‹ Les idées et les hommesChapitre 4 sur 4 · X4 T.KS IDKES KT I.KS HOMMES · texte numérisé non relu

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on l'aperçoit, fût-cn avec génie, comme par méf^arde. Ce qui sauve néanmoins ces Mémoires d'offenser trop le lecteur, en même temps qu'ils l'amusent, c'est, à mon (|ré, une coïncidence : l'esprit de Voltaire et l'esprit de la France, en querelle avec les Germains, se confondent de telle sorte que la suprématie de Voltair tourne au contentement de notre orgueil. Quoi qu'il e soit de Frédéric II et de sa juste renommée, il apparaît ici comme le héros de la prime Allemagne, un barbare hier et qui se met, non sans effort, non sans gaucherie, à l'école de la civilisation : c'est à l'école de la France. Il ne réussit pas très facilement à devenir le bon élève de Voltaire. Et Voltaire a le dos à peine tourné que le disciple recommence à n'être qu'un fils de « Vandale ou d'Ostrogotli » . Et Voltaire, qui en pâtit, le raille avec une impertinence jolie. C'est bien. Voltaire qui, dans le récit des batailles, montre fort peu de sentiment national, se redresse et vous a un excellent air de fierté, quand il s'agit de la pensée, de la conversation, de l'art et du goût : ce n'est pas à lui qu'on eût fait croire que la 11 kultur » était là-bas; et, à cette prétention des barbares, il a répondu par avance et pour jamais, évasivement et avec le meilleur dédain. Son tort est d'avoir négligé les menaces de la barbarie et les moyens de préserver le plus beau royaume sous le ciel, celui de l'intelligence aimable.

\" j.iuvicr 1015.

l'influence française en ALLE m a (i ne

En 1772, il y avait à Gœttingue un petit groupe de jeunes gens un peu fous, émus de poésie et qui s'abandonnaient à leur imagination résolument. C'étaient Voss, Biirger, Hœlty, les frères Stolberg, Leisewitz, Miller et quelques autres, plus ou moins célèbres depuis lors. Vers la fin de l'été, un soir, comme le clair de lune était particulièrement beau, ils partirent pour une promenade, au cours de laquelle il leur serait donné de communier avec l'admirable nature. Ils gagnèrent la campagne, burent du lait dans la cabane d'un pavsan, puis arrivèrent à un endroit où lescbênes faisaient une sorte de bosquet charmant. Ils couronnèrent de feuillage leurs chapeaux. Et ensuite, ces grands garçons, déraisonnables sans barguigner, dansèrent une ronde. Ils prirent à témoin de leur amitié la lune indifférente et les innocentes étoiles et fondèrent un cercle de camarades qui, en souvenir de cette heure enchantée, porterait le nom du Bosquet. L'année suivante, le 2 juillet, les membres du Bosquet se réunirent chez l'un d'eux, pour célébrer l'un des plus ennuyeux poètes d'Allemagne, — mais ils l'adoraient, — l'auteur de ta Messiade, Frédéric-Gottlieb Klopstock. Aujourd'hui, nous avons beaucoup de peine, je crois, à nous figurer ce vif enthousiasme qu'on eut pour ce Klopstock. Un passage de Werther m'a toujours étonné, môme déçu. Les deux amants sont à la fenêtre. Au loin, le tonnerre gronde; les champs, mouillés de pluie,

exhalent des parfums enivrants. Accoudée, la jeune fille rejjarde le ciel, et bientôt re;;arde le bien-aimc; ses yeux sont pleins de larmes. Elle pose sa main sur la main de Werther, en disant... On s'attend qu'elle dise quelque chose de tendre et de pâme... Elle dit : « Klopstock! » Une Lolotte de chez nous aurait trouve mieux, il me semble. Mais enfin, Klopstock était alors le poète préféré de toutes les âmes sentimentales. Et les jeunes ^ens du Bosquet, précurseurs de ce mouvement romantique appelé S(u?-m nnd Dramj, — autant dire, si je ne me trompe, Oraye et Désir, bref Passion, — avaient choisi Klopstock pour leur maître, ou mieux leur prophète. Ils se réunirent donc, le 2 juillet 1773, dans la chambre de Ilahn, leur ami. S'ils ne firent pas leurs af>apes dehors et à même la sainte nature, c'est qu'il pleuvait ce jour-là. Une longue table était tout ornée de Heurs. Et, à la place d'honneur, il y avait un {>rand fauteuil, enguirlandé de (jiroilées et de roses : le fauteuil de ce Klopstock. Seulement, Klopstock n'étant pas là, on assit, pour ainsi parler, sur son fauteuil son œuvre, la pile de ses oeuvres complètes. On commença par des chants triomphaux; l'on mangea; l'on vida, en riionneur du poète, maints verres de vin du Khin : ce fut, pour Hahn, l'occasion de déclamer à très haute voix une ode de Klopstock, le Vin du Rhin. D'autres odes, sur la liberté, eurent un succès majjnifique : et l'on {fardait son chapeau sur la tête, en si{;ne de désinvolture. Ouelqu'un, lUiryer probal)lement, cita le nom de Wieland. Aussitôt tout le monde se leva et cria : «Mort à Wieland, corrupteur des mœurs allemandes! » et : u Mort à Voltaire! >' Voltaire, c'était, pour cette jeunesse allemande, le vivant symbole de la France et de sa littérature; et, Wieland, ils ne lui pardonnaient pas d'être, dans leur pays, le poète qui avait le plus parfaitement subi, ou reçu, l'influence française. Car ils cédaient à une violente velléité nationaliste : et c'est toute la signification de leur repas. Wieland était, à leurs veux, le traître. Sous le fauteuil où siégeait

l'œuvre complète de Klopstock, ils avaient jeté, après l'avoir mise en lambeaux, Vidris de Wicland. Puis, quand le puncli flaml)a, l'on y alluma les pipes, au moyen de feuillets arrachés à Vidris. Un poète au cœur fatifjué, qui ne fumait pas, dut racheter sa nonchalance en piétinant ce qui restait du volume. Et, parmi les relents de la manjfeaille, la fumée du tabac, les vapeurs de l'alcool, on jura d'en finir avec Thégcmonie française, avec la débauche de Lutèce, avec l'jmpiété des pliilosophes parisiens : on rendrait à la vieille Allemagne son pur esprit, sa pure littérature et sa chasteté légendaire. On écrivit à Klopstock, pour lui demander sa bénédiction, qu'il donna très volontiers, car il était l'obligeance môme.

Cette révolte ne manquait pas d'entrain; et l'on peut dire qu'elle eut des conséquences, si elle marque le début de l'autonomie intellectuelle que l'Allemagne chercha désormais. Dans les années qui ont suivi notre défaite de Rosbach, il est certain que le prestige de la France diminua dans les pays voisins. Et Frédéric II, à qui l'Allemagne dut son orgueil en ce temps-là, ne goûtait, lui, que notre littérature et nos arts : les événements tournent à leur manière capricieuse et autrement que ne le devinaient, ou ne le souhaitaient, leurs auteurs principaux. Mais une révolte est l'indice d'une servitude. L'influence française, que ces jeunes gens de Gœttingue voulaient secouer, on l'a niée ou bien on l'a réduite à peu de chose, même en France : ces jeunes gens la sentaient forte, la sentaient lourde et efficace. Plus ils mettent d'énergie à la dénoncer comme une détestable oppression, mieux ils avouent qu'elle leur a pesé. D'ailleurs, c'est vite fait, de boire à la santé du libre génie allemand : c'est plus difficile de le manifester par des poèmes; et, quand ces écrivains, prompts à trinquer, en furent à publier leurs écrits nouveaux, on put voir qu'ils étaient encore les élèves, parfois dissipés, de nos poètes.

La question de l'influence française en Allemagne,

passionnément controversée depuis lonfftemps, et mal posée presque toujours, et faussée à l'envi par des historiens illustres, des critiques notoires, a tenté l'un de nos érudits les plus attentifs, M. Revnaud, qui vient de lui consacrer un volume de plus de cincj cents pages, in-octavo; et ce n'est, dit-il, qu'un a tableau largement brossé » : non, non, mais le travail d'un peintre méticuleux!... Son Histoire générale de l'influence française en Allemagne, M. Reynaud la vit d'ai)ord, assure-t-il, comme une espèce d'introduction à une étude beaucoup moins rapide et succincte. Mais, une introduction de cinq cents pages, cela dépasse les limites habituelles d'un avant-propos : et il consentit alors que, somme tonte, il avait écrit une histoire. Néanmoins, il continue ses recherches. Sur les Origines de l'influence française en Allemagne, de 850 à 1150, il a donné un premier tome, énorme; et il prépare le second : le deuxième, qui sait?... L y a là un peu d'excès, à mon avis. La patience de l'auteur, si méritoire, demande au lecteur une assiduité remarquable. L'auteur avoue qu'il n'ose pas s'adresser aux u gens du monde » ; il ne prétend qu'aux « gens cultivés " . C'est déjà très joli! IMais son livre, son résumé, n'est pas d'une lecture aisée et perpétuellement a[>réa1)le. Peutêtre aurait-il mieux valu résumer davantage encore, ne point accumuler les petits faits qui tendent tous à une même conclusion, dégager plus nettement les épisodes caractéristiques, et enfin marcher d'une allure un peu plus gaillarde. Nous piétinons (juelquefois, auprès de notre guide. Après avoir piétiné, nous ne savons plus où il nous mène. Et cet inconvénient l'oblige à des redites, ([ui ne sont amusantes pour personne. J'insiste : les érudits ont tort de ne pas veiller à notre plaisir. Cette négligence, à l'endroit de notre plaisir, n'est pas fort ancienne chez nous. Et d'où vient-elle? D'Allema{;ne! L'influence allemande chez nous, c'est ici qu'on peut la surprendre. Mauvaise influence, et contre laijuelle nous nous rév'olterons un de ces jours, après

la revanche de Rosbach et de Sedan. Les érudits possèdent la vérité. Ils l'ont découverte; et ils nous la refusent : c'est nous la refuser que nous l'offrir d'une façon mal en{;a{;eante. Sommes-nous frivoles par trop? Ils ne le sont point assez. Il leur est venu, — d'Allemagne, hélas! — une manie d'austérité, à laquelle je ne trouve ni utilité ni grâce. Pourquoi ne se contentent-ils pas d'être sérieux? Cela suffirait. Sérieux; aimables cependant. Ne nous aiment-ils pas? Ils nous dédaignent; non sans orgueil, ils s'enferment dans leur solitude. Et ils demeurent ésotériques; nous demeurons ignorants. Une science plus gentille rendrait service à nous, et même à eux. Peut-être n'est-il rien qui vaille la peine d'être dit et qu'on ne puisse dire, presque gaiement, à presque tout le monde.

Cependant, gardons-nous de méconnaître l'effort considérable de M. Reynaud. Les résultats auxquels il aboutit laborieusement sont une acquisition véritable; on a, en le lisant, la certitude heureuse de recevoir, non pas une opinion : de la réalité, rare présent. Que de recherches il lui a fallu mener à bien! Cette influence que notre pays a exercée en Allemagne n'est pas seulement de qualité littéraire, mais philosophique, artistique et morale. Elle se révèle de la façon la plus variée, souvent la plus imprévue, dans les objets où d'avance on l'aurait le moins soupçonnée. Elle s'infiltre par des chemins cachés et confus. Puis, une idée qui passe les frontières ne voyage pas sans des péripéties nombreuses; elle se modifie, prend les costumes et la mode des pays qu'elle traverse : et ne va-t-elle pas, sou." de multiples déguisements, nous échapper? Tâche immense et délicate^ celle que M. Reynaud ne craignit pas d'assumer : examiner dans le détail deux littératures, la française et l'allemande, deux histoires, la nôtre et l'histoire des Germains, l'histoire politique et militaire, l'iiistoire des institutions et l'histoire morale de deux nations qui sont en rapports de guerre et de commerce depuis plus d'un millier d'années. Pour

augmenter encore la difficulté de l'entreprise, il y avait le prodigieux entassement des livres, dissertations et mémoires qui ont encombré le problème, qui ne 1 ont pas éclairé, qui l'ont obscurci. Je reproche à nos érudits la lenteur embarrassée de leur dialectique : c'est qu'ils ne bougent pas commodément parmi la quantité des matériaux, quelquefois en décombres, apportés par leurs devanciers. Il y a là du mauvais et du bon. Ce n'est pas dans un chantier parfait que le savant moderne travaille, mais dans les démolitions d'une bâtisse qu'on appelle la science, bâtisse de Babel, toujours à recommencer. Chaque ouvrier la recommence; et il emploie des pierres que d'autres ont taillées : il les taille à son tour, corrigeant les fautes d'un imbécile ou d'un maladroit. Et il n'en finit pas. Quant au problème de l'influence française en Allemagne, comme il n'en est pas de plus divers et de plus embrouillé, peut-être aussi n'en est-il pas qui ait également souffert d'une malfaçon, tantôt involontaire et tantôt pareille à un industrieux sabotage. Ces jeunes gens de Gœttingue, si ardents à réagir contre l'influence française, ont donné, dans leur pays, le signal d'une activité qui, depuis lors, n'a pas eu de cesse. T^es poètes et les écrivains de toute sorte firent de leur mieux, et avec succès ou non, pour être originaux; les érudits se chargèrent de démontrer qu'au surplus cette influence française n'existait pas et, en quelque sorte, n'avait point existé.

L'on se trompe, chez nous, sur la science allemande, quand on se la figure impassible, détachée de tous intérêts autres que la seule et intangible vérité. Ce n'est pas en Allemagne, c'est en France, au Collège de France, et en 1870, pendant la guerre, qu'un savant prononça ces mémorables paroles : « Je professe absolument et sans réserve cette doctrine, que la science n'a d'autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui, par un motif patrio-

tique, religieux et même moral, se permet dans les faits qu'il étudie, dans les conclusions qu'il tire, la plus petite dissimulation, l'altération la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où In piohité est un titre d'admission plus indispensable que riial)ileté. » Le grand Gaston Paris formulait ainsi l'évangile de la science française, évangile contre lequel les savants d'outre-Kliin ne se privent pas de pécber avec un zèle continu. La France était enclose dans le <( cercle de fer » des armées allemandes, lorsque Gaston Paris refusait si noblement de soumettre la science à des arguments patriotiques : et le sujet de son cours était la Chanson de Roland et la JSatiotialité française; d'un liout à l'autre de ses leçons, pas une fois il ne broncha. Mais eux, les savants d'outre-Rbin, c'est après la défaite d'Iéna, puis après la victoire de Sedan qu'ils vouèrent une érudition passionnée à l'initiative commune de requinquer, puis d'exalter l'orgueil national. Je ne dis pas qu'il n'v ait là aucune beauté; mais tromperie, incontestablement. Les érudits allemands — sauf toutes les exceptions bonorables qu'on voudra — se sont embauchés dans les troupes irrégulières du pangermanisme. Pour peu qu'on le sache, et c'est l'évidence même, on n'aura guère été surpris du manifeste dit des <i Intellectuels allemands », où tant de contrevérités impudentes compromettent la signature de professeurs et de philologues notoires.

