LA CONVERSION 0*HORACE
les échafaudsLges et veut que nous y grimpions avec lui. C'est exactement la méthode des érudits ; le travail de la construction les intéresse plus que l'édifice lui-même.
Quel analyste!... Et la synthèse?... Car la science a l'analyse pour moyen et la synthèse pour objet. Seulement, la vive synthèse effraye le savant craintif; et il s'attarde volontiers dans la sécurité de l'analyse. D'ailleurs, ce n'est pas tout à fait le défaut de notre auteur. Précisément, voici la singularité de sa manière. A le voir cheminer de vers en vers, quêtant son information, trouvant ceci, trouvant cela, on le dirait bien libre et en état de scepticisme ou d'attente. Non : il analyse et il tient sa synthèse. Il interpirète les épi très d'Horace, au gré du texte et au gré de ses conclusions. Sa bonne foi n'est pas douteuse : ses conclusions, le texte les lui fournit. Cependant^ nées du texte, les conclusions s'imposent quelquefois au texte. A peine s'en apercevrait-on, si le stratagème n'était évidemment révélé par le contraste d'un rigoureux appareil scientifique.
Soit l'épi tre cinquième, à Torquatus. Horace invite son ami Torquatus à dîner. C'est au mois de septembre; les nuits sont tièdes : l'on boira, l'on jettera des fleurs et l'on sera même un peu fou. Il faut profiter de la vie, cueillir les jours, aimer les vins délicieux; et il faut s'amuser. Eh! mais, cet Horace qui se convertit, cet Horace qui, dans son épitre à Mécène, antérieure à l'épitre à Torquatus, indiquait les préludes certains de sa conversion, cet Horace est un épicurien fieffé?... Semblablement, l'épitre quatrième, à TibuUe, ne parait pas très édifiante : a Si tu veux rire, viens me voir; je suis gras, luisant, la peau soignée, un porc du troupeau d'Epicure. » Eh! mais, la conversion? Voilà, tout uniment, le plus « bas sensualisme » ?. . . Peut-être. Mais M. Gourbaud s'est promis de suivre, d'épitre en épitre, les étapes d*une conversion. Il interprétera l'épitre quatrième et la cinquième selon ce projet. Oui, Horace engage Torquatus à des liesses : c'est que Torquatus est trop économe et austère ; l'on fait œuvre pie en secouant
ce g^arçon. Tibulle? Un triste : et Horace n'est que gentil quand il « force la note » , afin que rie ce mélancolique. En outre, la philosophie d'Horace commande la mesure; il blâme une sag^esse morose ou renfrog;née; quand il proteste contre l'excessive g^ravité de Torquatus et le chagfrin de Tibulle, il demeure fidèle à se» principes.
Je ne nie pas l'ingéniosité de ces interprétations ; plutôt, elles me paraissent excessivement ingénieuses. La conversion d'Horace, M. Courbaud ne l'a-t-il pas prise un peu trop au sérieux? Sans doute, Horace, dans les odes de sa jeunesse, est un folâtre ; puis il note les inconvénients de la débauche et des passions, plus d'inconvénients que d'avantages ; il écrit enfin : « Odertint peccare boni virtutis amore », c'est-à-dire qu'on doit être vertueux pour le seul amour de la vertu. Le folâtre est devenu un moraliste du devoir. Et, la conversion d'Horace, la voilà. D'autant plus qu'Horace, ayant ses quarante ans, écoutait le conseil de l'âge. Je ne nie pas l'ingéniosité de M. Courbaud, ni la conversion d'Horace. Mais je crois que la durable vérité est dans ces vers de l'épître à Mécène (commencement de la conversion), où il dit : « Tantôt, je me sens un homme d'action et je vais me lancer dans les tempêtes politiques; je suis le gardien de la stricte vertu; et tantôt, furtivement, je retombe aux préceptes d'Aristippe. . . » M. Courbaud se le figure moins capricieux, nonchalant et badin. M. Courbaud consacre le premier livre des épitres à une conversion d'Horace qu'il n'invente pas tout à fait et qu'il invente un peu. Il est dans la réalité, quand il nous montre un quadragénaire que son estomac sert mal, et qui s'apaise> et qui incline vers la raison ; mais il ajoute à la réalité, quand il déduit presque logiquement les divers moments d'une conversion qui ne fut pas celle d'un philosophe.
