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ESSAIS DE CRITIQUE

« Il fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu les lieux, les choses et les hommes dont il parle " , dit Clément Marot de Cahors, dans la préface de l'édition qu'il a donnée de Villon. Il regrette que les deux Testaments soient tout pleins de noms bientôt inconnus et d'allusions à de petits faits qui n'ont laissé nul souvenir. Il conseille donc aux poètes de ne pas prendre leurs sujets « sur telles choses basses et particulières ». On ne lit pas les Testaments, je crois, sans être un peu du même avis que Marot. Mais le conseil de Marot est dangereux, qui engagerait les poètes à éviter la particularité. En cherchant la généralité, les poètes ne traitent plus que lieux communs. Il est remarquable que plusieurs des grandes œuvres auxquelles la postérité demeure le plus fidèle, — et, par exemple, la Divine Comédie, — soient, dans tout leur détail, attachées à de menus événements, oubliés quelques-uns. Or, le poète ainsi témoigne de sa vie réelle; et il n'est de réalité que particulière : mais il n'est rien aussi de plus général que la vie.

Cependant « l'industrie des legs » que fait Villon

(comme dit IMarot) nous échappe très souvent; et, pour en attraper la si{;nification, l'ironie ou la {jentillesse, il faudrait avoir été de son temps à Paris. IMarot renonçait à un tel privilè{;e, Marot qui, un demi-siècle après la mort de Villon, sentait déjà « l'antiquité de son parler» et la notait dans un langage dont nous sentons à notre tour l'antiquité : que de vieillesse accumulée sur la jeunesse d' u ung povre petit escollier » !

Il y a, pour l'etourner à lui un peu, l'érudition. Et, parce que certains crudits entassent tout uniment de la poussière sur de la poussière, nous sommes tentés de redouter leur besogne; mais, bien faite, leur délicate besogne est le rajeunissement perpétuel de l'humanité. Recourons à ce beau stratagème. Grâce aux deux volumes que 31. Pierre Cliampion — précédemment l'auteur d'un Charles (f Orléans très remarquable — vient de consacrer à François Villon, nous aurons connu les lieux, les choses et les hommes dont parle ce poète; nous aurons été de son temps à Paris, mieux et plus facilement que Marot.

M. Pierre Champion a utilisé les travaux patients et admirables d'Auguste Longnon, de Marcel Schwob et de Gaston Paris. Il les a contrôlés, et il les a, sur quelques points, corrigés. Surtout, il les a complétés par ses recherches personnelles, qui ont été considérables, minutieuses et constamment récompensées de précieuses trouvailles. Sur Villon lui-même et son existence, il n'apporte pas de nouveaux documents. Ce qu'il a étudié, avec un soin parfait et avec une ingéniosité subtile, c'est le temps de Villon; et c'est l'entourage de Villon, ses amis, ses légataires, le monde où a vécu cet écolier, ce poète, ce sacripant, son milieu, les conditions de son activité, ses paysages de rues ou de grands chemins, de sorte que Villon nous devient tout à fait intelligible; nous entrons dans le secret de sa conscience et nous concevons familièrement ses bizarreries : les incidents que nous savions s'éclairent d'une lumière qui leur donne du naturel et de l'évidence.

J'aimais, s'il faut l'avouer, maints huitaiiis que je n'entendais pas beaucoup : " Item, à Jehan Rajjuyer je donne... Item, à Uohin Troussecaille. .. Item, et à Michault Culdou. — Et à sire Chariot Taranne... >» Mon plaisir était le bruit des syllabes, le rythme des mots si drôlement a^jencés, certes obscurs et qui soudain se dévoilaient, montrant un bout de pensée cocasse ou polissonne, laquelle aussi tournait parfois au plus doux sentiment. Et je m'attendrissais sur Guillaume Cotin, sur Thibault de Vitry, deux pauvres clercs, parlant latin, paisibles enfants sans quei'elle, humbles et bien chantants au lutrin. Villon leur donne, " en attendant de mieux avoir », le revenu d'une maison qui n'est pas à lui. Or, Guillaume Cotin et Thibault de Vitry étaient, <^n 1456, de vieux, riches et {jros chanoines de Notre- Dame. Villon se moque d'eux, quand il les habille en Eliacins. Et il emploie contre eux son procédé de plaisanterie le plus habituel, qui est l'antiphrase. Il fait opulents les miséreux, {;ras les maigres, sa[;es les fols, piteux les cruels. Il donne aux Quinze-Vinj^ts des lunettes. Il organise toute une mascarade de raillerie et s'en amuse. Les chanoines de Notre-Dame, il les déteste; il a, pour les détester, ses propres rancunes et, principalement, les rancunes de tout un chapitre. Les chanoines de Saint-Benoit sont les ennemis des chanoines de Notre-Dame ; il y a entre eux un long passé d'émulation, des froissements de protocole, des insolences, des révoltes. Et c'est au cloître Saint-Benoît, dans la communauté même et dans une maison à l'enseigne de la Porte-Uouge, que Villon fut élevé, chez maître Guillaume de Villon, son « plus que père » ; c'est là qu'il eut le seul asile dont il usât lors de ses bons jours. En 1449, quand il avait dix-huit ans, il a vu les chanoines de Notre-Dame venir, pour affirmer leur suzeraineté, chanter au lutrin de Saint-Benoit le Bétouiné, le jour de la fête du saint. Maître Guillaume Cotin et maître Thibault de Vitry avaient de vieilles voix cassées. Les chanoines humiliés de Saint-Benoit n'en

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firent-ils pas des gorges chaudes? Et François Villon n'a oublié ni la méchanceté ni la bisbille, quand il vante ces pauvres clercs, éloignés de toute querelle et si bien chantants au lutrin.

De tels renseignements sont délicieux, à mon gré. Ils nous permettent de placer Villon dans son groupe, de le lier à ses entours et de ne plus l'apercevoir, comme un phénomène saugrenu, dans un isolement contraire à toute vérité imaginable. Il a ses préjugés, qui sont l'étoffe où brode sa fantaisie. Et il s'échappe de ce groupe ; précisément, il s'en échappe : et c'est la preuve qu'il y était. Les indications qui nous sont fournies, touchant ce groupe, j'en nourris mon idée de Villon. Et, à ses différences, si nettes sur un fond moins coloré mais de nuance forte, je le distingue.

Aux chanoines de Notre-Dame, dont il se moque avec les autres chanoines de Saint-Benoit, il lègue les revenus de la maison Guillot-Gueuldry. Et la maison Guillot-Gueuldry, rue Saint-.Iacques, on l'a dénichée : Gueuidry, un boucher, ne payait pas la rente des étaux qu'il avait pris à bail. Et voilà le mauvais payeur, célèbre alors à Saint-Benoît, que Villon cède à ses légataires Guillaume Cotin et Thibault de Vitry!... Parmi les gens de Notre-Dame, il y en a un, seulement un, qu'il épargne : c'est le bon feu maître Jehan Gotart. Celui-là, il n'a pour lui qu'amitié. Cela lui date d'un procès qu'il eut avec Denise, une fille amoureuse. Jehan Cotart fut le procureur de Villon devant l'official; et, pour ce, Villon lui dut les honoraires d'un patard, qu'il ne paya pas; et Gotart ne réclamait rien. En conséquence, le bon feu maître Jehan Cotart est bien traité. Villon lui accorde l'éloge de fameux buveur : au surplus, quoi de mieux? En l'honneur de ce très digne homme, il invoque « Père Noé, qui plantastes la vigne, vous aussi, Loth... n S'ensuit un badinage. Villon l'a vu, Gotart, qui, s'allant coucher, chancelait, trépignait " comme homme bu » ; et, une fois, il se fit une bigne, tombant, à l'étal d'un boucher. Bref, de tout cœur, il

recommande à Dieu l'âme du bon feu maître Jehan Cotart.

Il suffit de lire Villon pour sentir la vérité de sa poésie. Il n'y a pas, entre sa poésie et lui, l'intervalle d'un artifice; mais sa poésie est lui-même, lui devenu spontanément cette poésie-là. Je ne sais si jamais un art a été plus adhérent à la personne de l'artiste, si jamais le poète et sa poésie ont eu cette identité vivante. C'est ainsi que les Testaments nous émeuvent deux fois en une fois, par tant d'art et tant de réalité ensemble. On nous aide à ajouter ce double attrait si puissant de son œuvre, quand on nous montre son exactitude et qu'il a cueilli au pré, mouillées encore, les Heurs de son bouquet.

A sa mère, Villon a légué une ballade pour prier Notre-Dame; et c'est la mère de Villon qui parle; et il y a un dizain (qui fait oraison dans toutes les mémoires) où cette bonne femme dit ce qu'elle voit, avec peur et liesse, au moùtier dont elle est paroissienne. Elle le dit de telle sorte qu'on ait pu désigner cette église : l'église du couvent des Célestins, dédiée sous le titre de l'Annonciation, église que décrit en ce temps-là Guillebert de Metz comme ceci : « Aux Célestins est paradis et enfer en peinture, avec autres pourtraictures en un cuer à part. Item devant le cuer de l'église, à ung autel, est painte ymage de Notre-Dame, de souveraine maistrise. >» Auprès du paradis, tout en harpes et luths, et de l'enfer « où damnés sont boullus » , contraste saisissant, la mère de Villon, à la main une chandelette, prie et fait un gémissement. Elle ne sait pas lire et elle est une des humbles chrétiennes en faveur de qui l'Église, durant le moyen âge, multiplia sa belle imagerie, offrant aux yeux, comme un livre manifeste, les murailles sculptées ou peintes, l'évangile lumineux des vitraux ; et, en général, les sermons commentaient le précepte de ces tableaux.

Passant du triste au gai avec une soudaineté capricieuse, mêlant la plainte, la satire, la douleur et une

allégresse toute voisine des larmes, Villon s'amuse d'être si pauvre et d'avoir tant de légataires. Il donne tout, voire ce qu'il n'a pas; et il donne aussi ce qu il a et qui n'est pas grand'chose. Le stratagème du testament le divertit le mieux du monde. Mais ce testament plein de jolie extravagance, il le compose sur le modèle des testaments authentiques. M. Pierre Champion, qui a examiné ces paperasses, nous l'apprend. On rédigeait alors un testament pour le plus modeste cadeau. Une pauvre femme lègue à sa paroisse, en mourant, sa robe du dimanche et son chaperon, à sa filleule son lit et, à une malheureuse qui avait eu la figure déchirée par les Joups, son cotillon de tous les jours. Pareillement, Villon lègue à ses amis les pièces de son costume, ses chausses garnies de semelles, ses houseaux, sa robe rognée, ses meubles médiocres, son lit, une table, un pain, des paniers et sa librairie. C'est tout ce qu'il possède. M. Pierre Champion a publié l'inventaire après décès des biens laissés par un écolier du collège d'Autun, qui vécut vers la fin du siècle et qui s'appelait inaitre -Guillaume Levavasseur. Eh bien! cet inventaire, c'est trait pour trait celui de Villon. L'objet le plus cher, «estimé plus de trente sols parisis, est un lit garni de son traversin et de sa couverture de laine bariolée; mais on ne prise pas à plus de deux sols parisis le pourpoint d' " oustadine » noire doublé de futaine blanche, avec un bonnet noir et un gris.

Nous voyons très bien Villon, dans sa petite chambre du cloître Saint-Benoît, parmi ses meubles, sous la tutelle de maître Guillaume, son « plus que père », homme savant et respecté. Il a reçu la meilleure éducation, dans un monde grave et aimable de religieux et de juristes, un peu chicaneurs, dogmatiques, très sûrs d'eux-mêmes, dépourvus de tout scepticisme, bons Français, fidèles au Roi, très attachés à la mémoire de Charles V, qui a donné à « messeigneurs de Saint- Benoît )) le droit de seigneurie, et très férus encore des «xploits qu'on raconte de Du Guesclin, le compagnon

de ce bon roi, et très amis de la Pucelle : quand Charles VU résolut de réhabiliter Jeanne d'Arc, l'un des mémoires fut sij^né de Jean de Montijjny, chanoine de Saint-Jienoit. En lisant les vers où Villon célèbre <i Claquinle bon Breton» et uJelianne la bonne Lorraine qu'Anglois bruslèrent à Rouen », l'on devine que lui reviennent à l'esprit — et ils le touchent — les récits qui ont éveillé les ferveurs de son enfance. L'année où il naquit, Du Guesclin était mort depuis cinquante ans et, cette année même, les Anjjlais brûlaient Jeanne d'Arc. Il a été bien élevé, préparé à une vie pareille à celle dont maître Guillaume de Villon lui présentait l'exemple honorable et quiet. Et il était un bon enfant, avant que de se muer en mauvais garçon. Il a passé ses examens : à dix-huit ans, il est inscrit parmi les bacheliers sur le registre de la Nation de France, à l'Université; à vingt et un ans, c'est-à-dire aussi jeune que les règlements l'y autorisaient, il obtient la licence, licencia docendi^ pour laquelle il a dû prouver qu'il avait étudié Porphyre, les Catégories, les premières et les secondes Analytiques, Boëce sur les Topiques et la Division et suivi cent leçons sur les mathématiques, l'astronomie, la métaphysique et la morale. Plus tard, au temps de son repentir, il dit qu'il fuyait l'école; peut-être ne fut-il pas un élève bien régulier. Mais il eut ses diplômes : ne lègue-t-il pas, dans son petit Testament, aux pauvres clercs de la cité la " nomination qu'il a de l'université » et dont il ne fait point usage?... Divers indices mènent M. Pierre Champion à conjecturer qu'il a été clerc de procureur ou qu'il a travaillé chez quelque trésorier des finances. Il avait beaucoup de relations, et louables. Il a dû commencer une destinée respectable et tran(|uille.

Et puis, il a mal tourné. Comment cela lui advint-il? Sans doute, prompt de nature et faible de caractère, céda-t-il à l'influence des camaraderies périlleuses. Il eut pour camarade, notamment, Régnier de Montigny, « noble homme » de par sa naissance et, de fait, un

garnement, tricbeur au jeu, décrocheur d'ensei{fnes, excitateur de vacarmes nocturnes, pilleur d'étalages, tueur de sergents et qui finit à la potence. Il eut pour autres camarades une bande extraordinaire d'écoliers larrons et desquels M. Pierre Champion a trouvé, dans les archives procédurières, les scandales surprenants. Quelle bohème de fripons et, au besoin, de meurtriers, cette séquelle étudiante ! Farces énormes et larcins; une prodigieuse facilité à continuer la plaisanterie où ({u'elle aille et, sans scrupule aucun, jusqu'aux délits et aux crimes. L'on ne croirait pas aisément à un tel désordre de facétie brutale si chacune des anecdotesqui en illustrent Thistoire n'était, par l'historien, munie de ses textes et preuves. Autour de ces garçons, les « filles mignotes », et plus filles que mignotes, « vivans en vileté et désordonnées en amour», la Touchaille, la Saucissière, Catherine la boursière, .leanneton la tapissière, Marion l'Idole, consolatrice des enfantsperdus, et la belle saunière, et la belle bouchère, et la belle herbière, et celle qu'on disait la plus belle de toutes et « celle qu'on appeloit belle simplement », et de gentilles et d'ignobles jusques à la grosse Margot. Avec ces « fillettes », avec les pipeurs et les maraudeurs, dans les rues, les terrains vagues, dans les décombres et les tavernes, François Villon prend du bon temps.

Il se déprave ainsi. Encore faut-il concevoir qu'il ait subi la tentation de la vie étrange où il s'est lancé. Il avait l'esprit mobile et aventureux. En outre, les Porphyre, Boëce et autres, philosophes ou grammairiens, l'ennuyaient : il était paresseux pour lire. La jurisprudence l'ennuyait aussi; et, s'il a été clerc de procureur, il n'eut pas envie d'être, un jour, procureur. La religion? Il n'avait pas les façons d'un grand docteur; et il était seulement pieux. Que faire? Il ne fit rien de bon. Et il était imprévoyant, de manière à ne pas regarder devant lui où conduisent les mauvais chemins.

On doit aussi, non pour le juger, mais pour le com-

prendre, tenir compte de cette époque où il eut son adolescence. Le pays a enduré l'invasion des Angolais; il a terriblement souffert : et ces crises nationales ont pour effet de démoraliser les {jens. On n'i(;nore pas ce <jue fut l'état du royaume à lavénement de Louis XL La {juerre est finie : tout ce qu'elle contenait de force et de fougue dans sa dure discipline se relâche, se répand et veut jouir de sa liberté. Une énorme vitalité, délivrée de ses contraintes, débridée, se rue à ses désirs, lesquels ne sont point délicats. Et il y a, dans le royaume, une atmosphère de folie, que les plus fins reniflent, s'ils ont les narines bien ouvertes. Tel est Villon, le nez au vent.

Voilà des causes générales de dissipation. Mais il en est de plus singulières et qui semblent avoir été, pour le pauvre Villon, déterminantes. A peine avait-il vingtc-inq ans, un soir de la Fête-Dieu, quand il tua Philippe Sermoise. On avait porté en procession NotreSeigneur dans tout le quartier Saint-Benoît. La liesse de la journée animait encore les rues. Le soir, Villon était assis dans la rue Saint-Jacques, sur un banc de pierre. Sermoise arrive; Sermoise, un prêtre, mais furieux. Il invective contre Villon et, de sa dague, le frappe au visage. Villon lui plante dans l'aine une dague qu'il avait, lui aussi, cachée sous son petit manteau. Sermoise mort, Villon se sauve : durant sept mois, il est hors de Paris, soumis au gré de maints hasards, l^t il revint; mais il avait, dans son passé, ce préambule. Et, quand il tua Sermoise, il était en légitime défense, en défense assez légitime; cependant, il avait tué Sermoise. Puis, entre ces garçons, d'où venait la haine? On soupçonne des rivalités d'amour.

Il y a, dans la jeunesse de Villon, deux femmes qu'il a aimées, et non comme « filles mignotes », mais de vraie passion. Et il l'avoue quand " ses grands deuils en sont passés n . Il parle d'elles; et il affecte de rire : même, il injurie violemment leur souvenir. Il ne les aime plus, ni Marthe, ni Catherine de Vausselles. Il les

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a aimées et il fjarde sa rancune, qui est de l'amour perverti. Catherine de Vausselles et Marthe lui ont été complaisantes, trompeuses. Elles l'ont mis dans la mélancolie où un tendre jeune homme est le plus déraisonnable. Elles l'ont déçu quand il était crédule; et, quand il leur dédiait son esprit gracieux, elles l'ont envoyé aux plus viles consolations.

Du moins, il y alla ! . . . Et j'ai pitié de lui, mais aussi des jolies Catherine de Vausselles et Marthe qui, au long des jours oublieux, a perdu son nom de famille. On ne peut rendre ces deux jeunes femmes responsables de ce qu'il a fait depuis lors. Les tavernes, le jeu et la débauche : ce n'est rien. En peu de mots, il devint cambrioleur. L'affaire du collège de Navarre ne se prête pas à des interprétations indulgentes. Avec d'autres, avec Colin de Cayeux, fils d'un serrurier parisien et qui tenait de son père la façon de prendre les serrures, avec Petit Jehan, plus effronté encore et plus habile, et avec Guy Tabary, un peu niais, qu'on abusait et qui vendit la mèche, Villon opéra dans une entreprise de crociieteurs. Ils travaillaient avec l'instrument qu'on appelait déjà rossignol; et, dans la chapelle du collège, ils volèrent cinq cents écus d'or. Colin de Cayeux, plus tard, fut pendu. Villon, après le vol, s'éloigna de Paris, à tout hasard. Il partit pour Angers. Et, à Angers, il combine pour ses camarades et lui un autre coup. Il avait un parent là-bas, un oncle, moine dans un des couvents de la ville. Le bon apôtre n'est-il pas venu, tout {jentiment, voir cet oncle? Par l'oncle ou autrement, il aura des avis relatifs à un religieux d'Angers très riche et qu'il sera fructueux de dévaliser.

Tout cela suppose la préméditation, l'adresse abominable et une bande organisée. Villon est l'un des garnements de cette bande, il n'en est pas le chef. Et, si Petit Jehan montre sa maîtrise au moment bref du crochetage, Villon prouve sa suprématie dans la préparation prudente et savante des affaires. Donc il en est plus longtemps occupé : il vit avec ce souci inquiétant-

Il y a toutes raisons de croire que, pendant les mois ou les années de sa vie errante, il se mêla aux Cocjuillards, ou compagnons de la Coquille, voleurs de grands chemins, voleurs dans les foires où ils s'introduisaient déguisés en marchands, voleurs partout et qui avaient leurs indicateurs, receleurs, complices de tout genre, leur discipline, leur administration secrète et leur jargon que Villon sut, parla, écrivit et consacra de la musique de ses vers. Il a vécu dans Tignominie, et sans nulle excuse. Il volait de l'argent; et il a été un cambrioleur comme un autre.

Qu'il en soit venu là, Villon qui avait une mère si bonne et dévote, et Villon que maître Guillaume de Villon éleva si bien, et Villon qui était Villon, cela déroute. Mais qu'en étant venu là, il ait été pourtant ce poète, cela vous embarrasse l'intelligence et vous interdit. Le Petit Testament est postérieur au meurtre de Philippe Sermoise; et 1 incomparable merveille du Grand Testament, postérieure au vol du collège de jVavarre et au voyage d'Angers.

Il a été ce cambrioleur et ce poète. Quel poète! Il a inventé une poésie. Il devait quelque chose de son art à Eustache Deschamps et (plus, à mon gré, que M. Pierre Champion ne l'accorde) au grand Rutebeuf : quelque chose de son art, mais non cette habileté souveraine qui fait qu'on n'ose pas l'appeler habileté. C'en est une pourtant, et à laquelle on a envie de rendre hommage en disant qu'elle n'est pas volontaire, comme si alors elle avait le caractère d'une aubaine surnaturelle et d'un cadeau à peu près divin. Il a de ces vers qui ont l'air d'avoir fleuri ; et d'autres qui ont les couleurs du soir; et d'autres qui semblent tombés du ciel. Si on les regarde, on admire la réussite de l'ouvrage, 1 effet d'un mot, d une voyelle qui, placée là, sonne à ravir et vous alarme. Quelle science accomplie du rythme, varié sans cesse, docile aux guises de la sensibilité la plus mobile, et frissonnante, parfois abandonnée à son chagrin, débile, pleurante, et parfois agitée de colère.

émue de véhémence, et bientôt adoucie on ne sait comment, passant vite, par des nuances menues et nettes, de la tristesse à la {jaietéou, par des secousses graduées, du rire aux sanglots!... Pour tant de merveilles, une langue imparfaite, et qui a certainement toutes les plus belles ressources du vocabulaire, une abondance même un peu excessive, mais qui corrige son désordre par la justesse des vocables, proches encore de l'origine, et vifs, et neufs, et nés de bonne lignée latine; ce qui manque, c'est la syntaxe, pour assembler le trésor verbal et pour le ranger. Et souvent on aurait l'impression de colliers défaits, de chaînettes rompues, si le rythme ne suppléait la syntaxe; il prend les mots, les tient, les attache et compose avec eux les phrases, en vertu de sa logique, non dialecticienne, mais spontanée, pareille aux gestes de l'émoi : logique poétique, perpétuellement renouvelée, et qui ne peut continuer la pensée une fois éteinte (comme le raisonnement tout seul continue) et qui ne vit que dans l'ardeur.

Cette poésie qu'a inventée Villon, c'est (pour emprunter à Baudelaire) un cœur mis à nu. Villon a imaginé de ne dissimuler rien, fût-ce vanité ou vergogne. De vanité, il n'en a pas : et plutôt il se rabaisserait. Sans doute il attribue volontiers à des chagrins d'amour le motif des départs extrêmement précipités auxquels l'incitait, pour tout dire, la nécessité de n'être pas auprès de ses juges le lendemain d'un crime ou d'un délit; mais, quoi? n'est-ce pas le plaisir d'amour qui le tenta et la peine d'amour qui le déconfit premièrement? Et puis, ses amours mêmes, il ne les vante pas. De vergogne, il n'en a guère; et l'abjection de sa misère, l'at-il voilée? S'il ne raconte pas toute l'anecdote de ses fautes, il en avoue les conséquences, les prisons, la pauvreté, le vagabondage, la déchéance physique et morale, 1 infamie. Et, s il discute avec ses juges, s il les accuse de félonie et les châtie, il ne discute pas avec Dieu : et, tous ses torts, il les confesse. 11 les proclame, voire; mais sans nulle forfanterie : et il ne récrimine pas. Il

dit qu'il n'a pas eu de chance. Il n'a pas eu la chance de ce Diomédès, larron de mer, qui, sur le point d'expier par la mort ses pirateries, fut en diaIo{;ue avec Alexandre; et Alexandre lui donna du bien, de sorte que, riche, il devint honnête homme. Et, Villon, si Dieu lui eût fait rencontrer un autre piteux Alexandre... C'est tout le reproche qu'il fait à Dieu; et il sourit parce que l'histoire, malyré le témoignage de Yalcre qui fut nommé le {jrand à Rome, lui parait un peu forte et qu'on ne saurait demander à Dieu ces fortunes.

Il a été cambrioleur, condamné à la pendaison; il a échappé au supplice, mais il l'a encouru. Il n'est pas un révolté; il ne va point se rebiffer contre le sort et se vêtir de fatalité orgueilleuse. Sa poésie n'est pas auprès de lui comme un objet d'art qu'il cisèle avec sa dextérité indifférente. Sa poésie est en lui. Et ainsi, le miracle, le voici : comment cette poésie a-t-elle évité la bassesse?

Elle n'est basse aucunement. C'est que l'àme d'où elle émane n'était basse aucunement. Une âme légère et qui s'envole comme une alouette. Elle retombe et se souvient de s'être envolée. Une âme si douce, aimable et tendre que ses paroles ont des inflexions câlines et des caresses amoureuses. Une âme si enfantine qu'on a pitié d'elle et de ses plaintes qui vous désespèrent. Une âme si pieuse que peut-être jamais on ne s'est adressé à Dieu avec plus de tremblante certitude et avec plus de confiance, j'allais dire, amicale. Une âme si pure qu on voit jusqu'au fond d'elle et qu'elle ressemble à une eau où il V a des débris et des feuilles, mais point de vase : débris et feuilles sont dans l'eau et ne l'ont pas salie. Une âme si préservée, si ingénue qu elle est telle que Dieu l'a faite.

Et le problème, qui a reculé, reste le même : comment une telle âme a-t-elle été celle d'un cambrioleur et gibier de potence? Ce problème moral, si nous savions le résoudre, la poésie de Villon serait par là tout éclairée. Mais l'étonnant problème ! Et ne comp-

tons pas le traiter à la rijjueur : le dernier mystère d'une âme résiste à l'analyse et, en définitive, demeure comme un peu d'absolu.

Il y a, au tome second de François Villon, sa vie et son temps, une imajje qui représente <( le truand parlant à son âme '> . M. Pierre Champion l'a trouvée dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, ou elle n'illustre pas un poème de Villon, mais un traité du « secret parlement de l'homme contemplatif à son âme >» . Dans un décor de châteaux et de tours, qui forme un beau paysage autour de cette aventure, le truand est debout, tenant d'une main son chapeau, de l'autre un bâton de chemineau : un pauvre diable emmitouflé de vieux habits, engoncé d'un mauvais manteau, les genoux déchirés, les pieds dans de grosses^ savates; et mal peigné, non peigné, une figure hâve,, lippue, pointue, et une trogne. Seulement, les yeux pleins de rêve. C'est qu'il a rencontré son âme. Son âme : une petite jeune fille nue, les cheveux répandus sur le dos, un joli visage candide, sage et innocent, un cou charmant, des bras minces d'adolescente, des jambes longues, des seins puérils, un corps « poli, souef, si précieux » , deux ailes qui montent des^ épaules, deux ailes qui, ramenées en avant, cachent avec modestie l'aine et les cuisses.

Cette image est un poignant chef-d'œuvre et de peinture et de pensée. Elle veut dire que nous ne ressemblons pas à nos âmes.

Elle résume, avec une merveilleuse vivacité visible, cette dualité de l'âme et du corps, qui est l'enseignement de l'Eglise et qui est aussi l'affirmation première de toute philosophie spiritualiste. Or, je ne prétends pas que la philosophie spiritualiste soit une erreur qu'on ait reconnue et je consens qu'elle gouverne encore nos croyances. Mais enfin, nous avons eu des philosophes monistes, les uns métaphysiciens et qui voulaient tout rapporter à la seule efficace de l'âme, les autres physiciens et qui n'admettaient nulle réalité que

matérielle. Môme si nous ne les lisons pas et si nous n'acceptons pas leurs conclusions, les systèmes dégajjent des influences qui changent l'atmosplière intellectuelle d'une époque. Puis, avertis, les spiritualistes euxmêmes étudient les concomitances de l'âme et du corps : ils en montrent l'union plutôt que l'indépendance.

Bref nous avons beaucoup de mal, désormais, à nous figurer l'âme et le corps séparés comme, sur l'image, le sont le truand et cet ange féminin, qui se rencontrent, se reconnaissent, et causent un instant, et s'en iront chacun de son côté.

Or, il me semble qu'au moyen âge cette dualité ne fut pas seulement une hypothèse de philosophie, ou un acte de foi, un dogme : elle fut l'évidence ; et elle fut un principe de pensée. Qu'on veuille y songer. Toute la littérature, à peu près, et tout l'art du moyen âge est allégorique. Et dira-t-on que la mode était à cet ornement ingénieux? La mode, oui; mais une mode a quelque raison d'être en dehors du simple caprice, et une mode qui a duré des siècles. L'allégorie, au moyen âge, est bien un artifice de littérature et d'art, mais un artifice auquel on attribue de la réalité. On croit à elle. L'Ancien Testament n'est-il pas l'allégorie que le Nouveau Testament développe? Et l'univers entier n'est-il pas une grande allégorie authentique des « senefiances » que Dieu y a placées, une libre allégorie et qui a sa destinée, et vaut par elle-même? Entre l'esprit du moyen âge et le nôtre, il y a cette différence : comme nous tendons à l'unité et comme nous concevons qu'une synthèse, de plus en plus stricte, nous mène à la vérité, il voyait toutes choses sous la catégorie de la dualité, sous les espèces doubles de Tâme et du corps. Ainsi, le dualisme était vivant et agissant.

Le Débat de tàine et du corps est un des plus anciens poèmes du moyen âge — Gaston Paris le date du douzième siècle commençant — et l'un de ceux qu'on a lus très longtemps, si nous en jugeons par les nombreuses

rédactions qui en ont été faites : le corps et l'âme sont en querelle : et les reproches vont leur train, pathétiques reproches du corps abandonné à la perdition, de l'âme menée à la damnation. Deux pèlerins, qui devaient cheminer ensemble et qui se seraient l'un l'autre délaissés ou induits en erreur, discuteraient sur ce ton-là, s'étant égarés, leurs torts mutuels. Et Villon a repris ce thème, il l'a modifié, mais il en a gardé le principe dans son Débat du cœur et du corps de Villon, en forme de ballade.

Il serait facile de pousser trop loin, jusqu'au paradoxe et peut-être à quelque absurdité, ce que j'indique et voudrais atténuer sans me dédire. Mais, pour un Villon, l'âme et le corps sont deux êtres. La mort les séparera; on le sait bien et la religion le déclare. Ils sont, dès ce monde, assez distincts de nature et de qualité pour que l'âme garde sa candeur native quand le corps est à ses folies. Villon l'a cru au point de ne pas savoir qu'il le croyait et au point de réaliser, dans son iiorrible vie, ce prodige. Il lui a dû de conserver, étant le truand redoutable, cette âme pareille à un ange ailé que ne profanent pas les truanderies de son affreux compagnon. Et, quand cette âme rencontrait ce corps, elle le regardait avec compassion, avec chagrin, avec des yeux qui souriaient parmi leurs larmes. Elle avait pitié de lui, et pitié d'elle. Or, ce qui la touchait et, au récit de leurs rencontres, nous émeut, c'est le débat de l'instinct mauvais et de la bonne volonté, de l'espérance et du repentir, le débat de toute vie humaine et sa grande tribulation.

1" octobre 1913.

M. André Suarès signe, à la Nouvelle Revue française, une " chronique de Caërdal » ; et il a publié, sous ce titre, Voyar/e dxi condottiere, le récit d'un voyage qu'il a fait en Italie. Le condottiere s'appelle Jan-Félix Caërdal. Je ne crois pas indiscret de considérer Caërdal comme le personnage littéraire de cet écrivain souvent admirable, très solitaire, volontiers difficile et qu'on ne saurait aborder sans nul embarras. Or, dans les pages liminaires du Voyage, l'auteur trace luimême un portrait de son Caërdal; et, de cette façon détournée, il nous indique assez nettement ses volontés d'art : il nous aide à Tapproclier.

Si l'on dit que voilà bien des cérémonies, je ne dis pas non. Et certes nous allons, avec plaisir, plus familièrement à la plupart des œuvres contemporaines. Mais enfin, lisons les premières lignes de Cressida. La belle Cressida, qui aime sa beauté, non ses amants, dit à Troïlus : " Troïlus, vous allez me coiffer. Toutes mes femmes m'ont quittée pour voir mourir Hector. Mais vous êtes là, Troïlus. Vous vous battrez demain. Vous défendrez la Ville, les tombeaux, les palais, et tant de causes justes. Vous tuerez votre ennemi, ou vous vous ferez tuer. Vous pleurerez demain. Et, pour rêver, attendez cette nuit. Votre beau génie trouvera le temps d'enfanter quelque prodige à l'insomnie, une œuvre d'art ou une action héroïque. Mais, à présent, vous allez me coiffer. Prenez le peigne qui me vient, je

crois, de notre Prométhée lui-même : Pandore est la plus antique de mes tantes, et ce peigne d'or sensible, frémissant comme une lyre, est un de ses legs. Tenez-le avec soin, et promenez-en l'archet dans mes cheveux, que vous aimez et que j'aime plus encore. Mais gare à vous si vous en arrachez un seul, et me faites crier. » Et Troïlus : « Tes cheveux, doux guêpier de caresses gardé par d'innombrables aiguillons, tes cheveux sont la ruche où tu m'enfermes pour jouer de mon cœur, et pour y piquer les dards de toutes tes abeilles... » Si l'on est sensible aux attraits de la littérature et à son charme différent de tout autre, on est ici content. Les jolies phrases! et qui, dans l'esprit, se placenta côté de l'invocation à Gynthie des Mémoires d'outre-tombe. Ainsi, l'effort qu'il nous demande, cet écrivain le récompense. Voici Gaërdal. Il a toujours été « en passion » ; et on l'a " peu compris » . Il ne sépare pas la pensée de l'action ; mais on agit avec " les armes que le siècle vous prête » et, ses actes, ce sont les livres qu'il accomplissait : nul acte ne lui a paru " digne d'un regard », qui ne fût digne aussi » d'être élevé à la beauté d'une œuvre » . Href, « il n'a vécu que pour l'action : c'est vivre pour la poésie... Artiste enfin, dans un temps où personne ne l'est, et puisqu'il n'est plus d'autre moyen de dominer sur le chaos, où s'avilit l'action ». Gaêrdal a un ennemi : le temps. Mais il sait le vaincre ; et, comme il cherche la durée, il atteint à l'éternité. Cela veut dire, et très justement, que l'art est le secret d'éterniser les minutes. A mon gré, la question n'est point alors de savoir si l'œuvre passera les âges : l'œuvre, dès l'instant qu'elle réalise une idée, l'immobilise et la détache de la fuite universelle. Un artiste ne peut-il être défini un homme plus touché qu'un autre de tout ce que la vie contient de mort perpétuelle et qui a résolu de résister là contre? C'est le paradoxe de l'art; un paradoxe dont l'héroïsme exalte Caërdal. Il triomphe de la mort, en ima(;ination; et, comme son imagination réalise sa volonté de pensée, il

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ne distiii(;ue pas le rêve et la réalité. Mais, si Caérdal « perd l'illusion de la durée, son désespoir ne connaît plus de bornes ». La substance de son art : son émoi. C'est son émoi qu'il éternise par le moyen de l'art. Je disais : une idée. Seulement, il n'admet pas l'idée toute pure et, pour ainsi parler, l'idée sans lui. Non qu'il dédaigne l'idée et dédaigne l'objet. Car il diminuerait ainsi sa richesse et, partant, sa joie. Mais il entend réaliser ensemble toutes choses et lui. Je crains de ne pas énoncer les principes de Caérdal aussi clairement que je l'aurais souhaité. Au surplus, il ne cherche pas à être si commode : <( Il parait étranger partout, et ne l'est pas pourtant. Il a dû s'y faire à sa vive souffrance. Autour de lui, il crée la solitude. Il ne s'épargne pas lui-même : parfois Caérdal isole Caérdal » . Ceci encore : il y a, dans la pensée de Caérdal et dans son œuvre, une apparence de désordre; c'est abondance. Mais, ce désordre, il le maîtrise. L'art ne consiste-t-il pas à maîtriser le désoi'dre? Car l'ordre est la vie et la durée; et l'art, qui est le vœu de la durée, ne fait qu'organiser le désordre. Caérdal aime les chants populaires : c'est qu'au triomphe de sa puissance il associe les multitudes. Caérdal aime surtout la musique; c'est qu'elle évoque et, disons, ramasse tout le détail que les simples mots laissent échapper, gaspillent. Voilà son esthétique. Une esthétique de vive souffrance, dit-il. Et d'orgueil ! Il s'intitule « vrai condottiere de la beauté »; il s'est croisé « pour servir l'art véritable et la cause de la grande action » : la grande action, la beauté.

Quant à l'orgueil de Caérdal, M. André Suarés a écrit ailleurs (Sur la vie, à propos de Charles Baudelaire) : « Il faut être orgueilleux avec les hommes, modeste avec son œuvre et bien humble avec l'art. » Après avoir été, pendant beaucoup de pages, très orgueilleux avec les hommes et, notamment, avec son lecteur, Caérdal a de ces phrases qui font qu'aussitôt

on lui pardonne. Il y a souvent à lui pardonner. Il vous traite sans ménagement II n'a aucune complaisance; on l'en félicite. Mais il n'a aussi nulle obligeance; et je me trompe ou l'on n'évite pas toujours d'être un peu impatienté, ne fût-ce qu'un instant. Il méprise la facilité. Il la méprise, par exemple, chez Musset, et hardiment. Ce qu'il blâme alors, c'est la facilité avec laquelle écrit ce poète : or, le poème écrit facilement se lit de même. Et Gaérdal : u Que la facilité est donc une vertu perfide! C'est un don puéril, et proprement le génie des enfants... » Il appelle Musset un enfant bien doué, " trop précoce pour être artiste " . Je ne suis presque pas de son avis. Mais il ajoute : <i Dans l'œuvre du grand artiste, il doit y avoir beaucoup de peine, et de la grande peine; il ne faut pas qu'on l'y sente, peut-être; mais il faut que la difficulté y soit. La douleur de créer est une loi sévère. Je ne crois pas aux œuvres faciles; elles sont facilement oubliées. Tout doit venir de loin, pour aller loin. » Je suis un peu de son avis. Je l'approuve de protester (laissons le génie de Musset) contre des œuvres si faciles qu'en vérité l'on n'y devine pas une volonté réfléchie. Ces petites œuvres, qui flattent la paresse du lecteur, ont l'inconvénient d'abaisser l'art d'une époque. Elles vous gâtent le lecteur: ensuite, il refuse une nourriture plus forte. Notre littérature contemporaine ne s'est-elle pas du tout avilie de cette manière?

Je ne crois pas qu'un écrivain doive se faire un idéal de l'extrême facilité. Je ne l'engage pas non plus à chercher la difficulté. Je voudrais qu'en tâchant d'être facile, l'écrivain prit son parti de la difficulté inévitable : mais seulement de celle-là. S'il prétend à une extrême facilité, il renonce à rendre les idées qui sont, par leur qualité même, difficiles. Et il y a de telles idées : ce sont peut-être les plus belles et les plus dignes de tenter un écrivain. Mais, s'il ne tâche point d'être, dans la difficulté, aussi clair que la qualité même de l'idée le lui permet, il rebute son lecteur. Mettons

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que ce soit peu de chose. En outre, il n'a point accompli tout son devoir d'écrivain, qui est de réaliser sous les espèces de la beauté intelligible le mvstère de la pensée. Le devoir de l'écrivain : surtout, le devoir de l'écrivain français, quand toute notre littérature est un emblème de clarté.

Quelques-uns des ouvrages de IM. André Suarès — et, notons-le, non les plus récents — ont le tort d'être excessivement difficiles, parfois inutilement difficiles : Voici lliomme et Boticlier du Zodiaque. D'ailleurs, que de beautés dans ces deux livres ! « Sur le ciel de la Saint- Martin, un nuage clair, un seul, une aile qui se retire vers le sud : le soleil dit adieu de la main... » Bouclier du Zodiaque est un recueil d'images dessinées avec finesse et force, gravées, coloriées à ravir et toutes pleines de significations ou, mieux, d'allusions aux plaisirs et aux douleurs qui passent dans la nature et dans l'àme comme des fantômes. Habiller joliment les fantômes de l'àme et de la nature, jeu exquis de l'art! Voici l'homme est un recueil de notes qui, même dans leur réunion, gardent un air éparpillé, plutôt un air éperdu. L'économie des chapitres ne réussit pas à les composer. Eparpillées, elles fatiguent l'attention; mais, éperdues, elles ont une sorte de sauvagerie farouche et frissonnante. Elles sont dominées, toutes, par la menace de la mort. Elles sont des idées et des plaintes ; des cris qui s'exhalent en musiques singulières ; du désespoir, et tout excité d'allégresse : la plus vive ardeur spirituelle résiste contre le néant, et chante, et prodigue ses suprêmes prouesses. Il La vie, ô amour, qui sauvera la vie?... La lumière du cœur, qui ne se couche point... 0 mort, geôlière aux verrous de fer, brute sourde, qui t'a donné ces cachots éternels? Voici l'amour qui pleure : Amour, le frère du soleil, dans la prison de l'ombre... Le soir tombe à genoux. Et ce blessé sanglant, ayant frémi, se couche pour mourir tandis que ses lèvres pâlissent et que ses yeux verts se plombent... » Qui assemble ainsi les mots est un grand poète; et qui, à de telles phrases, éprouve ** 4

peu de joie n'aime pas la littérature. Pour en trouver de telles, et à profusion, il suffit qu'on ouvre Voici Choinmc et Bouclier du Zodiaque.

Cependant, j'avoue que, dans ces deux livres, les trésors charmants et magnifiques sont très durement confondus, mêlés aussi de quelques bijoux moins rares. Et nous nous embrouillons; l'auteur ne nous aide pas à nous débrouiller. L'auteur ne nous aide jamais. L'auteur ne nous aime pas; l'auteur nous hait et nous méprise. « Il faut être orgueilleux avec les hommes » : il nous traite en hommes.

Il nous maltraite surtout dans ces deux livres. Voici i'honime et Bouclier du Zodiaque. Ailleurs encore, par endroits, ilapeu de ménagements. Mais, comme il nous enchante aussi, n'allons pas le traiter avec tant de désinvolture. Avec son goût de la difficulté, s'il a tort, il a du moins ses raisons qui, en quelque manière, nous inciteraient à lui donner raison. Plusieurs de ses pages, et de ses livres, sont obscurs, et voire le sont terriblement, parce qu'il a refusé de suivre pas à pas la marche lente de l'idée. Il brûle les étapes; il brûle celles qui ne lui plaisent pas : il ne consent à s'arrêter qu'aux splendides étapes. Une idée qui se développe n'est pas à tout moment splendide. Elle a son chemin dans un pays très inégal; et, avant d'arriver à des sommets, elle a longé des routes mornes et plates ; puis elle descend d'un sommet pour en gagner un autre par ces routes. Eh bien ! très souvent, M. André Suarès nous fait .sauter d'un sommet à un autre, de telle façon que le bond nous a un peu étourdis. Il dédaigne les routes plates et mornes. Plutôt que de nous y mener, il nous fatigue sans pitié. Quelquefois, il nous a laissés sur les routes : et il est déjà parti; nous n'avons pas su l'accompagner. Mais s'il résout ainsi, à sa guise violente, le problème de suivre une idée, du moins a-t-il, en véritable artiste, conscience du problème, l'un des plus embarrassants de la littérature et de l'art. Flaubert, écrivant pour le théâtre, se désolait de rédiger des phrases telles qu'on

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en débite naturellement, telles qu'il faut bien qu'on en prête à ses bonshommes et bonnes femmes : le théâtre imite la vie, où l'on n'est pas éloquent, et poète beaucoup moins. Dans les rapports qu'ont ensemble l'art et la réalité, qui pâtira? Il y a, parmi la réalité, du médiocre : Tartiste est bien tenté de l'éconduire. S'il éconduit tout le médiocre, le reste s'écroule. Pareillement, il y a du médiocre à traverser, dans le passage d'un élément à l'autre d'une idée; et il est périlleux de supprimer tout le médiocre. Mais on le peut consacrer, en lui imposant le style. C'est, il me semble, ce que fait Flaubert dans ses romans. C'est aussi ce que fait M. André Suarcs de temps en temps. S'il ne supprime pas ces intermédiaires que je disais et qui conduisent dune idée à la suivante, et qui n'ont pas d'autre valeur <jue celle-là, et qui ont ce rôle humble et honorable, il les embellit : même, il lui arrive de trop les embellir. Certaines idées sont, dans un ensemble de pensée, les servantes des idées principales : il pare et costume ainsi que les princesses les servantes, du moment qu'il les admet; et il ne les souffre pas autrement. Il résulte de là un peu plus de confusion. Il résulte enfin de tout cela ([ue, si le naturel est, dans le style, une vertu bien aimable, les œuvres de M. André Suarès, qui ont tant de vertus éclatantes, n'ont pas cette amabilité.

En le remarquant, je n'offense pas Caërdal. Il fait fi de cette amabilité. Mais alors, qu'est-ce donc que cette littérature qui ne désire pas de plaire, qui s'accommode assez bien de déplaire, qui aurait honte de séduire trop aisément le lecteur, qui ne tient pas à le persuader, qui le tirabuste et qui, en fin de compte, s'impose avec de si merveilleux prestiges? La littérature, pour Caërdal, c'est la fin par excellence. Nous avons des écrivains si occupés ailleurs que l'on rougit, à leurs propos, de les entendre dire : « C'est de la littérature! » avec une arrogance de penseurs. Qu'ils pensent; et qu'ils abandonnent au prochain le culte frivole et passionné de la littérature! La littérature est, de nos jours, employée à

un grand nombre d'usages, indignes quelques-uns. Les gens qui l'emploient, et fût-ce pour des apostolats qui ne sont pas tous répréhensibles, finiraient par la détourner d'être un absolu. J'entends bien nos procurateurs; ils ont le sourire et demandent : « Qu'est-ce que la littérature? " On bavarde, et peut-être la plume à la main : ce n'est pas de la littérature. Afin de répandre une opinion qui vous entête, on écrit des livres : et ce n'est pas nécessairement de la littérature. Il y a un malentendu, et qui vient de ce que la littérature a (en apparence) le même outil dont se sert tout le monde et pour l'usage le plus familier : les mots et les phrases, mots identiques, et gouvernés par la même syntaxe. Alors, où commence la littérature? Les autres arts, celui du peintre, par exemple, ou du sculpteur ou la musique, évitent cette confusion. Les mauvais peintres, sculpteurs et musiciens sont pourtant des peintres, sculpteurs et musiciens ; et tout écrit n'est pas de la littérature. Aux différentes époques de l'histoire, il a fallu que l'écrivain revendiquât l'indépendance de son art. C'est ce que fait Racine quand il affirme que son poème n'a pas d'autre objet que de plaire. Mais aujourd'hui Caérdal veut que la littérature coure le risque de déplaire. Il va loin ; et il donne à la revendication cet accent nouveau, plus effronté. C'est qu'il a d'autres barbares à repousser; et c'est qu'il a senti le danger d'une petite concession : de là, son intransigeance et de là son insolence. Plus on voit menacée la littérature, — et qui doute qu'elle ne le soit? — plus montrent d'impatience et de résolution ses défenseurs ; plus ils sont humbles avec l'art et orgueilleux avec les hommes. Ils gardent la forteresse. Ce n'est pas leur faute, s'ils ont dû transformer en forteresse d'ésotérisme la cathédrale ouverte d'abord à tout venant : les barbares saccageaient ce qu'on leur offrait à regarder et pillaient au lieu de rêver leurs oraisons. Pour protéger la merveille fragile des statues saintes, la cathédrale d'Albi a des murailles formidables de citadelle. Peut-être le temps est-il venu

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OÙ le service de la littérature prend un caractère héroïque. Attaquée par des ennemis, évidents quelquesuns, les autres non, et par des maladroits, et par des sournois, la littérature a ses paladins : le condottiere Caérdal est l'un d'eux.

Seulement, on s'épouvante; et 1 on dit que voilà le plus danjjereux mandarinat, ces paladins étant des mandarins. Soyons calmes : nous avons peu de mandarins, à rencontre des foules. On craint que, séparée des foules généreuses et, enfin, de la vie abondante, la littérature ne s'étiole. Magistral souci des bons vivants!... M. André Suarés a maintes fois dénoncé ce malin sophisme. Dans ses deuxièmes essais Snr la vie, il écrit : « La poésie n'est rien, sinon la vie idéale. C'est donc la vie réelle, en sa réalité supérieure. L'art est le salut de la nature, l'accomplissement de la vie. On ne peut opposer l'art à la vie. » Et, dans le Voyage du condottiere : « Il n'y a pas de grands peintres, ni de grands poètes : il n'y a que de grands hommes. » Ailleurs encore, dans la troisième série des essais Stir la vie : «Les mots vivants font le poète et l'écrivain. Ils font aussi l'homme qui pense. Poésie, ce n'est pas de chercher des rimes sous la lune; mais le don de sentir la vie par soimême, et d'exprimer ce qu'on sent... Les mots pleins, l'os avec toute sa moelle de sens, de nature et d'image, les mots ne sont pas un chiffre abstrait pour Thomme véritable, qui est le poète. » Oui, le sophisme est de prétendre que la littérature, menée à sa perfection, se sépare de la vie. N'est-elle pas l'art des mots? et les mots ne sont-ils pas les signes de la réalité? Mais, diton, la différence est de la réalité aux signes : si vous prenez les signes pour la suprême réalité, vous perdez de vue la réalité authentique. Plaisanterie! L'intelligence humaine — et concevons-nous un autre mode intellectuel? — ne saisit pas la réalité même : elle en saisit les signes. Plus il y a de réalité dans les signes qu'elle en attrape, et aussi plus elle saisit de réalité. Or, la litté-

rature vraie consiste à mettre dans les mots toute la réalité qu'ils peuvent contenir; plus exactement, à ne pas méconnaître la réalité qu'ils contiennent. Ainsi, la vraie littérature donne le plus de réalité que puisse jamais assumer l'esprit humain; et la fausse littérature, celle qui impiovise les mots et les [jaspille, improvise la réalité, la gaspille. Elle la touche à peine; et elle ne sait pas ce qu'elle en touche : au surplus, elle n'en touche rien.

Corollaire : " La haine de l'art, c'est la haine de la forme... » Et c'est, du même coup, " l'ouhli de la vie ;>. N'essayons pas de séparer la littérature, ou l'art des mots, et la prise en possession de la vie. Seulement,, l'art des vrais mots! Ce sont les mots vivants; ce sont les mots qui, ayant vécu, vivent encore. M. André Suarés, avec la meilleure éneqjie, proteste contre l'absurdité des langues artificielles. Et ces langues artificielles, pour éviter quelques objections parmi d'autres, consentent à n'être pas des idiomes littéraires : elles seront, disent-elles, praticjues Mais leurs mots inventés ne sont pas les signes d'une réalité concrète : ils ne sont les signes de rien du tout; de sorte qu'ils impliquent du mensonge. Les langues artificielles, voici le comique de l'aventure : elles serviraient à cette niaiserie que leurs tenants appellent littérature; c'est avec la réalité que n'ont pas de rapport ces instruments pratiques. Langues artificielles, les volapucks qu'on a forgés; langue artificielle, une langue de néolojjismeset le futile parler contemporain, celui des faux littérateurs. M. André Suarès, avec la même énergie, proteste contre la réforme de l'orthographe, qui dénuerait les mots de leur passé, qui leur ôterait le témoignage de leur longue vie, de leur longue et pleine réalité. Il écrit : « Les mots ne sont des mots, comme on dit, du vent et plus vain que le souffle d'un fou dans un trou de serrure, les mots ne sont vides que pour les jjens sans latin... Le latin porte la raison de France : il fait raisonner juste, parce qu'il fait vivre les termes du rai-

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sonnement... Le français sans le latin est une lan{;ue de hasard, comme les autres, abandonnée à la charité publique. Dans le latin, le français est noble; il vit selon son rang, qui est le plus élevé; il a ses titres de famille et d'héritier, sa maison, son foyer millénaire, son père et sa mère authentiques : enfin il est né... Pour un Français, le latin est un exercice à mieux être ce qu'il est. "

Gaërdal refuse les doctrines : elles lui masqueraient la réalité. Il ne leur permet pas de le borner; il cherche la réalité au delà des doctrines. Mais la raison pour laquelle il refuse les doctrines indique au moins la volonté qu'il a placée hors de toute incertitude : la volonté de conquérir, condottiere, une ample réalité, que l'art organise, l'art étant l'ordre et, l'ordre, la vie. Telle est son idée de la littérature : on le voit, ce n'est pas le badinage que flétrissent les bons vivants et hommes d'action. D'ailleurs, ne l'a-t-il pas déclaré? homme d'action, il le serait : <i 11 n'a jamais eu une pensée pour la politique, sans frémir de ne pas tenir l'empire. Il a toujours été partagé entre la passion des héros et celle des saints. » M. André Suarès ajoute : « C'est pourquoi il était artiste. »

M. André Suarès s'amuse de ce Caërdal qu'il a créé à sa ressemblance mentale, et comme un emblème plutôt que comme un portrait de ses velléités profondes. L'emblème agrandit gaiement le portrait. Ramenons à leur exacte signification les velléités emblématiques de Gaërdal. Faute d'être le héros et l'empereur, il est le condottiere de la beauté : c'est que, présentement, Caërdal ne trouve pas, dans nos circonstances, l'occasion d'agir et d'être à sa guise efficace. Il accuse la plèbe indocile et constate que, pour penser, il faut être seul. Il accuse l'époque et la démocratie. H s'est retiré hors du monde où certains fantoches se croient si actifs et le sont peut-être : mais ils sont, dans l'anarchie, des agents de désordre ; et faire du désordre, ce n'est point agir. L'action véritable, c'est l'empire de l'ordre sur le

désordre. Il faut donc aller autre part; et la littérature est l'alibi, l'unique alibi. Je crois que Caërdal approuve Sallu&te qui, écarté de la politique, déclare aussi belle que le gouvei'nement l'histoire. Il donne à la pensée de Salluste un sens plus large encore : il affirme l'identité delà littérature et de l'action; s'il les distinguait, ne serait-ce pas pour attribuer à la littérature, synthèse de toute la réalité active, la suprématie?

C'est pourquoi Caërdal est artiste. Examinons les victoires du condottiere. Chacun de ses livres est lune de ses conquêtes. Eh bien! ses conquêtes, on peut les distribuer ainsi : conquête de la nature, conquête des hommes, conquête de soi; et puis le règne.

Conquête de la nature : le Voyage du condottiere et le Livre de L'émeraude. Le condottiere s'est emparé de l'Italie et de la Bretagne. Dans le Livre de l'émeraude^ la Bretagne a son charme, sa couleur et ses nuances. Elle apparaît comme " la plus noble terre qui soit dans le Nord, à la fin des temps où il y eut des peuples singuliers et des pi'ovinces libres >» ; elle mire sur l'Océan <i sa figure de sirène mélancolique » : mourante, la belle émeraude jette son dernier feu. M. André Suarès l'a peinte quatre-vingt-une fois; ou bien il a consacré à ses divers aspects quatre-vingt-une études, chacune achevée comme un tableau : dans cette variété, nous apercevons l'unité d'une âme, celle de la Bretagne, que révèlent tantôt un paysage, tantôt l'un de ses habitants et l'anecdote d'une destinée dirigée par elle. Le voyage italien déroule les pays augustes et jolis, les horizons d'histoire et les intentions des artistes.