Schlegel a composé son Cours de littératnre dramatlque pour démontrer que, sur les ruines de la civilisation gréco-latine, les Germains christianisés, sublimes inventeurs, ont édifié la civilisation nouvelle. Gervinus a composé son Histoire de la littérature nationale « pour signifier à ses compatriotes qu'ayant derrière eux déjà l'apogée de leur production littéraire, ils eussent à se tourner vers l'action ». Mommsen, dans son Histoire romaine, u prêchait la restauration de l'Empire ». Ranke, Sybel et Treitschke « préparaient les voies à la Prusse » . Eh bien ! qu'ils préparent les voies à la

Prusse, qu'ils prêchent la restauration de l'Empire, encouragfent leurs compatriotes à l'action, vantent le génie créateur des Germains, c'est leur idée : qui la leur reprocherait? Seulement, leur idée, ils l'ont dissimulée ou déguisée sous les dehors de l'histoire : et, leur astuce, la voilà. Où l'astuce devient le plus sournoise, c'est dans l'érudition proprement dite. On sait qu'un historien, si intègre qu'on le suppose, cache toujours un orateur : on se méfie. On ne se méfie pas d'un philologue, d'un mythologue. Philologues et mythologues allemands profitèrent de la créance qu'on leur accordait; ils en abusèrent et, sous couleur de science impartiale, ils tirèrent à eux, à la Germanie, ce qui n'appartenait point à eux, ni à la Germanie. En fin de compte, ils élaborèrent cette illusion : u à savoir (dit M. Reynaud) que, dans n'importe quel ordre de faits, il convenait d'abord de définir le rôle de l'Allemagne, les événements les plus importants de la civilisation ne pouvant avoir leur origine que dans un effort spontané du monde germanique. " Les Germains étaient « le sel de la terre » . A toute mythologie étrangère, ces malins trouvaient une racine dans le sol tudesque ; les coutumes ou les légendes, les thèmes lyriques ou épiques de l'Espagne, delà France ou de l'Irlande, ils les rattachaient à des origines allemandes. Leurs Nîebelungen étaient la source de la poésie universelle, tandis que ces Niebelungen dépendent très étroitement de nos épopées féodales et tandis que l'auteur des Niebelungen avait la tête farcie de notre littérature médiévale. L'architecture gothique, l'art français par excellence, passa pour une invention des Germains, et à tel titre que, sous le règne de Frédéric-Guillaume IV, la cathédrale de Cologne étant restée inachevée, les « Intellectuels allemands » se cotisèrent et, de leurs deniers, payèrent les architectes et maçons qui munirent des suprêmes clochetons et flèches un chef-d'oeuvre si allemand. Ce chef-d'œuvre n'était, sauf la vaine surcharge des fioritures, que la mauvaise copie de nos cathédrales.

On ne l'ignorait qu'à demi; et l'on aima cette imposture qui flattait la fatuité nationale. L'enquête ne serait pas longue pour dénicher, dans la moindre thèse d'un privat-docent, les traces de la volonté pangermaniste. Mais oui ! et tels de ces gens qui vous ont l'air de ne chercher que des étymologies, tranquille besogne, sont de faux linguistes : leur intention secrète et la récompense dont l'espoir les anime est d'enlever à la fécondité romane maints rejetons qu'ils offrirontau géniteur allemand.

Tout cela, tout ce formidable travail, attifé de pédantisme et fortifié d'un appareil imposant de commentaires et de discussions critiques, c'est la science allemande, annexe de la politique allemande. Ces érudits ne sont pas les simples servants de la vérité, mais plutôt les auxiliaires d'une vérité allemande à la fabrication de laquelle ils ont collaboré puissamment, et en tapinois, et avec des mines benoites, comme ces autres auxiliaires du pangermanisme, les informateurs ou espions. Les uns et les autres nous ont dupés.

Si l'on veut voir jusqu'où alla cette duperie, laissons nos romantiques s'attendrir sur la sensibilité allemande : ce sont des poètes. Mais voici deux historiens, Renan et iMichelet : ils applaudissent à la victoire de Sadowa, comme au triomphe excellent de la moralité allemande. Et Renan, qui passe pour connaître fort bien le moyen âge, accorde facilement que notre civilisation médiévale provient, en majeure partie, d'Allemagne. Certains phénomènes se sont pourtant manifestés plus tôt et plus complètement chez nous que chez le voisin : Renan déclare, dit M. Reynaud, que i mainte idée germanique avait rencontré chez nous un terrain plus favorable pour germer et s'épanouir que dans sa patrie première ". Cependant, on ne l'aperçoit pas en Allemagne premièrement, cette idée qui a germé, qui s'est épanouie en France. Non; et, tout simplement, on suppose qu'elle était d'abord là-bas. Pourquoi? C'est un hommage rendu à la bonne Aile-

inayne. On aime l'Allemajfne. Un peu plus tard, quand on cessa de l'aimer, on lui continua une déférence de qualité scientifique. M. Reynaud ne cite, parmi nos historiens, que Duruy comme ayant résisté à l'engouement [fermanique de son époque. Duruy, dans son Histoire des Romains, écrivait : « Le livre de Tacite est l'évangile historique de nos voisins et ils en ont fait sortir quantité d'admirables choses pour l'honneur de leur race. A.vec une imprudente générosité, nos savants les ont longtemps soutenus dans leurs prétentions à ne voir d'autres facteurs de la civilisation moderne que le germanisme, clas Germaiienliun, comme si le reste des nations étaient demeurées inactives et silencieuses devant la révélation nouvelle descendue du Sinai germanique... 'I II ajoutait : « La vérité est que, durant quatre siècles, cette race de proie fut le fléau du monde; et Grégoire de Tours répond à Tacite quand il montre les instincts malfaisants et grossiers de ces hommes sans respect pour la parole jurée, sans pitié pour le vaincu, sans foi envers la femme, l'enfant et le faible... " On dirait ces lignes écrites d'hier, il me semble ; Duruy ne s'était pas trompé sur la race de proie. Les collègues de Duruy avaient été et, après lui, malgré son avertissement, furent encore menés en erreur par cette érudition d'outre-Rhin que j'appellerais volontiers, selon le mot de M. Léon Daudet, un subtil travail d'Avant-guerre. Favorisée par notre singulière complaisance, la critique allemande arriva le mieux du monde à ses fins : elle réalisa et, par tous les moyens, elle vivifia cette doctrine mensongère d'une Allemagne qui a civilisé l'Europe, que les autres pays ont empêchée d'accomplir toute sa mission et qui, en dépit de toutes résistances, l'accomplira. Or, ne hasardons point de prophéties; mais jugeons le passé. M. Reynaud, les érudits d'Avant-guerre ne lui imposent pas. Il a repris toute La question comme si personne ne l'avait résolue encore d'une manière ou d'une autre. Avec bonne foi, sans négliger rien, sans ménager ni son temps, ni sa

peine, sans préoccupation d'aucune sorte et animé du seul désir de savoir, il a étudié une à une toutes les pièces du procès. Voici sa réponse : depuis l'ori^jine des deux pays voisins jusqu'à nos jours, et plus ou moins heureusement selon les siècles, l'influence française, toujours active, a civilisé l'Allemafjne; tout ce qu'a de civilisation l'AUemafi^ne, l'Allemafjne le doit à la France, et la fameuse Kultur que vantent les Germains sans modestie est un cadeau de nous, un cadeau qui d'ailleurs n'a point embelli chez eux. Pour aboutir à cette conclusion, si exactement opposée à celle que constitua le patient orfifueil de nos émules, tandis que nos savants ne déjouaient pas la ruse, il a fallu — on excusera cette métaphore de guerre — gagner, de tranchée en tranchée, les positions indispensables à une conquête de vérité : positions d'où l'ennemi nous avait délogés et qu'aussi nous avions abandonnées trop aisément. Et je reprochais à M. Reynaud la lenteur de ses manœuvres offensives; certes, il ne va pas vite : mais pouvait-il se lancer plus hardiment sur un termin miné, parmi les embûches et parmi la préparation formidable de l'imposture? Il chemine avec une sage précaution ; quand une fois on a compris sa tactique et les nécessités de sa méthode, on l'accompagne volontiers. Les cinq cents pages in-octavo de son Histoire générale^ comment les résumerai-je, si déjà elles ne sont qu'un résumé? Je ne souhaite que de retracer les grandes lignes de l'ouvrage. Eh bien ! dès le commencement de l'Europe, le Germain barbare est, pour la pensée, le tributaire du Celte : pour la pensée, et dans l'action même. Le Celte lui enseigne le labourage, la construction des villages et des villes, le combat, la poésie qui chante les héros, l'art qui orne la rude existence. La Gaule chrétienne évangélise la Germanie; elle importe en Germanie le secret de la vie policée, l'organisation de l'État. Nos religieux, Clunisiens, Cisterciens et Prémontrés, vont en Germanie défricher le sol, former des artisans et des artistes, ouvrir les âmes

il de belles croyances. Au douzième siècle, la l'^rance rayonne de prospérité : c'est une des époques les plus magnifiques de la France, une de celles où ont le mieux llori ses arts, sa poésie et sa g^aieté ; c'est alors que naît la " douce )) France, bien souriante, et qui invente, dans la richesse, le goût. Puis elle invente son aménité, une grâce nouvelle du cœur et de l'esprit, la courtoisie. On a comparé à Racine le poète Chrétien de Troyes : c'est lui faire beaucoup d'honneur, et plus que de raison. Mais, dans les poèmes de Chrétien, la politesse du récit, la finesse des sentiments et une élégance exquise témoignent en effet de la perfection délicate qui fut, en ce temps, naturelle et habituelle dans la société française. Le vocabulaire de l'amour n'a jamais été plus attentif, plus discret; et l'amour n'a jamais été plus sincère à la fois et plus respectueux; et les femmes n'ont jamais été environnées de plus d'égards, et plus ingénieux. La France porta en Allemagne sa trouvaille, la courtoisie : dangereux voyage, pour un si fragile chef-d'œuvre ! Les femmes allemandes ne s'attendaient pas à une telle aubaine; et, les Allemands, il leur fallut renoncer à ces fortes réunions d'hommes où l'on buvait, où l'on chantait sans vergogne; il leur fallut, pour suivre la mode française, apprendre les règles de la causerie. Or, les critiques d'outre-Rhin réclament pour leurs ancêtres l'invention de la « Frauenverehrung », — c'est le respect cju'on doit aux dames; — pas du tout! et les Français ne réussirent pas sans peine à dresser aux jolies manières ces barbares, d'ailleurs zélés. Le plus difficile fut de leur faire admettre que, non, ce n'est point aux femmes à commencer le dialogue de l'amour : ils préféraient qu'on vint à eux, avec de la complaisance toute prête. Et puis, le mysticisme de l'amour les importunait, comme aussi l'attirail compliqué des épreuves et des délais, tant de cérémonie! Les premiers Minnesiiicjer, là-dessus, montrent de la mauvaise humeur et laissent deviner la maladresse de leurs chevaliers galants, des rustres fort

déconcertés. Un peu plus tard, Wolfram d'Eschenbach, Gottfried de Strasbour^j, Hartmann d'Aue, Walther de la Vogelweide sont de charmants poètes et au courant de toute {;entillesse : mais, poètes courtois, c'est à la France qu'ils ont emprunté la maxime de courtoisie, principe d'élé{;ance et de morale, discipline des passions et loi de renoncement. Tout de même, leurs bévues tialiissent quelquefois leur bonne volonté. Wolfram d'Eschenbach n'évite pas les fautes d'une sensualité qu'il contient assez mal; Hartmann d'Aue ne s'accoutume point à ce que les femmes aimées ou désirées ne fassent pas toutes les avances; il refuse de Il mettre l'honneur au-dessus de la vie » et ses chevaliers ne risquent pas inutilement, pour le seul plaisir de l'abnéyation, l'aventure de la mort. Les successeurs de ces poètes sont franchement d'une autre sorte. Neidhart, lui, remplace les nobles dames par des Gotons; Steimar débite des ordures. Les seigneurs n'ont plus pour modèles Artliur de Bretagne et ses compagnons; mais ils épiloguent touchant le prix du blé, les vendanges et retournent aux maritornes. Qu'est-il arrivé? L'influence française en Allemagne décline; aussitôt la vulgarité allemande triomphe. Mais alors, l'Allemagne organise ses libertés communales, sa bourgeoisie; c'est encore à la France qu'elle demande des recettes. Puis, sous le règne de Louis XIV, la France élabore et conduit au plus merveilleux achèvement le système de ses idées. L'Allemagne adopte ce système intégralement : « conception de la vie politique, institutions civiles et militaires, attitude envers la religion, philosophie, usages mondains, rôle social de la femme, littérature, les arts, les métiers, tout est français, en Allemagne, jusqu'à la langue elle-même. » Schlosser écrit : u Nous avions tant de respect pour la langue et les usages de l'étranger que n'importe quel barbier français portait en Allemagne le titre de marquis et que, tandis que le docteur allemand marchait de pair avec le cocher, le maître de français était reçu à la

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cour et frayait avec les altesses. » On proposait à Frédéric II, comme bibliothécaire, le célèbre Winckelmann, qui désirait, en fait d'émoluments, deux mille thalers; et le Roi : « Pour un Allemand, mille thalers, c'est bien assez! » Il engagea un très obscur bénédictin français et lui donna, sans marchander, les deux mille thalers qu'il refusait à Winckelmann. A la table du prince de Zell, un soir, tous les convives étaient français; et quelqu'un dit : « Monseigneur, c'est assez plaisant, il n'y a ici que vous d'étranjjer. » Tard dans le dix-huitième siècle dure, en Allemagne, la domination spirituelle de notre pays : et Frédéric II le prouve. Quand on s'en aperçut, on se fâcha. Déjà Leibnitz, qui écrivait en français la Monadologie, réprimande ses contemporains comme ceci : « Nous avons érigé la France en parangon de tous les agréments : nos jeunes gens, voire nos jeunes princes, ont méconnu en conséquence leur propre pays et admiré par contre toutes les choses de France. Ils ont discrédité leur patrie auprès des étrangers et aidé eux-mêmes à ce discrédit : leur inexpérience a pris, pour les mœurs et pour la langue allemande, une répugnance qui leur reste même quand ils ont acquis de l'âge et de la raison. » Et ces étudiants de Gœttingue, qui se révoltent comme je l'ai raconté, sont des patriotes éperdus. Ils refusent de tolérer plus longtemps le servage intellectuel que la suprématie française leur a imposé. Mais, dans leur révolte même, ils sont les disciples de nos révoltés. Et que feront-ils? Rien.

