CO^TEL'RS BEI.GKS
sort l'Harmonie, drapeau en tête, précédée du maitrejeune-homme et de ses adjoints. " Ils étaient coiffés d'un bonnet {;arni de dahlias; une touffe de rubans blancs et rouges était épinfjlée à leur blouse bleue. Ils entrèrent à grand fracas dans l'église. L'éclat des cuivres s'écrasait contre l'ogive des voûtes, retombait, se cognait contre les murs et rebondissait parmi les ronflements de l'orgue, cependant que les cloches là-haut ne cessaient d'appeler les fidèles... " Joli tableau, et où l'on reconnaît l'art des peintres flamands, l'art d'un Teniers. C'est la même façon méticuleuse de ne rien laisser perdre, dans le détail pittoresque et amusant, le même don d'attraper vite l'e.xacte vérité, la même patience à l'égard de quelque vulgaiité, la même adresse à rehausser, par la justesse de la copie et par son élé gante habileté, la médiocrité banale d'un sujet.
Tout art est une poésie; et cela ne veut pas dire que l'artiste doive chercher son thème hors du spectacle quotidien. Mais alors, quelle poésie trouvera-t-il dans l'humble village où il demeure, sur la route où il se promène parmi les forains et les rustres endimanchés? Cette banale médiocrité, comment la relèvera-t-il"? C'est toute la question du réalisme littéraire. Eh bien ! le sentiment qu'on ajoute à l'authentique réalité l'ennoblit. Nos écrivains, en général, recourent à quelque ironie ingénieuse, moquerie indulgente et, souvent, satire assez rude. La haine que nourrissait Flaubert contre la bassesse des boui'geois anime, excite les pages qu'il a consacrées au récit de leur tran-tran. Le concours agricole, dans Madame Bovary, est le portrait d'une laideur, admirable portrait par la maîtrise du peintre en colère. Et un Zola, quand il accumule les ignominies de la Terre, aboutit à une espèce de beauté, par la fureur de son chagrin. Or, plus d'une fois, M. Gilbert, analysant l'œuvre des réalistes belges, les compare à l'auteur de Bouvard et Pécuchet, roman de la plus douloureuse raillerie.
Je ne prétends pas que les réalistes belges ne doivent
rien du tout à Flaubert : il a donné à la littérature des directions impérieuses. Mais enfin, le réalisme de M. des Ombiaux ne ressemble point à celui de Flaubert, non, pas plus que M. Virrès,un pessimiste, n'est l'élève de Zola. Ce qui, à mon avis, caractérise les réalistes belges, ce n'est pas ce {jénie de la caricature auquel nous devons Bouvard et Pécuchet, formidables bonshommes et les héros de la bêtise humaine : c'est, au contraire, la bienveillance. M. des Ombiaux ne déteste pas et môme ne trouve pas ridicules ces magistrats municipaux, si drôlement enrubannés et coiffés de dahlias; il a pour eux une cordiale sympathie. La fête sur la route ne lui déplaît aucunement; loin de la dénigrer, il en apprécie la simplicité joyeuse.
Et voici un humoriste belge, M. Léopold Gourouble : un Jean Steen, dit M. Gilbert. Sous le titre de la Famille Kaekebroeck, M. Gourouble a réuni quatre nouvelles qu'on ne peut lire, assure M. Gilbert, « sans rire aux larmes » et qui sont des études de mœurs bruxelloises. L'une des héroïnes, Mme Keuterings, on la rencontre habituellement dans « le bas de la ville », corpulente, couverte de bijoux, chaînes, croix, boucles d'oreilles. Un chapeau rutilant de jais, de perles et de fleurs, chapeau " percé» qui, au sommet, livre passage à l'édifice des cheveux. Un châle des Indes, très riche et qui laisse voir la robe de soie gris d'acier, (i couleur de rollmops » . Elle marche à petits pas et ne va guère vite, car elle est « courte d'haleine » et l'avoue sans nul embarras. Mais elle rend visite à ses amies, Mmes Van Poppel, Timmermans, Posenaer et Van Steenkiste : autant de personnes très comiques, d'ailleurs honorables. Les négociants de la rue du Miroir et de la rue des Harengs, les buveurs de lambic, les habitués de la Grande-Harmonie : autant de bons diables et qui ont le culte de leurs manies, de leurs plaisirs, de leur respectabilité. C'est tout un monde, un petit monde singulier, que M. Gourouble fait mouvoir avec le plus joyeux entrain, sans le ménager, sans lui épargner les
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traits do sa verve abondante. Seulement, ce petit monde dc'iisoire, il l'aime. M. Demolder l'a noté : les Kaekobroeck, Keutcrings et Van Poppel, « il dépeint leur vie un peu ridicule avec une complaisance émue; son livre est cordial; il raconte les fêtes de famille de la rue du Rempart-des-Moines à la façon narquoise, bonhomme et tendre dont Jean Steen représentait à coups de pinceau les fêtes des Uoys de son temps » . Les intri{|ues peu ravissantes qui mettent de l'agitation dans l'existence de ses plus ventripotents bourgeois. M. Gourouble les raconte gentiment : il a soin de n'en être pas scandalisé; quelle intrépidité calme est la sienne! Il sourit : et l'on devient complice de sa man suétude. Un vif langage ne l'effraye pas, ni une aventure audacieuse. Puis, dès que se présente l'occasion de colorier un gracieux tableau, modeste et intime, il est encore plus content. Par exemple, il va nous conduire au magasin des bonnes demoiselles Janssens, qui tiennent une papeterie et qui vendent un peu de tout. Elles sont célèbres dans le quartier. Quand il manque, chez les Kaekebroeck ou les Keuterings, quelque chose, la première pensée est de dire : « On aurait peut-être cachez les demoiselles Janssens... » Et on l'v trouve, en effet, presque toujours... « Lorsqu'on pénétrait dans leur boutique, on humait d'abord un parfum vraiment distingué de crayon Faber ; mais cette odeur, très furtive, disparaissait aussitôt pour laisser place à des remugles d'oignons cuits, de quinquet à pétrole et de chat. Il y faisait au surplus très sombre, à cause de ces images qui mettaient comme des stores à la vitrine et aveuglaient les carreaux de la porte d'entrée. Cette atmosphère écœurante et noiie convenait aux deux vieilles filles qui la respiraient depuis quarante ans. Elle était devenue nécessaire à leurs bizarres poumons... » Économes, ces demoiselles n'éclairaient point au gaz leur magasin. Le soir, quand on avait poussé la porte et ainsi fait retentir une sonnette enragée, l'une des demoiselles. Prudence ou Féiicie, arri-
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vait sans trop tarder, avec une lampe carcel en porcelaine blanche. Les {grandes personnes tâchaient de ne pas rester longtemps, à cause de l'odeur. Mais gamins et fillettes n'en finissaient pas de choisir parmi la quantité des images d'Ëpinal... « La complaisance des demoiselles Janssens était inaltérable. Elles déposaient le ballot sur le comptoir, dénouaient la ficelle, ouvraient le papier de couverture; puis, sans se lasser jamais, elles feuilletaient les images jusqu'à ce que les petits, haussés sur les pointes, toujours hésitants, eussent fait un choix définitif, ce qui était long. Elles savaient leurs goûts et disaient parfois de leur voix molle et traînante :
— Non, ça, vous n'aimez pas, n'est-ce pas?... Ou bien :
— Non, ça, vous avez dcjà eu... Elles leur étaient bienveillantes. Les clients disparus, elles retournaient bien vite se tapir dans la pièce de derrière qui leur servait de tout, s'occupaient au tricot, à quelque broderie d'église, à moins qu'elles ne jouassent au bézigue sous le ronronnement de Pouske, leur gros matou, perché sur la table. Elles parlaient peu entre elles : c'était inutile, elles avaient les mêmes pensées. » Et, après cela, M. Gourouble peut, sans inconvénient, plaisanter : longues et minces, toutes plates, sans nulle beauté, le teint jaune, des yeux pâles de béguines, des cheveux gris peignés en bandeaux, le nez fort, la bouche rentrée, l'une ayant le menton pourvu d'un bouton noir, velu et pareil à une araignée, il aime les demoiselles Janssens. Il a des souvenirs avec elles, souvenirs d'enfance et qui l'engageraient à pleurer, s'il ne divertissait sa mélancolie au souci de parfaire ce dessin du passé.