Conquête des hommes, — et des grands hommes, non de la multitude avec qui l'on est orgueilleux : — Wagner, Tolstoï vivant et les Trois hommes, Pascal, Ibsen et Dostoïevsky. Ce sont les héros et les saints de Caërdal ; et il en a d'autres : ce sont du moins ses préférés. Notons qu'il admire Tolstoï et l'aime. On s'attendait peut-être que son esthétique et l'éthique de Voici

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f homme le rapprochât plutôt de INietzsche. Or, il est sévère à INietzsclie; il écrit : « Les livres de Nietzsche sont des essais au chef-d'œuvre ; mais cet Apollon est toujours en cage; il fait le dieu, en vrai Phébus d'université, à besicles d'or : tout de même, son char est une chaire et son Pégase une rosse allemande harnachée de lexiques in-folio. » La préférence accordée à Tolstoï contre Nietzsche est significative et, en quelque mesure, montre que Caérdal ne se confine pas volontiers dans une littérature inactive. Mais n'allons pas le croire tolstoien, non plus. Tolstoï l'a tenté. Le volume intitulé Tolstoï vivant, où il a réuni plusieurs essais de dates différentes, indique les tribulations du zèle qu'il a eu pour l'auteur d'Anna Karénine : essais contradictoires, lun « pour Tolstoï ", un autre qui hésite « pour et contre Tolstoï » , et le dernier u contre Tolstoï » . Puis, après cela, quand le vieillard est parti de chez lui afin d'aller mourir en vagabond selon ses principes, une « prose de l'évasion», rythmée comme un poème, le célèbre : «Le Vieux aux gros sourcils (qu'ils soient buissons à la Saint-Yves, pour que les bouvreuils y nichent) cherche dans la forêt un coin pour sa hutte d'ermite. Ses cheveux blancs sont plus blancs, et plus blanche sa barbe blanche; et plus gris ses yeux d'eau sur le sable, comme l'écorce du bouleau par la pluie d'avril, ou comme les prunelles de la lionne caressante. Déjà le visage du saint anachorète s'illumine; et les ailes des anges fleurissent dans ses rides... » Puis, quand Tolstoï est mort, il y a (troisième série des essais Sur la vie) le dialogue si beau, d'une si grave poésie, des chênes d'Yasnaïa Poliana : « Dors, à présent, vieux homme noueux. Le vent ne mêlera plus les écheveaux de ta barbe blanche, comme la barbe de Jupiter pendue à la fourche des branches. Pour nous, frères chênes, gardons notre père Tolstoï, sur le tertre, d'une grandeur unique par le site, qui domine la plaine infinie... » On trouvera de pareilles beautés intelligentes et de pareilles musiques dans les chapitres que M. André

Suarès a composés touchant Pascal, Ibsen et Dostoïevsky.

Mais il dit : « Le voya^jeur est encore ce qui importe le plus dans un voyage... Comme tout ce qui compte dans la vie, un beau voyage est une oeuvre d'art : une création. De la plus humble à la plus haute, la création porte témoi{}na{je d'un créateur. Les pays ne sont que ce qu'il est... » Voya{;e à travers les pays ou voya{>e à travers les livres et les pensées. De sorte que le voyageur, en conquérant les pays et les pensées, songeait à lui premièrement, à Caërdal. Cependant il était bien attentif à ce qu'il rencontrait, à ce qu'il examinait; il ne se dépêchait pas de l'apercevoir et d'y continuer son habitude. Au contraire, il avait grand soin de ne pas appauvrir le spectacle et, ainsi, de ne pas diminuer sa conquête. Les thèmes qu'il s'est proposés, il les traite (( objectivement » : c'est par égard pour eux et par égard pour lui, on le comprend. Mais, de toutes façons, la conquête qu'il a poursuivie avec le plus de diligente ardeur, la voici.

Conquête de soi : elle occupe tous ses livres. L'un des épisodes les plus poignants et les plus riches de conséquences est consigné dans le volume qui a ce titre, Sur la mort de mon frère : conquête de soi contre la douleur. L'auteur quelquefois prête à un suppléant qu'il appelle François Talbot sa souffrance qu'il étudie; et puis, la fiction se défait : et il note sa douleur, tout simplement, avec quelle dignité, quelle sincérité d'accent, quelle délicatesse du sentiment le plus tendre et le plus malheureux ! A peine ose-t-on, sur un livre de ce genre, épiloguer. Mais, dans l'œuvre de M. André Suarès, il marque une crise importante. C'est ici que commence l'extrême solitude à laquelle l'écrivain, par son orgueil, se condamnait déjà et qui maintenant lui devient un farouche devoir autant qu'une nécessité. C'est ici, en outre, que le cœur, aimant naguère à se guinder, connaît de naïves alarmes, n'y résiste pas et, maître de lui pourtant, s'abandonne. A se ressaisir, la

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lutte est noble et pathétique. Il y a, dans l'œuvre de M. André Suarès, cette angoisse.

Pourquoi ne pas dire, tout bonnement : M. André Suarès écrit des récits de voyages, de la critique et des essais?... Il est possible qu'en insistant un peu trop sur le système dogmaticjue et singulier qui fait l'armature de son œuvre, je l'aie involontairement desservi. Alors, qu'on le lise en néyligeant le système et en ffoûtant l'art seulement, un art délicieux d'invention, d'adresse et de nouveauté, un art sans cesse ingénieux et qui prodigue ses trouvailles, un art où les repentirs même ont la pureté des lignes décisives, un art spontané à la fois et savant, un art qui abuse de ses prestiges et qui est donc prestigieux. Mais il fallait aussi qu'on pût distinguer la pleine signification de cette œuvre et, dans cet art, une idéologie : car l'œuvre de M. André Suarès mérite la double couronne; elle a cette double beauté.

Il est possible, d'autre part, que M. André Suarès donne lui-même une importance exagérée au système de sa pensée. Je ne l'affirme pas. Dégagée de l'appareil qui la contraint, cette littérature ne fleurit-elle pas mieux?... Gaërdal affiche la haine des doctrines; et il écrit : (i L'homme de génie n'a pas de doctrines. >» Mais il ajoute : « Elles varient avec ses propres efforts à vivre; car on ne vit point, à moins de renouveler continuellement sa vie. " Et c'est encore une doctrine, je le disais. Gaërdal, qui réprouve les doctrines, s'échappe rarement de ses doctrines, moins changeantes qu'il ne le croit.

Ce sont les doctrines de la conquête. Or, j'annonçais : après la conquête, le règne. Il me semble qu'au point où est arrivée l'œuvre de cet écrivain, nous assistons à l'accomplissement de la conquête et, pour ainsi parler, aux préludes du règne. On voudrait, à présent, que la polémique aboutit à la sérénité. Gaërdal avait à écarter, fût-ce par la violence, les barbares. Ne les a-t-iL pas écartés? S'il continue de les maltraiter, les dédaigne-

t-il suffisamment? Il les dédai^jne; et il s'apaise. Son dernier livre, l'adorable Cressida^ témoigne d'un esprit qui, après tant de combats, sait profiter de la victoire. Cressida et Troïlus, et puis Hélène qui a vieilli, Ménélas qui s'est conservé, Andromaque embellie de sa tristesse, et Diomède si fougueux, et le raisonnable Ulysse, Pandarus qui, de sa tour, répand des vérités premières et, descendu de sa tour, débite des sornettes, à l'occasion scandaleuses, et l'ombre de Paris élégante et vaniteuse, et Polyxène au tombeau, et Gressidès vont et viennent dans ce poème, allégories amusantes du désir, de l'amour et de la mort, et de la frivolité, petite mort perpétuelle. Leur querelle est un badinage trempé de larmes. Et Cressida, tout en pleurant, comme elle rit! tout en souriant, comme elle pleure! Dans son bavardage de coquetterie, passent de telles phrases : « La nuit est la cendre bleue d'un jour qui s'est consumé de tendresse; » de telles phrases, qui sont les plus fines conquêtes de Caërdal et ses promesses magnifiques.

1" novembre 1913.

Renée Néré, cette héroïne de Mme Colette Willy, dans la Vagabonde et l'Entrave, je l'appelle ainsi, la nouvelle Marianne, en souvenir de la charmante fille dont Marivaux a raconté les aventures. Ce n'est pas la dénigrer. Le roman de Marivaux, un peu lent, peutêtre un peu long, n'est-il pas un chef-d'œuvre? Les deux romans de Mme Colette Willy, la Vagabonde et, suite de « la Vagabonder, t Entrave, en dépit de quelques défauts, les uns gracieux, les autres non, j'hésite à n'en pas dire autant.

Il y a de l'analogie et, malgré les apparences, beaucoup d'analogie entre Marianne et Renée. Les différences, on les devine. On les verra mieux, si l'on distingue aussi les ressemblances : et l'on apercevra certains caractères tout récents — plusieurs, à mon avis, très dangereux — de notre littérature.

Marianne était une petite enfant. Sur la route de Bordeaux, avec un gentilhomme et une jeune dame, un laquais et une femme de chambre, elle voyageait en carrosse. Des voleurs survinrent; ils tuèrent tout le monde, excepté ^Marianne. Marianne fut recueillie par de bonnes gens. On ne sut pas et elle ne sut pas qui elle était, noble ou roturière, bâtarde ou légitime. Et la voici jetée dans le hasard. Renée, autre accident, a fait un mauvais mariage. Elle a quitté son mari, elle a divorcé. Et la voici jetée dans le hasard, elle aussi. Marianne, quand nous la connaissons, a une quinzaine

d'années. Il lui manque (elle n'en souffre pas) l'expérience conjugale dont lleuée est pourvue. Mais, innocente, elle n'est pas niaise. Quand M. de Glimal est trop bon pour elle et vante les cheveux qu'elle a, « du plus clair châtain " , les touche, les caresse, elle remarque dans les yeux du bonhomme « quelque chose de si ardent » qu'elle se dit : " Il se pourrait bien faire que cet homme-là m'aimât comme un amant aime une maîtresse. » Petite fille avertie!... C'est que, dans son village, elle a vu des amants; elle a entendu parler d'amour; elle a lu, à la dérobée, des romans; ajoutez «1 les leçons que la nature nous donne » : les regards de IM. de Climal lui parurent " d'une espèce suspecte ». I\I. de Climal sera éconduit. Marianne, en sanglotant, s'écriera : <( Vous savez que je sors d'entre les mains d'une fille vertueuse qui ne m'a pas élevée pour entendre de pareils discours; et je ne sais pas comment un homme comme vous est capable de me les tenir, sous prétexte que je suis pauvre. » Quitte à n'être pas un homme comme lui, le vieux libertin ne craint pas d'insister. Marianne, qui a les yeux baissés et mouillés de larmes, l'écoute cependant. Elle aura, pour le chasser, toute son énergie, dés qu'elle sentira que M. de Climal la compromet auprès d'un aimable garçon, jeune et dont elle est éprise. Alors, elle rend à M. de Climal l'argent et les robes, cadeaux qui désormais l'offensent; ou bien veut-il qu'elle jette par la fenêtre argent et robes?... « Je détacliais mes épingles et je me décoiffais, parce que la cornette que je portais venait de lui, de façon qu'en un moment elle fut ôtée, que je restai nu-tête avec ces beaux cheveux dont je vous ai parlé et qui me descendaient jusqu'à la ceinture. J'étais dans un transport étourdi qui ne ménageait rien; j'élevais ma voix, j'étais échevelée, et le tout ensemble jetait dans cette scène un fracas, une indécence qui alarmait M. de Climal et qui aurait pu dégénérer en avanie pour lui... » Renée Néré danse dans un caféconcert. Soudain, l'on frappe à la porte de la loge où

elle s'habille. Paraît un inconnu, grand, sec et noir, <iui salue et débite une phrase de trop vive admiration. «Je ne dis rien à cet imbécile. Moite, essoufflée encore, la robe demi-ouverte, j'essuie mes mains en le regardant avec une férocité si visible que sa belle phrase meurt, coupée. Faut-il le gifler? marquer sur ses deux joues mes doigts encoi'e humides d'eau carminée? Fautil élever la voix et jeter à cette figure anguleuse, toute en os, barrée d^une moustache noire, les mots que j'ai appris dans les coulisses et dans la rue?... » Comme M. de Glimal auprès de Marianne, 1' « envahisseur » de Renée insiste. Alors : « Vous allez filer tout de suite! J'ai fait preuve d'une longanimité incompréhensible et je riscjue une bronchite en n'enlevant pas cette robe où j ai eu chaud comme trois déménageurs! » A l'idée que la danseuse ôtera sa robe, l'envahisseur reprend « sa figure sombre et triste »; et nous supposerons qu'il a les « yeux ardents » de M. de Climal.

Violentes l'une et l'autre, les deux scènes sont analojfues. Seulement, les mots qu'on apprend dans les coulisses, Mcirianne ne les connaît pas; les mots qu'on apprend dans la rue, elle ne les dit pas et n'a point envie de les dire. La lingère chez qui, au lieu d'être sur les planches, elle travaille en dit quelques-uns : «Ah! ah! — elle est furieuse contre M. de Climal; — vous retirer de chez moi pour vous mettre en chambre avec quelque canaille? Ah ! pardi, celle-là est bonne! Vovez-vous ce vieux fou, ce vieux pénard avec sa mine d'apôtre!... » Ainsi parle la lingère, non Marianne. Renée Néré est plus hardie que la lingère. Il n'y a guère de mots qu'elle refuse. Ceux qu'elle néglige, ses camarades du café-concert sont là pour les dire, et aussi les élégantes personnes qu'elle rencontre à Paris ou bien sur la Côte d'azur. Terrible vocabulaire! Quand Renée elle-même redoute une de ses « crises de grossièreté », l'on frémit. Elle demande : « Quel ancêtre mal embouché aboie en moi avec cette virulence, non seulement verbale, mais sentimentale?... » Un ancêtre

qui, d'ailleurs, n'est point suranné : il a pris le ton du jour, et le plus mauvais ton du jour, avec un soin d'artiste curieux, un peu maniaque. Eh bien! j'aime mieux les gros mots que les néologismes; pourtant, je ne les aime pas. Et j'accorde que, la plupart du temps, Mme Colette Willy réussit, en argot, des phrases très pittoresques et assez amusantes. Mais, parfois, elle abuse de la permission. C'est, ù mon gré, beaucoup trop de grossièreté. Une sorte de gaminerie la rend moins désobligeante, puis l'adresse de l'écrivain l'orne d'une grâce comique ; c'est tout de même plus de grossièreté qu'il n'en fallait. Virulence verbale et sentiment taie : oui! Les situations, dans la Vie de Marianne, sont (ne l'a-t-on pas vu?) scabreuses. Le dialogue de Marianne et du vieux libertin n'est pas un épisode pour la Bibliothèque rose. Marianne en signalait l'indécence. Mais l'auteur, qui s'adresse à la bonne compagnie, veille à ne la point offenser : les rudesses de la parole et du geste, il les a finement adoucies. Je crois que, de nos jours, la bonne compagnie est un peu éparpillée : ce n'est pas toujours la faute des écrivains, s'ils ne savent où la trouver. En outre, elle supporte volontiers ce qui l'aurait choquée jadis ; elle a pris un langage très vif et de quelque effronterie. Au surplus, Marivaux, qui pare de mots honnêtes les pensées les moins chastes, n'évite pas toute hypocrisie.

Cette hypocrisie, c'est l'art, en somme. C'est l'art d'autrefois. L'art consistait à » imiter », — non pas à copier, — le « serpent » et le « monstre odieux». Il fallait, dans l'imitation, faire entrer le plus de réalité possible ; non pas une réalité toute nue : une réalité bien habillée, de'giiisée, que le lecteur se plaisait à reconnaître sous le déguisement. Telle est, si je ne me trompe, la volonté de nos poètes classiques et encore la volonté de nos écrivains à l'époque de Marivaux. Depuis lors, on a cherché la réalité avec un zèle de plus en plus entreprenant. On l'a aimée, ma foi, comme le vieux libertin Marianne, très satisfait de ce

qu'elle se décoiffe et laisse pendre ses cheveux; on l'a aimée, comme renvahisseur Renée INéré, très aguiché de sa robe « demi-ouverte ", disons ouverte. On a aimé la réalité pour elle-même, toute nue; on lui a ôté son déguisement, Fart d'autrefois.

La nouvelle Marianne n'est pas hypocrite. Je ne sais si, auprès d'elle, Marianne de Marivaux ne semble pas un peu perverse. La nouvelle Marianne serait plutôt cynique : elle l'est. Pour préférer l'une ou l'autre, il faut choisir entre quelque cynisme ou quelque perversité.

Marianne, de Marivaux, un bon prêtre la élevée. Mais elle n'a pas beaucoup de sentiments religieux. Du moins, les sentiments religieux ne sont pas ce qui l'empêche de tourner mal. Si elle croit en Dieu, parce quelle ne pense guère à n'y pas croire, elle n'est pas une âme que les préceptes chrétiens sauvegardent et conduisent. Renée rv'éré, je ne sais pas si elle croit en Dieu. Songeant à qui l'aima sans être payé de retour, elle écrit : « Tu ne sauras plus rien de moi jusqu'au jour où mes pas s'arrêteront et où s'envolera de moi une dernière petite ombre, qui sait où?... » Elle croit au hasard, qu'elle appelle son maître et son ami; elle a, pour le hasard, une étrange crédulité : c'est presque de la foi, se dit-elle, et elle ajoute : " Vraiment, le jour où mon maître le hasard porterait en mon cœur un autre nom, je ferais une excellente catholique. » Elle n'en est pas là, dans la Vagabonde ou l'Entrave. Elle s'en aperçoit et, semble-t-il, avec un frisson de regret. C'est tout ce que je vois de religieux en elle; et c'est, à présent, peu de chose : un frisson passe vite. En fait de religion véritable, c'est tout; ce n'est presque rien. Mais, comme une religion, il y a en elle le souvenir de son enfance, cher souvenir, si précieux qu'à peine, dans sa vie indigne de lui, l'ose-t-elle éveiller : elle a peur de le profaner. Il s'éveille tout seul. L'enfance à la campagne, dans les jardins et dans les champs, parmi

les calmes et lents travaux, sous la lumière naturelle, dur contraste avec la ville et ses folies!

Aujourd'hui, l'amant parti, Renée Néré est à rc{;arder la rue, par la fenêtre de sa chambre, dès l'aube. Une fièvre la tourmente, une déception de la volupté, un amour ému de rancune. Elle regfarde : <i Le ciel et le pavé mirent l'un dans l'autre une blancheur passagfère, avant le lever rouge du soleil ; c'est ce candide moment que les jardiniers de mon pays, soucieux de cueillir des fruits fermes et froids, nommaient l'heure des fraises... » Elle rêve autour de ces mots et autour du passé qu'ils évoquent dans sa mémoire : c'est un rêve meilleur et plus sain que l'amertume sensuelle. Pendant ses tournées de danseuse, en province, elle s'échappe et, dans les environs des villes, se promène afin de respirer « l'odeur du gazon, de la terre remuée ", odeur forte et douce. Un clair de lune « qui se mire aux buis et aux lauriers luisants " la divertit de toutes les concupiscences. Sur la route qui va de Monte-Carlo à Nice, une bruyante compagnie ne la détourne pas de goûter le beau soir qui tombe et de frémira la rapidité de ces minutes qui sont le splendide symbole de toute brièveté. Elle aime la nature et, plus que la nature, la campagne. C'est pour elle un sentiment tutélaire, si dans sa pensée la campagne et l'enfance honnête sont réunies. Durant tout le roman de la Vagabonde, elle évite de succomber aux plus viles tentations ; elle ne se dégrade pas. On la sent préservée : le souvenir de son enfance, comme une vague religion, la préserve. Marianne qui, en fin de compte, demeure plus intacte, c'est aussi, en quelque manière, son enfance qui la préserve : plus encore que son enfance, sa naissance. Elle est une fille de qualité. D'abord, on l'ignorait. On l'apprend; et 1 auteur désire qu'alors on ne soit pas surpris d'avoir vu Marianne si sage. Renée, à qui le sort n'a point ménagé de ces aubaines quasi merveilleuses, Renée plus vraie et aussi plus touchante ! Mais, enfance paysanne ou illustre nais-

sance, Renée et Marianne sont deux petites chattes <|ui ont le souci de la propreté. Marianne réussit encore mieux, et parfaitement bien, à se jjarder intacte : c'est qu'elle a plus de chance et moins de difficultés. Dans la Vayaboiu/e, Renée montre une délicieuse habileté, pour se tirer des occasions périlleuses. La débauche qui l'entoure ne la touche pas. J'ai vu, dans les klianis de Grèce et dans l'ordure où se vautraient gens et animaux, les roulicrs et les porcs, de petites chattes si blanches, que leurs robes immaculées étaient, parmi la boue et l'ignominie, un paradoxe d'élégance : telle m'apparait Renée dans la fange de la Vagabonde. U^lle a de fines précautions, pareilles à des coquetteries. Elle accomplit des miracles de vertu. Les prouesses de son dédain sont ravissantes. Elle a une excellente opinion d'elle-même; et son orgueil la défend : un orgueil joli. Elle ne fait pas la mijaurée. Elle est contente de ses victoires; et elle ne les proclame pas La Vie de Marianne et la Vagabonde : deux études et analyses de la pudeur féminine. Seulement, l'auteur de la Vagabonde^ étudiant et analysant les manèges de la pudeur, n'a pas toujours évité l'impudeur de l'écrivain réaliste.

La pudeur de Marianne et celle de Renée ont cette analogie encore : elles ne dépendent pas d'une morale. Marianne est bien détachée de son catéchisme et Renée, plus évidemment, détachée de toutes les doctrines. Ainsi, la pudeur serait une spontanéité absolue, un instinct délicat. Ce n'est pas ce que Marivaux et 3Ime Colette Willy ont voulu démontrer; la Vie de Manamie et la Vagabonde ou l'Entrave ne sont pas destinées à une démonstration. Mais, comme il y a, dans ces romans, beaucoup de vérité, l'on est, en les lisant, mené à conclure, de même qu'en examinant la vie réelle. Et c'est un bon signe. D'ailleurs ici, la Vagabonde et l'Eîitrave l'emportent sur la Vie de Marianne. Le subtil Marivaux abonde en remarques ingénieuses, pénétrantes, malignes; je ne crois pas que ces diverses remarques se réunissent et forment une vivante unité.

L'on dirait un peu de maximes qu'un moraliste aurait assemblées et illustrées d'exemples persuasifs. Chacune des maximes nous séduit par son exquise justesse; et, ce qui manque, c'est une philosophie. Or, si l'auteur de la Vagabonde et l'Entrave n'a pas eu l'ambition de formuler une thèse, une philosophie résulte de ces deux romans : peu importe que l'auteur ne l'ait point cherchée.

Renée ]\éré,je l'indiquais, a une âme toute dévastée. Elle ne possède plus ses croyances : ce qu'on nomme les préjugés, elle le sacrifie. Elle avait une existence régulière. Il lui a semblé que cette existence était pleine de mensonges, de duperie et de vilenie. Elle s'en est évadée. Où va-t-elle?Au hasard. Elle n'a pas de fortune. Elle doit gagner son pain de chaque jour. Que faire? Et c est ainsi qu'elle entre au café-concert, comm(^ danseuse. Il y a, dans ce choix, de la désinvolture et du défi. Que deviendra-t-elle? Ce qu'elle deviendra dépend du hasard et d'elle-même, non du hasard uniquement, plutôt de la façon qu'elle aura de traiter le hasard, de l'accepter ou de le refuser, de réagir conti*e lui. Elle dit : "Je n'ai plus foi qu'en lui (le hasard), — et en moi. En lui surtout, qui me repêche lorsque je sombre et me saisit, et me secoue, à la manière d'un chien sauveteur dont la dent, chaque fois, perce un peu ma peau... Si bien que je n'attends plus, à chaque désespoir, ma fin, mais bien l'aventure, le petit miracle banal qui renoue, chaînon étincelant, le collier de mes jours. » Elle se trompe : ce n'est pas le hasard qui la sauve; c'est elle qui, à maintes reprises, se sauve du hasard. Tout le roman, les deux romans, c'est l'histoire de ses initiatives, plus ou moins énergiques, souvent découragées, tremblantes.

Elle n'a pas eu un autre projet que de vivre; et, puisque les disciplines l'ont offensée, elle vivra sans discipline. Ou, du moins, elle se le figure. Le paradoxe de son engagement au café-concert, c'est un caprice de liberté, caprice impertinent et qui lui prouve mieux à

elle-même sa liberté. Voilà tout ce qu'elle a fait d'abord ; et ce fut toute son intention. Mais elle aurait aoi de cette manière, notons-le, si elle avait résolu d'instituer une expérience de psycholo^fie et de morale, si elle s'était demandé, comme un philosophe : que devient un être qui, n'ayant plus ni croyances, ni préjufjés, ni famille, s'abandonne à ses velléités et au hasard? La Vaijabonde et CEntrave ne posent pas dogmatiquement ce problème, et cependant le posent, le supposent et y répondent. Aussi disais-je que ces deux romans contiennent une philosophie. Or, il n'est pas de problème plus grave, à une époque où, même si l'on ne suit pas les pessimistes jusqu'au bout de leur chagrin, l'on observe que les liens de la famille se défont, que les préjugés se détraquent et les croyances subissent de fortes tri])ulations. Il v a du nihilisme dans les âmes. Où conduira les âmes ce nihilisme? L'âme de Renée est toute nihiliste : regardons-la; son aventure est un emblème.

Faute d'un évangile. Renée a ce dernier recours : sa raison. C'est, en effet, ce que disent les plus libres penseurs. Ils nous la baillent belle. La raison, des principes établis, déduit les conséquences : elle ne fournit pas les principes. Et la raison, pour Renée sans principes, est un instrument dont elle n'aura point l'usage. Que reste-t-il à Renée? Ses instincts. La pudeur est l'un d'eux. Elle n'est que l'un d'eux; et d'autres instincts seront, avec la pudeur, en vive concurrence. S'il y a des instincts divers, et rivaux, et de qualité inégale, les uns tout cliauds d'animalité, les autres tout frémissants de spiritualité, leur lutte sera de nature morale. La préférence que Renée accordera tantôt à l'un, tantôt à l'autre, témoignera de sa maîtrise morale ou de sa défaillance. Le soir, dans sa loge, avant son entrée en scène, déjà maquillée, elle voit au miroir son visage, comme celui d'une étrangère aux yeux profonds, les paupières frottées d'une pâte violette. L'étrangère a <i des pommettes de la même couleur que les phlox des

jardins et des lèvres d'un roufje noir, brillantes et vernies » . L'étran{|ère la rej^arde et va lui parler, va lui dire : « Est-ce toi qui es là?... Là, toute seule, dans cette cage aux murs blancs que des mains oisives, impatientes, prisonnières, ont écorchés d'initiales entrelacées, brodés de figures indécentes et naïves? Sur ces murs de plâtre, des ongles rougis, comme les tiens, ont écrit l'appel inconscient des abandonnés... Derrière toi, une main féminine a gravé : Marie... et la fin du nom s'élance en parafe ardent, qui monte comme un cri... Est-ce toi qui es là, toute seule, sous ce plafond bourdonnant que les pieds des danseurs émeuvent comme le plancher d'un moulin actif?... Pourquoi es-tu là, toute seule? et pourquoi pas ailleurs?... d Ainsi parle à Renée une étrangère qui est Renée ou bien, en définitive, qui est sa conscience. Et autant dire qu'à tout le nihilisme de l'âme a survécu la conscience. Une conscience ellemême langoureuse et mélancolique : elle ne vous adresse pas de reproches; elle vous invite à n'être pas gaie.

Cette conscience, comme la pudeur de Marianne ou de Renée, est un instinct, naturel en quelque mesure; et puis elle est le reste d'un passé : bonne naissance de Marianne ou bonne enfance de Renée. Elle n'est plus qu'un instinct, qu'une velléité parmi d'autres. Et Renée, qui a éconduit toutes les idées directrices, vit de par ses velléités. Elle les examine; elle leur est Ijien attentive; elle connaît leur détail. Mais, quand elle se décide en faveur de l'une d'elles, ne croyons pas qu'elle ait cédé à des arguments d'une autre sorte : elle a laissé à ses velléités leur liberté élémentaire. Dans la Vaijabonde, aux derniers chapitres, elle prend le parti de rompre une amitié qui était un peu des fiançailles, voire assez urgentes. Cela modifie toute sa destinée. Elle ne réiléchit point aux inconvénients et avantages de l'alternative. Elle est en wagon, revenant à Paris; elle rêve, et très vaguement. Le rêve aboutira, elle ne sait comment. Et, si on lui demandait pourquoi elle a

préféré ceci ou cela, elle ne le saurait pas : ceci ou cela s'est préféré en elle. Dans la suite de la Vagabonde, C Entrave, elle était sur le point de rentrer chez elle, tout droit, quittant Genève. Elle accepte d'aller à Lausanne; puis elle accepte de faire une promenade en bateau, une promonade qui, une fois encore, modifiera sa destinée. " J'iiésitc, puis j'accepte, non que j'aie envie d'une promenade en bateau. Mais, depuis mon arrivée à Ouchv, ma journée est gâtée par un malaise de ratage, de maldonne, de faux départ, un malaise qu'on pourrait encore dissiper, en se dépêchant beaucoup, par exemple, et je ne sais par quel moven. Je ne sais pas non plus ce que je suis venue chercher ici, mais je sais fort bien que je ne l'ai pas eu, et qu'il s'en faut peut-être d'un instant, d'un mot, d'un court repos sur l'eau lisse, que je parte rassérénée. » Dans le récit qu'elle fait de ses aventures, elle omet pres(jue toujours les événements; ou elle les mentionne très vite. Les événements comptent très peu ; ce n'est pas eux qui mènent l'histoire : et l'histoire s'accomplit dans la pénombre de la rêveuse pensée.

Il y a deux sortes de psychologie : celle des idées claires et distinctes, et puis celle des petites perceptions. Il y a la psychologie de la raison et celle des velléités ou de l'instinct. Nous ne sommes pas tout uniment raison; et les psychologues des idées claires et distinctes négligent quelquefois le principal. Mais il ne s'agit pas seulement des systèmes psychologiques : il s'agit de la vie morale. La prépondérance accordée aux petites perceptions, que d'autres appellent subconscience, est le signe d'une transformation mentale très singulière. Si l'on s'en rapporte aux velléités et à l'instinct, si Ton se livre, corps et âme, à la subconscience, n'est-ce pas qu'on a renoncé aux principes clairs et distincts et qu'on échappe au net gouvernement de la raison? La psychologie de ta Va(jabonde et C Entrave caractérise à merveille l'héroïne de Mme Colette Willy, sa détresse morale. Or, la psychologie des petites per-

ceptions, avec sa minutie, avec son exti'ême ténuité, avec sa finesse précieuse et avec son incertitude, n'estce pas un peu, — sous une forme nouvelle et due en partie à des philosophies récentes, — n'est-ce pas uu peu l'ancien marivaudage? Non le marivaudage des mots, celui des sentiments. Au temps de Marivaux, la psychologie cartésienne a commencé de se défaire; et l'on essaye d'une autre psychologie, moins évidente et qui mène à la psychologie des petites perceptions ou de la subconscience. Il y a, entre Marianne et Renée, cette analogie encore.

Les velléités suffisent-elles à ordonner une vie morale? Voilà le problème auquel sont, comme involontairement, consacrées la Vacjahonde et CEntr-ave. Oui, semble répondre la Vagabonde. Renée a esquivé les tentations l'edoutables et sauvegardé sa chaste solitude. Mais la l'éponse de f Entrave est : non. Renée a cessé d'être cette vagabonde si fière. Elle songe : « Etre libre!... Je parle tout haut, pour que ce beau mot décoloré reprenne sa vie, son vol, son vert reflet d'aile sauvage et de forêt... En vain!... » Elle est tombée ou retombée dans le servage de l'amour. Un bel amour? Non pas. Un amour qui a paru beau un instant, grâce à la ferveur première; et puis le plus malheureux des amours. L'amoureux, quelque temps, abandonne Renée. Il revient à elle; pourquoi? Et elle ne se dégage pas; pourquoi?... « Que nous revivions ensemble, depuis deux mois, c'est un miracle devant lequel je m'incline, comme on doit devant un prodige, sans chercher d'explication. On m'avait donné, quand j'étais enfant, une rainette qui était bleue, au lieu d'être verte, et lorsque je demandais : — Pourquoi est-elle bleue? — On ne sait pas, me répondait-on. C'est un prodige... " Elle dit : " L'amour, qui seul nous rassemble... » et elle veut dire que cet amour est peu de chose. L'amant désenchanté affirme, et brutal, que ce n'est que du désir... « Sans force pour mentir, je me mis dans ses bi-as, et je fermai les yeux pour qu'il

ne vît pas que c'était mon âme que je lui donnais. » Est-il une pensée plus triste et des mots plus joliment tristes pour la rendre? Au problème que j'indiquais, Mme Colette Willy ne formule pas la réponse; mais la réponse est dans la tristesse infinie de ses deux romans et dans la tristesse qui, de page en page, grandit comme une ombre jusqu'au désespoir de la fin, jusqu'à un désespoir tel qu'il n'y a plus de mots pour lui : après les dernières lignes, le silence continue les paroles du désespoir.

Il n'est pas de littérature sans poésie. La tristesse, qui donne à ces deux romans leur signification, leur donne aussi leur poésie. Il le fallait, pour ennoblir le réalisme très gaillard de maints passages, les propos de maints personnages qui pratiquent l'argot des coulisses et de la rue, la vulgarité voulue ou consentie de ces peintures. L'auteur ne se proposait pas avant tout de décrire un monde particulier. L'école réaliste avait de ces ambitions quasi scientifiques : les romanciers se partageaient une époque, à la manière des savants qui ont une spécialité chacun dans l'univers des phénomènes. L'auteur de la Vagabonde et l'Entrave n'a pas cru que le monde du café-concert, acrobates, clowns, mimes, étoiles et leur clientèle eût « objectivement '» un grand charme et un vif intérêt. Tout cela est le décor où s'attriste Renée. Peut-être la tristesse de Renée avait-elle besoin de ce morne entourage; en tout cas, la tristesse de Renée consacre la laideur qui l'environne. Elle tempère de ses nuances délicates les couleurs crues d'un vilain paysage. Elle met une âme dans une cohue d'appétits. Quand on est un peu las déjà d'avoir suivi cette horde surexcitée, l'on arrive à des reposoirs que la tristesse de Renée a préparés de place en place : autant de phrases qui sont les étapes de la pensée et du chagrin. Un dimanche matin. Renée, qui ce jour-là dansera deux fois l'Emprise, après-midi et soir, se promène au Bois de Boulogne; la course qui,

7i LES IDEKS ET LES HOMMES

au départ, l'amuse, la fatigue bientôt : « En vérité, qu'y a-t-il de clianyé en moi depuis ma vingtième année?... La fatigue, aujourd'hui, commence à me devenir amère et comparable à une tristesse du corps. . . » Elle a cherché sa liberté; elle l'a cherchée dans le vagabondage même. Puis elle n'a que faire d'être libre. On lui dit : (1 Quitte ce métier, reviens parmi tes égaux! » Elle répond : « Je n'ai pas d'égaux, je n'ai que des compagnons de route... » Quand elle a bien souffert de tous les affronts que sa destinée lui inflige et de toute l'inutilité des jours qui passent n'apportant rien, elle écrit : u II y a des jours, — moi qui me regarde vieillir avec une terreur résignée, — des jours où la vieillesse m'apparait comme une récompense... " Elle voit une fille absurde et qui, de sa voix éclatante, fait beaucoup de bruit. . Elle se demande : « Est-elle gaie? Les hommes assurent que oui, et moi je trouve que non... La gaité, ce n'est pas une agitation où mancjue la sécurité, ce n'est pas un bavardage, ni l'appétit de tout ce qui enivre. La gaité, c'est quelque chose de plus calme, il me semble, de plus sain et de plus grave... » Et ne va-t-elle pas dire que la gaité est quelque chose de plus triste?... Il lui a semblé qu'elle était curieuse de liberté; mais elle était désireuse d'amour. Puis elle écrit : « Quelque chose a passé entre nous : l'amour, ou seulement l'ombre longue qui marche en avant de lui?... Déjà tu as cessé de mètre lumineux et vide. J'ai mesuré tout le danger, le jour où j'ai commencé de mépriser ce que tu me donnais : un joyeux et facile plaisir qui me laissait ingrate et légère, un plaisir un peu féroce, comme la faim ou la soif, innocent comme elles. Un jour, je me suis mise à penser à tout ce que tu ne me donnais pas : j'entrais dans l'ombre froide qui chemine devant l'amour, n Trompée enfin par tous les plaisirs, elle a trouvé son refuge dans la douleur.

Quelle souplesse du talent! Les phrases, qui parfois ont la sécheresse du petit fait qu'elles notent, ou la rapidité d'un geste impertinent, ou le papillotement des

lumières folles, ou le dolianchement de la danseuse exaltée, savent aussi s'allonjjer comme cette ombre qui chemine devant l'amour, se colorer de crépuscule et répandre les musiques de la mélancolie. Mais la souplesse du talent n'est pas, en notre temps, la qualité la plus rare. Beaucoup plus rares, la justesse, la simple franchise de l'expression, l'art d'employer peu de mots et de remplacer la profusion par l'exactitude. C'est l'art de Mme Colette Willy. Je lui reproche seulement les gros mots; et je les préfère, disais-je, à des néologismes : car nous veillons à la littérature, premièrement; mais, parmi les gros mots, il y a une terrible foison de néologismes. Mme Colette Willy écrit fort bien. Pourquoi dit-elle : " dîner eti tête à tête " avec Brague (ou Hamond)? Marivaux, dans la Vie de Marianne^ écrit : « M. de Climal, tête à tête avec moi, ne ressemblait pas à M. de Climal parlant aux autres... » C'est IMarivaux qui a raison. Et Mme Colette Willy : « Un autre souci que celui, âpre, fortifiant, naturel, d'assurer moi-même ma subsistance. » Cette habitude d'ajouter des adjectifs (ou des participes) aupronom démonstratif celui a commencé, je crois, vers la fin du dix-huitième siècle : et elle n'est pas bonne. Mon pédantisme n'a guère de telles peccadilles à relever dans la Vagabonde et l'Entrave; mon pédantisme est content.

Et ce style, qui a le mérite de la sûreté, ce style très moderne, un peu trop moderne parfois, et très conforme cependant au meilleur usage de la langue, a des prestiges. Des trouvailles, à chaque instant, varient le tour de la pensée; une perpétuelle fantaisie vous mène à son gré, vous divertit en chemin. Les objets sont décrits avec une surprenante prestesse : les objets euxmêmes, et l'impression de qui les regarde, le sentiment furtif. Renée est seule, dans une gare, la nuit — « La demie d'une heure sonne très loin. Le train qui doit me ramènera Paris ne passera que dans cinquante minutes... On n'a pas allumé pour moi toute seule les

globes électri(jues du quai... Un timbre fêlé (jrelotte timidement dans Tombre, comme suspendu au cou d'un cl)ien transi... » Le petit jour, vu de la fenêtre, sur les fortifications : " La nuit se retire... Le ciel prend la couleur d'un champ de lin bleu... Un chat mince, sur le banc le plus proche, goûte la paix de ce frais moment et m'ignore. Parfois il lève la tête et regarde le ciel, avec une poétique et vide gravité que ne troublent ni l'affût, ni la peur. Tous deux, nous attendons la naissance du jour. » Choisir, avec tant de goût, dans la réalité, les détails qui ont l'air d'être là comme les symboles d'un paysage tout animé de rêverie, quel art délicieux !

Au bord d'un lac, Renée, plus triste que jamais, voit les mouettes tournoyer. Elle n'a, dit-elle, envie de rien, que de toucher ces bêtes, vivantes et chaudes sous leur plume. Les mouettes volent. Mais Renée comble son désir, quand elle arrange les mots qui i-endent le gras et soyeux plumage des mouettes. C'est le plaisir de la littérature et sa diversion subtile, jeu et privilège des seuls véritables artistes.

1" décembre 19L3.

Sur les <( grands maîtres de la littérature russe ", Gogol, Tourguénef et Tolstoï, puis sur Bernard Palissy, et sur Victor Hugo, M. Ernest Dupuy a publié de très remarquables études, très attentives, méthodi- ((ues et justes. Vigny l'a tenté. Il a consacré au poète à^Eloa trois volumes, dont le dernier vient de paraître et qui sont, dans la critique, son chef-d'œuvre. Le poète d'Eloa, il ne l'a point abordé directement et comme, par exemple, Victor Hugo : il l'a lentement approché, avec mille précautions. Sentant ce grand silencieux et dédaigneux plus secret et plus retiré que personne et plus difficile peut-être, il a eu soin de n'être pas familier, mais de le gagner plutôt que de le surprendre. Il l'a examiné de loin et il s'est, pour ainsi dire, fait mener à lui par les amis qui l'ont connu intimement : le premier tome raconte « les amitiés » d'Alfred de Vigny. Le second tome apprécie " le rôle littéraire » , l'influence d'Alfred de Vigny et complète le cadre du portrait. Et voici Alfred de Vigny, le véritable portrait du poète et l'âme de son œuvre.

Par bonheur, il n'est pas indispensable qu'une vivante analogie unisse un critique et les écrivains qu'il juge ou commente. La diversité des écrivains aurait bientôt déchiré le critique. Une fine complaisance de l'esprit suffit à l'empêcher de méconnaître les pensées qui ne sont pas spontanément les siennes. Mais il y a aussi de ces rencontres : le poète et le critique ont des

ressemblances grâce auxquelles le critique entendra le poète mieux que par un effort zélé ; il l'entendra comme une autre voix, plus haute encore, de son rêve. L'une de ces rencontres : celle d'Alfred de Vifjny et de M. Ernest Dupuy, celle de l'auteur des Destinées et de l'auteur des l'ar(jiies.

On ne sait point assez que IM. Ernest Dupuy est un de nos plus grands poètes. D'autres ont fait plus de bruit; il n'en faisait pas du tout : et la triviale renommée écoute le bruit plus que le chant. D'autres inventaient, avec plus d'entrain, de fantaisie heureuse ou d'impertinence habile, des rythmes, des musiques dont la nouveauté surprenait et parfois enchantait un auditoire prime-sautier. La nouveauté est séduisante, aguichante même, aux premières minutes. Elle se fane; et, quand elle a perdu sa fragile fraîcheur, elle n'est plus rien, que démodée à faire pitié. L'avenir, mieux garanti que nous contre ses duperies, changera parmi nos contemporains l'ordre des valeurs. Je crois qu'il mettra au premier rang le poème des Parques. Il y a trente ans que ce poème fut écrit, llelisons-le : il n'a pas vieilli. Ou disons, plus dignement, quil a su vieillir bien : bref, il a pris son caractère durable et définitif de beauté. L'immense nuit qui s'entr'ouvre et qui révèle le groupe virginal des trois déesses, Clotho, Lachésis, Atropos, la première tenant le fardeau de la laine, flocons larges comme des nues, la deuxième brisant de l'écueil de ses doigts le flot sempiternel et séparant les bribes que la faux de diamant de la troisième coupe; la clameur confuse des hommes sur la terre et, de cette clameur, l'aède tirant des plaintes, deux lamentiitions. l'une qui invective contre la vie et l'autre qui maudit la mort; puis léchant de Glotho, lasse de son immobilité impassible; et puis le chant de Lachésis, lasse de certitude omnisciente; et puis le chant d'Atropos, lasse de son éternité qui désire la mort; enfin la promesse de l'anéantissement pour les hommes et pour les dieux et le cri qu'au nom de l'humanité, devant les dieux,

pousse l'ai'de, iziformc du projet final du destin : ([uel poème de TanpjOisse, de l'intelligence et de la nécessité! Aux tourments de l'amour, de l'ignorance et de la mort, les déesses répondent par le refus et du repos et de la science et de l'éternité. Le sujet du poème, c'est l'inévitable condition de toute vie; la péripétie en est le débat du temps et du néant; et la conclusion, le désespoir. La querelle de l'humanité mortelle et des immuables déesses, la réfutation du cliajjrin par l'ennui, la surenchère qu'ajoute à la douleur même l'allégorie du bonheur opposé, quel drame idéologique dans la plus poignante méditation de la réalité ! Les vers sont dignes d'un si beau thème; et j'en veux citer quelques-uns. Nous allons à Vigny, cependant : le poète des Parques nous v achemine.

L'aède chante la souffrance des hommes et, parmi les souffrances, le regret qui survit dans la mort du plaisir :

Puisque le temps s'abîme et qu'hier est défunt, Pourquoi conservc-t-il ce vague et doux parfum? Comment exLale-t-il ce regret d'amertume?

L'aède plaint la mort. Il l'a plus terriblement peinte que Villon, de l'agonie à la pourriture et du premier apaisement jusqu'à la multiplication des germes qui s'évertuent vers d'autres formes :

Tourbillonnerons-nous comme des grains de sable Et, traînant le fardeau d'un sort impérissable, Attendrons-nous la mort toute l'éternité?...

Le chant de Clotho, je voudrais le copier ici d'un bout à l'autre. Quelques vers auront-ils l'accent de sa détresse?

Homme, nous t'envions tes terreurs, tes blessures.

Quel fer vivifiant marquera ses morsures

Dans mes flancs de déesse ainsi que dans tes chairs?

Quelle agitation fertile en espérances

Initiant mon âme au bienfait des souffrances

Me rendra les répits qui succèdent plus chers?

Quelle torpeur morbide, envahissant mon être,

El mêlant à mes jours insipides son Hel,

Me donnera la joie humaine de renaître

Et d'aspirer la vie avec l'air pur du ciel?

Homme, prends le nectar; homme, prends l'ambroisie,

Mais aliandonne-moi ta faim que rassasie

La sauvage douceur d'une goutte de miel.

Et, pour un sentiment délicieux, ces vers charmants :

Hommes plus dieux que nous, vous seuls la connaissez...

(la volupté de s'oublier soi-même et d'aimer...)

Même, après la saison dos tendresses conquises, Vous savez vous créer des tristesses exquises Avec le souvenir de vos bonheurs passés.

Atropos, qui ne peut mourir, coupe les destinées humaines, chante la mort, la compare au sommeil :

Elle porte, elle aussi, le bouquet de pavots

Qui couche, en les frôlant, les corps les plus robustes...

Et Timpossibilité de mourir, où languissent les déesses, Atropos, avec envie et colère, la marque ainsi :

Nous déchirons nos doigts dans un débile effort

Aux clous de diamant des portes de la mort

Qui tournent sur leurs gonds aux caprices des hommes.

Les plus admirables images, et qui ne sont point posées auprès de l'idée, mais qui sont l'épanouissement de l'idée, son essence fleurie, images sombres ou claires, funèbres ou teintes des couleurs fugitives de la vie, se déroulent avec l'abondance variée de la vivante laine que Clotho répand. L'idée se développe ainsi d'un mouvement large et fort, que ne ralentissent pas les reprises d'élan, que ne fatigue pas la longueur de l'étape et qui va jusqu'à son terme sans défaillance. Le

souffle lyrique soutient et emporte lasplendide envolée des mots.

Noble poésie, celle qui n'est pas l'ornement de la pensée, mais la pensée elle-même; et celle à qui la pensée n'a pas eu de sacrifice à consentir; et celle qui, n'altérant pas la pensée, la consacre! La méditation que le poème des Parques anime ne serait pas plus rigoureuse et dialectique en prose simple et sous la forme de théorèmes consécutifs. Elle est, dans le poème, intacte; le sentiment l'échauffé et ne la modifie pas ; le rythme lui donne son allure et ne l'entrave pas ; les images rillumiaent et ne la voilent pas.

Au poème des Parques, M. Ernest Dupuy a joint, dans une édition récente, quelques autres poèmes, Pœstum, la Fuite de Jason et de Médce, Dans Ithaque et un Romande Chimène, joli et beau, ingénieux, qui montre les richesses brillantes de son talent.

Ce grand poète, dans la critique, sait changer de manière. Il demeure le même, pourtant. Si le lyrisme de ses poèmes était vague, abandonné au caprice et confié au hasard des aventures verbales, on aurait peine à concevoir que fussent l'œuvre d'un seul écrivain ces poèmes et la monographie patiente de Vigny. Mais il y a ici et là une pareille qualité, j'allais dire, une égale vertu de la réflexion scrupuleuse, un pareil don de l'analyse délicate et de la synthèse prompte, l'amour des idées et, à leur égard, cette vigilance, l'amour de la vérité.

M. Ernest Dupuy raconte la vie du poète d'Eloa. Il en a recherché tous les détails. Il ne les mentionne pas tous. Il utilise ceux qui expliquent les poèmes. Il s'est posé la question de savoir jusqu'où l'on doit aller dans cette enquête, aujourd'hui à la mode, et qui nous livre sinon toutes les journées et les nuits de l'écrivain célèbre, au moins tout le secret des tiroirs. Cette enquête, je ne la méprise pas, si je regrette que le plus souvent elle soit faite sans grâce polie et sans tact. Elle donne à l'histoire une étoffe excellente et elle nous ** ~

éparfjne de croire qu'au temps passé l'on a livré des batailles, sij;né des traités d'alliance ou de paix, et voilà tout. C'est le danger de l'histoire trop uniment militaire et diplomatique. Nous parvenons, à force d'investigjations méticuleuses et hardies, indiscrètes peut-être, à une connaissance autrement complexe, autrement significative et utile des i\{;es révolus et de nos pères qui, au surplus, nous ayant laissé leurs dettes et, avec un héritage, une hérédité, relèvent de notre jugement; et, s'ils nous dirigent encore, nous avons à les connaître. Mais enfin, de quoi s'agit-il, d'Iiistoire ou de critique littéraire? D'histoire : alors, l'idée est bonne, à mon gré, de choisir comme l'échantillon d'une sensibilité ancienne un personnage plus attrayant qu'un autre, un artiste ou un poète, aussi bien que l'apôtre ou le conquérant : et alors, il convient que lenquête ne néglige rien, car il n'est de vérité concrète aussi que complète. Si, d'autre part, il s'agit de critique littéraire, le danger serait d'accabler, d'étouffer l'œuvre sous la biographie. Nous risquons de ne plus songer aux poèmes qu'a écrits l'amant de la Dorval, si l'anecdote de cet amour a tous nos soins. Et la littérature est immolée à l'histoire. La littérature, un Sainte-Beuve ne la préfère pas à cette " histoire naturelle des esprits » qu'au jour le jour il composait; et un Taine l'emploie à l'illustration de ses doctrines philosophiques et historiques : maintenant, elle fournit des matériaux et des prétextes à la chronique scandaleuse du passé. M. Ernest Dupuy a très nettement vu cet inconvénient des procédés nouveaux. Il raconte (je le disais) la vie du poète d'E/oa; mais il en raconte seulement ce qui est le commentaire indispensable de l'œuvre. Il le fait avec beaucoup de justesse; et, pour écarter les commérages, plus d'une fois il a de l'impatience.

Ne pourrait-on supprimer, dans la critique littéraire, tout le commentaire biographique? Je me souviens de l'avoir souhaité. Il me semblait qu'une œ^uvre d'art

devait posséder sa vie propre, indépendante etsasi(^ni- Hcation, sa l^eauté absolue. Je la voulais détachée de ses origines continjjentes; et je la voulais orpheline. L'œuvre d'art achevée, ne faut-il pas qu'on enlève les échafaudages qui ont servi à la bâtir et ne faut-il pas qu'on la regarde enfin toute seule? Une œuvre d'art est le svmbole ([u'a trouvé un artiste afin d'y incarner son rêve : symbole imparfait, si le rêve n'y apparaît pas clair et ostensible. Un tel symbole, l'artiste le substituait à lui-môme : et, quoi! nous demandons encore l'artiste, sa présence, le bavardage de l'artiste, pour traduire le symbole?... N'est-ce pas une infirmité de l'œuvi'e d ai't, qu'elle ne puisse se passer du continuel secours de l'artiste et de ses interprètes o])ligeants; secours médiocre, et signe de débilité, qui nous déplaît un peu comme déplaisent à certains esthéticiens les arcs-boutants gothiques, ces béquilles des cathédrales?... Ainsi pensais-je, irrité contre Sainte-Beuve et les potins dont il étaye l'œuvre d'art : et c'est une opinion, je l'avoue, à laquelle je ne renonce pas volontiers.

]Mais aussi, la critique subit le tort des écrivains. Depuis un bon siècle et demi, les écrivains sont de plus en plus accoutumés à ne pas séparer d'eux leurs poèmes ou leurs romans, à ne pas couper les liens et les attaches de l'œuvre à eu.x. Ils laissent l'œuvre dépendante de leur esprit, en même temps que leur esprit, de moins en moins capable d'abnégation, se soumet plus docilement au hasard des conjonctures et au capj'ice des sens. La littérature devient plus sensuelle, après avoir été plus sensible; et tout ce qu'a d'impersonnel la raison, la littérature maintenant ne l'a pas. En outre, nous cédons à l'instigation d'un scepticisme impérieux qui fait qu'une idée, au lieu de la considérer elle-même, de la discuter et de la juger par le plus ou moins de vérité qu'elle contient, nous l'apprécions comme le trait d'un caractère, aimable ou non. De toutes manières, la personne de l'écrivain compte dans son œuvre. Chateaubriand le montre

déjà, lui qui du reste montre à peu près tout ce que la littérature serait après lui. N'a-t-il pas consacré le meilleur de son génie à ses Mémoires? n'a-t-il pas dit que ses ouvrages et son activité politique étaient " les matériaux » de ses Mémoires? Et Vigny, son œuvre, il ne l'a point séparée de lui-même.

Cela étonne, parce qu'il était certes hautain, froid, taciturne, peu porté à la confidence. Ne le sùt-on pas, on le devinerait à l'orgueil dont témoignent ses poèmes. Or, dans l'Esprit pur^ quand il indicjue la différence de ses aïeux et de lui, de ses aïeux guerriers et chasseurs et de lui écrivain, nous lisons :

Mais aucun, au sortir d'une rude campagne, Ne sut se recueillir...

Pour graver quelque page et dire en quelque livre Comme son temps vivait et comment il sut vivre.

Dire dans un livre comment on a su vivre en son temps, voilà pour Vigny la tâche de l'écrivain. Ce vers signale très exactement sa volonté ; il donne la clé de son œuvre. Toute l'œuvre de Vigny, c'est le drame de l'effort qu'il a dû accomplir, étant lui, pour trouver, dans le contact de son époque et de lui, la maxime de son existence. Les tentatives qu'il a faites, et qui composent les chapitres de son œuvre, sont les péripéties d'une vivante incertitude. Ainsi se joignent sa vie et son œuvre, l'une et l'autre vouées à un problème.

Né en 1797, Alfred de Vigny était de souche noble. M. Ernest Dupuy note que sa lignée ne remontait pas au delà du seizième siècle, Charles IX ayant anobli en 1570 François de Vigny pour u services à lui rendus » ainsi (ju'à ses « prédécesseurs rois » ; et, quant aux ancêtres maternels, les Baraudin, ils dérivent d'un Piémontais, Emmanuel Baraudini, capitaine d'aventuriers, que le duc de Savoie anoblit en 151:2 et que maintint en cette qualité François 1". Bonne noblesse, au bout du compte, et que la famille vantait mieux encore. Le petit Alfred de Vigny, M. Ernest Dupuy

nous le fait voir, joli enfant, visa^jc fin, des yeux clairs, des cheveux blonds très soyeux, Ijouclés : il est assis sur les genoux de son père, un bonhomme assez entiché de sa noblesse et qui lui énumère les exploits de jadis. Léon de Vigny, le père, était chevalier de Saint-Louis et portait la croix anglée de quatre fleurs de lis qu'à 1 heure de la prière, matin et soir, il tendait à baiser au jeune garçon. Vigny connaît d'abord et admire « l'attitude de ses ancêtres » : on l'invite à la garder. Toute sa famille qu'il a vue, la Révolution Fa tourmentée. Il est un homme d'ancien régime, après leffondrement de l'ancien régime. Il continue les nobles Vigny, les nobles Baraudin. Mais il succède aux jours de l'incrédulité : les livres qui tuent les croyances héréditaires, il les a lus. En outre, il a eu ses premières années dans la pauvreté, la misère; les incidents quotidiens lui enseignent la dignité du travail et du salaire acquis durement. Plus tard, il écrira : « Le travail est l)eau et noble. Il donne une fierté et une confiance en soi que ne peut donner la richesse héréditaire : bénis soient donc les malheurs d'autrefois! » Au mois de juillet de l'année 1814, à dix-sept ans, il reçoit son brevet de gendarme de la maison du Roi. Ne dirait-on pas que, fort à pi'opos, la tradition monarchique s'est renouée, pour rétablir dans ses conditions normales d'existence le bel adolescent, hier éperdu? Quand Alfred de Vigny part pour le ré{;iment, sa mère lui remet en viatique une Imitation; elle y a inscrit ces mots : « A Alfred, son unique amie. » Le voilà, comme de longue date les Vigny, soldat au service du Roi. En 1816, il entre dans la garde royale à pied, souslieutenant. Le 10 juillet 1822, il est promu lieutenant; il passe, en 1823, comme capitaine en premier, dans le 55^ régiment d'infanterie. Que lui faut-il? et est-il content? A chaque instant, il demande des congés : deux mois en 1822, pour « affaires de famille " ; trois mois en 1824, et la prolongation d'un mois; à la fin de cette même année, trois mois encore, jusqu'au 20 mars 1825 ;

alors, une proIonp,ation ; le 20 août, piolonj^ation nouvelle; le 1" janvier 1826, nouveau conyé qui sera, dit-on, le dernier; mais le 21 novembre 1826, nouveau dernier congé, le dernier vraiment, car le 13 mars 1827 le capitaine adresse au ministre de la Guerre sa démission. Que s'est-il passé? Lisons Servitude et granc/eiir militaires : u Vers la fin de l'Empire, je fus un lycéen distrait. La guerre était debout dans le lycée, le tambour étouffait à mes oreilles la voix des maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu'un langage froid et pédantesque. Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps des tètes étourdies sans cesse par les canons et les cloches des Te Deinn. Lorsqu'un de nos frères, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait en uniforme de housard et le bras en écharpe, nous rougissions de nos livres et nous les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de nous lire les bulletins de la Grande Armée et nos cris de : Vive l'Empereur! interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d'armes, nos salles d'études à des casernes, nos récréations à des manoeuvres et nos examens à des revues... » Alors, le jeune Vigny sent en son coeur, plus fervent que jamais, l'amour de la gloire militaire. Il lui semble ijue la guerre est " l'état naturel )> de la France. Il ne désira que de se jeter dans l'armée, comme dans le torrent qui emportait les âmes les plus frémissantes de répo(jue. Eh bien! il eut cette aubaine d'entrer dans l'armée à dix-sept ans, et dans l'armée du Iloi, selon la coutume de ses ancêtres. Quel est son déplaisir? En peu de mots, le voici : u J'appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. '> Il fut soldat quand les soldats n'allaient plus être occupés ; et ainsi l'armée n'alimenterait pas son appétit de l'action, fier appétit que la prodigieuse fièvre de l'Empire avait surexcité.