Les deux époques les plus brillantes de la civilisation, de l'autre côté du Rhin, sont (dit M. Reynaud) celles où l'Allemagne « a été le plus étroitement dépendante de nos mœurs et de nos idées »; et « la loi de son développement ne lui est pas intérieure : c'est la loi de la civilisation française qui devint celle de l'Allemagne )) .

Mais, dira-t-on, l'Allemagne a ses poètes, ses philosophes; elle a son originalité. Oui ! Et, quand on prouve

que, depuis les oriji^ines, rinfluence française a éduqué rAllemagne, on n'entend pas que l'Allemagne soit inféconde et nulle : seulement, c'est un fait que l'intervention de notre pays l'a fertilisée. Elle a ses poètes; et même, elle a sa poésie. Gela n'empêche pas que ses plus {grands poètes ont reconnu leur dette envers la France; et Goethe s'écriait : « Comment aurais-je pu haïr les Français, un peuple auquel je dois une si [grande partie de ma formation intellectuelle? " Puis, elle a ses' philosophes; et il ne s'agit pas de nier la secousse que la philosophie a reçue d'Emmanuel Kant : à mon avis, on exagère la valeur de l'emprunt qu'a fait à Rousseau l'auteur des Critiques. Il n'en est pas moins vrai que la spéculation métaphysique a préludé en France, que l'admirahle scolastique (si étrangement méconnue) passa de chez nous en Allemagne, que Leibnitz dépend de notre Descartes et que toute la philosophie allemande a été suscitée par l'œuvre de nos philosophes. Et enfin, oui, l'Allemagne a son originalité. Mais, précisément, — et, si je me trompe, la faute n'en doit pas être imputée à M. Reynaud, que j'abandonne ici; d'ailleurs, ne nous effrayons pas des mots : leur insolence s'atténue à la réflexion, — comme l'originalité française est une civilisation, l'originalité allemande est une barbarie. A chaque fois que l'Allemagne a voulu s'émanciper, à chaque fois qu'elle a pu le faire, elle a déchaîné des instincts, et non pas ordonné des pensées. A Francfort-sur-le-Mein, le jeune Goethe eut sous les yeux des exemples français. Il avait, chez son père, la compagnie d'un Français distingué, lieutenant de Soubise, le comte de Thorenc. Il assistait avec enchantement aux spectacles de la troupe française : « Les chefs-d'œuvre du théâtre français, a-t-il écrit, seront toujours des chefs-d'œuvre; c'est à eux que je dois mon inspiration dramatique. » Parlant à Eckermann de Voltaire et de nos écrivains, il disait : (1 II ne ressort pas assez nettement de ma biographie quelle influence ces hommes ont exercée sur ma jeu-

nesse. » Puis quand, à l'instigation du Stttrm iind Drang, il prétendit se dégager de nos écoles, il tomba dans l'extravagance, et voilà tout. Il délirait, ne fût-ce que pour éberluer ses amis. A l'auberge d'Elberfeld, il danse autour de la table si étrangement que ses amis sont, plus qu'éberlués, inquiets. A Darmstadt, souhaitant de montrer aux bonnes gens un poète et sa désinvolture, il se baigne tout nu, content d'ébaubir le monde. Et il a recours à mille absurdités, pour affirmer sa Genialitat. Il avait la tête solide et put résister à ce surmenage de déraison ; mais, auprès de lui, un garçon plus débile, le malheureux Lenz, finit dans la démence. Le jeune Gœtlie n'est-il pas un peu nietzschéen, déjà? et les promoteurs du Sliirm und Drang ne sont-ils pas des nietzschéens, par avance? et, l'Allemagne, toutes ses crises de hardiesse indépendante n'ont- elles pas ce môme caractère de désordre? Le Kraftmenscli qu'en ses jours délurés tout patriote allemand tâche d'être, c'est un sauvage vaniteux qui se débride. La sagesse de Gœthe lui vint, non de ses origines germaniques, mais de son éducation française. La Germanie, semblablement, cest la France qui l'a pourvue des seules règles qui, par moments, lui ont donné bon air; elle ne s'est jamais échappée de nos disciplines que pour se livrer à ses velléités fantasques ou folles. La Germanie a besoin d'être, du dehors, civilisée, ou maîtrisée.

l'' février 1915.

Pour nous plaire, il faut, à présent, que les livres aient au moins quelque rapport avec notre unique souci; et nous leur permettons de nous divertir un instant, mais pourvu qu'ils semblent ne pas igjnorer notre alarme et nos espérances. Qu'ils n'essayent pas de nous mener trop loin hors de là : nous ne les suivrions plus. Gomme, à certains jours, les amis les plus chers, ils n'ont avec nous à choisir qu'entre le silence et une causerie toute pleine de précaution, toute proche de nos sentiments.

Nous pouvons lire Au service de la Nation. C'est un recueil de lettres écrites par des volontaires, dans les huit dernières années de l'avant -dernier siècle, et recueillies, annotées par le colonel Ernest Picard. Lettres familières, quelquefois un peu emphatiques, mais avec tant de naïveté ! lettres qui, des armées du Rhin, des armées du Nord, de l'armée des Alpes ou de l'armée d'Italie, allaient trouver, dans les villages et les petites villes de l'intérieur, des mamans, des épouses, des sœurs, des fiancées, des amis et qui les touchaient ainsi que maintenant nous émeuvent celles de nos soldats; lettres tout exaltées de la grande ferveur patriotique, ininterrompue à travers notre histoire, mais qui a ses périodes d'élan plus yïf : à la fin de l'avant-dernier siècle et aujourd'hui, la flamme est particulièrement haute et belle. Regardons-la et chauffons-y nos âmes.

Plusieurs de ces lettres, qui sont vieilles de cent

vingt ans, on les dirait écrites d'iiicr; et elles nous font frissonner, quand elles relatent des souffrances dont nous savons que pâtissent nos défenseurs nouveaux. (( Des volontaires ont eu les pieds gelés, vu la rigueur du temps... » C'est un lieutenant du cinquième bataillon de Maine-et-Loire qui écrit cela de Metz, le 22 nivôse an HI, à la citoyenne veuve Michel, sa mère, marchande de quincaillerie à Angers. La guerre est, de tous les côtés, extrêmement pénible et, par exemple, au Nord où les Impériaux ont Tinsupportable manie de se terrer comme des lapins, comme des taupes. Le volontaire Brault s'en plaint, un jour qu'avec un détachement de dragons, deux bataillons d'infanterie, quatre pièces d'artillerie et cinquante soldats de la Carmagnole, il est parti de Bergues pour assiéger Rousbrugge, à trois lieues de là. 11 croyait aller vite; mais baste! les Impériaux avaient fait des tranchées « de vingt pas en vingt pas sur leur terrain, tout le long de la grande route... » On leur " remplit» leurs terriers et l'on passa. Puis on dut se mettre à l'eau, deux fois, pour franchir des rivières dont ils avaient abîmé les ponts. Et alors? Alors, « les Impériaux avaient encore fait de fortes tranchées, d'où ils pouvaient avec vingt hommes nous tuer sans que nous puissions seulement en voir un seul... » Ces vils procédés de combat déconcertent nos volontaires. Et, pour se faire mieux comprendre de ses parents, Brault, qui est de Mayenne, leur dit : « Imaginez-vous que le pont de Mayenne a l'arche du milieu coupée, et qu'on a fait des ï'etranchements à hauteur d'homme au bout du pont, du côté de la ville, et que deux mille hommes soient au Saint-Esprit pour assiéger la ville. Voyez si trente hommes, qui ne risquent pas d'être blessés, ne sont pas capables de les retenir et d'en détruire un grand nombre s'ils osent approcher : telle était cependant "notre situation! » Comment se tirer de là? Le commandant général leur exposa que, pour êti'e vainqueurs, ils n'avaient qu'un moyen» •; i< agir de témé-

rite n. Si l'on s'amusait à tirailler, les volontaires ne tueraient personne et les impériaux tueraient tout le monde. Il fallait jeter sur le pont quelques planches et, la baïonnette au canon, « entrer d'autorité ». C'est ce qu'on fit. Et l'on se dépêcha. Une planche jetée sur le pont, les soldats n'attendent pas qu'il y en ait une autre, ils passent; le commandant du bataillon, d abord; tous les soldats après lui. Une planche qui n'avait pas huit pouces de largeur : « on ne pouvait passer qu'un à un! I) Certes, il périt là toute une jeunesse; et le commandant général eut la cuisse cassée, « dont il est mort «. C'est un malheur; mais, si l'on avait barguigné, la ville serait encore à prendre. Ce que les volontaires de 179:2 supportent mal, nos soldats aujourd'hui le supportent : la lenteur des opérations, le piétinement. Pour contenter Deguir, volontaire de la 65« demibrigade et qui est en avant-garde à l'armée du Bas- Rhin, qu'on lui promette une grande bataille, l'attaque générale; les escarmouches quotidiennes l'impatientent. Et Desbruéres, volontaire au 1" bataillon du Doubs, ne tient pas volontiers en place ; il réclame de bouger : Il cela m'ennuie d'être toujours dans le même endroit » . C'est qu'ils ont tous la ferme assurance de valoir mieux que l'ennemi dans la mêlée, homme contre homme. Grenadier au GO' régiment d'infanterie, ex-Royal- Marine, !e vaillant Tiry est à l'hôpital, blessé. Il écrit « à son épouse »; il lui dit : <( J'ai reçu au bras droit une balle, à la première sortie de Mayence, en tombant sur le corps de 1 ennemi à deux heures du matin, après avoir égorgé deux sentinelles de la grand'garde. Nous nous sommes battus à l'arme blanche, tué beaucoup. Le feu a commencé à trois heures du matin jusqu'à sept heures, où nous fûmes battus à mitraille et à boulet par l'ennemi. Trop incommodés par ce feu, nous avons pris d'assaut la redoute, tué treize canonniers; j'ai été blessé... I) Il ne donne pas autrement de ses nouvelles; mais il conclut : « Nous avons eu l'avantage ! » Puis l'ennemi reçut des renforts; et il fallut rentrer dans

Mayence. Tout de même, et quoique blessé, Tiry sortit encore, avec d'autres, pour aller quérir les blessés sur le champ de bataille, — « car les ennemis les achevaient à coups de fusil... » Maintenant, à l'hôpital de Saint-Jean-d'Angély, le grenadier se rappelle tout cela, ses exploits, ceux des camarades, et la médiocrité des ennemis : « qu'ils apprennent à se batti'e à l'arme blanche, pour se battre avec nous ! » Le chagrin de nos hardis gaillards, c'est d'avoir à écrire : " Nous sommes toujours dans la même position. » Le temps leur dure; et ils ne rêvent que d'aller de l'avant. Pour tromper l'ennui des semaines calmes, ils améliorent leur gite et montrent de l'ingéniosité. Au bivouac de Kastel, en brumaire de l'an III, Brault e' ses camarades se construisent une cabane, qui est la plus belle de la division : trente pieds de long sur vingt-quatre de large; un lit de camp » où il pourrait coucher vingt personnes )), un peu serrées probablement; une cheminée en briques « avec un escalier pour y descendre ». Il y a, dans les environs, une sapinière : c'est elle qui leur offrit les planches et les tenta de bâtir cet « édifice », une véritable maison, dit Brault, « où je voudrais passer l'hiver; elle nous a coûté six jours de travail, entre six que nous sommes à l'habiter » . Il assure que la cantinière leur a proposé deux cents francs de leur chef-d'œuvre, et qu'ils ont refusé de le donner. Avec la même bonne humeur, le même sourii-e enfantin de héros, nos soldats nous racontent le luxe dont ils parent leurs tranchées. Ce sont bien les mêmes Français, jadis et de nos jours. Les mêmes Prussiens? Je crois que oui. Meusnier, Brisson junior et le sergent Achille, qui se sont mis à trois pour donner de leurs nouvelles à l'administrateur du département d'Indre-et-Loire, appellent les Prussiens une « horde de brigands » . Et Demonchy, caporal-fourrier au 44* bataillon d'infanterie légère, qui ne se gêne pas beaucoup s'il cantonne chez l'habitant, mais qui a de la bonhomie, déteste la sauvagerie des Impériaux : u Ils agissent avec cruauté, au

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lieu que nous autres Français, toujours avec humanité. )) Fierté charmante! Et c'est ainsi que les anciens soldats, en nous parlant d'eux, nous parlent de nos soldats d'à présent. Ils annoncent l'avenir; et notre pensée rêve longtemps autour de cette liync, adressée le 29 messidor an IV, à « son cher père, à sa chère mère, à ses chers frères, parents, amis ", par Ga(;neux, soldat, 2" bataillon, 6« compagnie, 17« demi-hrigade, armée du Khin-et-Moselle : « Je vous dirai que nous avons passé le Rhin; ça va très bien!... »

Le colonel Ernest Picard — mort avant la publication de son livre, et mort avant la guerre — est un historien très attentif auquel on doit, notamment, d'excellentes études, un peu sèches, un peu ardues, mais précises et rigoureuses, riches de faits et intelligentes, sur la précédente guerre, la perte de l'Alsace, la campagne de Lorraine, Sedan, les préliminaires de la paix qui appelait une revanche. Sa compétence militaire l'autorisait à composer une histoire qui fût, en même temps qu'un récit des événements, l'examen critique de la stratégie. Mais la stratégie n'est pas une science abstraite. Une théorie de la guerre tient compte des réalités que la gvierre met en jeu : réalités parmi lesquelles il n'en est pas de plus efficace que la valeur individuelle du soldat. Il importe de connaître le combattant, ses énergies, ses faiblesses peut-être et, enfin, le total de sa vertu active. Il faut que l'histoire, peinture de la vie, soit concrète comme la vie. Ces prétendus philosophes de l'histoire, qui nous déroulent des siècles pareils à des théorèmes, ne sont que des arrangeurs de néant. Quelquefois, on nous donnerait à penser que l'immense aventure humaine, au cours des âges, n'est que la méditation des diplomates. Et, quelquefois, on dirait que tout se passe dans le cerveau des capitaines. L'histoire est plus abondante, opulente et, pour ainsi parler, plantureuse : et qu'on n'omette pas les foules, qui sont la matière et la substance de

l'histoire. Le colonel Ernest Picard n'a-t-il pas senti que son histoire militaire, très savante, restait un peu maigre, en dépit du méticuleux détail, et tliéorique, faute d'enfermer dans ses épisodes les foules comhattantes"? C'est pour cela, j'imagine, qu'il avait résolu d'examiner de plus près le soldat : ces lettres de volontaires le renseignaient bien. Il les a trouvées dans les dépôts d'archives communales et départementales, ou dans les liasses des collectionneurs : il les a tirées de leur sépulture et de leur oubli, ranimées, et il a pu constituer ce témoignage ancien de la valeur française. Nous avions déjà des amis, parmi les héros de cette époque : unJolicler, un sergent Fricasse et un Gabriel Noël, dans l'épopée militaire de la Révolution, nous émerveillent, nous enchantent. Mais, à cause de leur célébrité, à cause de leur individualité si originale, ils nous ont un air un peu exceptionnel. Ce sont des protagonistes. Voici, avec les moindres personnages (jue le colonel Ernest Picard ressuscite, la multitude des héros.