Les Kaekebroeck et les Keuterings, même un peu grotesques, ne le touchent pas beaucoup moins. Le sentiment qu'indique sa manière, le voici : le rire n'est pas dérision, la moquerie n'est pas dédain. Familiarité plutôt; et ancien usage de camaraderie. Entre l'auteur et ses bonshommes, il y a une entente, une communauté de cœur; on devine que les bonshommes et l'auteur s'égaient ensemble et, ensemble, deviennent
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{graves, de temps à autre. M. Cuurouble, vers la fin d'un de ses volumes, a écrit : « La Famille Kaekebroeck, c'est l'histoire d'un coin de notre Ville chérie, une histoire en petites images crûment coloriées comme celles d'Épinal. Regardons-les avec indulgence. Peut-être témoijjneront-elles un jour du passé ingénu, quand Bruxelles, impitoyablement saccagé au profit de la banalité moderne, perdra le souvenir de ses douces ruelles et ne saura plus même la place de son berceau. » Que ces lignes sont émouvantes aujourd'hui! Elles datent de quelque douze années. Et l'on y sent une inquiétude, mêlée d'erreur et de vérité. Bruxelles impitoyablement saccagé... La pensée du lecteur s'arrête sur ces mots. D'ailleurs, ce n'est pas la banalité moderne qui menaçait la « ville chérie " de M. CourouMc. S'il annonçait une menace, eh bien! il se trompait de menace : en tout cas, il préservait contre l'ennemi — l'ennemi, c'est toujours l'avenir, avec ses troubles provisions de périls, — ce qu'il aimait fidèlement, une vie d'autrefois, le charme de cette vie, ses défauts adoucis par la durée, enfin le trésor d'une habitude humaine. On dirait que les romanciers et les conteurs belges se sont partagé la tâche auguste de célébrer leur patrie. Chacun d'eux a pris un coin de province, une ville, un village. Et le partage ne s'est point fait au hasaid ou capricieusement : il me semble que chacun d'eux a pris le coin de province, la ville ou le village de sa naissance et de sa jeunesse, de telle sorte qu'il sût mieux ce qu'il avait à dire, de telle sorte aussi que l'œuvre profitât de l'accord véritable et de l'analogie qu'on remarque entre le sol et les habitants d'un pays. Jadis, quand l'extrême facilité des transpoi-ts n'avait pas bouleversé ici-bas toutes choses, les bâtisses étaient en harmonie de couleur et de forme avec le paysage. On employait, pour la construction, les matériaux de l'endroit; on les prenait au flanc de la colline. Le plan même des édifices, leurs dimensions, correspondaient aux ressources et à l'imagination plus ou moins hardie, plus ou moins
{jrnéreuse de la localité. Je trouve une pareille (jualité de mesure et de spontanéité naturelle aux récits de ces écrivains, les uns sombres, les autres clairs comme leurs régions d'âpres forêts ou de fertile campajfne, les uns tristes comme le Limhourff, les autres enjoués comme leurs vallées au soleil, et quelques-uns plus agités, narquois et impertinents comme les faubour(}s des {grandes villes.