ALFKEl) DE VIGNY 87

C'est bien le malaise de toute une génération française qu'Alfred de Vi{;ny décrit comme le sien. Servitude et (jrandeur militaires est de 1835; l'année suivante parut la Confession d'un enfant du siècle : et Alfred de >Iusset donne le même diagnostic, en termes analogues. Dans les derniers temps de l'ancien régime, une jeunesse florissait, à laquelle son ascendance avait préparé lentement ses conditions de vie, conditions matérielles, intellectuelles et morales. Tout cela, soudain, s'écroula : il ne resta que des décombres. Le génie de ^«apoléon fit, avec ces débris, un nouvel univers. Il ne l'inventait pas et il prenait au passé plus (jue des bribes. N'importe : il constitua ou il reconstitua une conscience française. Il l'anima d'un entrain superbe, la gloire. Il suscita les énergies; et, pour les occuper, il ordonna une épopée resplendissante. Mais, en 1815, second désastre, pareil à celui que subirent les contemporains de la Révolution. La France impériale était tout enflammée de victoire; la vie française ne paraissait plus destinée à autre cliose : et tout à coup le foyer de ferveur s'éteignit. Les énergies que l'Empereur avait suscitées, et qui n'étaient pas mortes avec lui, ne surent que faire. Ln bomme, parmi les grands aînés de cette jeunesse malheureuse, a compris ce terrible désarroi, un homme d'État dont il est possible qu'on veuille critiquer la politique (je ne sais), mais à (jui n'écliappait nulle contagion de mélancolie et de désir, Chateaubriand. A la jeunesse désœuvrée, en peine d'héroïsme, il a donné ce beau divertissement, la guerre d'Espagne. <( La légitimité allait, dit-il, pour la première fois brûler de la poudre sous le drapeau blanc, tirer son premier coup de canon après ces coups de canon de l'Empire qu'entendra la dernière postérité ! » Il avait senti la France s'ennuyer; il lui offrit le jeu dont elle était privée. Dans l'armée de la Restauration, le jeune Vigny s'ennuyait : " Chaque année, dit-il, apportait l'espoir d'une guerre ; et nous n'osions quitter l'épée, dans la crainte que le jour de la démission ne

devînt la veille d'une campagne... » Chateaubriand, le père des romantiques, accorde à l'un de ses fils cette guerre. C'est alors que le jeune officier quitte la garde royale pour entrer dans un corps plus actif. Il est capitaine en premier au 55' régiment d'infanterie, sous les ordres du colonel de Fontanges : il tient la gloire!... Son l>ataillon ne franchit pas les Pyrénées. M. Ernest Dupuy le trouve à Dax, Oloron, Pau, Rayonne ; et deux fois Vigny est sentinelle au fort d Urdoz. Ses camarades, les Taylor, d'IIoudetot, Cailleux, Gaspard de Pons, en Espagne, se distinguent. Vigny, dans ses garnisons inutiles, trompe l'oisiveté en aciievant son poème d'Eloa. Je le compare au jeune Chateaubriand qui, quarante-deux ans plus tôt, partant pour l'armée des princes, avait fourré ensemble dans sa giberne des cartouches et le premier manuscrit d'Atala et qui, aux abords de ïhionville, s'asseyant avec son fusil, relisait et corrigeait l'histoire poétique de sa fille sauvage. Mais, Chateaubriand, si l'armée des princes le déçut, que de plaisirs bientôt le tenteront, plaisirs de volupté, d'orgueil et le plaisir même de l'action, car nul échec ne l'en décourage! Vigny, dans ses garnisons méridionales, tout près de l'Espagne où la gloire est pour d'autres, écrit Etoa : il institue, pour son intime contentement, la foi nouvelle qui sera celle de toute sa vie; il organise le rite quasi religieux de cette équivalence, la gloire militaire et la poésie.

Équivalence ou, plus exactement, substitution. Désormais, le capitaine de Vigny ne fera plus qu'être en congé, jusqu'au jour de sa démission. L'armée, où il avait placé tout son espoir, a trompé son attente. Elle lui a refusé ce principe d'une existence, qu'il cherchait. Et je crois qu'il ne l'aime plus; ou bien, s'il l'aime, c'est en souvenir de l'illusion qu'elle favorisait, en souvenir aussi de la souffrance qu'il endurait, souffrance où il la laisse. En l'abandonnant, il a pitié d'elle et, comme un gage de sa compassion, il lui tend le présent d'un beau linceul, pour y envelopper tous chagrins et

rep,rets, le beau linceul fastueux de l'honneur. Remar- ([uons-le encore, l'idée de l'honneur, telle que Vifjny hi propose dans la conclusion de Servhiule et (jrandeur militaires, est la même qu'avait choisie Chateaubriand pour sa rè{}le. « C'est une vertu tout humaine, que l'on peut croire née de la terre, sans palme céleste après la mort; c'est la vertu de la vie » ; et c'est la suprême vertu, celle que librement on décide de pratiquer, une lois les évan{;iles oubliés, une vertu caté(j;orique et sans récompense. Parmi les notes précieuses que M. Fernand Haldensper^er a jointes à une récente édition de Servitude et grandeur militaires, je lis ce fragment d'un brouillon : u Vous êtes ému, me dit-il. — Je pense à mes camarades, lui dis-je, qui vont mourir demain pour des princes qu'ils n'aiment guère, pour des idées qu'ils n'aiment point et des hommes qu'ils ne connaissent pas... » Chateaubriand, de même, parait sa vie d'une fidélité obstinée aux Bourbons qu'il n'aimait pas. Ses idées triomphaient aux journées de Juillet; mais il refusa leur triomphe et leur préféra l'honneur, dans la retraite consentie, avec l'immense amertume de l'incurie et de l'inutilité.

S'il embaume l'armée aux plis de ce linceul, Vigny s'est échappé. Il a, quant à lui, substitué à l'action le rêve, au service des armes la littérature. Et il exalte la littérature comme le service auguste de l'Esprit. Servitude et grandeur militaires fait avec Stella un diptyque où le poète est plaint et glorifié de même que le soldat. Puis, dans la Flûte, poème imparfait sans doute, Vigny a placé l'une de ses convictions les plus chères : l'éminente dignité de l'ai't et sa sublime sainteté, l'artiste ne fût-il que peu adroit et sur un instrument médiocre. Enfin, le 10 mars 1863, quelques semaines après la mort de Mme de Vigny et à quelques mois de mourir lui aussi, le poète écrit son dernier poème, t Esprit pur. C'est, dittrès justement M. Dupuy, son testament littéraire; et c'est une " réponse stoïcienne " à la douleur, une « revanche de l'àme sur le

corps et de l'esprit sur la matière ». C'est aussi l'affirmalion de la croyance qui, après la déception militaire, a [Touverné sa vie.

Seule croyance, avec le culte de l'honneur; et, quant au reste, les poèmes de sa maturité sont tous de violentes déclarations de nihilisme. Le Mont des Oliviers nie toute reli,",ion; la Colère de 5'a//(.çon nie tout amour; et la Mort du loup commande la solitude et le silence.

La Colère de Sanison date de 1839; et c'est le seul poème que Vigny ait composé à cette époque. Depuis la publication de Servitiule et (jrandeur militaires en 1835, et jusqu'à l'année 1843, pendant sept ans, il n'écrit pas. Il voit mourir sa mère, il supprime de sa pensée (autant qu'il le peut) la Dorval, il se retire au Maine-Giraud : solitude et silence. Il pratique mentalement les rites de son nihilisme. Il imprime la collection de ses « œuvres complètes », comme s'il avait à jamais fini de prononcer une parole.

Gémir, pleurer, prier est égaleiDcnt lâche.

Fais éncrgiqucincnt ta longue et lourde tâche

Dans la voie oii le sort a voulu l'appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

Les poèmes qu'il écrira encore seront, en vers impérieux, les préceptes du silence et de la solitude. Mais, un jovir, en 1844, toute sa poésie est en délire et chante : délire merveilleux, où la mélancolie est émue d'allégresse, oîi le désespoir est enchanté de musique, où la tendresse et la jalousie se confondent, où la volupté rayonne et où passent les idées naïves ou subtiles, pénétrantes comme des éclairs dans une nuit déjà illuminée d'étoiles. Il écrit la Maison du beryer, poème tel qu'il n'en a pas écrit un autre et tel que, dans notre littérature, dans les autres littératures (je crois), il n'y en a pas d'autre; poème étrange et dont la composition vous déconcerte ; poème dont les éléments ne sont pas arrangés selon la logique habituelle, et labyrinthe sans ténèbres, mais labyrinthe éblouissant pour lequel un

fil d'Ariane ne nous est pas donné ; poème tout en prestige, où les idées sont des éclairs et, les larmes, des étoiles. Aucun poème ne marque plus hardiment sa suprématie désinvolte; en notre faveur et afin de nous aider à le suivre, le poète de la Maison du berger n'a rien fait : aucun poème n'est plus souverainement destiné à lui-même et à lui seul. Et il s'impose à nous comme une incantation map,iqvie. En vue de le déchiffier, ce poème, les commentateurs sont ingénieux. D'abord ils ont cherclié le nom d'Éva. Dorval, ou INIme d'Agoult? Louise Colet, peut-être : ô folie! M. Ernest Dupuv s'est demandé naguère si Eva ne serait pas, très honorablement et par une idéale métamorphose, ï\ïme de Vigny. A présent, il écarte, son hypothèse et toute hypothèse de ce genre : la Maison du berger serait « un appel à la muse " , une « aspiration à rentrer en grâce auprès de l'immortelle poésie " ; elle reprendrait et « retournerait » le thème des ISuits de mai, d'août et d'octobre, le poète cette fois secourant la poésie blessée. Avec beaucoup d'habileté, M. Dupuy commente ainsi le poème et, de vers en vers, y découvre le symbole. Mais, à mon avis, la Maison du berger est avant tout un poème d'amour : si je ne sais pas le nom de l'aimée, peu m'importe; un poème d'amour ardent, coupable et menacé; un poème d'un tel amour que cet amour prend et réalise en lui tous les sentiments, toutes les idées, voire esthétiques et métaphysiques, du poète. L'art et l'amour, deu.x stratagèmes ou occasions de sortir de soi et de s'éterniser hors de soi dans un emblème, s'identifient. Eva est une Béatrice, et femme, non petite fille.

Après ta Maison du berger^ Wi^w^ n'avait plus à écrire que L'Esprit pur : c'est le sceau qu'il met à son œuvre. Son oeuvre tout entière est consacrée à la polémique du rêve et de l'action : il a vécu le plus poignant des évangiles, celui de Marthe et de Marie. Et, pour nous émouvoir, il a inventé dans la douleur cette équivalence d'une gloire et d'une autre; il a même affirmé,

consolateur de son temps et du nôtre, la précellence de l'Esprit : et, s'il ne l'est plus, il a été le maître des jeunes hommes qui, ayant reçu la Défaite comme présent de berceau, ont dû chercher ailleurs que dans les exploits de la force l'orgueil indispensable de la vie.

Le Vigny que voilà, je ne le donne pas pour celui que M. Dupuy a peint, à la manière de Holbein, portrait complet, pareil au modèle et d'où j'ai tiré, comme du modèle, une esquisse, le trait d'une physionomie. Les grands poèmes et les grands rêves se colorent au gré de qui les regarde : et c'est leur vie, durable et variée.

1" janvier 1914.

Les poètes sont les plus heureux des écrivains : ils n'ont qu'à aimer. Tandis que d'autres vont à la bibliothèque ou observent la réalité, si mêlée, ils se promènent dans le bois de Bagneux. Au moment d'écrire, ils interrogent leur plaisir ou leur mélancolie, qui est encore un plaisir, et le plus délicat. Toute la besogne de la préparation, pour eux, est charmante; si charmante que, parfois, après un volume, ils s'attardent à en préparer un autre qui jamais ne paraîtra. On dit alors que le poète est mort jeune, et que l'homme lui survit; mais non : le poète travaille, sans hâte aucune d'en finir. Amour et poésie vont ensemble et baguenaudent. Il est rare qu'un poète de l'amour continue à donner des livres : je le comprends!

Mais il y a quelque vingt ans, long espace d'une vie humaine, M. André Rivoire composait déjà des poèmes d'amour; et il vient de publier son cinquième recueil : fidélité littéraire et persévérance du cœur. Durant ces vingt ans, la politique, la sociologie et la science multipliaient leurs tumultes; les événements sollicitaient les opinions; maints problèmes de toutes sortes changeaient d'aspect ; les esprits les plus loyaux ne voyaient plus comme précédemment l'idéologie et la réalité; les consciences subissaient de poignantes tribulations : M. André Rivoire composait des poèmes d'amour. Et l'on eût dit qu'il ne sût pas qu'autour de lui les querelles allaient leur train. De ravissants poèmes

r4 LKS IDEES ET LES HOMMES

d'amour!... Si Ton examine l'œuvre de ses contemporains, et l'œuvre la plus étroitement consacrée à la pure littérature, on y découvre cependant les traces de l'histoire environnante, l'influence des faits et des doctrines, le signe de l'époque. 31. André Rivoire s'est-il aperçu de son époque? Le « songe de l'amour » l'en préservait. M. Gustave Lanson lui i-eprochera de ne pas (i remplir toute la fonction du poète » ; car ce critique veut (|ue les poètes chantent « tout ce qui exalte et enfièvre l'humanité d'aujourd'hui » : ce critique seml^le un peu las de la littérature. Je n'en suis pas du tout las, quant à moi; et, si j'avoue qu'une œuvre puissamment marquée du temps qui l'a vu produire tient de là môme un intérêt très vif, une dignité imposante, il me jilait aussi qu'un poète préfère à tout divertissement sa poésie, la croie éternelle et refuse de la mener par les chemins de la futile contingence.

Durant ces vingt ans, la poésie française, comme toute chose française, était bouleversée. Il y eut des poètes qui inventèrent de négliger la rime, l'ancienne mesure des hémistiches et enfin toutes les règles jusqu'alors incontestées : auprès de ces novateurs, les romantiques, avec leurs audaces de rejets et enjambements, sont des conservateurs timides. Ils inventèrent, dans ce désordre, une harmonie qu'on n'avait pas encore entendue et que, du reste, plusieurs personnes continuèrent de ne pas entendre. Ils imaginèrent, en outre, de vouer la poésie à la plus belle expression des idées et à la peinture des symboles. Pour démontrer qu'ils n'avaient pas tort, ils eurent quelques grands poètes. On put croire (ju'une nouvelle poésie était née, qu'elle florirait abondamment et serait la poésie de l'avenir. A peine eut-on pu le croire, les poètes^ — sauf un petit nombre de féaux et, parmi eux, l'un de leurs maitres accomplis, M. Francis Vielé-Griffin, — retournèrent à l'ancienne poésie, très sages, dociles comme des révolutionnaires émérites. La tentative symboliste ne fut pourtant pas inutile à l'honneur de notre litté-

rature : on lui doit des poèmes admirables ou exquis; et, quoi (ju'on veuille dire de ses défauts ou inconvénients, elle réagissait contre la niaiserie réaliste; elle a ouvert de larges horizons. Il serait facile de démontrer que, si même sa réussite fut incomplète, elle a très heureusement modifié notre littérature à un moment difficile et que ses bienfaits ne sont pas perdus. Mais, tout d'abord, quel trouble elle apporta! JVI. André Ri\oire a bien l'air de ne s'en être pas douté. On ne connaît de lui que des vers réguliers.

En 1895, publiant son premier volume, les Vierges^ il demanda une préface au poète Sully Prudhomme. Gela pouvait déjà passer pour une manifestation réactionnaire, Sully Prudhomme étant, à cette date, l'ennemi déclaré des novateurs. F^es Réflexions sur l'art des vers avaient paru en 1892 : une « étude sur les fondements physiologiques de la versification » motivait une <( critique des tentatives de la réformer d et une sévère admonestation des imprudents et sacrilèges. Le poète des Vaines tendresses menait, contre les ennemis des règles sacro-saintes, une campagne ardente et rude. H se révélait bon polémiste et, pour n'être pas induit, de concessions en concessions, à renoncer sa foi doctrinale, il refusait tout. Voire, ce rêveur si doux ne craignait pas d'être dur ; et, au service d'une cause chérie, ce poète de la Justice était injuste avec un bel entrain. Je me figure qu'il en souffrit un peu; je ne l'affirme pas. Il était dans la lutte; et il n'épargnait rien ni personne. Ainsi, M. André Rivoire, qui se présentait sous le patronage de Sully Prudhomme, ne se rangeait-il pas dans l'armée de défense? Et n'ai-je pas eu tort de dire que les révolutionnaires ne l'avaient seulement pas ému?... En vérité, non; et il ne se rangeait dans aucune armée. Sully Prudhomme l'a compris Certes, il félicite le poète des Vierges d'avoir peint « des états d'âme extrêmement nuancés avec les ressources traditionnelles de la versification » ; il ajoute : " Je vous en sais beaucoup de gré; vous m'avez affermi dans la con-

fiance qu'elle suffit à tous les besoins du cœur. » Puis : u II vous arrive cependant, mais rarement, d'user de césures anormales. Je vous prierai de me dire vousmême les quelques vers où vous prenez ces licences, et de m'enseigner à ne plus confondre de tels vers avec de la prose harmonieuse. » De la prose harmonieuse, — eh bien! si les symbolistes inventaient, si tout au moins les symbolistes écrivaient une prose harmonieuse, ils méritaient encore de l'estime ou de l'indulgence : — Sully Prudhomme ne leur pardonnait pas de créer, entre les vers et la prose, même harmonieuse, une confusion. Il tenait à la séparation nette et absolue de ces deux modes du langage et signait de son glorieux nom les apophtegmes de Monsieur Jourdain. Mais il pardonne à M. André Rivoire : "Je n'insiste pas (dit-il) sur ces exceptions, où je vois plutôt des tentatives que des révoltes. » Il pardonne : et, dans son pardon même, il renouvelle sa réprimande. Il loue, avec beaucoup de raison, le poète des Vierges; mais il ne l'enrôle pas comme son lieutenant.

Les petites irrégularités auxquelles Sully Prudhomme fait allusion, les voici. De temps à autre, M. André Rivoire déplace, en effet, la césure. Il ne coupe pas en deux parties égales son alexandrin.

On dirait la rumeur de lointaines armures, Qui fait rêver d'un Chevalier mélancolique...

Ce dernier vers est composé de quatre et de huit pieds; la césure est après le quatrième. Accoutumés à des alexandrins que la césure coupe en deux parties égales, nous sommes peut-être un peu dérangés par ce rythme nouveau. Le sommes-nous vraiment? et les romantiques ne nous ont-ils pas dès longtemps préparés à une telle scansion? Puis remarquons-le : un alexandrin de quatre et de huit pieds n est pas scandaleux ; comment le serait-il plus que le décasyllabe des poètes classiques, divisé, non pas en deux hémistiches de cinq

pieds, mais en deux parties inégales, l'une de quatre et l'autre de six pieds?

[1 y a aussi, dans les Vierges, des vers (peu nombreux) tels que ceux-ci :

Son visage a la grâce frêle d'un pastel...

Les mains jointes, comme les saintes d'un missel...

Viendra rompre, d'une plainte lointaine et douce...

Il est probable que ces deux derniers vers étaient ceux qui choquaient le plus douloureusement Sully Prudbomme. La syllabe sixième, après laquelle un partisan de la versification classique attend la césure, est une syllabe muette, une syllabe qui ne compte que grâce à la consonne initiale du mot suivant; et si, par l'habitude de placer ici la césure, la voix s'arrête un instant, laisse attendre le mot suivant, la syllabe ne compte pas, la syllabe sur laquelle la voix voudrait s'appuyer pour y trouver son repos. Les deux derniers vers, nous n'avons pas la ressource de les scander par quatre et par six : comme la sixième, la quatrième syllabe est une muette. Et ce n est pas de chance ! ÏNon, Sully Prudbomme n'exagère pas, quand il note que voilà des césures anormales. J'irais plus loin et dirais qu'à proprement parler ces vers sont dénués de véritable césure. Ces deux vers, — et le précédent, où le second hémistiche part, contre Tusage, sur une syllabe à la fois finale et muette, — si nous les lisons à la manière classique, sont bel et bien des vers faux. Il y a une autre manière de les lire : il faut éluder la césure, allonger certaines syllabes, en abréger d'autres, les grouper habilement et, toutes, les chanter un peu. L'on obtient une harmonie savante et agréable. Je crois que Sully Prudbomme se trompe, en n'admettant qu'une seule harmonie ou qu'un seul rythme des vers. Mais — et j'insisterais volontiers sur ce point — je suis tout à fait du même avis que Sully Prudbomme, s'il blâme le mélange hasardeux des vers classiques et des vers que j'appelle, pour abréger, nouveaux. Dans

un poème écrit en vers classiques, la soudaineté d'un vers nouveau déconcerte. Elle semble et, presque toujours, elle est une négligence. Un poète ingénieux comme M. André Rivoire s'en tire très joliment; c'est une négligence tout de même. Après une ample série de vers classiques, l'oreille ne s'attend pas à un brusque changement de méthode : elle est déçue, elle est blessée. Il faut que le poète ait choisi d'abord entre le vers nouveau et le vers classique. Or, depuis qu'abandonnant le vers authentiquement libre des symbolistes, on est retourné à la versification régulière, les poètes ont une fâcheuse tendance à introduire dans la versification régulière quelques-unes des libertés qui faisaient un ensemble cohérent et qui, les unes ou les autres, détachées d'un tel ensemble, ne sont plus que des commodités éventuelles. Sully Prudhomme, lui, refusait toute la poétique du vers libre. Pour la refuser absolument, il méconnaissait de beaux poèmes. Ce fut l'inconvénient de son attitude; mais il se sauvait par la netteté de sa doctrine et il n'embrouillait rien. La plupart des poèmes qui voient le jour ces temps-ci brouillent deux esthétiques. On prétend éconduire le vers libre des symbolistes et l'on réclame en faveur d'un vers « libéré » . Or, un vers libéré est libre, ou n'est qu'un vieil esclave et qui prend des licences. Pourquoi ne veut-on pas accorder que les écrivains ont à leur disposition la prose, la poésie régulière et puis une autre poésie?

Les menues irrégularités que Sully Prudhomme signalait à l'auteur des Vierges sont, comme il le disait, très rares dans ce poème; et elles y sont des fautes légères, de plus en plus rares dans l'œuvre de M. André Rivoire. Ni pour la forme poétique, ni pour l'esthétique générale et pour la pensée, les symbolistes n'ont eu aucune influence appréciable sur ce poète, pas plus que les événements contempoi*ains et les idées environnantes. Il admirait Sully Prudbomme, et sans doute pour les SoUludesei les Vaines tendresses plus que pour les Réflexions sur l'art des vers : il lui a dédié son pré-

lude. L'harmonie et le rythme des vers rôjfuliers l'enchantait et il n'éprouvait pas le besoin d'émanciper le vers : il s'est contenté de l'instrument, du reste subtil et fort, que lui offrait la poésie traditionnelle. Et la querelle des esthéticiens ne l'a pas intéressé le moins du monde ni touciié de nulle incertitude. Il n'adoptait pas les nouveautés; il ne protestait pas contre elles : et, quatre siècles de poésie française lui battant la mesure, il chantait son amour.

Je ne sais si jamais poète fut, et avec tant de simplicité, si indocile et indifférent même à toute influence. D'autre part, il suffit d'avoir lu quelques pages de lui pour ne douter point de sa vive sensibilité. Ainsi, son immunité le caractérise; elle est volontaire et elle a toutes les grâces d'une aubaine. Hugo lui-même, qui imposa si formidablement son génie, accueillit, durant ie très long cours de sa destinée, et les opinions et les idées qui survenaient, et plusieurs inventions poétiques : on a remarqué, dans son œuvre immense, l'impression qu'il avait reçue de Baudelaire, et des Parnassiens, et de Paul Verlaine, et des tout premiers Décadents peut-être. A l'écart des vacarmes, des engouements et des modes, satisfait d'une musique délicate et ne souhaitant pas d'éveiller tous les échos autour de lui, M. André Rivoire a de très bonne heure choisi sa poésie préférée ; il lui a prodigué les soins les plus constants et peu à peu il l'a menée à sa perfection.

Il y a, dans l'un de ses recueils, un poème où il vante la joie des âmes frivoles qui s'éparpillent légèrerement et qui n'ont pas leur rêve pour seul et perpétuel compagnon; puis il plaint sa captivité :

Je n'ai pas vécu de journée Depuis mon enfance, jamais, Sans l'avoir humblement donnée Toute à la femme que j'aimais.

Je n'ai vu le monde qu'à peine;

J'ai vécu, — tristesse ou bonheur, —

Toute ma part de vie humaine Sans pouvoir sortir de mon cœur.

J'ai dédaigné les paysages, Les bois, les fleuves et les ciels.

Je n'ai connu que les visages Et les yeux confidentiels.

Pouvaii-il mieux et plus intimement expliquer son aventure littéraire? et, l'indifférence que je lui attribuais, la justifier? L'isolement où il se confinait risquait de lui être périlleux : que de trésors il faut posséder pour éconduire tous les dons et les complaisances des heures! Mais, on le voit, cet isolement est celui de l'amour; et cet isolement convenait au poète qui ne voulait pas d'autre poésie que celle de l'amour. Le reste ne lui est de rien, et pas même les paysa^fes, pa* même la nature, amie des poètes, généralement, et une étrangère pour lui. Que lui importent les bois, le* fleuves et les ciels? A plus forte raison, que lui importent les doctrines des penseurs et les bisbilles de tous les esthéticiens?

La nature lui est une étrangère, oui, à moins que ne s'y promène la bien-aimée, et que le même doux soir ne tombe sur le tranquille paysage et sur le visage d'elle, et à moins que le même frisson ne touche à la fois, dans la fraîcheur du crépuscule, les feuilles et les cœurs. Alors, s'il n'est pas laissé seul avec la nature, elle lui devient le temple de Tidole, temple tout parfumé de l'encens qu'il brûle en l'honneur de l'idole et temple voluptueux de la présence de Tidole. Gomme pour le poète de ta Maison du berger, la nature se transforme ainsi et se transfigure :

La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Mais, philosophe, qui a lu Ghamfort et devine Schopenhauer, Vigny possède un système de la nature et une théorie de l'amour. L'idée modifie le sentiment; elle lui donne plus de grandeur, une beauté plus pathé-

tique. M. André Rivoire, qui ne veut rien ajouter à i'amour et au sentiment de l'amour, ne diminue-t-il pas de cette façon la valeur, et même sentimentale, de son poème? Je le crois. Cependant il y a, dans ce refus de mêler à l'amour aucun souci d'une autre sorte, fûtce 1 idée métaphysique de l'amour, un charme délicieux. Il préserve l'amour d'une atteinte quelconque, et fût-ce la plus chaste, celle d'une idée; avec l'amour, il s'enferme : et l'enchantement est pareil à cely^i de Viviane.

Ce poète de l'amour ne ressemhle pas à don Juan. Ses conquêtes ne sont pas une joie d'orgueil. Il a vécu ti pour les seules ivresses d'un crédule désir » . Il n'a point cherché, avec une sorte de furie industrieuse, la perle de son cœur; il avoue qu'il a trop souvent adoré « celles que ses caresses ne devaient pas choisir » . Il n'est pas cruel; et ses victimes, s'il les plaint, c'est qu'il les aime encore. Il veillait à leur honheur; elles n'ont enfin dédaigné que sa constance. Il n'a pas de rancune contre elles et, sur u le chemin de l'oubli », il leur pardonne. Un tel amour n'est pas une passion désordonnée, farouche, une passion secouée de sanglots et qui s'exhale en cris retentissants. On ne voit pas que la jalousie le tourmente. On ne le voit ni affolé, ni martyrisé. Cet amoureux ne l'essemble pas à don Juan, ni à Tristan non plus, et ni à Des Grieux. Une femme ne l'a pas un jour séduit tellement que nulle femme désormais ne compte pour lui. Et il n'apparaît pas comme un débauché. Son amour ne l'avilit pas. S il a changé d'objet, du moins donnait-il « chaque fois tout son cœur » . Un tel amour, nous l'appellerons la tendresse, ou l'amour de la tendresse.

La tendresse n'est point emportée; elle n'est ni exubérante ni bruyante : elle ne déchaîne pas un grand lyrisme. Dans la poésie de M. André Rivoire, il n'y a pas de ces mouvements d'une éloquence tempétueuse qui sont comme des ouragans de mots à l'unisson des orages du cœur. Il n'y a pas non plus beaucoup de ces

lOî LES IDÉES ET LES HOMMES

imayes luxueuses qui sont comme le costume que met le sentiment pour aller dehors et comme sa parure de cérémonie. Cette poésie intime ne sort pas de chez elle et n'a pas besoin de ces éléyances. Elle a une élégance; elle a même une coquetterie : éléjjance discrète et coquetterie toute réservée au tête-à-tête. Elle ne commet pas l'erreur et l'imprudence d'être négligée; elle est jolie et mise joliment à la maison : telle, une gentille femme.

Les poètes de l'amour, et quelques-uns de ceux qui nous émeuvent le plus, ont un jeu : l'ironie. Ce n'est pas la moquerie; c'est un sourire parmi des larmes : à peine un sourire, et parmi des larmes allégées. Ce n'est pas la vengeance; et pourtant c'est une petite représaille, atténuée de politesse indulgente. On a tort de confondre l'ironie avec la méchanceté, car elle a souvent pitié d'un être, ou deux; et, le reproche, elle le tourne au badinage, afin d'épargner et l'auteur du méfait et sa dupe, maintenant avertie, la dupe qui se plaint et qui voudrait se consoler. L'ironie peut être, dans la tendresse, une précaution de sagesse et d'amitié. Lisons le Sonrje de l'amour et, là, le fin poème de l'Approche :

Tu dois venir; j'attends; je sais que tu viendras...

Elle viendra, mais en retard et, pour venir, ayant beaucoup menti :

Tu laisseras pensivement glisser ton front Sur mon épaule, avec un grand besoin d'entendre, Même sans amour vrai, quelque chose de tendre. Tu me diras des mots qui te consoleront.

Plus adorable que tous les autres, le dernier vers. Puis, dans le Chemin de l'oubli, après les déconvenues, ce vers :

Je me croyais l'espoir, j'étais le souvenir.

La bien-aimée, il la divinisait. Elle n'était qu'une

pauvre femme; et il la croyait endormie et la croyait la Relie au bois dormant :

Mais c'est en vain que je t'apporte L'espoir d'un suprême printemps :

La Belle au bois dormant est morte, Elle avait dormi trop longtemps.

Cette ironie gfracieuse, attentive à n'offenser ni une âme, ni une autre âme, ni le secret de la ferveur qui les anime ou les anima, c'est toute la sévérité que le poète se permet à l'égard des bien-aimées, futiles déjà, ou bientôt. Encore cette ironie ne se montre-t-elle presque jamais. Le sentiment qui, avec l'amour, domine, en ces poèmes consacrés aux femmes et à leur complaisance, est déférant et courtois. Ce respect, qui est accordé aux oublieuses même et aux perfides, évoque la poésie du temps oii les poètes amoureux divinisaient les femmes et ainsi ornaient précieusement la littérature et la société. A lire les tendres poèmes de M. André Kivoire, on s'attend qu'il aime ces époques et leurs lé{]endes. Il en a témoi^jné dans les « imageries » de Berthe aux grands pieds^ où passent, fantômes vivants, les " reines au corps mignon », la reine Blancliefleur, et l'autre, « fleur de Hongrie ou de Bobême », chaste et fidèle, promise au lit du roi Pépin, et une sainte. Le poème des Vierges est une adoration de la pureté, mais de la pureté féminine, si chère au cœur viril. Sully Prudhomme complimenta le poète, pour tant (disait-il) de piété. Il le louait de maintenir une distance telle entre « l'idole et le croyant ». Il concluait de là que M. André Ri voire était né « chez un peuple où les fiançailles ne sont pas entrées dans les mœurs et où, préliminaires abrégés d'un engagement téméraire, à la fois tardif et précipité, elles n'accomplissent pas leur naturel bienfait ». Je ne sais pas comment Sully Prudhomme aurait voulu organiser le rite des fiançailles. Il était un élégiaque et un mathématicien; de sorte qu'en souvenir d'un amour malheureux, peut-

être élabora-t-il un plan de réforme pour le prélude des amours. Mais la parfaite réussite des amours supprimerait la poésie éléjjiaque. Sans les fiançailles manquées de Sully Prudliomme, il nous manquerait le clief-d'œuvre exquis des Vaines tendresses. Il dut à sa déception la fjloire. Et l'on est touché de sentir qu'en 1895 encore il eût préféré à la gloire le bonheur. Dans cette préface des Vierges, il conjecture que M. André Rivoire a connu les « secrètes déchéances » et le supplice des « alliances éphémères »; il admet que M. André Rivoire, souffrant ainsi et par des femmes imparfaites, se soit plu, de très loin, au « charme des fronts purs » et ait imaginé les vierges merveilleusement immaculées.

De cette façon détournée, le poème des Vierges est un poème d'amour, et disons, un beau poème, un peu froid, beau par sa froideur même. En le publiant, le poète annonçait deux autres volumes, les Femmes et les Aïeules. Il avait conçu cette trilogie, où l'honnête existence des femmes entrait tout entière. Il n'a pas écrit les Femmes et les Aïeules. Pourquoi? Il a écrit le Songe de l'amour. Il venait aussi de donner le poème légendaire de Bertlie aux grands pieds : et, délaissant une poésie où l'on cache le sentiment sous des emblèmes et où l'on fait allusion seulement à son émoi, il cédait aux attraits plus vifs de la poésie personnelle, et des aveux et des épanchements. Il renonçait alors à se dissimuler; et il renonçait à la diversion des récits où l'on donne le change à soi-même; il renonçait à sortir aucunement de la geôle voluptueuse qui enfermait son rêve et lui, tous deux...

Et mon rcve frileux ne quitte plus la chambre.

Le songe de l'amour, et non l'amour : il y a, dans la nuance des mots, une intention jolie. Substituer à l'amour le songe de l'amour, c'est la volonté d'une sorte de frissonnante pudeur, qui habille de quelque mystère le sentiment et lui confère une grâce décente.

Les silences ajoutent aux paroles de pénétrantes significations...

Je ne demande rien ; je sens qu'elle a compris Tout l'aveu qu'en mon cceur si tristement je porte; Elle sait que ma main tremble à toucher sa porte, Comme tremble mon âme aux choses que j'écris.

Ce sont des vers tremblants d'une timidité qui, au surplus, a des éveils de bel entrain. Ce sont des vers tremblants de véritable amour; et la timidité est à l'égard de la bien-aimée : elle est aussi, de la part de l'amant, la crainte de l'amour, le scrupule d'une imprudence, une excuse adressée au songe, si l'on est sur le point de quitter pour la réalité le doux songe, comme I fait le poète de l'amour.

Il a quitté le songe; et le voici sur le Chemin de L'oubli. Le premier poème était, en quelque sorte, avant l'amour; celui-ci est après l'amour. Et, l'amour, qu'en a-t-il fait? l'a-t-il perdu?... L'amour est déjà dans ses pressentiments et il est encore dans son souvenir; car le souvenir traîne sur le chemin de l'oubli. Mais le poète qui a choisi, pour ses poèmes, le thème des pressentiments et le thème du souvenir indique, de ce fait, son goût d'un clair-obscur où apparaissent les lueurs de l'aube et où le soir prolonge les lumières mourantes du jour. S'il a vécu le violent après-midi, l'on doit comprendre, à sa manière de l'éluder, qu'il en redoute le dur éclat. Cette délicatesse a beaucoup d'agrément, cette délicatesse qui est une modestie du cœur.

Le pressentiment et l'oubli, la première et puis la dernière étape d'un amour, dissemblables, ont aussi leur analogie, quand l'amoureux a, plus d'une fois, attendu son bonheur et l'a vu s'anéantir. Les chronologies se confondent. L'attente d'un deuxième amour ensevelit l'amour précédent; et, ainsi, l'oubli continue dans l'espoir. Les peintres les plus attentifs à noter fortement l'aspect des heures incertaines peignent des matins qui ont l'air de soirs; et ils peignent des soirs si

106 LES IDEES ET LES HOMiMES

roses qu'on les prendrait pour des matins. Dans la nature, également, on hésiterait, sans le conseil de la nuit reposante ou de la fatigante journée, à distinguer les deux crépuscules.

Enfin, voici le poème de la journée, entre les deux crépuscules, le poème de l'amour. C'est le plus récent recueil de M. André Kivoire. Il s'appelle le Plaisir des jours. Plaisir menacé, comme nous l'enseigne le Chemin de l'oubli. Mais, sous la menace même, l'amour est content. Ne voit-il pas la menace? Il refuse de l'apercevoir. En outre, le temps est passé des crédulités les plus dangereuses. Le cœur, qui a été dupe, ne l'est pas éternellement. Se croit-il, à présent, si sûr de son expérience ? On dira que le cœur n'a pas d'expérience et, pour chaque nouvel amour, offre sa candeur facile à décevoir. On le dira ; d'autres le diront : le cœur épris le niera. Si, malins, nous connaissons la menace, la sécurité de l'amour en est plus émouvante.

La jolie chose, que d'avoir déplacé, dans la série logique des épisodes, le principal épisode, l'amour triomphant!

Triomphant, c'est trop dire. Il ne triomphe pas : le vacarme avertirait le destin. Plus discret que jamais, plus économe de sa joie ou du bruit que sa joie ferait, le poète élève la voix le moins qu'il peut : on l'entend parce que sa joie est forte; mais il ne chante pas à tue-tête.

Ce n'est ni l'unique amour, ni l'amour premier : c'est le meilleur amour, si bon que toute la précédente erreur, n'est-ce pas? le préparait. Et le plaisir des jours, si le poète n'avait pas soin de ne pas tenter le mauvais sort, il faudrait l'appeler le bonheur. Le poète n'a point osé : il y a, dans l'idée du bonheur, une condition de durée, avec laquelle on n'a pas la folie de s'engager. Le plaisir des jours est un bonheur sans arrogance, auquel suffit l'heure après l'heure.

Mon bonheur, comme cliaque jour,

Je retrouve d'un co'ur paisible

Ta douce présence invisible,

Mon cher bonheur, mon cher amour!

Cliaque jour! Et, à chaque fois, c'est comme une surprise. Voilà, en peu de mots, la sagesse de ce bonheur qui a la précaution de ne souhaiter que plaisir. Cependant, et à toute minute, la fiction va se défaire, et l'artifice ingénieux se dévoiler, et le mensonge se trahir, le mensonge de n'appeler que plaisir le bonheur évident. Mais il vaut mieux n'espérer guère et attraper les chances l'une après l'autre. Si labien-aimée estjalouse, le poète l'avertira, très doucement, si doucement qu'elle sourira :

Je songe quelquefois que j'aurais pu t'aimer La première, toi seule

Ce n'est pas elle, et c'est lui que soudain frôle cette pensée ; la jalousie qu'elle aurait eue, c'est un remords qu'il lui offre comme un hommage...

Et rien qu'à te nommer, Je sens mon C(vur saisi qui brusquement frissonne. Je ne me souviens plus de rien ni de personne, Jusque dans le passé, je suis à toi... Voilà...

Ils sourient l'un et l'autre...

Je t'aime. J'étais né seulement pour cela. Qu'importent les mots vains que j'ai pu dire à d'autres? Je n'ai compris leur sens que depuis qu'ils sont nôtres. Ne le regrette pas, ce temps qui s'est enfui : Mon cœur, alors, était moins jeune qu'aujourd'hui. Toi-même, je t aurais peut-être méconnue...

Ils sourient l'un et l'autre, avec un peu d'inquiétude, avec cette inquiétude qui fait qu'imaginant un péril dehors, vous demeurez plus volontiers dans votre illusion d'une retraite protégée.

Pour traduire tant d'impressions ténues et qui vont de la plus douloureuse mélancolie à la plus chaude allégresse, M. André Ri voire — Sully Prudhomme l'en félicitait — ne recourt pas à d'autres artifices qu'à ceux de la simple poésie. Après vingt ans, Sully Prudhomme

le féliciterait encore. Il est resté fidèle, et de plus en plus fidèle, à un usage ancien dont il prouve l'éternelle jeunesse. Les harmonies qu'ont inventées les novateurs, il ne les utilise pas. Même il emploie peu de musique, au service de sa pensée. Il lui faut être plus habile, dans le travail exact et minutieux des mots, non de leur son, de leur rythme plutôt, et surtout de leur qualité significative. Travail diligent et subtil, consacré au seul amour!

1" février 19U.

Un grand initié, c'est, lui-même, l'auteur des Grands Initiés et des SancUiaires d Orient^ de l'Evolution divine^ de vingt volumes singuliers et beaux, enfin de la Driiidesse, poème en prose, et drame pour lequel je ne vois aucun théâtre, méditation lyrique et, plutôt encore^ vive prophétie. Une telle œuvre impose le respect; je crois qu'elle déconcerte aussi son lecteur. Est-elle obscure? En somme, non. Avec la plus honnête simplicité, avec une sorte de bonhomie, M. Edouard Schuré n'écrit pas autrement que s'il n'était pas du tout le révélateur des causes premières et des suprêmes conséquences. Il ne cherche pas à environner de prestiges les vérités qu'il dévoile; au contraire, il nous en veut montrer la claire évidence. Il y a de l'apôtre, en lui. Un apôtre est un homme heureux, ayant les deux vertus principales : certitude et patience. Il nous déconcerte pourtant. C'est que les vérités à la contemplation desquelles il nous invite ne sont pas ti'ès familières à notre futilité. Puis les initiés ont leur méthode, qui étonne un peu les profanes.

Nos opinions, nous les tenons ou de la croyance ou du raisonnement. La croyance est la soumission de la raison discursive; et le raisonnement, s'il garde quelque initiative de nous, se soumet néanmoins aux règles de la dialectique. M. Edouard Schuré procède d'une autre manière, plus rapide et audacieuse. Il a un système, l'intuition, qu'il appelle aussi la « voyance » ; et

je n'aime pas beaucoup ce mot, certes : mais il ne s'agit point de mes goûts. M. Edouard Schuré est donc un a voyant ". Il nous en avertit : informés, nous n'irons pas lui demander ses preuves, comme à un philosophe ordinaire. Il échappe ainsi à nos petites querelles et chicanes, de par son principe. Et l'on dira : — C'est î)ien commode! — Ce l'est assez. Toutefois, ne nous figurons pas l'auteur de la Dnddesse qui monte sur un trépied, soudainement, et vaticine. Aujourd'hui, la prophétie elle-même a des façons un peu scientifiques; et elle interroge l'histoire, sinon avec toute la précaution recommandable, du moins avec une ingénieuse curiosité. Ses prophéties, M. Edouard Schuré ne les invente pas absolument : il en trouve l'essentiel dans le passé. Ou bien, s'il les invente, il leur trouve des garanties dans le passé. Voici comment, ou à peu près.

Au mois de mai 1911, pour un livre que MM. Alphonse Roux et Robert Veyssié préparaient et qu'ils viennent de publier, Edouard Schuré, son œuvre el sa pensée,, le maître a composé un excellent résumé de sa doctrine. Sa « confession philosophique » sert de préface à l'étude que lui consacrent ses deux jeunes admiyateurs. Eh bien! reportons-nous à ce document si précieux. M. Edouard Schuré considère que le monde n'est et n'a jamais été abandonné à l'ignorance; qu'il y a, dans le monde, une sagesse primordiale, une sagesse éternelle, perennh quœdam plulosoplna, qui offre à tous esprits humains la vérité universelle et achevée. Mais, dirons-nous, l'on ne s'en aperçoit guère ; et, quand nous lisons l'histoire, nous y voyons la lutte des erreurs, le combat des passions, une formidable mêlée : le règne tranquille de la vérité, à quel moment apparaît-il? M. Edouard Schuré n'est point touché de cette objection. Il avoue que la sagesse primordiale n'a presque jamais « gouverné officiellement ». Il ajoute que la sagesse primordiale « n'est consciente et puissante (jue dans les vrais sages, voyants, initiés, prophètes, génies créateurs de tout ordre » . Concluons que les vrais sages

sont rarement au pouvoir : et, sans doute, c'est là le malheur du monde!... Depuis le temps que nul vrai sa{;e ne s'est montré efficace, ne devon.s-nous pas craindre que la sag^esse primordiale ait disparu, trc'sor évanoui, secret gaspillé, perdu? Non. Et, si nous étions sur le point de nous découraf;er, M. Edouard Schuré secouerait notre cbaj^rin; car il écrit : " Nous sommes tous des inspirés, d'une certaine manière et dans une certaine mesure... " Tous! et quelle aubaine!... « Seulement, nous n'en savons rien. » Et ainsi tout se passe comme si nous n'étions pas des inspirés. L'inspiration n'est pas très forte, chez la plupart d'entre nous. Elle n'est forte et, par suite, consciente que chez les hommes de génie, les héros, les voyants, les saints. Faute de génie, ou d'héroïsme, ou de «voyance», ou de sainteté, comment donc, nous, à peine inspirés, attraperons-nous la vérité primordiale? Il nous faut recourir au témoignage des priviléfjiés. Encore leur divin témoignage ne nous est-il intelligible qu'à l'aide de notre petite inspiration; mais, attentive, elle suffit à nous faire reconnaître le divin dans le mélange où on le lui révèle.

Prenons garde : les différents systèmes de pensée que les hommes de génie, héros, saints et voyants ont déclarés depuis des siècles ne concordent pas. La polémique des diverses religions et les bisbilles des diverses philosophies sont toute l'histoire intellectuelle de l'humanité. Alors, que deviendrons-nous?... M. Edouard Schuré ne consent pas que les systèmes de la pensée humaine soient discordants. — Ah? faisons-nous avec surprise. Il nous engage à observer (dans la préface des Grands initiés) que toutes les religions, par exemple, ont deux histoires : l'une extérieure et l'autre intérieure; l'une apparente et l'autre cachée. L'une contient les dogmes et les mythes qu'on présente au populaire; et l'autre, la doctrine secrète. Celle-ci, ésotérique, enveloppée dans le symbole des mystères, les seuls Initiés la possèdent; et ils la réservent à eux. Or, vous dites que les religions ne concordent pas : leurs dogmes

112 LES lUÉKS ET LES HOMMES

et mythes populaires, non. ÎNIais leur idée profonde, ésotérique, est partout la même et constitue la vérité primordiale.

Nous avons fait beaucoup de chemin : nous ne sommes point au bout de la voie obscure et qui mène à la lumière. La doctrine ésotérique, les initiés ne la divulguaient pas. Ce grand bavard de Pausanias qui, voyageant par la Grèce, écrit tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sait, se tait subitement lorsqu'il a dépeint de son mieux les dehors du sanctuaire éleusinien : « Quant à ce qu'on voit à l'intérieur du sanctuaire, dit-il, je n'ai pas le droit de le révéler; les profanes ne doivent pas le connaître et ils n'ont pas la liberté de s'en informer curieusement. " C'est qu'il était, ce Pausanias, quoiqu'un peu sot, l'un des initiés d'Eleusis; et, pendant le millier d'années que durèrent les révélations circonspectes, il n'y eut pas un seul initié pour trahir l'auguste confidence. Bref, l'anecdote ésotérique, comment la pénétrerons-nous? Car, dit M. Schuré, " elle se passe dans le fond des temples, dans les confréries secrètes; et ses drames les plus saisissants se déroulent tout entiers dans l'âme des grands prophètes, qui n'ont confié à aucun parchemin ni à aucun disciple leurs crises suprêmes, leurs extases divines... » Nous voilà bien avancés!... " Il la faut deviner », répond avec calme l'auteur des Grands Initiés.

C'est pour cela que j'appelais M. Edouard Schuré lui-même, du nom qu'il donne à ses héros, un grand initié ou un voyant. S'il appuie, comme je l'indiquais, sur l'autorité du passé l'essentiel de ses prophéties, il ne lui faut pas moins de vertu intuitive pour découvrir la doctrine ésotérique des anciennes religions que pour saisir directement la vérité primordiale. Une fois et l'autre, il devine. Il est un devin. Ses œuvres sont le résultat d' « intuitions foudroyantes » ; il les a tirées des « troubles d et « orages » de sa pensée. Il écrit : « Si j'ai réussi à cristalliser quelques-uns de mes rêves les plus chers, ils sont tous sortis d'un profond abîme et d'un

bouillonnement continu comme celui de la mer. » Voilà, pour un écrivain, des conditions de travail tout à fait particulières et, de nos jours, plus rares que jamais. Homère, quand il invoque et interroge la muse, je le soupçonne de sourire et de plaisanter joliment. Il n'est pas dupe de la fiction gracieuse qu'il organise. En outre, il songe premièrement à nous divertir. M. Edouard Scliuré a d'autres ambitions : il prétend à la vérité. Il est plus crédule et il exige de nous une foi plus rigoureuse. Depuis le temps des prophètes, je ne crois pas que personne ait employé si résolument une méthode si impétueuse et prime-sautière.

Il m'intimide. Un homme qui, à tout moment, tient la vérité absolue et que ne touche, à nul moment, nul doute a quelque chose, pour moi, de sublime et d'un peu inhumain. Je n'ai connu, de cette espèce, que Tolstoï : je l'admirais; et il me déroutait. Encore y avait-il, chez Tolstoï, un arrangement positiviste. On a eu tort de le prendre pour un mystique. Afin de rester toujours en état de certitude, il supprimait les problèmes de la métaphvsique ou de la science, les déclarait vains et, refusant une curiosité malsaine, il les anéantissait. Son dogmatisme, il l'avait établi dans un domaine assez restreint. ]M. Edouard Schuré, lui, ne se plait que hors de ce domaine; et c'est dans l'inconnaissable que, familièrement, il triomphe. Mais il ne sépare pas le connaissable et l'inconnaissable; de sorte que ses affirmations, de nature mystique, trempent aussi dans la réalité modeste. Et voici notre malaise. Parmi ses affirmations, celles qui sont de qualité transcendantale, c'est bien : nous les acceptons comme, aussi volontiers, nous en accepterions d'autres. S'il nous dit que l'univers est un édifice à trois étages; et les étages, monde physique ou monde de la matière pondérable, monde des âmes ou monde des individualités sensibles et pensantes, monde divin ou monde des forces cosmiques qui gouvernent de par les archétypes ou Idées éternelles; s'il annonce que ces trois mondes sont trois sphères con-

centriques qui se pénètrent de leur rayonnement, la plus vaste, celle du monde spirituel, éclairant les deux autres de sa lumière; s'il nous raffume, avec une sincérité manifeste, avec un émouvant désir de nous convaincre et avec le bel argument de sa sereine poésie, nous lui cédons, charmés parfois. Gomment ne pas lui céder, au surplus? S'il donnait une petite preuve, nous discuterions. Il n'en donne aucune : alors nous n'avons qu'à nous incliner. Mais, s'il arrive que ses affirmations, également catégoriques, tombent sur des objets qui n'échappent pas tout à fait à notre enquête, nous sommes épouvantés de le voir si catégorique. Ainsi, nous ignorons le secret d'Eleusis. Toutefois, nous avons pu visiter les ruines du sanctuaire éleusinien; nous avons pu e.vaminer tous les documents que l'antiquité a laissés, touchant les mystères des deux déesses, la mère et la fille, Déméter et Coré. Ensuite, lisons, dans les Grands Initiés, le chapitre intitulé « les Mystères d'Eleusis » . Je le répète, nous sommes épouvantés de l'assurance avec laquelle nous est contée la fête éleusinienne : les petits documents, les seuls et authentiques, disparaissent dans une extraordinaire fantasmagorie. L'auteur a « deviné ». Ce n'est point une hypothèse qu'il nous propose : c'est une vérité qu'il nous inflige. Comment contrôler ses dires? et, luimême, qui a dû choisir entre plusieurs inventions, quel fut le principe de son choix? Il répondra que, se fiant à l'unité des doctrines ésotériques, il a procédé par analogie. Mais toutes ces doctrines, étant ésotériques, nous sont cachées. Donc il a dû, toutes, les deviner. Ainsi, l'aide que l'une de ses divinations tire des autres, les autres l'ont tirée d'elle pareillement. Cercle vicieux, cercle magique, intuition, vision! Et l'on nous dérange sans pitié de nos habitudes archéologiques.

La fougue affirmative n'est pas moins vive et impérieuse dans le nouveau livre de M. Edouard Schuré, la Druidesse.k.vaint\e drame, une magnifique étude, « le Kéveil de l'âme celtique » , nous conduit à la pensée de

l'auteur. -M. Edouard Scliuré considère que nous assistons à un p,rand et admirable phénomène, présentement. L'âme celtique avait, en apparence, perdu sa puissance efficace : elle renaît et nous verrons sa résurrection splendide. Renaissance française : « l'idée celtique tend à devenir le principe cristallisateur des autres éléments de la race et de la tradition » . S'il faut l'avouer, nous ne le savions pas!... M. Edouard Scliuré, pour une fois, ne se contente pas d'une affirmation caté^jorique : le réveil de Tàme celtique, il va nous le montrer. Père du romantisme, Chateaubriand le premier découvre quoi? a notre arcane national », autrement dit le celtisme. lia été deux fois initié : par la lande bretonne et par l'étrange Lucile, « druidesse moderne » et véritable Velléda des Martyrs. « C'est, dit M. Scliuré, parce que François de Chateaubriand a découvert une profondeur nouvelle dans l'âme de son adorable sœur Lucile, c'est grâce à cette initiation intime et précoce qu'il a su plonger un premier et si pénétrant regard dans notre passé lointain et dans nos origines nationales... « Mais a-t-il plonjjé ce regard dans notre passé et dans nos origines? Oui! répondrait avec un peu d'impatience M. Scliuré, si nous faisions mine de quelque incertitude. Donc, Chateaubriand d'abord. Et puis, la fenêtre éblouissante est vite refermée. Le deuxième, M. de la Villemarqué révèle à ses contemporains le celtisme. M. de la Villemarqué est ce gentilhomme breton à qui l'on doit \c Barzaz-Breiz, recueil de poésies populaires. Seulement, on a prouvé que, ses gwerz et soiiiou, M. de la Villemarqué ne les recueillait pas avec une juste placidité : il les inventait. Poéticjue supercherie, ce folklore. Et avouons que le folklore est périlleux : le peuple n'y travaille pas beaucoup; le folkloriste, énormément. Le Barzaz-Breiz, la prudence nous engage à y goûter l'aimable fantaisie d'un gentilhomme breton. M. Edouard Scliuré y voit, malgré tout, une épiphanie du celtisme. Un peu plus tard, Renan caractérise la poésie des races celtiques : senti-

ment direct et spontané des forces de la nature, sentiment courtois et tendre de l'amour, délicatesse d'un culte consacré aux femmes. Ce n'est pas tout, dit M. Scliuré : il y a encore le prophétisme " qui s'inspire tour à tour ou à la fois des abîmes ténébreux de la nature et des effulgurations d'un monde surhumain » . M. Henri Gaidoz fonde la Revue celtique; M. d'Arbois. de Jubainville publie les trois volumes de La mythologie, la littérature et l'épopée celtiques; M. Camille Jullian, son Histoire de la Gaule; M. Charles Le Goffic,. ses poèmes si savoureux, et M. Anatole Le Braz, ses romans de Bretagne, si émouvants, si beaux.

Mais enfin, le réveil de l'àme celtique, ce réveil que M. Edouard Schuré célèbre comme un renouveau de la France, je ne crois pas que les livres de MM. Jullian^ Le Goffic et Le Braz l'attestent si évidemment. Ce sont quelques livres, et d'un mérite excellent. Le réveil de l'àme celtique, nous ne le voyons pas. Si même nous ajoutons les écrits de MM. Philéas Lebesgue, — une introduction à Six lais de Marie de France, — et Jacques Reboul, — Sous le chêne celtique, — le réveil de l'àme celtique, nous ne le voyons guère. M. Schuré ne prouve pas que l'âme celtique se soit réveillée; mais il l'affirme. Les Gallo-Romains, dit-il, sont des positivistes; les Celtes valent par un « idéalisme natif et irréductible » . Or, l'idéalisme de nos jours attaque vivement la sécurité positiviste. Donc, l'âme celtique se réveille. Et qui en douterait? Pour bien comprendre ce qu'entend par le celtisme l'auteur de la Dn/idesse, il faut savoir que Jeanne d'Arc lui apparaît comme « une résurrection et une transfiguration de l'antique druidesse sous la forme d'une héroïne chrétienne librement inspirée » . Mais alors, j'avoue que j'écoute respectueusement la Pythie et demeure stupide. Je le demeure, quand je lis que la révolution française et le romantisme sont « deux puissantes manifestations des instincts profonds du tempérament gallo-kymrique ». M. Schuré doit avoir ses raisons pour énoncer de ces rudes apophtegmes. Seulement, ses

UN GBAND INITIE 117

raisons, il ne nous les livre pas. Nous vivons, auprès de lui, sous le régime de l'arbitraire. 11 y a en lui de l'autocrate, et voire du despote.