Ces gens, rudes et vulgaires, tout barbouillés d'ignorance, fiers de leur brutalité, sublimes, nous apparaissent comme des rédempteurs. Ils font une belle besogne et ils rachètent le crime de leur temps. Ils ne sont point exempts de toute analogie avec ces énergumènes, compagnons de leur enfance peut-être et leurs parents ou leurs frères, qui ont mal tourné, dans les clubs, dans la politique et dans l'anarchie. Une même frénésie a soulevé les uns et les autres, mais ceux-ci pour l'intrigue et ceux-là pour l'abnégation, ceux-ci pour le scandale et ceux-là pour le salut de la patrie. Or, c'est le hasard qui les a séparés si nettement, qui des uns a fait des politiciens et, des autres, des soldats. Les uns, nous les détestons; les autres, nous les glorifions. Pareils d'abord, ils sont allés aux deux extrémités d'une alternative et, tous, portant comme un bagage précieux une idéologie, la môme, et que les uns ont avilie, et que les autres ont sanctifiée. Sans doute les

id«''es ne valent-elles «juasi rien, par elles-mêmes : des cailloux qu'on ramasse au bord des routes; mais, dans ce caillou, ciselez à votre choix une image obscène ou rima(fe d'un dieu. Les principes de la Révolution, que les émeutiers de Paris employaient à l'assassinat, sur nos frontières les soldats les employaient à l'héroïsme. Ces volontaires sont de fameux républicains. Ils ne man(]uent pas une occasion de déclarer leurs doctrines, et d'afHcher « ce saint amour de l'é^jalité qui caractérise lésâmes libres», et de vilipender les aristocrates, les prêtres aussi. D'ailleurs, il y a entre eux des différences, des nuances d'incrédulité. Quelques-uns traitent encore Dieu sans malveillance. Et .lean Gagneux, un Touranffeau, a beau n'aimer pas les Chouans, il n'est pas une forte tête ; car il écrit à ses parents : << Je vous écris pour faire réponse à votre lettre qui m'apprend avec plaisir que vous êtes en bonne santé ; moi, je suis de même pour le présent, et je prie le Seifjneur de nous la continuer à tous... » Plus généralement, s'ils parlent de Dieu, ils le républicanisent sous le nom de l'Etre Suprême. Et Colin, Lépreux aîné sont hardis jusqu'à se railler de " tous les saints (ci-devants) du soi-disant Paradis » . Terribles garçons, ces Colin et Lépreux aine ! Entre deux batailles, ils écrivent à leurs amis de la Société populaire, à Saint-Jean-de-Losne : « La ville de Strasbourg va divinement; la guillotine est toujours en activité... » Ils ajoutent qu'elle fait des miracles et convertit bien du monde. Mais, tout ça, c'est de la politique, qu'ils ont prise à Saint-Jean-de- Losne et qui leur traîne dans l'esprit. Des mêmes, voici beaucoup mieux : u Aous vous avions promis des nouvelles. Crions tous : Vive ta République! Yictoires sur victoires, frères et amis ! les Français sont à Worms, peut-être à Mayence; le butin qu'ils ont attrapé monte à plus de deux cents millions, sans compter les canons, bagages, prisonniers, etc. ?Jous sommes bien fâchés de ne pouvoir vous annoncer la prise du Fort-Vauban; nous espérons vous l'apprendre bientôt, car l'on doit

donner aujourd'hui une attaque générale... » Du reste, ils vont un peu vite : le 16 nivôse an II, les Français n'étaient ni à Mayence, ni à Worms. Seulement, au Geissberg et à Frœschwiller, Hoche venait de remporter ces éclatants succès qui aboutirent, quelques mois plus tard, à la reprise de l'Alsace. Colin, Lépreux aîné sont des patriotes qui n'attendent pas : et ils devancent la victoire. On leur dit bien que la garnison de Fort- Louis a juré de mourir dans la place. Ils répondent : « A quoi sert le serment des esclaves contre la valeur des républicains? " Et, en fait, les Autrichiens de Fort- Louis (ou Fort-Vauban) ne coururent pas les riscjues d'un siège : ils s'esquivèrent, promptement. Lépreux et Colin, voyez-les : « Quant à nous, républicains et amis, comptez sur notre zèle. S'il fallait aller aux antipodes pour le bien de la république, croyez que nous sommes prêts à partir et que rien ne peut nous écarter du chemin de vrais républicains ! " Ils confondaient la république et la patrie de telle sorte que leur république en est embellie singulièrement. Cette confusion qui, dans le langage et dans les sentiments de nos concitoyens, ne S'est pas maintenue, — il serait trop long de dire pourquoi, — donne aux lettres de ces volontaires un petit air démodé, souvent drôle. Par exemple, l'un d'eux, un artilleur, écrit que nos mortiers « travaillent en républicains » ; et un autre, au bivouac en avant de Verchem, le 2 nivôse an II : " Nous couchons dehors tous les jours et la vermine nous mange, mais c'est pour la république! " Alors, ils sont très contents; et ils sont magnifiques. Ils ennoblissent les pires choses : la vermine, la république de 1793, la carmagnole. Et il n'est pas jusqu'au refrain sinistre de « Ça ira », ignoble à Paris dans la bouche des massacreurs, qui ne prenne le plus bel accent aux couplets de la lettre que voici. Châtelain, commandant la deuxième escouade des canonniers au parc de Saverne, l'an II" de la république une et indivisible, écrit aux u citoyens magistrats » d'Avallon, son pays natal : a Le 14 de ce mois (no-

veml)re), la gfénéralca battu, <>t l'on (triait : Aux armcsl de toutes parts. Le parc d'artillerie de Saverne, où nous sommes attachés, s'est mis en marche contre l'ennemi. Mais, des l'instant que ces brip^ands d'Autricliiens nous ont aperçus, ils se sont sauvés comme des lâches. Nous leur avons envoyé quelques coups de canon qui ont fait mordre la poussière à plus d'une centaine des leurs, et nous, nous n'avons perdu que peu de monde attendu que l'ennemi tire trop haut. Nous ne sommes qu'à une lieue de l'ennemi. Au moment où je vous écris, l'on vient de retirer un espion, habillé en {;endarme ; il a les yeux bandés et on lui fait faire le tour de la ville et, de suite, on va lui casser la tête. Encore un scélérat de moins. Ça ira, ca ira, ca ira!... .l'ai entendu dire qu il y avait de {grandes mesures de prises par l'état-major de Saverne et que, sous peu de jours, nous devrions faire un mouvement général avec l'armée de la Moselle. Par là, l'ennemi se trouvera attaqué sur trois faces. Ça ira!... Comme je finis ces mots, le général vient de nous donner ordre de nous tenir prêts pour quatre heures du matin. Il nous a promis que l'affaire serait très chaude. Tant mieux ; je vous promets que cela ne m'intimide pas plus que quand j'allais chanter la messe à Saint-Lazare. Ça ira, ça ira!... » Et, là-dessus. Châtelain, songeant que les magistrats sont les « protecteurs des veuves et des orphelins », leur recommande « sa petite femme et son fils ') . Et puis, avant de signer : « Je suis, citoyens magistrats, avec le respect dû à des magistrats et votre égal en droit. La générale bat, je vole au combat. Vive la république une et indivisible! " Et puis, après la signature, deux mots encore : « Je vous prie de donner de mes nouvelles à ma petite et de lui dire que je me porte bien. » Je ne sais pas ce qu'il est éidvenu de Châtelain, qui, avait, dans l'esprit, des billevesées et une certitude.

Ces volontaires, si occupés qu'ils fussent à la défense

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du territoire, veillaient à conserver de bonnes relations avec les politiciens de chez eux, magistrats du peuple, membres des sociétés jacobines ou fonctionnaires de la Révolution. Les gens du département d'Indre-et-Loire correspondent très volontiers avec Clément de Ris, conventionnel bientôt et ([ui plus tard deviendra raisonnable, sénateur et pair de France. Clément de Ris est l'obligeance même. On s'adresse à lui pour donner de ses nouvelles à tous les amis; il fait gentiment les commissions affectueuses. Louis Pillaut, qui est en Hollande à la 29« demi-brigade, a laissé à Ceauvais-sur-Cher, non loin de Tours, une belle dont il se souvient et qu'il veut épouser, Fanquette. Sans doute ne doit-il pas écrire à Fanquette directement, soit que Fanquette ne sache pas lire, soit que les parents de cette jeune fille ne l'aient point encore agréé. Mais, citoyen Clément de Ris, « embrassez-la bien pour moi; dites-lui que, si j'étais hirondelle... » Ou : « Dites-lui de ma part que, de toutes les filles au monde, il n'y en a point que j'aime mieux... » Pillant, quelques lignes après, a oublié qu'il écrivait au citoyen Clément de Ris : il ne songe plus qu'à Fanquette; et la lettre commencée pour le citoyen s'achève pour la belle, comme ceci : « Encore, si j'avais le bonheur de vous voir et de vous posséder, aimable Fanquette, hélas ! que je serais content de voir unir mon cœur et le vôtre par une amitié tendre et fidèle ! Si le moment, mon aimable Fanquette, me permettait de vous en dire davantage, je vous en dirais plus, mais ce sera pour une autre occasion. Adieu, aimable Fanquette, portez-vous toujours bien et me croyez toujours pour la vie votre ami inséparable. Pillant. ') Le citoyen Clément de Ris allait évidemment lire à Fanquette ces jolis propos. Cela, maintes fois. Mais il arriva que Fanquette fut infidèle à ses doux serments. Pillant eut tort de n'être pas là; l'on ne savait pas quand il reviendrait, s'il reviendrait jamais. Fanquette épousa un autre jeune homme. Le citoyen Clément de Ris en informa Pillant, qui eut tout le chagrin

possible, avec beaucoup décourage, i'illaut fut magnanime et, apprenant que le mari de Fanquette n'était qu'un i< pauvre sujet », il évita de se réjouir de la vengeance que lui accordait la destinée : n Je soubaite que l'I'^tre Suprême donne à cette ingrate la force de supporter toutes les adversités qu'il pourra lui arriver dans son alliance, et qu'elle les supporte avec patience tant terrestre que spirituelle, et qu'ils passent des jours tranquilles... » Généreux Pillant, qui répond bonnement à la perfidie!... Au surplus, il ne doute pas qu'à la paix, quand il pourra « recouvrir sa liberté », il ne trouve un autre cœur « plus fidèle et plus digne de son estime » . Provisoirement, il i-etourne " à son drapeau » , la tête libre et débarrassée de Fanquette.

Jabouille aussi a des chagrins d'amour; Jabouille qui, autrement, serait heureux : car on l'a promu lieutenant, « et lieutenant de gendarmerie, c'est sûrement un fort joli poste ». Mais il voulait épouser une fille de quinze ans, à quoi son père s'opposa. Maintenant, cette fille est morte. Et Jabouille écrit à son père, aux fins de lui adresser un « terrible reproche ». Il affirme que, s'il avait épousé cette fille, elle ne serait pas morte; « et j'aurais rendu à la société une aimable femme et une bonne mère ». Il ajoute ; « Oui, j'ai considérablement perdu. Figurez -vous une femme pleine de talents, de douceur, de beauté, parlant trois différentes langues et les écrivant de même, enfin dont l'éducation a plus coûté que n'ont vaillant toutes les filles de Pionsat... » Pionsat, près de iMontaigu-en- Combrailles, c'est le village de Jabouille... « Je ne pleure pas facilement; mais, si vous l'eussiez connue, vous sentiriez ma douleur... » Jabouille pleure; il avoue qu'il est las et qu'il va se coucher. Ce qui augmente son déplaisir, c'est ce qui lui permet d'y songer : trop de loisir! Lieutenant de gendarmerie, avec les attributions de quartier-maître au service du trésor : un joli poste, c»ui, — « pour un capon », — reprend Jabouille, qui est triste. Ses camarades se

battent nuit et jour : ça les distrait. Mais lui, Jabouille : " Je n'ai plus l'avantaye devoir l'ennemi!... » Jabouille eut bientôt l'avantage de revoir l'ennemi, de sorte qu'il oublia cette fillette de quinze ans. Il se maria et il eut un fils, qui fut officier dans la Jeune Garde.