Au bout du compte, la pensée d'Horace est une bien petite chose. M. Courbaud prête à Horace plus de pensée qu'il n'y en a dans l'œuvre de ce charmant poète. Ce
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n'est pas le servir. Nous lisons les odes, les satires et les épitres : le joli arrangement des mots, leur grftce légère et l'amabilité des propos nous peuvent enchanter. Mais qu'on n'appelle pas notre attention sur la pensée d'Horace : car ce n'est rien ; et alors nous nous en apercevons. Il a fallu tout le talent du poète exquis pour dissimuler tant de pauvreté, voire tant de vulgarité. L'on dit : Horace et Virgile. Et c'est, à l'égard du divin Virgile, un sacrilège. Dans Virgile, écrivait Hugo^ le vers a porte à sa cime une lueur étrange n . Il n'y a pas de lueurs étranges dans les poèmes d'Horace. Il y a, dans les poèmes d'Horace, les petites méditations, tournées à ravir, d'un drille qui aima l'aise de son existence, le divertissement de ses journées, le calme de son esprit. Pourtant, il philosophe, habituellement. On chercherait en vain sa philosophie; et l'on chercherait en vain, chez lui, la philosophie d'Êpicure ou celle de Zenon. De ces doctrines, il a possédé ce qu'un mondain de Rome en attrapait. Il a institué, entre les ten* dances épicuriennes et les stoïciennes, un débat qui témoigne de son élégante mollesse et de ies hoimétes velléités. Mais il n'est point allé jusqu'à l'âme des aeux pathétiques doctrines qui alors se disputaient l'adhésion des gens troublés. Remarquons-le, son époque a été celle d'une immense inquiétude, à laquelle la philosophie répondit de son mieux. Livie, à la mort de son fils Drusus, va trouver le u philosophe de son mari » et lui demande les consolations de l'idéologie. Bientôt, les condamnés à mort des empereurs auront auprès d'eux leurs philosophes et mourront plus dignement si, à la dernière minute, ils entendent un stoïcien comme un prêtre. Sénèque, en ce temps-là, écrira ses lettres de direction et organisera la consolation philosophique. La philosophie de l'antiquité expirante est le désir et l'obscur présage d'une religion, de la religion si proche que déjà Virgile, dans sa quatrième églogue, semble annoncer, la venue extraordinaire du Sauveur : aussi l'intelligent moyen âge l'a-t-il placé, aux porches des
cathédrales^ parmi les annonciateurs et les prophètes. L'inquiétude qui est la poig^nante beauté du paganisme à son déclin, cette alarme et, pour ainsi parler, cette prévision chrétienne, Horace ne Fa point connue. Sa liberté conquise, son hyg^iène assurée, ses idées en ordre, il est content et se félicite en vers délicieux. Virg^ile devinait la pitié, les scrupules du cœur et de l'esprit, les rédemptions, les mystères de la vie et de la mort illuminées d'une espérance. Auprès de lui, Horace n'est vraiment, comme il l'a dit avec sa g^enti liesse qui vous désarme, qu'un porc du troupeau d'Épicure^ troupeau fort délicat, joliment soigné, amusant, Mais il a salué, du rivage, le vaisseau de Virgile, qui allait plus loin.
J** mai 19U.
l'élégance, en littérature
Une dame un peu rêveuse disait à un homme de lettres : « On ne devrait jamais voir les auteurs! » L'homme de lettres fut, je crois, extrêmement flatté, pour son œuvre; non, pour lui. Et c'est une question de savoir si l'on ressemble à ses livres. Mais veuillez lire (ou bien relire) les quinze ou dix-huit volumes qu'a signés M. Marcel Boulenger : vous imaginerez l'auteur comme ceci. Un garçon jeune; et peu importe son âge : on est jeune ou vieux de naissance. Un garçon que n'ac* câblent point la lecture et la méditation ; certes, il lit et il médite, et il écrit, voire il écrit à merveille : mais il porte gaiement son &rdeau, son métier. D'ailleurs, il n'a pas la tête encombrée de métaphysique; et, si les fumées de l'idéologie vaine l'environnaient, il soufflerait dessus. Nous allons nous le figurer mince et vigoureux, le type du jeune homme que les trouvères admiredent et se plaisaient à définir ainsi : u large d'épaules et étroit du baudrier (1). » U y a des écrivains de cette sorte; et les autres sont étroits d'épaules et larges du baudrier. L'antiquité nomma les uns des Âttiques, les autres des Asiatiques. Et ceux-là, Joubert les avertissait : u Ëcrivedns gras, ne méprisez pas les maigres ! n L'au-
(i) II faut, pour que le vers y soit, — et il y est, à cette condition, — élider à la césure la dernière syllabe d'épaules, malgré Vs et, selon l'ancien usage, compter 6au</rter (comme destrier, etc.) pour deux syllabes seulement.