Les druides le devaient tenter : les druides qui •é'taient (assure-t-il) en possession de la sagesse primordiale; et les druides qui, avec leur culte officiel, avaient (assure-t-il) une doctrine secrète; et enfin les druides qui se souvenaient de l'Atlantide. Les éléments de la pliilosopliie des druides, M. Edouard Schuré les emprunte nu Mystère des bardes, document traduit par Pictet (Genève, 1853). Et nous sommes contents de penser qu'il a un document sous la main. N'allons-nous pas nous établir enfin sur un terrain solide? Eh bien! non. Il paraît qu'aujourd'hui les Celtisants n'accordent plus d'autorité au Mystère des bardes; ils refusent d'y trouver les véritables idées druidiques et, ce Mystère, ils le regardent " comme une élucubration de quelques théologiens du dix-septième siècle » . Ce document fut rédigé plus de mille ans après la mort des derniers druides. Qu'importe? répond M. Schuré; la tradition orale, et non écrite, des bardes a duré beaucoup plus de mille ans. Du reste, nous n'en savons rien. Mais nous pouvons le supposer : il suffit.

Si M. Edouard Schuré travaillait selon l'usage habituel, réunissant des faits et craignant de les interpréter avec imprudence, enfin s'il employait la méthode à laquelle les autres historiens doivent la justesse de leurs conclusions attentives, on aurait à lui adresser mille objections. Seulement, n'est-il pas, de son aveu même, un voyant? Il nous dira : — Vous ne voyez pas ; tant pis pour vous!...

Tacite raconte que, sous le règne de Vespasien, Velléda, une fille de la nation des Bructères, fut célèbre; dans une tour, elle donnait des oracles; on lui apportait des trophées de guerre : on lui amenait les prisonniers. M. d'Arbois de Jubainville a trouvé l'étymologie du nom de Velléda : c'est, en gaulois, la voyante. Et Velléda est l'héroïne de Chateaubriand, dans les Mar-

tyrs\ elleestaussi riiéroïne de la Dnddesxe. M. Scliuré se propose de nous offrir « une ima^je parlante de ce que fvTt l'âme celtique en Gaule avant la conf[uête romaine et avant l'influx du christianisme ». Sa Velléda, ses druides, ses Gaulois, il les « devine " ; il a peu de renseignements historiques. Cependant, il a vu quelques druidesses; il les a vues dans l'ile d'Ouessant. Elles gardent aujourd'hui les moutons. Leurs robes et leurs fichus sont de couleur sombre. Elles ont de belles chevelures, noires ou cuivrées, qui flottent sur leurs épaules. Si vous leur demandez votre chemin, elles vous disent : '< Allez tout rond » ; et elles font un geste circulaire qui englobe l'ile et l'horizon. Elles parlent peu. « Mais^ dans leurs yeux fixes et roux, se lit une mâle résolution de braver les rigueurs du destin. Sans cesse menacées de perdre leurs maris ou leurs fils, elles prennent le deuil d'avance. IMaitresses dans leur domaine, elles se livrent vaillamment à tous les travaux des champs, labourent, sèment et fauchent. Il faut voir avec quelle gravité elles accomplissent leurs devoirs religieux dans l'église de Lampaul, serrées les unes contre les autres, comme des oiseaux de mer, sous leurs coiffes de dimanche. Mais, aux premiers jours de l'automne, ces mêmes femmes s'acheminent en longue procession vers un cap avancé qui domine la mer. Après une prière murmurée à mi-voix, chacune jette un bouquet de fleurs dans les flots, pour apaiser les colères de l'Océan. Depuis deux mille ans, de siècle en siècle, la coutume s'est transmise. Ce jour-là, les Ouessantines redeviennent sans le savoir des druidesses » . Je n'ai pas vu les Ouessantines; mais j'ai lu Filles de la pluie, par M. André Savignon. Ces filles de la pluie, ce sont les Ouessantines et, à proprement parler, des filles. Où M. Savignon n'a vu que des filles, M. Schuré voit des druidesses. INe cherchons point à savoir qui, de ces deux écrivains (inégaux, d'ailleurs), ne se trompe pas; et admirons plutôt comme diffère la réalité, d'âme en âme.

Telle est, un peu longuement, la somme des idées^

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et des visions, et des entrevisions sur lcs(juelles s'appuie le drame ou le poème en prose de /a Druf'dcsse.

Il fait nuit... Du reste, il fera nuit et jour capricieusement, au gré des incidents dramati<|ues, selon la volonté du poète; des lueurs soudaines illumineront et la statue de JN'émésis et les acteurs, à l'occasion. Cela, au théâtre, demanderait beaucoup d'électricité, importune (je crois) autour des druides. Les rayons de la lune éclairent d'abord le temple de Bélen. Voici, dans les ténèbres, deux hommes. L'un est Glaucus, vil espion de Tarquinia, femme du proconsul romain Torquatus. Et l'autre, Epodorix, chef des Arvernes, est le traître qui accepterait bien volontiers, pour la Gaule, la domination de Rome. Provisoirement, il donne à Glaucus la blonde chevelure de Velléda, que la druidesse a coupée et qu'elle a dédiée au Soleil rayonnant, le dieu Bélen. Les deux gaillards se sauvent. Parait Katmor, l'Archidruide; et parait Velléda, fille de Katmor. Des songes troublent Velléda. En outre, quand elle était dans le temple, un homme, un sacrilège, a bousculé Katmor : il est entré, violant le sanctuaire et, vraisemblablement, désireux de profaner Velléda. Les chefs des Bellovaques, des Carnutes, des Allobroges, des Eduens, Armoricains, Tectosages et Arvernes se réunissent, aux fins d'élire le Brenn. Que Velléda, premièrement, donne la mort au sacrilège. On lui amène le prisonnier, la tête voilée de noir. Frapper un inconnu? Velléda s'y refuse. Et l'on ôte le voile qui cachait le visage du prisonnier. Velléda reconnaît un garçon qu'elle vit en rêve et qui a des yeux farouches et doux. Non, Velléda ne tuera point ce jeune homme. Qui est-ce? — L'Obscur, l'Errant, l'Exilé. On l'a vu, dans les monts des Allobroges, barde au savon bleu, à la harpe d'argent, qui disait : « Fourbissez vos armes ! Allez à Bibracte ! Délivrez vos frères ! » On l'a vu aux fêtes de Narbonne, en haillons, invectivant contre les Gaulois qui, sédtiits par les élégances romaines, se couronnaient de roses et perdaient leur temps à regarder danser sous les arcades les

joueuses de flûte. On l'a vu au sanctuaire des Carnutes, monter sur un dolmen, agiter une torche et sommer les Gaulois de ne pas endurer l'esclavage. On l'a vu aux monts d'Arvernie. Il est du sang de Yercingétorix. Il est Celtil. Et il est Théroïsme résistant de la Gaule. Son frère Epodorix, le traître, l'a exilé. Les chefs gaulois, à l'instigation de Velléda, le proclament leur Brenn.

Au deuxième tableau, dans l'atrium d'une villa romaine, sur les bords du Rhône, nous apprenons par le dialogue d'Epodorix le traître et du proconsul Torquatus les éclatantes victoires de Celtil : Bibracte est délivrée. Advient Celtil, pendant une trêve, pour l'échange des prisonniers : il est insolent à merveille. Mais, à demi couchée sur un lit de parade, la belle Ilédonia Tarquinia reçoit Celtil et, conjugales rancunes, elle aguicherait volontiers le barbare : Celtil est tout à la pensée de Velléda. La Romaine alors se venge. Elle possède la chevelure de la druidesse, talisman de magie. Eh bien! Katmor emmenait Velléda vers l'ile d'inisthona. Des pirates frisons attaquèrent la barque; ils ont tué Katmor, enlevé sa fille. Velléda, vendue comme esclave, ils la traînent par la Germanie : elle finira sur un marché de Rome. « Mon cheval ! mon cheval! » crie Celtil : tant qu'un souffle vivra dans son cœur, il saura retrouver Velléda, fût-ce au bout du monde. » Comme il l'aime! » soupire la Romaine.

Celtil a retrouvé Velléda, entre deux falaises rocheuses, dans l'île sauvage d'inisthona. « Oh ! laisse-moi l'enlever sur mon navire, car désormais tu m'appartiens. Viens sur l'Océan, notre patrie première; il écume d'impatience de nous porter. Ne sommes-nous pas libres comme lui? J'ai frôlé les écueils pour te joindre, je volerai par-dessus pour te ravir!... » C'est bien tentant; car Velléda aime Celtil. Mais la dernière prophétesse de la Gaule ne peut renoncer à sa mission ; par ses baisers coupables se romprait n le lien fragile qui joint le ciel à la terre " . Enfin : u Je t'aime, mais je ne puis te suivre, Celtil! » Celtil est un garçon fougueux, et qui

se facile, et qui se vante sans délicatesse de rintcrêt <ju'il a su inspirer à Hédonia Tarquinia. Velléda le repousse. Il part pour le royaume de la nuit : « Orgueilleuse druidesse, adieu! » Mais Velléda, liéroïque et charmante : « ïu veux descendre dans l'abime d'Abred? Tu n'y descendras point seul!... » Sa couronne de verveine, symbole de puissance prophétique, elle la jette dans la mer : « Comme je fus aux dieux, je suis à toi ! — A travers toutes les existences? — A travers toutes! >> Car les druides et M. Schuré croient à la réincarnation perpétuelle des âmes. Seulement, pour chercher Velléda, le Brenn a quitté l'armée. Volusénus et Virdomar, chefs gaulois, ont trahi le IJrenn. Les Romains ont repris la citadelle de Bibracte et menacent le sanctuaire des Carnutes. On appelle Celtil. Et lui : « Sur la bouche de la prophétesse, j'ai bu le feu sacré de Bélen ; le sang des dieux a passé dans mes veines ; maintenant je puis donner à la Gaule une âme nouvelle et vaincre en mourant ! n II part. Mais tard ! Au centre de la Gaule et au sommet d'une montagne, parmi les rocs, il y a un dolmen gigantesque, le tombeau de Hu-Gadarn, le grand ancêtre de la race, rs'uit étoilée... Et c'est là que l'astuce romaine s'emparera de Celtil le héros. Par les espions, Torquatus sait que les Gaulois viendront, pour consulter le cœur de la Gaule. Celtil est pris. Un cachot dans la Tour du Rhône. Celtil est là, chargé de chaînes. Avec un centurion subtil, Hédonia Tarquinia s'approche du grabat de Celtil. Et elle tente le Brenn : ne veut-il pas être empereur de Rome, et de la Gaule soumise à Rome? Hédonia Tarquinia ne doute aucunement de rien. ÎMais il y a, dans le cachot, une statue de Némésis : elle se noie dans l'obscurité. A sa place, paraît le corps astral de Velléda, tenant une branche de gui. Velléda, d'un rais lumineux, montre à Celtil son bouclier, son casque et son épée. Armé du casque et du bouclier, Celtil brandit son épée. Les stratagèmes qu'avait préparés, pour emmener Celtil, Hédonia Tarquinia ser-

vent à Celtil pour s'échapper tout seul. Et il est libre.

Au sanctuaire de Bélen, chez les Bellovaques, Katmor et Velléda, les gens et aussi les éléments, les Gaulois et la tempête clament la défaite de la Gaule. C'est un délire d'amour qui emporta la prophétesse et le héros. Des femmes gauloises, des soldats fugitifs arrivent, réclamant les foyers, les terres, les labours. Une jeune Gauloise tient dans ses bras un enfant au maillot; de la main droite, elle tend une touffe d'épis noircis par le feu : <t C'est l'image de nos champs, brûlés par l'avantgarde de Torquatus! » Celtil n'est pas mort; le voici : la Gaule est encore vivante. — '< Pour combien de temps? — Pour demain, si nous sommes vainqueurs; pour toujours, si nous mourons en vrais Gaulois!... » Les blessures de Celtil, Velléda les guérit, douce magicienne, au contact de ses mains. Velléda et Celtil boivent la coupe d'amour, sous le chêne sacré; et ils n'entendent pas gronder la foudre, qui fendra le chêne, jusqu'à la racine. « Les Romains! Les Romains!... n Les Romains approchent. Les Gaulois mettent le feu à la forêt; de chêne en chêne, le feu se propage. Velléda et Celtil entrent dans le temple, qui flambe. Soudain, le temple s'effondre et n'est qu'un amas de ruines, dans la forêt brûlée. Un disque jaune et lumineux monte dans ce paysage. Et l'on voit, sur ce fond, se dessiner la blanche figure du Christ ressuscité, les bras ouverts. Un oracle druidique l'avait annoncé : « Pour que Rome soit vaincue, il faut (ju'un Dieu s'incarne sur la terre et ressuscite du tombeau. Du fond de la mort, il apportera l'amour éternel!... » Les destinées nouvelles de la Gaule commencent; des cendres de la Gaule druidique naît la Gaule chrétienne.

Il est impossible qu'on n'admire pas la beauté de ces grandes imaginations qui soulèvent les siècles du passé. Il est possible qu'on éprouve quelque peine à en saisir toutes les significations profondes. Je crois aussi que la poésie des druides, si démodée najyuére encore, n'éveille pas notre plaisir très vivement. Pour-

tant M. Edouard Schuré l'a embellie des nobles idées qu'il incarne sous les symboles celtiques : nobles idées un peu étrangères à notre babitude mentale. Les problèmes qui inquiètent l'auteur des Grands Initiés et de la Druidesse sont les problèmes éternels que la pbiloso- [)bie, en tous temps comme en tous pays, examine. Il les pose, lui, et les résout d'une telle manière fulgurante, avec tant de rapide certitude, avec tant de propbétique facilité que nous ne les reconnaissons plus. In dialecticien nous emmène avec lui et, quitte à l'abandonner avant l'arrivée, nous l'accompagnons un l)Out de cbemin. Du moins, en cbeminant près de lui, tremblions-nous de son espoir, de sa fatigue. Le mystique traverse en un instant les étendues; et tout de suite il est parti : quand il est arrivé, là-bas, nous ne le voyons plus. S'il faut l'avouer, les nobles idées métapiiysiques et le vaste rêve, qui emplissent magnifiquement le scénario de la Druidesse, ne me toucbent pas l)eaucoup.

Ce qui me touclie, dans ce drame poétique, c'en est la qualité nationale. L'Arcbidruide Katmor, je fais bon marcbé de lui, et de Bélen, son dieu solaire. Mais Geltil, âme liéroïque et amoureuse de la Gaule, comme il nous émeut! comme nous suivons, d'un cœur angoissé, la double tribulation de son liéroïsme et de son amour! Quand la belle Romaine, toute cbargée de civilisation gréco-latine, est sur le point de le séduire, nous voudrions avertir le Gaulois. Cependant, nous savons le tour qu'ont pris les événements, et que notre âme celtique, il y a deux mille ans, s'est naturalisée âme romaine. Nous le savons; mais le pai'adoxe des vœux qui nous enflamment pour la Celtide condamnée ressuscite en nous l'angoisse du moment le plus patliétique de notre histoire, celui de la prime conquête, celui de la résistance finale et d'une mort suivie d'une rénovation prodigieuse. Quelle péripétie de la Gaule maternelle, agonisante et qui va revivre dans ses enfanté élevés par ses ennemis !...

Eût-on deviné que l'idéologue des Grands Initiés serait sensible, et si profondément, à une telle aventure de patrie? Il cherche la vérité primordiale, éparse dans les religions de l'univers. . . Oui ! mais (raconte M. Houx), en 1870, après les défaites, Wagner écrivit à Schuré : « Votre place n'est plus à Paris; venez avec nous, en Allemagne! " Schuré, né en Alsace, répondit : « Plus que jamais, je suis Français! » A toute la philosophie primordiale et à toute la synthèse de l'ésotérisme, je préfère cette anecdote, si humaine, et cette vive intuition, ce choix qui n'est pas libre. Nos idées, avonsnous à les choisir plus arbitrairement que notre pays natal?...

1»' mars 1914.

Inveni portum ; ces deux mots ont un son mélancolique et doux. Ils éveillent une pensée de sécurité un peu tardive et une image de voiles qui, dans la lumière du soir, regagnent leur abri. Contents après l'inquiétude et, si aimable que soit la paix enfin trouvée, encore tremblants de quelque regret, ces deux mots de sagesse, M. Jules Lemaitre les a inscrits au revers de ses belles reliures, comme sa devise et comme son remerciement. Ainsi le port ou le refuge est auprès des vieux livres, auprès du rêve ancien des lettrés. Quelle réponse à nos velléités turbulentes!...

Une imprudente jeunesse croit inaugurer la vie et l'inventer, pour ainsi dire. Et puis elle arrive à la tranquillité, plus ou moins vite. Avant cela, on l'a vue intrépide et, parfois, désagréablement. La remarque de La Bruyère l'importunait, selon laquelle tout est dit et l'on vient trop tard. Elle ne consentait pas non plus à écrire, suivant le conseil de Ghénier, sur ses pensers qu'elle jugeait nouveaux, des vers antiques. Il lui fallait des merveilles inopinées; elle ne craignait pas de combiner une syntaxe d'aventure et de fabriquer des mots. Elle voulait un vocabulaire tout neuf, comme

(1) Ce chapitre est du mois d'avril 1914; et Jules Lemaître vivait encore. Je ne change rien à ce que j'écrivais et je laisse au tour de quelques phrases l'illusion, mélancolique et douce à nos regrets, de sa présence.

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elle, et des tours que n'eût pris jusqu'alors nulle mrditation. C'est exactement la barbarie; les adolescents y retournent, avec innocence, pour s'émanciper. On se figure que les plus hardis jeunes gens de lettres ont d'abord le désir d'étonner le prochain; et j'avoue que, souvent, ils l'ont : mais, principalement, ils souffrent, même s'ils ne le savent pas, de se sentir si jeunes dans l'univers qui est si vieux. Pauvres petits! ils ne songent pas que déjà Homère continuait une longue littérature. C'est l'opinion de M. Michel liréal; et c'est l'évidence, nulle perfection n'étant soudaine. Ils se laissent aller à des erreurs qui, les ayant éloignés de la raison, les en rapprochent ensuite et, au bout du compte, les y conduisent, pourvu qu'ils ne soient pas des orgueilleux, et entêtés de leur folie : car on n'échappe guère à la raison, se fût-on promis d'autres joies. Un jour, ils s'aperçoivent de leur faute et ils pardonnent à la destinée qui, îa veille de leur naissance, n'a point anéanti, d'un déluge, les bibliothèques et tout le témoignage du passé.

M. Jules Lemaître ne me semble pas avoir commis ce péché de révolte pour lequel tant d'autres ont à battre leur coulpe et, quelques-uns, la battent sans vergogne ou modestie. Dès ses premiers ouvrages, il apparut comme un très pieux humaniste qui ne sacrifie pas les siècles au lendemain. Ni dans ses phrases les plus souples et adroites, il n'admettait aucun désordre; ni dans ses opinions et ni dans son incertitude. Il se fiait à un usage que nos écrivains les plus mémorables consacrent; et il soumettait son doute même, la fantaisie de son doute, à leur exemple et à leur discipline. Cependant, la nouveauté le tentait. S'il a choisi, pour les étudier, ses contemporains, c'est qu'il avait plaisir à connaître d'eux la plus récente idée qu'on se fit du hasard, de la vie et de la beauté. 11 ne dissimulait pas sa prédilection des romans, comc'dies et poèmes qui, venus hier et de son voisinage, s'adressaient à lui familièrement, lui parlaient de ce qu'il aimait ou redoutait

LKS CONTES DK M. JULES LEMAITRE 127

«t, bref, ne lui racontaient pas une liistoire périmée. Il était curieux et avait, je crois, son meilleur amusement à (> uetter les prouesses qu'on allait accomplir pour réaliser sous une forme d'art l'émoi moderne. Aujourd'hui que, déçu de quelques attentes, il est retourné aux vieux livres, si les éditions orijjinales l'enchantent, c'est notamment pour leur nouveauté ancienne : nous avons tort de traiter comme vieux le passé, qui était plus jeune que nous. Un vieux livre de chez Barhin, au Signe de la Croix, ou de chez Ribou, à l'Image Saint-Louis, engage son heureux possesseur à imaginer le matin que fut rais à l'étalage ce volume tout frais encore, ce volume que payent trente sols et que lisent, pour la première fois qu'on le pût lire, Mmes de Sévigné ou de Lafayette, avec une souriante surprise. La nouveauté est charmante : elle a bien l'air d'un miracle qui interrompt la durée morne du monde. Ainsi persiste, dans la sagesse de M. Jules Lemaître, un goût d'autrefois.

Du reste, il ne prétend pas que les derniers venus n'aient rien ajouté au trésor classique; et il accorde que plusieurs écrivains du dix-neuvième siècle aient montré une intelligence plus étendue et une sensibilité plus fine que leurs devanciers. Mais il écrit : « Avec Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, avec Rabelais, Montaigne, Descartes, Pascal, Bossuet, La Bruyère, on a déjà toutes les remarques essentielles sur la nature humaine, sur l'homme religieux, l'homme politique, l'homme social. Et il faut avouer que ces réflexions, ces peintures, même ces lieux communs, ayant rencontré là, pour la première fois, une expression à peu près parfaite, gardent une fleur, une saveur, une plénitude, une grâce ou une force qu'on n'a guère retrouvées depuis. Il n'est donc pas déshonorant de s'en contenter, et il est, au surplus, délicieux d'y revenir par le plus long, j'entends après avoir joui des enrichissements ajoutés par les âges récents à ce trésor primitif et essentiel. " M. Jules Lemaitre tenait ces

propos réactionnaires à l'Académie, au cours d'un ravissant éloye des vieux livres, dans une de ces solennelles séances où la plus noble tradition s'égaye de quelque badinage; de sorte qu'on peut un instant se demander si, en quelque mesure, ce n'est point là une boutade. Puis, en l'honneur des vieux livres, leur ami n'a-t-il pas cédé à la gracieuse envie de leur immoler l'avenir?...

Pas du tout! C'est une véritable doctrine que M. Jules Lemaître a exposée dans ce discours ; et, — reconnaissons-la, — c'est la doctrine même de notre littérature classique. La Fontaine, qui empruntait le sujet de ses fables à Esope et à Phèdre et qui se donnait pour traduire ou imiter les modèles de l'antiquité grecque et latine; La Bruyère, qui plaçait sous le patronage de Théophraste ses Caractères; et Corneille et Racine, qui se fussent excusés des libertés qu'ils prenaient à l'égard de Sénèque et d'Euripide et de Tacite; enfin nos poètes et prosateurs les plus originaux du grand siècle ont tous, plus ou moins nettement, affirmé la suzeraineté des anciens. Dira-t-on qu'ils sont moins originaux à cause de cela"? ou, du moins, qu'ils sont originaux en dépit de cela? Non, certes!... Ce que les novateurs, alors et de nos jours, dénoncent comme la superstition de l'antiquité, c'est la juste notion de ce qui, étant fait, n'a plus à être fait. La plupart des novateurs, ce qu'ils découvrent, — car ils sont de bonne foi, — ils étaient seuls à l'ignorer. Mieux informés, sans doute auraient-ils moins de gaillardise; mais ils s'épargneraient le ridicule d'une imposture trop naïve. La conversation des lettrés dure depuis de beaux âges. Les principales vérités, La Fontaine et La Bruyère, Corneille et Racine les croyaient dites : ne les croironsnous pas dites, après que La Fontaine et La Bruyère, Corneille et Racine ont ajouté leur mot?... Il ne faut pas qu'un jeune homme, ou un barbon qui a gardé hors de saison trop de verdeur, se pousse dans la conversation des lettrés comme un petit impertinent. Mais,

pour un génie impétueux, le respect de l'antiquité, le respect de tout le passé, que de contraintes!... Un génie authentique se marque et par sa désinvolture et par son obéissance. Les contraintes gênantes sont exactement celles qu'on n'a point examinées, jugées inévitables et acceptées : il n'est de liberté que dans la servitude consentie.

S'ils n'ont point affecté de n'avoir pas lu Esope et Phèdre, Théophraste, Tacite, Sénèqiie et Euripide, nos classiques n'en ont pas moins élaboré une littérature qui, dans l'histoire, est plus singulièrement caractérisée que nulle autre. Leur amitié pour les vieux livres ne les induisait pas en découragement ou paresse. Pareillement, celui de nos contemporains qui peut-être a le plus vécu avec les vieux livres de jadis, et avec les vieux livres de naguère, et avec tous les livres, écrit : « Il est toujours vrai que tout a été dit; mais ce n'est jamais tout à fait vrai... » Il veut encore qu' « en marge des vieux livres », on note le nouveau commentaire.

M. Jules Lemaitre a publié cinq volumes de contes. Dans Sérénus et Myrrha, les deux premiers volumes, il inventait généralement toute l'anecdote. Mais Sérénus pourrait porter en sous-titre ces mots : « En marge de Sénèque le philosophe et de son livre De tranqrnUkate animi. » JScmsicaa et Briscis sont des a marges » de VOdyssée et de Vlliade. Ensuite, le conteur a toujours emprunté aux vieux livres le départ de ses imaginations.

Il procède comme ceci. Le vaisseau d'Ulysse approche de l'ilot des Sirènes. Ulysse n'a point oublié les conseils que lui a donnés Circé la magicienne. Avec de la cire pétrie dans ses fortes mains, il bouche les oreilles de ses compagnons. Lui, on l'attache au mât avec des cordes. Et nous suivons fidèlement le récit d'Homère. Les Sirènes arrivent; elles se mettent à chanter; elles invitent les chers hommes à ne point dépasser leur île sans écouter leur voix ; elles haussent hors de la mer

■u leurs corps étincelants et frais ». Ulysse, dans ses liens, s'a^jite : on resserre les cordes qui le tiennent. Mais un des matelots, Euphorion, ne résiste pas au désir d'ouïr les filles de la mer chantera voix de sirène. Il ôte la cire de ses oreilles : le chant le trouble tellement qu'il dédaigne de vivre, se penche sur le bastin- {jage et se jette dans les flots. Euphorion, matelot d'Ulysse, est perdu : si les matelots n'abandonnent pas sans chagrin leur compagnon, Ulysse leur commande de tirer sur les rames et de doubler en hâte l'ile dangereuse. Homère nous emmène avec le vaisseau d'Ulysse et nous ne savons plus ce que devient le jeune homme séduit par les musiques de la mer. M. Jules Lemaitre, lui, laisse Ulysse partir et il nous guide vers les aventures d'Euphorion.

C'est un moment délicieux, dans le conte, celui où il s'échappe des liens homériques et, pareil à Euphorion qui, " de toutes les forces de son désir, nageait vers les voix », s'amuse de sa liberté. Les Sirènes sont de belles personnes et aguichantes. Puis elles déchirent les cadavres des naufragés et leur sucent le sang. Parmi elles, Euphorion remarque une petite Leucosia, lui annonce qu'il l'aime. <i Cet étranger m'appartient », déclare Leucosia, qui aime Euphorion sans tarder. Les deux amants ont de communs plaisirs; et ils nagent ensemble, jouent avec les dauphins débonnaires; ensuite Euphorion dort « dans les bras froids de la petite déesse aquatique ». Leur amour n'est pas compliqué de nombreuses paroles, Leucosia ne sachant guère que les mots « qui désignent les choses essentielles à la vie d'une divinité marine de second ordre sur un récif méditerranéen » . Mais Euphorion, touché de quelque nostalgie, s'ennuie un peu. Il songe aux forêts et aux fleuves, aux champs, aux labours, aux temples sur les promontoires et aux tavernes où l'on boit avec des camarades sur les quais animés de foule et de vacarme. Son étrange souhait de vivre humainement, il le communique à Leucosia : ne veut-elle partir

ainsi fjue lui? — Je ne pourrai pas niarclier lon{>tet))ps sur la terre, répond-elle. Mais Euphorion : — Je t'aiderai ; d'ailleurs, là-bas, il y a des voitures!... Ils s'en vont et nagent trois jours. Ils parviennent au continent. Quelque temps, Euphorion porte Leucosia sur son dos. Seulement, le fardeau lui pèse; et il agit mal : car il délie de son cou les bras de la Sirène et la laisse tonil)er sur le sol. Elle pleure; elle supplie Euphorion d'avoir pitié d'elle. Pitié, amour et larmes : elle ignorait jusqu'alors la pitié, l'amour et les larmes, étant déesse. Elle a pleuré : elle est toute prête à la transformation que Thétis lui offrira; elle est femme déjà.

Et ainsi va le conte, avec une ingéniosité charmante. Il ne déroule pas une allégorie; mais il recueille en passant les analogies que présentent la fiction et la réalité : divertissants, les épisodes sont aussi les emblèmes de vérités, gaies ou tristes et relatives à la pitié, à l'amour, aux larmes, aux inconvénients de la vie mortelle et au bonheur que boulevei'se la pensée. Toutes vérités que le poète Homère négligeait et, au surplus, ne soupçonnait pas; toutes vérités qui poui'tant naissent €t fleurissent de son Odyssée, comme, après la mort du jardinier qui planta l'arbuste, le rosier, greffé avec art, donne des roses d'une autre couleur et d'un autre parfum : c'est toujours le même rosier, cependant.

Et c'est toujours la même humanité, depuis Homère (et plus anciennement), jusqu'à nous (et bien après nous), qui modifie et modifiera le thème éternel de la crainte et de l'espérance, de la douleur et du plaisir, du temps si bref. Elle modifie le thème; et, sous divers aspects, le thème demeure éternellement le même. Une glose nouvelle indique la nuance du sentiment qui orne l'antique rêverie. Ainsi, au tronc durable de l'ormeau, dans la vallée d'Ombrie, verdoie le feuillage nouveau de la vigne, chaque année.

La poésie des contes que M. Jules Lemaitre a écrits en marge des vieux livres doit une véritable grandeur à cette idée de l'humanité continue, à la fois docile et

audacieuse, docile aux dures nécessités du sort et audacieuse à esquiver les entraves, prompte à aimer, dans son esclavage,

f.e que jamais on ne verra deux fois!,..

Plus est timide et tremblante la glose qui se détache du texte immuable, et aussi plus est touchant, voire attendrissant, l'effort de liberté de cette petite ramure^ jolie et menacée. L'àme d'un jour n)ontre sa nuance à la brutale éternité. Un pétale tournoie à la surface d'une eau orageuse.

L'iUac/e et l'Odyssée, ï Enéide, l'Evangile, enfin la Légende dorée, voilà les livres aux marges desquels M. Jules Lemaître a noté premièrement les singularités de son époque. Ajoutons le Zend-Avesta et, bientôt, le Ramayana; mais il s'évade rarement hors de la tradition gréco latine et française. « Rêver dans le passé, — surtout dans le passé de la Fi'ance ! » a-t-il écrit. Le passé de la France est à Rome, Athènes et sur les côtes de l'Asie Mineure où préluda la muse d'Ionie. Et, si M. Jules Lemaitre admet, parfois, des étrangers, c'est Boccace ou bien Cervantes, des Latins et quasi naturalisés chez nous. Deuxièmement, il compléta la série de nos étapes. Il s'arrêta aux chansons de geste, à Villehardouin et à Joinville, puis au Pantagruel de Rabelais, puis à Mme de Sévigné, à La Fontaine, à Fénelon et à Saint-Simon; puis, en marge des proclamations du général Bonaparte, il composa le journal de Mme Glélie- Eponine Dupont. Le dernier recueil des u Marges », — dernier, quant à présent, — la Vieillesse d'Hélène, recommençant tout le chemin, le fait tout au long, part de V Odyssée encore, n'oublie pas Hérodote ni Ovide, ce Parnassien; salue gentiment Guillaume au Court-nez et Joinville, risque un détour capricieux qui le conduit auprès de Ribadeneira et s'attarde plus volontiers dans la compagnie éprouvée de Corneille, de Molière, de Racine, de La Fontaine encore et de Bos-

suct, de Perrault, de Gil iMas, de Manon Lescaut, de la Nouvelle Iléloïse, et même de M. Renan. C'est à peu près tout le chemin qu'a fait l'àme française depuis ses primes orijjines. lîeau voyajje et saint pèlerinage ou plus familièrement, si l'on veut, procession de nos enfances : et, à chacun des reposoirs, notre guide apporte un bouquet fraîchement coupé.

Les contes du dernier recueil sont plus rapides que les précédents. Ils n'ont pas plus de huit ou dix pages. Les incidents ne sont pas moins nombreux; mais le conteur va plus vite. Il est possible qu'on regrette la manière un peu nonchalante de la Sirène; oui, nonchalante, et avec tant de grâce. Le conteur ne se dépêchait pas du tout; on eût dit que plutôt le conteur alentissait l'allure de ses phrases, n'ayant nulle hâte, il a quelque hâte, maintenant. Et il a remplacé une élégance par une autre. Maintenant, c'est la vivacité de l'anecdote qui nous enchante : et heureux l'écrivain qui, changeant de manière, a deux fois enchanté son lecteur ! Les contes de la Vieillesse d'Hélène sont arrangés à la façon de comédies. Il y a des coups de théâtre, et qu'il faut amener prestement. Il y a des retournements de la situation, qui valent par leur promptitude. Et il y a des dénouements, qui valent par leur soudaineté.

Depuis cinquante ans qu'elle est la belle Hélène, la fille de Léda et du Cygne souffre d'une malchance : on l'aime, — ah! oui, on l'aime; Thésée l'enleva quand elle était encore une petite fille; bientôt après, Ménélas l'épousa; et Paris, on n'ignore pas qu'il sut la convaincre; avec moins de beauté, mais avec tant de malice, Ulysse fut peut-être son amant; et Hector, on se demande si, en faveur d'elle, il ne négligea pas Andromaque aux bras blancs; est-ce tout? on n'ose pas le dire ; les Argiens et les Phrygiens l'adoraient également. — On l'aime; et, voici la malchance, elle n'aime pas. Elle est flattée de tout l'amour qu'on lui prodigue; mais elle a « déchaîné les plus furieuses passions sans être elle-même grandement émue. Vers la cinquan-

taine, elle s'en désole; et elle envie la violente Hermione, que l'yrrlius a trahie et qui assassina Pyrrhus et qui se tua sur le corps du perfide. Alors, elle prend la décision d'être amoureuse. Un jeune soldat sans fortune, joli garçon nommé Arsace, la tente assez bien ; seulement, elle ne le tente guère : le gaillard ne dissimule pas beaucoup la prédilection qu'il a pour des jeunesses. Hélène pleure et endommage ainsi le fard indispensable de ses joues. Elle se promène, déçue,, dans les prairies qui bordent le jardin du roi. Elle remarque un jeune berger, d'abord timide, et un peu moins timide vers le soir. « Par une tiède nuit d'été, le petit pâtre, amoureux enfin, et plus hardi qvie de coutume, tenta de prendre Hélène dans ses bras. « Non^ non! » dit-elle, et elle évita l'étreinte. « Pourquoi? — Cela n'est pas bien. » H la supplie; il insiste; elle fuit... » Le petit pâtre la poursuit. S'il l'atteint et s'enliardit encore, s'il lui enlève son chapeau et la décoiffe, il verra qu'elle n'est pas une fillette. Il court mieux qu'elle et il est vif. Elle tire un poignard de sa ceinture et le plonge dans le cœur de l'enfant qui ne saura pas qu'elle était moins belle.

l:^t nous participons à la volonté singulière d'Hélène,, à sa violence. Même si sa coquetterie nous fait sourire, nous lui sommes reconnaissants d'avoir préservé son idéale image. Homère ne nous l'a pas montrée, Hélène, moins belle qu'au temps où elle fut le plus belle. A présent, nous avons un peu plus de perveisité, quitte à en souffrir; mais, si l'un de nos contemporains, plus audacieux qu'Homère, a imaginé un instant la vieillesse d'Hélène, il a peur de son audace et a vite caché les menues rides qui ont dû rendre moins parfait, un jour, le visage adorable.

Pénélope est une chaste épouse. Aux prétendants, elle n'a rien accordé. M. Jules Lemaitre propose que, du moins, elle ait distingué Aristonoos qui, tout en buvant bien, ne s'enivrait pas et qui chantait en s'accorapagnant sur la lyre. Va-t-elle céder aux séductions

d'Aiistonoos et à son empressement? Non; et M. Jules Lemaitre ne profanera certainement pas le symbole de la vertu conjugale. Mais Pénélope désormais se dépêche à sa broderie. Liodès, l'un des prétendants et qui n'a pas d'avenir, souhaite que la situation se prolonge; et, par IMélantho la servante, le travail du jour est défait chaque nuit. Pénélope croit que les dieux l'avertissent de n'être pas frivole. Ensuite, elle surprend Mélantlio et la gronde... u C'est alors qu'Ulysse revint... » Ulvsse a beaucoup d'énergie : il tue les prétendants et Aristonoos comme les autres. Pénélope en est informée. Si elle a du chagrin, personne ne s'en doute; car elle est la prudente Pénélope : elle est une femme discrète et iionnêtement dissimulée. Elle accorde au retour du héros une sincère politesse et les sentiments les meilleurs. Mais, au matin, quand son vaillant époux dort à poings fermés, elle quitte le lit et va, sous le portique, chercher parmi les morts le cadavre d'Aristonoos; elle fait sur lui une libation de vin noir. A partir de ce jour, on la vit plus triste qu'elle ne l'était avant qu'L lysseeùt achevé son dur voyage.

Et Pénélope, à nos yeux, n'a rien perdu de l'intégrité qui la rendait recommandable entre toutes les femmes légitimes. Elle a gagné un mérite encore, à être vertueuse, pour ainsi parler, en connaissance de cause. La vertu que lui avait conférée Homère — déjà précieuse — était un peu involontaire. C'est déjà très bien, d'être vertueuse comme on est blonde, ou brune, par un divin hasard. Mais enfin, c'est mieux, d'être vertueuse comme on est bonne parce qu'on l'a choisi. Pénélope qui s'est aperçue d'Aristonoos et de ses attraits, dira-t-on que l'absolue blancheur de son âme se colore de teintes moins pures? et qu'il y a, auprès d'elle, moins de sûreté?... Elle est plus touchante; nous l'aimons davantage, il me semble, pour ce léger trouble qu'elle admet dans son cœur excellent, aujourd'hui que, très civilisés, nous avons tant de peine à concevoir la simplicité du bien ou du mal.

J'ai scrupule d'ajouter ces petites explications ou, en quelque sorte, ces corollaires de morale à des fictions que l'auteur nous donne toutes seules et qu'il n'alourdit pas de philosophie. C'est que les fictions, je les résume et crains d'en déranger la fine ordonnance. M. Jules Lemaitre, lui, dans ses contes, ne sépare jamais de l'anecdote une interprétation. Sa méthode n'est pas celle de La Fontaine qui, la fable terminée, formule ses maximes. Plutôt, sa méthode est bien celle de La Fontaine qui, en fin de compte, ne formule ainsi ses maximes que pour se conformer à l'usage des anciens fabulistes; mais la véritable signification des fables de La Fontaine, ce n'est point aux « moralités » qu'il la faut demander : elle est incluse dans le récit. Pareillement, les contes de M. Jules Lemaitre portent en euxmêmes leur signification profonde. Il a tout disposé de telle manière que la pensée dût naître, et j'allais dire, émaner des incidents, de leur subtil arrangement, de leur qualité. L'on aperçoit, de page en page, comme des invites à rêver selon la guise de l'auteur.

Du reste, l'auteur n'est pas un impérieux dogmatiste; il vous laisse beaucoup de liberté : cependant, avec une persuasive douceur, il vous dirige. Souvent aussi, le conte ne parait pas destiné à une autre fin qu'au seul plaisir de l'imagination. Telle, l'aventure de Daphné, fille d'un fleuve. Daphné avait peur de l'amour. Pénée, le fleuve, lui conseillait de se marier, de lui donner des petits-fils. Elle passait toutes ses journées à la chasse. Apollon la vit, dieu galant, et la rechercha. Comme elle risquait de ne plus échapper aux entreprises du ravisseur, elle implora son père, qui la transforma en un laurier. Au printemps, « sous la lisse écorce, le corps endormi de Daphné était traversé, comme par d'excitantes flèches, par tous les désirs de vie végétale qui, à l'extrémité des branches, s'épanouissent en feuilles et en fleurs... » Et, sous l'ombrage du laurier, les amoureux venaient s'asseoir. Un jour, ce fut Apollon et la petite Xantho : le dieu pleurait Daphné, mais il priait

Xantlio de le consoler. Soudain, les branches du laurier frissonnèrent; <i et Apollon sentit un bras frais autour de son cou : ce n'était point le bras de Xantlio » . Daphné avait rompu l'écorce et apparaissait, disant : <( Me voici. » Là-dessus, nous rêverons, touchant l'amour et ses caprices. Il ne s'agit pas de conclure, mais de songer,

La préférence accordée au récit, la rapidité du récit, l'art de se cacher derrière une anecdote, l'art de la réalité, autant de caractères par lesquels on définirait la littérature classique. Et, parmi les écrivains de notre époque, M. Jules Lemaître est en effet celui que le romantisme a le moins alarmé. Les autres, pour la plupart, n'écriraient pas exactement comme ils écrivent, s'ils n'avaient lu Chateaubriand, Victor Hugo et Balzac. Mais les contes de M. Jules Lemaître, si pénétrés qu'ils soient des sentiments d'aujourd'hui, se placent dans la série littéraire de la France, tout de suite après La Fontaine, La Bruyère et, si l'on veut. Voltaire. Le romantisme n'y est pour rien. Car jamais M. Jules Lemaître n'abuse de son idée, abus où le romantisme triomphe. Jamais les mots ne le mènent plus loin que raisonnablement il n'avait résolu d'aller ; et jamais une trouvaille ne lui devient un prétexte. Il redoute la vaine poésie, celle qui, s'étant une fois échappée, court comme une ménade. Il évite les descriptions abondantes et, devant la nature, il n'est pas pris de démence. Les ornements inutiles, la prodigalité verbale et toute cette exubérance du cœur et de l'esprit lui font horreur. Et il écrit, dans l'histoire du chevalier de Pontmolain, gentilhomme de Touraine qui a suivi en Terre Sainte le roi saint Louis : « Sous les orangers de Jaffa, il se souvenait avec larmes des peupliers de la Loire, mais en même temps les suaves odeurs d'Orient l'alanguissaient et il avait un grand besoin d'aimer et d'être caressé... » Voilà peut-être la plus romantique de ses phrases : et elle n'est pas romantique. D'ailleurs, je ne nie pas qu'il soit, plus que nos classiques, sensible

au son des mots et à la musique que fait leur savante combinaison. Mais je crois qu'il faut limiter là le romantisme de cet écrivain.

N'est-il pas significatif déjà que, dans la liste de ce* livres aux marges desquels il a écrit ses contes, on ne trovive aucun des héros de 1830? IVous passons de la Nouvelle Hëloïse à l'Abbesse de Jouarre, de Kousseau à IM. Ilenan. Le petit conte relatif à M. Renan, l'auteur de la Vieillesse (T Hélène l'a emprunté au premier tome des Impressions de théâtre. On le connaissait; on est ravi de le relire; et puis on peut conjecturer qu'en le plaçant ici M. Jules Lemaître a voulu marquer son intention de franchir tout le romantisme d'une traite. Il ne s'y arrête pas. Le méprise-t-il? Du moins il n'en fait point usage, quant à lui. Ses contes en marge des vieux livres, c'est en quelque façon l'essai de lui-même au contact de la littérature. L'essai révèle et des analogies et des différences. Mais, entre les romantiques et lui, sans doute n'a-t-il pas senti le contact; et il les a négligés, n'ayant rien à leur demander.

Les romantiques sont beaucoup plus loin de lui que V Iliade ou V Odyssée. Avec Homère, il s'entend à mei'veille. Avec Hélène et Pénélope, avec Nausicaa etBriséis, il est en familiarité. Certes, il leur prête des âmes plus nuancées que les âmes des temps épiques; mais il le fait avec tant d'habileté, il ménage si bien la transition des âges que la pensée nouvelle n'offense pas la pensée ancienne. Puis, cet Homère un peu gai qu'il nous présente, c'est véritablement Homère, poète amusant, non pas le prophète que divers tliéoriciens et absurdes exégètes ont fomenté. Quelle justesse de l'intelligence, dans ces portraits littéraires que sont les contes de la Vieillesse d'Hélène ! H y a là un Corneille, un Molière, un Racine, un La Fontaine et un Bossuet dignes des Contemporains et des Impressions de théâtre : un Corneille devenu le vieux poète mécontent et que la renommée de M. Racine tracasse; un Jean Racine déjà pieux, facile

encore à l'attendrissement et qui, aux répétitions d^Estlier, étanche de son mouchoir les yeux si beaux des jeunes comédiennes; un douloureux Molière et qui a, dans les succès du théâtre, les revanciies de son infortune; un délicieux La Fontaine, le plus délicieux de tous, par l'in^jénuité, le péché, la douceur et par une certaine abjection que relève le simple repentir; un Bossuet fort déconcerté qui a traduit en vers le Cantiijite des Cantiques et qui voit, un gamin de neveu aidant, les voluptés du i< saint amour » passer à des voluptés laïques. Un peu plus tard, après les contes de Perrault et après Gil Blas, voici la Nouvelle Héloïse.

Or, c'est bien, cette Nouvelle Héloïse, le commencement de la déraison. Je disais que l'auteur de la Vieillesse d'Hélène était, comme par un prodige, indemne de tout romantisme. Gède-t-il à Rousseau?... iSon!... Lisons « le Tempérament de Saint-Preux », iN'ous supposons que Mme de Wolmar n'est pas morte; et le roman continue. M. de Wolmar écrit à milord Edouard que tout va bien, très bien; il a auprès de lui sa femme, Saint-Preux et Claire d'Orbe : décidément, <( il n'est pas de situation dangereuse pour les âmes droites » . Mais Saint- Preux, curieux de Claire, lui donne rendez-vous dans un bosquet : il compte sur l'Etre Suprême pour approuver son enthousiasme. Claire dit tout à Julie; et Julie pardonne à Saint-Preux : elle mouille sa lettre de ses pleurs. Saint-Preux n'aime-t-il plus Mme de W olmar? Il lui donne rendez-vous dans le bosquet où Claire agréa son éloquence. Julie dit tout à Claire, qui pardonne et souffre. Il y a dans tout cela un cynisme de loyauté presque animal. Saint-Pi'eux embrouille deux amours, volontiers. Il se fatigue, par trop de sensibilité. Ensuite, il s'est mis en tète de il former à la vertu » l'âme de la cuisinière : il devra passer quelques semaines de repos dans le Valais. Le sublime des passions qui aboutit au médiocre et au pire, admirable caricature! Et les passions que Rousseau déchaîne, immodérément, tel est leur résultat dérisoire...

<( Je respecte Wolmar ; mais que les embrassements d'un athée doivent être froids! » écrit Saint-Preux à Julie. Eh ! les embrassements ne sont que des embrassements : le péril est d'y ajouter une idéologie, une théodicée, et de commettre son péché sans bonhomie. La dernière aventure de Saint-Preux illustre le Rousseau de M. Jules Lemaître, un de ses plus beaux livres et l'étude pénétrante d'une dépravation.

Ainsi réunies et associées, la critique et la fantaisie composent une œuvre parfaitement harmonieuse et complète, une œuvre à la fois soumise et libre, soumise à la précédente littérature comme elle doit l'être pour entrer dans les siècles de la pensée et s'y placer à sa date, soumise et libre aussi, libre jusqu'à se diversifier d'heure en d'heure, au gré d'une mélancolie tantôt sereine, tantôt rude et qui parfois orne de maintes gentillesses l'amour, parfois le dénigre et n'attend de lui qu'un divertissement contre la peur de la mort.

1" avril 1914.

Horace était un gros garçon, de taille courte et de petite santé. Auguste lui écrivait : « Tu n'es pas grand, non; mais tu, as de l'embonpoint » ; et, recevant de ce large poète un mince volume : « Une autre fois, je veux un ouvrage qui n'ait pas moins de tour que ton ventre ! » Gai de nature, aimable et bien pourvu de bonhomie; sincère jusqu'à se montrer un peu vulgaire, à l'occasion, plutôt que de se guinder jamais; dénué de grandes idées, de nobles ambitions, de principes hautains et de tout ce qui fait le tracas de la vie; énormément égoïste, consacré à son plaisir et à son l'epos, et plus lâche que brave, l'amant d'Inachia, de Phryné, de Cinara et de maintes fillettes fut sauvé de la turpitude, où il eut de la propension, par la petite santé que je disais et par le goût, qu'il avait délicat. Vers l'automne de l'année 38 ou au printemps de l'année suivante, avec Mécène, il partit pour Brindes. Dès la deuxième étape, il est très fatigué. Il souffre de l'estomac, se met au régime, craint que l'eau ne soit pas bonne, le pain tendre et léger; dans l'incertitude, il ne mange pas. Quand Mécène, au cours du voyage, va jouer à la paume, lui se couche. Il a des maux de tète; et même, de l'ophtalmie. Il voyage avec ses médicaments, ses onguents et collyres. Il n'a que vingt-sept ans alors. Toute son existence, il eut à se soigner : et là-dessus, il ne badinait pas. Je crois qu'il s'écoutait. Il redoutait la neige et le froid; l'hiver, il se réfugiait volontiers dans

li-i LES IDKES ET LES HOMMES

les stations chaudes de l'Italie méridionale. Il redoutait «{paiement la chaleur; l'été, au ris({ue de mécontenter l'utile et capricieux Mécène qui, dans ses crises d'ennui, le réclamait, il ne voulait pas quitter sa fraîche villa, où le chêne et l'yeuse lui donnaient de romhre» où la montagne le garantissait des vents Itrùlants. S'il s'éloigne de la Sabine, pendant la belle saison, ce ne sera, que pour aller à Baies faire de l'Iiydrothérapie. Il guettait les inventions ingénieuses des médecins; et il a été l'un des premiers clients de cet Antonius ^lusa, qui préconisait les bains froids et qui l'envoyait à Gabies ou à Clusium, pour les douches. Ce n'est pas là le tempérament d'un viveur extraordinaire. Ou liien, s'il a commis quelques excès, probablement fut-ce dans sa prime jeunesse et avant cette vingt-septième année où la sa^jesse lui devient un devoir et, timide, une habitude. Lorsque plus tard il assure qu'il est un porc du troupeau d'Epicure, il se vante ou plaisante avec mélancolie. En outre, il a l'esprit fin, l'esprit gourmet plus que gourmand; les pires folies ne le tentent pas. Il était porté aux amusements de l'amour, — ad res venerias intemperanlior, dit Suétone; — oui, mais non avec fureur, et il sut épargner à sa quiétude les alarmes de la passion, à son hvgiène l'imprudence. Il prétend qu'amoureux de Lycé peu clémente, il est resté, toute une nuit, couché dehors, devant la porte de la cruelle, par un très mauvais temps : Lycé ne le crut pas; et imitons cette belle avertie.

Il savait plaindre, sur le mode grec, la vie courte, les heures qui s'évanouissent comme un rayon de soleil à la cime des arbres, le fragile bonheur, l'allégresse qu'il faut qu'on ménage pour qu'elle ne tourne pas au chagrin, le bref secours que le vin prête au courage, la flânerie parmi les trompeuses caresses et la menace de la mort, qui ajoute à nos ferveurs une vivacité désespérante. Il nous apparaît ainsi, voluptueux, replet, subtil, doux à lui-même, dans la douceur italienne, dans la lumière des beaux jours, dans les sites célèbres

LA CONVERSION DHORACE 113

«t cliarmants et, à Rome, dans la compajjnie indulgente des politiques, des lettrés et des courtisanes.

Tel qu'il est, et avec ses défauts, avec une certaine médiocrité de l'àme, il a bien de la grâce et des attraits auxquels je ne suis pas sensil)le autant que le furent, jadis ou naguère, mille et mille dévots de sa poésie élégante et de sa bonne humeur. Que de militaires émérites et que d'officiers ministériels, de fonctionnaires et d'employés de l'enregistrement le lurent avec délice et, l'âge de la retraite venu, le traduisirent passablement! Il leur recommandait les vertus dont la pratique n'est pas onéreuse; il leur vantait une destinée humble et analogue à celle qui leur a été accordée; il ornait de jolies phrases leurs déceptions; il glorifiait de sa renommée leur modestie. Ses préceptes ne les accablaient pas; ses aveux leur étîiient une excuse; et le menu libertinage de sa pensée, qui éveillait leurs souvenirs, les leur ennoblissait de latin. Ce temps est passé; la petite bourgeoisie néglige maintenant les humanités : Horace ne lui est plus un autre Béranger.

Mais un éminent professeur de la Sorbonne, ^1. Edmond Courbaud, vient de publier un Hnrace. Or, on dit et l'on répète que, férue de superstition pour la philologie, la Sorbonne dédaigne la littérature et, attentive aux seules besognes de la critique verbale, ne cède plus aux charmes de la poésie. Voyons le livre de M. Courbaud. C'est un in-12, de quatre cents pages, ou peu s'en faut. Hnrace est le titre. Et, le sous-titre : « Sa vie et sa pensée à l'époque des épitres. " Second soustitre : « Étude sur le premier livre. » Ainsi se restreint le sujet. M. Courbaud, qui a examiné toute l'œuvre d'Horace, borne néanmoins son étude aux vingt petits poèmes qui composent le premier livre des épitres. Chacun de ces poèmes a de quinze à cent onze vers : le commentaire dépasse de beaucoup le texte. M. Courbaud n'est pas exactement bavard; mais il est extrêmement méticuleux : et « peut-on jamais avoir tout dit? »

se demande-t-il. En 1864, Sainte-Beuve écrivait : « Ne subtilisons pas sur nos grands auteurs; n'imitons pas les érudits qui dissèquent à satiété les odes d'Horace et qui disent : ceci est plaqué et ceci ne l'est pas. Qu'en savent-ils? Les plus fins sont conduits plus loin qu'ils ne le veulent et ne savent plus ou s arrêter... >» Sainte-Beuve admonestait ainsi (ù propos de notes sur Corneille) Edouard Fournier, dit le furet des grands écrivains. Il ajoutait : <i Pourquoi remettre éternellement en question ce qui est décidé? Pourquoi venir infirmer, même en des matières légères, ce qui est appuyé suffisamment et ce qui est mieux? Assez d'autres soins nous appellent. » D'autres soins : et telle était la curiosité de Sainte-Beuve; il n'aimait point à s'arrêter longtemps sur un objet; vite il se sauvait ailleurs, pour attraper des anecdotes, des faits inédits, voire des potins. M. Gourbaud ne se dépêche pas; et il a raison, si la méditation lente lui réussit. Pourtant, la remarque de Sainte Beuve lui serait adressée sans trop d'injustice. Entre ces vingt épitres d'Horace, si prestement écrites, si aisées, rapides, et un formidable commentaire, il y a le plus fâcheux manque de proportion : les petits poèmes sont opprimés. M. Courbaud répond : « Dans les questions littéraires, il faut éviter, avec tout le soin dont on est capable, la littérature au mauvais sens du mot, les considérations vagues qui se tiennent au-dessus et loin des textes. " Sans doute! et le mot litte'rature a, en effet, un mauvais sens. Il a aussi un bon sens : et les érudits se méfient par trop de la littérature; quelle moue sévère indicjue leur mépris!... La littérature, au bon sens du mot, devait engager notre auteur à écrire, touchant les épitres d'Horace, un livre qui eût un peu l'agrément, sinon la frivolité de ces épitres, leur gentillesse, leur esprit. Et sur Quintilien, par exemple, on n'écrirait pas un livre plus grave, austère, moins souriant que celui-ci.

M. Courbaud, du reste, a beaucoup de talent : et veuille la Sorbonne souffrir la futilité de cet éloge!...

Il veille à ses phrases, les fait bien, sait les varier, les nuancer. Peut-être abuse-t-il des nuances; et les couleurs s'embrouillent un peu. Il n'a {juère d'abandon; mais il est toujours distinp,ué. Il a perpétuellement le souci de n'exafjérer point son idée, et de ne pas la diminuer, et de la présenter munie de tout ce qui la détermine : cela retarde son élan. Puis il manque de concision dans le style et, déjà, dans la pensée : voilà son tort. Et l'on relèverait, de place en place, quelques peccadilles. S'il dit : <i Horace était parti à la campap,ne " et voit <i deux alternatives » quand il n'y en a qu'une, mon Dieu, qui n'a jamais péché lui jettera la pierre. Quelquefois, il tatillonne; mais souvent il a de très jolies pages... <i Cette fin de la vie d'Horace, soit à Rome, au milieu d'amitiés délicates et parmi des jeunes gens qui lui sont attachés, soit à la campagne, dans une retraite où il apprend à vieillir en acceptant les inconvénients de l'âge et en modérant de plus en plus ses passions, c'est vraiment la fin d'un sage ; c'est un beau soir tranquille... n Littérature?... Excellente!... Mais, en général, il n'ose pas; et il retient sa verve, comme s'il se sentait épié par les érudits.