En Beljfique, il y a deux races, la flamande et la wallonne, qui vivent côte à cote ; et chacune a son caractère, son tempérament, ses coutumes. M. Henri Daviynon, a consacré plusieurs volumes à l'analyse des différences et des affinités qui opposent et qui rapprochent ces deux races, qui maintiennent l'originalité de chacune et qui permettent leur réunion. Simon Maquinay, de Déracinée, un Wallon des environs de Saint-Hubert, amène à un fermier de Desteldonck, en Flandre, une paire de chevaux. Arrivé là, il y demeure; il entre comme aide-comptable chez un industriel des environs de Gand. Bientôt, il est pris de nostalgie, regrette ses Ardennes, souffre d'exil. Une jeune fille, la nièce du fermier de Desteldonck, Priska Soltendries, s'intéresse à lui gentiment et voudrait le consoler. Simon dit à Priska : " Mon pays est saturé d'un air inconnu au vôtre. H y passe à la fois l'enivrement de la mer et la vigueur contenue dans les forêts profondes. On se sent près du ciel, si près que les clochers des villages déchirent de leur coq les nuages qui les frôlent. Autour de soi, partout, jusqu'au fond de l'horizon, les bois s'étendent; ils sont roux maintenant, la feuille craque sur le sol, on entend galoper sous les hêtres les bardes des cerfs et des chevreuils... C'est le cœur de l'Ardenne, et c'est mon cœur aussi... » Et l*riska : « .Je voudrais connaître votre pays, Simon... » Pi'ovisoiiement, Simon qui regrette ses forêts d'Ardenne, Priska le conduit au bois qui entoure le château de Desteldonck : un petit bois, des arbres réguliers, élancés, trop élégants; il leur manque la jonchée des branches mortes. Ce n'est pas l'Ardenne,
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sauvajje, ample et superbe. Simon s'en ira, quittera l'existence facile de la plaine pour le labeur de la montaf'ne. Soudain, son âme « s'est impréfjnée de tendresse pour la Flandre rêveuse et paisible » ; et, la Flandre qui l'émeut, c'est la petite Flamande Priska. Il demande à Priska : u Vous vouliez connaître mon pays ; ne voudriez-vous pas y habiter? — Si vous le voulez, oui, Simon», répond-elle. « Et tout l'obscur, indéfini, instinctif dévouement de sa race tient dans la réponse de la l'iamandc... " Simon épouse Priska et l'emmène. Là-bas, en Ardenne, c'est maintenant Priska qui va souffrir. Dès le voyage, pour aller à Saint-Hubert, elle frissonne du changement : la ligne de l'horizon s'élève et enferme le paysage. L'air et la bruine la déconcertent; Simon, lui, hume l'air et la bruine. Il faut l'amour rassurant de Simon pour empêcher Priska de défaillir. Et puis, en \Yallonie, on a des habitudes de galanterie taquine et agaçante, qui tourmentent la rêveuse et fidèle Priska. Une Babette Hurtebise, coquette et luronne, s'occupe de Simon. Les gens disent : u Babette a retrouvé son galant » ; et, un jour, Priska n a pas fait exprès de voir Simon baiser la bouche de Babette. Priska se réfugie dans le silence et dans la piété. Peu à peu, elle s'apaise; elle songe : «i Babette et Simon, des amis d'enfance; et voilà jeux de Wallonie... » Priska sort de l'église où elle a prié; elle rencontre son mari et lui sourit avec douceur. Cependant, ces deu.x êtres sont séparés par un étrange malentendu, qui vient des différences [de leurs races; et le malentendu persiste jusqu'à un incident bizarre, brutal, jusqu'à un dénouement qui a l'air d'un symbole. Ce dénouement, lorsque M. Davignon l'a inventé, il ne pouvait pas lui attribuer cette qualité de symbole que nous y apercevons aujourd'hui... Un jour, Priska et Simon, des parents et des amis sont allés voir les cerfs s'ébattre dans la forêt. Priska ne s'attend à rien; mais un fou concupiscent se jette sur elle et est sur le point de la terrasser : Simon court et sauve Priska. Elle est
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bientôt dans les bras de Simon, le sent très fort, très bon, sent plus encore que leur union les protège. C'est la sauvage agression de ce bandit luxurieux qui révèle aux deux races distinctes leur unité profonde et leur devoir de bonne entente.
Je ne veux pas prêter à ces écrivains belges un don de prophétie; je ne les présente pas comme les annonciateurs des événements extraordinaires et terribles que nous voyons et des lendemains que nous entrevoyons. Toujours est-il qu'à lire, dans les volumes de M. Gilbert, les résumés de leurs romans et de leurs nouvelles, nous sommes à chaque instant toucliés d'une allusion plus ou inoins nette et, quelquefois, étonnante d'àpropos et de vérité, qui s'éveille, apparaît et rayonne mystérieusement. Ce n'est pas sorcellerie; ou bien, toute la sorcellerie de ces conteurs provient de la science très pénétrante et intime qu'ils ont de leur pays et de l'âme de leur pays. La destinée n'est-elle pas écrite, en quelque façon, dans les derniers replis des âmes? Ils ont été jusqu'à l'âme de leur Belgique et ils y ont lu, je ne dis pas les hasards, au moins les volontés certaines.
Enfin, ne sera-t-on point surpris, — ému aussi, — de trouver dans le dernier recueil de M. Gilbert (et j'insiste sur ce fait que le volume est de plusieurs semaines antérieur à la présente guerre) tout un chapitre, et bien touchant, relatif à nos provinces de Lorraine et d'Alsace? L'occasion, pour le critique, ce fut une enquête menée au bord du Rhin par deux journalistes belges, M. Dumont-Wilden et M. Léon Souguenet. Leur étude, M. Gilbert l'a classée parmi les oeuvres des écrivains régionalistes. C'est une indication déjà sur la question que posaient et qu'ont résolue MM. Dumont- Wilden et Souguenet : que devient, après de longues années de conquête, une région durement soumise à l'entreprise du vainqueur? A bicyclette, ils ont parcouru les villes et les villages des pays annexés, causant avec les gens qu'ils rencontraient, couchant à l'au-
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ber{;e, interro^jeant les paysans, les bourgeois, les fonctionnaires, les hommes politiques, écoutant bien, regardant avec soin; et ils ont travaillé « avec tout le désir d'impartialité dont se croyaient capables deux hommes vivant dans l'atmosphère fiévreuse et passionnée de ce temps " . Cette impartialité, ce n était pas de l'indifférence : « il faudrait avoir l'âme glacée pour ne pas avoir envie de se ranger dans l'un ou l'autre parti, quand on parcourt le théâtre d'une guerre séculaire " . Ils ont recueilli tous les témoignages, sans fausseté; et ils les ont tous interprétés avec bonne foi. Leur enquête n'aurait eu, autrement, nul intérêt. Seulement, ils examinaient le problème de la germanisation dans nos provinces; et ils désiraient de pouvoir, en toute sincérité renseignée, répondre : non, ces provinces ne sont pas germanisées, au bout de quarante-quatre ans. C'est ce qu'ils répondent. Le livre que leur enquête leur a donné porte ce titre : la Victoire des vaincus. Notre victoire, à nous vaincus de 1870, ce fut, en attendant mieux, l'âme française demeurée intacte, en Alsace et en Lorraine. Or, demanderons-nous, qu'importe à ces écrivains belges? ou, plutôt, que leur importait?... Amitié pour nous, certes : remercions-les; et, tant est forte leur joie d'annoncer la victoire des vaincus, on dirait que le pressentiment des jours prochains les a frôlés. Il y a, dans toute la littérature contemporaine, en Belgique, des signes de l'avenir.
Mais alors, quoi ! l'état-major allemand ne lit donc pas? De ces frivolités, romans et nouvelles, non sans doute!... Il avait partout, et en Belgique, un prodigieux service d'espionnage : ses espions ne lisent donc pas?... Eh bien! la littérature belge leur eût donné un avertissement profitable et qu'ils ont méconnu. Ils auraient su, oui, par les livres des conteurs, faiseurs de fables toutes pleines de vérité, que cette nation, si tendrement attachée à ses paysages et à ses coutumes, si jalouse de son originalité, si heureuse de son indépendance et pieusement fiôre de ses traditions jusqu'en
leur détail pittoresque ou simple, ne se laisserait pas envahir sans dresser contre l'insolent sa furieuse résistance; et, au départ de la campagne qu'il organisait, l'état-major allemand n'aurait pas commis cette immense erreur de supposer, hypothèse riche en désastres, le renoncement et l'avilissement belges. C'est une grande et admirable dignité, pour les écrivains, d'être, en de telles conjonctures, et même si on a refusé de les entendre, les porte-parole d'un peuple.
l" décembre 1914.
