il faisait des animaux domestiques ; il les dressait à vivre ensemble sans se griffer et sans se mordre. Avec une petite honnêteté intellectuelle, ce père Cousin avait le sentiment net de ses volontés universitaires. En 1885 ou 6, ses précautions n'étaient plus à la mode. Avec plus d'honnêteté intellectuelle, on avait aussi moins de prudence. Et, les systèmes, on nous les présentait à l'état libre, à l'état sauvage, à l'état de véritable hostilité.
Nous étions précédemment des lettrés; nous devînmes des idéologues. Avec quel plaisir! Ce fut, en vérité, une année enivrante. La philosophie est la recherche de la vérité : mais elle est aussi le plaisir de la dialectique. C'est ce plaisir qui nous enivra. Le jeu de la dialectique nous apparut comme la réussite la plus exquise de rintelligence.
Un matin, — je ne cesserai jamais de me rappeler ce matin : c'était au printemps, à la saison où, même dans les prisons scolaires, pénètre la tiédeur du renouveau, si romanesque — ce matin, que n'apprîmes-nous pas? Le professeur nous avait exposé les systèmes de Hume et de Berkeley, d'où il résulte, en fin de compte et pour dire les choses en gros, que le monde n'existe pas. Système ravissant, qui, avec les plus fins artifices
et avec les sortilèj^es de la dialectique, aboutit à 1 idéalisme universel et à la négation d'une réalité indépendante de l'esprit.
Le positivisme est assez rassurant; et le déterminisme, s'il attriste les âmes qui ont la passion de la liberté métapbysique, a du moins quelque cliose d'éner[;ique et de puissant : la succession des causes et de leurs effets en chaîne ininterrompue empêche que ne s'éparpille le monde. S'il ne nous le met pas dans les mains, il nous suffit de tenir la chaîne par un des chaînons pour savoir que le reste y est accroché. Mais l'idéalisme berkeleyen nous fait vivre dans la fragilité des apparences; et il a beau nous dire que les apparences ont la solidité d'une réalité extérieure, il nous déroute. Nous n'avons plus autour de nous que les phénomènes : ce sont comme les images des choses, images derrière lesquelles les choses se sont évanouies. Autour de nous, c'est encore trop dire : les images ne sont pas hors de nous; elles sont en nous et il y a une espèce d'absurdité à nous interroger sur la ressemblance de ces images et de leurs modèles. Ces images n'ont pas de modèles. La substance, derrière les phénomènes, s'est anéantie; il ne reste qu'une fantasmagorie inconsistante et bien réglée, à laquelle notre habitude sert de loi, notre habitude ou, en d'autres termes, la nécessité constitutive de notre esprit. Bref, et selon le charmant évoque de Cloyne, le monde extérieur n'existe plus.
Quel effondrement ! C'était la plus vaste destruction à laquelle notre enfance ou notre adolescence eût assisté : le monde.
L'année précédente, on m'avait appris que le poète Homère n'avait pas existé. J'en éprouvai beaucoup de peine, jusqu'au moment heureux où j'éconduisis les pédantesques billevesées des critiques allemands. L'anéantissement du monde, après que l'anéantissement d'Homère m'avait tant attristé, ne m'attrista point du tout. Pourquoi? N'y ai-je point cru? Si; parfaitement si ! Je me rappelle avoir passé des mois étranges.
décevants et divertissants, à vivre parmi les apparences illusoires comme un petit Ilamlet collégien. Mais, d'étape en étape, nos maîtres nous avaient amenés à être de tels connaisseurs et amateurs de la destruction <jue l'anéantissement du monde fut le dernier de leurs tours et le plus brillant.
Quand j'y songe, voilà une extraordinaire aventure. iVous n'étions pas des impies ou des furieux. Si j'essaie de me rendre compte du sentiment avec lequel nous accueillîmes cette nouvelle du monde qui n'existe pas, voici ce que je trouve. Les jeunes hommes du premier Empire, ceux dont parlent et Musset dans la Confession d'un enfant du siècle et Vigny dans Servitude et grandeur militaires^ ceux qui avaient parcouru l'Europe à la suite de l'Empereur et qui revenaient tout couverts de la gloire prise par la vertu de la force, ils n'auraient pas accepté comme nous, bien volontiers et de cœur complaisant, d'esprit satisfait, d'esprit vengé, l'anéantissement de l'univers où ils rayonnaient d'allégresse. Ils étaient contents, je suppose, dans le monde extérieur, contents de lui. Nous, si nous avons accepté si bien et avec joie l'anéantissement du monde extérieur, c'est que, dans la réalité, nous n'étions pas contents.
Nous n'étions pas contents d'elle : la réalité nous avait offensés.
On dit qu'il y a des gens qui ont besoin d'une guerre pour y anéantir leurs péchés individuels : tant pis pour eux ! Nous avions besoin de l'anéantissement du monde pour effacer le péché de la défaite. C'est ainsi que nous avons fui la réalité vers la dialectique.
Parmi les écrivains de notre génération, je crois qu'on ne trouve pas beaucoup de réalistes. Non ; car il y a, entre la réalité et nous, un malentendu. La réalité, nos écrivains la négligent; ou bien ils la traitent à leur façon de satiristes, humoristes et polémistes. Ils la ridiculiseraient plutôt que de l'embellir et plutôt même que de lui être fort attentifs.
Ne luc laisse jamais seul avec la nature,
Car je la connais trop pour n'en pas avoir peur,
disait Vigny. Et, la réalité, nous reconduisons comme Vijjny la nature.