Quelques lignes, au début de sa préface, attestent bien drôlement ses appréhensions. Il a fait, avant que d'entrer en matière, des cérémonies : parler d'Horace? et n'est-il pas téméraire? le sujet n'est-il pas épuisé? pourquoi y revenir?... « Alléguer que j'ai cédé, comme tant d'autres, à l'attrait du plus charmant esprit que Rome ait connu, ce serait, aux yeux des philologues, une excuse insuffisante... " Evidemment, sous les yeux des philologues, IM. Courbaud n'est pas tranquille. Et il se moque des philologues; mais il y a, dans son ironie, et de la peur et de la déférence.

Voilà un sentiment très juste. Comment ne pas respecter les philologues? On les a dénigrés av^ec une extrême violence. Les adversaires d'une Sorbonne pédantesque, si judicieux la plupart du temps, ont ici commis une faute : pourquoi ces ardents amis de l'an-

146 LES lUKES ET LES HOMMES

tiquité s'acharnent-ils à railler et malmener les plus fidèles serviteurs du fjénie grec et latin, les pieux et patients philologues? Nous savons que les œuvres antiques ne nous ont pas été transmises sans altération. Les copistes — fainéantise, ignorance ou maudite vanité — suppriment des vers entiers, changent des mots et même, pris d'une émulation dérisoire, collaborent avec le poète, le corrigent et lui font cadeau de leurs idées. Il importe d'écarter ces misères et de découvrir, sous les fautes des copistes, le texte véritable. C'est le travail des philologues : aventureux travail, et opiniâtre, et qui demande une dextérité merveilleuse, un tact infini, travail de l'imagination que guide l'amour de la vérité. Enfants d'Esculape et industrieux guérisseurs, les philologues : ils ont inventé une thérapeutique pour les poèmes malades et les discours égrotants. Puis, à cause de leur zèle et de leur assiduité quasi religieuse, je les compare aussi à des prêtres. La statue d'Athéna ou celle de Minerve leur a été apportée fruste; ils ont à la nettoyer, à la délivrer de cette rouille qui atteint l'épiderme de la pierre et qui en ronge peu à peu la substance vive. Le plus gros, on l'a vite enlevé; mais comme les doigts tremblent, quand ils vont toucher au sourire de la déesse! A considérer les dégâts qu'ont faits le temps et les barbares, l'on s'afflige : et, sur les blessures de la déesse, on répand Thuile des bonnes conjectures. Il manque des morceaux à la divine statue et l'on risquera des réparations. Je me souviens de philologues singuliers et admirables, uniquement dévoués à leur tâche modeste. L'univers, autrement, n'existait pas pour eux. Ils avaient l'humilité de qui estime son oeuvre plus que soi, mais l'orgueil de qui ne saurait concevoir une œuvre plus auguste. Et, entre les philologues, je me souviens du grand Edouard ïournier, si touchant et plaisant, bizarre et occupé des plus vénérables manies. Sa mémoire serait bien digne d'une vie des saints, amicalement composée : on l'y verrait plus enfermé dans ses doctes soucis que nul reclus dans la

cellule d'un couvent, plus solitaire, plus penché sur la lettre, gaine de l'esprit, et parfois, aux moments de relâche, fumant une pipe de tabac ou, sur le piano, divertissant ses minutieuses fati^jues.

Louons M. Gourbaud, qui respecte les philologues. Il tient compte de leurs recherches et, à vingt reprises, dans son Horace, il mentionne les llibbeck, Wieland, Meineke, Lehrs et Miiller. Il indi(iue leurs propositions, les analyse, les apprécie. Son livre, nous l'avouerons, en est uu peu encombré : par instants, les petits poèmes d'dorace disparaissent sous la foison des arguments philologiques. Relisons les études consacrées à Horace par les humanistes du siècle dernier, les Hippolvte Higault, les Goumy, les Boissier : nous n'y trouvons rien de ce genre. Hippolyte Rigault, jeune homme très spirituel et la fleur de l'université sous la monarchie de Juillet, fin moraliste et précieux lettré, goûte Horace et le juge : si la poésie le ravit, l'épicurisme ne lui impose pas; docile aux vers, il blâme la doctrine. Chez Goumy, ah! nulle philologie! Plutôt, il la remplaçait par de très intelligentes digressions, par les prouesses d'une verve impétueuse et par des facéties de toute sorte, plusieurs inopinées; au lieu de discuter un texte, ce républicain taquinait, en passant, les bonapartistes. Boissier, plus savant, très savant et avec la plus élégante maîtrise, porte légèrement son érudition; et il ne s'embarrasse pas de fardeaux inutiles, il a jeté les lourds bagages de néant ; parmi les poèmes d'Horace, il se promène, attentif et rapide. M. Gourbaud n'a point cette allure dégagée : Ribbeck, Wieland, Meineke, Lehrs et IMûller le retardent.

Vais-je le lui reprocher? Oui, quand je constate qu'au surplus, toutes les conjectures qu'il examine, il finit par les rejeter. W les présente, loyalement; il épilogue à leur propos et enfin démontre qu'il faut conserver la leçon des manuscrits. Alors, dira-t-on, voilà beaucoup de philologie en pure perte; et, ne le dissimulons pas, Horace en a pâti.

Pourquoi M. Gourbaud n'a-t-il pas, tout simplement, écondultles philologues stériles et encombrants?... Vous en parlez bien à votre aise!... Vous i;;norez le despotisme de ces personnages, (|ui sont dil'Hciles à vivre. M. Gourbaud, lui, les connaît. Il s'excuse auprès d'eux; ou il renonce à gagner leur pardon : mais il sait leur férocité. Il tâche de les amadouer; il essaye de les convaincre. 0 philologues redoutables, il ne pouvait pas s'arrêter à toutes les particularités du texte et signaler tous les problèmes que le texte pose. Gela, c'est le tra- \ail de l'éditeur et il ne songeait point à faire une édition... Ici, les philologues lui tournent le dos : à quoi songeait ce littérateur?... Non, philologues; ce travail, il vous l'a laissé. Puis, les px'oblèmes que le texte pose, il ne les a point négligés ; et il s'est efforcé de les résoudre, pour son usage : avec votre aide, ô philologues !...

Les philolo}>ues ont pris, de nos jours, une terrible autorité: il n'est pas de plus impérieux et insolent dogmatisme que celui des philologues. Ges liumbles serviteurs des deux déesses tiennent le haut du pavé, dans la cité universitaire; et ([ue de morgue! Ges gens sont ou se croient en possession de la méthode ; ils en ont perdu toute aménité. Tels sommes-nous : dès l'instant où l'on se croit en possession de la méthode, ici-bas, on perd toute incertitude, conséquemment toute sagesse, et la douceur. Les philologues ont la fatuité de leur science. Or, à la suite d'incidents divers, les sciences deviennent, depuis quelque temps, moins rudes et arrogantes ; les mathématiques elles-mêmes, sur le conseil d'Henri Poincaré, s'amollissent. La philologie est de plus en plus revèche. Gependant, elle ne hasarde que des conjectures : mais elle a le ton de la prophétie. Ses conjectures, habituellement, ne seraient pas indiscutables : très souvent, elles ne valent rien. Peut-être n'a-t-on pas oublié cette aventure, qui date d'un (juart de siècle à peine. Des égyptologues trouvèrent, sur un papyrus, le manuscrit d'un long passage du Pliédon :

manuscrit fort ancien, et à peu près contemporain de I*laton, et qui offrait les (jaranties les meilleures. Eh bien ! il arriva que ce manuscrit déçut l'espoir des philologues : il prouva que toutes leurs conjectures — sauf une ou deux, parmi des dizaines — étaient fausses, inutiles les unes, absurdes les autres. Le labeur des philolofjues n'avait pas restauré le texte de Platon : il l'avait détérioré. Les pliilolo{;ues se découragèrent-ils? Pas du tout! Ils redoul)lèrent de hardiesse. M. Courbaud n'a pas tort de les craindre; il n'a pas tort de les traiter avec un peu d'ironie

Un Millier, parmi eux, n'est aucunement timide. Un passage le gène-t-il? Voilà, dit-il, « un pathos, indigne

I d'Horace » : il le supprime. Seulement, ce passage,

M. Courbaud le déclare excellent, n d'une rare élévation morale " . Millier n'en a-t-il pas senti la noblesse.' Oui; mais Horace, au vers précédent, badinait; et Millier ne veut pas qu'Horace, une seconde après avoir badiné, soit soudain grave. M. Courbaud réclame, pour le poète, plus de liberté. Ensuite 3Iiiller se récrie : Horace n'est-il pas, à l'égard de Mécène, trop familier .'' Ces vers choquants, il les refuse. M. Courbaud les admet. Ailleurs, dans l'épitre à Lollius, Horace nous engage à écarter les plaisirs qu'on achète au prix de la douleur. Millier se rebiffe : achètera-t-il ses plaisirs au prix do la douleur? Je ne sais. Mais il considère que cet avis d'Horace « brise l'enchainement des idées » : et il supprime le vers qui l'importune. Bref, Millier supprime, avec quel entrain! M. Courbaud, lui, conserve. Une fois, Millier ajouterait volontiers quelques vers. C'est dans l'épitre à Iccius. Vers la fin du poème, il ne voit plus l'enchaînement des idées. Supprimer la fin du poème, c'est bien tentant. Il aime autant conjecturer que le copiste a sauté une phrase. ÏNon! et c'est trop commode, répond M. Courbaud, circonspect. Et, à peine Millier se lance-t-il dans l'hypotiièse d'une lacune ou d'une interpolation, M. Courbaud le retient. Don Quichotte n'éprouva pas, de la part de son paisible compagnon,

plus de contrariété. Je crois que M. Courlmud, dans toute cette affaire, a bien raison. Dès qu'il n'est pas indispensable de modifier la leçon des manuscrits, gardons-la. Pour convaincre Millier de se tenir coi,. M. Gourbaud lui montre l'enchainement des idées : si l'enchaînement des idées se voit très peu, M. Gourbaud le restitue avec beaucoup de finesse et de malice. Le cas échéant, M. Gourbaud dépense, au bénéfice de la dialectique horatienne, plus de malice qu'il n'en faudrait. Si, même ainsi, Horace n'a pas l'air d'un dialecticien, 31. Gourbaud note qu'après tout Horace aime à juxtaposer les idées et ne s'acharne pas à les lier logiquement. Gertes ! Mais, cette observation faite au préalable. Millier et ses chicanes s'évanouissent.

La désinvolture avec laquelle Millier prend le texte d'Horace et le réforme à sa guise est héroïque, assez comique, assez extravagante. Et Millier, somme toute, agit comme les autres philologues. Ils sont, les autres philologues et lui, les victimes d'un accident spirituel analogue à celui où périt la prudence d'un Viollet-le- Duc. Get archéologue, si heureusement épris de l'art médiéval, se figura un beau jour qu'il était un architecte gothique. Alors, non seulement il construisit, pour son propre compte, selon la formule ogivale; mais encore, les monuments bâtis par ses prédécesseurs du douzième ou du treizième siècle, il les remania et les corrigea de même que vous remaniez et corrigez vos brouillons. Il ne savait plus que la cathédrale d'Evreux n'était pas de lui. Et il démolissait des arcs-boutants avec une superbe gaillardise. Il les remplaçait par d'autres, qui étaient de lui, terriblement de lui, et prétendait que les nouveaux, les siens, étaient mieux dans le style de l'époque. L'ancien architecte avait commis une bévue; et son collègue VioUet-le-Duc la réparait. G'est ainsi que cet archéologue étonnant devint, presque ingénument, un vandale. Et c'est ainsi que les savants et pieux philologues, après avoir très bien travaillé, s'établissent poètes grecs ou latins et font une œuvre de dévastation.

La CONVliHSIOiN D'HORACE 151

Horace à qui Miillor a donné des soins ne ressemble-t-il pas à la cathédrale d'Évreux, hélas! revue et corrigée par Viollet-lc-Duc?...

Je suppose que, pour les philologues, la tentation est à peu prés irrésistible. J'ai vu les plus raisonnables y succomber : Tournier lui-même!... Il avait une sorte de génie. Mais, sur le tard, il soupçonnait partout des I fautes. Il n'osa plus lire de grec : involontairement, et

avec un art quasi pervers, il le modifiait. Il lut une bonne édition de Racine, espérant trouver là ses vacances; mais, triste, sombre et aguiché, il disait : « Il y a des fautes! » Il résolut de ne lire que le journal; et il disait : " J'y sens des fautes! » Ce fut sa passion, ce fut son tourment. Chercheur de tares qu'animait le désir de la parfaite pureté, il n'avait nul repos; il endura une espèce de martyre étrange. Il se soumit à une règle d'ascétisme et, tant que les textes n'auraient pas été purifiés, il refusa les jouissances de l'esprit que leur éloquence ou leur poésie accordent au simple liseur. Dans sa jeunesse, il avait écrit un beau livre, Némésis et la jalousie des dieux, un beau livre de synthèse idéologique et dans lequel la pensée de l'Hellade revit avec la double nature d'vxn système et d'une croyance, don des philosophes et que l'âme d'un peuple suscita. Mais, quand Tournier fut entré dans les ordres philologiques, il ne fallait plus lui parler de la Némésisy péché de littérature et qu'il réprouvait comme j'ai vu le vieux Tolstoï se repentir de ses romans à l'époque où il ne voulait plus être qu'un apôtre. Les séductions de la philologie sont redoutables.

Le livre de M. Courbaud réagit contre les plus folles entreprises de la critique verbale. Je l'ai dit encombré de philologie : plutôt, encombré d'arguments contre la philologie, toutes les conjectures des Ribbeck, Wieland, Meineke, Lehrs et Mùller y étant démenties. Allonsnous considérer qu'avec M. Courbaud la nouvelle Sorlionne se dégage des disciplines où on l'emmaillotait? Notons, avant d'admettre cette hypothèse, qu'il ne s'agit

pas de supprimer la pliilologie de même que Millier supprime effrontément des vers d'Horace. La philologie a du mauvais et du bon : ses erreurs ne doivent pas faire oublier les services qu'elle a rendus; et ne repoussons point ceux qu'elle rendra. !Mais il est indispensable de lui ral)attre son caquet, de temps en temps, et de lui rappeler qu'elle ne peut être qu'une science, — en quelque mesure, — une science auxiliaire de la littérature, une servante de la littérature : sa tyrannie serait, de toutes façons, ridicule. Les forcenés qui sacrifieraient la littérature à la philologie auraient Tabsurdité d'un architecte qui abattrait la maison pour ne conserver que les échafaudages.

M. Gourbaud, lui, n'abat ni la maison, ni les échafaudages.

Sa manière n'est pas, à proprement parler, philologique. Du moins est-elle érudite, et parfois inutilement. Il a des précautions excessives et qui vont à la pusillanimité. Son désir est de n'avancer rien qu'il ne prouve : et il prouve même ce qui n'aurait pas besoin de preuves; puis, à une preuve déjà suffisante, il en ajoute d'autres. Il va si lentement qu'à chaque instant le lecteur, au lieu de le suivre, le précède. Si clairvoyant à l'égard des philologues, il n'évite pas leurs prétentions à la science. Or, la science des philologues est conjecturale : que dire de la science de la morale et du goût? M. Gourbaud, dans son livre, étudiait principalement la « conversion " d'Horace. Il a observé que le poète des épitres, — le poète du premier livre des épitres, — sur sa quarantième année, passa d'un joyeux épicurisme à des idées plus nobles et, sinon au stoïcisme intégral, à une doctrine assez stoïque du devoir. Gomment procède M. Gourbaud? Il prend une à une les épitres d'Horace, — les épitres du premier livre, — il analyse chacune d'elles : et, de chacune d'elles, obstinément, il cherche les intentions. Il analyse : il a raison. Mais, toute une partie de l'analyse était son affaire, non la nôtre. Il nous fait assister à tout son travail : il laisse

les échafaudaf^es et veut que nous y f>rimpionsavec lui. C'est exactement la méthode des érudits; le travail de la construction les intéresse plus que TédiFice lui-même.

Quel analyste!... Et la synthèse?... Car la science a l'analyse pour moyen et la synthèse pour ob)et. Seulement, la vive synthèse effraye le savant craintif; et il s'attarde volontiers dans la sécurité de l'analyse. D'ailleurs, ce n'est pas tout à fait le défaut de notre auteur. Précisément, voici la sinp,ularilé de sa manière. A le voir cheminer de vers en vers, quêtant son information, trouvant ceci, trouvant cela, on le dirait l)ien libre et en état de scepticisme ou d'attente. Aon : il analyse et il tient sa syntlièse. Il interprète les épitres d'Horace, au {Tré du texte et au gré de ses conclusions. Sa bonne foi n'est pas douteuse : ses conclusions, le texte les lui fournit. Cependant, nées du texte, les conclusions s'imposent quelquefois au texte. A peine s'en apercevrait-on, si le stratagème n'était évidemment révélé par le contraste d'un rigoureux appareil scientifique.

Soit l'épitre cinquième, à Torquatus. Horace invite son ami Torquatus à diner. C'est au mois de septembre; les nuits sont tièdes : l'on boira, l'on jettera des fleurs et l'on sera même un peu fou. Il faut profiter de la vie, cueillir les jours, aimer les vins délicieux; et il faut s'amuser. Eh! mais, cet Horace qui se convertit, cet Horace qui, dans son épître à Mécène, antérieure à l'épitre à Torquatus, indiquait les préludes certains de sa conversion, cet Horace est un épicurien fieffé?... Semblablement, l'épitre quatrième, à Tibulle, ne parait pas très édifiante : " Si tu veux rire, viens me voir; je suis gras, luisant, la peau soignée, un porc du troupeau d'Epicure. » Eh! mais, la conversion? Voilà, tout uniment, le plus <( bas sensualisme»?... Peut-être. Mais M. Courbaud s'est promis de suivre, d'épitre en épître, les étapes d'une conversion. Il interprétera l'épitre quatrième et la cinquième selon ce projet. Oui, Horace engage Torquatus à des liesses : c'est que Torquatus est trop économe et austère ; l'on fait œuvre pie en secouant

I5i LES IDKES ET LES HOMMES

ce {garçon. Tibulle? Un triste : et Horace n'est que gentil quand il " force la note », afin que rie ce mélancolique. En outre, la philosophie d'Horace commande la mesure; il blâme une sagesse morose ou renfrognée; quand il proteste contre l'excessive gravité de Torquatus et le chagrin de Tibulle, il demeure fidèle à ses principes.

Je ne nie pas l'ingéniosité de ces interprétations; plutôt, elles me paraissent excessivement ingénieuses. La conversion d'Horace, M. Courbaud ne l'a-t-il pas prise un peu trop au sérieu.x? Sans doute, Horace, dans les odes de sa jeunesse, est un folâtre; puis il note les inconvénients de la débauche et des passions, plus d'inconvénients que d'avantages; il écrit enfin : « Oclemnt peccare boni virtuds aniore ", c'est-à-dire qu'on doit être vertueux pour le seul amour de la vertu. Le folâtre est devenu un moraliste du devoir. Et, la conversion d'Horace, la voilà. D'autant plus qu'Horace, ayant ses quarante ans, écoutait le conseil de l'âge. Je ne nie pas l'ingéniosité de M. Courbaud, ni la conversion d'Horace. Mais je crois que la durable vérité est dans ces vers de l'épître à Mécène (commencement de la conversion), où il dit : (( Tantôt, je me sens un homme d'action et je vais me lancer dans les tempêtes politiques; je suis le gardien de la stricte vertu; et tantôt, furtivement, je retombe aux préceptes d'Aristippe... » M. Courbaud se le figure moins capricieux, nonchalant et badin. M. Courbaud consacre le premier livre des épîtres à une conversion d'Horace qu'il n'invente pas tout à fait et qu'il invente un peu. Il est dans la réalité, quand il nous montre un quadragénaire que son estomac sert mal, et qui s'apaise, et qui incline vers la raison; mais il ajoute à la réalité, quand il déduit presque logiquement les divers moments d'une conversion qui ne fut pas celle d'un philosoplie.

Au bout du compte, la pensée d'Horace est une bien petite chose. M. Courbaud prête à Horace plus de pensée qu'il n'y en a dans l'œuvre de ce charmant poète. Ce

n'ost pas lo servir. Nous lisons les odes, les satires et les épitres : le joli arrangement des mots, leur {>râce légère et l'amabilité des propos nous peuvent enchanter. Mais qu'on n'appelle pas notre attention sur la pensée d'Horace : car ce n'est rien; et alors nous nous en apercevons. Il a fallu tout le talent du poète exquis pour dissimuler tant de pauvreté, voire tant de vulgarité. L'on dit : Horace et Virgile. Et c'est, à l'égard du divin Virgile, un sacrilège. Dans Virgile, écrivait Hugo^ le vers « porte à sa cime une lueur étrange » . Il n'y a pas de lueurs étranges dans les poèmes d'Horace. Il y a, -dans les poèmes d'Horace, les petites méditations, tournées à ravir, d'un drille qui aima l'aise de son existence, le divertissement de ses journées, le calme de son esprit. Pourtant, il philosophe, habituellement. On chercherait en vain sa philosophie; et l'on cherclierait en vain, chez lui, la philosophie d'Épicure ou celle de Zenon. De ces doctrines, il a possédé ce qu'un mondain de Rome en attrapait. Il a institué, entre les tendances épicuriennes et les stoïciennes, un débat qui témoigne de son élégante mollesse et de ses honnêtes velléités. Mais il n'est point allé jusqu'à l'àme des deux pathétiques doctrines qui alors se disputaient l'adhésion des gens troublés. Remarquons-le, son époque a été celle d'une immense inquiétude, à laquelle la philosophie répondit de son mieux. Livie, à la mort de son fils Drusus, va trouver le « philosophe de son mari »> et lui demande les consolations de l'idéologie. Bientôt, les condamnés à mort des empereurs auront auprès d'eux leurs philosophes et mourront plus dignement si, à la dernière minute, ils entendent un stoïcien comme un prêtre. Sénèque, en ce temps-là, écrira ses lettres de direction et organisera la consolation philosophique. La philosophie de l'antiquité expirante est le désir et l'obscur présage d'une religion, de la religion si proche <[ue déjà Virgile, dans sa quatrième églogue, semble annoncer, la venue extraordinaire du Sauveur : aussi l'intelligent moyen âge l'a-t-il placé, aux porches des

i:i6 LES IDEES ET LES HOMMES

cathédrales, parmi les annonciateurs et les propliètes. L'inquiétude qui est la poignante beauté du paganisme à son déclin, cette alarme et, pour ainsi parler, cette prévision chrétienne, Horace ne l'a point connue. Sa liberté conquise, son hvfïfiène assurée, ses idées en ordre, il est content et se félicite en vers délicieux. Virjjile devinait la pitié, les scrupules du cœur et de l'esprit, les rédemptions, les mystères de la vie et de la mort illuminées d'une espérance. Auprès de lui, Horace n'est vraiment, comme il l'a dit avec sa f>entillesse qui vous désarme, qu'un porc du troupeau d'Epicure, troupeau fort délicat, joliment soigné, amusant, Mais il a salué, du rivage, le vaisseau de Virgile, qui allait plus loin.

1" mai 1914.

l'élégance.

Une dame un peu rêveuse disait à un homme de lettres : » On ne devrait jamais voir les auteurs ! )> L'homme de lettres fut, je crois, extrêmement flatté, pour son œuvre; non, pour lui. Et c'est une question de savoir si l'on ressemble à ses livres. Mais veuillez lire (ou bien relire) les quinze ou dix-huit volumes qu'a signés M. Marcel Boulenger : vous imaginerez l'auteur comme ceci. Un garçon jeune; et peu importe son âge : on est jeune ou vieux de naissance. Un garçon que n'accablent point la lecture et la méditation; certes, il lit et il médite, et il écrit, voire il écrit à merveille : mais il porte gaiement son fardeau, son métier. D'ailleurs, il n'a pas la tête encombrée de métaphysique; et, si les fumées de Tidéologie vaine l'environnaient, il soufflerait dessus. Xous allons nous le figurer mince et vigoureux, le type du jeune homme que les trouvères admiraient et se plaisaient à définir ainsi : « large d'épaules et étroit du baudrier (1). » Il y a des écrivains de cette sorte; et les autres sont étroits d'épaules et larges du baudrier. L'antiquité nomma les uns des Attiques, les autres des Asiatiques. Et ceux-là, Joubert les avertissait : « Ecrivains gras, ne méprisez pas les maigres! » L'au-

(1) Il faut, pour que le vers y soit, — et il y est, à cette condition, — élider à la césure la dernière syllabe d'épaules, malgré Vs et, selon l'ancien usage, compter 6aurf;7"er (comme destrier, etc.) pour deux syllabes seulement.

îeur du Page, de Couplées et de l'Amazone blessce, nous le voyons à Chantilly : c'est de là que najfuère il a daté une série de lettres, ou essais charmants, relatifs à Giosué Carducci, poète qui inclina un front rebelle sous la main gracieuse d'une reine, et relatifs aux arbres, aux livres, à la musique, au duel et aux chevaux. Sur les chevaux il a, mieux que des opinions, une science : et il vous cite Xénophon (traité de la Cavalerie), il juge les cavaliers de Saumur; cavalier luimême, il examine les frises du Parthénon de manière à conclure : " On peut imaginer, sans trop de chances d'erreur, le cavalier antique comme un lad athlétique monté à cru sur un gros cob », paroles un peu mystérieuses pour un lecteur casanier. Quant à l'escrime, elle l'amuse; et il trouve au duel un air de galanterie. Conjecturons que le séjour de Chantilly l'enchante pour la beauté de la forêt, pour la noblesse fine du château, pour les souvenirs de l'histoire, pour Théophile de Viau etSylvie, pour la promenade et les sports, et pour les léviiers qu'on mène courir sur la pelouse, et pour les chasses, les chevaux, les jockeys et les lads, et pour les snobs, si drôles à regarder et à peindre. Nous lui prêtons une causerie nette, l'apide, un peu ornée comme le style de ses romans; il préfère certainement les petits faits aux longs propos : si le discours de l'interlocuteur s'embrouille, lui se tait. Il a beaucoup d'esprit; et, plutôt que de le montrer, il le cacherait : mais il le laisse voir. Il n'est pas trop sentimental; apparemment, il ne l'est pas du tout; il est aimable : il a cette bien rare politesse qui ne vous éconduit pas. Nous lui voulons, dans les manières et le costume aussi, une parfaite élégance. Mais prenons garde : qu'est-ce que l'élégance? Un jour (c'est lui qui le raconte), trois fats se querellaient, à Londres, vers 18 10 : quel gentil liomme était, l'après-midi, le mieux vêtu au club? Ils décidèrent de s'en remettre à George Bryan Brummel, qui daigna les écouter. Si Henry Mildmay, pour ses bottes à revers roses? ou Pierrepoint, à cause de son gilet?ou bien lord

Alvanley? Lord Alvanley pourquoi? L'on ne sut pas décrire son vêtement. Et Georjje Bryan Brummel : « Messieurs, je déclare lord Alvanley vainqueur dans ce tournoi. Si Mildmay et Pierrepoint avaient été vraiment ce qu'on appelle habillés, vous n'eussiez remarqué ni les bottes de l'un, ni le gilet de l'autre. " Il en va de même pour le style, ajoute M. Marcel Boulen{>er; pour le style et toute éléffance.

M. Marcel Boulenger vient de donner le Fourbe, roman. D'abord, il a écrit Nos élégances, puis une Introduction à la vie comme-il-fant et même un Cours de vie parisienne. Ce sont de précieux livrets, tous pleins de bons préceptes et, en outre, de moquerie. L'on nous enseigne mille petites choses importantes, l'art de nous habiller, les règles d'une jolie conversation; touchant la vénerie, les sports d'hiver, le polo, le golf, on nous prie de ne pas commettre les plus fâcheuses peccadilles. Ouand et comment faut-il porter les gants, on nous le dit : sans le pardessus et en simple veston, jamais! D'ailleurs, je ne songe pas à résumer cet évangile méticuleux ; mais j'en approuve la sagesse, avec une ingénuité confiante. Et j'en aime le ton, qui est celui de la plaisanterie, et dogmatique cependant. Notre conseiller badine, afin de nous séduire; et il commande, non sans rigueur. Les Grecs avaient un seul mot pour dire « persuader » et <i ordonner » ; en somme, ils n'espéraient que de la persuasion l'obéissance : telle était leur ingénieuse courtoisie. Et ainsi procède M. Marcel Boulenger : il sait nous prendre; puis, quand il nous a pris, il nous conduit à son gré. Si nous lui semblons un peu incertains, distraits et mois, il a recours au stratagème ancien, nous présente un ilote ivre et nous rend les mauvaises façons bien ridicules et haïssables. Il est un moraliste aussi judicieux et fin dans ses directions que vif et gentiment brutal dans la satire. Un moraliste de l'élégance.

On dira : la vraie élégance se moque de l'élégance. Eh bien! oui, répond notre maître; et il n'est que

d'avoir du {>oùt. Lisons une de ses Lettres de Chantilly: « Nous autres Français, en quoi sommes-nous inimitables? Ah! notre qualité à nous, exquise et presque insolente, c'est une grâce native qui nous est échue, une élégance involontaire de l'esprit, moins que rien, d'ailleurs; ceci tout simplement : nous avons du goût. » Alors, tout va bien?... Non : tout allait bien. Nous avions du goût; et l'on n'ose pas affirmer que ce soit fini; mais notre goût, depuis quelques années, subit des tribulations périlleuses. Gela tient à maints phénomènes, tels que le progrès de la démocratie, la nouvelle répartition de la fortune, 1 influence de l'étranger, le désordre national. Le goût français menace de se détériorer. Ce n'est pas encore un désastre. Mais, avant que ne s'écroule une délicate architecture, l'observateur attentif aperçoit les signes de la ruine prochaine. Holà! crie M. Marcel Boulenger ; holà! ces vilains gants, et inopportuns; holà! ces robes dérisoires; holà! ce faste grossier; holà! cette gravité de professeur allemand jusque dans la causerie d'après-diner; holà! ce bavardage si médiocre, fade, amphigourique, prétentieux en outre; et holà! cette façon d'écrire!... Qu'est-ce que le goût? <i C'est une sorte d'instinct qui nous pousse à redouter en général les excès, quels qu'ils soient, à rejeter les coquetteries de nègres ou les violences barbares, à craindre par-dessus tout la vulgarité, la bassesse, à comprendre exactement le sens du mot ridicule^ à rechercher avec passion la clarté... » Voilà le goût, dans le costume, la mode, l'usage le plus divers, le langage et, particulièrement, la littérature. Tout laspect d'un pays ou d'une société révèle un même état d'esprit, le même génie et la même folie peut-être. Une même corruption se manifeste dans nos airs, dans notre activité, dans nos livres. M. Marcel Boulenger n'a pas entrepris toute la réforme : il laisse à d'autres la critique de notre activité. Mais nos airs et nos livres, il les tarabuste. Et voyons, en littérature, son idée de l'élégance.

L'auteur de V Introduction à la vie comme-il-fant nous est déjà recommandal)le pour avoir composé, sur la Querelle de C orthographe, nn ]n?:te pamphlet. Ces réformateurs et, plus ou moins érudits, chambardeurs de notre vocabulaire, philologues délirants et démagogues forcenés, primaires exaltés et politiciens qui avaient résolu de sacrifier au peuple électoral le visage des mots français, il les a bien admonestés et châtiés. Puis, sans redouter aucunement l'accusation de pédantisme, il a diagnostiqué les Quatre maladies du style. Honneur au maître de nos élégances : il a su que la littérature était en danger; sur-le-champ, brave, il s'est engagé dans le franc l)ataillon des pédants. Quatre maladies; il y en a d'autres. Celles qu'il a diagnostiquées, les voici. Premièrement, « l'abus du génitif » . Un lauréat de l'Académie Concourt écrit : « Une pelouse que bordent comme d'une chaîne de médaillons ovales des corbeilles de fleurs d'une jolie diaprure... " Ce lauréat, qui sans compter entasse tous ces génitifs, a aussi le tort de substituer à des prépositions telles que par ou avec la perpétuelle préposition de : manie fréquente aujourd'hui. Deuxièmement, « le néologisme u . Nos contemporains ont un entrain terrible pour inventer des mots. C'est qu'ils se dépêchent et n'attendent pas d'avoir trouvé, dans le riche trésor de notre langage, le mot dont ils auraient besoin. Vite, ils vous ont tiré du grec, ou de l'anglais, ou de leur imagination si prompte à jargonner, de soudaines syllabes. Ils ne songent pas — et à quoi songent ces énergumènes? — qu'il faut des années, ou des siècles, pour que des syllabes deviennent des mots véritables, prennent de la réalité, commencent de vivre. Troisièmement, « la monotonie de la syntaxe » et, quatrièmement, « la veulerie dans les descriptions » . Le choix de ces quatre maladies me semble un peu arbitraire; d'autres maladies du style contemporain ne sont-elles pas encore plus graves et inqviiétantes?... La u monotonie» de la syntaxe; mais, surtout, l'ignorance de la syntaxe. Le néologisme; et.

surtout, l'ignorance des mots et de leur signification. M. Marcel Boulenger cite un apophtegme qu'a formulé M. Michel Bréal dans sa Sémantique : « La santé, pour un langage, consiste à s'éloigner sans violence de ses origines. » C'est la maxime du salut. Ni les mots ne dépendent de nous et de notre caprice ; ni la syntaxe ne dépend de notre fantaisie. Eléments de notre pensée, les mots sont des êtres, et qu'on tue quand on les tourmente. Et la syntaxe est une dialectique: elle est une logique aussi : une dialectique, ô liberté, sans logique, ô absurdité !... M. Marcel Boulenger, très vaillamment, dénonce deux torts de nos écrivains : la hâte et la prétention. Ajoutons l'ignorance. Mais célébrons le défenseur énergique et avisé de la langue et du style français. Il aime les mots et il aime les phrases : honnête amour, et qui se perd; doux amour et suranné. Je compte M. Marcel Boulenger parmi les écrivains, peu nombreux, qui bientôt seront inintelligibles pour avoir pris chaque mot selon sa vraie acception et combiné les phrases selon le lourde la pensée. Passera-t-il les âges? on l'aura donc traduit en galimatias.

Il y a quelques années, M. Tristan Bernard lui écrivit, dans un journal : " Marcel Boulenger, je suis votre ami. J'aime ce que vous écrivez, vos romans et vos nouvelles, et je suis tout à fait d'accord avec vous en ce qui concerne la conserv'ation et la préservation de l'orthographe française. Je tiens à ce qu'on laisse à nos vieux mots leurs lettres inutiles, qui sont des reliques de famille. Je professe, comme vous, une horreur instinctive pour les locutions causer à et se rappeler de. Mais, je vous en prie, ne me désavouez pas si je demande avec un groupe notable d'écrivains, plus autorisés et aussi timides que moi, à ne plus employer l'imparfait du subjonctif et à admettre une fois pour toutes que l'actuel subjonctif présent, si décent, de si bonne tenue, servira à tous les usages et remplacera Tabominable imparfait en asse, isse et en usse... » Et puis : <i Marcel Boulenger, dites-moi que nous sommes d'ac-

L'ÉLÉGANCK, KN LITTÉRATURE 163

cord. Je suis persuadé que, lorsque votre phrase vous conduit dans la direction d'un temps en asse^ vous faites, comme moi, un détour pour l'éviter. Mais ces détours sont fâcheux pour la marche du style et pour la nette expression des idées. Il vaut mieux, une fois pour toutes, prendre un parti énerjoique et relé(>"uer dans une panoplie l'impai-fait du subjonctif. Mal^^ré notre {joùt des anciennes formes, il ne nous viendra pas à l'esprit de sortir dans la rue coiffé d'un casque empanaclié... » M. Tristan Bernard a tant d'esprit, de gentillesse nonchalante et il est visiblement si las de son casque lourd, quand il demande à s'en débarrasser, qu'on lui répond : Remettez-vous, monsieur Tristan Bernard; et soyez à votre aise!... On ne veut rien lui refuser. Mais on peut donner seulement ce qu'on possède: et la syntaxe n'est pas à nous. M. Marcel Boulenger répondit à M. Tristan Bernard : « Parbleu! votre style est la grâce même : il peut se permettre d'aller tout nu. Mais nous autres, il faut bien que nous habillions un peu le nôtre, pour sortir. Or, l'imparfait du subjonctif habille, incontestablement. C'est un temps somptuaire, un temps de luxe. Il doit être imposé dans le projet Caillaux. Vive le luxe, monsieur!... Nous userons de ce subjonctif. » Bien répondu, certes. Et, pourtant, n'ai-je pas outré mes compliments tout à l'heure, quand je vantais le pédantisme de M. Marcel Boulenger? (Car nous manquons de pédants!) M. Marcel Boulenger n'est pas un grammairien d'abord; je ne lui accorde pas, pour sa devise, cette maxime du bonhomme Ouintilien : « Grammalices amor vitœ spatio terminetnr, puisse ton amour de la grammaire n'avoir pas d'autres bornes que celles de ton existence ! » Il se rit de la concordance des temps et n'estime l'imparfait du subjonctif, en a^se, en isse, en lisse ou autrement, que pour des motifs d'élégance. Frivolité! il s'agit de grammaire.

L'élégance : et, avec M. Marcel Boulenger, c'est toujours là que nous revenons. Il y a, dit-il, des cravates

pour Péruviens, des cravates pour camelots, des cravates pour députés qui souliaitent d'aller dans le monde, des cravates pour vieux {généraux et des cravates pour dandys. Il v a autant d'imparfaits du subjonctif : celui de l'institutrice, celui de rétran[;er qui apprend le français, celui du colléfjien, celui de Scribe, et celui de Tbomme élégant. M. Marcel Boulenger n'offre à M. Tristan Bernard que celui-là. Il rédigerait peut-être ainsi une règle de sa grammaire : Ayez l'imparfait du subjonctif élégant.

Frivolité? En quelque sorte, non. L'élégance de M. Marcel Boulenger est sérieuse; et le modèle qu'il propose à l'écrivain, c'est La Bruyère. Je me demande s'il n'ajouterait pas : La Bruyère et Jules Renard. La vraie élégance est, pour un écrivain, d'écrire bien. Ecrire bien : suivre les règles principales; et (il l'exige) varier ses tours, comme La Bruyère; et (il le disait) cbercher avec passion la clarté, comme au surplus tous les auteurs classiques. Quelle erreur, si l'on croit que le souci de l'élégance ait pour résultat, dans le style, une langueur, une fail)lesse, une pâleur efféminée! Fausse élégance, et non celle d'un garçon « large d'épaules et étroit du baudrier » . Mais ce garçon met sa coquetterie à être fort : et l'on ver ra qu'il est fort s'il a bien l'air de se jouer où les malingres se démènent, s'il ne fait pas une quantité de mouvements pour accomplir sa prouesse, enfin s'il agit avec justesse, écrit avec concision. Il a de la désinvolture. Il ne bavarde pas. Ce qu'il a résolu de dire, il le dit, et rapidement. Il ne court pas de tous côtés; mais il ne s'attarde pas. Il vous invite à prendre son allure : vous le suivez sans peine; il vous guide avec précaution. Du reste, il ne bavarde pas; mais il cause. Ne sommes-nous pas de loisir? Et nous flânerons, quelquefois, comme des gens qui n'ont point à se presser outre mesure, et non comme des gens fatigués. Nous éviterons l'ennui : l'ennui si morne qu'on éprouve dans ces pbrases en labyrinthes où l'on est perdu et d'où l'on sent qu'on ne

sortira pas; l'ennui de ne pas savoir où Ton va, l'ennui de savoir qu'on ne va nulle part, et qu'on patauge, ou qu'au moins on piétine; et l'ennui dont on meurt, dans les déserts de la pensée vajjue. On nous divertira; il y auia de l'imprévu. Et l'on nous décrira le paysa^je; mais vite, car il n'est rien de plus fastidieux qu'une description lente. Vous entrez dans un parc, à telle heure du jour ou du soir : et vous remarquez une fleur, un parfum, la couleur du moment. C'est tout; cela suffit. Vous ne dénombrez pas les roses, les dahlias et les pieds de jacinthe : c'est la besogne de laidejardinier. Vous ne faites pas un inventaire : c'est la besogne du commissaire-priseur. Non la besogne de l'artiste ! Et puis, vous lisez un roman. Les personnages vous intéressent, et le récit de leurs aventures. Vous réclamez des aventures; ou bien les personnages ne vous intéressent plus. Mais ils rêvent?... Ah! qu'ils ne rêvent pas trop ! Qu'ils agissent, et réagissent, non comme des pantins : comme vous, si actif et allant dés que vous guide le garçon i< large d'épaules et étroit du baudrier " . Pas de psychologie ! Vous avez renoncé à la description trop méticuleuse du parc, si beau sous le soleil et si mélancolique aux rayons de la lune bleue : ce n'est pas pour accepter qu'on vous inventorie l'invisible jardin de l'âme, plein de chiendent, d'ortie et de belladone, allégorie de ténèbres. Pas de psychologie : c'est la besogne des sorbonniens. Des actes : c'est ainsi que se déclarent les âmes ou, disons mieux, les caractères, mieux encore, les individus. Car il n'y a que des individus. Il faut qu'on soit, au bout du compte, disciple d'Aristote ou de Platon : la querelle, sous d'autres noms, dure. M. Marcel Boulenger, nous le désignei'ons comme aristotélicien. « Je vois bien, dirait-il à son tour, ce cheval, non la chevaléité, à Platon! » Pour indiquer ce qu'il n'aime pas, ne voit pas et considère comme du néant, il empruntera ce néologisme, trait de mépris.

Lisons le Fourbe, roman très joli et presque très

beau, roman qu'on risque de n'entendre pas tout à fait bien : et, en pareil cas, c'est la faute du lecteur, la faute de l'auteur aussi. Ne blâmons que l'auteur; mais nous le louerons pour tant de qualités charmantes qui le distinguent, et parmi nos meilleurs écrivains. Les mérites et les vertus de la vraie élégance littéraire, nous les discernerons dans te Fortrbe. et quelques inconvénients de ladite élégance.

Nous voici premièrement à Kome. Et l'auteur s'en excuse. Il devine qu'on se plaindra : u Ah ! oui, encore, comme tant d'autres, comme tous les autres, en Italie!... » Il nous supplie de ne pas le confondre avec ces trop faciles raffinés qui « s'épanoviissent à Florence, succombent à Venise et goûtent ensuite comme il faut la tristesse à Versailles ». Mais, que faire? "c'est là, c'est à Rome que j'ai rencontré Marie-Dorothée, marquise Gianelli ». Sournois! 11 a une meilleure excuse : il ne décrit pas Rome, ses ruines, sa magnificence désolée; il n'abuse pas et il n'use pas d'une archéologie émouvante. C'est à Rome que son héros a rencontré la marquise Gianelli. Où l'eùt-il rencontrée? Elle était là. Puis, confessons-le, nous sommes satisfaits de ce qu'autour d'une si belle femme il y ait la beauté de Rome. L'essentiel sera de profiter sans nulle exubérance d'un hasard si avantageux. M. Marcel Boulenger regrette la discrète époque où La Fontaine écrivait (Psyché, la dernière phrase) : « On lui donna le loisir de considérer les dernièi'es beautés du jovir ; puis, la lune étant en son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la voulurent bien pour leur guide. » Afin de nous rappeler Rome, à l'instant propice, M. Maixel Boulenger écrira : « C'était la fin d'une ardente aprèsmidi; l'on voyait par la fenêtre un cyprès plein d'oiseaux se dresser dans l'air du soir, comme une torche éteinte, mais encore palpitante et grésillante, ayant brûlé tout le jour. » Et c est tout; c'est un peu plus que dans La Fontaine : exquise retenue, pourtant!

Marie-Dorothée a dans les veines, par mégarde et

par bonheur, une goutte de sang napoléonien. Née Rimbourg et l'arrière-petite-nièce du maréchal Rimbourg, elle ressemble au ]eune Bonaparte de Toulon. D'ailleurs, sa mère est une vieille dame russe. Elle a un mari : le colonel Gianelli, homme d'honneur et de tact, réside à Turin, commande ses bersagliers, vaut par sa modestie. Elle a un amant : l'un de nos compatriotes, Stéphane Courrière, le poète incomparable, prince du théâtre, favori de la gloire, sublime et industrieux, enivré d'aubaines, prodigue de son génie, de son amour, absurde avec discernement, délicieux et ridicule. INotre héros, ce n'est pas lui : c'est François Simonin, petit inspecteur des forêts, et qui voyage en Italie, et qui rencontre Marie-Dorothée. Il la rencontre et il l'aime. Il le lui dira. Il n'est pas timide; et il a raison : <i Vous semblez bien portant, svelte et robuste, un bon athlète... " Ainsi l'accueille Marie-Dorothée, curieuse d'une amitié qui vient à elle et, pour la seule amitié, sensible aux qualités païennes. François rivalise avec le poète lauré, Stéphane Courrière, notre Pétrarque. Et il va triompher... « Alors, François, vous goûterez avec moi, demain à la villa d'Esté?» Eh bien! non. Pourquoi?... Marie-Dorothée lui a dit : u V^ous prenez le plus droit chemin pour aller d'une pensée à l'autre; j'aime cela! » Tel est-il, en effet. Cependant, il aime la marquise; il assure qu'il l'aime avec passion. N'en doutons pas. Mais il n'a plus d'argent; et il regarde son carnet de chèques : épuisé, le carnet. <i Demain, vous aurez le droit de m'appeler Marie, à la villa; Marie d'Esté!... >i Le lendemain, dès l'aube, il part. Qu'on lui pardonne sa brusquerie : fonctionnaire, il était en mission, naguère, à Vallombrosa; il a pris, à Rome, des jours de congé; ces jours sont finis. Voilà une tète bien faite et qui sépare nettement les heures du plaisir, celles du devoir. En outre, écoutonsle : « Je suis marié. Pourquoi ne l'ai-je pas dit encore?... » Il ne l'a pas dit; et l'on ne s'en apercevait pas du tout. Il l'oubliait, probablement.

Yvonne Simonin : pauvre feuime, très douce et réservée; hélas! trop réservée, pour ce mari, « bon athlète n; et pieuse, toujours à murmurer une prière, trop pieuse pour le « bon athlète " positiviste; et si touchante, si inquiète ! Mais froide, en apparence. Frémissante; mais en secret. Le " bon athlète " n'a vu que l'apparence. Il n'est pas bête. Seulement, avec une remarquable santé physique et morale, intellectuelle aussi, François a un défaut que M. Marcel Boulenjjer ne lui reproche pas, et que je lui reproche; ce défaut : un goût tel de la clarté que tout mystère lui échappe. Yvonne, auprès de lui, est un mystère, et qu'il n'essaye pas d'approfondir. Les Simonin avaient une petite fille : elle meurt, le jour même que François revient de Rome. On aurait tort de prétendre que François n'eût pas de chagrin. Mais, comme il sépare nettement son plaisir et son devoir, il ne mêle pas non plus son chagrin et tout le reste de sa vie. Il pleure; et, quand il retourne à ses forêts, il fait son métier. Yvonne, moins habile, s'abandonne à la douleur : elle n'est que de la douleur et n'a de refuge qu'en Dieu. Une même douleur les réunirait, François et Yvonne : ils n'ont pas une même douleur. François est tendre ; Yvonne tombe dans ses bras; <i un instant après, elle remue les lèvi'es : sa prière... " Et il y a, entre Yvonne et François, cette prière où l'une met toute son âme, où l'autre ne met rien.

La marquise Gianelli a quitté Rome pour Paris. Elle appelle François. Et, en peu de jours, tant pis pour Stéphane Courrière : celui-ci vogue sur la Méditerranée avec une infante Pia qui, en faveur d'un si grand poète, lancerait aux vagues son diadème doré d'altesse royale. Yvonne apprend la liaison de François et de Marie-Dorothée. Elle souffre et elle se résigne : elle offre à Dieu l'effort de sa dure patience. Elle apprend que Marie-Dorothée a mis au monde un enfant : le fils de François. C'est trop de souffrance et elle entre dans la prison du désespoir silencieux. Il faut

L'ÉLÉGANCE, EN LITTÉRATUBE 169

bien, cette fois, que François en ait conscience. Marie Dorothée ne le tente pas moins que jamais; il est amoureux d'elle et de son all(\<;resse florissante. Mais Yvonne endure un martyre; elle chemine vers la mort. Et François a pitié d'elle. François, ne le calomniez pas. Il a le cœur net, excessivement net; il a tout de même de la bonté, il a de la propreté dans l'esprit. Quand les préceptes de la morale se disputent sa préférence, il les examine, les l'anye, les compare; et il choisit parmi eux. Abandonner sa maîtresse, l'année qu'elle lui donne un fils? Diable!... Laisser mourir de chajjrin sa pauvre femme?... Un devoir, en dernière analyse, lui parait urgent, simple et fort clair : « cause le moins de peine possible à ceux qui t'entourent... » 11 aime sa maîtresse; mais il n'est pas question de lui. Marie- Dorothée se passera de lui très bien ; et le petit yarçon n'appartient pas à lui. N'hésitons plus. François se dévoue à Yvonne. Quant à rompre avec Marie-Dorothée, ce n'est rien; Marie-Dorothée retournera en Italie; elle aura, pour se distraire, son fils et, qui sait? le poète qui justement n'épouse pas Son Altesse l'infante. Lui, François, si le voluptueux souvenir de Marie-Dorothée le caresse encore, il a de l'abnégation. Mais Yvonne? la reconquérir ou, plutôt, la conquérir?. . . Yvonne est loin, dans l'ineffable compagnie de Dieu et des anges. Il ira la chercher là-bas, parmi les brumes du mystère, lui qui n'a point, jusqu'à présent, fait un seul pas sur les routes mystérieuses; lui que n'émeuvent point l'odeur des églises, leur chant; lui que n'alarme point la promesse de la certitude reposante et lui qui, dans une prière, ne retrouve point des bribes du passé. Que faire? Il ne peut rattraper Yvonne où elle n'est pas : elle est là-bas.

Il sera dévot, mais fourbe. Et il feindra la dévotion : fourberie. Ah! que faire?... La fourberie nous dérange de l'idée que nous avions de lui. Peu importe. Avec un intelligent abbé Duregard, il cause. Les propos de l'abbé Duregard passent sur lui comme, sur la cam-

no LES IDEES ET LES HOMMES

pagne, les légers nuages des beaux jours : du moins, il le croit. Les pieuses lectures lui sont inutiles; et il se fâche de ne trouver, en tant de pages, <( rien de précis n. Quel homine! Il lui faut Dieu en théorèmes. Il entendra la messe. Un dimanche matin, de noir vêtue, Yvonne va sortir; elle descend au )ardin. Les deux lévriers, Marsyas et Marion, prés d'elle, bondissent, très joyeux : elle ne les emmènera pas, elle va tout droit à Téfflise. Et lui, François, les chiens lui sautent aux épaules, plus joyeux encore : il ne les emmènera pas, il va tout droit à l'église. Il regarde Yvonne, si jeune et toute vacillante, flétrie. Yvonne, au sortir de la messe, ne le remerciera pas d'être venu : des lèvres, murmurante à peine, elle remerciera Dieu. Il se confessera, il récitera dans le confessionnal de l'abbé Duregard le Confileor : il aura soin qu'Yvonne le sache et, sur le visage d'Yvonne, il guettera, comme une lueur de soleil sur un mur, la vive lumière du bonheur. Il communiera. Au retour, il déjeunera; il lève les yeux : Yvonne le regardait... « Et il y avait — oh! oui, j'en suis sûr! — une émotion profonde sous ces paupières, qui se fermèrent bien vite, effaçant la vision exquise, une émotion douce et sans doute heureuse, telle que je ne pensais plus en voir jamais se trahir sur le visage si las et si clos. » C'est un jeudi, c'est le jour qu'Yvonne va au cimetière. " Je t'accompagne ! » Et il passe son bras sous le bras d'Yvonne : qu'elle était mince! et elle grelottait. « Tu as froid? — Non. — Je croyais... » L'automne; et ils ont l'air d'un couple qui bientôt sera vieux. Yvonne se tait. François, comme elle, parle en lui-même et, sans voix, dit à Yvonne : « N'aie plus peur, appuie-toi, confie-toi... » Au cimetière, les voici devant la tombe de leur petite fille. Yvonne s'agenouille. « D'hal)itudc, je demeurais debout; mais, ce jour-là, je me suis agenouillé, moi aussi... » Quand Yvonne se releva, elle posa sur la main de François sa main légère et balbutia : u François!... Notre petite... n Us s'étreignirent et pleurèrent, « l'un

L'ÉLÉGANCE, EN LITTÉRATURE ITl

près, tout près de l'autre, enfin! » Et ils revinrent, du même pas, à leur maison.

La première partie de ce roman, gaillarde et amoureuse, a bien de l'attrait. La seconde partie est extrêmeinont pathétique. Beau roman, l'œuvre d'un excellent écrivain, qui possède l'art de conter, qui crée de vivants personnages : l'esthétique de l'élégance l'a servi à souhait.

L'esthétique de l'élégance — et de la meilleure élégance, vraie et sérieuse — a pourtant ses limites. Elle veut la clarté : le goût de la clarté est une vertu. Mais s'il y a, jusqu'en ce bas monde, plus de choses qu'on n'en discerne clairement, faut-il négliger tout cela qui n'est pas clair? Ce fut la prétention des positivistes : reléguer le mystère ailleurs. Ils l'appelaient un océan pour lequel ils n'avaient ni barques ni voiles; et ils le négligeaient. Or, si les brumes de cet océan pénètrent l'ile du <( connaissable ", l'envahissent, l'imprègnent, nous décrirez-vous l'île et non les brumes? Et, les âmes, si vous n'en voyez que les surfaces claires, vous les ignorez : les âmes sont des océans de mystère; ne regardez-vous que la crête des vagues hautes, négligeant les l'emous qui les ont soulevées?

.le reprochais à François Simonin d'avoir méconnu, par goût de la clarté, la mystérieuse Yvonne. Et pareillement, je reproche à M. Marcel Boulenger de méconnaître François Simonin, quand il l'appelle un fourbe. M. Marcel Boulenger, là-dessus, répliquera qu'il a fait à sa guise son héros : ne l'a-t-il pas inventé? Tant pis pour lui, l'auteur (et c'est encore à sa louange), s'il a donné à son invention tant de réalité que, son héros, je le traite comme un vivant. Non, François Simonin n'est pas un fourbe. Il croit qu'il en est un; M. Marcel Boulenger le croit également. Et ils se trompent tous les deux. Pour que François Simonin soit un fourbe, l'auteur a joint, en manière de préface, à l'histoire de ce François, un dialogue un peu nietzschéen sur la virtii admirable de la ruse. « Il rusait, le condottiere...

17'i LES IDÉES ET LES HOMMES

Il rusait, le fort Ulysse... Ils rusaient, les petits Spartiates... » Oui! Mais François, qui renonce à toutes voluptés, qui renvoie sa belle Marie -Dorothée, qui s'apitoie sur la tristesse d'une pauvre femme et qui s'agenouille, il ne ruse pas. Est-il sincère, au confessionnal et à la table de communion? " Vous voulez aller à la foi et vous n'en savez pas le chemin... Apprenez [-le] de ceux qui ont été liés comme vous. Suivez la manière par où ils ont commencé : c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en pi'enant de l'eau bénite, en faisant dire des messes... » Mais François Simonin ne veut pas aller à la foi!... Qu'en sait-il? Et, M. Marcel Boulenger, qu'en sait-il? Son héros lui échappe dès que ce héros pèche contre la parfaite clarté : or, il n'y a plus de clarté au point où est monté François chercher l'âme d'Yvonne, au delà de toute abnégation. Un fourbe? Il est un pauvre homme en chemin. S'il n'a pas fait encore sa soumission, gardons-nous d'offenser son élégant orgueil; et, si Pascal l'effraye, nous lui offrirons seulement ces deux vers d'Ausone, poète savant et futile :

Incipe, dlmîdium facti est cœpisse. Super sit Diinidiian : rursum hoc incipe, et efficies.

Je laisse en latin ces deux vers et proteste ainsi, doucement, contre les excès de la clarté.

P"- juin 1914.

A r. F R E D DE MUSSET

u Comme j^ allais avoir quinze ans... » Un colléf^ien, grand et mince, au regard clair, « aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnantes » ; les jours de sortie, il fréquente chez Victor Hugo, rencontre Vigny, les deux Descliamps, Mérimée, Sainte-Beuve; il se familiarise avec la gloire; il récite ses premiers vers, chansons d'un enfant déluré, cliansons d'amour à tout hasard. " A l'âge où l'on croit à l'amoiir .. » Un jeune homme élancé, très élégant de manièi'es et de costume, à la tête blonde que les cheveux longs et bouclés encadrent ; il a quelque chose d'un peu italien dans les traits; il a de la langueur, de la désinvolture et de l'impertinence, l'air de ne songer qu'à des femmes; et, s'il daigne écrire, ses vers chantent divinement, k A Càye où fon est libertin... » Un soir, il arrive chez des amis; il est très pâle, mal vêtu, un bas lui tombe par-dessus sa botte; il re;;arde sa montre, obstinément : marchet-elle? Il faut (ju'on écoute sa montre. Chez la princesse Mathilde, l'Empereur étant là, il a récité des vers. Quels vers? Il cherche et ne se rappelle rien. Il est ivre. Parfois, il dompte cette ébriété presque continuelle : il parle; il est merveilleux d'esprit, de chaleur éloquente. Il s'en va; dans les maisons où on l'a vu gris, il ne revient pas.