En 1758, vers l'automne, Voltaire demeurait aux Délices, bien agréablement. L'abbé Xavier Bcttinelli alla le voir et le trouva dans son jardin, fort content de recevoir, disait-il, u' Italien, un jésuite, un liettinelli : « C'est trop d'honnear pour ma cabane!... » Et il faisait gentiment le modeste; il affectait de n'être qu'un paysan, montrait son bâton, qui avait un hoyau à l'un des bouts et une serpette à l'autre : « C'est avec ces outils que je sème mon blé, comme ma salade, grains à grains; ma récolte est plus abondante que celle que je sème dansles livres pour le bien de l'humanité... » Il portait une grande houppelande qui l'emmitouflait jusqu'aux pieds et, sur la tête, un bonnet de velours noir qui descendait jusqu'aux yeux, laissant passer les bouts de la perruque, le nez et le menton pointus. Il souriait, vantait son bonheur, son beau lac Léman, les montagnes qui le garantissaient contre les vents du nord, se comparait à Catulle qui, auprès du lac de Garde, composait de belles élégies : « Moi, je fais ici de bonnes géorgiques. » Le jardinage, la culture des oignons et des tulipes, la surveillance des maçons, la discussion des baux et fermages, autant de plaisirs, sans compter l'orgueil de manger ses légumes, ses œufs, de boire son vin, de produire le chanvre et le lin de ses chemises, la soie de ses bas. Et la grosse Mme Denis était-là. Bettinelli avait vu cette rareté, un homme de génie fort satisfait.
Voltaire, à cette époque, est toute bonhomie, aménité, {gracieuseté. Il possède deux biens (|u il a toujours considérés comme la condition de la félicité en ce monde et qu'il n'a point acquis sans peine : la fortune et la liberté. Il est riche. Il n'a rien né{jli(jé pour le devenir. Son précepte fut celui-ci : " être attentif à toutes les opérations que le ministère, toujours obéré et toujours inconstant, fait dans les finances de l'Etat; il y en a toujours quelqu'une dont un particulier peut profiter sans avuir obli,oation à personne. » Voire, il n'a méprisé ni les petites ni les {grandes spéculations, ni les plus honnêtes ni les moins glorieuses; ses fonds, il les place dans le commerce et les banques à Leipzig, Amsterdam ou Cadix; il prête au maréchal de Richelieu, au duc de Wurtemberg, à l'Electeur palatin. Quant à sa liberté, il l'a installée très confortablement loin de Paris. A Genève, les calvinistes ont tenté de le taquiner, touchant les reproches qu'il adressait à Calvin pour avoir fait brûler Servet à petit feu sur des fayots verts. Lesdits sectateurs d'une religion mal commode, souhaitant de prouver que leur apôtre était un excellent homme, ont prié le conseil de Genève de leur communiquer les pièces du procès de Servet. Voltaire a prié le conseil de non rien faire et de ne point permettre que, dans Genève, on écrivit aucunement contre Voltaire. Ainsi procéda le conseil : et ce n'était pas la liberté des calvinistes que réclamait Voltaire, mais la sienne exactement. Divers ministres s'avisèrent cependant de compiler un pamphet : » J'ai trouvé le moyen de faire saisir les exemplaires et de les supprimer par autorité du magistrat. » Ces gens ne recommenceront pas, sans doute. Et Voltaire s'en réjouit : quelle république, assure-t-il, celle dont on a, quand on veut, les chefs à diner chez soi ! Pour l'attrister, il y aurait, somme toute, l'Europe, " l'Allemagne inondée de sang, la l'rance ruinée de fond en comble, nos armées, nos flottes battues, nos ministres renvoyés l'un après l'autre sans que nos affaires aillent mieux... » Il n'y pense pas
beaucoup ; s'il y pense, c'est pour se féliciter d'avoir trouvé son ahri pendant l'orage. Il se demande s'il n'a pas honte de son bonheur; tout compte fait, non : ce n'est pas sa faute, s'il a manqué de maladresse. Il est énormément égoïste et d'autant plus aimable qu'il a besoin qu'on lui pardonne sa chère tranquillité.
Voilà le temps où il se mit à écrire ses mémoires, si amusants, peu célèbres et (ju'on ne lit guère, je ne sais trop pourquoi. Mais une édition nouvelle de ce petit volume vient de paraître, — ou bien avait paru dans les dernières semaines qu'on lisait volontiers, avant la guerre, — par les soins de M. René Descharmes : jolie édition, le texte sans fautes et qui plaît aux yeux, puis des notes, un commentaire précieux, élégant, le modèle de l'érudition à la française. J'insiste : louons M. Descharmes qui a eu le goût de ne pas alourdir une œuvre charmante et d'offrir au lecteur, sans la lui imposer, une aide opportune. Aucun pédantisme; et tous les renseignements de chronologie ou d'histoire qui nous manqueraient, on nous les donne. Ensuite, nous sommes curieux de savoir si Voltaire dit la vérité : les mémorialistes, habituellement, ne brillent pas par là, soit qu'ils cèdent à l'orgueil avantageux d'un Chateaubriand ou à l'orgueil cynique d'un Rousseau. M. Descharmes n'a rien laissé passer, de Voltaire, sans contrôle; eh bien! Voltaire est de bonne foi. Il ne dit pas tout, évidemment; et, en cas de bisbille entre lui et le prochain, c'est le prochain qui a tort; et, les gens qu'il n'aime pas, il les déteste; et il ne cesse pas d'èti-e malicieux, méchant, perfide, l'injustice même assez souvent; et il ne ménage pas les grands hommes, sauf un, lui ; et, des autres grands hommes, ou de taille moyenne, il a tracé de terribles caricatures. Il aimait la vérité, mais sans fureur; il voulait qu'elle l'éclairàt et ne rilluminât point; il ne se privait pas d'elle et il l'arrangeait à sa guise : il en faisait quelque chose d'iiripitovable et de divertissant.