leur du Page^ de Couplées et de l'Amazone blessée^ nous le voyons à Chantilly : c'est de là que naguère il a daté une série de lettres, ou essais charmants, relatif à Giosué Garduccî, poète qui inclina un front rebelle sous la main g^racieuse d'une reine, et relatifs aux arbres, aux livres, à la musique, au duel et aux chevaux. Sur les chevaux il a, mieux que des opinions, une science : et il vous cite Xénophon (traité de la Cavalerie), il juge les cavaliers de Saumur; cavalier lui* même, il examine les frises du Parthénon de manière à conclu re^ : « On peut imaginer, sans trop de chances d'erreur, le cavalier antique comme un lad athlétique monté à cru sur un gros cob )) , paroles un peu mystérieuses pour un lecteur casanier. Quant à l'escrime, elle l'amuse ; et il trouve au duel un air de galanterie. Conjecturons que le séjour de Chantilly l'enchante pour la beauté de la forêt, pour la noblesse fine du château, pour les souvenirs de l'histoire, pour Théophile de Viau et Sylvie, pour la promenade et les sports, et pour les lévriers qu'on mène courir sur la pelouse, et pour les chasses, les chevaux, les jockeys et les lads, et pour les snobs, si drôles à regarder et à peindre. Nous lui prêtons une causerie nette, rapide, un peu ornée comme le style de ses romans ; il préfère certainement les petits ffldts aux longs propos : si le discours de l'interlocuteur s'embrouille, lui se tait. Il a beaucoup d'esprit; et, plutôt que de le montrer, il le cacherait : mais il le laisse voir. Il n'est pas trop sentimental ; apparemment, il ne Test pas du tout; il est aimable : il a cette bien rare politesse qui ne vous éconduit pas. Nous lui voulons, dans les manières et le costume aussi, une parfaite élégance. Mais prenons garde : qu'est-ce que l'élégance? Un jour (c'est lui qui le raconte), trois fats se querellaient, à Londres, vers 1810 : quel gentilhomme était, l'après-midi, le mieux vêtu au club? Ils décidèrent de s'en remettre à George Bryan Brummel, qui daigna les écouter. Si Henry Mildmay, pour ses bottes à revers roses? ou Pierrepoint, à cause de son gilet? ou bien lord
Alvanley? Lord Alvanley pourquoi? L'on ne sut pas décrire son vêtement. Et George Bryan Brummel : il Messieurs, je déclare lord Alvanley vainqueur dans ce tournoi. Si Mildmay et Pierrepoint avaient été vraiment ce qu'on appelle habillés, vous n'eussiez remarqué ni les bottes de Tun, ni le gilet de l'autre. » Il en va de même pour le style, ajoute M. Marcel Boulenger ; pour le style et toute élégance.
M. Marcel Boulenger vient de donner le Fourbe^ roman. D'abord, il a écrit Nos élégances^ puis une Introduction à la vie comme-il-faut et même un Cours de vie parisienne. Ce sont de précieux livrets, tous pleins de bons préceptes et, en outre, de moquerie. L'on nous enseigne, mille petites choses importantes, l'art de nous habiller, les règles d'une jolie conversation; touchant la vénerie, les sports d'hiver, le polo, le golf, on nous prie de ne pas commettre les plus fâcheuses peccadilles. Quand et comment faut-il porter les gants, on nous le dit : sans le pardessus et en simple veston, jamais! D'ailleurs, je ne songe pas à résumer cet évangile méticuleux ; mais j'en approuve la sagesse^ avec une ingénuité confiante. Et j'en aime le ton, qui est celui de la plaisanterie, et dogmatique cependant. Notre conseiller badine, afin de nous séduire ; et il commande, non sans rigueur. Les Grecs avaient un seul mot pour dire « persuader » et « ordonner » ; en somme, ils n'espéraient que de la persu€Lsion l'obéissance : telle était leur ingénieuse courtoisie. Et ainsi procède M. Marcel Boulenger : il sait nous prendre ; puis, quand il nous a pris^ il nous conduit à son gré. Si nous lui semblons un peu incertains, distraits et mois, il a recours au stratagème ancien, nous présente un ilote ivre et nous rend les mauvaises façons bien ridicules et haïssables. Il est un moraliste aussi judicieux et fin dans ses directions que vif et gen>timent brutal dans la satire. Un moraliste de l'élégance.