Quel homme singulier! L'amour a été l'unique affaire de sa vie. Il attendait l'amour; il a aimé; ensuite, regrettant l'amour, il a méprisé toute l'existence et,

d'amertume, il a rendu la sienne méprisable. Les autres gens accordent à l'amour un peu de temps et beaucoup de bavardage; lui, tout son temps et toute sa pensée : ce fut absurde et pathétique. Les médecins diagnostiquent en lui deux tares : " association par contraste et infantilisme psychologique ». Austères plaisantins! et qui oublient le principal : c'est le don de poésie. Tout amour, — et catalogué par les pathologistes, interdit par les hygiénistes ou blâmé par les moralistes, — il le muait en poèmes. Jeunesse et amour : ces deux mots, la postérité les a inscrits, en exergue jolie et aguichante, et comme une auréole, autour du beau visage de ce poète et autour de son génie, ces deux mots tout pleins de gaieté, de mélancolie et de malentendus. On dit, cependant, qu'il n'est plus à la mode : l'amour serait-il suranné? que nos adolescents le dédaignent : nos adolescents ne sont pas jeunes!

M. Maurice Donnay, lui, est jeune. À la Société des Conférences, il a fait, ce printemps dernier, une belle série de conférences, touchant Alfred de Musset; et ses conférences sont devenues un livre charmant, où l'on remarque l'amitié, la bonne foi, et cette gentillesse à laquelle, aussi bien, l'auteur n'aurait pas su renoncer : mais il n'y a point tâché. Sa critique est la plus accueillante, libre, et la moins prévenue. Quant à sa méthode, il se fie à son goût; méthode qui ne nous plairait pas de tout le monde : elle nous plait de lui, parce qu'il a le goût très sûr et très sensible. D'ailleurs son Musset, comme son Molière^ il l'a soigneusement préparé, n'épargnant pas les recherches utiles, consultant les historiens et les anecdotiers. Il sait que nous ne pouvons lire un poète de 1830 comme nous lirions un de nos contemporains. Pour le juger, ce poète, nous devons le considérer dans son temps ; pour le juger, et pour le comprendre. Mais, l'œuvre d'un Musset, toujours vivante, M. Donnay ne la traite pas non plus comme un document d'histoire : il n'oublie pas de l'aimer. Du renseignement précis et rigoureux à la simple admira-

tion, il va et vient, sans difficulté, avec un abandon f>racieux. Et il plaisante, et il s'amuse. S'il est ému, il le dit : et il ne le dirait pas, on le sentirait, à ses ]di rases qui tremblent. S'il n'est pas ému, il le dit : et le badinajfe remplace l'émotion, le badinaye souvent le plus comique. Le roman de Musset, George Sand et Fa{;ello ne l'émeut pas du commencement à la fin. Et il écrit: « Musset, Georye Sand, l*af|ello, je les imagine dans une voiture à laquelle est attelé un jeune cbeval, animal ardent et ombiageux. C'est George Sand qui conduit. A un moment, dans une pente, le cbeval s'emporte. Pagello, lui, saute : il n'a pas de nerfs, il tombe avec élasticité, se ramasse et s'enfuit. En bas de la côte, le cbeval s'abat, la voiture est brisée. George est meurtrie : rien de grave; une autre fois, elle remontera en voiture. Mais, cbez Musset, il y a des lésions internes, quelque cbose de cassé, il ne remontera plus. » A l'époque du romantisme, on a dessiné de ces caricatures où le cbar de l'Etat, le cbariot de Tbespis, diverses calècbes et guimbardes portent triomphalement et, parfois, laissent dégi-ingoler leur cbarge illustre... Un beau vers : et M. Donnay ne plaisante plus.

0 mon unique amour, que vous avaîs-je fait?

« Quel vers admirable, et si simple! Il n'y a pas un amant abandonné, trabi, qui ne l'ait jetée, cette inter^ rogation, sous une forme ou sous une autre ; mais ceux qui ont lu Musset ne peuvent que répéter ce vers-là... » Plus de coquetterie!... En généi-al, il réunit un peu d'ironie, un peu d'attendrissement, de sorte que l'ironie soit une façon de ne pas montrer, de laisser voir l'attendrissement.

Dès la première annonce de ces conférences, ce ne fut, pour ainsi parler, qu'un cri, dans Paris où les cris se confondent : Donnay et Musset, les deux poètes de l'amour; et Donnay, notre Musset. L'on ne pensait qu'à Musset le poète, non à Musset le libertin : quand

on crie, l'on ne saurait penser à tout. M. Donnay ne ressemble pas à Musset; et il n'a point à en souffrir, étant un autre poète. « L'on a fait, dit-il, tant de rapprochements entre le théâtre de Marivaux et celui de Musset que c'est ici la place d'en faire les éloifjnements... » Les éloif^^nements qu'on hasarderait volontiers entre le poète des Nuits et le poète d^ Amants, ([ui ne les devine? D'abord, le véritable héros de Musset, Don Juan, M. Donnay ne peut pas le souffrir. Il l'a traité de " candidat à la paralysie générale » .

Le Don Juan de Musset, le Don Juan des romantiques, est un poète, un an^je, un « Christ ». Sur les listes de ses victimes, il y a des princesses et aussi des maritornes. Voleur aux carrefours, laquais pour une chambrière, il séjourne dans les tavernes et, l'âme sœur, il la quête jusque dans les bouges. Quel idéaliste, pourtant! Il cherche une perle. Sa perle : un être, dit Musset, « impossible et qui n'existe pas » . Sa perle, dit Théophile Gautier, ce serait un composé de la reine Gléopâtre et de la sainte Vierge. Alors, peut-être ce Don Juan n'est-il, en effet, qu'un maniaque. Ou un niais? Son insupportable fatuité, la bassesse de ses goûts, son arrogante sottise ont quelque chose de désobligeant. Mais il a enchanté les romantiques.

Musset, dans la Confession, raconte qu'il y eut, après la débâcle impériale, trois sortes de jeunes hommes : libertins, employés et révolutionnaires. Les employés travaillent; et, qu'ils s'ennuient ou non, peu importe. Mais, libertins ou révolutionnaires, c'est tout un, même si les révolutionnaires sont chastes et si les libertins ne souhaitent pas de démolir la société : mécontents les uns et les autres et qui, au malaise de leur esprit, cherchent une diversion, les uns dans la fureur politique, les autres dans la fureur amoureuse. On appelait libertin, jadis, un incrédule. A présent, un libertin est un homme qui vit au gré de la sensualité. Ce passage de signification correspond à une vérité profonde ; le libertinage de la pensée conduit au liberti-

nage du cœur, a Rcmarques-tu une chose, Spark? C'est que nous n'avons point d'état; nous n'exerçons aucune profession!... » Le libertin, comme le révolutionnaire, est un sans-travail. Il a trop de loisir et court les rendezvous galants comme l'autre les meetings bavards. Deux anarchistes; et des théoriciens. Le libertin de Musset formule toute la théorie, une esthétique, une morale de la débauche : il prétend revêtir de beauté son inconduite et parer d'orgueil extraordinaire son avilissement. Ce Don Juan, c'est l'une des inventions les plus ridicules et brillantes du romantisme. Mais enfin, il a du génie, des vertus natives, et toutes les grâces de la jeunesse, toutes les ardeurs de Tàme, toute les bravoures. De tout cela, il ne fait rien; tout cela, il le gaspille. Qui donc est-il? Le type idéalisé de ce vif adolescent qui a dans les veines le sang des grands soldats victorieux et qui parvint à l'âge d'homme quand l'épopée était finie. Il y eut, au dix-neuvième siècle, dans la vie française, une époque de trop soudaine relâche. La frénésie qu'avait excitée la Révolution et que l'Empereur occupa, mena par tous les chemins du monde, par toutes les routes de l'orgueil et du plaisir militaire, cette allégresse dut faire halte. Imaginons un régiment joyeux, en course, à qui Ton commande de s'immobiliser : le mouvement qui le portait frémit encore en lui. Les garçons qui eurent vingt ans après la chute de l'Empereur, désœuvrés et fervents, conçurent comme leur idéal désespéré ce Don Juan, ce hautain gaspilleur de toutes énergies et puissances.

Don Juan, dans la Confession, c'est Octave. Brigitte aime Octave; et Octave, Brigitte. Pour empêcher leur bonheur, il v a Octave. Est-il un méchant? Non : un dépravé. Brigitte si douce et parfaite, il ne saurait la comprendre. Il est incapable d'entrer dans le secret d'une âme. Egoïste, il ne connaît qu'une âme, la sienne; et, maladroit, il se prive du plaisir le meilleur : connaître une âme et l'aimer. Voici le châtiment réel et ironique de Don Juan : Don Juan ne connaît pas les

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femmes! Don Juan no sait pas aimer; et voilà ce que M. Donnay ne lui pardonne pas : <( Don Juan me fait l'effet de ces touristes pressés qui visitent l'Italie entre deux trains... C'est pour eux que Baedeker a écrit cet admirable titre de chapitre : Venise en quatre jours! Ainsi Don Juan connaît les femmes. Il passe. Pauvre Don Juan ! C'est un coq et c'est un Gook. Il chante sa victoire comme l'oiseau de nos basses-cours, en se dressant sur ses ergots et en battant des ailes. Il ne connaît que la victoire; il ne connaît pas la défaite... Il peut avoir des sens étonnants et même un cerveau : il n'a pas de cœur ; il n'est pas un amant. »

Mais, Don Juan, c'est le romantisme de l'amour. M. Donnay a-t-il horreur du romantisme? Non; et, plutôt, il le défendrait. Le romantisme, dit-on, c'est le triomphe du moi. Eh bien! (répond M. Donnay) « un auteur, s'il a une personnalité, n'est jamais absent de son œuvre » . Molière est dans son chef-d'œuvre, le Misanthrope; Racine est dans Phèdre; et l'on peut regretter <i qu'un tel poète n'ait pas écrit des œuvres franchement individualistes » . Quant au « mal romantique " , il a existé de tout temps; M. Donnay trouve du romantisme dans l'histoire grecque et la romaine; il en trouve dans la Bible; et il en trouve dans la nature. Le romantisme dans la vie, c'est le sentiment qui "submerge l'activité raisonnée » : mais il faut que le sentiment submerge « quelquefois » l'activité raisonnée. Au surplus, ce ne sont pas les doctrines littéraires on autres des romantiques qui détourneront M. Donnay d'aimer ou de n'aimer guère un poème d'eux.

La véritable poésie de Musset date de 1833 : année illustre, un historien du romantisme l'a remarqué. En 1833, Hugo se lie avec Juliette Drouet; en 1833, Sainte- Beuve s'éprend de Mme Hugo; en 1833, Vigny devient i'amant de Mme Dorval; en 1833, Musset part pour Venise avec George Sand. Jusque-là, les poètes du Cénacle bornaient leur entreprise à la réforme de la

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poésie. L'année 1833 les vit battre la campagne; le romantisme passa d(! la littérature dans la vie, où il fit des ravaj;es. Nos poètes s'aperçurent qu'ils avaient inventé une morale. Ils en profitèrent : leur morale supprimait les empêchements que l'autre morale oppose aux divers caprices de l'instinct.

Avant 1833, les poésies de Musset valent surtout par l'entrain {jai. En 1828 et 29, le romantisme était une école jeune. Son chef n'avait fjuère dépassé vingt-cinq ans. Parmi les romantiques, Musset est le plus jeune, par l'âge et par le génie. Qu'emprunte-t-il au romantisme? Tout ce qui est jeune; le reste, non. Ce qui le tente, c'est la liberté que revendicjuent les novateurs. Liberté du sujet : il va écrire la Ballade à la lune, où l'on voit l'astre clair des nuits complice de polissonnerie. Liberté du rythme. Et môme, liberté de la rime : parmi les révoltés, il se révolte contre la révolte. Et voilà bien de la jeunesse! Mais il invente ceci : le naturel... ce n'est pas tout : le naturel dans le romantisme. Les autres sont guindés, éloquents, fastueux. Lui, sa trouvaille de jeune homme, trouvaille ravissante, c'est le lyrisme familier. Ce qu'il y a de suranné, dans les Premières poésies, c'est exactement le romantisme : dans Don Paez, un abus de la couleur et du pittoresque, une Espagne trop rutilante et mordorée, une gaillardise inutile, un ton fringant pour énoncer des opinions modestes, une vaine tentative de dissimuler sous les largesses du vocabulaire la pauvreté de la méditation. Surannée aussi, la romance; mais elle, surannée bien joliment. Il faut se la figurer chantée, sur la musique de Monpou, par des jeunes femmes en robes de soie à treize volants, par des jeunes femmes qui s'appelaient Malvina, qui volontiers jouaient de la guitare et qui avaient l'âme rêveuse. A. la lueur des bougies nombreuses dans les candélabres comme, au ciel d'Italie, les étoiles, elles chantaient d une voix tremblante et chaude. Miss Smolen, nous la voyons, en lithographie, sur la couverture d'un cahier de roman-

ces. Elle a, sur les épaules, une écharpe; mais l'i^cliarpe glisse des épaules. Elle a, autour d'elle, le clair de lune parmi des nuages fins. Ajoutons, dans le paysage de la petite chanteuse, un monument très gothique, avec des clochetons, des fenêtres lancéolées et des vitraux où meurt le déclin du jour.

Les Premières poésies sont pauvres d'idées, — peu importe; — et pauvres de sentiments. L'amour môme y est futile : un tout petit sentiment. Après 18.33, après Mme Sand, tout a changé. Le ton n'est plus le même. Le jeune Musset bondissait vers la vie. Il a suffi de peu de temps pour que l'expérience le déçût. Son voyage, ce ne fut pas seulement l'Adriatique et les lagunes, mais la vie. Il partait avec sa maîtresse; et il croyait que toute la vie serait une heureuse promenade d'amour. Il n'eut pas la précaution de penser à autre chose, pour le cas où l'amour, en chemin, l'abandonnerait. Il ne s'était muni que d'amour : et l'amour, en chemin, l'abandonna.

Cette péripétie principale de son génie date de sa vingt-quatrième année. Il est mort à quarante-sept ans. Mais, après le Souvenir, qui est de ses trente et un ans, il n'a presque plus écrit de vers. Ne lui sembla-t-il pas que la poésie lui était morte dans les doigts, le jour que lui était mort dans le cœur son rêve de l'amour? A quoi bon chanter, s'il n'y a plus à chanter l'amour? La muse (dans la Nuit de mai) lui offre différents thèmes : la verte Ecosse, et la brune Italie, et la Grèce, et les grandes aventures des hommes, la guerre; et la grande aventure éternelle, Dieu; et les héros, Tarquin, l'homme de Waterloo... Tout le chant de la muse, avec son abondance mélodieuse, avec sa variété divertissante et (si j'ose dire) avec sa musique peinte, marque une tribulation dans l'œuvre de Musset, marque un moment de la poésie française. Les thèmes que propose la muse ont le caractère de ceux que traiteront les poètes français après que le romantisme aura, en quelque sorte, épuisé le motif amoureux et, en somme, tout

le lyrisme prime-sautier du cœur. Les romantiques ont largement répandu leurs sentiments. Leur génie, ce fut leur sensibilité alarmée et prodigue d'elle-même. Après les romantiques, nous avons eu les Parnassiens. Tous les chants que pouvait inspirer le simple amour, on venait de les chanter. Les Parnassiens, comme le poète de la Nuit do mai, se trouvèrent fort dépourvus; et, comme la muse y invite le poète de la Nuit de mai, ils ont alors substitué à l'exubérance du cœur des motifs de littérature savante. Ils ont procédé un peu comme firent aussi les Alexandrins, après que les poètes de la Grèce rayonnante eurent épuisé les ressources naturelles du lyrisme. Les thèmes que propose la musc dans la Nuit de mai ont beaucoup d'analogie avec des sujets alexandrins. Privé de l'inspiration amoureuse, qui était l'àme de ses premières poésies, Musset pouvait aboutir (et l'on dirait qu'il en a éprouvé la velléité) à la formule de poésie que les poètes parnassiens ont réalisée plus tard. Seulement, cette poésie impersonnelle, descriptive et laborieuse ne le séduisait pas : il le dit à la muse.

Il écrivait, très jeune, à son ami Paul Foucher : « La poésie, chez moi, est sœur de l'amour... » Il ne conçoit pas de poésie autre que la poésie d'amour. Donc, il chantait le plaisir d'amour et il chantera la peine d'amour. La poésie aura mission de diviniser la douleur.

La religion de la douleur, qui récemment nous vint des pays slaves et Scandinaves, c'est (comme la plupart des idées qui nous viennent de ces pays) une ancienne idée romantique. Les poètes français du dix-neuvième siècle en son milieu l'ont préconisée avec passion. Les poètes, et aussi les romanciers; parmi les romanciers, George Sand, qui mérite d'être comptée deux fois entre les apôtres de la douleur sainte, pour l'avoir elle-même interpi'étée et pour avoir fait souffrir Musset, qui l'interpréta. La sainteté de la douleur : pourvus de cette doctrine touchante et fière, les poètes vont perdre

toute retenue. Puisque leur douleur est sainte, ils vont la raconter, dans leurs poèmes, avec confiance et sans nulle vergo{Tnc. Ils vont même attribuer à leur mauvaise conduite un caractère sacré. Dupe de ce vieux sophisme, le pauvre V^erlaine offrira cyniquement à l'univers le spectacle de ses pires inconséquences; et il offrira pieusement à Dieu les ennuis de toute espèce qui sont le résultat de sa débauche, de sa sainte débauche. C'est émouvant et comique; c'est pathétique et absurde.

La sainte douleur, voilà du romantisme : et il en traîne encore dans notre littérature. Mais, la vraie douleur, c'est l'incomparable beauté des meilleurs poèmes de Musset. Récitons-nous le Souvenir.

En 1857, peu de jours avant sa mort, Musset compose son dernier poème :

L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, De tous les côtés sonne à mes oreilles... etc..

Le rythme est haletant. Il y a des reprises de souffle et il y a le lancinement d'une perpétuelle souffrance; il y a des bonds de difficile volonté. Ce vers de dix syllabes, coupé en hémistiches de cinq pieds, a par luimême une rapidité qui, ailleurs, donne des effets de légère allégresse et qui, en ce poème, sonne comme un glas. Ce sont des vers beaux et funèbres. Le poète n'a plus sa virtuosité; il a encore son génie.

Comment n'admirerait-on pas et n'aimerait-on pas la grandeur, la fierté farouche, et voluptueuse et hautaine ensemble, de ce refus que le poète des Nuits a opposé à tout ce qui n'est pas le seul amour, gai ou triste, l'amour enfin? Il a cru que l'amour seul valait de vivre; il a voulu que l'amour suffît à occuper toute une |âme, toute une destinée : paradoxe poignant, poétique erreur !

Musset, quand il commence à ne plus composer beaucoup de vers, écrit ses adorables comédies. Certes,

il aime sa liberté; or, aucun genre littéraire n'est plus contraint que le théâtre : mais lui, les contraintes du théâtre, il les néglige. Il écrit des comédies qu'on jouera ou ne jouera pas; et il n'a pas subi la tyrannie urgente et misérable des tréteaux.

Le théâtre devait le tenter. Gréer des personnages; oui, on les crée à sa ressemblance : du moins, ceux qu'on préfère. N'importe! créer des personnages, même à sa ressemblance, c'est encore, en quelque façon, sortir de soi. Et, — contre l'apparence, mais en toute vérité profonde, — sortir de soi, c'est le rêve et la tourmentante ambition de tous les lyriques. « Si je puuvais être ce monsieur qui passe!... " s'écrie Fantasio ; et : « Quelles solitudes que tous ces corps humains! « Pourquoi Fantasio voudrait-il être ce monsieur qui passe, ce gros homme ventru et dont il se moque? Et, si tous ces corps humains sont autant de solitudes, pourquoi voudrait-il changer de solitude?... Il le dit : c'est qu'il a cessé de se plaire dans sa propre solitude. Le poète lyrique — le Musset des premières et nouvelles poésies — chante son émoi. Il est ainsi, à ne chanter que lui, le prisonnier de lui-même; un prisonnier qui chante dans sa cellule qui est lui. Eh bien! on se fatigue de soi ; et les philosophes qui ont prétendu rendre compte de toute l'âme humaine en la montrant seulement égoïste n'ont pas tout vu, n'ont pas tout dit. Chacun de nous a un grand amour de soi; iTiais chacun de nous a horreur de soi. Peut-être l'inlirmité de notre nature n'a-t-elle pas de signe plus évident que l'impossibilité où nous sommes de nous contenter de nousmêmes. Et le désir de nous absenter hors de chez nous se manifeste de bien des manières; en voici trois : le dévouement, l'amour et l'art. Si différentes que soient ces trois démarches de l'esprit, elles ont cette analogie originelle. L'indigent que nous secourons, la femme que nous aimons, l'œuvre que nous réalisons, je crois qu'on peut les considérer comme l'alibi où va notre âme à qui ne suffit pas son égoisme. Le plus lyrique de nos poètes

devait éprouver plus intimement que nul autre ce besoin de donner le change à sa vive sensibilité. Quel meilleur stratagème que de créer des personnages qui ne fussent pas lui, des Barberine, des Camille, des dame Pluche, des Glavaroche et des Landry, ou bien des personnages qu'il détachait de lui, qui étaient lui et devenus, selon le vœu de Fantasio, pareils à ce monsieur qui passe? « Ce monsieur qui passe est charmant!... » Voilà l'âme du théâtre de Musset. Et la surprenante, la précieuse et rare chose, un théâtre qui a une âme!

En 1827, à dix-sept ans, Musset déclare : n Je voudrais être Shakspeare!... d Et l'on dit souvent que son théâtre est shakspearien. Mais il ne l'est pas; et M. Donnay a bien raison de réduire l'analogie au décor. Ni l'art n'est le même, ni la pensée.

La mise en scène d'O/i ne badine pas avec l'amour est arrangée un peu comme une entrée de ballet. La symétrie que marque, tout au commencement, le double chœur qui accueille maître Blazius et dame Pluche, continue; elle se prolonge de scène en scène, et dans le dialogue et dans le mouvement des personnages. Camille et Perdican viennent chacun de son côté, causent un peu de temps, et puis s'en vont chacun de son côté. C'est d'une grâce jolie et singulière; et c'est, pour les yeux comme pour l'esprit, l'indication, j'allais dire, le symbole de la pensée que le poète a voulu rendre. De même que leurs chemins sont parallèles ou, du moins, s'approcbent et ne se joignent pas, ainsi ne se touchent pas les mots que disent Camille et Perdican. Des âmes sont toutes proches sans se joindre : « Quelles solitudes que tous ces corps humains ! »

Avec Bridaine, avec Blazius, le baron s'agite. Mais l'agitation de ces bonshommes n'a aucune influence sur la pièce. L'amour de Camille et de Perdican suit son double chemin sans que la volonté de personne y change absolument rien. C'est le caractère de cette comédie : les plus remuants personnages n'y ont pas d'efficacité.

Le défaut de cette comédie? Plutôt, c'en est la signification : il y a rêve et plaisir à voir l'amour tout seul faire ses manigances, indépendamment de toutes les volontés qui l'environnent. I*lus tard, Camille vient à Perdican : « Je vous ai refusé un baiser; le voilà... » j\a;;uère si froide et farouche, pourquoi si tendre, Camille? Quel retournement de son caractère! Avec une étrange désinvolture, Musset néglige l'art auguste des préparations. Mais il laisse l'amour tout seul procéder à sa guise, selon de mystérieux caprices; et il tient à ne pas écarter le mystère d'une aventure où le mystère est tout. Il y a bien Camille et il y a Perdican; et ils font ceci ou cela : mais il y a surtout l'amour, qui les mène à sa fantaisie.

Le dialogue de Camille et de Perdican, poème accompli! Ce ne sont plus Camille et Perdican : un jeune homme et une jeune fille qui se rencontrent à côté d'une fontaine. Entre eux, un personnage qu'on ne voit pas : l'Amour. Il n'est pas figuré, comme ailleurs, par une statue, car nulle image immobile n'aurait la ressemblance de sa mobilité souriante et furtive. Le jeune homme et la jeune fille échangent des propos qui ne sont qu'une allusion à leur tendresse. Pendant qu'ils parlaient, une ombre se glisse près d'eux : c'est la vie, avec le présage des cheveux gris et des cheveux blancs. Alors, les yeux de l'autre personnage qu'on ne voit pas, l'Amour, se sont voilés d'un rêve qu'on ne voit pas. L'Amour a frissonné.

Dans cette comédie, les ressorts dramatiques sont peu de chose. Il n'y a point d'événements. Perdican dit à Rosette qu'elle est jolie; et il l'embrasse. Sur la main de Rosette, une larme tombe, une larme de Perdican. Ce n'est rien; et une larme est tombée, comme passerait un nuage futile dans un beau ciel. Une larme tout simplement; et il y a comme un frisson dans l'air... Divine délicatesse de cet art auquel suffisent de très petites inventions pour éveiller tout un sentiment et, avec lui, ses résonances! On dirait qu une feuille a touché une

eau tranquille; et des ondes silencieuses vont, en s'ajjrandissant, très loin, jusqu'aux rives qu'on ne voit pas.

La comédie, extrêmement gaie, se termine en terrible drame. Rosette meurt. Le doux amour est cruel. Les jolies flèches de son carquois ne sont pas un vain ornement; elles sont des armes de mort. Ce théâtre est un rêve pensif.

Petite anecdote, Oii ne saurait penser à tout aboutit à nier que la lo{;ique soit la maîtresse et la gouvernante des aventuies humaines, que l'initiative des hommes règle leurs destinées. D'ailleurs, elle ne nous conduit pas à un mysticisme de la fatalité : elle nous invite à reconnaître que nous sommes, en ce bas monde, menés par le hasard. Le baron, très ponctuel, a pensé à tout, si ce n'est au hasard, comme il le devait. Mais, s'il avait pensé au hasard, qu'aurait-il fait? Avec le hasard, il n'y a rien à deviner, rien à prévoir. Si le baron avait pensé au hasard, qu'aurait-il fait? Il n'aurait rien fait.

Et c'est, en général, ce que font les personnages de Musset; parmi eux, les plus sympathiques. Ils ne font rien ; ou, si par mégarde ils font quelque chose, l'auteur ne manque pas de nous montrer qu'ils ont tort. C'est pour cela ([u'il n'y a pas beaucoup d'action dans ses comédies. Ce que les auteurs dramatiques nomment action, Musset le remplace, exprès, par le remuement, l'inutile agitation. Il montre l'humanité qui s'agite inutilement et qui, avec tout cela, ne dérange pas le hasard. Les sages, dans son théâtre, — drôles de sages, — ne s'attendent à rien; et ils n'essayent pas de combiner les éléments de l'avenir. Ce sont, comme dit Lantasio, des gens qui n'ont pas de métier. Leur (jualité, c'est l'insouciance : ils sont gentiment soumis à leur maitre le hasard.

Singulière philosophie ! Pour l'entendre, il faut — comme toutes les autres — la rattacher aux circonstances qui l'ont vue naître. Les systèmes ne sont pas les créations pures de l'esprit déductif. Si Musset et

nombre de ses contemporains ont eu cette foi décevante dans le hasard, c'est que l'époque le voulait. Cette génération des jeunes hommes de 1830 avait vu s'écrouler TEmpire; elle avait vu la plus forte combinaison politique, militaire et administrative tomber en décombres ; elle avait vu Thomme qui a le plus magnifiquement installé sur des bases solides sa volonté s'anéantir dans un désastre que n'augurait personne; elle avait vu la splendide organisation défaillir, et pourquoi? pour cent mille raisons que, la veille, on n'eût pas démêlées dans l'abondance tumultueuse des faits. L'une de ces raisons : Grouchy, le jour de Waterloo, s'attarde absurdement. Alors, qu'est-ce qu'on peut bâtir avec assurance, lorsqu'on a vu dégringoler la plus énorme bâtisse du plus puissant architecte?... On ne tâche plus de rien bâtir. On ne s'attend plus à rien, qu'aux fantaisies éperdues du hasard. Les personnages de lAIusset s'abandonnent à un seul amusement, l'amour; et l'amour est le frère jumeau du hasard.

Il ne faut jurer de rien; et Valentin, qui ne voulait pas se marier, se mariera. Il épousera 3111e de Plantes, qui lui déplaisait. Il ne devait pas épouser une coquette : il épousera une coquette, pour sa coquetterie. Telle est, dans l'exercice de ses plus fermes résolutions, notre volonté!... La gentille Marianne, des Caprices de Marianne^ est fidèle à un vieux mari désagréable. Quelqu'un l'aime : le jeune Célio, amoureux parfait. Elle n'est pas attentive à Célio. La gentille Marianne, dévote et scrupuleuse, quand un beau soir elle aura eu par trop à se plaindre de son insupportable mari, prendra un amant; qui sera-ce? Le doux et tendre Célio? — Non : Octave!... Octave, le désespéré très intelligent, très spirituel, qui veut premièrement n'être pas dupe et qui réfugie dans la débauche le chagrin de ses illusions perdues, de ses rêves blessés. Or, Célio, pour l'amour de Marianne, a été tué. Au cimetière, voici, près de la tombe de Célio, Marianne et Octave. Octave dit : u Elle eût été heureuse, la femme qui eût

aimé Gélio!... » Marianne lui répond : « Ne serait-elle point heureuse, Octave, la femme qui t'aimerait? » Et Octave : » Je ne vous aime pas, Marianne ; c'est Gélio qui vous aimait ! » Ainsi alterne, dans un irréductible malentendu, le dialogue de Marianne et d'Octave, tout dialojfue de deux êtres, par la faute de leur essentielle séparation. Quelles solitudes que tous ces corps humains !...

Gélio, Octave et Marianne, Gécile et Valentin, Perdican. Rosette et Gamillc, Fantasio, libertins gouailleurs parfois et attendris volontiers, amoureux émerveillés qui ne résistent ni contre les tentations, ni contre les calamités, petites femmes ingénues ou avei'ties, vite émues et vite oublieuses, ils et elles nous apparaissent comme des marionnettes dont les fils sont aux mains du hasard. De temps en temps, le fil casse; et la marionnette est morte. La promptitude, qui était son amour, tombe.

G'est une vision, terrible et charmante, de l'humanité.

1" juillet 1914.

A saghtâ volante in die, a negotio perambidantc in tenebris,ab inciirsti et dœmonio meri</iano, «... la flèche qui vole en plein jour, le tourment qui rode dans les ténèbres, l'attaque du démon de midi » : ces mots de mystérieux péril, empruntés à un psaume, M. Paul Bourjyet les a inscrits, en épigraphe, à la première pajje du l'Oman qui trouve là son titre, le Démon de midi',) et, dès le premier chapitre, un moine les commente. Le démon de midi, c'est la tentation du milieu du jour; c'est, dans les cloîtres, Vacedia : dé(>oùt, torpeur et tristesse, langueur de la piété, nostalgie du siècle, désir vague et mortel chagrin. Puis, les paroles de l'Écriture sont les riches symboles de vérités variées et nombreuses, dogmatiques et morales. La vie d'un homme se déroule comme une journée; ainsi, la tentation du milieu du jour, c'est la tentation du milieu de nos jours, celle qui vient nous assaillir avant le déclin, dans la force, dans le travail, dans la volonté opérante. Le conquérant commet son imprudence, le poète tourne au politicien, le sermonnaire lance son hérésie et, parmi de plus humbles types d'humanité, le quadragénaire se dérange. C'est une crise de ce genre qu'étudie M. Bourget. Mais il a choisi pour son héros un catholique, voire un défenseur de la religion, de la doctrine et môme de l'orthodoxie, un laïc, un homme de plume et qui consacre son talent, sa foi, son énergie à lutter contre les ennemis de l'Eglise, ennemis du dehors, les

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athées et anticléricaux, ennemis de l'intérieur, les novateurs chrétiens et modernistes. Son démon de midi : une tentation d'amour, à laquelle il succombe. Ainsi l'aventure est double, amoureuse et doctrinale. Une « étude de psychologie religieuse », dit M. Bourget, dans sa préface; et, l'on pourrait dire, le roman du modernisme. Les prêtres y ont un rôle important; un prêtre s'y révolte et y mène sa propagande d'anarchie; de grands débats d'idées y éclatent, touchant les principes et l'objet de la croyance. Un roman d'amour, aussi ; une étude de la passion tendre et voluptueuse. <( Le coup de foudre du chemin de Damas » : une phrase du roman réunit de cette façon les deux vocabulaires du coeur et de la pensée; indice des deux caractères sous lesquels se présente, cette fois, la rêverie de l'auteur.

Il y avait, dans la conception d'un tel livre, un danger. Le roman d'amour ne sera-t-il pas accablé d'idéologie? et, le problème religieux, une histoire d'amour ne risque-t-elie pas de le profaner? Elle ne le profane point et elle n'est point accablée. La maîtrise du romancier sut éviter ces deux inconvénients. Non par des artifices, mais par la qualité même de la philosopliie incluse dans cet ouvi'age. La concupiscence de sentir, libido sentieiu/i, et la concupiscence de savoir, libido sciendi^ sont, aux yeux du psychologue, deux velléités pareilles, qui ont de mêmes origines, et qui prennent de mêmes libertés, et qui vont à de semblables désordres. L'hérétique et le débauclié sont deux révolutionnaires, dont il est bien aisé de voir les différences et dont le Déinonde midi nous montre les analogies profondes.

M. Bourget n'a point abandonné le credo littéraire de ses débuts. Tel nous le trouvons dans les célèbres Essais de psychologie contemporaine, et tel nous le retrouvons au bout de cinquante volumes, gardant la confiance qu'il avait d'abord accordée à l'analyse, comme à une méthode. Critique des arts, des moeurs et des théo-

ries sociales, essayiste, romancier, puis dramaturge, il a (''prouvé sa méthode ; il l'a conservée. Son oeuvre est continue : cette continuité fait l'une des beautés de son œuvre. Et l'on put se demander si, en chemin, net mezzo del catnmiii di nostra vita, cette méthode n'allait pas le décevoir. Ne l'a-t-il pas redouté lui-même? Et sait-on ce que suppose de doutes et de poignantes inquiétudes une oeuvre qui, constante et perpétuelle, accompagne toute une existence?... Nous avons des écrivains, charmants et grands peut-être, qui, de temps à autre, donnent un livre : et c'est un épisode, parmi leurs années; c'est une prouesse. Ou bien, si l'on veut, ces écrivains dressent, de place en place, au long de leur route quelques statues : et l'une ne dépend aucunement des autres; l'une, (ju'ils ont manquée, n'empêche pas que les autres soient jolies ou admirables. Mais la continuité d'une œuvre met en architecture chacun de ses éléments : l'un, qui fail)lit, menace de ruiner le reste. Or, au cours de cinquante volumes et à mesure (|ue se développe, s'enrichit d'exigences nouvelles, s'épanouit l'âme d'un écrivain par la vertu même de la vie, que deviennent et l'instrument de son premier effort et les bases qu'il a jetées pour l'édifice lent à bâtir? Dure an{;oisse ! et pathétique, dans ces longues œuvres qui ont des dimensions de cathédrales. Et quelle angoisse, plus terrible que jamais au moment de poser, je ne dis pas le clocher, mais l'un des clochers, sur les murailles et les tours, comme est le Démon de midi sur les cinquante volumes qui lui servent d'assises!... En peu de mots, voici ce que dut être, pour M. Bourget, la tribulation. D'abord, il était psychologue ; puis il fut moraliste. Et l'analyse, sa méthode, lui révélait ce qui est, non ce qui doit être. L'analyse constate : elle ne commande pas. Le romancier qui décrit les sentiments, qui en cherche le jeu secret, oui, l'analyse le mène jusqu'aux délicates vérités du cœur et de l'esprit. Le romancier qui s'est promis de juger son temps et d'en signaler les tares et, le diagnostic établi, de formuler

le remède, celui-là peut craindre que l'analyse le laisse dépourvu.

Le remède, on sait où M. Bourget le découvre : dans la règle catholique. Eh bien, s il a conscience que la méthode psychologique ne l'a point trahi, c'est que la nécessité de la règle catholi({ue lui apparaît comme le résultat même de l'analyse, et non comme un expédient pris ailleurs. Il a examiné le cœur des hommes et des foules, le cœur des sociétés humaines : et il a vu que, là, — selon la précaution des savants, — tout se passait comme si les idées chrétiennes de la faute originelle, de la réversibilité des peines et de la Providence étaient, non seulement des dogmes, des faits. Il n'ajoute pas à la réalité la foi; mais il tire la foi de la réalité. La foi, qui dérive de l'expérience : ce n'est pas toute l'apologétique de Pascal ; c'en est une bonne part.

Voilà, si je ne me trompe, comment le Démon de niidî^ roman dogmatique, se lie aux romans psychologiques de M. Bourget, les continue et, provisoirement, les achève. Voilà aussi comment s'y résout cette dualité que j'indiquais, du roman d'amour, plus sensible et alarmant que Mensonges, et du roman chrétien, pur, austère et impérieux.

A vingt ans, Louis Savignan s'éprit d'une jeune fille, Geneviève de Soléac; et elle l'aima. Secrètes fiançailles, parfaitement chastes et très ferventes, intime union des âmes et commune espérance. Puis, un jour, Geneviève épousait un certain Galvières, un industriel, un homme riche. Elle n'avait pas écrit à son fiancé delà veille ; il apprit ce mariage comme celui d'une étrangère. Il souhaita de mourir; il ne mourut pas; il vécut dignement et sans joie. Il se maria; il épousa une femme qu'il ne haïssait pas et n'aimait pas. Il eut un fils. Et il occupa sa vie désenchantée à travailler. Il devint cet historien, cet apologiste que je disais. A l'égard de Geneviève l'infidèle, son souvenir était celui de la cruelle déception, du bonheur blessé, de l'offense, et puis en-

core celui d'une {jrâce qui n'avait pas fini de le troubler. Vinjft ans ont passé. Maintenant, il est veuf; et il va soudain revoir Geneviève. Les radicaux du Puy-de- Doine, désabusés de leurs chefs, ont résolu de s'adresser à lui, clérical, mais honnête; ils éprouvent ce furtif besoin de décence (jui parfois touche les troupes électorales : en outre, la candidature de Saviffnan coïncide avec l'intérêt bien compris de divers gaillards qui, songeant à eux, serviront néanmoins la bonne cause. Le grand électeur, là-bas, c'est Calvières.

Et Savignan revoit Geneviève ; il la revoit chez elle, chez son mari, dans le château des Soléac, demeure ancienne, que Calvières a rachetée, a restaurée, munie de luxe moderne et qu'il n'a pas dévastée cependant : le passé survit dans sa cachette modifiée, non détruite, comme dans Geneviève la fiancée d'autrefois n'est pas morte. Et l'àme de Savignan, pareille à un palimpseste, deux écritures l'ont marquée, celle d'autrefois, celle d'aujourd'hui. Si vous regardez l'une, l'autre disparait, vos yeux suivent les lignes à demi effacées et en réveillent la netteté ; ou bien vos veux distinguent seulement les lignes nouvelles, au gré de votre attention qui se porte sur les unes ou les autres. Une réaction chimique sacrifierait aux écritures d'autrefois les écritures d'aujourd'bui : un vif émoi est une réaction de ce genre, dans une âme; et tout le grimoire d'amour renaît, avec sa récente fraîcheur, dans l'âme de Savignan, Geneviève étant là, magicienne dont les prestiges sont le souvenir et la beauté^ la tristesse, la jeunesse finissante et l'entrain menacé. Le palimpseste se simplifie; et Savignan n'est plus qu'amour. Et sa rancune? Ah! d'abord, sa rancune sévit en lui et hors de lui. Elle l'engage à ne plus savoir si Geneviève ne serait pas une coquette; il se dénigre amèrement cette femme. Et il se venge d'elle, sans ménagement, au déjeuner, quand le mari vante ses vins et orne de vaniteux commentaires un Cbanturgue de 1892 : vingt ans de bouteille, et « 1892, l'année de notre mariage, ma chère amie... »

Et Savignan : « Madame me permettra de lever mon verre au souvenir d'une date si heureuse! » Geneviève a blêmi : au fond de ses prunelles claires, il a vu la douleur, l'épouvante et l'imploration. Il lui a pardonné dès qu'il a eu pitié d'elle. Un peu plus tard, elle lui dira pourquoi elle a épousé Calviéres : elle était pauvre et elle a sauvé les siens, en consentant ce mariage. F^'excuse ne vaut rien : l'excuse est ignominieuse comme la faute. Mais Geneviève n'a plus que faire d'une excuse : entre ces deux êtres, l'amour ancien recommence avec sa nouveauté. Ils se promènent aux alentours du château, dans le paysage d'Auvergne où, fiancés jadis, ils ont eu leurs promenades : magnifique paysage, où les puissances volcaniques de la nature, immobilisées, composent une allégorie de force contrainte et persévérante. M. Bourget le décrit tel que l'aperçoivent et, pour ainsi dire, l'éprouvent Geneviève et Savignan. Ce n'est pas un pittoresque décor : c'est une épiphanie du passé; bientôt, c'est une incantation. Paolo et Trancesca, le soir qu'ils ne lurent pas davantage, le livre fut l'entremetteur ; Geneviève et Savignan, ce fut le paysage. Ils allèrent plus loin, dans la montagne, que jadis, et jusqu'à un lieu glacé, jusqu'à un lac mystérieux enclos entre les bords d'un cratère. Des branches mortes se brisent sous leurs pas. Il fait froid : le gel gagne sur l'eau vivante. A l'approciie de leur automne, deux êtres qui ont gaspillé leur été redoutent l'hiver et entendent le conseil des jours. « C'est d'ici que l'on voit le mieux le lac », dit Geneviève; et elle regarde l'heure à la montre de son bracelet : u II faut songer à s'en retourner... » Et Geneviève, tremblante, est tombée dans les bras de Savignan qui la baise aux lèvres... Ils s'aiment et n'ont cessé jamais de s'aimer.

Je ne peux suivre de page en page le récit de cette folie grandissante, — amor, furor brevis, — folie brève, mais dont les moments ont une opulence infinie. Je le peux d'autant moins qu'avec; une merveilleuse finesse et avec une étonnante divination de la minutie senti-

r.E DÉMON I)F, .MIDI 195

mentale, M. Rourget ne se contente pas de dévoiler par les incidents les étapes de la passion; mais il en montre l'incessant progrès et le mouvement caché. Dans ses premiers romans, la psychologie, extrêmement subtile et sûre déjà, était (en un mot) cartésienne : j'entends qu'elle spéculait sur les phénomènes de la conscience claire. A présent, sa psychologie pénètre plus avant le secret des âmes. Je l'appellerais volontiers leihnitzienne : elle tient un compte plus exact de ces petites perceptions qui échappent à la conscience claire et qui sont létoffe de nos pensées, sinon nos pensées elles-mêmes. Alors, nul résumé n'est véridique. L'activité des petites perceptions, M. Bourget la débrouille; et, leur logique, il la saisit dans la confusion, le tumulte et la multitude avec une maîtrise délicate et souveraine. Il ne dénature pas la réalité capricieuse et redondante, et incertaine : il lui impose cependant une dialectique, celle qu'il a trouvée en elle, et qui obéit à des lois, et qui comporte aussi du hasard. Telle, une branche d'arbre pousse, o])éit aux lois d'une essence et confie aux fantaisies du hasard les menus détails de son dessin. Le soleil, l'intensité de la sève, mille influences collaborent au résultat le plus méticuleux. La destinée de Geneviève et de Savignan se ramifie de cette manière; et elle les conduit à cette nuit où il aura fallu que Geneviève fût la maîtresse de Savignan. Nuit singulière et tout illuminée de plaisir. Les amants sont heureux sans nulle appréhension, sans nul remords : ces tortures-là, différées, laissent triompher seul un amour qui attend depuis vingt ans son aubaine. Et, cette nuit, le romancier ne l'a point disputée à ses amants; il la leur a donnée tout de suite : et les amants l'ont prise avec une avidité, avec une brutalité où il v a de la grandeur. L'immense amour rachète la faute de l'amour. Ensuite, les amants auront à se cacher et ils pratiqueront les rites mesquins de l'adultère. Mais, à la fin du roman, lorsque les péchés auront eu leurs conséquences de désastres, un religieux, qui sait ce qu'a fait Geneviève, ne la méprise

pas : (1 Ce sont des égarements, dit-il; mais sur des routes hauttîs ! »

M. Paul liouryet — cela distingue sa pensée — n'avilit pas les personnages qu'il invente : il les respecte. S'il les châtie, il ne les flétrit pas. Il a, pour eux, de la miséricorde ; il a, pour eux, une amicale intelligence. Voilà, probablement, le bienfait de la méthode psychologique : elle est une méthode pour comprendre. Et nous avons, ces temps-ci, beaucoup de pharisiens : ils ne comprennent pas. D'ailleurs, comprendre, ce n'est point approuver. L'auteur du Démon de midi est, en ce livre plus et mieux que jamais, un moraliste : non point un satiriste. Du moins, s'il n'épargne guère tels politiciens de bourgs auvergnats, tels meneurs de Paris, tel négociant parvenu, cet Andrault, le marchand d'ornements d'église et qu'une fatuité absurde jette dans les pattes des novateurs, et s'il trace, de ces gens-là, de gaies caricatures, c'est qu'avec ces gens-là toute psychologie serait en pure perte. Ils n'ont pas de « sentiments vrais » . Autant de fantoches qu'agitent des cupidités élémentaires; l'un songe à des profits, un autre satisfait son envie, un autre sa gloriole. Ces gens ne méritent que la moquerie. Ceux que des « sentiments vrais » conduisent à l'erreur, qui leur jettera la première pierre? Ce n'est pas l'auteur du Démon de midi; mais il leur accorde une pitié attentive.

Geneviève et Savignan, les amants coupables, il les favorise, il a soin d'eux, les aime, leur sourit. Pour raconter comment ils sont épris de leur tendresse, il a des phrases toutes frissonnantes. Lorsqu ils souffrent de leurs scrupules et croient qu'ils vont se séparer : <i ces projets des amants, c'est le palais des Mille et une Nuits, qui surgit et qui s'efface, qui est là aujourd'hui et qui n'est plus là demain... » Savignan, de retour à Paris où viendra Geneviève, choisit et installe avec précaution la retraite d'amour; il veille à ce que les vulgarités habituelles n'enlaidissent pas les délicieuses rencontres. L'auteur du Démon de midi

a les mêmes soins pour l'amour de ses héros malheureux.

Ses modernistes non plus, il ne les avilit pas. Il les condamne : il ne les raille point. Il ne suspecte pas leur bonne foi, qui est le salut dans l'erreur. Pourtant ils vont jusqu'à l'hérésie déclarée, fondent une église, corrigent le dogme, réduisent le nombre des sacrements, suppriment la liturgie, adressent à Dieu leur prière au nom et en mémoire d'Origène, de Nestorius, de IMolinos et de Monsieur Féli, fulminent contre le Vatican et appellent Ilakeldama, le prix du sang, la Rome pontificale. Fauchon, prêtre interdit, bientôt excommunié, l'apôtre de la secte, se marie. Peut-être des modernistes moins audacieux reprocheront-ils à M. Paul Bourget de méconnaître leur timidité. Ce n est pas mon affaire : à peine insinuerai-je qu'une religion (c'est une soumission de l'esprit) se débauche en philosophie, dès sa première liberté. Quoi qu'il en soit, M. Paul Bourget réclame pour le romancier le droit de « pousser jusqu'au terme de leur logique tels et tels tvpes, telles ou telles idées, qui ne sont pas allés, qui n'iront peut-être jamais jusque-Ià ». C'est le fait même du modernisme, et enfin de l'innovation religieuse, qu il attaque; et c'est, dans un Fauchon, la tentation de midi qu'il signale. Tentation d'orgueil, comme en Savignan ce fut la tentation d'amour. Eh bien, plus nous choquent les sacrilèges entreprises de Fauchon, plus importe l'équité de ce jugement : Fauchon, c'est un homme qui se trompe.

Cette complaisance — si hardie et si belle — avec laquelle l'auteur accompagne l'amoureuse aventure de Geneviève et de Savignan, la môme complaisance, il l'accorde à ses hérétiques. Il ne dissimule pas la séduction de leurs idéologies, l'attrait de leur ingéniosité, parfois la généreuse vaillance de leurs arguments. Il n'a diminué, en puritain, ni lenchantement d'amour, ni l'enchantement de raison, deux délices. Une polémique où l'on a premièrement désarmé l'adversaire

est un jeu médiocre, ou l'aveu d'une inquiétude, la crainte d'une faiblesse. Mais le loyal combat, celui-ci; l'on sent la force d'autrui : l'on n'en lutte que mieux ! . . . La théolo^jie dans le roman : n'est-ce pas sa première apparition? Je ne sais pas de chapitres plus poifjnants que ces chapitres sans feinte où l'auteur est aux prises avec l'ennemi, le laisse approcher, lui rend du terrain, le regarde et nous invite presque à l'admirer, puis ne cède pas. Quelle énergie de la conviction, pour résister à tant de sortilèges, après qu'on a eu l'air de les subir!

C'est par le fils de Savignan que se joignent, dans le Démon de midi, le roman d'amour et le roman de doctrine. Ce jevme homme, pieux et enthousiaste, a été naguère l'élève de Fauchon : prodigieuse influence, et difficile à secouer. Seul, le père sauvera Tàme de cet enfant que contaminent les funestes persuasions. L'hérétique a mis en ordre ses maléfices dans un pamphlet qu'il intitule : Hakeldama. Et Jacques Savijjnan, le fils, a lu ces pages sans horreur. M. lîourget note qu'il y a, pour ensorceler chaque génération, un mot, dont les significations un peu vagues trahissent tout un état de l'âme à une heure donnée : vers la fin de l'ancien régime, la Raison; plus récemment, la Science; et, de nos jours, la Vie. La Raison, la Science et la Vie, trois idées en fonction desquelles la philosophie peut constituer des systèmes. Seulement, les idées, parmi les foules d'une époque, se dépravent. C'est en l'honneur de la Raison que la Terreur a commis ses crimes; c'est en l'honneur de la Science qu a sévi la politique de persécution religieuse et d'ànerie emphatique; c'est en l'honneur de la Vie que se démène l'anarchie contemporaine. Et, la Vie, le modernisme se réclame d'elle, quand il affirme que la religion doit évoluer, quand il « met la vérité religieuse dans une révélation sans cesse renouvelée, sans cesse adaptée, mouvante et changeante comme le siècle " . Tels sont les spécieux sophismes par où la récente hérésie a prise sur un

esprit jeune, féru de ces croyances et troublé par les manies intellectuelles de son temps. Jacques Savignan ne va-t-il pas céder aux aguicliants paradoxes d'Hakeldama'i Qu'on les lui démolisse!... Et qui les lui peut démolir? Son père. Que Savi;;nan réfute Hakeldama^ et Jac(jucs Savifjnan sera délivré. Certes, pour dégager son fils du réseau des sopliismes, Savignan donnerait l)eauconp plus (|ue sa vie; car il aime son fils et il l'aime en chrétien qui sait le prix d'une âme. L'espèce de dégoût, de répugnance qu'on éprouve à sentir un être qu'on chérit captif d'une liaison vilaine ou sale, combien il en est torturé quand il remarque, sur l'âme de son enfant, l'empreinte de Fauchon ! Jacques, en outre, adorait une jeune fille, la voulait épouser; une jeune fille que Fauchon lui dérobe et (jui épousera ce prêtre délirant. Là-dessus, Jacques ne haïra-t-il pas le prêtre? Non : tant il est dominé par l'ascendant formidable de cet homme. Il combinera des maximes d'abnéjjation presque inhumaines pour conserver à son odieux rival sa déférence. Oui, Savij;nan donnerait beaucoup plus que sa vie : mais il ne donne point son amour. Qu'il réfute Hakeldamal II ne le réfute pas : il manque de loisir; il passe auprès de Geneviève ses journées. Surtout il n'a plus cette assurance de la pensée qui vous permet de répliquer net au mensonge. Puis, le mensonge, où est-il? Fauchon, le prêtre marié, ne ment pas : il a, dans Haketdaina, préconisé le mariage des prêtres; il agit selon sa doctrine. Le menteur, ce n'est pas Fauchon : c'est lui, Savignan, l'écrivain catholique et le défenseur de la morale catholique et l'adultère endurci, c'est lui le menteur. Alors, il endure son châtiment. Un jour, il aura un sursaut valeureux : et il réfutera le pamphlet suborneur. Trop tard! Il publiera sa thèse victorieuse; mais on lira ses lettres d'amour, qui le marquent d'hypocrisie. Est-il un hypocrite? Au moins, l'homme déchiré de saint Paul : il ne fait pas le bien qu'il veut et fait le mal qu'il ne veut pas. Trop tard! Les événements vont

plus vite que nous, plus vite que, dans l'action résolue, un langoureux amant. L'intrigue suscitée par les noces de Fauchon, l'adultère de Savignan, l'imprudence de Geneviève, la jalousie du mari, la férocité des politiciens aboutit au scandale. Un drame se prépare, avec une rapidité elfarante; de plusieurs côtés, accourent les menaces; des coïncidences les groupent : et l'on dirait d'un ciel où s'accumulent les préambules de l'orage. Les fatalités naturelles travaillent; et les hasards sont de connivence avec les volontés.

Ces péripéties dernières, M. Paul Bourget les a menées d'un train de catastrophe. Il les a domptées; et il les précipite. Calviéres s'est emparé des lettres que Geneviève recevait de Savignan. Trop folle, Geneviève! mais, « caresses de langage, tutoiements passionnés, rappels des bonheurs partagés, toutes ces déraisons des correspondances d'amour ne sont-elles pas comme une autre possession? ces phrases peuvent nous perdre; ce frisson même du danger est une ivresse ; les femmes ne s'y trompent pas... » Calviéres se vengera : ce n'est pas jalousie, mais fatuité blessée. Les preuves de l'hypocrisie de Savignan, Calviéres les porte à Fauchon. Et Fauchon se vengera : la réplique infligée à son Haketdama, son évangile, par Savignan le fourbe, lui est un supplice d'orgueil insulté; puis, en dénonçant le fourbe, il servira la vérité, sa vérité qu'il maintient. Bref, il publiera ces lettres d'amour. C'est une vilenie : et Thérèse, sa femme, s'oppose à un si lâche dessein. Que faire? Elle ne réussit pas à dissuader le furieux. Elle va chercher Jacques Savignan. La querelle éclate; et Jacques prend ces lettres d'amour que son père a écrites. Le prêtre et son élève échangent des injures, des coups. Il y a, sur la table, un revolver. Fauchon le saisit. Thérèse le lui arracherait. Dans la lutte, et par Thérèse ou par Fauchon, maladresse, la détente pressée, Jacques reçoit une balle dans la poitrine. Qui est l'assassin? Personne. Qu'on cherche l'enchaînement des effets et des causes : parmi les causes et à l'origine

LE DÉMON DE MlDI 201

des causes, l'on trouve Savi{jnan. Lui-même s'y trouve.

A la scène effroyable du meurtre succède une admirable scène de sérénité patbétique : la mort de Jacques, Il l'holocauste " . Il se confesse et Ton récite auprès de lui les prières des a{',onisants. Il n'a ni re^jret ni haine. Il offre à Dieu son martyre, pour que reviennent à Dieu les égarés : « Pour que tu reviennes .. n dit-il à son père; et " Pour qu'elle revienne... " dit-il en regardant Thérèse; et « Pour que vous reveniez... >> dit-il à son maître. Les ténèbres gagnent ses yeux. Il murmure encore : « Mais revenez, revenez tous... " Il s'adresse à Dieu : Secttndutti magnam misericordiam tiiain... Et il meurt.

Thérèse retournera chez ses parents : son maiiage, célébré seulement par Thérétique, n'est pas valable. Fauchon se retirera, pour faire pénitence, à la Grande Trappe. Geneviève et Savignan, qui s'aiment encore, seront séparés à jamais. Geneviève retournera chez Calvières, qui a ses raisons politiques de la reprendre : elle n'y consent, d'ailleurs, que par la volonté de Savignan; son renoncement final est un acte d'amour obéissant. Lui, Savignan, plus àprement frappé que tous, est loin du calme. Il a perdu la possibilité consolante de la prière. S il écarte Geneviève, comment ne l'écarterait-il pas?... Cet impitoyable dénouement résulte des calamités : la logique des événements l'a voulu. Mais, dans la pensée de M. Paul Bourget, non cette logique seulement : par des chemins plus ou moins longs, plus ou moins durs, il faut que « reviennent » les coupables, en vertu de l'holocauste. « Le sacrifice de l'innocent, sa mort, quel mystère! C'est tout le christianisme. J'ai payé la dette qui nétaît pas la mienne. Qiiod non rapni, tiinc exsolvebam. Quelle parole !... »

Si le mysticisme d'une telle conclusion déconcerte un lecteur mal chrétien, qu'il veuille observer cependant la vérité humaine de cet arrangement romanesque. Après la mort de Jacques, ni le faux ménage

du prêtre, ni la liaison des amants ne pouvaient durer. Toute l'anecdote du roman se déroulerait de même, et avec la même rigueur naturelle, si l'auteur ne l'avait destinée à nulle démonstration dogmatique. Et ce fut bien là, je crois, le propos de M. Bourjjet. Mais il manquerait la moralité de l'anecdote. Or, si l'anecdote, M. Bourget l'avait soumise par avance à la moralité, celle-ci n'aurait point de valeur probante. Mais voilà de la vérité humaine. Constatez-la; puis expliquez-la : tout se passe comme si les do{;mes chrétiens étaient la vérité supérieure aux vérités partielles, la vérité suprême. Ainsi, le mysticisme chrétien n'est-il pas un fait positif?