Ses mémoires; ou, plutôt, le récit de quelques
années de sa vie. Un épisode : son aventure avec le roi de Prusse Frédéric H. Et quelle aventure comique! Il nous invite à être gais, touchant la Prusse : qui ne saisira cette occasion? plus sérieusement, à connaître les origines de la puissance et de la civilisation prussiennes : spectacle surprenant!
A Berlin, dans l'Allée de la Victoire, on voit les statues magnifiques et fort laides des fondateurs de la monarchie; et chacun d'eux vous a grand air, en marbre, un geste souverain, la dignité la plus grave. Mais lui, Voltaire, ce n'est pas cette déférence, si naturelle à un sculpteur officiel, qui l'empêchera de nous montrer des bonshommes tout autres, et autrement vivants, et authentiques. Son Frédéric-Guillaume, un gros garçon, très avare, très mauvais. On le rencontrait dans les rues, à pied, « vêtu d'un méchant habit de drap bleu, à boutons de cuivre, qui lui venait à la moitié des cuisses; et quand il achetait un habit neuf, il faisait servir ses vieu.x boutons " . Armé d'une grosse canne de sergent, il passait, chaque matin, la revue de son régiment de géants : le plus petit soldat du premier rang avait sept pieds de haut; et lui n'était qu'en largeur. S'il sortait en carrosse, deux heiduques placés aux portières en cas qu'il tombât se donnaient la main par-dessus l'impériale. Après la revue, il se promenait par la ville; et, à son approche, les gens se sauvaient. S'il apercevait une femme à baguenauder, il vous la secouait : « Va-t'en chez toi, gueuse; une honnête femme doit être dans son ménage ! » Puis un bon soufflet, un coup de pied dans le ventre et des coups de canne. Il traitait pareillement « les ministres du saint Evangile quand il leur prenait envie d'aller voir la parade ». C'est pour cela qu'on évitait de se trouver sur son chemin. Il était brutal à merveille. Un jour qu'il n'approuvait pas une idée de la princesse Guillelmine, sa fille, — celle-là qui devint la margrave de Baireuth et qui avait beaucoup d'esprit, — il la mena jusqu'à une fenêtre par où il pensa la jeter. La reine arriva justement lorsque la
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princesse allait faire le saut; et elle la retint par ses jupes : (( il en resta, dit Voltaire, à la princesse une contusion au-dessous du tt-ton [fauche qu'elle a conservée toute sa vie comme une marfpie des sentiments paternels et qu'elle m'a fait l'honneur de me montrer ». l^a cupidité de l'rédéric-Guillaume tracassait méticuleusemeiit son peuple. Il acheta, et à très bon compte, les tei'res de ses nobles; ceux-ci eurent de Tarifent et le dépensèrent : il établit des impôts sur la consommation et ainsi rarp,ent qu'il avait payé retournait dans ses coffres. Puis il organisa un système d'amendes très fertile. Par exemple, si une fille faisait un enfant, la famille devait au Roi une petite somme, " pour la façon ». Et la baronne de Kniphausen, riche veuve berlinoise, eut le tort de tomber mère trop de mois après le décès de son époux : " le Roi lui écrivit de sa main que, pour sauver son honneur, elle envoyât sur-lechamp trente mille livres à son trésor; elle fut obligée de les emprunter et fut ruinée. " C'est ainsi qu'on fait les bonnes maisons; et Frédéric-Guillaume, en peu d'années, devint le roi le plus riche de l'Europe; son peuple, évidemment, le plus pauvre, l'argent n'ayant pas le don d'ubicjuité.
La manière de Voltaire, ne la voit-on pas? En même temps qu'il plaisante, il a dessiné un portrait. On n'y songeait pas; et y songeait-il? Mais on a le personnage sous les yeux, ridicule et vivant. Aucun trait qui ne se soit posé à la place précise où il marquait un caractère : peu de traits, et chacun d'eux fortement accusé, tous réunis comme dans une réalité manifeste. Va ce n'est pas là, certainement, tout Frédéric-Guillaume : il V avait, dans ce monarque, autre chose et, probablement, une grandeur que V^oltaire se plut à méconnaître. On devine, sinon cette grandeur, au moins une suprématie de l'intelligence, de la volonté. Que de sûreté, dans cet art si rapide; dans cette fausse nonchalance d'un prompt récit, quelle rigueur avisée ! Puis, les débuts de la monarchie prussienne, est-ce que
Voltaire ne les a pas attrapés le mieux du monde! Une petite monarchie de {jens qui sont des caporaux parvenus et qui ont leur projet de réussite, dont ils ne démordent pas. Il leur faut des soldats, de l'argent pour se procurer des soldats, une discipline pour tenir les soldats. C'est toute l'intention de Frédéric-Guillaume ; une intention que Voltaire, quant à lui, n'estime pas beaucoup. Mais enfin, lorsqu'il racontera, — et avec moins de clia^frin qu'il ne l'aurait dû, avec le plus vil entrain, disons-le, — notre défaite de Rosbach, n la défaite la plus inouïe et la plus complète dont l'histoire ait jamais parlé » , il saura bien l'expliquer par des motifs impérieux : u La discipline et l'exercice militaire que Frédéric-Guillaume avait établis, et que le fils avait fortifiés, furent la véritable cause de cette étrange victoire; l'exercice prussien s'était perfectionné pendant cinquante ans... » Voltaire débrouille fort bien tout cela. Seulement, ce caporalisme l'impatiente, le choque. Il est de bonne humeur et ne va point se fâcher; mais il se moque, avec plus de gaieté que de colère.