On dira : la vraie élégance se moque de l'élégance. £h bien! oui, répond notre maître; et il n'est que
ItiO LES IDÉES ET LES HOMMES
d'avoir du goût. Lisons une de ses Lettres de Chantiliy : u Nous autres Français, en quoi sommes-nous inimitables? Ah! notre qualité à nous, exquise et presque insolente, c'est une grâce native qui nous est échue, une élégance involontaire de l'esprit, moins que rien, d'ailleurs ; ceci tout simplement : nous avons du goût. » Alors, tout va bien?... Non : tout allait bien. Nous avions du goût; et l'on n'ose pas afjfîrmer que ce soit fini; mais notre goût, depuis quelques années, subit des tribulations périlleuses. Gela tient à maints phénomènes, tels que le progrès de la démocratie, la nouvelle répartition de la fortune, l'influence de l'étranger, le désordre national. Le goût français menace de se détériorer. Ce n'est pas encore un désastre. Mais, avant que ne s'écroule une délicate architecture, l'observateur attentif aperçoit les signes de la ruine prochaine. Holà ! crie M. Marcel Boulenger; holà! ces vilains gants, et inopportuns ; holà ! ces robes dérisoires ; holà ! ce faste grossier ; holà ! cette gravité de professeur allemand jusque dans la causerie d'après-diner; holà! ce bavardage si médiocre, fade, amphigourique, prétentieux en outre ; et holà ! cette façon d'écrire ! . . . Qu'est-ce que le goût? « C'est une sorte d'instinct qui nous pousse à redouter en général les excès, quels qu'ils soient, à rejeter les coquetteries de nègres ou les violences barbares, à craindre par-dessus tout la vulgarité, la bassesse, à comprendre exactement le sens du mot ridicule^ à rechercher avec passion la clarté... » Voilà le goût, dans le costume, la mode, l'usage le plus divers, le langage et, particulièrement, la littérature. Tout l'aspect d'un pays ou d'une société révèle un même état d'esprit, le même génie et la même folie peut-être. Une même corruption se manifeste dans nos airs, dans notre activité, dans nos livres. M. Marcel Boulenger n'a pas entrepris toute la réforme : il laisse à d'autres la critique de notre activité. Mais nos airs et nos livres, il les tarabuste. Et voyons, en littérature, son idée de l'élégance.
L'auteur de V Introduction à la vie comme-it-faut nous est déjà recommandable pour avoir composé, sur la Querelle de [orthographe^ un juste pamphlet. Ces réformateurs et, plus ou moins érudits, chambardeurs de notre vocabulaire, philologues délirants et démagogues forcenés, primaires exaltés et politiciens qui avaient résolu de sacrifier au peuple électoral le visage des mots français, il les a bien admonestés et châtiés. Puis, sans redouter aucunement l'accusation de pédantisme, il a diagnostiqué les Quatre maladies du style. Honneur au maître de nos élégances : il a su que la littérature était en danger; sur-le-champ, brave, il s'est engagé dans le franc bataillon des pédants. Quatre maladies; il y en a d'autres. Celles qu'il a diagnostiquées, les voici. Premièrement, « l'abus du génitif ». Un lauréat de l'Académie Concourt écrit : « Une pelouse que bordent comme d'une chaîne de médaillons ovales des corbeilles de fleurs d'une jolie diaprure... » Ce lauréat, qui sans compter entasse tous ces génitifs, a aussi le tort de substituer à des prépositions telles que par ou avec la perpétuelle préposition de : manie fréquente aujourd'hui. Deuxièmement, « le néologisme w. Nos contemporains ont un entrain terrible pour inventer des mots. C'est qu'ils se dépêchent et n'attendent pas d'avoir trouvé, dans le riche trésor de notre langage, le mot dont ils auraient besoin. Vite, ils vous ont tiré du grec, ou de l'anglais, ou de leur imagination si prompte à jargonner, de soudaines syllabes. Ils ne songent pas — et à quoi songent ces énergumènes? — qu'il faut des années^ ou des siècles, pour que des syllabes deviennent des mots véritables, prennent de la réalité, commencent de vivre. Troisièmement, « la monotonie de la syntaxe » et, quatrièmement, « la veulerie dans les descriptions n . Le choix de ces quatre maladies me semble un peu arbitraire; d'autres maladies du style contemporain ne sont-elles pas encore plus graves et inquiétantes?... La u monotonie » de la syntaxe; mais, surtout, l'ignorance de la syntaxe. Le néologisme; et,