Habituellement, l'amour et ses mélancolies ne tourmentent pas nos volontaires. Ainsi, Mme Desbruères, une maman qui demeure à Indre libre, ci-devant Chàteauroux, se trompe lourdement lorsque, s'étant fait tirer les cartes, elle se figure que son fils André rêve d'une jolie maîtresse. Pas du tout! « Je vous dirai avec vérité que j'ai eu beaucoup de cbagrin en quittant Besançon, mais ce n'est pas pour les filles, c'est plutôt pour le vin à bon marclié, tandis que maintenant nous ne buvons ni vin ni eau- de-vie, et, les trois quarts du temps, nous manquons de pain. » Une autre maman, la citoyenne Michel, a fait à son fils de sages recommandations. Sur le chapitre de l'amour, il ne répond seulement pas. Et, quant au vin, « je vous dirai qu'un militaire qui boit un petit coup et qui a la tête échauffée est beureux; il n'a aucune inquiétude et souci jusqu'au lendemain... » La citoyenne Michel s'alarme-t-elle, à craindre que son fils ne soit un ivx'Ogne? " Non, ma chère maman, soyez persuadée que je me ressouviendrai toujours des principes que vous m'avez donnés. Quand j'aurai le plaisir de vous embrasser, je ne sentirai ni la pipe ni le vin... » Et il ajoute, corrigeant de gaieté sa tendresse : " Mais, pour la gale, il ne faut jurer de rien! » Michel est un excellent fils. Il écrit souvent; et, un jour, dans les premiers temps, une lettre qu'il reçoit lui fait répandre des larmes : il ne peut plus lire, car il « pleure de trop bon cœur » et a croit rêver ». Ce jour-là, s'il pouvait embrasser sa a chère maman », serait le plus beau jour de sa vie. Mais il s'éveille bientôt de cette illusion séduisante : <( Insensé que je suis, tu t'aveugles; le bonheur est loin de toi!... » Un peu d'éloquence n'altère pas la sincérité de l'émoi; et la simplicité, en littérature.

est la suprême rouerie où réussissent les délicats. Ces héros sont de bons enfants. Brusques, parfois. Et ainsi, le gjendarme Paderno. Son frère a demandé de ses nouvelles et, pour lui écrire, son adresse : « Il se moque de moi ! Il croit que cest comme lui qui est dans sa chambre à caresser sa femme. Triple bombe! s'il a tant envie de m'écrire, il peut m'écrire quand il voudra au champ de bataille, au cliamp d'honneur, à IModane, prés le Mont-Cenis : voilà mon adresse ! Et il peut prendre un fusil, et qu'il vienne, je lui donnerai du pain, et de l'ouvrage au fort de la Brunette... » Ah! Paderno n'est pas commode. Mais, en général, ils sont la douceur même et reclierchent, en écrivant, les formules de la plus gracieuse politesse : « Ma chère mère, je mets la main à la plume pour vous donner de mes nouvelles et pour en recevoir des vôtres... » Ils joignent à leurs mots d'affection mille cérémonies de déférence. Un peu pressés, ils mettent, pour finir : « .Je suis, en attendant de vos nouvelles, votre fils " ; ou bien : « Je suis toujours votre fils » ; ou bien même : « Je suis pour la vie votre fils. >» Ils aiment ces déclarations incontestables. Jamais ils ne cessent de penser à leur village. Ceux qui ne savent pas écrire s'adressent à l'obligeance d'un camarade plus lettré. Par exemple, au bivouac de l'avant-garde, en avant de Verchem, le 2 nivôse an II, c'est Joseph Rousseau qui tient la plume. Et il écrit à (( son cher père et sa chère mère », comme s'il ne s'agissait que de lui, raconte qu'il vient d'être nommé caporal et qu'il a juré de n'abandonner point son drapeau sans avoir chassé du sol républicain les satellites des despotes couronnés; il raconte nos victoires. Et puis : « Je vais vous dire que nous sommes réunis en groupe pour écrire cette lettre; tous du pavs, nous assurons de notre respect nos pères et mères. Nous sommes : Cliaumereau, fils du maréchal des logis de gendarmerie; Crépin, Jousset, de Saint-Martin; Thuilier, ci-devant de Saint- Martin. Tous vous font leurs compliments et vous prient de donner de leurs nouvelles à leurs parents en

leur présentant leurs respects. Ils se portent bien. » L'une des souffrances que nos volontaires endurent le plus malaisément, c'est la lenteur avec laquelle leur parvient la réponse, quand ils se sont appliqués à écrire une belle et bonne lettre. Alors, ils se tourmentent : « Je puis vous dire avec vérité que voilà trois lettres que je vous envoie sans avoir de vos nouvelles. Je ne sais si vous les avez reçues. Je suis bien en peine de cela... » Et Gagneux : « Après les plus vives inquiétudes sur le sort de vos santés et le lon{j silence de votre part, après vous avoir écrit différentes lettres pour en recevoir aucune réponse, et ne sachant à quoi attribuer ce retard, et me voyant privé de la plus douce satisfaction que je puisse avoir; étant éloijjné de vous, je mets la main à la plume pour m'informer de l'état de vos santés, ainsi que de celle de mes frère et sœur et de toute notre famille... >» Aux frontières, les soldats de la république sont enfermés dans leur besogne et dans leur discipline comme dans un couvent, séparés du reste du monde. Ils reçoivent peu de lettres; et leurs parents, qui ne sont pas très malins à écrire, ne les renseignent pas à merveille. Cagneux s'en plaint : « Vous me dites que ma sœur est mariée, vous ne me dites pas avec qui! faites-le-moi savoir dans votre prochaine lettre... » Et Gagneux attend, pour complimenter sa sœur. Ils sont là-bas comme dans un couvent; mais le souvenir du village est avec eux et ne les quitte pas... « J'ai reçu de vos nouvelles le jour de la fête de chez nous, ce qui m'a fait un sensible plaisir... n Ils n'oublient pas ces dates d'une gaieté qui n'est plus pour eux. Les contrées nouvelles que visite leur marche victorieuse les invitent à comparer les sites, les récoltes, et à préférer les champs (|ui les ont vus naître. Gagneux, quand, avec la 17' demi-brigade, il a passé le Rhin, constate que le Wurtemberg est un pays très froid. Et les voici au mois de messidor : le seigle commence à pousser, le froment se montre à peine, — « les fruits sont comme chez nous au mois de mai ! >» Et

Gap,neux son(jc à son petit villayc d'Azay-sur-Glier, dans la riche Touraine : « Je vous prie de me dire si les vi(;nes sont belles, si la moisson s'avance, si les fruits sont beaux... n

Voilà leur rêverie. Elle ne les amollit pas. Il n'est de rêverie qui tienne, lorsqu'on a le divertissement superbe de vaincre. Et il n'est pas de rêverie pour amollir un Julien Martin, canonnier de l'armée des Ardennes, lequel écrit à son parrain : « Voilà deux jours qu'on parle que l'armée va partir pour aller du côté de Valenciennes. Cela nous ferait un {«rand plaisir, car nous ne serions que contents de nous battre, car il n'y a rien de plus beau à voir que la guerre, surtout quand il y a deux cents brutals qui pètent là tous à la fois. » L'annonce dos batailles les excite et les réjouit. « Il se prépare un coup de collier, dit Brault; nous aurons le plaisir d'être de la partie! » Et Michel, à dix lieues de Francfort, à trente lieues de Solingen et d'Elberfeld, suivant son estimation : a Nous aurons le plaisir d'entrer dans plusieurs villes d'Allemagne! " Et Vidal, tambour-major en chef de la 86« demi-brigade, qu'est-ce qui l'attristerait? « Nous combattons toujours avec succès. Gomme tambour-major, je fais porter la terreur chez les ennemis en levant cette canne; ce signal leur devient funeste et fatal. On bat le pas de charge, on croise la baïonnette, on immole à la liberté mille et mille esclaves; les autres, se voyant pressés, fuient à grands pas le champ de bataille. » Pour informer de leurs exploits les père et mère et les amis, chacun a son style. Le sergent Logé, qui se bat dans l'armée de Sambre-et-Meuse, division du général Marceau, et qui a vu les Autrichiens se sauver à toutes jambes, ne va pas par quatre chemins : << Nous les avons foutus tous en déroute ! » Joseph Rousseau a plus d'élégance : « Nous avons eu l'avantage de repousser l'ennemi ! » Defage est plus lyrique : « De tous côtés, la victoire nous tend les bras. Nous avons pris Mons, Ostende et Bruxelles. Notre armée marche

sur Gand. Je vous dirai aussi que nous avons repris Condé et Valenciennes... » Après la bataille de Mons, que nous appelons victoire de Jemmapes, Huret, « républicain, Français et défenseur de la patrie », est comme un peu intimidé de la beauté du récit qu'il va faire : <i Je voudrais avoir un génie assez sublime ou un esprit assez éloquent pour tracer le courage et l'intrépidité de nos soldats... » Et, quand on croit la paix prochaine. Rouget : « C'est alors que vous verrez votre fils couvert de lauriers et qui fera part de son triomphe à toute la famille ! »

« Jugez voir à propos si nous ne nous sommes pas battus comme il faut! » écrit Bénard, soldat au 57* régiment, ci-devant IJeauvoisis. Et il ne doute pas de l'assentiment.

Soldats d'hier, dignes de leurs neveux !

1" mars 1915.

On a défini la Renaissance : " du nouveau qui n'est pas neuf » ; elle ressuscitait un passé magnifique, l'antiquité. La nouveauté qu'annoncent ces deux mots d'une « France nouvelle " n'est pas neuve non plus. Elle est neuve pour nous : un bonheur qui revient après quarante-cin([ années, grand espace dans la destinée des hommes, — et qui revient quand on n'osait plus l'attendre, — un tel bonheur est un miraculeux prélude. Mais aussi, cette nouveauté n'est pas neuve dans la continuité française; cette nouveauté : la France victorieuse. Une tradition très ancienne se renoue. A travers son histoire séculaire, la France est une nation victorieuse. La défaite qui sera bientôt effacée et que nous avons subie il y a presque un demi-siècle fut un accident. On le répare; déjà l'on a posé la seconde arche du pont qui, franchissant les quarante-cinq années mauvaises, nous remet sur la belle et bonne voie, large et bien éclairée par le soleil de France.

En toute sincérité, je m'excuse d'avoir à prononcer, dès aujourd'hui, ce mot de victoire, quand l'œuvre n'est point achevée : la parole, plus facile que l'acte, va plus vite; et ne va-t-elle pas trop vite? Le même fré-

(1) Conférence donnée, à la Société des Conférences, le 17 mars 1915.

missement que vous sentez, je le sens moi aussi. De telles anticipations froissent notre confiance et alarmeraient notre certitude, si nous cédions à la furtive inquiétude de nos cœurs. Depuis le début de cette {juerre et jusqu'à présent, combien m'ont offensé, m'ont déplu les pronostiqueurs intrépides : les uns qui prédisaient le triomphe aisé, les autres qui prédisaient les pires catastrophes; les uns et les autres é^jalement do{}matiques et pareillement dénués d'arguments incontestables. Les uns, dès le commencement d'août, même un peu plus tard, et quand ils auraient dû avoir moins d'assurance que jamais, vous partageaient l'Allemagne à tour de bi-as. Ils donnaient des provinces, distribuaient des territoires : et c'était probablement leur façon d'apprendre la géographie. Ils me rappelaient une caricature d'autrefois, — de Daumier, si je ne me trompe, — où l'on voit des bourgeois, à la terrasse d'un café, jouant aux dominos et construisant l'Europe au gré de leur fantaisie; l'un de ces bonshommes pose le double six et demande : « Avec tout ça, qu'est-ce que nous faisons de l'Autriche?... » Les prophètes de malheur n'étaient et ne sont pas moins désobligeants. C'est à qui découvrira, entre les lignes des communiqués, une cachoterie désespérante. Je me souviendrai toujours avec rancune d'un mécontent qui, dans les premiers jours de septembre et à la veille de la victoire de la Marne, déclarait : « C'est pis qu'en 1870; nous n'aurons seulement pas Reichshoffen! » Et il partit pour Bordeaux.

Pendant que s'accomplit la tâche énorme et auguste, n'est-il pas vrai que nous, qui n'avons pas l'honneur de combattre, nous n'aurions qu'un désir, conforme à la sagesse : le silence? Silence avec autrui, et silence avec nous-mêmes. En attendant, plutôt que de hasarder de l'espoir ou de la crainte, se taire : quel assainissement de la pensée!... Mais on n'impose pas silence au prochain; voire, on n'impose pas silence à soi-même. Et, si nos lèvres se taisent, nos imaginations parlent; de

sorte qu'il vaut encore mieux substituer à tant de secrets bavardantes une opinion nette et réflécbie. Je m'excuse d'avoir à vous parh^r dès aujourd'hui de victoire. Et pourtant, ce n'est que franchise : cliacun de nous se parle de victoire; et il ne faut qu'assembler de bonnes raisons, en faveur de cette confiance, qui est en outre une volonté.

Notre confiance et — ne marchandons pas à nousmêmes la vérité — notre certitude s'appuient sur des raisons que j'énumère comme suit :

!• Les Allemands avaient préparé le mieux du monde, et avec un soin qu'il serait futile de nier, une {juerre : je ne dis pas la (juerre, mais une guerre, dont le caractère était, devait être une rapidité foudroyante. Cette guerre, en tout état de cause, la guerre rapide, ils l'ont manquée. Après cela, nous ne voyons pas qu'ils aient eu la souplesse d'invention ni les ressources d'en combiner une autre. Dès le moment qu'ils se sont mis dans leurs tranchées et recoururent à la guerre de siège, la plus longue espèce de guerre, eux si pressés, je crois qu'ils étaient perdus. Et nous, pendant qu'ils préparaient une guerre, je ne suis pas satisfait de le dire, mais il est certain que nous n'en préparions aucune. Seulement, tout ce que nous aurions dû faire avant la guerre (et comment ne le fîmes-nous pas!) nous l'avons fait depuis la guerre : et comment y sommes-nous parvenus? Ce prodige s'est accompli, grâce à la stratégie tutélaire de Joffre qui tint en respect, des mois durant, l'envahisseur et nous donna les délais indispensables; grâce à notre armée qui, de son courage, bâtit le mur immobile derrière lequel on put travailler; et grâce à la prodigieuse activité vitale de ce pays qui, sous la menace et dans la calamité, avec dix départements envahis, sa jeunesse enrôlée, trouve encore le moyen de multiplier son armement, ses munitions, de se créer une artillerie. Ainsi, à mesure que l'armée allemande périclitait, la nôtre se fortifiait. L'équilibre se rétablissait, puis il se défaisait — en notre faveur.

2" Jusqu'à la bataille de la Marne la France, l'Europe entière, et aussi l'Allemagne, ont eu obstinément l'idée, qui datait de 1870-71, l'idée que l'armée allemande était invincible. Mais, à la bataille de la Marne, cette armée invincible fut vaincue. Son prestige s'effondra; son prestige que nous subissions et qui nous accablait. Donc, cette armée, en dépit de sa réputation, même en dépit de son incontestable force, n'est pas invincible. Et donc, elle sera vaincue par une armée dont on peut bien dire qu'il n'y en eut pas une autre pareille dans riiistoire : une armée qui, dans la savante retraite, conserve son énergie et qui, après des semaines de repli, sur un oi'dre soudainement donné, repart et montre qu'elle n'a rien perdu de sa vivacité; une armée qui n'a de faiblesse ni dans la défensive ni dans l'offensive, et qui passe de l'une à l'autre instantanément; une armée qui a cette incroyable souplesse, une sensibilité docile et ardente ; une armée à qui l'on peut tout demander, en fait de sacrifice, à qui l'on peut demander la patience et la fougue; une armée si intelligente que, depuis plus d'une demi-année, elle a fait toute espèce de guerre, toujours prête; cette armée : la nôtre. Pour vaincre une armée qui n'est pas invincible, celle-là est bonne qui viendrait à bout d'une invincible armée!...