On a souvent discuté la question dite du « roman à thèse ». Généralement, on note que, l'auteur étant le maître de la fable (ju'il présente, la conclusion dépend de sa fantaisie; et l'on borne les ambitions de cette espèce au roman dit u à idées » . Mais, aux formules sur lesquelles spéculent les critiques, le Démon de midi ajoute une formule nouvelle. Ce roman « à idées » est, dans la mesure que j'indiquais, démonstratif. Non qu'il doive emporter à sa thèse l'universelle adhésion tout de go : du moins, il fournit des arguments et en tire une preuve, laquelle est de qualité objective. Et (j'insiste) il ne ressemble point à ces livrets, si fâcheux, où l'on sent un persévérant parti pris d'édification, à ces récits faits pour nous convaincre, nous prêcher, sortes d'ex-voto laborieusement naïfs. C'est, ici, tout le contraire, si, comme j'essayais de l'établir, l'authentique réalité du roman sert de garantie à la preuve.

Aussi le Démon de midi comptera-t-il parmi les véritables romans de M. Bourget, parmi les plus beaux, s'il n'est son chef-d'œuvre. Les personnages ne sont pas des allégories, dans une intrigue qui serait une dialectique. Avec leurs hérédités et avec leur individualité, ils ont leur ample et libre destinée : l'auteur ne les

LE DEMOlN DE MIDI 203

empêche pas de vivre et ne les soumet point à ses intentions... « L'art du roman (dit M. Paul Bourget, dans sa préface), enivrant comme un songe d'opium... Le conteur ne voit plus que ses héros et leur caractère... Il n'est plus (jue le témoin passionné des drames (|u'il invente et auxquels il participe, comme s'ils étaient réellement vécus devant lui par d'autres... » I^es personnages du Dc'mon de iiiù/i ont toute leur désinvolture. Et ils trempent dans leur époque; plus résistants les uns et moins prompts, les autres, à réagir, ils ont subi toutes les contagions d'idées qui sont éparses dans l'atmosphère à présent. Nulle époque n'a eu à se débattre au milieu d'un tel désordre d'idées : attrayantes, les idées; attrayant même, le désordre. Et ce charme périlleux, l'auteur ne le méconnait pas.

C'est parce qu'il ne méconnait pas ce charme et le vif agrément d'y céder qu'il a plus d'autorité persuasive à lui opposer l'indispensable refus de son éthique, simple celle-ci comme sont divers et compliqués les attraits de l'erreur. Aux troubles émois que goûte Savignan, que répondre? « Il faut vivre comme on pense; sinon, tôt ou tard, on finit par penser comme on a vécu. » A cet enivrement que goûtent les faiseurs de svstèmes et tous les industrieux novateurs, que répondre? " Tous les jours et à toutes les heures, une bataille se livre, dont la France est l'enjeu, entre le pays traditionnel qui veut vivre et les forces d'anarchie. » A l'égard des individus et à l'égard des collectivités humaines ou nations, le veto est le même; et l'injonction, la même : obéissez à une règle qui dépasse les velléités particulières. La règle principale, — ne l'improvisez pas, la règle : — ayez en vénération la durée. — Mais il y a des changements nécessaires? — Laissezles s'accom|jlir, « comme on laisse un arbre grandir, perdre ses feuilles, les reprendre ; c'est un tel bienfait que la durée et qui se remplace si malaisément!...» La brièveté catégorique de ces maximes fait un contraste avec la peinture si nuancée de l'erreur et de ses

2(U t,KS IDÉES ET LES HOMMES

diversités : l'erreur est nombreuse et, la vérité, simple.

Les premiers linéaments de cette philosophie, on les trouve aux dernières paj^es de Mensonçjes. Une philosophie s'est édifiée peu à peu sur le plan tracé de bonne heure : elle a, dans le Démon de inidi^ sa stature. Couronnement magnifique, un tel livre, pour une œuvre immense et qui a déployé ses grandes nefs, ses jolies absidioles, son transept en forme de croix : l'ouvrier est au faîte. Il n'a point eu à modifier son mode architectural ; mais il travaille plus haut. Les nouveaux ornements rappellent la façon des portails, leur sculpture et celle du fenêtrajfe qu'il a ouvert aux premiers murs, près du sol ; mais il voit, de là-haut, plus loin, le même horizon, plus large.

!«■■ aoi'u 1914.

ELLE ET I, r I

Lui, ce sera Victor Hugo, cette fois; et, elle, Mlle Drouet. Leurs amours ont duré cinquante ans, depuis les premiers jours de l'année 1833 jusqu'à la mort de 1 amoureuse, mort qui survint le 11 mai 1883. Cette constance donne quelque dignité à une liaison qui, par ailleurs, eut des inconvénients et qui, en somme, n'est pas pour embellir la biographie du poète. Or, on dira : — Laissez cela; le respect qu'on doit aux morts...; et n'avilissons point nos grands hommes!... Il ne s'agit pas de les avilir, mais de les connaître; et le respect qu'on doit aux morts dépend, en quelque façon, du respect qu'ils ont eu d'eux-mêmes. iNous avons à connaître les grands hommes, s'il est incontestable que leur prestige et leur influence gouvernent leur époque et, après eux, gouvernent encore les imaginations et les âmes ; nous avons à les juger, comme aies choisir, car ils sont les maîtres de la vie; et nous avons à démêler en eux ce qui leur vaut une juste maîtrise, cela et le reste. Plus nous les subissons, et plus il importe que nous en usions, à leur égard, avec discernement. Ce n'est point une mesquine revanche, mais une sage précaution. D'ailleurs, sa liaison, Victor Hugo ne la point cachée; plutôt, il Ta exhibée. Et Jupiter n'affichait pas davantage les mortelles qu'il avait distinguées. PS^ulle hypocrisie; et, autant dire, quelque cynisme, une façon de croire et de faire admettre qu'étant Hugo l'on règne à sa guise. En outre.

20f) LES ini^ES ET LES HOMMES

les fidèles du patriarche ne l'ont pas couvert, Noé nouveau, d'un pudique manteau.

[] a paru, l'année dernière, un petit volume, Juliette Drouet, sa vie, so?i œuvre, par M. Jean-Pierre 13urbi(;r; cette année, un {jros volume, Victor IIiujo et Juliette Droriet, par M. Louis Guiuihaud. ÎM. I5arl>ier a donné une esquisse; M. Guimbaud, le portrait. Nous possédons maintenant tous les documents relatifs à Juliette et son «œuvre », composée d'un essai sur l'insurrection de février 1848, d'un journal écrit à Jersey, enfin d'une profusion de lettres adressées par elle à Victor Hu(>o. Pendant les journées révolutionnaires, elle notait avec simplicité ce (ju'elle voyait, ce qu'on lui racontait. Son récit n est pas ennuyeux : a A deux heures (le 22 février), on vient me chercher pour me dire que Toto harangue le peuple... " Toto, c'est le poète. Le journal de Jersey ne s'étend que sur vinpt-sept jours. Quantaux lettres, il v en a vinpt mille : .AL Guimbaud ne les a pas toutes publiées. Victor llujio voulait que Juliette lui écrivit à chaque instant, plusieurs fois le jour, et la nuit. Ce fut, premièrement, pour occuper cette jeune femme et lui ôter un périlleux loisir; ensuite, je crois qu'il n'était point fâché de laisser à lavenir ce témoi- {jnafje d'une passion soutenue et qui le Battait.

En 1833, Juliette est charmante. Elle a vingt-six ou vingt-sept ans. Théophile Gautier vante son nez « pur », ses yeux <i diamantés et limpides », sa bouche qui reste petite, " même dans les éclats de la plus folle gaieté », ses cheveux noirs, un front « clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple grec. .. » Mais il compare aussi à un fronton de temple grec le front d'Hugo!... C'est à la demande du Maître que l'obligeant Gautier trace cette effigie d'une déesse. Nous nous fierons de préférence à une lithographie que héon Noèl a publiée dans l'Artiste. Un petit visage blanc et noir, d'un ovale gracieux : noirs les cheveux, et lustrés, et coiffés à la vierge, avec des nattes posées sur la gauche comme des grappes de raisins noirs; une papil-

lote revient, le lonjj du cou, sur l'épaule; noies, les yeux, et fjrands; la bouche estf^^rande et bien dessinée, la fi{jure est mince, d'une tempe à l'autre. L'air a de la mélancolie et de la gaieté toute prête. Une jolie fille; une {frisette un peu sentimentale. Et de belles épaules, des mains parfaites. Les robes d'alors, très décolletées; des manches qui partent plus bas que l'épaule et qui se gonflent comme des ballons. De l'entrain; la plus aimable liberté. On la rencontre au boulevard du Temple et dans les endroits de fête élégante, au café des Mousquetaires, aux Funambules, au Petit-Lazari, au Jardin turc. Elle s'amuse. Elle a été la maîtresse de Pradier le sculpteur, qui a du talent, qui est sot, qui la sermonne et qui l'a mise au théâtre, pourvue de fameux conseils et d'une petite fille, Claire. Pradier s'occupe, tant bien que mal, de la petite fille; et Juliette ne le hait point, mais elle a d'autres amants, voire un prince russe, quelque temps. Une grisette et qui, par un fin privilège, a conservé des allures d'adolescente; on admire sa démarche, léjjère et qu'on dit aérienne. Les Bernardines-Bénédictines de l'Adoration perpétuelle, au couvent du Petit-Picpus, l'ont bien élevée. Elle a une gentillesse quasi décente ; elle a des manières quasi bourgeoises, peu d'esprit, du rêve, et des mines effarouchées, de l'ardeur et tous les attraits.

Elle vit le jeune Victor Hugo de trente ans, pour la première fois, au printemps de l'année 1832. Il eut peur d'elle, de sa beauté. Elle le revit l'année suivante, à la Porte-Saint-Martin, quand on nllait monter Lucrèce Borgia. Et Paul Ilarel, le directeur, la proposa pour le rôle de la princesse Negroni, a une femme charmante et de belle humeur, qui aime les vers et la musique ». Mlle Drouet consentira-t-elle à se charger d'un rôle secondaire? << Il n'est point de petit rôle dans une pièce de M. Victor Hugo », répondit-elle. Pendant les répétitions, elle fut la coquetterie même. Au troisième acte, IMaffio dit: « L'amitié ne remplit pas tout le cœur... " Et elle, en répliquant : « Mon Dieu, qu'est-

ce qui remplit tout le cœur? » regardait le poète dans les yeux, le consultait et l'alarmait délicieusement. Une robe de damas rose brochée d'argent, les cheveux chargés de plumes et tout empcrlés, quelle princesse Negroni elle sut être! Il fallut l)ien que le poète allât chez elle, la complimenter. Et voilà leur prélude.

Ils profitèrent du printemps et eurent de bonnes escapades, à Montrouge, à la Maison Blanche, à Fontainebleau, à Saint-Germain et à Versailles, ou bien tout simplement à la liutte aux Cailles, à Montmartre, (I que Juliette appelle une montagne », à Montparnasse où, docile aux violons de la mère Sa{;uet, danse la jeunesse au temps de Louis-Philippe. Juliette, nous la devinons telle que d'autres dans les dessins de Gavarni et (dit M. Guimbaud) u court-vêtue d'une jupe à rayures et à gros plis », d'un casaquin de soie; sur la tète, un cabriolet à brides noires, avec des roses. Lui, un peu engoncé d'une haute cravate, un peu guindé dans son habit bleu barbeau et portant au revers le ruban rou[;e que lui a donné le roi Chailes X, mais jeune à ravir et tout animé de génie heureux. Elle lui dit : Il Quand je suis à ton bras, je suis fière de toi comme si je t'avais fait!... » Et elle a de ces mots, d'une vivacité un peu triviale, qui ne le chociuent point encore. Il se divertit; et, s'il oublie Mme Hugo, oublions-la de même. Il écrivait, — et à Sainte-Beuve, — le 7 juillet 1831, avant de connaître Juliette : u J'ai acquis la certitude qu'il était possible (jue ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer... » Juliette semble avoir été sa compensation. Il fut très épris; et jaloux. C'est par la jalousie que commença de se défaire leur intime félicité.

Hugo, soudain, ne supporte pas l'idée de ce passé où Juliette manqua de vertu. Or, ce passé, comment le négligerait-il? A chaque instant, des créanciers se présentent, la facture à la main : c'est l'orfèvre Janisset, qui l'éclame douze mille francs; le gantier Poivin, mille francs; le coiffeur Georges, le sieur Vilain, marchand

de roufje ; Mme Ladon, la couturière ; Mmes Lebreton et Gérard, pour les cachemires; le tapissier Jourdain, et puis ces messieurs de l'usure. Mille francs de (;ants! et quatre cents francs de rouge ! le poète n'aime point cela : il y déteste et la somme à payer et le signe d'une existence délurée. Il n'est point, à cette date, un opulent bourgeois. Mais, quand il sera, plus tard, cet opulent bourgeois, il continuera de n'être pas dépensier. En 1880, le 14 décembre, il a soixante-dix-huit ans; Juliette, soixante-quatorze. Et Juliette lui écrit : " Je te le donne à nouveau (mon cœur), en te priant de ne pas trop le meurtrir par de petites tyrannies injustes et blessantes. Jeté supplie, mon grand bien-aimé,de ne pas te faire juge de mes petits besoins personnels au fur et à mesure que je les éprouve. Quoi que je te demande, sois sûr que je n'irai jamais au delà du possiI)le et qu'en aucun cas je n'abuserai de ta confiance ni de ta générosité. La situation que tu m'as faite dans ta maison ne me permet pas de me subalterniser, aux yeux des personnes que tu reçois, par des dehors peu en rapport avec ta fortune. Aussi, mon cher grand homme, je te prie de t'en rapporter à moi pour te faire honneur en même temps qu'à moi. D'ailleurs, le peu de temps que j'ai encore à passer sur la terre ne vaut pas la peine d'être marchandé... » Pauvre Juliette! et lui, le cher grand homme, si dépourvu de prodigalité!... Un Chateaubriand et un Lamartine, si dépourvus d'économie, nous séduisent davantage. Un poète lyrique a une exubérance de langage et de pensée qui fait que nous le voyons mal, assidu au compte de ses gros sous. Mais, pendant un demi-siècle, Victor Hugo a chicané sa Juliette sur le chapitre de la dépense. C'est grand' pitié. Lorsque arrivent les factures, au début de leur liaison, il paye avec ennui, par petites sommes; et il se fâche. Il a des mots blessants. Juliette, plus d'une fois, lui propose de rompre : «Je suis encore pour vous aujourd'hui ce que j'étais pour tout le monde il y a un an : une femme que le besoin peut jeter dans les bras

du premier riche qui vent l'acheter. Voilà ce que je ne peux pas supporter. Je ne vous parle donc pas des autres causes de notre séparation. Adieu, bon Victor; le cœur est triste... " Il savait la reprendre et, avec tout son génie, il l'enchantait. Puis elle l'adorait. Il avait formulé cet apophtejifme fructueux et le répétait si bien que Juliette 1 eut dans la mémoire exactement : « I.a toilette n'ajoute rien aux charmes d'une jolie femme, et c'est peine perdue de vouloir ajouter à la nature quand elle est belle! » Juliette finit par le croire et mit à le croire une tendresse touchante : « Ma pauvreté, mes gros souliers, mes rideaux sales, mes cuillers de fer, l'absence de toute coquetterie et de tout plaisir étranger à notre amour, témoignent à toutes les heures, à toutes les minutes que je t'aime de tous les amours à la fois. » L'anuée précédente, par les soins du prince russe, elle avait des toilettes à émerveiller l'univers, un appartement magnifique sur le boulevard. Hugo Ta priée de vendre ses meubles, afin d'acquitter les dettes de naguère en majeure partie; et il l'a installée rue de Paradis, au Marais, dans un logement de ([uatre cents francs, deux pièces et une cuisine. L'hiver, elle doit s'attarder au lit, pour épargner les bûches et le charbon. Et elle accepte ces mauvaises conditions. C'est qu'elle a bon caractère. Son amour la persuade; et aussi les arguments de Victor Hugo l'ont frappée. Il a inventé, à l'usage de sa maîtresse, une admirable et si profitable doctrine de la rédemption : la courtisane rachetée par l'amour; doctrine quasi religieuse, au moins mystique et fort économique. La discipline du Petit-Picpus n'est rien auprès de celle qu'endura de son u sublime Toto » la belle Juliette. Premièrement, il l'invitait au repentir : avec une sorte de fureur dialectique et jalouse, il lui reprochait sa frivolité ancienne, et ses amants, et sa richesse usurpée. Il l'invitait, et rudement, à une austérité rigoureuse, que seules les visites du poète avaient le droit et le plaisir d'interrompre. Elle déjeunait d'oeufs et de lait, dinait

de pain, de fromajje et d'une pomme. Si la petite Pradier venait, l'on ajoutait au menu le dessert d'une orange, coupée en rondelles, avec deux sous de sucre et deux sous d'eau-de-vie. Cependant, le jour des Rois, quelle folie! on achète une galette de dix sous. Le poète donne, chaque mois, quelques centaines de francs et jusqu'à mille francs l'année 1838 : mais principalement c'est pour les dettes d'autrefois, c'est pour effacer le libertinage. Elle écrit tous ses petits payements et, à la fin du mois, soumet au jugement du poète ces comptes-ci : « Nourriture et vin, repas à Toto compris, 138 francs, six sous, un demi-liard; faux frais, argent de poche, quatre francs, sept sous ; blanchissage gros et fin, quinze livres, onze sous ; entretien de la maison, dix-neuf francs, dix-sept sous, un demiliard, etc.. » Il y en a pour 315 francs, cent sous, un demi-liard, au mois de février 1843 : je ne sais si le poète fit des observations.

Une autre femme que Juliette l'eût, si je ne me trompe, envoyé promener; mais aussi je crois qu'un autre homme, Juliette l'eût éconduit : c'était, et fût-il parcimonieux, Victor Hugo. Il n'a point de délicatesse. Il lui rappelle ses fautes avec une ojjstination régulière. Il lui dédie le poème de " la femme qui tombe » et qu'il ne veut pas qu'on insulte. Va-t-elle se rebiffer? Pas du tout! Elle lit ce poème et l'inonde de ses larmes complaisantes. Elle le lit à une amie : elle pleure encore; l'amie également. Elle coud ce poème dans un morceau de soie blanche qu'elle portera désormais comme un scapulaire sur la poitrine. Voilà pour la contrition. Quant à la pénitence : pauvreté, frugalité, solitude. Le maître n'autorise pas Juliette à sortir; il lui défend d'aller à la promenade et pareillement de recevoir personne. Elle s'ennuie? Eh bien! dans sa petite chambre, n'a-t-elle point à regarder les portraits de son amant? n'a-t-elle pas à lire les ouvrages de son amant? n'a-t-elle pas à copier les brouillons de son amant? Que lui faut-il, mon Dieu, que lui faut-il? et,

si elle n'est pas contente, quelle frénésie de dissipation!... Cette existence durement réparatrice dura des années. Juliette, presque toujours, se résignait et même trouvait à se féliciter de son supplice : « Tu feras de moi, écrit-elle au despote, une femme à l'abri de la misère et de la prostitution; oui, tu me rendras ce que j'étais avant ma chute, une honnête femme... '> Un jour cependant, elle perdit patience. Et quel entrain dans la révolte!... " J'ai eu la stupidité de me laisser mener comme un chien de basse-cour; de la soupe, une niche, une chaîne, voilà mon lot! Il y a pourtant des chiens qu'on mène avec soi; mais moi, je n'ai pas tant de bonheur ! Ma chaîne est trop fortement rivée pour que vous ayez l'intention de la détacher... » Et puis : u En fait de distractions intérieures, j'ai la distraction de lire te Moniteur \ Ce divertissement mériterait de figurer au nombre de ceux qu'on donnait à Marie de ^eubourg-. Lire te Moniteur, mâtin, c'est crânement chouette et cela monte fameusement l'imagination. Il ne manque plus que le Constitutionnet pour me faire pousser des cucurbitacées jusque dans le nez ! » Car il suffisait que se relâchât le moins du monde la contrainte de son esprit pour que Juliette revînt à ses anciennes habitudes de langage et de geste. Alors, Victor Hugo la blâmait, sans doute : mais il la sentait « peuple n et goûtait bien cet agrément d'une verte nature. Elle le savait, la futée, et lui disait : " Vois-tu, je suis comme ton Claude Gueux! )) Ce n'était pas pour lui déplaire.

A plusieurs reprises, en lisant ses lettres, on s'attend qu'elle se sauve. Mais le poète s'est méfié de telles velléités indépendantes. Juliette ne se sauvera point. Il lui a très honorablement donné l'horreur de la vie aventureuse. En outre, il l'a convaincue de renoncer au théâtre. Que faire? Elle ne bougera point : il est trancjuille.

Certes, il l'aime! Il Taime avec un prodigieux égoïsme. Dans les centaines de lettres qu'a publiées 31. Guimbaud, je ne vois pas l'indication d'un petit

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sacrifice qu'il ait consenti pour elle. Pas une seconde, il n'a pensé à elle autrement que dans l'intérêt de lui; pas une seconde, il n'a pensé à l'éyayer, il n'a pensé à lui orner rintclli{^;ence et Tàme. Avec de l'amour, quel dédain de l'être qu'on aime! Elle l'aime . et c'est tout ce qu'il veut. Elle lui est fidèle : et c'est ce qu'il exige. Il ne demande pas davantap,e. Il est parvenu à ses fins. Elle le traite comme un dieu. Elle lui écrit : « ton divin aine Jésus... » Elle lui écrit : «... ta naissance, plus lumineuse et plus utile et plus heureuse pour le genre humain que celle du Christ; et, dans une ère prochaine, on datera de Victor Hugo, comme on date encore de Jésus; je haise tes pieds et je t'adore... » Il ne lui dit pas que c'est trop; et il ne trouve pas que ce soit trop, j'en ai peur : ces comparaisons et confusions sacrilèges ne le gênent pas, ne le dégoûtent pas, et le flattent. Il a organisé le culte de Victor Hugo; et la prêtresse, qui en même temps a le rôle de maitresse, accomplit fort bien sa double tâche il s'en félicite et garde une liberté coquine et orgueilleuse.

Le programme de rédemption qu'il inflige à la nouvelle Madeleine est, pour elle, un martyre et, pour lui, une commodité, de telle sorte que les remerciements de la gentille femme ressemblent à une moquerie. Mais elle ne se moque pas. Elle souffre. De quel cœur a-t-il pu recevoir la lettre que voici, le 20 novembre 1839, après six ans d'amour? «Je voudrais être morte et qu'il n'en soit plus question. Plus je prends de précautions, plus j'épure ma vie et moins le bonheur me vient. On dirait que je suis maudite, et il me prend des envies atroces de mettre les deux pieds sur mon amour. Je suis si malheureuse vraiment que je perds courage et espoir pour l'avenir. Cependant, tu as été bon pour moi, en t'en allant; mais, mon Dieu, cela ne prouve pas qu'en t'en allant tout à l'heure tu ne seras pas le plus injurieux et le plus injuste des hommes. Je te fais une à une le sacrifice de toutes mes actions, même les plus insignifiantes, je m'observe extérieurement et intérieu-

2U LES lUKES ET LES HOMMES

rement pour ne pas te donner J'ombrage et je n'en viens pas à bout; mes efforts ne servent qu'à me fatiguer et à me décourager... » Elle n'y son{;e pas, mais, innocemment, elle invite Hugo à de cruelles déterminations : « Je comprends, lui dit-elle, la générosité de Didier qui aime mieux mourir sur l'échafaud en pardonnant à Marion que de vivre pour la persécuter et la torturer avec un passé qui n'est plus et par des soupçons mille fois plus douloureux que la mort et l'oubli. Oh! oui, je le comprends, ce Didier-là!... » Mais Hugo n'avait pas envie de mourir; et la lettre de Juliette ne le dérangeait pas de sa tranquillité. Au moins, Juliette, qui se plaint amèrement, n'est-elle qu'une geignarde? Pas du tout! Elle ne souhaite que d'être contente; elle en saisit les plus petites occasions : pour son allégresse, il suffit que Hugo ne soit pas féroce. Alors elle n'a qu'un regret, c'est de ne pas trouver les mots de son cantique enthousiaste. Elle rirait bien volontiers; souvent, elle sourit encore parmi ses larmes et elle écrit, par exemple : « Sous quel prétexte étiez-vous si gentil ce matin?... » Et elle a des gamineries, somme toute, qui ne sont pas laides. l]n jour que le poète s'est habillé beau, d'un paletot neuf, elle Ta rencontré, au théâtre : « Vous ne m'aviez pas dit que vous aviez vu votre tailleur. Moi qui marche sur vos traces, je vais faire venir ma marchande de modes et je ne vous le céderai en rien pour la coquetterie et le dandysme. Ah! ah! qui est-ce qui est collé? C'est Toto, c'est Toto, c'est Toto!... )» On l'entend. L'aime-t-il mieux triste?

Et lui, pour la tourmenter, a-t-il au moins l'excuse d'un terrible amour et tout harcelé de jalousie? En tout cas, il la trompe. H l'a trompée assidûment et bien trompée pendant sept ans consécutifs. Au bout de sept ans, elle l'a su; elle ne s'en doutait pas, confiante : et quelle déception! Tandis que cet auguste rédempteur préparait la dure pénitence et l'imposait, il prenait du bon temps : quelle hypocrisie! Et, tandis que, chez Juliette, il ordonnait l'économie, l'ascétisme, ailleurs il

dépensait du bel argent, du gai loisir : quelle blessure de l'amour-propre et de l'amour! Elle se vengea. Si Hugo, naguère, l'assommait de récriminations, touchant le passé, la galanterie ancienne, elle ne manqua point de ressasser pareillement sa rancune. 7 juillet 1851 : "Je sais que tu as adoré pendant sept ans une femme que tu trouves belle... " 24 février 1852, pour lui souhaiter sa fête : « Je veux le consacrer pieusement, ce jour, en te pardonnant du fond du cœur les torts que tu as eus envers notre amour pendant sept ans... n II mars : « J'ai beau vouloir oublier, je me souviens. Quelle profanation de l'amour! Laisse-moi mourir en paix loin de toi, c'est la seule grâce que je te demande... » 18 juillet : « Honneur aux vices éhontés des femmes du monde, infamie sur les pauvres créatures coupables des crimes d'honnêteté, de dévouement et d'amour... >y Car l'autre, la rivale, était une femme du monde, enfer et damnation ! . . .

La tromperie de sept ans vine fois découverte, Juliette ne fut pas maladroite. Elle pardonna; mais elle prit de l'ascendant. Les circonstances aussi la favorisèrent. Victor Hugo partit pour Bruxelles d'abord, et pour Jersey ensuite. Elle l'accompagna. Mais bientôt, elle l'éclama de n'être pas traitée comme une faute et dissimulée; elle revendiqua le rang d'une sorte de maîtresse légitime. Quoi! l'autre, la femme du monde, Victor Hugo ne l'a-t-il pas reçue chez lui? « Pour cellelà, s'écrie Juliette, le foyer de la famille était hospitalier; pour celle-là, la courtoisie protectrice et déférencieuse des fils était un devoir; pour celle-là, la femme légitime lui faisait un manteau de sa considération et l'acceptait comme une amie, comme une sœur et plus encore. Pour celle-là, l'indulgence, la sympathie, l'affection!... >) Et Juliette? « Pour moi, l'application rigoureuse et sans pitié de toutes les peines contenues dans le code des préjugés, de l'hypocrisie et de l'immoralité ! » Juliette devient un peu anarchiste. Quand elle flétrit les (i préjugés », elle y va de tout son cœur; et elle est

hal)ilc. Les idées libertaires tentent Victor IIu[ifo, depuis la révolution de février. En outre, son orgueil l'engage à concevoir que la morale universelle a des exceptions en faveur d'un si grand génie. Sans doute enfin le dévouement de Juliette, prompte à le suivre où il la menait et, pour lui, abandonnant tout, acceptant l'exil, tant de courage et de tendresse persévérante le touchèrent et lui parurent mériter une récompense. Bref, à Jersey, il conduisit chez elle ses deux fils Charles et François- Victor. Elle les eut à dîner et multiplia les prévenances. Elle copiait alors le manuscrit des Contemplations et promit de copier la traduction de Shakspeare à laquelle travaillait François-Victor. Elle voulut tailler et coudre une demi-douzaine de chemises pour Charles. Elle avait vine petite bonne, Suzanne, et qui, tous les matins, portait à Marinc-Terrace le bouillon d'herbes du maître. Pour Mlle Hugo, elle cueillait les fraises et les roses de son jardin, brodait le chiffre des mouchoirs. Mme Victor Hugo ellemême reçut les bienfaits de Juliette active et empressée : un pot-au-feu à l'oie, divers petits plats. Si l'on était sans cuisinière à Marine-Terrace, Juliette prêtait Suzanne. Elle se désolait de ne pas faire mieux encore : « Je regrette que le préjugé m'empêche de me consacrer à vous tous entièrement... » Elle ajoute : a Ce serait pourtant bien naturel!... » Mais non, Juliette, non!...

A Guernesey, l'intimité des deux ménages fut, de jour en jour, plus étroite et, il faut l'avouer, de la façon la plus bizarre. Juliette avait grand soin de montrer la fine délicatesse de ses sentiments. Victor Hugo, lui, montre une désinvolture souveraine et, mon Dieu, cocasse. Un cadeau qu'il fait à Juliette, c'est une photographie où l'on voit le poète et Mme Victor Hugo dans une pose qui " symbolise leur félicité domestique » . Juliette remercia comme ceci : « Ce que mon cœur accepte ne peut pas déplaire à mes yeux. Loin d'être jalouse de la beauté de Mme Victor Hugo et de

SCS saintes qualités, je la voudrais plus belle et plus sainte encore pour Thonneur de ton nom et pour ton bonheur... n De l'ironie? Aucune. Puis, un jour, c'est la Sainte-Adèle. A Hauteville-House, on va souhaiter la fête de Mme Victor Hugo. Juliette n'est pas invitée. Mais elle envoie une tarte; une tarte et ce billet : « J'ai le cœur plein de tendresse infinie pour tout ce que tu aimes. Soyez gais, soyez heureux. Le reflet de vos joies suffit à illuminer mon âme. » Ensuite, les relations des deux ménages sont par trop surprenantes; et il n'y a plus qu'à les raconter avec étonnement. Mme Victor llugo désira de se lier avec Mlle Drouet; M. Guimbaud nous apprend que seule l'en détournait la crainte de ce cant anglais, qui sévissait dans l'ile; les Guernesiais sont, parait-il, des gens austères. Mais, à la fin de l'année 1864, il fallut que Mme Victor Hugo partit pour le continent, car elle avait mal aux yeux et ne se fiait pas aux médecins de l'île. Auprès de l'exilé, elle laissait Mme Julie Chenay, sa sœur, bonne personne, dénuée (I d'esprit de suite et d'esprit de chiffres » . Une intendante bien meilleure serait Mlle Drouet. Mme Victor Hugo s'en avisa. Pour entrer en matière, elle écrivit à sa voisine : « Nous célébrons Noël aujourd'hui, madame. Noël est la fête des enfants et, par conséquent, des nôtres. Vous seriez bien gracieuse de venir assister à cette petite solennité, la fête aussi de votre cœur. Agréez, madame, l'expression de mes sentiments aussi distingués qu'affectueux. — Adèle Victor Hugo. » Tous les ans, à l'occasion de Noël, Victor Hugo et sa femme invitaient à un bon repas les enfants pauvres du pays. Juliette eut beaucoup de dignité. Elle refusa les avances de Mme Victor Hugo ; elle les refusa très bien : << La fête, madame, c'est vous qui me la donnez. Votre lettre est une douce et généreuse joie; je m'en pénètre. Vous connaissez mes habitudes solitaires et ne m'en voudrez pas si je me contente aujourd'hui, pour tout bonheur, de votre lettre. Ce bonheur est assez grand. Trouvez bon que je reste dans l'ombre, pour vous bénir

tous pendant que vous faites le bien. Tendre et profond dévouement. — J. Drouet. » Mme Victor Hugo fut absente plusieurs mois, presque deux années. Juliette refusa, comme le dîner des enfants pauvres, toute occasion d'entrer à Hauteville-House pendant l'absence de sa rivale et amie. Elle se tint à l'écart; mais, de chez elle et par l'intermédiaire de sa servante Suzanne, elle veillait au bien-être du grand homme et de toute la famille. Un soir que Victor Ilugo la priait à dîner, elle répondit : « Permets-moi de refuser l'honneur que tu me fais, au nom des trente années de réserve, de discrétion et de respect que j'ai eues envers ta maison. » C'est elle qui a le sens commun; c'est elle que nous comprenons : les autres, moins.

Mme Hugo revint de France et, le 15 janvier 1867, annonça le projet de faire visite à Juliette. Gela demandait un protocole, et que régla Victor Hugo avec une attention méticuleuse. Juliette reçut Mme Hugo le 22 janvier; elle lui rendit, le surlendemain, sa visite. Dès lors, elle ne fit point de difficulté pour aller à Hauteville-House. On l'y voyait chaque jour : elle y copiait, feuille après feuille, les Misérables et notamment ce passage du livre VI où Victor Hugo utilisa les souvenirs de Juliette pour décrire le couvent du Petit-Picpus.

Au mois d'août 1868, la famille Hugo et Juliette se trouvant à Bru.xelles, Mme Victor Hugo mourut. Victor Hu{>o la pleura; et Juliette la pleura. Ce fut une question de savoir si Juliette n'assisterait point à la cérémonie de l'enterrement. Elle hésita et prit enfin la détermination la plus sage : « Plus je pense au triste voyage de ce soir, plus je sens que je dois m'abstenir d'en faire partie. L'hommage pieux de mon cœur, envers cette grande et généreuse femme, ne doit pas s'exposer à être mal interprété par des indifférents ou des malveillants. Encore ce dernier sacrifice à la malignité humaine pour avoir le droit de nous aimer ensuite à ciel ouvert, n'est-ce pas, mon cher bienaimé?... » Elle a raison!... Mais elle embrouille plu-

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sieurs choses quand, dès la mort de Mme Hu(jo, elle prend « cette âme » pour témoin du serment qu'elle renouvelle : « voeu sacré que j'ai fait, la première fois que je me suis donnée à toi, de t'aimer dans ce monde et dans l'autre tant que mon âme existera... » Et elle ajoute, avec une sin,'»ulière impétuosité de certitude : <( sûre que je suis d'être approuvée et bénie dans mon amour, par ce grand cœur et ce grand esprit qui vient de nous devancer, hélas! dans l'éternité. » Se trompet-elle? Je n'en sais rien. Elle put croire que non. Mme Hugo, par testament, lui léguait un camée cerclé d'or et qui représentait Mme Hugo. Elle s'habilla de noir et n'eut pas d'autre bijou que ce camée, que cette Mme Hugo, sur la poitrine. Victor Hugo les voyait l'une et l'autre, la défunte et la vivante, du même coup d'œil.

La vivante et Victor Hugo ne se quittèrent plus. Ce n'est pas dire que tout alla le mieux du monde. Certes, jusqu'aux derniers jours, Juliette fut passionnément fidèle à son grand homme, fidèle de compagnie et de sollicitude comme autrefois fidèle d'amour. Elle conserva, jusqu'aux derniers jours, dans la tendresse plus reposée, le vocabulaire de l'amour et même de l'amourette. « Je t'aime, je t'adore, corps, cœur et âme... » Ils sont, l'un et l'autre, septuagénaires. Et jusqu'aux derniers jours de Juliette, ou peu s'en faut, l'amant continua d'être futile. C'était son goût, de la ti'omper. Elle se plaignait et sentait sa faiblesse, dans un conflit de son « vieil amour » et des " jeunes tentations ». Quelquefois, elle égayé de drôlerie sa tristesse véritable : « Cher bien-aimé, je ne veux pas te faire une scie de tes bonnes fortunes; mais je ne peux pas m'empêcher de sentir que mon vieil amour fait une triste figure au milieu de toutes ces cocottes répétant à qui mieux mieux leur gloussement familier : Pécopin, Pécopin, Pécopin, pendant que mon pauvre pigeon emblématique s'épuise à roucouler : Bauldour, Bauldour, Bauldour. Voilà longtemps que la chasse fantastique dure

sans que tu en paraisses lassé ou décourajîé. Quant à moi, j'aspire au repos... » Et elle annonce qu'elle met la clef de son cœur sous la porte. Mais non! et elle ne cesse pas d'aimer le frivole.

Cette histoire d'amour n'est pas la plus jolie que nous devions à l'entrain des poètes. Le personnage de Victor Hugo ne s'y révèle pas d'une façon très agréable. On dira : Ce n'est pas Victor Hugo; ce n'est que Toto ; et, pendant que Toto vit assez mal, Victor Hugo écrit ses poèmes.

Que dire d'autre?... Une telle séparation de l'homme et du poète, nous avons peine à la concevoir. Hugo pourtant l'avait réalisée. Avec une imagination prodigieuse, il eut le cœur médiocre, l'âme petite et vulgaire. Son génie était, en quelque manière, indépendant de lui, étranger à lui, un don sublime et qu'il ne méritait pas beaucoup. Dans son génie même, il y a peu d'âme; et comment ne pas l'admirer par-dessus tous les poètes de son temps? Mais comment l'aimer autant que de moindres poètes, plus dignes des tendresses de l'esprit?. . .

l" septembre 1914.

l'auteur de « PALUDES )»

Voici les Caves dxi Vatican, sotie, par l'auteur de Paludes. Et l'auteur de Paludes, c'est M. André Gide, on le sait bien : PaUides, une autre " sotie », ou gai récit, chargé de maintes significations. A la fin de Paludes, il y a une « table des phrases les plus remarquables de Paludes » . L'auteur n'en cite que deux et, « pour respecter l'idiosyncrasie de chacun », laisse à tout lecteur le soin de choisir à son gré le reste. Nous choisirons : « Avant d'e.xpliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent. Vouloir l'expliquer d'abord, c'est en restreindre précocement le sens, car si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela... Et cela surtout m'y intéresse que j'y ai mis, sans le savoir, cette part d'inconscient, et que je voudrais appeler la part de Dieu... » Et puis : « Pourquoi écrivez-vous? reprit-elle après un silence. — Moi? je ne sais pas; probablement que c'est pour agir. » Et puis : « J'arrange les faits de façon à les rendre plus conformes à la vérité que dans la réalité. » Et puis : <( Ils n'admettent pas que l'on soit, comme le temps d'azur et de nuées, un composé mal défini de rire et de mélancolie. » Et puis encore : « On a cru que je me moquais du lecteur. Qui l'a cru? — Un lecteur. — Tant pis pour qui l'a cru; je voulais simplement rire avec lui et de moi-même : il ne faut rire que de soi... » Et puis enfin : « On considère trop les idées comme des mortes, où la logique peut opérer; tandis

que ce sont celles qui vivent, et qui vivent à nos dépens .. Nous sommes voués à Fidée. » Il me semble que la réunion de ces phrases, — remarquables, oui, — donne déjà un aperçu des intentions qu'avait l'auteur; l'auteur est un idéologue passionné, qui traite les idées comme des vivantes, qui les mène avec entrain. D'ailleurs, elles le mènent aussi et ce n'est pas poui- lui déplaire. Seul, Tiberge l'ennuie; Manon, jamais : sa Manon, la changeante idéologie.

Mais lisons les Caves du Vatican. Franc-maçon (jue les rhumatismes tourmentent, M. Anthime Armand- Dubois est un savant réputé. Il dissèque de petits animaux et il étudie leurs « tropismes » ou réllexes. 15ien entendu, il n'est pas le premier à chercher dans les phénomènes de la velléité inconsciente les principes de toute activité spirituelle. Peu importe : il a inventé le mot de « tropisme » et aussitôt la science universelle compte sur lui. Quant à ses rhumatismes, qui lui font tressauter les épaules et l'obligent à ne point marcher sans une petite béquille, il va les confier aux soins d'un spécialiste romain, l'an 1890, sous le pontificat de Léon XIII. A Rome, il continue d'écorcher, d'aveugler, de martyriser et de soumettre aux tortures de la méthode expérimentale les rats, les oiseaux, les grenouilles que lui apporte un gamin, Beppo, « procureur-né ", qui (( aurait fourni l'aigle ou la louve du Gapitole ". Anthime a un adversaire en la personne de sa femme; celle-ci, émue de pitié, nourrit en secret les bestioles que le savant condamne à jeûner. Ainsi, elle fausse les tables d'observations. Querelles, et admirablement vulgaires. La vulgarité qui entoure la philosophique besogne d'Anthime est énorme et drôle. Anthime est dérisoire; et les ridicules d'un tel savant déconsidèrent l'idole scientifi(|ue. Arrivent à Rome les Baraglioul : Mmes de Baraglioul et Armand-Dubois sont les deux sœurs. Ces Baraglioul, des gens « très bien pensants » . L'auteur ne leur a point épargné les moqueries dont il accable son franc-macon d'Armand-Dubois.

Quelle satire! L'auteur invente ses personnajjes, les habille comme des marionnettes pour jeu de massacre et, sans retard, il les assomme de ses balles, lancées dru, en riant fort. Il ne ménage ni les uns ni les autres. Et que leur veut-il? J'avoue qu'on se le demande un peu. Il n'a pas moins de cruauté, pour ces enfants de son imagination, qu'Anthime pour les rats et grenouilles de Beppo. Mais Anthime songe à la science. A quoi songe M. André Gide? Nous le saurons de mieux en mieux. Pour le moment, sa férocité nous inquiète et nous divertit. Pour le moment, nous croyons pressentir que l'auteur a des projets; et, ses projets, nous ne les devinons pas. Nous constatons avec plaisir que le symbole de ses conclusions prochaines et encore mystérieuses l'amuse et nous amuse. En attendant que se traduise le rébus, le rébus est un joli dessin, fait de verve et où les regards trouvent leur contentement.

Julius de Baraglioul est un romancier moraliste, dont les œuvres sont démonstratives et mondaines. M. Gide ne l'estime pas, M. Gide qui a écrit (dans ses Nouveaux prétextes, réflexions sur quelques points de littérature et de morale) : " L'oeuvre d'art ne doit rien prouver, ne peut rien prouver sans tricherie. » Anthime Armand- Dubois méprise les romans de son beau-frère, qui méprise également les tropismes du franc-maçon. Du moins les Baraglioul déplorent-ils la mauvaise santé d'Armand-Dubois; et, dans leurs prières, ils pensent à lui. A cette nouvelle, Armand-Dubois ne se connaît plus : il ne veut pas d'un miracle qui le guérirait. Pourquoi? — « Parce qu'alors cela me forcerait de croire à Celui qui n'existe pas ! » Enchanté de sa bourde et furieux, il sort. Il a quitté le repas de famille. Tout clopinant, il va dehors et invective contre une madone en pierre, fixée à l'angle de la maison et qui, dans une niche, sous un toit de zinc, auprès d'une lanterne, montre son manteau bleu et tend ses mains rayonnantes. Il lance à la madone sa béquille et brise la main droite, qui tombe. Il la ramasse et la glisse dans

la poche de son gilet. Honteux et plein de rage, l'iconoclaste rentre chez lui : et il y a du " père Ubu » dans ce bonhomme. Il entend sa nièce, la petite Julie, prier : «...et pour les péchés de l'oncle Anthime ». Pendant la nuit, l'oncle Anthime a un songe. Il voit la madone, qui pour le guérir n'a pas besoin d'une main en pierre et qui lève sur lui sa manche vide. Il saute de son lit et, sans béquille maintenant, guéri et converti, court à son laboratoire. Mme Armand-Dubois l'y surprendra, lui, l'athée d'hier, agenouillé, pleurant avec contrition devant les débris de la statue sainte. Et Anthime renonce à la science impie; il n'écrira plus dans les journaux du parti radical : il est ruiné. Julius de Baraglioul tâchera de lui obtenir de fructueuses compensations cléricales. La sotie devient peu à peu une folie : le sarcasme y prend un accent de frénésie bouffonne; c'est la bouffonnerie, à mon gré, qui le sauve d'une insolence désagréable. Mais de qui se moque-t-on? « Il ne faut, dit l'auteur de Paludes, rire que de soi... d Et ce sont les mouvements naturels de l'esprit et du cœur qui ont ici leur formidable caricature.

Soudain, nous rentrons à Paris. Un nouveau personnage nous est présenté, le jeune Lafcadio Wluiki : u on prononce Louki " . L'entrée de ce garçon nous avertit de notre joie : ce roman sait nous convaincre, non de ses doctrines, de ses attraits, si, à chacun de ses épisodes, il éveille notre curiosité, l'aguiche et, quitte peut-être à la décevoir, la tient en alarme perpétuelle. Lafcadio est charmant, si désinvolte! Et, autant un Anthime Armand-Dubois et un Julius de Baraglioul avaient de quoi nous attrister par tout cet accablement de disciplines qu'ils portent mal, autant nous séduit ce jeune Lafcadio qui improvise toute son existence et inaugure les règles de sa fantaisie. Son enfance a été une extraordinaire aventure cosmopolite et les influences qu'il a subies, contrariées les unes par les autres, n'ont guère laissé en lui de trace. Il ne sent aucune servitude l'en-

traver. Julius et Anthime, de même qu'ici-bas les gens habituels, sont des esclaves et, à chacun de leurs instants (pour employer le mot des philosophes) conditionnés, des victimes du principe dit de causalité, victimes résignées sous le joug. Lafcadio, non. Lafcadio, l'auteur s'amuse à lui organiser une destinée telle que rien ne lui advienne jamais que par hasard. Ainsi, Lafcadio est le fils du vieux Juste-Agénor de Baraglioul et, de cette façon, le frère de Julius. iNous profitons de son aubaine : à la faveur de cette parenté, il entre dans le roman. L'aubaine est pour lui aussi : le vieux Juste- Agénor le voit un jour, lui lègue des rentes et meurt. Lafcadio n'a pas eu le temps de s'attacher; et les rentes lui seront commodes. Du reste, ce jeune homme est digne de sa fortune. Les gracieux hasards n'ont point en lui un ingrat. Tout son effort, il le consacre à se garder en bel état pour les accueillir. Leste, rapide, toujours prêt aux événements, prompt aux ripostes de l'énergie, net en ses propos, il ressemble à un jeune homme de Stendhal. Et, comme s'il avait une fine conscience de son privilège, en l'honneur des hasards et pour dénigrer à lui-même leur ennemi, ce lourd principe de causalité, il accomplit des chefs-d'œuvre. 11 sauvera, dans un incendie, trois enfants; plus tard, il assassinera un individu qu'il ne hait pas; il n'aimait pas les trois enfants qu'il a sauvés. Il démontre qu'on est prime-sautier.

Précieux héros, d'un récit romanesque! Avec un tel Lafcadio, il se passe continuellement quelque chose. Et l'auteur amène sans difficulté les incidents : ce qu'ils ont de plus déraisonnable rend hommage à ces hasards dont Lafcadio est l'heureux jouet. Ah ! Julius de Baraglioul n'entend pas de cette façon l'art du roman. (i Cela vous amuse beaucoup, d'écrire? » lui demande Lafcadio. « Je n'écris pas pour m'amuser! » répond noblement 1 auteur de l'Air des cimes. Et voici l'une des significations que M. André Gide a incluses dans sa sotie : c'est une drôle de chose que de n'écrire point

pour s'amuser. Pourquoi écrire, alors?... Jnlius de Baraglioul, quand il écrit, fait de l'apostolat. D'ailleurs, il est tout plein de niaiserie. Laissons sa niaiserie : en tout cas, il a tort de ne considérer la littérature que comme un bon moyen d'apostolat. Puis il veut plaire, et à qui lui décernera sa récompense; de sorte que, fier de son dévouement à une cause, il s'avilit par une complaisance médiocre. Jamais il ne se libère de ses liens, jamais il ne cède à une vive impulsion, jamais il n'a un peu d'élan ; toujours, et dans la vie quotidienne et dans ses livres, il est empêtré. Les béros de ses romans sont empêtrés autant que lui. Par exemple, dans L'Air des cimes, il a peint le vieux Juste-Agénor de Bara[;lioul, son père. Un bomme très singulier, le vieux Juste- Agénor, et admirablement capricieux : témoin, Lafcadio! A la veille de sa mort et dans l'appartement d où il n'est pas sorti depuis des années, il faut le voir. Un grand foulard couleur madère enveloppe ses cbeveux ; l'un des bouts retombe sur la dentelle de son col; et sa barbe d'argent couvre le baut de son justaucorps en laine bavane. Un cbâle gris aux genoux, les pieds sur un coussin d'eau cbaude, il trempe ses mains dans un bain de sable que cbauffe une lampe. Il boit des tisanes et il écoute son confesseur, le père Avril. Mais on lui passe la carte de Lafcadio : " Lafcadio de Baraglioul. » Que s'éloigne le confesseur; et voici Lafcadio... « D'abord, sacbez, monsieur, qu'il n'y a pas de Lafcadio de Baraglioul. » Et il déchire la carte. Il examine le jeune homme, le trouve joli, bien fait, se félicite à part lui de son ouvrage et, sur le point de s'attendrir, se maîtrise. Par instants, il clôt les yeux et il semble dormir : à travers sa barbe, on voit ses lèvres remuer. Le châle glisse de ses genoux; Lafcadio se penche et il sent sur son épaule la main du vieillard « peser doucement" . C'est la première fois que Lafcadio voit le comte de Baraglioul : le reverra-t-il ? « Ma foi, j'avoue que ce ne serait pas sans plaisir ; mais les révérendes personnes qui s'occupent de mon salut m'entretiennent dans une

L'AUTEUR DE « PALUUES » 227

tiumeur ù faire passer mon plaisir en second... » Et il sourirait . Lafcadio aura quarante mille livres de revenu : qu'il s'en aille donc! u Mon enfant, mon enfant, balbutie le vieillard, je suis en retard avec vous. . . » Et enfin : » Je ne veux pas que vous portiez mon deuil. Mon enfant, la famille est une {jrande chose fermée; A'ous ne serez jamais qu'un bâtard! » Avec un tel Juste- Agénor de Baraglioul, si bien sûr de son caractère, Julius n'a écrit qu'un roman fade. Lafcadio le lui reproche, sans feinte : d IMur moi, je me laisserais mourir de faim devant ce rayoût de logique dont j'ai vu que vous alimentez vos personnages...» Ainsi, le vieux Baraglioul : (I le souci de le maintenir, partout, toujours, •conséquent avec vous et avec soi-même, fidèle à ses devoirs, à ses principes, c'est-à-dire à vos théories... vous jugez ce que, moi précisément, j'en puis dire ! » Lafcadio se définit « un être d'inconséquence » ; tel était le vieux Baraglioul ; et tel serait Julius lui-même, s'il ne se paralysait de logique. Or, un jour, Julius a <;omme une illumination de vérité : si peut-être son œuvre ne valait rien? Doute cruel! si peut-être ses livres et sa vie même n'avaient pas de réalité authentique? C'est bien cela; et il croit qu'il va secouer ses manies : il voit devant lui le champ libre. "Comprenezvous, demande-t-il à Lafcadio, ce que veulent dire ces mots : le champ libre? Je me dis qu'il l'était déjà; je me répète qu'il l'est toujours, et que seules jusqu'à présent m'obligeaient d'impures considérations de carrière, de public et de juges ingrats dont le poète espère en Tain récompense. Désormais je n'attends plus rien que •de moi. Désormais, j'attends tout de moi ; j'attends tout de riiomme sincère; et j'exige n'importe quoi; puisque aussi bien je pressens les plus étranges possibilités en moi-même... " Il ajoute : « Puisque ce n'est que sur le papier, j'ose leur donner cours! » Délicieuse remarque; et la plaisante phrase! Elle atteste la pusillanimité durable de Julius et, plus sérieusement, le ^'éritable office de la littérature. Si, dans l'existence

quotidienne, vous n'êtes pas libre facilement (timidité^ ou de bonnes raisons), ayez au moins la littérature pour ce qu'elle est, un stratagème de liberté spirituelle. Julius de Baraglioul, au moment de sa révolte, comprend sa faute, sa double faute. Premièrement, il s'est trompé dans la psychologie : et il a cru que les âmesétaient, en somme, des lieux où il se fait de la logique. Pas du tout! et, la prochaine fois, il inventera un personnage très actif et qui n'ait pas de motif à son activité; mettons, un criminel et dont le crime soit « parfaitement immotivé ". C'est Lafcadio!... Et : — Très bien (répond Lafcadio); je n'y vois pas de difficulté;. " romancier, qui vous empêche? et, du moment qu'on, imagine, d imaginer tout à souhait? n Julius a beau dire, il ne peut se résoudre, s'il ne motive pas le crime, à ne pas motiver le criminel. Et telle est sa marotte; et, comme il a manqué le roman de Juste-Agénor, il manquera le roman de Lafcadio. Julius déplorable!... Secondement, s'il a péché dans ses livres, c'est qu'il péclie continuement dans sa vie selon le mode pharisien. Et il dit à Lafcadio, avec une bonne foi ridicule et qui vous désarme cependant : « Vous ne sauriez ci'oire, vous qui n'êtes pas du métier,... d car il est tout engoncé de pédantisme professionnel... « combien une éthique erronée empêche le libre développement de la faculté créatrice. La logique, la conséquence, que j'exigeais de mes personnages, pour la mieux assurer je l'exigeais d'abord de moi-même ; et cela n'était pas naturel. JXous vivons contrefaits, plutôt que de ne pas ressembler au poi'trait que nous avons tracé de nous d'abord; c est absurde : ce faisant, nous risquons de fausser le meilleur! » Ainsi se réunissent les torts littéraires et les inconvénients moraux de Julius : son esthétique dépend de son éthique; prenons-y garde. Et nous croyions ne parler que littérature : s'ensuit une morale. M. André Gide est un moraliste. Pourtant, je citais de lui cette maxime selon laquelle l'œuvre d'art ne doit et ne peut rien prouver sans tricherie. Mais il

ost un moraliste dans tous ses livres, depuis ce premier manuel ou introduction à la vie pensive et ardente, les Cahiers d'André WaUer, et dans ce poème de péda{;o(;ie passionnée, les Nourritures terrestres, et dans Vlmmnraliite, que j'aime à peine, et dans la Porte étroite et Isahelle, qui me semblent deux rares chefs-d'œuvre, et dans la merveille de L'Enfant proditjue, et dans ces trois soties, Paludes, le Promét/iée mal enchaîné, les Caves du Vatican. Je dis un moraliste; et j'entends un écrivain (jui toujours médite sur le plus parfait arran- {^ement de la vie. Il ne contredit pas son principe : et méditer n'est pas prouver. Ou bien s'il se contredit, je me figure qu'il n'en souffre guère ; et c'est là une liberté que son éthique ne lui défend pas.

Son éthique, la preste caricature de ce malheureux Julius nous la révèle, après la caricature d'Anthime. <Juel est le péché grave de Julius? Macbeth avait tué le sommeil; et Julius, oh! plus coupable encore, a tué la spontanéité : c'est tout le ressort de la vie. C'en est la sève et, bientôt, la fleur; c'en est l'âme vive et c'en est la flamme; c'en est le courage et la beauté. Mais on nous propose en modèle ce Lafcadio, cet aventurier? Un peu d'aventure, dans votre vie morne! Ce Lafcadio, ce meurtrier? Tuez donc en vous le vieil homme! Tuez en vous, très souvent, cet homme qui vieillit et qui ne sait plus accueillir les nouvelles journées!... Du reste, non, Lafcadio n'est pas un modèle qu'on vous propose; mais, en contraste avec Julius, il est une gaie image de la spontanéité, vertu précieuse.

Une littérature qui a perdu sa spontanéité, quel ennui! Et une littérature ennuyeuse, quel désastre! Au surplus, quoi qu'il en soit de la morale que M. Gide a enfermée dans ses divers traités dogmatiques ou ironiques, ne lui sait-on pas gré de réclamer sans cesse, pour la littérature, le droit au plaisir et même le devoir du plaisir. Nous avons des écrivains éminents ou notoires qui omettent ce paragraphe premier du catéchisme littéraire; et ils guindent la littérature : ah!

comme ils l'ont {juindée! Gela, qu'on y pense, est contraire à tout l'usa^je ancien de nos bons auteurs, si allègres, à toute leur tradition de verve, d'audace, et quelquefois d'impertinence, et toujours de franche allure. Une fausse gravité — c'est une gravité inutile — ne date pas de loin, chez nous Nos contemporains^ engoncés, que veulent-ils? Prouver! répond 31. Gide; mais, non : ce n'est pas là l'erreur principale. Non, si prouver, avec de jolis arguments et avec des phrasesqui aient une puissance dialectique et un charme insinuant, si prouver même est un plaisir : et M. Gide le^ sait bien. L'erreur consiste à négliger, dans la notion de la littérature, l'idée du plaisir. Qu'elle soit un plaisir d'abord et, s'il lui chante ainsi, plaisir de persuasion^ plaisir d'apostolat : plaisir. Et ni Montaigne ne s'y est trompé, ni La Bruyère, ni Voltaire : et ni Pascal.