surtout, l'ignorance des mots et de leur signification. M. Marcel Boulenger cite un apophtegme qu'a formulé M. Michel Bréal dans sa Sémantique : « La santé, pour un langage, consiste à s'éloigner sans violence de ses origines. » C'est la maxime du salut. Ni les mots ne dépendent de nous et de notre caprice ; ni la syntaxe ne dépend de notre fantaisie. Éléments de notre pensée, les mots sont des êtres, et qu'on tue quand on les tourmente. Et la syntaxe est une dialectique : elle est une logique aussi : une dialectique, ô liberté, sans logique, ô absurdité !... M. Marcel Boulenger, très vaillamment, dénonce deux torts de nos écrivains : la hâte et la prétention. Ajoutons l'ignorance. Mais célébrons le défenseur énergique et avisé de la langue et du style français. Il aime les mots et il aime les phrases : honnête amour, et qui se perd; doux amour et suranné. Je compte M. Marcel Boulenger parmi les écrivains, peu nombreux, qui bientôt seront inintelligibles pour avoir pris chaque mot selon sa vraie acception et combiné les phrases selon le tour de la pensée. Passera-t-il les k^es^ on l'aura donc traduit en galimatias.
Il y a quelques années, M. Tristan Bernard lui écrivit, dans un journal : « Marcel Boulenger, je suis votre ami. J'aime ce que vous écrivez, vos romans et vos nouvelles, et je suis tout à fait d'accord avec vous en ce qui concerne la conservation et la préservation de l'orthographe française. Je tiens à ce qu'on laisse à nos vieux mots leurs lettres inutiles, qui sont des reliques de famille. Je professe, comme vous, une horreur instinctive pour les locutions causer à et se rappeler de. Mais, je vous en prie, ne me désavouez pas si je demande avec un groupe notable d'écrivains, plus autorisés et aussi timides que moi, à ne plus employer l'imparfait du subjonctif et à admettre une fois pour toutes que l'actuel subjonctif présent, si décent, de'si bonne tenue, servira à tous les usages et remplacera l'abominable imparfait en asse^ isse et en tisse.,, » Et puis : u Marcel Boulenger, dites-moi que nous sommes d'ac-
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. cord. Je suis persuadé que, lorsque votre phrase vous conduit dans la direction d'un temps en asse, vous faites, comme moi, un détour pour l'éviter. Mais ces détours sont fâcheux pour la marche du style et pour la nette expression des idées. Il vaut mieux, une fois pour toutes, prendre un parti énergique et reléguer dans une panoplie l'imparfait du subjonctif. Malgré notre goût des anciennes formes, il ne nous viendra pas à l'esprit de sortir dans la rue coiffé d'un casque empanaché... M M. Tristan Bernard a tant d'esprit, de gentillesse nonchalante et il est visiblement si las de son casque lourd, quand il demande à s'en débarrasser, qu'on lui répond : Remettez- vous, monsieur Tristan Bernard; et soyez à vôtre aise!... On ne veut rien lui refuser. Mais on peut donner seulement ce qu'on possède : et la syntaxe n'est pas à nous. M. Marcel Boulenger répondit à M. Tristan Bernard : « Parbleu! votre style est la grâce même : il peut se permettre d'aller tout nu. Mais nous autres, il faut bien que nous habillions un peu le nôtre, pour sortir. Or, l'imparfait du subjonctif habille, incontestablement. C'est un temps somptuaire, un temps de luxe. Il doit être imposé dans le projet Caillaux. Vive le luxe, monsieur!... Nous userons de ce subjonctif. » Bien répondu, certes. Et, pourtant, n'ai -je pas outré mes compliments tout à l'heure, quand je vantais le pédantisme de M. Marcel Boulenger? (Car nous manquons de pè» dants!) M. Marcel Boulenger n'est pas un grammairien d'abord ; je ne lui accorde pas, pour sa devise, cette maxime du bonhomme Quintilien : u Grammatices amor vhœ spatîo terminetur^ puisse ton amour de la grammaire n'avoir pas d'autres bornes que celles de ton existence !» Il se rit de la concordance des temps et n'estime l'imparfait du subjonctif, en asse^ en isse, en usse ou autrement, que ^our des motifs d*éiégance. Frivolité ! il s'agit de grammaire.