3» La présente guerre a débuté par des hasards et des à-coups. Il était impossible d'en rien prévoir. Conduite par les Allemands, qui d'abord menèrent tout, cette guerre ne fut longtemps qu'impulsion rude et violence : les succès et les échecs s'y mêlaient en désordre. Mais, un beau jour, Joffre l'a prise dans ses mains raisonnables. Il l'a domptée; il s'est rendu maître d'elle et il Fa forcée d'entrer dans une logique d'où il ne l'a plus laissée sortir. Elle se démenait comme une folle et il l'a contrainte. Il lui a imposé la rigueur d'une dialectique impérieuse qui se développe sans accidents ni aventures, selon ses lois, et chemine vers sa conclusion nécessaire. Les prémisses posées, il faut que le syllo-

gisme aille à ses fins. Dans la mesure où il est permis de comparer avec le cours d'un syllogisme les divers mouvements d'une réalité concrète, oui, l'on peut dire que Joffre a éliminé de cette guerre les contingences. A tant de raison, claire, calme, un peu lente peut-être, infiniment prudente et véritablement cartésienne, confrontez la folie allemande. Je dis résolument : folie. Car c'est une évidente absurdité qui a brisé l'efforl de nos ennemis. Leur plan de campagne, élaboré par de savants stratégistes et connu désormais, comportait trois opérations, et dont l'ordre ne pouvait pas être modifié : 1°' l'invasion brusque; 2°' la destruction de la principale armée française; 3°' la prise de Paris. Eh bien, la première opération, l'invasion, ils l'ont réussie; mais, la deuxième opération, destruction de notre principale armée, ils ne l'avaient pas faite, quand ils se lancèrent à la troisième. Une crise de mégalomanie les exaltait; ils oublièrent leur programme : et ils arrivèrent devant Paris, sûrs d'eux-mêmes, puis éperdus. Ils n'eurent qu'à se sauver. Leur folie, c'avait été de vouloir prendre la capitale sans avoir disloqué l'armée qui la défendait; la raison de Joffre, ce fut de préserver l'armée qui défendait la capitale et le pays. Or, folie et raison ne sont pas de même efficacité. Un fou qui survient peut faire un mauvais coup : sa folie ne décuple-t-elle pas sa force? Il est dangereux jusqu'à la minute où on lui tient les poignets. Mais, le fou allemand, Joffre ne l'a-t-il pas maîtrisé?

4° Je vous engage à considérer comme démonstrative cette simple remarque. Tout ce qui vient du front, nouvelles, opinions, sentiments, un mot le résume : confiance. Je ne crois pas que nul de vous ait reçu, d'un chef ou d'un soldat, une lettre où l'on aperçoive un petit découragement, le moindre fléchissement de l'énergie. Cela maintenant; et cela même, durant les jours de la cruelle incertitude. Les quelques civils qui eurent la permission d'aller là-bas et de visiter nos troupes sont revenus tout autres qu'ils n'étaient partis,

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gaillards et animés d'une foi désormais inébranlal)le. Ils ne doutent plus, s'ils ont douté. Oui, la certitude est là-bas. S'il y a encore du pessimisme chez nous, c'est à Paris ou dans la province la mieux préservée de tout péril; c'est à l*aris plutôt, et non pas au grand jour, mais dans des coins et recoins en général très bien calfeutrés, dans des clubs notamment où font le bridge et le poker les hommes de loisir. Sans cherclier beaucoup, on découvrirait, dans la sécurité de ces lieux élégants, des officines de tremblant chagrin. Ces messieurs ne sont pas tous de mauvais citoyens. On connaît, parmi eux, des patriotes incontestables, mais pusillanimes : et, sans doute, ils ne savent pas qu'avec innocence (pour la plupart) ils colportent les bruits malfaisants que nos ennemis inventent et promulguent; ils ne savent pas qu'ils sont les colporteurs de l'imposture boche. Ils font une funeste besogne. Et, avec Ronsard, disons-leur :

Pères, il ne faudrait, à qui la force tremble, Par un mauvais conseil les jeunes retarder!

Somme toute, j'aime autant que, s'il y a du pessimisme, il se cache dans des compagnies de non-combattants; et que l'optimisme soit au front. Gela vaut mieux! Entre les deux avis qu'on nous offre, lequel choisirons-nous? Il me semble que les Poilus ont des renseignements qui manquent aux cliibmen.

Voilà pourquoi j'ai l'entrain d'annoncer, comme la première des « nouveautés " françaises que nous avons le droit d'escompter, une France victorieuse. Quel changement! Depuis l'autre guerre, n'est-il pas vrai que la vie française avait pris une triste couleur? Je l'avoue : on s'amusait. Je l'affirme : on s'amusait trop. Est-ce que je me trompe si, dans l'excès de la frivolité, de la dépense et de lagitation , dans l'espèce de luxueuse étourderie où l'on vécut ces dernières années, je devine l'essai d'un vain divertissement? Ne cherchions-nous pas à nous donner le change? Certes, il y

€Ut aussi, à l'origine de ce phénomène, la spontanéité de la race, contente de ressusciter, contente d'avoir surmonté une épouvantable crise et de triompher par la richesse, Tindustrie, le goût, les arts : une autre race serait morte; la nôtre, à survivre, se réjouissait. Tout de même, nous survivions : ce n'est pas exactement vivre!... Il nous avait fallu renoncer à d'anciennes prééminences; et en découvrir d'autres. A. la force française incontestée jadis, nous substituâmes une sorte de suprématie intellectuelle, une royauté de l'esprit. Cependant, nous sentions, auprès de nous, la menace; et nous la savions terrible. Rappelez-vous vos pensées d'alors. A l'éventualité d'une guerre, ne frémissiezvous pas? et croyiez-vous votre pays en état de résister sûrement?... Non, vous ne le croyiez pas. Et combien de mes contemporains n'ai-je pas vus, parmi ceux (jui montraient le plus d'allégresse quotidienne, frissonner à l'éventualité d'une guerre, et puis écarter vite cette idée, et recommencer leur allégresse! Telle fut l'iniprudence. Et je ne dis pas que, dans cette imprudence, il n'y ait eu ni grâce ni fierté. La France, à la veille de la présente guerre, a bien de l'analogie avec cette aristocratie charmante qui, à la veille de la Révolution meurtrière, multiplia les gentillesses et fut exquise plus que jamais jusqu'au moment de mourir. Enfin, nous avions établi et notre joie et notre orgueil sur des fictions fragiles; et, en réalité, comme il n'est pas d'équivalence à l'authentique vérité, nous étions une collectivité humiliée. Nous tâchions de l'oublier; nous ne négligions aucun des faux-semblants qui nous pouvaient masquer notre déchéance. Mais, à chaque instant, le voile s'écartait. Une exigence de Guillaume II, une exigence à laquelle cédait notre diplomatie; une insolence que notre diplomatie ne relevait pas ; et, de Guillaume II encore, un air d'impérieuse amabilité qui nous offensait, que nous tolérions : autant d'accrocs et de déchirures à ce voile qui nous dissimulait notre désastre. Se sentir faible, ou bien se figurer qu'on

l'est : tourment perpétuel, et que nous avons enduré!

C'est fini. La France nouvelle aura conscience de sa force, non pour en abuser, mais pour n'être plus timide. Et alors, tout est changé. Le ciel se dégage; il se purifie et s'allège. L'atmosphère que nous respirons a une fraîcheur délicieuse. Nous étions malades; et nous recouvrons la santé. Dans nos âmes, dans nos esprits et dans nos cœurs, il se fait de l'ordre. Nous n'avons plus recours à des artifices d'ingéniosité pour composer notre idéologie : elle nait de notre sérénité heureuse. Nos idées ne sont plus les mêmes, ni nos sentiments, ni nos désirs; notre gaieté n'est plus la même. Tout se simplifie : un épanouissement naturel remplace le paradoxal arrangement des dialectiques. La France refleurit.

Une race — la nôtre — n'a pas traversé les siècles dans la gloire, sans s'accoutumera son aubaine. Puis il fallut tout à coup renoncer à un tel privilège, se plier à un sort différent et prendre une autre habitude : l'habitude d'avoir été vaincue. C'est miracle qu'à un si poignant effort elle n'ait pas flanché. Mais enfin l'effort était visible : et cet effort, en un mot, déformait la France, lui imposait une attitude singulière. On put voir que la défaite n'était pas l'état normal de la France. On le verra prochainement, que l'état normal de la France, c'est la victoire, c'est la paix victorieuse.

S'il y avait, dans mes paroles, la moindre fanfaronnade, j'en serais désolé. Au surplus, pardonnez-moi si je cède à une espérance qui ne me laisse point calme, non plus que vous. L'ennui, c'est d'avoir à dire tout haut ce qu'on se dit tout bas avec moins de scrupule, et d'avoir à déterminer par le trop clair aveu des phrases ce qui vous chante au fond de la pensée. Mais il n'y aura nulle fanfaronnade dans la joie de la France victorieuse. Nous n'avons pas à le craindre. Hélas! non : la gaie victoire nous aura coûté trop cher. Nos émules, à travers l'histoire, nous ont maintes fois représentés comme un peuple assez vaniteux et qui

porte sans modestie le succès. Peut-être se demandentils déjà si nous n'allons pas être insupportables, bientôt : non! Est-ce que nous allons nous enticher de

triomphe? i\on Pendant les premiers jours de la

guerre, quand nos armées entrèrent en Alsace, entrèrent à Mulhouse, il arriva que cette guerre eut l'air assez facile, eut l'air, mon Dieu, d'une promenade militaire prestement menée. Tambour battant, nous reprenions nos provinces, l'ennemi ne supportait pas notre rencontre; les villages et les villes accueillaient avec empressement notre arrivée. Quelques jours plus tard, on lut dans un journal : « ce sera dur! » Et ces trois mots nous étonnèrent, tant nous étions crédules à des chimères décevantes. Ce fut et c'est encore très dur! Les semaines que nous accordions à la guerre premièrement, sont devenues des mois et puis des saisons, riiiver; et voici le printemps : ce n'est pas fini. A la course rapide se substitua le labeur opiniâtre, la lutte longue pour le gain d'une tranchée. Eh! bien, si la guerre avait été ce que d'abord nous augurions, cette promenade militaire, j'accorde que nous. Français, tels qu'on nous connaît, nous étions capables de n'éviter point toute gloriole. Ce ne fut point et ce n'est pas cela!... Dirai-je que je ne le regrette pas? je mentirais un peu. Cette gloriole, je ne l'aurais pas méprisée : je ne la mépriserais pas; je l'aimerais, j'avais envie de gloriole. Nous en étions privés depuis longtemps!...

Mais, après la victoire de la Marne, quand Joffre le taciturne et le sage eut pris son parti de ne plus cacher sa victoire sous les formules de sa modestie, on lui demanda s'il approuvait qu'à Paris on illuminât; et il répondit : « ?son! nous avons eu trop de morts!... » Admirable réponse, et telle que les Romains, dans Plutarque même, n'ont pas si beau, n'ont pas si noble et si touchant!... Paris n'a point illuminé, pour la victoire de la Marne, parce qu'il y avait eu trop de morts. Et, parce qu'il y aura eu trop de morts, après la guerre, nos âmes elles non plus n'illumineront pas : elles renon-

ceront à la {jloriole ; et elles se contenteront de la gloire. La gloire plus grave; et la gloire plus belle!... Oui, plus belle : seulement, pour la préférer, nous avons à dompter l'immense douleur des innombrables deuils qui nous affligent, l'immense rancune des innombrables infamies que les barbares ont perpétrées, l'immense dégoût que nous laisse la profanation de notre sol par les bordes pillardes, incendiaires et lubriques; et il nous faut accepter que, dans toute la France, des milliers ou des millions de femmes soient inconsolables et pleurent, chacune, un mort ou bien des morts. Songez à l'immensité de la douleur; et à sa minutie. Voilà le prix auquel nous préférons la gloire : la préférez-vous?... La destinée — ou la Providence — nous épargne : elle ne nous consulte pas sur des problèmes dont nous serions accablés. Elle nous impose la solution ; et il nous reste de savoir ce qui résulte, avec ou sans notre agrément, du fait. Eh bien, la France victorieuse — et laborieusement victorieuse — est invitée à cette joie magnifique, mais grave, que comporte la gloire durement acquise, payée du sang de toute une jeunesse, payée des larmes de toute une vieillesse.

La France nouvelle aura reçu, avec le cadeau de la victoire, le bienfait de l'épreuve. Le bienfait de l'épreuve : et le contraste de ces mots, leur paradoxe, je dirai, blessant, n'est-ce pas le principe même de la vie morale? Aux cérémonies funèbres, la liturgie chrétienne chante, auprès du cadavre, le Dieu « dont c'est le propre d'avoir pitié toujours et d'épargner » : sublime affirmation de l'antinomie essentielle ! Mais, pour que l'épreuve nous soit tolérable, il nous est nécessaire de la croire utile. J'ai eu sous les yeux, au début de la guerre, une lettre qu'un paysan très simple adressait à ses deux fils, lesquels partaient; il leur disait : «Tâchez de garder votre vie ; mais aussi ne la ménagez pas ! » L'utilité qui permettait une si parfaite abnégation^ c'était le salut de la patrie. Or, à présent que la douleur a dépassé en étendue, en intensité, en variété cruelle^

toutes les prévisions, il faut que nous sentions utile, fertile en conséquences — et en conséquences qui soient des fins réalisées — la quantité de cette douleur, et sa qualité; il faut que nous sacliions que. dans aucun villaj^fe éloi(jné, dans le secret de nulle chaumière, il n'est pas une seule maman qui pleure en vain. Et est-ce là du mysticisme? Les positivistes les plus acharnés à confiner leur rêve dans leur doctrine auraient tort de s'écrier là-dessus. La science la plus positive admet et pose même en axiome que « rien ne se perd » , que toute énerpjiese transforme et jamais ne s'anéantit. Cette loi, si c'en est une, gouverne le monde moral autant que le monde physique; et eux, qui habituellement refusent de séparer l'âme de la matière, consentiraient-ils que certains phénomènes, dits de l'âme, pussent échapper à la dynamique universelle? Ainsi, la douleur est féconde.