La causerie qu'ont à Rome Lafcadio, le sage fol, et Julius tout empêtré m'enchante. Mais j'en abuse, si j'ai l'air de la présenter comme une digression. Elle est dans le roman. Le projet littéraire de Julius, l'intention qu'il a de peindre un jeune criminel tout pareil à Lafcadio, il l'a, sans le savoir, attrapée de Lafcadio. Quand il se confie à Lafcadio, naïvement, c'est un effet dramatique et c'est une péripétie de leur histoire. M. Gide s'était promis de suivre sans relâche sa fiction romanesque; et il eût manqué à son esthétique en soumettant à une thèse le roman. Le roman court; et, d'incidents en incidents, il galope. Au collège, Lafcadio connut un certain Protos, qu'on surnommait ainsi, sachant le grec, pour une place de premier qu'il obtint. Protos, une canaille ingénieuse, organise une escroquerie : on a emprisonné le pape, assure-t-il aux bonnes âmes, dans le château Saint-Ange; ce n'est pas le pape élu au conclave, c'est un faux pape qui, sur le trône de saint Pierre, l'a remplacé ; donc nous délivrerons le pape et il faut, pour cela, de l'argent. L'un des beauxfrères de Julius, Amédée Fleurissoire, tombe dans le panneau, quitte Pau, sa ville natale, et quitte son

épouse, et quitte le tran-tran de ses habitudes, pour aller vite à Rome et, dévoué, collaborer à la délivrance du pape. Comment il arrive là-bas, comment il s'y rencontre avec Julius, comment il y rencontre, sous les espèces très honorables d'un prêtre camouflé, l'infâme Protos, comment on le charjje d'une mission qui l'oblige à prendre le train de Naples, comment il rencontre enfin, dans le wagon, Lafcadio qu'il ne connaît pas et qui, par jeu gratuit, le précipite sur la voie, c'est ce qu'on apprend avec émoi quand on lit les Caves du Vatican. Je ne sais pas si les auteurs de romansfeuilletons, de romans policiers inventent mieux, plus hardiment, les manigances d'une intrigue. Mais ne confondons pas les genres : c'est ici tout autre chose qu'un de ces romans, certes. L'auteur a imaginé d'écrire à l'inverse de Julius. 11 a écrit les Caves du Vatican de même que plusieurs personnes, lasses du théâtre contemporain, protestent et ne craignent pas d'afficher, au bout du compte, leur satirique préférence pour le « music-hall » , que les Français appelaient jadis caféconcert. Le roman, tel que le fabrique Julius, encombré de considérations éloquentes et destiné à l'édification, méprise la vivacité des épisodes : c'est négliger de nous distraire. <i Ah! monsieur d , s'écrie un jour Protos, déguisé en professeur, n tout ce qu'on ferait dans cette vie. si seulement on pouvait être bien certain que cela ne tire pas à conséquence ! » Ah! tout ce qu'un écrivain, pourvu de quelque fantaisie, ferait dans le roman, s'il consentait que cette sorte d'ouvrages, de très petite conséquence, a pour objet de nous distraire!... Et je crois que ^L Gide, là-dessus, invoquerait l'autorité de Stendhal.

Lafcadio, meurtrier d'Amédée Fleurissoire, ne garde pas pour lui le secret de son crime. Il ne l'avoue pas, il le raconte à Julius, qui l'engage à se taire. Et, se taire, c'est trop facile, pour un garçon qui recherche les occasions d'une vie accidentée. Mais la fille de Julius a entendu les aveux, disons le récit, de Lafcadio. Elle

aime Lafcadio et ne tolère pas qu'il se perde. Ce fut un soir, et même une nuit, qu'elle arriva dans la chambre de ce jeune homme. Maintenant, <( quoi! va-t-il renoncer à vivre? et, pour l'estime de Geneviève, qu'il estime un peu moins depuis qu'elle l'aime un peu plus,songet-il encore à se livrer?... " Le dénouement de ce lon{j badinage n'est que plaisanterie et nous avertit de prendre avec gaieté une histoire qu'on ne nous a point offerte avec chagrin.

Cette gaieté pourtant n'est pas exactement gaie ; la gaieté de M. André Gide, abondante ici ou là dans son œuvre, et dans les soties en particulier, dans les Caves du Vatican plus que jamais, n'a point d'abandon ni de simplicité, ni d'aisance légère. Et je ne la dénigre pas; j'en indique les qualités singulières. Elle a quelque chose de tendu, et non de volontaire tout à fait, au moins de résolu, de médité. Elle n'est pas un sentiment né tout seul dans une âme prête à le recevoir, mais une conquête plutôt, et chèrement acquise. Une victoire; et quel fut l'adversaire? Si nous le savons, nous entendrons mieux et l'œuvre entière et ce dernier ouvrage.

Or, cette gaieté, telle que je l'indique, n'est pas du tout spontanée; elle ne l'est pas, et dans ce livre qu'on définirait une apologie pour la spontanéité. Contrariété manifeste et, si je ne me trompe, la substance même de la pensée que traitent, suivant maintes péripéties, les ouvrages de M. André Gide. Dès le début, que voyons-nous? une intelligence qui subit le fardeau des livres, le fardeau des idéologies et des systèmes, le fardeau de la pensée humaine, laborieuse depuis des siècles. Aucun de nos contemporains ne témoigne si clairement de ce que fut Tintellectualité française au temps où ont commencé d'écrire les hommes de cette génération, vers 1890. Les têtes alors étaient bien métaphysiciennes, curieuses de vérité suprasensible, oui, mais de dialectique surtout : de sorte que les stratagèmes qui peuvent servir à l'emplette de la vérité

devinrent le trésor par excellence. Il y a beaucoup d'analogie entre ces têtes-là et celles du moyen âge, «ncombrées les unes et les autres, et captives, non d'un système, de tous les systèmes. Avec plus de sérieux que personne et préparé (il le raconte) par une espèce « d3 protestantisme ou de jansénisme natif » aux rigueurs de la croyance, M. André Gide a éprouvé le tourment des doctrines. Plus sensible qu'un autre et plus atteint, il en a plus souffert. Dans les Cahiers d'André Walter, on aperçoit l'effort qu'il a fait pour se délivrer. De même que le moyen âge inventa, pour ses évasions Imaginatives, l'allégorie, — laquelle ne lui fut pas une manie de littérature seulement, — les jeunes hommes de 1890 recouraient au symbole, ingénieux artifice. « Tout phénomène est le symbole d'une vérité... » A la faveur de ce dédoublement, on s'échappe. « L'émotion se sert d'un paysage comme d'un mot... » Tout de même, cette émancipation n'est qu'une servitude nouvelle, si les apparences de la réalité ne sont plus que des images à traduire, fût-ce librement. Une libération plus vive consiste à regarder les images sans les traduire, à couper de ses racines le symbole universel, comme on saisit une brassée de fleurs et se réjouit d'elles sans plus songer aux virtualités profondes qui s'épanouissent dans les couleurs et les parfums. Le Voyage d'Urieii, voyage parmi des paysages d'idées, est une grande rêverie de symboles : « Mes marins tour à tour deviennent l'humanité tout entière ou se réduisent à moimême... !) Et, à la fin du Voyaye, cette plainte est significative : « ]\ous ne sommes jamais sortis de la chambre de nos pensées et nous avons passé la vie sans lavoir... » Sortir de la chambre de ses pensées, aller vers la vie, souhait le plus fervent! Et c'est fait, du jour qu'on a pris son parti de placer la réalité dans les symboles, non dans leur révélation secrète, dans la nature, et non dans le mvstcrede ses lois

Que de joie aussitôt! Une joie où dure encore le souvenir de la contrainte : l'esclave d'hier montre, par son

23i LES IDÉES ET LES HOMMES

exubérance même, la servitude qu'il a endurée. L'alléfjresse de la récente liberté mentale est célébrée dans les jSourritiires terrestres avec une poésie tremblante,^ avec un zèle exalté, craintif encore et qui se donne du courafje en multipliant ses prouesses... « Il faut, Nathanaël, que tu brûles en toi tous les livres... Natlianaël, quand aurons-nous brillé tous les livres! Il ne me suffit pas de lire que les sables des plajjes sont doux; je veux que mes pieds nus le sentent... Oh! si tu savais, si tu savais, terre excessivement vieille et si jeune, le goût amer et doux, le goût délicieux qu'a la vie si brève de l'homme; si tu savais, éternelle idée de l'apparence, ce (jne la proche attente de la mort donne de valeur à l'instant!... Nathanaël, je te dirai tous les jardins que j'ai vus. A Florence, on vendait des roses; certains jours,, la ville entière embaumait. Je me promenais chaque soir aux Gascine et le dimanche aux jardins Boboli sans fleurs. A Séville, il y a, près de la Giralda, une ancienne cour de mosquée... A Grenade, les terrasses du Généraliffe... Et, de Blidah, Nathanaël, que te dirai-je?Ah ! douce est l'herbe du Sahel ; et tes fleurs d'orangers! et tes ombres! suaves les odeurs de tes jardins... Blidah! Blidah! petite rose! au début de Ihiver, je t'avais méconnue. Je lisais la Doctrine de la Science de Fichte et me sentais redevenir religieux. J'étais doux; je disais qu'il faut se résigner à sa tristesse et je tâchais de faire de tout cela de la vertu. Maintenant j'ai secoué là-dessus la poussière de mes sandales; qui sait où le vent l'a portée?... » L'amusement devient un hymne- Mais la liberté mentale n'est pas une conquête une fois faite : elle est une concjuéte menacée. Il y a des retours de l'ennemi, de subites incursions, et des reprises de la résistance, et de nouveaux périls, et de nouvelles victoires, nouvellement glorifiées. Ce pathétique débat qui, dans une âme, résume les épreuves de l'âme humaine occupe toute l'œuvre de M. André Gide, quant à présent. Il est beau, terrible par moments et il a des alternatives d'angoisse et de

triomplie très émouvantes; un lyrisme très divers en est, mieux que l'ornement, le cri ou le chant, tumultueux ou apaisé. Parfois, dans la lutte, éclate l'ironie^ la raillerie, comme, dans les combats d'Homère, l'invective. Et puis, des chansons heureuses consacrent les journées de trêve; et puis la lutte recommence, avec un acharnement tout neuf.

Je ne sais si l'énorme éclat de rire qui, dans les Caves du Vatican, retentit fort et loin marque la victoire décisive et si l'auteur, après cela, considère qu'il s'est débarrassé de l'ennemi. Parmi nos contemporains qui se sont mis aux prises avec les exigences de l'intellectualité, — or, c'est le préambule des œuvres importantes que cette génération littéraire a produites, — M. André Gide est celui de tous qui a le plus complaisamment prolongé la querelle. Les autres, à tel ou tel point de la dialectique, ont fait leur soumission, plus ou moins hâtive, plus ou moins complète. Ceux-là, probablement, les sages. Dans la contrainte résolument acceptée, il y a plus de liberté peut-être que dans la révolte continue. Si telle est, au bout du compte, la vérité, un Maurice Barrés Tagrée : M. André Gide la refuse. Voilà précisément la position de M. André Gide, dans le démêlé auquel nous assistons et qui confère à la littérature d'aujourd'hui sa grandeur.

La parabole de l'Enfant prodigue, il l'a inclinée à son gré, comme ceci. Fatigué de sa fantaisie, l'Enfant prodigue est revenu de sa longue absence. Il est retourné au jardin qu'enferment des murs et d'où jadis il désirait de s'évader. Son père l'accueille, et sa mère. Son frère aîné le réprimande; et il reçoit, des êtres et des choses, une leçon de quiétude résignée : « Bénie soit ta fatigue ! » lui dit-on. 3Iais il a un frère puiné qui, cette nuit, ne peut dormir et qui l'interroge. L'enfant, qu'il ne connaissait pas, l'a vu revenir à la maison couvert de gloire. — « Hélas! j'étais couvert de haillons... » Ces haillons, l'enfant les a vus couleur de gloire. L'Enfant prodigue avoue : « La liberté que je cherchais, je l'ai

perdue; captif, j'ai dû servir. J'ai voulu m'arrêter, m'attacher enfin quelque part... »> Le petit enfant, qu'il admoneste avec son repentir, s'en ira. Et, lui, son repentir n'est bientôt plus d'être parti, mais revenu. Et quand le petit enfant, prodijjue à son tour, s'en ira, l'ancien enfant prodigue lui dira : u II est temps à présent. Le ciel pâlit. Pars... Puisses-tu ne pas revenir! Descends doucement. Je tiens la lampe... — Ah! donnemoi la main jusqu'à la porte. — Prends garde aux marches du perron... » La parabole du retour est devenue la parabole du perpétuel départ.

Et nous ne savons pas où ira désormais la pensée de M. André Gide, vagabonde et qui ne semble ni lasse de ses belles aventures, ni résolue à jamais se reposer.

1" octobre 1914.

Pendant le siège, Barbey d'Aurevilly demeurait, assez haut sous les toits, dans un des quartiers de Paris où le bombardement sévissait le plus fort. Ses amis tâchaient de le faire déménager, et n'y parvenaient pas. «Jamais ! répondait-il; jamais on ne m» verra bouger à cause des Prussiens! » Charles Ghincholle, un jour, alla le voir... C'est lui, Chincholle, qui me Ta raconté jadis; et l'histoire est vraie : Chincholle ne l'eût pas inventée. Il supplia Barbey de ne pas pousser plus loin son imprudence. Mais Barbey, hautain, cambré : « Non, monsieur, non! Je ne fuirai pas devant ces gens-là!... » Et il montrait à Chincholle ses feuillets où l'encre séchait à peine : « Tenez! Et je lui dis son fait, à leur Gœtlie!... » Il écrivait, sous le bombardement, son essai sur Gœthe, où leur Gœtlie est bien dénigré. Il se vengeait ainsi, de son mieux, avec une belle arrogance.

Cette anecdote, qui me plut d'abord, m'enchante aujourd'hui. J'adore la colère soigneuse avec laquelle un grand lettré se nettoyait l'esprit de toute intrusion germanique, tandis que le sol de France était envahi. Nos soldats luttaient désespérément; lui, Barbey, écartait l'afflux de la pensée ennemie. Il avait choisi l'adversaire le plus prestigieux et, quant à lui, sans peur, sans ménagement, il combattait avec ses fines armes françaises de moquerie, de claire invective et de raison brillante. Certes, il n'était ni impartial ni exactement juste, dans sa polémique. Aussi bien, malheur à qui, en

de tels moments passés ou présents, garderait sa tranquillité d'opinion!

Je viens de lire Un voyage, par Jacque Vontade. Ce voyage nous mène en Belgique, en Hollande, en Allemagne, en Italie : en Allemagne surtout; c'est là <{ue nous nous attardons, avec un sentiment de curiosité ardente et douloureuse. Jacque Vontade a écrit ce livre il y a quelques mois et Ta pnldié peu de semaines avant la {juerre. Elle, — car l'auteur est une femme et, sur la couverture du volume, ajoute au pseudonyme de Vontade cette autre signature, " Fœmina », qu'on a vue au bas de maintes chroniques très attachantes, — elle ne savait pas, et nous pareillement nous ne savions pas que les plus légitimes colères devaient bientôt modifier nos jugements : les fausser? non ; les éclaii'er. Jacque Vontade, avant la guerre, ne baissait pas l'Allemagne. Du moins, si elle conservait, comme tout digne Français, l'ancienne rancune, elle déplorait les motifs de la durable inimitié. Toute frissonnante, elle se détournait au passage des régiments prussiens, se bouchait les oreilles quand défilait la musique de fifres; mais aussi elle célébrait Il l'âme profonde, l'âme religieuse de l'Allemagne chantante et fleurie ». Et elle disait : «J'aime l'Allemagne. Chaque fois que j'y reviens, j'ai un regret plus fort en songeant à l'infranchissable fossé qui nous sépare d'elle. Peut-être faudra-t-il des siècles pour le combler. Alors on verra quelle perte de temps et de force nous avons faite, elle et nous, en demeurant hostiles. JNous travaillerions si bien ensemble ! Pourquoi a-t-elle ouvert cette blessure par où le sang du cœur français coule toujours? » Ces illusions qu'elle nourrissait, Jacque Vontade n'a pu les garder; car elle se demandait combien de siècles il faudrait pour combler le fossé : quelques semaines ont fait du fossé un abîme. Et, si j'ai cité ces lignes de naguère, c'est afin qu'on voie que, son image de l'Allemagne, Jacque Vontade ne l'a pas dessinée et peinte avec antipathie. Elle Ta dessinée et peinte avec beaucoup de talent, comme avec beaucoup de bonnç

foi. Maintenant, re^jardons l'imajje; nous admirons Tart -de Jac(jue Vontude : le modèle nous est un objet de répulsion. Cela, Tauteur ne le voulait pas; mais une lumière nouvelle a clian(;é 1 aspect des choses, une lumière d'éblouissante vérité.

D'ailleurs, ce livre n'est pas une étude complète de rAllema{;ne. Jacque Vontade voyajjeait et, au jour le jour, notait son émoi, ses remarques, ses méditations. Elle se promenait à l'ombre des amples forêts, visitait les monuments et les musées, lisait ou lelisait lù-bas l'œuvre des écrivains et ornait d'un commentaire in^jénieux ses journées de tourisme. Elle ne consultait pas les statistiques, ne menait point une enquête et ne prétendait point à conclure. Lorsque le jeune Gabriel Monod, sortant de l'Ecole normale, partit pour l'Italie, Taine l'interrogea : « Quelles idées allez-vous vérifier?... » Jacque Vontade ne partit point pour l'Allemagne avec des idées à vérifier, ni seulement avec une méthode rigoureuse d'information. Ce qu'elle nous ■enseigne, au retour, elle l'a vu, sans le chercher, presque par hasard. Mais elle a de bons yeux, et très intelligents, une sensibilité particulièrement fine, le don de ne jamais languir en état d'indifférence. Que de passion, même! Un zèle incomparable et, ajoutons, une invention verbale très heureuse, pour suffire à un tel •entrain d'une riche pensée.

C'est, je crois, à Weimar que Jacque Vontade eut son plus vif plaisir. Elle rêva dans les u maisons sacrées » : celle de Goethe, celle de Schiller, et celle de Herder, et celle de Nietzsche. Voilà le pèlerinage que nous n'avons plus envie de faire. Éprouvons-nous quelque regret?... Les personnes à qui M. de Goethe, ministre de Saxe- Weimar, est le plus précieux ont la ressource de le considérer comme un splendide exemplaire de l'humanité, comme un héros intellectuel, bien détaché de son pays natal et qui aimait tant l'Italie!... Car il disait : « Voir l'Italie était une soif qui me dévorait. » Et il disait encore ; « Si je n'étais venu en Italie,

je crois que j'aurais perdu la raison. » Et puis : <( Je regarde comme mon second jour de naissance et l'époque réelle d'une seconde vie le jour où je suis entré à Rome... » Allons, c'est bien! Et, l'art gothique de sa vieille Allemagne, il le méprise pas mal : « Les pauvressaints juchés les uns sur les autres dans de mauvaises niches, les colonnes en tuyaux de pipes, les petits clochers pointus, grâce à Dieu, j'ai dit un éternel adieu à tous ces objets!... » Pour les Gœthiens les plus impénitents, il y a là un alibi : sans doute se loueront-ils de posséder quelques arguments pour déclarer n leur Goethe » peu Allemand. Mais il l'était : je ne tiens pas beaucoup à lui. A Schiller, pas du tout! Celui-là, qui vous a combiné une Jeanne d'Arc amoureuse d'un bel Anglais, je ne le regrette pas. Jacque Vontade, cependant, nous le montre comme un très honnête homme et qui avait le goût naturel du sublime. Oui ! et son idée du sublime, infiniment respectable, je l'avoue, n'était pas exempte de toute niaiserie. Quel citoyen de l'univers! Il s'écriait : « C'est un pauvre but qu'écrire pour une nation. Un esprit philosophe ne peut pas supporter de telles limites... n Schiller ne se contente même pas d'écrire pour une grande nation, pour la plus grande des nations. Qu'est-ce qu'une nation? Il répond : un fragment. Ce fi'agment ne lui « échauffe " pas l'esprit. Et il réclame « l'espèce humaine » . Il réclame, en outre,, l'éternité ; il blâme un artiste qui, tout simplement, serait de son temps et de son pays. Alors, Scbiller vous montre des personnages qui sont des types d'humanité bien générale, des personnages grandioses et, si je ne me trompe, insignifiants. Il avait peur de les caractériser et, ainsi, de les diminuer. Bref, son Moor le brigand, son terrible Philippe II, son fade Don Carlos, ce n'est plus rien. Si j'ai tort, tant pis ; je ne regrette Schiller aucunement. Je me passerai de Ilerder ; en vérité, je m'en passais déjà!... Sur la maison de ce philosophe, on a posé une plaque où je n'irai pas lire : « Ici vécut, travailla, mourut Herder. n Paisible exis-

tence ; mais le bonhomme avait un caractère détestable et ne dérageait pas. Jacque Vontade, qui trace de lui un très amusant portrait, assure (et Goethe l'a dit aussi) que cette mauvaise humeur venait à Ilerder de ses yeux : une perpétuelle ophtalmie, et des opérations, et des souffrances. Il refusait de l'avouer et se vengeait sur son prochain de sa douleur. Il taquinait tout le monde; il taquinait Goethe, lui empruntait de rar{>ent et, au moment de payer sa dette, raillait le préteur, lui donnait des surnoms ridicules. Goethe n'admettait point ces plaisanteries. Ah! qu'ils se chamaillent entre eux!...

Mais enfin, voilà les grands hommes de la pensée allemande, réunis et commémorés à Weimar. Ne les disputons pas à l'Allemagne. Elle est fière d'eux; et nous n'avons pas besoin d'eux.

Au surplus, si l'on y songe, la fierté de l'Allemagne, touchant ses Gœthe, Schiller et Herder, est honorable. Notons pourtant que ces grands hommes ne semblent pas avoir exercé une influence profonde sur la nation qui les glorifie et qui transforme leurs « maisons sacrées » en musées. On me dira que je badine et que ce n'est point à la guerre et dans une invasion de soldats que se manifeste l'énergie mentale de deux poètes et d'un philosophe. Pourquoi? Les poètes et les philosophes ont un rôle magnifique, dans l'histoire : ils ne sont pas uniquement des inventeurs de rythmes et de systèmes; ils ont à civiliser les nations. Eh bien! nous ne voyons pas du tout que ses Gœthe, Schiller et Herder aient civilisé l'Allemagne : nous ne voyons pas qu'on ait civilisé les masses allemandes. Or, il faudrait avoir la vue encore plus défectueuse que ne l'eut jamais Herder pour ne distinguer point, dans cette guerre, dans la vaillance délibérée de nos troupes et dans la très lucide volonté de nos chefs, le clair génie de la France, tel qu'ont puissamment contribué à le former nos Corneille et nos Descartes. Ne devons-nous pas, en quelque mesure, à nos poètes et à nos philosophes cette discipline du cœur et de l'esprit, cette lo-

gique de l'effort qui nous sauve et qui nous sauvera? Certes, oui! Je vois en plein, dans cette guerre, du Corneille et du Descartes; je n'y aperçois ni du Gœthe, ni du Schiller, ni du Ilerder.

Du Nietzsche? Sans nul doute.

Continuant la visite des « maisons sacrées », Jacque Yontade a pénétré dans la demeure « fleurie, aimable, gaie et si tragique " où Frédéric IN'ietzsche « acheva son mauvais rêve et, doucement, s'endormit » . Celuilà, je ne dis pas qu'on ne sente pas son influence vive sur l'Allemagne qui s'est montrée à nous; celui-là, sinon l'inventeur, au moins le plus célèbre bénéficiaire du surhomme philosophique et pratique; celui-là, le théoricien de la mégalomanie! Nous avons eu des nietzschéens, à Paris, et des nietzschéennes, les uns et les autres fort empressés à vivre leur vie, les uns des apaches et, les autres, de petites femmes dénuées de patience. La doctrine plut, un peu de temps, par les commodités qu'elle fournissait à des instincts ou à des velléités souvent ignobles. Du reste, ces divers nietzschéens et nietzschéennes abusaient de leur maitre. Un philosophe n'est pas responsable précisément de tous ses disciples. Néanmoins, la valeur d'une éthique se révèle aux fruits qu'elle porte : et les fruits du nietzschéisme sont malsains. Et Nietzsche mourut fou. Cette folie, ce n'est point un accident qui soit tardivement arrivé à l'auteur de Zarathoustra : cette folie entache tout le nietzschéisme ; et qu'est-ce que le nietzschéisme, sinon l'exaltation poétique d'une démence? Les riajjellants et autres sectaires qui jadis, partis de Cologne, propagèrent au Nord et à l'Ouest leur frénésie, l'avaient tirée des livres d'un métaphysicien, maître Eckart. La frénésie des Flagellants n'est pas imputable à ce penseur ingénieux. Mais l'absurdité nietzschéenne réside premièrement dans le nietzschéisme.

Jacque Vontade fut admise à feuilleter les volumes que Nietzsche avait autour de lui quand il mourut. « Parmi les livres français, il s'en trouve de Jules Le-

maître; ils ont été lus et relus et sont surchargés de co 11 [)S de crayon, geste d'assentiment... » Je n'en sais rien... « geste d'assentiment qui dit si bien le plaisir des fraternités spirituelles. Et j'ai joui avec orgueil de savoir, comme s'il me le disait, (jue Nietzsche admirait l'esprit de France dans le plus subtil des esprits français et qu'il en avait aimé et senti la grâce, la souplesse, le tranchant vif et la pointe pénétrante et forte... » Eh! je ne sais pas si, parmi les livres que Jules Lemaître gardait à portée de sa main, l'on trouveraitdu Nietzsche; si l'on en trouvait, je ne sais pas si les feuillets seraient coupés jusqu'aux dernières pages; si l'on y trouvait, aux marges, des coups de crayon, je suis sûr qu'ils ne marqueraient pas l'assentiment. Et enfin, la fraternité spirituelle d'un Jules Lemaître et de Nietzsche, je la nie. Il n'est pas de fraternité spirituelle entre « le plus subtil esprit français >», — le plus sincère et le plus réfléchi, le plus naturellement délicieux, — et ce Surboche, si j'ose m'exprimer ainsi. Non! et la toquade nietzschéenne, avec ses beaux dehors de poésie, put un instant séduiie ou amuser nos idéologues : elle n'a puint touché les âmes françaises. Il y a, entre ce pédantisme lyrique et nous, une antipathie essentielle.

Mais, entre le nietzschéisme et l'âme allemande, l'âme de l'Allemagne nouvelle, n'y a-il point un accord profond? Jacque Vontade ne pose pas ce problème. Cependant, lisons le chapitre où Jacque Vontade rciconte ses promenades berlinoises. Elle suit, au Thiergarten, cette Allée de la Victoire où l'Empereur a fait dresser les monuments de trente-deux héros qu'il a <i découverts dans sa famille » : tous jolis garçons et qui, par leur attitude, prouvent que très anciennement les Ilohenzollern devinaient l'avenir, leur royauté prussienne, l'hégémonie de la Prusse en Allemagne et, quoi encore? l'universelle hégémonie de l'Allemagne. Dans l'Allée de la Victoire, chemine un loqueteux. « Il a une cravate tordue et dénouée, un col déboutonné, une figure d'un jaune vilain, ou les yeux chavirent. Il

s'approche d'un gjroupe, salue profondément. Personne ne lui répond. Il va plus loin, salue encore, puis s'arrête et, d'une voix âpre qui parfois se casse péniblement, il prononce un discours, frappe sa poitrine à grands coups de poing. Il s'interrompt, rit aux éclats^ prend un air insulté, se remet en marche... » C'est un fou : on ne le regarde seulement pas. Après cela, Jacque Vontade va au jardin zoologique. En i-evenant, elle monte dans le tramway. Un jeune homme bientôt la suit; et « il tombe sur la banquette, comme en défaillance ». Il ne s'évanouit pas. Il a des mouvements convulsifs. « Il murmure tout bas des paroles rapides... Il agite les pieds et les mains comme un enfant nerveux. Ses cheveux secs ressemblent à ceux qu'on retrouve dans les tombes. Ses yeux, qui luisent d'une manière insupportable, deviennent fixes. Il semble écarter quelque chose de son front, regarde dans sa main, s'étonne de n'y rien voir. Soudain, il se lève, bouscule les gens, saute du tramway, s'éloigne, faisant des signes, appelant quelqu'un. 3Iais il n'y a personne; la rue est vide. Encore un fou!... » On ne le regarde pas plus que lautre. Jacque Vontade se demande si peut-être il n'y a pas, en Allemagne, tant de fous qu'on renonce à les enfermer et que même on ne les remarque plus. Elle écarte cette pensée, très poliment, et s'efforce de croire que, par hasard, elle a rencontré les deux seuls fous de Berlin. Puis, le même jour, dans une foule du dimanche, elle dénombre une quantité de laideurs, dos arrondis par la tuberculose, épaules déjetées, colonnes vertébrales déviées, des coxalgies, des visages malsains, — « pauvres visages où s'inscrivent les grandes tares nerveuses des ascendants, les signes de l'hérédité épileptique " : un « effarant cauchemar d . Ces promeneurs dominicaux n'ont pas l'air innocent, mais a un air de hâte et d'avidité ». Ils donnent l'idée de gens résolus à jouir sans attendre, à s'amuser constamment, violemment, à faire de l'effet, de gens enfin qu'une force irrésistible débride et pousse

à toute vitesse vers les extrémités du plaisir, de la vanité, et vers l'argent... Je le répète, que Jacque V'ontade a écrit ces pages avant la {juerre et formulé ce diagnostic avant la terrible manifestation de pareils symptômes, décuplés par la fureur militaire. Alors, Jac({ue Vontado, un peu inquiète de ce qu'elle avait cru entrevoir, écartait le soupçon qui la hantait. Non, non, se disait-elle, je me trompe : les Berlinois sont des gens graves, sages et bien portants, moraux, tranquilles et avisés; « si j'ai, en un temps très court, aperçu ces deux fous, ce nombre d'épileptiques, toutes ces personnes impossibles à identifier et dont l'expression, alternativement morne et surexcitée, avouait d'obscurs et forts appétits, c'est par hasard, un de ces hasards dépourvus de sens, mais qui jettent l'esprit dans une grande confusion... »> Jacque Vontade n'osait pas conclure à la folie de l'Allemagne, à la mégalomanie concupiscente de l'Allemagne. Et, moi non plus, je n'ose pas. Mais enfin, cette mauvaise santé mentale de l'Allemagne, ne lavons-nous pas vue? Leur Guillaume II, c'est bien un surhomme, il me semble. Il n'a ni scrupules ni préjugés : il a de l'éloquence et, en paroles, de grandes facilités triomphales. Cette guerre qu'il a voulue était de qualité nietzschéenne, par son absurdité dangereuse; le plan de la campagne fut la plus étonnante preuve d'un orgueil morbide. Or, ce mégalomane, tout son empire le suivait : tout son empire, atteint de mégalomanie. En fait de nietzschéisme populaire, quoi de mieux et de plus patent que les atrocités commises en Belgique et dans le nord ■de la France, par les hordes germaines, affamées et assoiffées et tout échauffées de luxure? Il m'importe assez peu de savoir si l'auteur de Zarathoustra eût approuvé les crimes de ces barbares. Jamais une philosophie ne se propage dans les multitudes sans s'y avilir; €t, condamnée peut-être par Nietzsche, la ruée d'outre- Rhin fut pourtant une aventure nietzschéenne.

Oui, leur philosophe et leur poète, c'est Nietzsche le fou.

Jadis, il y eut en Europe une espèce d'amitié sentimentale pour ces bons Allemands d'une bonne Allemagne, très simple et vertueuse, aimable et patriarcale,^ douce gardienne des mrieurs d'un autre âge. Cette Allemagne emmitouflée de bonhomie a-t-elle disparu? Probablement. Ou bien, a-t-elle existé ailleurs que dans la molle imafjination de ses panégyristes? En reste-t-il au moins des traces? Oui; et Jacque Vontade les a retrouvées. « L'Allemagne ancienne (dit Jacque Vontade) aimait les petites constructions. A part les églises, ses édifices publics étaient ordinairement de moyenne grandeur. Dans tout ce qui reste d'elle, on aperçoit l'attachement aux coutumes locales, le sens de la petite patrie, l'amour jaloux de la ville, un puissant esprit régional. J^es chambres étroites, les plafonds bas de ses vieilles maisons convenaient aux existences closes, discrètes, contenues par les devoirs modestes, ornées de sentiments recueillis et graves. Là dedans, on craignait Dieu et le père de famille; on ne connaissait guère l'ambition, le besoin de nouveauté, le souci de ce qui se passe au loin. On recommençait ce que d'autres avant vous avaient fait; les âmes se resserraient autour de quelques certitudes, réchauffantes comme le poêle autour duquel l'hiver tous se pressaient. Jusque dans les palais que, pour imiter Versailles, les princes allemands construisirent ou décorèrent au dix-huitième siècle, jusqu'en ces demeures, charmantes toutes, et quelquefois d'une délicieuse élégance, ce n'est pas la magnificence qui frappe, mais je ne sais (|nelle gentillesse familière... Lorsqu'on erre dans ces chambres peintes, sculptées, dorées, où noircissent les miroirs qui reflétaient leur joie, un peu d'attention suffit pour atteindre, à travers ce luxe emprunté, la véritable âme allemande, éprise d'amusements simples, d'intimité libre; pensive et gaie, apte mieux qu'aucune autre à sentir et à dégager la poésie des humbles choses... )> Jolie page, et d'un charmant coloris! Mais, la <( véritable âme allemande », nous l'avons vue : ce n'est pas

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cela. L'âme « d'autrefois », ajoute Jacque Yontade. Ainsi la véritable âme allemande, c'est une âme d autrefois. Et l'âme d'aujourd'hui?...

L'âme ancienne de l'Allemagne, Jacque Vontade la rencontrée dans les petites rues de Cologne. Puis, elle l'a rencontrée encore dans la vieille ville d Erfurt. Il y a là, prés de l'église, une place qui ressemble à une estampe du temps passé... " Elle parle de choses familières, douces, et mêle à votre âme une bonne petite âme, enfantine par moments, à d'autres vieillotte. Et l'on voit les grandes neiges gaies, avec leurs jeux, la course par les rues noires, la lanterne balancée au bout du bras, l'arbre de Noél piqué de petites bougies; on entend le craquement sec et amical des noix, le cantique chanté en chœur. On se souvient de la famille rassemblée autour du poêle ; un père un peu redoutable, une grand'mère bénévole. Et puis, ce sont, au printemps, les longues promenades des longues fiançailles. On marche sans parler, se tenant à la taille et pensant à des fleurs, à la lune qui se lève, à rien, avec un bonheur délicieux et patient. Sur la belle place, toute l'ancienne vie allemande ressuscite et circule avec vous, gaie et recueillie, économe, prudente, pénétrée d'un goût du devoir qui parait de grave beauté les moindres actes. La vie du temps où, en Allemagne, on savait, et mieux qu'ailleurs, que l'homme ne vit pas seulement de pain. " Ce temps est aboli, sans doute?...

Quand Jacque Vontade peint de ces couleurs discrètes le paysage de la vie allemande, elle ne manque pas de noter que voilà des souvenirs et, si l'on veut, l'évocation d'une époque périmée. Puis, auprès de ces grâces si précieuses dans le demi-jour de l'imagination très complaisante, elle signale avec une impitoyable justesse les réalités d'aujourd'hui. Dur contraste ! C'est, à Cologne, dès l'arrivée, le pont formidable qui enjambe le Rhin; à l'entrée du pont, les deux empereurs, droits sur leurs chevaux, gardent le fleuve. Pont gigantesque, pont colossal! Et c'est, dans les moindres villes aile-

mandes, jusque dans celles où Ton retrouve le mieux les bribes du passé, partout du colossal, des ponts imités de Cologne et, d'habitude, trop immenses pour la rivière qu'ils traversent, des monuments démesurés, des bureaux de poste qui vous ont des airs de cathédrales, des Bismarcks gros comme des montagnes. Lorsqu'il s'agit de peindre l'ancienne vie allemande, les mots se font petits, modestes et intimes : la nouvelle vie allemande, colossaux.

Jacque Von tade préfère, en Allemagne, l'âme d'autrefois à l'âme d'aujourd'hui. Et, l'âme d'autrefois, elle l'appelle aussi la véritable âme allemande. Pourquoi véritable, l'ancienne, celle que nous serions tentés d'aimer, et non celle d'aujourd'hui, celle que nous haïssons? Reprocherons-nous à Jacque Vontade, ici, trop de bienveillance? Peut-être; mais non sans indiquer une fois de plus que son livre est de quelques semaines antérieur à nos plus récentes rancunes comme à nos informations les plus poignantes. Et s'est-elle trompée? Je l'ignore. Admettons sans chicane qu'autrefois l'àme allemande ait mérité cette benoite sympathie que Jacque Vontade ne fut pas seule à lui accorder. Mais alors, quelle maladie a donc pris cette âme allemande et l'a toute dénaturée? Ainsi formulée, la question sera vite résolue, à la lumière des événements : cette maladie, c'est la crise de nietzschéisme que je disais ; nietzschéisme ou mégalomanie, folie.

Je m'en rapporte au livre de Jacque Vontade : tous les signes de cette folie, en Allemagne, sont d'hier et d'aujourd'hui. La maladie ne date pas de loin. Ce sont les monuments les plus neufs qui ont ces dimensions colossales; c'est la nouvelle vie allemande qui révèle une frénésie détestable, et non la sagesse d'un Goethe, mais la démence d'un Nietzsche.

Les résultats, Jacque Vontade, si peu disposée à dénigrer l'Allemagne, ne les dissimule point. Que de laideur accumulée en un petit nombre d'années! Toutes les villes allemandes, un art abominable les entache

de luxe dérisoire et de monstruosité rutilante, un art de nèf^ies vaniteux et tourmentés de pédantisme. La merveille du genre, c'est, auprès de Katisbonne, la Walhalla ou temple de l'Iionneur. Ce monument, déclare lî;iedeker, <( produit un effet surprenant, quelque idée qu'on s'en soit faite d'avance " . La Walhalla : un temple grec. Une espèce de temple grec, une manière de Parthénon : car il fallait annexer Phidias. Un Parthénon « pareil à du carton » . Là dedans, Freya, Thor et Odin; là dedans, la grosse tête mécontente de Bismarck; et des Walkyries que le sculpteur Schwanthaler a pourvues de nez grecs. Et cette Walhalla est comique : une forte cocasserie, involontaire et si prétentieuse! Ailleurs et partout en Allemagne, une extraordinaire profusion décorative. Tout cela en toc, en <i substance agglomérée » , ciments gris et mornes : «A Berlin, dit Jacque Vontade, on a volontiers confiance en l'éternelle cohésion des choses agglomérées » ; ciments et confédérations, ô Berlinois, se détraquent et ne valent ni la pierre vive, ni les authentiques nations!...

L'art allemand, veut-on le voir dans les musées? Il n'est pas de ville allemande qui ne possède son musée. Un riche musée, et qu'on a bâti, qu'on meuble prestement. Toutes les grandes écoles de peinture et de sculpture y sont représentées. Les noms illustres y foisonnent, depuis les rares primitifs jusqu'aux plus extravagants cubistes. Les primitifs, on les tient des ancêtres, car l'ancienne Allemagne a eu ses maîtres admirables. Les cubistes, on les achète à peu de frais : et l'on s'attend que ça devienne une affaire d'or; saiton jamais? Ce qui manquerait à la collection pour qu'elle fût complète et instructive, les Italiens de la Renaissance, les Hollandais, Flamands et Français de la plus belle époque, eh bien! l'on s'en procure des échantillons en moins de temps et à meilleur compte que chez nous. On a des faux : et voilà tout. Les faux abondent, dans les plus glorieuses galeries allemandes.

Qu'importe? Les tableaux sont frelatés; mais, au moins^ les étiquettes sont flatteuses : Garpaccio, Titien... Le Garpaccio et le Titien, le même artiste les a perpétrés : quel habile garçon! Et on le décorerait plutôt que de le blâmer. Berlin, capitale de l'Empire, se devait d'avoir un musée sans lacunes; les éner;;iques et rapides Berlinois ont fait leurs commandes. Et quelle joie, le jour que M. Bode, savant directeur de ce musée, acheta une tête de cire qu'il attribua, sans délai, à Léonard de Vinci! A Léonard de Vinci, pourquoi? D'abord la tête souriait; et chacun sait que les têtes souriantes sont de Léonard de Vinci. En outre, et principalement, ne convenait-il pas à la gloire de l'Empire que le musée de Berlin possédât une œuvre de Léonard de Vinci sculpteur, trésor unique?... M. Bode avait payé sa fameuse tête de cire cent mille francs. C'est pour rien ! Mais il se trouva que « le chef-d'œuvre du quinzième siècle était bourré de journaux anglais auxquels la majeure partie du public ne voulut pas admettre que Léonard fût abonné. » Fâcheuse aventure? Pas du tout! On se garda bien de jeter au ruisseau ou même de loger au grenier cette cire malencontreuse. On la laissa en belle place, au milieu d'une salle qui est au milieu du musée. On ne toucha point à létiquette : Léonard de Vinci, buste de femme en cire colorée. « M. Bode est fier; tout le monde est content. Et voilà la grande manière!... » Quand on sut à n'en pas douter que le savant M. Bode avait été la dupe d'un malin, personne ne se fâcha. L'on détesta seulement les critiques indisciplinés qui, surtout à l'étranger, divulguaient la fraude : des envieux ! On les méprisa, on refusa de les entendre; et l'on se félicita d'une aubaine excellente. Il paraît que l'Empereur, informé, ne sourcilla point; il déclara : « G'est une erreur qui coûte cent mille francs. Qu'importe? M. Bode nous a enseigné tant de choses, et qui valent plus de cent mille francs. » Jacque Vontade trouve ce mot « noble et charmant ». Jacque Vontade, à ce propos, ne craint pas de comparer

Guillaume II et Louis XIV, qui, recevant Villeroi après la défaite de Ramillies, l'embrassa et s occupa de le consoler affectueusement . Jacque Vontade écrit enfin : « Guillaume II a montré en plus d'une occasion qu'il avait cette sorte d'élégance au degré suprême... » Mais, depuis lors, Guillaume II a montré, en plus d'une occasion, que le faux n'était pas pour lui déplaire et qu'il n'avait aucune horreur du mensonge. Soyons sûrs qu'avec son digne peuple berlinois il se félicita de posséder, dans son musée impérial, un ])uste en cire, même bourré de journaux anglais, un buste en cire de Léonard et qu'il estima IM. Bode, oui, comme le plus grand acheteur d'objets d'art de la plus grande Allemagne.

Ce goût du frelaté n'est-il pas un symptôme? Et, ne fût-ce que dans ces colossaux musées d'Allemagne, ne reconnaissons-nous pas le véritable caractère du nouveau peuple allemand? Ce peuple est un parvenu. La fureur avec laquelle il a voulu montrer son opulence, dépenser de l'argent et montrer qu'il le dépensait, le zèle maladroit avec lequel il s'est hâté de construire, de déployer son faste et de multiplier autour de lui le clinquant, tout cela, autant de signes de la dépravation spirituelle que produit, chez les vaniteux, un trop soudain enrichissement. Et nous avons, nous, notre Bourgeois gentilhomme : risible personnage, mais anodin, de qui l'on se moque, mais qui n'excite pas l'horreur ou le dégoût. L'enrichissement germanique s'est exalté d'une autre sorte, avec une insolence détestable et avec une immonde brutalité. Ce parvenu libidineux et féroce est nietzschéen.

L'ancienne Allemagne qui obtint les indulgentes et les tendres sympathies de l'Europe, la petite Allemagne pieuse et casanière, on se la rappelle encore : elle n'est pas anéantie depuis longtemps. La promptitude de la transformation donne la clef de cet immense et prodigieux phénomène. Ce peuple avait grandi trop vite, et plus vite que ne le permettent les ressources de la

252 LES IDEES ET LES HOMxMES

nature humaine, les lois d'une croissance normale et saine. Ce peuple n'avait pas eu son adolescence lente et, à l'âge des modifications physiques et morales, il a pris des vices, contracté des manies et attrapé des tares irrémédiables. Ou bien, pour emprunter un mot de M. Paul Bourget, ce peuple n'a pas suivi, dans son développement, toutes ses étapes, l'une après l'autre. La vérité psychologique, si importante, que le roman de l'Etape a formulée ne s'applique pas seulement à l'histoire des individus et des familles, mais aux collectivités plus vastes, et au.\ nations. Les nations, de même que les individus, ont leur âme, leur corps, leur tempérament; et il leur faut une hygiène, comme une éthique; elles ont leurs maladies, au cours desquelles se manifeste la qualité authentique de leur nature, excellente ou abjecte, leurs maladies graves ou non, quelquefois mortelles. Si l'Allemagne meurt de nietzschéisme révoltant, qui donc y aura-t-il pour la regretter? On la traitera selon ses maximes : son Nietzsche blâme la pitié.

l»' novembre 1914.

En 1905, au moment où la Belgique célébrait le soixante-quinzième anniversaire de son indépendance, M. Eugène Gilbert publiait, sous ce titre, France et Belgique^ une première série d'études littéraires; sous le même titre, une deuxième série parut cette année, peu de semaines avant que ne commençât le martyre de la Belgique et, disons avec une confiance obstinée, peu de mois avant sa renaissance. Les basards qui ont associé à de grands épisodes d'histoire les deux volumes de cet écrivain soulignent la véritable signification de son œuvre et, à cette œuvre, confèrent une dignité qu'elle mérite; elle est un important témoignage et d'une opportunité, non voulue, d'autant plus saisissante.

M. Gilbert est un critique très avisé, très simple, très juste et qui a cette qualité la meilleure : il aime à aimer. Il lit avec complaisance et admire avec générosité. D'ailleurs, cette indulgence naturelle ne l'induit pas en erreur. Il a du goût; même, il a des principes : catholique, il ne perd nulle occasion d'affirmer ses préférences réfléchies. Son impartialité n'en est aucunement gênée. Au surplus, on a tort si l'on exige d'un critique (ou d'un bistorien) cette impartialité, cette nudité d'esprit, cette fausse innocence qui ne serait que niaiserie. « Je ne serai impartial que longtemps après ma mort », disait un humoriste; et il se résignait à juger contradictoires l'indifférence et la

vie. Le plus honnête critique avoue ses prédilections; vous êtes avertis : désormais, de quoi vous plaindriezvous? Le critique le plus intelligent veille à entendre et à ne point mésestimer ce qu'il n'approuve pas ; et mieux il est sûr de sa doctrine, sûr aussi de sa fidélité à ses idées, moins il tatillonnera autour d'elles. Qui tient une fois ses principales certitudes est plus libre que personne, a plus d'aisance et a une aimable franchise. Tel nous apparait M. Gilbert, si heureux à la lecture de livres variés, content si le livre lui célèbre ses croyances, et encore très satisfait si l'auteur, un mécréant, rachète par quelque talent sa folie. Les poètes spiritualistes l'enchantent; mais il ne méconnaît pas la verve de M. Albert Giraud qu'il intitule cependant <( poète du paganisme en Belgique " . Enthousiasme et bonhomie, voilà en deux mots sa manière, extrêmement agréable. Notons que, très attentif à la pensée des écrivains, il ne néglige pas d'apprécier l'art et le style. Parfois, il gronde le prosateur qui s'est dépêché. Je le voudrais plus sévère pour un assez grand nombre de néologismes qu'emploient sans discernement, à mon avis, la plupart des romanciers belges ; et lui-même ne semble pas détester cette façon d'écrire, assez amusante et prime-sautière, mais dangereuse : ce n'est rien, ou presque rien.

France et Belgique : M. Gilbert étudia pareillement des littérateurs français et des littérateurs belges ; le roman social et philosophique en France, le roman social et philosophique en Belgique; le roman provincial français, et le belge; l'humour français et l'huruour en Brabant; les romanciers de la tradition française et le roman régionaliste en Belgique ; les poètes chrétiens, dans les deux pays; les essayistes belges et les essayistes français. Il n'établit pas, entre les uns et les autres, un parallèle et il n'aboutit pas à vanter ceux-ci par-dessus ceux-là. D'origine française et d'habitude belge, il s'est plu, dit-il, à u confondre, dans son ouvrage, l'activité littéraire des deux nations d . Il a montré, par ce rappro-

cliement, la fraternité morale et intellectuelle de la France et de la IJelgiciue : belle fraternité, que les événements ont embellie.

Allons plus loin, la littérature bel^je dérive de la littérature française. Ce n'est pas la diminuer, que de signaler cette dépendance première. En d'autres termes, la Belgique a présentement une littérature qui provient d'une littérature française plus ancienne, au même titre que notre littérature contemporaine. Dans la préface qu'il donnait, il y a neuf ans, à la première série de France et Belgique, M. Hourget mentionnait comme évidente et profonde l'influence qu'a exercée notre Balzac sur les romanciers belges : « Ce génie prodigieux, notre Sliakspeare, est réellement l'arbre légendaire dont parlait le poète, si vaste qu'un clieval au galop mettrait cent ans à sortir de son ombre... " Romanciers belges et romanciers français procèdent de Balzac. En outre, on ne voit pas — et M. Gilbert ne dit pas — qu'un autre Balzac soit né en Belgique, ait marqué prodigieusement sa suprématie et gouverne, chez nos voisins, l'art de l'époque. M. Gilbert ne cite pas un nom qui rayonne universellement et il ne désigne pas une œuvre qui porte le sceau du génie.

Ce qu'il nous présente n'est pas moins digne d admiration : toute une littérature, ample et diverse, très féconde, vouée à l'amour d'un pays, il l'appelle " régionaliste » ; oui, et magnifiquement, et minutieusement : pleine de réalité locale, embaumée des odeurs qui montent de la terre. Le <i virus des Scliopenbauer et desINietzscbe » ne la pas atteinte, ni la sociologie Scandinave, ni le lyrisme italien, ni généralement la mode étrangère. Elle est bien de chez elle et s'y enferme plus volontiers qu'elle ne court le monde. Elle est un peu casanière et ignore la plupart des toquades ou perversions qui ont, plus d'une fois, touché nos écrivains. Elle a une bonne santé. Elle a une sagesse qui consiste à ne pas croire qu'un petit domaine soit pauvre. Elle laboure son domaine; et, plus elle le laboure, plus elle

y trouve de richesse. Elle ne s'éparpille pas; elle connaît bien ses limites et elle se plait à s'y confiner. Elle sait qu'il est vain de chercher au delà de son horizon le paysaffe où l'on aura ses familiarités, ses amitiés.

Voici M. Georges Virrès. Il a écrit Bonnes (jens dans leur petite ville. Et c'est Tiest, leur petite ville. Peu d'animation, dans la petite ville et aussi dans le roman. Le bruit des voix, le pas des hommes, à Tiest, on les entend lorsque les tâcherons reviennent de l'ouvrage et passent par la place du Tilleul. Autour de ce tilleul, des enfants jouent quelquefois; et, pour troubler le silence de toute la journée, il n'y a qu'eux. Le matin, la clochette du béguinage. M. Georges Virrès analyse comme cela le silence et les relâches du silence, jeux analogues à ceux de l'ombre et de la pénombre. Aux alentours du béguinage, c'est plus tranquille encore : « Ici, maisons et maisonnettes n'étaient pas peinturlurées d'ocre, de couleurs blanches ou rouges; et les vêtements, comme les pierres, avaient les teintes assourdies, presque pieuses du passé qui s'attachait à chaque pan de mur. Les demeures de rentier aux façades régulières, ayant remplacé les pittoresques logis flamands, prenaient dans l'air ambiant des aspects d'un charme désuet, d'une douce monotonie. La population ouvrière ne donnait pas dans les idées nouvelles... » Ces nuances, pour les démêler, il faut avoir observé longtemps la petite ville; et même, ce n'est pas l'observation la plus adroile qui vous les fait apercevoir : c'est une intimité constante qui vous les fait deviner. Ainsi pouvons-nous suivre sur un cher visage le passage à peine visible d'un émoi.

M. Virrès est le peintre du Limbourg, contrée farouche et à laquelle sa misère donne " une sorte de majesté ». Des sapinières sombres, des étendues crayeuses; de distance en distance, des villages aux toits rouges; les chaumières ne sont pas appuyées les unes contre les autres, mais séparées et tristes dans leur isolement ; des marais, des landes violacées de bruyères;

et des dunes. Les habitants peinent à la besof^jne : êtres bizarres, (|ui ne révèlent {fuère leurs passions, et (pi'on dirait mornes, et que brûle une ardeur sinjfulière, (( invstiqu(>s jusqu'à la superstition, emportés par raiiioiiret la volupté de vivre jusqu'aux plus san,<jlantes folies ». L'œuvre de M. 'V^irrès, M. Gilbert l'appelle a une; bii)le du Limbourff d, tant il y voit et il y sent, vivante, réelle, l'âme de ce pays. Dans la Terre passionnée, un paysan, Paul Nisse^ fuit avec sa bienaiinée : triomphe de leur double enchantement! Puis, à l'instant de quitter le village, Paul Nisse est pris de désespoir. Et il crierait, car il souffre. Mais il se maîtrise : IMaria, sa bien-aimée, souffre également. Tous deux cheminent, par la nuit claire qui projette leurs ombres sur la route. Ils ne se tiennent pas l'un auprès de l'autre; l'amoureux va devant. Maria gémit. l*aul se retourne, la regarde : elle sanglote. Elle dit : li Je ne veux pas aller plus loin!... » Peu s'en faut que la i< terre inséparable » ne laisse pas s'éloigner ce couple éperdu. Paul Nisse épousera sa bien-aimée. Sa bienaimée le trompera; et alors il voudra se sauver, n'être plus au pays de sa honte et de ses larmes. Il ne pourra pas partir. Il se réfugiera dans sa cabane et dormira sur le sol; pour apaiser sa douleur, il aura l'éveil du printemps. Les personnages qu'a inventés M. Georges Virrés, en quehjue aventure qu'il les emmène, sont dominés par une forte passion, — " la plus enracinée des passions flamandes » , — l'amour de la terre natale, fùt-elle âpre, dure à leur travail, dénuée de grâces séduisantes. ((Singulier pays! Tes rustres semblent si doux. Tes hommes et tes femmes se ploient au labeur, à la vie misérable, d'un cœur résigné et confiant. Tes gens sont pieux. Je les vois, le dimanche, après la grand'messe, faire le chemin de croix, leurs visages transfigurés par l'onction; et ils prient, les bras étendus, comme les saint Jean et les Vierges des calvaires. Vienne le soir, viennent les heures où les cabarets fascinent l'ombre de leurs yeux sanglants, et les instincts

réfractaires s'allument. Les blousiers sauva^^jes dressent leur haine, guettent l'occasion favorable aux ressentiments, retroussent leurs manches et crachent insolemment... ') Terribles gaillards, et dociles comme des enfants à la chanson de la campagne qui les a vus naître et ([ui fut leur nourrice.

Un peintre excellent de la Wallonie, de ses paysages et de ses mœurs, est l'auteur de Mihien d'Avène et de la Petite reine blanche, M. Maurice des Ombiaux. Du triste Limbourg, transportons-nous dans des sites plus gais. M. Maurice des Ombiaux nous invite à des bals champêtres, à des banquets, à des fêtes religieuses ou ducasses... « Tout le long de la route, depuis les Quatre-Bras jusqu'à l'église, les échoppes qui s'étaient installées à la piquette du jour venaient de relever la bâche grise qui les fermait. Les marchandes achevaient d'arranger sur les établis volants recouverts d'une serviette blanche les caramels, les bâtons de sucre d'orge, les boules de gomme multicolore, les chiques de sirop durci, les bablutes, les babulaires, les couques de Dinant et de Reims, les pains d'épices de Gand et ceux de Verviers. A une corde qui allait de l'un à l'autre montant pendaient les saucisses de Boulogne : le sel dont elles étaient saturées traversait la membrane qui les recouvrait; on eût dit qu'elles avaient été roulées dans la poussière de la route... " Et, autour des boutiques, les enfants ont la " censé » à la main, pour acheter ce qu'ils auront choisi; les gamins « tirent à la chandelle pour gagner un mauvais cigare »; en sarrau bleu, les paysans font manœuvrer le tourniquet, pour l'aubaine d'une pipe ou d'une blague. Et les cloches à toute volée : « Derrière les auvents et les abat-sons, on les voit bondir dans la tour pour répandre dans la campagne et jusqu'aux hameaux lointains leur appel joyeux. » Le canon sur la colline rivalise avec les cloches. Tout le monde dehors; et les femmes, pauvres ou cossues, toutes u étrennent du neuf », qui la robe et qui le bonnet ou le caraco. De la maison communale,

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