L'élégance : et, avec M. Marcel Boulenger, c'est toujours là que nous revenons. Il y a, dit*-!!, des cravatée
pour Péruviens, des cravates pour camelots, des cravates pour députés qui souhaitent d'aller dans le monde, des cravates pour vieux généraux et des cravates pour dandys. Il y a autant d'imparfaits du subjonctif : celui de l'institutrice, celui de l'étranger qui apprend le français, celui du collégien, celui de Scribe, et celui de l'homme élégant. M. Marcel Boulenger n'offre à M. Tristan Bernard que celui-là. Il rédigerait peut-être ainsi une règle de sa grammaire : Ayez l'imparfait du subjonctif élégant.
Frivolité? En quelque sorte, non. L'élégance de M. Marcel Boulenger est sérieuse; et le modèle qu'il propose à l'écrivain, c'est La Bruyère. Je me demande s'il n'ajouterait pas : La Bruyère et Jules Renard. La vraie élégance est, pour un écrivain, d'écrire bien. Ecrire bien : suivre les règles principales; et (il l'exige) varier ses tours, comme La Bruyère; et (il le disait) chercher avec passion la clarté, comme au surplus tous les auteurs classiques. Quelle erreur, si l'on croit que le souci de l'élégance ait pour résultat, dans le style, une langueur, une faiblesse, une pâleur efféminée! Fausse élégance, et non celle d'un garçon u large d'épaules et étroit du baudrier n . Mais ce garçon met sa coquetterie à être fort : et l'on verra qu'il est fort s'il a bien l'air de se jouer où les malingres se démènent, s'il ne fait pas une quantité de mouvements pour accomplir sa prouesse, enfin s'il agit avec justesse, écrit avec concision. Il a de la désinvolture. Il ne bavarde pas. Ce qu'il a résolu de dire, il le dit, et rapidement. Il ne court pas de tous côtés; mais il ne s'attarde pas. Il vous invite à prendre son allure : vous le suivez sans peine; il vous guide avec précaution. Du reste, il ne bavarde pas; mais il cause. Ne sommes-nous pas de loisir? Et nous flânerons, quelquefois, comme des gens qui n'ont point à se presser outre mesure, et non comme des gens fatigués. Nous éviterons l'ennui : l'ennui si morne qu'on éprouve dans ces phrases en labyrinthes où l'on est perdu et d'où l'on sent qu'on ne
sortira pas ; l'ennui de ne pas savoir où l'on va, l'ennui de savoir qu'on ne va nulle part, et qu'on patauge, ou qu'au moins on piétine; et l'ennui dont on meurt, dans les déserts de la pensée vague. On nous divertira; il y aura de l'imprévu. Et l'on nous décrira le paysage; mais vite, car il n'est rien de plus fastidieux qu'une description lente. Vous entrez dans un parc, à telle heure du jour ou du soir : et vous remarquez une fleur, un parfum, la couleur du moment. C'est tout; cela suffit. Vous ne dénombrez pas les roses, les dahlias et les pieds de jacinthe : c'est la besogne de l'aidejardinier. Vous ne faites pas un inventaire : c'est la besogne du commissaire-priseur. Non la besogne de l'artiste! Et puis, vous lisez un roman. Les personnages vous intéressent, et le récit de leurs aventures. Vous réclamez des aventures ; ou bien les personnages ne vous intéressent plus. Mais ils rêvent?... Ah! qu'ils ne rêvent pas trop ! Qu'ils agissent, et réagissent, non comme des pantins : comme vous, si actif et allant dès que vous guide le garçon « large d'épaules et étroit du baudrier ». Pas de psychologie! Vous avez renoncé à la description trop méticuleuse du parc, si beau sous le soleil et si mélancolique aux rayons de la lune bleue : ce n'est pas pour accepter qu'on vous inventorie l'invisible jardin de l'âme, plein de chiendent, d'ortie et de belladone, allégorie de ténèbres. Pas de psychologie : c'est la besogne des sorbonniens. Des actes : c'est ainsi que se déclarent les âmes ou, disons mieux, les caractères, mieux encore, les individus. Car il n'y a que des individus. Il faut qu'on soit, au bout du compte, disciple d'Aristote ou de Platon : la querelle, sous d'autres noms, dure. M. Marcel Boulenger, nous le désignerons comme aristotélicien, u Je vois bien, dirait-il à son tour, ce cheval, non la chevaléité, à Platon ! » Pour indiquer ce qu'il n'aime pas, ne voit pas et considère comme du néant, il empruntera ce néologisme, trait de mépris.