Nous ne l'aurions pas choisie : certes, qui aurait eu l'effrayant couraj^e de la réclamer?... Seulement, nous l'avons : elle nous a été donnée. Il nous reste de la placer dans l'économie des événements. Prêter une pensée au monde, n'est-ce pas toute la dignité de l'intelligence humaine? lui prêter une pensée, ou bien reconnaître la pensée qui le dirige : et, de cette façon, le monde n'est plus un scandale. Eh ! bien, la douleur ne sera point perdue, si, combinée avec la victoire, elle refait la France. Apparemment, la victoire toute seule n'y eût point suffi : mais la victoire douloureuse y suffira.

Si je parle des bienfaits de l'épreuve, une épreuve est une expérience ; et, les plus concluantes épreuves, nous les faisons sur nous-mêmes, ou bien elles se font sur nous et notre souffrance nous avertit.

La guerre présente aura été, pour notre pays, l'occasion d'une expérience telle que nul pays n'en avait encore fait de plus ample et méticuleuse, de plus abondamment concluante. Sans doute ne sera-t-elle pas moins fructueuse par là que par ses bénéfices de

revanche, de conquête ou de reprise. Quels seront les enseignements de la {guerre qui, sur la France nouvelle, auront une influence marquée? Plusieurs apparaissent déjà.

Dès la mobilisation, nous avons assisté à un splendide sursaut national. Instantanément, les partis oubliaient leur querelle. Les antimilitaristes les plus éloquents devinrent d'excellents soldats. Le citoyen le plus contaminé de sophismes abandonna ses projets répugnants et n'eut qu'un sincère regret : ce fut de n'aller pas lui-même planter le drapeau sur les citadelles ennemies. Plus de politique; au lieu de politicaillerie, cette volonté unanime : sauver la France. Et nous vîmes se constituer « l'union sacrée », l'admirable union d'un peuple qui se dresse comme un régiment. Avec quelle déférence émue ne constatons-nous pas que, chez nous, une affiche collée au mur, l'appel de la patrie en danger, supprime la diversité des opinions et enrôle tous les cœurs dans une seule volonté !

L'union sacrée durera-t-elle? A cette question, je voudrais bien répondre ; oui. J'aime encore mieux dire la vérité. Je ne crois pas que l'union sacrée dure, en sa perfection, beaucoup plus longtemps que le péril qui l'a réalisée. Je le regrette, en quelque manière. Déjà nous apercevons, dans certains journaux de droite et de gauche, le petit commencement d'une bisbille. Et l'un dit à l'autre : « C'est vous qui avez commencé... I) L'autre : « C est vous... » Ils se souviennent de l'union sacrée; ils se taisent : mais ils font, en silence, des provisions de polémique et, pour entrer en guerre, n'attendent que la paix. Déjà le vieil anticléricalisme des jours tranquilles montre le bout de loreille : je la lui pincerais volontiers. Et déjà maints orateurs parlementaires sont las de leur repos. Qu'ils se taisent pourtant! La France écoute leur silence comme jamais elle n'a écouté leur parole. C'est ce qui les fâche, précisément : qu'ils se taisent, tout de même! J'avais espéré qu'on les laisserait à Bordeaux, et non seule-

ment pour les mois de la guerre, mais à jamais. Que Paris serait charmant! Et nous n'irions pas à Bordeaux, voilà tout. Bordeaux serait une ville dévouée à l'inconvénient parlementaire; une ville, somme toute, illustre et sacrifiée. Les dieux ou, du moins, les pouvoirs publics, en ont décidé autrement. Or, à Bordeaux ou à Paris, tanttjue nous aurons un Parlement, il parlera; et ses discours seront dépourvus d'aménité. D'ailleurs, n'en soyons pas surpris et, à bien considérer les choses, notons que le Parlement n'est pas uniquement la cause de notre désaccord : il en est le si{;ne. Si nous étions d'accord, tous les Français, nous n'aurions pas besoin de nourrir et de combler de nos faveurs onéreuses un bon millier de personnages que nous chargeons de défendre nos opinions particulières. Et leur contrariété est l'image de notre mésintelligence. Faut-il compter qu'après la guerre, l'entente rétablie, nous renoncerons au luxe d'entretenir les honorables représentants de nos discordes? Je préfère ne l'espérer point et me ménager une aubaine plutôt qu'une déception. Ne nous forgeons pas une félicité illusoire. Les querelles datent de loin; la plupart d'entre elles, la guerre les aura interrompues et non terminées. En toute franchise, je m'attends à un surplus de querelles, parce que la guerre ne se liquidera pas sans qu'on découvre des responsabilités d'hommes et de groupes ou de partis; et, pour tout dire, c'est mon désir que cela soit débattu, soit réglé. Mais ne devançons pas la fin de l'union sacrée.

Alors, les querelles continueront? Oui!... Alors, il n'v aura donc rien de changé? Si fait!... Et la nouveauté la voici : nous posséderons des certitudes et nous les pourrons opposer à l'erreur. Ces fortes certitudes seront le bienfait de l'épreuve ou de l'expérience. La guerre nous aura donné la pierre de touche : et une extraordinaire profusion d'idées fausses n'auront pas résisté à l'essai. Une expérience telle que celle-ci aboutit à une évidence claire et manifeste; elle n'offre

pas ses conclusions : elle les inflige. Une évidence, disais-je ; et il vaudrait mieux dire : des évidences. N'imaginons pas que tous les problèmes soient désormais résolus; et la querelle continuera. Mais beaucoup de problèmes seront bel et bien résolus et nous aurons en main des faits indéniables, qui ne permettront pas que la querelle s'éternise.

Il me semble qu'avant la guerre nous vivions dans un incroyable désordre d'idées. Pendant le dernier demi-siècle, la France accueillit avec une complaisance curieuse toutes les idées qui lui venaient de partout : les plus lointaines ou exotiques la tentaient et les plus audacieuses la séduisaient. Elle en inventa, quant à elle, plus que tout l'univers ensemble. Il n'est pas une extravagance qui n'ait eu chez nous ses apôtres : quels apôtres, souvent!... Et, comme la Finance n'avait plus, en Europe, l'hégémonie de la puissance réelle, ses enfants — non les pires, mais les plus imprudents — lui assignèrent un rôle bizarre, que sur nos monnaies et nos timbres-poste figure le populaire emblème de la Semeuse. Ils lui avaient mis le bonnet phrygien. Et ses cheveux flottaient au vent; prenez garde : elle sème dans le vent! Ils lui prêtaient le geste auguste du semeur; prenez garde : le geste du semeur qui a soin de sa graine est menu, court, attentif; elle gaspille sa g'raine. Ils lui confiaient un lourd sac de semence : le sac plein de toutes les idées, pêle-mêle, bonnes et mauvaises; et, mêlées aux mauvaises, les meilleures idées ne valent rien. Cet emblème de la Semeuse décoiffée, je ne l'aime pas ; et je souhaite pour la France une autre allégorie, plus calme, plus reposée. Je veux bien qu'elle sème; je voudrais aussi qu'elle prit le temps de récolter. Avant de semer, je voudrais qu'elle eût examiné la semence, écarté le mauvais grain, pour que la moisson fût belle, et saine la récolte. Je la voudrais moins folle et non moins généreuse; je la voudrais plus réfléchie.

Dans le semoir de la France, ils avaient fourré toutes

les idées et, parmi les plus attrayantes, les plus déraisonnables. Il me semble qu'avant la fjuerre nous manquions de preuves souvent, pour démentir une idée fausse. Nous avions l'air d'appeler idées fausses très exactement celles qui n'étaient pas les nôtres. Et ainsi du pacifisme, l'une des idées autour desquelles on accumula le plus de menson^je, quelquefois involontaire. Les idées fausses les plus dangereuses contiennent un peu de vérité. Or, l'amour de la paix est un digne amour; ne préférez-vous point aux horreurs de la guerre les féconds travaux de la paix? Parbleu! et le farceur qui vous interroge de cette façon vous la baille belle! Même, il ajoute à ses tentations les plus émouvantes remarques. Il vous demande si vous approuvez que tant d'argent soit accordé à l'œuvre de guerre, tandis qu'avec cet argent-là vous procéderiez à l'extinction du paupérisme : et quel est le cœur que ne touche et tourmente la misère du prochain? Concluez : les dépenses que réclame le dévorant budget de la guerre, vous les lui refusez ; vous les consacrez aux réformes sociales, sources de bonheur, fontaines de prospérité. Les pacifistes ont de quoi séduire une clientèle honorable. Mais, le budget de la guei're, peu sympathique à nos imaginations généreuses, c'est le budget de la défense nationale : et, aujourd'hui, les plus tendres pacifistes ont-ils la conscience rassurée, s'ils avouent à eux-mêmes que plusieurs de leurs générosités ont rogné sur le budget de la défense nationale? Ces pacifistes ne sont pas tous de mauvais patriotes; cependant ils ont nui à la France. Ne pensaient-ils point à elle? Sans doute n'y pensaient-ils point tous les jours; et la principale de leur déconvenue, la voici : les pacifistes ne croyaient pas à la guerre. C'est qu'ils ne voulaient pas y croire; et ils prenaient leurs désirs pour des réalités. Et qu'est-il arrivé? le mol désir des pacifistes est devenu l'opinion générale. Nous avons là-dessus un témoignage irréfutable et tragique : notre Livre jaune, lecture à méditer. Notre Livre jaune démontre le men-

son^je d'une Allemagne qui feint d'avoir été attaquée : l'agression ne vient pas de nous, mais uniquement d'elle. Est-ce là tout ce que le livre démontre? C'est tout ce qu'il entend démontrer. Mais il révèle aussi notre imprudence. Je crois qu'on ne peut lire sans un frémissement les vingt et une premières pages de ce petit in-octavo. Ces vingt et une premières pages contiennent les dépêches de notre ambassadeur à Berlin, M. Jules Cambon; de notre ministre en Bavière, M. Allizé ; les rapports du lieutenant-colonel Serret, notre attaché militaire à Berlin, et M. de Faramond, notre attaché naval. Tous ces documents sont de 1913 et, les plus anciens, déjà significatifs, du 15 mars. Tous ces documents annoncent la possibilité, la probabilité même d'une agression germanique : le 17 mars 1913, M. Jules Cambon termine sa lettre par les mots de « situation grave " . Tous ces documents sont, dans le Livre jaune, rangés sous la ruhric^ue'Avet-tissements : avertissements qui n'ont averti personne! Et tous ces documents pourraient être signés Cassandre, — ou bien Stoffel. Je n'adresse évidemment aucun reproche à personne, pour le moment. Je constate qu'en dépit de tous les avertissements, chez nous et jusqu'en haut lieu, l'on ne croyait pas à la guerre. Du moins, tout s'est passé comme si l'on n'y croyait pas. Et, à la vérité, l'on ne parvenait pas à y croire. Comment cela? Pourquoi?... Nous sommes ici amenés au point central de l'erreur, — et d'une erreur dont les méfaits sont tangibles, dont les méfaits sont (je voudrais l'indiquer) plus nombreux et plus étendus que je ne l'ai dit encore; d'une erreur que la France, avant la guerre, a commise presque universellement; d'une erreur que la France nouvelle aura le devoir et la facilité de ne pas commettre. Si l'on ne crut pas à la guerre, quand la guerre était imminente, c'est qu'on cédait à une illusion partout répandue : à savoir que la guerre est une chose du passé. Nous avions un entrain des plus singuliers à reconduire dans le passé ce qui avait cessé de nous plaire :

et chacun reléjfuait dans lo passé ses bêtes noires particulières. iSous étions les dupes de la doctrine qui a peut-être fait le plus de mal dans l'idéolog^ie contemporaine : l'idée de l'évolution, selon laquelle certaines formes politi(iues, certaines croyances et des coutumes sont mortes à un moment donné, sont ensevelies sous la poudre des àyes comme certains fossiles sous les couches des terrains tertiaire ou quaternaire. En vertu des lois évolutives et, pour ainsi parler, à leur invitation flatteuse, on allait de l'avant. Continuer la courbe de ce progrès, la suivre et bientôt la prolonger, la mener loin, quelle tentation! La mener loin, la mener jusqu'à un avenir qu'on aménage très joliment, qu'on fabrique de toutes pièces et qu'on pare de ses prédilections; jusqu'à un avenir qui est ravissant et illusoire, qui a toutes les qualités qu'on souhaite et un seul inconvénient : de n'être qu'une chimère. S'installer dans cet avenir ou, en d'autres termes, s'installer dans ce néant. Juger de là tout le reste; considérer le passé comme de la mort accomplie et le présent comme de la mort qui se fait. Et, à cet avenir qu'on forge, prêter une sorte d'immortalité intangjible; révérer en lui l'absolu, qui ne tolère ni doute ni rébellion. Voilà, si je ne me trompe, ce que fut notre manie : nous habitions hors de chez nous, hors de notre époque et de ses contingences, qui ne sont que des contingences, mais réelles; et nous hal)itions dans l'utopie, qui est un lieu plus mensonger que les nuages. Les pacifistes, on ne savait pas où ils prenaient leur assurance. Depuis quarante-quatre ans que la France et l'Allemagne n'étaient plus en guerre, il y avait d'autres guerres, et à peu près continues; il y avait des armements, qui attestaient au moins des projets rudes; et il y avait enfin des avertissements. Les pacifistes ne voyaient rien, n'entendaient rien, parce qu'ils ne demeuraient point ici-bas, mais ailleurs, dans l'avenir. Comme ils comptaient que l'avenir abolirait la guerre, ils niaient la guerre. Un de leurs maîtres avait chargé la France

de " déclai'er la paix au monde » . Et c'est ainsi que la guerre fut déclarée à la France, prise au dépourvu.