Nous n'avons guère donné de réalistes, si nous en avons donné un seul. Mais que de philosophes ou, mieux encore, d'essayistes, les essayistes étant de tels amateurs de philosophie que, pour ne sacrifier aucune idée à une autre, ils n'ont pas de système et prennent leur plaisir avec tous les systèmes! Je ne sais si jamais on a vu telle quantité, telle qualité aussi, de fins idéologues. Entre 1885 et 1890, quand nous étions autour de nos vingt ans, cette nouvelle poésie qui s'est épanouie eut des poètes absurdes et, quelcjues-uns, dénués de talent; elle eut aussi des poètes qui furent de grands inventeurs de rythmes, de sentiments et d'images. Surtout, leur initiative, celle du symbolisme, est une réaction véritablement hardie et souvent belle contre le réalisme et son ignominie, une réaction de l'idéalisme, quelquefois imprudent. Placer des symboles dans la réalité concrète, peupler d'allégories l'univers, c'est audacieusement substituer aux faits leur signification plus ou moins authenti([ue : c'est imposer à la réalité ses nobles et purs emblèmes. Un tel changement allaitil se produire dans les autres arts? Dans la peinture, il semble que ce fût impossible, si la peinture est plus attachée que nul art à la copie de la réalité. Cependant les impressionnistes substituaient à l'exacte réalité, di.sons à la réalité objective, une réalité subjective, toute faite de nos perceptions les plus rapides, les moins insistantes et enfin de celles qui, avec le plus de légèreté, effleurent seulement l'apparence des choses, pour en marquer la fragile mobilité. Au surplus, je ne prétends pas (ju'ils avaient raison (et je sais bien que, presque tous, ils avaient tort). Mais enfin, ces diverses tentatives concordent et aboutissent toutes à renier ou à mépriser le réel.
On s'étonnera bientôt, et l'on s'étonne déjà peut-être, de tout ce charmant et singulier badinage qui, depuis un quart de siècle, témoigne du goût français et qui est le caractère principal de notre littérature et de notre esprit : badinage littéraire, badinage philosopliique et badinage universel; une manière mélancolique et narquoise; jamais la plaisanterie n'avait si amplement régné sur tout le domaine de la rêverie, du sentiment, de la méditation. Il est possible que les historiens à venir en soient déconcertés. Mais, quoi! cette {génération qui donne aujourd'hui ses fruits et ses Heurs, — et (|uelques fruits véreu.v et quelques fleurs tachées, de belles fleurs et de beaux fruits dans le nombre. — s'est, faute d'une revanche vraie, hâtée d'acquérir une prééminence; sûre de sa fatuité légitime, elle a voulu, n'étant pas la plus forte, être la plus intelligente. Et c'est ainsi qu'elle inventa ce badinage, qui est une sorte de suprématie générale sur les idées, une domination spirituelle et, à l'égard de toutes les idées, une désinvolture élégante et magistrale, une tyrannie nonchalante et gracieuse. Aucune génération française s'est-elle également grisée d'idées? Je ne le crois pas. Les Concourt disaient d'eux qu'ils étaient (les hommes pour (jui le monde extérieur existe : nous avons été des hommes pour qui le monde extérieur n'existe pas et pour qui existent les seules idées.
Mais le monde extérieur existe; et enfin, nous l'avons bien vu. Si l'on examine les écrits nouveaux de mes contemporains, on y découvre des traces de repentir. Ces essavistes de l'idée pure retournent à la réalité, non sans quelque ennui peut-être. Une génération nouvelle arrive, extraordinairement différente de nous, et à lacjuelle nous aurons été utiles, un peu comme les ilotes ivres que les Spartiates montraient aux adolescents pour les détourner d'un tel vice. Nous semblons leur dire : — IVe faites pas ce que nous avons fait; ce que nous n'avons pas fait, eh bien, faites-le, car il est temps!
Les choses sont allées, ces dernières années, si loin, si mal, qu'il est facile de discerner ce dont il ne faut plus. Nous qui avions vingt ans il y a vingt-cinq ans, peut-être ne possédions-nous pas les mêmes témoignages, les preuves (ju'on a maintenant. Il me semble qu'en 1890, le problème n'était pas aussi net qu'aujourd'hui. Nous avons, pour notre malheur, institué maintes expériences dont il n'y a plus qu'à profiter. Nous avons accordé notre confiance à des idées et à des ;;ens qui ont dupé notre espoir. Nous avons vu tourner à la caricature quelques-uns de nos rêves préférés. Disons aux nouveaux jeunes gens : — Soyez autres!
Ils ont le goût de la force et la double énergie, celle du corps et celle de l'esprit, celle qui fait les soldats et celle qui fait les croyants. Le scepticisme qui fut, je n'ose dire la formule, mais l'habitude de notre jeunesse, ne nous était pas du tout pénible. Je ne prétends pas qu'il nous divertissait; et ne pourrait-on pas le prétendre? Les nouveaux jeunes gens sont impétueux, si mes renseignements sont justes : le scepticisme leur serait une souffrance. Je me figure qu'ils n'ont pas toutes nos délicatesses raffinées. Tant mieux!
Je leur demande aussi de ne pas nous mépriser sans aucune indulgence. Notre génération démodée fut probablement la plus malheureuse génération française. Des moralistes vont répétant à l'envi : <i Demeurez dans la maison de vos pères. » Seulement, la maison de nos pères était démolie; ou bien, non pas en décombres, mais dévastée par la mort, l'humiliation, le chagrin. Nous ne pouvions pas y rester : nous étions jeunes, nous aussi; et, somme toute, nous avions inventé un orgueil, qui, s'il a tourné mal, avait quelque gentillesse imprudente, condamnable par conséquent, un peu absurde, un peu héroïque tout de même.