Lisons le Fourbe j roman très joli . et presque très
beau, roman qu'on risque de n'entendre pas tout à fait bien : et, en pareil cas, c'est la faute du lecteur, la faute de l'auteur aussi. Ne blâmons que l'auteur; mais nous le louerons pour tant de qualités charmantes qui le distinguent, et parmi nos meilleurs écrivains. Les mérites et les vertus de la vraie élégance littéraire, nous les discernerons dans le Fourbe^ et quelques inconvénients de ladite élégance.
Nous voici premièrement à Rome. Et l'auteur s'en excuse. Il devine qu'on se plaindra : « Ah ! oui, encore, comme tant d'autres, comme tous les autres, en Ita^ lie!... n II nous supplie de ne pas le confondre avec ces trop faciles raffinés qui a. s'épanouissent à Florence, succombent à Venise et goûtent ensuite comme il faut la tristesse à Versailles w . Mais, que faire? « c'est là, c'est à Rome que j'ai rencontré Marie-Dorothée, marquise Gianelli ». Sournois! Il a une meilleure excuse : il ne décrit pas Rome, ses ruines, sa magnificence désolée; il n'abuse pas et il n'use pas d'une archéologie émouvante. C'est à Rome que son héros a rencontré la marquise Gianelli. Où l'eût-il rencontrée? Elle était là. Puis, confessons-le, nous sommes satisfaits de ce qu'autour d'une si belle femme il y ait la beauté de Rome. L'essentiel sera de profiter sans nulle exubérance d'un hasard si avantageux. M. Marcel Boulenger regrette la discrète époque où La Fontaine écrivait {Psyché, la dernière phrase) : « On lui donna le loisir de considérer les dernières beautés du jour ; puis, la lune étant en son plein, nos voyageurs et le cocher qui les conduisait la voulurent bien pour leur guide. » Afin de nous rappeler Rome, à l'instant propice, M. Marcel Boulenger écrira ; « C'était la fin d'une ardente aprèsmidi ; l'on voyait par la fenêtre un cyprès plein d'oiseaux se dresser dans l'air du soir, comme une torche éteinte, mais encore palpitante et grésillante, ayant brûlé tout le jour. » Et c'est tout; c'est un peu plus que dans La Fontaine : exquise retenue, pourtant!