Je ne dis pas qu'il faille négliger l'avenir; et je n'ai point envie de causer avec les hommes de progrès : ils n'ont pas la niaiserie agréable. D'ailleurs, cette jeunesse qui, acceptant les conditions de la vie actuelle, défendant notre sol sur les mêmes emplacements où les Gaulois repoussèrent la Germanie, use de la même vigueur et prodigue le môme héroïsme, cette jeunesse néglige-t-elle l'avenir? Elle travaille moins pour elle que pour l'avenir, car elle accepte de mourir et prépare l'indépendance de ceux qui vivront. Puis, je consens qu on espère en des jours meilleurs : il n'est pas évident que la barbarie, conservée, alimentée, choyée en Allemagne, y garde toujours son abri. Mais qu on ne vive point aujourd'hui comme si l'humanité avait déjà franchi toutes ses étapes; et qu'on ne feigne pas de croire que les étapes sont franchies, les étapes qu'elle ne franchira peut-être jamais, car nous n'avons aucune raison d'affirmer que son chemin sera celui que lui assignent les rêveurs! A présent, les rêveurs ont reçu le démenti du fait. Et quel démenti, de quelle violence!... Pour la France nouvelle, je ne souhaite rien tant que ceci : qu'elle veuille tenir compte du fait et préférer le fait aux hâbleries des prophètes. Si, après cette guerre, et parce que l'abomination de cette guerre nous révolte, et parce que cette guerre doit aboutir à la destruction de la Germanie, foyer de guerre incessante, et parce que nous aurons bien gagné les délices de la paix, si la France, après cela, retournant à sa manie de présages, refusait de concevoir la possibilité d une autre guerre et se confiait à l'idée, qu'on murmure déjà, l'idée que cette guerre est la dernière, elle irait, couronnée de ses plus belles fleurs, à sa perte. Ah ! que sa couronne ne lui tombe pas du front sur les yeux et ne l'aveugle pas!...

Avertie par le fait, la France nouvelle ne s'abandonnera ^oint aux billevesées, charmantes quelquefois,

puériles toujours, des faiseurs de faux avenir. Informée cruellement, et maynifujuement pourvue de réalité, elle saura que la destinée des hommes et des nations n'est pas douce, mais âpre, et que la lutte est la condition de leur dure'e. Elle multipliera ses forces de résistance, armements et vertus. Ou elle soit pacifique, certes, oui : mais pacifiste, non pas.

Le pacifisme n'est qu'un échantillon de ces doctrines qu'inventent les faiseurs de faux avenir ou fuyards de leur temps. Une autre est le socialisme : une autre est l'athéisme. Il y en a d'autres encore : elles dépendent plus ou moins de ces trois-là ; et ces trois-là font un ensemble cohérent. Ces trois-là ont l'analogie d'avoir été les plus florissantes avant la ffuerre et d'avoir reçu de la guerre le démenti le plus net.

Je ne sais pas du tout quel sort est réservé au socialisme. D'ailleurs, je distingue du socialisme la bonne volonté d'une amélioration sociale et je ne préfère pas l'égoïsme de quelques repus à la voracité de quelques réclamants. Après la guerre, quand toutes les classes de la société française auront bien travaillé côte à côte et mêlé le sang du sacrifice, il me semble qu'une fraternité meilleure unira les compatriotes, que plusieurs malentendus cesseront, que diverses cupidités s'atténueront et que l'ample charité continuera son œuvre adorable. Mais alors, il faudra que les riches se souviennent d'avoir eu leur richesse défendue aussi par des pauvres. La méconnaissance d'un tel devoir amènerait des catastrophes; et la méconnaissance d'un tel devoir serait d'une laideur qui mériterait son châtiment. Mais, quant au socialisme, — en tant que doctrine, — la guerre lui a porté un coup direct, s'il est vrai (et ce n'est pas contestable) que, pour agir en bons Français (comme ils l'ont fait), les socialistes ont eu à contredire catégoriquement tous leurs principes : internationalisme et négation formelle des patries, antimilitarisme théorique et pratique, substitution de la lutte des classes aux guerres nationales, etc. Tout cela fut

balayé en un instant. Et, si je note que les socialistes ont renié leurs principes, ce n'est pas un reproche, certes, ou une ironie. Nous ne manquons pas de politiciens qui abandonnent leurs opinions avec une aisance infinie et qui profitent de leur reniement. Cette fois, ce fut tout autre chose : une admirable et soudaine abnégation. Subitement, nos socialistes ont eu la certitude, la vision claire et persuasive d'un fait : c'est qu'il n'est pas indifférent de vivre sous le réjjfime prussien ou dans la liberté française; plus simplement encore et plus vraiment, c'est qu'il n'est pas indifférent de vivre ailleurs ou bien chez soi; en toute simplicité et vérité, c'est qu'il n'est pas tolérable de savoir le sol natal profané par l'envahisseur. Bref, nos socialistes s'aperçurent qu'ils étaient patriotes, comme tout le monde. Il ne leur fallut pas longtemps pour revenir de la cité future, où ils croyaient avoir leur logement et où ils n'avaientque le campement de leurs songes fumeux, à la cité réelle, cité de riches et de pauvres, cité qu'on protège de sa poitrine et de ses bras. La veille, détestant le capitalisme provisoire, ils se croyaient sincèrement citoyens de l'univers à venir; et ils ont su que non. Qui les a informés de l'erreur où ils se perdaient? Un fait : la guerre.

Nous avons des anticléricaux célèbres qu'on troublerait dans leur sincérité, dans leur foi, en leur disant que le christianisme n'est pas une chose morte, ensevelie à jamais et que, plus généralement, toute religion n'est pas une forme périmée de l'ignorance abolie. Ils ne prétendent plus détruire que le cléricalisme, non la religion, car ils la regardent comme détruite; et, s ils observent que des attardés fréquentent encore les églises, ils dédaignent des simagrées anodines, restes d'un autre âge. En tout cas, ils savent — et là-dessus ils ne plaisantent pas — que l'avenir sera pur de religions, indemne de dieux et athée comme on ne l'est pas. Car on ne l'est pas! De même que je ne vois pas du tout, dans le monde que nous avons sous les yeux.

le commencement de la paix universelle, ni le commencement du socialisme, je n'y vois pas le commencement de l'athéisme. Il v avait, dans le semoir de la France échevelée, de la graine de pacifisme : elle n'a point récolté la paix ; de la graine de socialisme : et il a poussé du patriotisme; de la graine d'athéisme... Et, soudain, voici touteune moisson de piété. Quoi qu'il en soit de nos opinions particulières, on ne peut contester que la guerre ait animé, ait exalté une recrudescence du sentiment religieux et de la pratique religieuse, recrudescence qui déjà se manifestait depuis quelques années, que la persécution politique favorisa et que la guerre amplifia. Que voulez-vous, athées illustres ou notoires? il y eut de ces jours de mortelle angoisse où les pauvres gens avaient besoin d'une consolation rassurante et d'un appui moral que vous ne leur offriez pas : car vous ne savez pas de quelle nullité est votre philosophie, à certains jours; en somme, vous n'étiez pas là ! En outre, les formidables conjonctures où chacun pâtit, mais où chacun est peu de chose, nous mettent en état de soumission logique à l'égard de forces t|ui dominent nos volontés et qu il n'est pas plus scientifique d'appeler fatalité que d'appeler providence. « Tout se passe comme si... » voilà une formule que la prudence des savants apprécie. Alors, qu'est-ce que la prudence des savants reprocherait à de pauvres gens qui, ayant vu la horde allemande, proche de Paris, tourner bride, diraient que tout s'est passé comme si la sainte qui veille sur Paris, et qui en détournait jadis Attila, continuait sa vigilance"?...

Résumons-nous. La guerre a multiplié les faits qui démentent leurs pronostics aux faiseurs de faux avenir. Le pacifisme qu^ils annonçaient, le socialisme et l'athéisme, si la guerre ne les a pas tués, la guerre les a blessés. Et elle a blessé pareillement la plupart des présomptions idéologiques autour desquelles se démenait l'éloquence parlementaire, malencontreux symbole de nos folies principales. Dans un récent volume, con-

sacré au Parlement, à ses pompes et à ses œuvres, — pompes magnifiques et œuvres de néant, — un sénateur, M. Couyba, écrit : a L'histoire du parlement sous la troisième république, c'est l'histoire de la troisième république elle-même. » Eh! bien, non, par bonheur! Ou, si nous avons pu le croire, nous sommes détrompés. La grande erreur, la voilà : qui la commettra désormais? En d'autres termes, si l'histoire du parlement et l'histoire de la république se confondent, l'histoire de la France s'est dégagée de cette double histoire. Pendant que le régime bavardait, la France travaillait.

Ceci m'étonne, chez les faiseurs d'avenir. Philosophes positivistes par ailleurs, négateurs de la finalité, qui est toujours de qualité religieuse, ils n'accordent leur assentiment qu'aux séries de la causalité efficiente. Or, les causes sont dans le passé. Mais ils dénigrent le passé; et ils vagabondent dans l'avenir que seule une finalité perçue leur découvrirait. Quel désordre de leurs cervelles!

Le présent n'est que l'épanouissement du passé. La guerre a montré la valeur indubitable de l'énergie française, lentement élaborée par les âges; elle a montré aussi le péril de l'improvisation. Il doit résulter de là, pour le passé, une aménité qu'on n'avait plus; et, à l'égard du présent, — du passé qui fleurit, — un véritable amour. Les grandes époques de l'histoire se sont, chacune, aimées, ont eu confiance en elles et ont respecté leurs croyances, leurs goûts, ont cultivé leur génie. Mais, hier, si nous avions une tendance absurde à émigrer vers l'avenir, à y bâtir nos châteaux d'illusion, c'est que nous n'étions pas contents ni fiers du présent. Nous nous sauvions, ailleurs, n'importe où, jusqu'à des mirages. Nous allons être contents de notre époque ! Nous allons vivre dans des réalités heureuses ! . . .

Les plus concrètes de ces réalités, je les néglige. Elles sont de qualité, si je ne me trompe, économique; les

hommes compétents disent que les déyâts de la {juerre seront bientôt réparés et au{furent une période de prospérité admirable. Dans cette prospérité, l'âme française achèrera de se refaire, en éliminant ses erreurs les plus « défaisantes », erreurs qui, presque toutes, étaient la conséquence de notre défaite ancienne et erreurs que sup[)rime ainsi le fait même de la victoire.

Pour s'éployer selon sa nature et selon ses destinées authentiques, l'âme française aura cette facilité : l'indépendance. Après l'autre guerre, nous avons réussi à libérer le territoire, et non pas même tout entier : nous n'avons pas libéré si nettement ce territoire, prescjuc aussi envahi que l'autre, l'âme française. Nous savons tous, et nous ne savons que trop, ce qu'il traînait de germanisme, ces temps derniers encore, dans nos méthodes scientifiques et pédagogiques. La kuUur, pédantesque et logomachique, a certainement nui à notre claire et fine culture : elle risquait de l'accabler. Cette intruse faisait chez nous une besogne « d'avantguerre », une besogne qui ressemblait à celle de leurs espions, traîtres camouflés de mille grâces. Elle était camouflée comme eux, d'un prestige menteur. Elle sera chassée comme eux; nous viendrons à bout de ses maléfices.

Germanisme et barbarie vont ensemble et sont deux iioms d'un même objet. Durant toute son histoire, l'Allemagne a eu des alternances de barbarie et de civilisation, civilisée quand elle acceptait les disciplines françaises, barbare quand elle avait secoué nos disciplines. Un Allemand cité par Fustel de Coulanges a fait cet aveu, que « la race allemande n'a jamais, par ses propres forces et sans une impulsion extérieure, fait un pas vers la civilisation ». Le traite de Francfort eut pour effet de mettre au premier rang de l'Europe une race de proie et de barbarie. Ce paradoxal retournement de ce qui doit être faillit détraquer l'Europe, et la France d'abord. Stupéfaite d'avoir été vaincue, la France, qui est l'école du genre humain, se mit (pour

3iO LES IDEES ET LES HOMMES

de certaines choses) à l'école des Barbares. Mais, tout ça, je le répète, c'est fini. Un bienfaisant nettoya^je effacera jusqu'au souvenir de cette contamination passaffère.

Dans la vie quotidienne, dans les arts et dans la littérature, j'attends les plus beaux changements. A l'imitation de l'Allemagne, par espritd'émulation, peutêtre aussi parce que, nous croyant faibles, nous recherchions les apparences de la force, nous avons fait, ces dernières années, du u colossal ». Il y en a dans l'architecture la plus récente et, par malheur, la plus solide; il y en avait dans notre façon d'être et de paraître, dans les abus de nos splendeurs mondaines, dans l'excès de nos luxes, dans lénormité vaine de nos dehors. Et il n'est rien de plus contraire au goût français, mesuré, simple, modeste. La littéi'ature, les plus beaux horizons lui sont ouverts. Je ne sais pas où elle ira; mais, où qu'elle aille, elle sentira le plaisir de sa liberté. Il me semble <jue, dans les années qui ont précédé la guerre, elle a subi des contraintes funestes, par l'invasion d'idées étrangères qui. n'étant pas nées chez nous, n'étaient pas faites pour elle et que, timide, elle n'osait pas éconduire. Elle aura maintenant l'audace de choisir et de se fier à son jugement. Il me semble aussi qu'on l'avait chargée d'un rôle qui n'est pas le sien. Ou bien elle s'en était chargée elle-même, comme elle fait quand le malheur des temps veut que la besogne ne soit pas judicieusement répartie. Alors, ainsi que tout le monde, elle se mêle de ce qui ne la regarde pas. Elle assume les problèmes de la philosophie, de la sociologie, de la politique, de la médecine. Elle s'est embrouillée ainsi lors de la Révolution et entre les deux guerres franco-allemandes, période qui eut tant d'analogie avec la période révolutionnaire. Je relisais Racine, ces jours-ci : Racine, lui, ne traite pas de questions philosophi([ues, sociologiques, politiques ou médicales; même, il ne traite pas du tout de questions. Peut-être la littérature va-t-elle recommencer à être ce

qu'elle est dans un État bien agencé, ce qu'elle est pour nos délices, un divertissement. Du reste, je n'en sais rien. Ne limitons pas l'inconnu; sachons qu'il sera beau.

L'âme française refaite et la France reconstituée : ces deux phénomènes se réunissent en une seule épiphanie. Regardez une carte de France, une de celles qu'on fit sur la fin des mauvaises années et où l'on négligea de marquer autour de la Lorraine et de l'Alsace un liseré mauve de deuil ou vert d'espérance. La forme du « plus beau royaume sous le ciel », forme charmante, variée de fantaisie, harmonieuse, a un fléchissement sur la gauche : et l'on dirait d'une épaule qui s'est abaissée, l'on dirait d'une infirmité. Oui, la France avait une épaule écrasée sous le poids de la défaite. Mais elle a secoué ce fardeau. Elle n'est plus infirme; elle est guérie. La France nouvelle, la voici : la France belle de santé.

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