Il ne prend point au sérieux ces Prussiens qu'un Frédéric-Guillaume mène à la baguette. Il les présente comme de pauvres diables, des rustres et à peine dégrossis. Frédéric-Guillaume les a dressés à la manœuvre; qui les civilisera? Ce n'est point l'affaire de ce « vandale » . Mais ce vandale a un fils, tout différent de lui, féru de poésie, de philosophie, de musique, liseur passionné, joueur de flûte. Et, quand le roi pinçait le prince héréditaire en train de lire, il lui arrachait le livre des mains pour le jeter au feu; en train de filer des sons mélodieux, il lui cassait sa flûte. Le vandale résolut même d'en finir avec cet incorrigible jeune homme et de lui faire couper la tête : « il considérait qu'il avait trois autres garçons dont aucun ne faisait des vers et que c'était assez pour la grandeur de la Prusse ». Les juges ne manquaient pas à Berlin; et ils n étaient pas désobéissants : de sorte que le prince
lif'ri'ditaire fut à la veille de son dernier jour quand Charles VI, l'empereur, voulut bien lui sauver la vie. L'Empereur envoya au roi de Prusse le comte de Seckendorf, lequel plaida la cause de l'imprudent mélomane et n'obtint pas sans peine qu'il n'eût pas le cou tranché. Plus tard, le prince héi'éditaire^ devenu roi de Prusse, glissa dans les Mémoires de Brandebourg un affreux portrait de Seckendorf : u après cela, dit Voltaire, servez les princes et empêchez qu'on ne leur coupe la tête! » Mais Voltaire eut pitié, semblet-il, de cet adolescent malheureux, si touchant peutêtre dans son amour de la littérature et de la pensée, de la musique et de tous les arts qui ornent la vie, si résolu à défendre les intérêts de la raison, victime et presque martyr de ses idées et de ses jjoûts; oh! l'aimable prince!... Voltaire ne l'a-t-il pas aimé? Il dit : « Je crus que je l'aimais. » Singulière petite phrase : il ne l'aime plus et la nouvelle rancune veut qu'il doute de l'avoir aimé. Il le déteste maintenant et il taquine le souvenir de son ancien attachement : plus il le taquine et mieux on devine qu'il n'est pas en querelle avec une vaine illusion d'amitié. Voltaire a aimé le roi de Prusse. Mais, bien entendu, il l'a aimé à sa manière, qui n'est pas très sentimentale, ni très dévouée, ni dépourvue d'égoïsme, et surtout qui n'est point aveugle. A nul moment un Voltaire ne se trompe sur son émoi et ne se dupe lui-même sur la qualité de sa tendresse; il sait ce qu'il éprouve et n'aide point son cœur à être plus alarmé : voilà de mauvaises conditions pour réussir en amour, et même en amitié. L'on connaît trop sa faiblesse et l'imperfection de l'autre : tant de clairvoyance est, en général, l'ennemie des passions affectueuses. Et Frédéric II était muni d'une intelligence analogue. Leurs analo{;ies suffirent à rapprocher le monarque et le philosophe; seulement ils se ressemblaient par des mérites et des défauts qui les devaient séparer.
Le Prussien fit les premières avances, à l'époque où
il n'était que prince royal. Son père le tenant à l'écart des affaires, il occupait son loisir à correspondre avec les gens de lettres de France les plus célèbres : u Le principal fardeau tomba sur moi d , dit Voltaire, encore un peu plus flatté que mécontent. Ce furent des épitres en vers et en prose, traités de métaphysique, de politique et d'histoire... <i 11 me traitait d'homme divin; je le traitais de Salomon. Les épithétes ne nous coûtaient rien... » Et l'on échangea de menus cadeaux : le philosophe donna une très belle écritoire de Martin et reçut quelques colifichets d'ambre. C'est lui qui le raconte. Evidemment, l'écritoire lui parait plus belle et précieuse que les colifichets d'ambre. Le philosophe ne néglige pas de compter. Il a conscience de donner plus qu'il ne reçoit. Cette impression durera tout le temps : elle lui flatte son orgueil et lui tourmente sa cupidité. Quand Voltaire était à Cirey, le prince eut l'attention de lui envoyer un ambassadeur comme à un roi, ce baron de Keyserling que la margrave de Baireuth appelle « grand étourdi et bavard qui faisait le bel esprit et n'était qu'une bibliothèque renversée» Le « petit ambassadeur dans la province de Raison », selon le mot de Frédéric, était chargé de remettre à Voltaire un portrait du prince, de lui demander pour le prince la Pucelle, la Pliilosoplàe de Newton et le Siècle de Louis XIV, probablement aussi de voir un peu si le philosophe méritait la curiosité du prince. Voltaire accueillit l'ambassadeur avec mille politesses, grands et petits soins, et avec des illuminations dans le parc de Cirey : « Les lumières dessinaient les chiffres et le nom du prince royal, et cette devise, l' Espérance du genre humain. » Voltaire est enchanté; Voltaire est vaincu doucement. Le prince royal lui écrit : " mon cher ami » et lui promet monts et merveilles pour le jour qu'il sera sur le trône. Frédéric devint roi et aussitôt envoya au roi de France, — aux deux rois de France, Louis XV et Voltaire, — un ambassadeur extraordinaire. Il avait choisi un manchot, parce que
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le ministre de France à Berlin, Valori, manquait, à la main gauche, de quelques doigts emportés par la mitraille au siège de Douai. Voltaire était alors à Bruxelles, avec Mme du Gluitelet. Le diplomate s'arrêta donc à Bruxelles. « Camas (c'est le nom du manchot), en arrivant au cabaret, me dépêcha un jeune homme, qu'il avait fait son page, pour me dire qu'il était trop fatigué pour venir chez moi, qu'il me priait de me rendre chez lui sur l'heure... » C'est un peu cavalier, de la part d'un ambassadeur, cette façon de déranger les gens auprès desquels son souverain l'accrédite : Voltaire eût souhaité un protocole plus cérémonieux. Mais Camas ajoutait qu'il apportait " le plus grand et le plus magnifique présent n du Boi son maître. « Courez vite, dit Mme du Châtelet; on vous envoie sûrement les diamants de la couronne ! "
Et Voltaire courut. « Je trouvai l'ambassadeur qui, pour toute valise, avait derrière sa chaise un quartaut de vin de la cave du feu Roi, que le Roi régnant m'ordonnait de boire. Je mépuisai en protestations d'étonnement et de reconnaissance sur les marques liquides des bontés de Sa [Majesté, substituées aux solides dont elle m'avait flatté; et je partageai le quartaut avec Camas. " Première déception! Voltaire attendait mieux, il attendait plus solide. Il n'a pas encore vu son royal admirateur ; avant de se lancer dans une aventure qui le tente et qui l'inquiète, il n'est qu'aux pourparlers et déjà il se demande si l'affaire est bonne : il craint que non. Les beaux esprits, dans les cafés parisiens, crèvent d'envie et conjecturent avec chagrin que sa fortune est faite. Il manque d'assurance et ne se fie qu'à moitié aux munificences que le Septentrion lui destine. Il hésite. Mais le Roi n'hésite pas. Le Roi lui annonce qu'il est à Strasbourg, en voyage, et que, pour aller le voir, incognito, il poussera jusqu'à Bruxelles. Le Boi lui-môme! Et Voltaire, à l'idée d'avoir chez lui une Majesté, ne se sent plus de joie : « Nous préparâmes une belle maison. » Nous, c'était Vol-
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taire et son incomparable amie la marquise du Chàtelet. Malheureusement, à deux lieues de Clèves, le Roi tombe malade; et c'est Voltaire qui se dérangera. Pour la seconde fois, les choses tournent un peu autrement qu'il ne Tespérait. L'ambassadeur fatigué, le Roi malade : ce sont les Prussiens qui recherchent Voltaire et, avec ces contre-temps, c'est lui qui a l'air de faire des avances; il n'aime pas beaucoup ça. Le Roi était au petit château de Meuse. Et, quand arriva Voltaire, il sut que Maupertuis l'avait précédé, ce Maupertuis que possédait <( la rage d'être président d'une académie » : on le logeait au grenier. Dans la cour du château, le conseiller privé ministre d'Etat Rambonet soufflait dans ses doigts et montrait des manchettes de toile très .sales, un chapeau troué, une vieille perruque. Eh bien! si c'est ainsi que le roi de Prusse entretient son ministre d'Etat et loge un savant géomètre. Voltaire n'a plus envie de lier sa destinée au règne d'un si pauvre monarque. Cependant, on le conduit à l'appartement de Sa Majesté : « Il n'y avait que les quatre murailles. J'aperçus, dans un cabinet, à la lueur d'une bougie, un petit grabat de deux pieds et demi de large; sur lequel était un petit homme affublé d'une robe de chambre de gros drap bleu : c'était le Roi, qui suait et qui tremblait sous une méchante couverture, dans un accès de fièvre violent... » Quelle misère, et peu engageante!... Mais enfin, l'accès de fièvre passa. Le Roi se leva, s'Iiabilla et put se mettre à table. Un charmant souper; il y avait Algarotti, Maupertuis, Keyserling, un ministre ou deux; et l'on traita de la liberté, de l'immortalité de l'âme, des androgynes de Platon. Aussitôt, quel plaisir! Sur les androgynes de Platon, et sur les diverses théories de l'amour énoncées au Banquet^ Voltaire a de subtiles plaisanteries à lancer : le Roi ne redoute pas du tout les propos lestes, les considérations cyniques et drôles. Sur l'immortalité de l'âme, il est d'accord avec Voltaire, contre les dogmes chrétiens. Et Voltaire lui présente
si joliment ses hypothèses subversives! Il n'attaque pas Dieu : saint Thomas seulement. Il se doute qu'un Roi, même éclairé, ne professe pas l'athéisme aussi effrontément qu'un philosophe de Paris. Mais Dieu? Ne limitons pas la puissance divine. Locke fut bien sage et « le seul métaphysicien raisonnable » , quand il nous avertissait de ne pas nier que Dieu pût « accorder le don du sentiment et de la pensée à l'être appelé matière " . Donc, nous serons matérialistes, avec le consentement de Dieu; nous révoquerons en doute l'immortalité de l'âme, par déférence pour la puissance divine. Le Roi se plait à ces hardiesses qui, au surplus, renforcent bien adroitement les doctrines d'autorité. Sur la liberté, entendons-nous : il y a la liberté métaphysique, si lointaine qu'il ne faut pas s'en effrayer, et la liberté du citoyen dans l'Etat. Là-dessus, quel est l'avis du Roi, fils d'un despote et qui eut à revendiquer sa liberté malaisément, 'despote lui-même? Ici commencent les contrariétés. Mais la liberté que réclame Voltaire se concilie le mieux du monde avec la tyrannie, pourvu que personnellement il soit en bons termes avec le tyran. Que dit le Roi?... Principalement, c'est Voltaire qui parle; et il est un de ces bavards délicieux qui déclarent charmants causeurs les gens dociles à écouter. Voltaire fut enchanté de Frédéric.
Si nous cherchons les raisons véritables de cette amitié qui réunit quelque temps le plus malin Français et un Teuton, somme toute, assez l'ude, n'oublions pas le génie de Frédéric, les prestiges de son intelligence. Mais surtout, n'en doutons pas, ce qui séduisit Voltaire, c'est le spectacle assez pervers et très aguichant pour lui d'un roi incrédule, délibérément libertin d'esprit, et l'ami des lumières, et l'ennemi de la superstition : roi philosophe et qui, sur le trône, réalisera peut-être les espérances des penseurs et qui, en attendant, vous divertit par les gaillardises imprévues de sa majesté ; un échantillon d'humanité tout neuf, un peu cocasse, et attrayant. Et puis, c'est un roi. Un
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homme?... L'a roi!... L'on n'a yuère de préju(fés et l'on dévoue un talent merveilleux à combattre l'inéijalité : tout de même, on sent le prix d'une faveur royale qui vous chatouille {jcntiment. « Je ne laissai pas, avoue Voltaire, de me sentir attaché à lui, car il avait de l'esprit, des grâces, et de plus il était roi, ce qui fait toujours une gi^ande séduction, attendu la faiblesse humaine. » Ah ! Voltaire n'est pas un révolutionnaire, quant à lui. Il avait l'intelligence imprudente et, en quelque sorte, licencieuse : elle le conduisait aux extrémités d'un libre jugement. Mais il avait, pour le retenir, un bon instinct bourgeois, dans la pratique. Un bourgeois est d'abord un homme qui refuse d'être volé, un conservateur et, autant dire, un homme qui tient à conserver ses avantages, plutôt à les augmenter. Sur la question des bénéfices pécuniaires et glorieux, Voltaire ne badine pas. Les idées qui le gêneraient ou qui le tromperaient, il les écarte; et il redoute l'imposture. Mais aussi, les idées qu'il accepte afin de réagir contre l'imposture, il ne veyt pas être volé par elle. Les contradictions qui résulteraient de tout cela, il les arrange. Et il vit habilement.
C'est ainsi qu'ayant pesé les inconvénients et les aubaines, il partit pour la Prusse et entra dans l'esclavage d un roi qui avait su le prendre. On n'ignore pas ses mécomptes. Les débuts, ravissants: le Roi le flattait comme, d'habitude, ce sont les gens de lettres qui flattent les rois ; et Voltaire ne dissimule pas qu il fut u enivré » d'encens prussien. Puis, décidément, le Roi n'était pas généreux ; de sorte que Voltaire, pour se rattraper, manigança, de concert avec un juif déshonnête, une petite affaire de diamants qui aboutit à un procès et à un scandale : le Roi le traita de fripon. Puis, le Roi l'importunait, touchant ces fameuses « oeuvres de poëshie » qu'il fallait corriger et qui étaient souvent incorrigibles. Enfin, le Roi pressait Voltaire comme une oranjje : « et on la jette quand on a avalé le jus ». Voltaire s'aperçut que diminuait son
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crédit; et il s'en alla : (|iu ne connaît l'aventure traj^icoiiii([ue de Trancfoit, et le conseiller Schniid, et le résident l''reytag, et toute cette affaire « d'Ostrogoths et de Vandaltîs » ? V'oltaire eut à payer cent quarante écus par jour, pendant le temps de sa prison; et trente ducats au bourj'niestre; et on lui confisqua ses effets et l)agages. Jl écrit avec chagrin : " Je perdis environ la somme que le Roi avait dépensée pour me faire venir chez lui et pour prendre mes leçons; partant, nous fûmes quittes. » Et, quittes, c'est-à-dire que Voltaire eut l'assurance de ne rien devoir à Frédéric; mais, sans nul espoir de rentrer dans ses beaux débours de complaisance et de génie, il estima qu'il était le créancier du roi de Prusse. Il se remboursa comme il put, et en monnaie de singe : espièglerie et rancune satisfaite. Le petit volume de ses mémoires n'est pas autre chose et est bien le chef-d'œuvre du genre.
Le roi de Prusse y passe de mauvais quarts d'heure. Une terril)le moquerie, et si gaie, si vraie jusque dans l'injustice que nul portrait moins malveillant ne supprime cette caricature et, sans doute, n'est plus ressemblant. Si Frédéric fut un grand capitaine, comme je crois qu'il faut l'admettre, le voici à la bataille de Molwitz. IMarie-Thérèse avait assemblé, sous les ordres de son maréchal Neipperg, vingt mille hommes à peu près. Et la cavalerie prussienne céda devant la cavalerie aiitrichienne : dès le premier choc, le Roi u s'enfuit jusqu'à Oppeln, à douze grandes lieues du champ où l'on se battait" ; Maupertuis l'accompagnait, monté sur un âne. Maupertuis fut pris et dépouillé par les housards. Mais Frédéric se sauva. Il passa la nuit dans un cabaret de village, près de Ratibor. « Il était désespéré, se croyait réduit à traverser la moitié de la Pologne pour rentrer dans le nord de ses États, lorsqu'un de ses chasseurs arriva du camp de Molwitz et lui annonça qu il avait gagné la bataille. Cette nouvelle lui fut confirmée un ([uart d'heure après par un aide de camp. La nouvelle était vraie. Le maréchal de Schwerin était un
élève de Gliarles XI l; il gagna la bataille aussitôt que le roi de Prusse se fut enfui». Frédéric II capitaine, le voilà, selon Voltaire. Le politique? Il a déclaré la guerre à la reine de Bohême et de Hongrie; et il écrit : « L'ambition, l'intérêt, le désir de faire parler de moi l'emportèrent et la guerre fut résolue. » Cette phrase n'est plus dans les ouvrages du Roi. C'est Voltaire qui la lui a fait supprimer. Il le regrette maintenant : « C'est dommage, dit-il; un aveu si rare devait passer à la postérité et servir à faire voir sur quoi sont fondées presque toutes les guerres. INous autres gens de lettres, poètes, historiens, déclamateurs d'académie, nous célébrons ces beaux exploits; et voilà un roi qui les fait, et qui les condamne. " Cependant, après avoir résumé en une page les principales victoires de ce conquérant, Voltaire ne lui marchande pas son admiration : « Gustave-Adolphe n'avait pas fait de si grandes choses. Il fallut bien alors lui pardonner ses vers, ses plaisanteries, ses petites malices, et môme ses péchés contre le sexe féminin. Tous les défauts de l'homme disparurent devant la gloire du héros. » Seulement, ce n'est point au héros que Voltaire avait eu affaire; et c'est aux défauts de l'homme qu'il a consacré tout son divertissant petit ouvrage.
Ne le lui reprochons pas, s'il nous divertit; et il me semble que jamais l'art de Voltaire n'a été plus étonnant, dru et alerte, son langage plus parfait, plus économe des mots, plus exact et rapide, sa méchanceté plus riche et heureuse. Pourtant, ce livre laisse à qui vient de le lire avec délices je ne sais quelle irritation, je ne sais (|uel malaise. Livre adorable, et qu'on déteste! Quand Voltaire lance à la fin son grand éloge de Frédéric, c'est tout de suite après que les Français ont « jeté leurs armes, perdu leur canon, leurs munitions, leurs vivres et surtout la tête " , s'éparpillent et sont vaincus. Voltaire l'écrit sans nul embarras, sans nulle mélancolie : et, de sa part, que de bassesse!... Oui; mais, dira-t-on, que d'impartialité! Cette impar-
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tialité ne l'empêche pas de rapetisser cela même qu'il a vu chez nos vainqueurs. Tout ce dont il parle, il le rapetisse. Il est plus intelli^jfcnt que personne : et il est plus léger que personne. Il comprend, certes; mais il s'écliappe, à l'instant où Ion pouvait peut-être souhaiter qu'il se posât, pour songer un peu. Jouhert le compare à un singe ; et l'on se rappelle, dans la Jungle de Rudyard Kipling, les singes : ils n'ont pas de mémoire, ils n'achèvent pas le geste qu'ils ont commencé, ils sont le jouet d'une distraction perpétuelle; ce qu'ils saisissent, ils le laissent tomber. C'est bien cela, et pour Voltaire, en quelque mesure. Une calembredaine : et il n'est plus là; on le cherche. Il a traité ainsi, de cette façon sautillante, agile et souvent absurde, tous les grands problèmes qui sont le tracas de l'humanité, les problèmes de l'âme, les problèmes de la vie, et les problèmes de Dieu. Ses yeux très vifs, et miraculeusement perçants, et clignotants ont aperçu ce qui échappe au reg^ard du vulgaire; et toujours il s'est esquivé trop vite. Son bizarre génie ne médite pas. En Prusse et dans cette relation de son séjour à Berlin, sous le règne de l'homme qui a constitué la puissance prussienne, il avait à examiner les préludes de cette puissance, à deviner au moins un peu d'avenir et à s'inquiétei', ne fùt-il pas prophète. Rosbach suffisait à l'avertir. Mais Rosbach ne l'a point ému, non, pas plus que ne l'intéressent les " quelques arpents de neige » poui- lesquels la France fut en guerre l'an 1756. Que lui importe? Cependant, il a été mêlé à de graves négociations presque diplomatiques : il ne les a pas prises gravement. Pourquoi? Ah! lisez-le : « Toutes les commodités de la vie, en ameublements, en équipages, en bonne <hère, se trouvent dans mes deux maisons; une société douce et de gens d'esprit remplit les moments que l'étude et le soin de ma santé me laissent... » Là-dessus, il s'arrête volontiers; et un certain égoisme est le malheur de la plus belle intelligence : on n'aime que soi et, le reste,