Marie-Dorothée a dans les veines, par mégarde et
par bonheur, une goutte de sang napoléonien. Née Rimbourg et l'arrière-petite-nièce du maréchal Rimbourg, elle ressemble au jeune Bonaparte de Toulon. D'ailleurs, sa mère est une vieille dame russe. Elle a un mari : le colonel Gianelli, homme d'honneur et de tact, réside à Turin, commande ses bersagliers, vaut par sa modestie. Elle a un amant : Tun de nos compatriotes, Stéphane Gourrière, le poète incomparable, prince du théâtre, favori de la gloire, sublime et industrieux, enivré d'aubaines, prodigue de son génie, de son amour, absurde avec discernement, délicieux et ridicule. Notre héros, ce n'est pas lui : c'est François Simonin, petit inspecteur des forêts, et qui voyage en Italie, et qui rencontre Marie-Dorothée. Il la rencontre et il l'aime. Il le lui dira. Il n'est pas timide; et il a raison : « Vous semblez bien portant, svelte et robuste, un bon athlète... » Ainsi l'accueille Marie-Dorothée, curieuse d'une amitié qui vient à elle et, pour la seule amitié, sensible aux qualités païennes. François rivalise avec le poète lauré, Stéphane Gourrière, notre Pétrarque. Et il va triompher... « Alors, François, vous goûterez avec moi, demain à la villa d'Esté?» Eh bien! non. Pourquoi?... Marie-Dorothée lui a dit : « Vous prenez le plus droit chemin pour aller d'une pensée à l'autre; j'aime cela! » Tel est-il, en effet. Gependant, il aime la marquise; il assure qu'il l'aime avec passion. N'en doutons pas. Mais il n'a plus d'argent; et il regarde son carnet de chèques : épuisé, le carnet. « Demain, vous aurez le droit de m'appeler Marie, à la villa; Marie d'Esté!.,, n Le lendemain, dès l'aube, il part. Qu'on lui pardonne sa brusquerie : fonctionnaire, il était en mission, naguère, à Vallombrosa; il a pris, à Rome, des jours de congé ; ces jours sont finis. Voilà une tête bien faite et qui sépare nettement les heures du plaisir, celles du devoir. En outre, écoutonsle : « Je suis marié. Pourquoi ne Tai-je pas dit encore?... n II ne l'a pas dit; et Ton ne s'en apercevait pas du tout. Il l'oubliait, probablement.
Yvonne Simonin : pauvre femme, très douce et réservée; hélas! trop réservée, pour ce mari, « bon athlète »; et pieuse, toujours à murmurer une prière, trop pieuse pour le « bon athlète » positiviste; et si touchante, si inquiète! Mais froide, en apparence. Frémissante ; mais en secret. Le « bon athlète » n'a vu que l'apparence. II n'est pas bête. Seulement, avec une remarquable santé physique et morale, intellectuelle aussi, François a un défaut que M. Marcel Boulenger ne lui reproche pas, et que je lui reproche ; ce défaut : un goût tel de la clarté que tout mystère lui échappe. Yvonne, auprès de lui, est un mystère, et qu'il n'essaye pas d'approfondir. Les Simonin avaient une petite fille : elle meurt „ le jour même que François revient de Rome. On aurait tort de prétendre que François n'eût pas de chagrin. Mais, comme il sépare nettement son plaisir et son devoir, il ne mêle pas non plus son chagrin et tout le reste de sa vie. Il pleure; et, quand il retourne à ses forêts, il fait son métier. Yvonne, moins habile, s'abandonne à la douleur : elle n'est que de la douleur et n'a de refuge qu'en Dieu. Une même douleur les réunirait, François et Yvonne : ils n'ont pas une même douleur. François est tendre ; Yvonne tombe dans ses bra^; « un instant après, elle remue les lèvres : sa prière... w Et il y a, entre Yvonne et François, cette prière où l'une met toute son âme, où l'autre ne met rien.
La marquise Gianelli a quitté Rome pour Paris. Elle appelle François. Et, en peu de jours, tant pis pour Stéphane Gourrière : celui-ci vogue sur la Méditerranée avec une infante Pia qui, en faveur d'un si grand poète, lancerait aux vagues son diadème doré d'altesse royale. Yvonne apprend la liaison de François et de Marie-Dorothée. Elle souffre et elle se résigne : elle offre à Dieu l'effort de sa dure patience. Elle apprend que Marie-Dorothée a mis au monde un enfant : le fils de François. C'est trop de souffrance et elle entre dans la prison du désespoir silencieux. Il faut
bien, cette fois, que François en ait conscience. Marie Dorothée ne le tente pas moins que jamais ; il est amoureux d'elle et de son allégresse florissante. Mais Yvonne endure un martyre; elle chemine vers la mort. Et François a pitié d'elle. François, ne le calomniez pas. Il a le cœur net, excessivement net; il a tout de même de la bonté, il a de la propreté dans l'esprit. Quand les préceptes de la morale se disputent sa préférence, il les examine, les range, les compare; et il choisit parmi eux. Abandonner sa maîtresse, l'année qu'elle lui donne un fils? Diable!... Laisser mourir de chagrin sa pauvre femme?... Un devoir, en dernière analyse, lui parait urgent, simple et fort clair : « cause le moins de peine possible à ceux qui t'entourent... » Il aime sa maîtresse; mais il n'est pas question de lui. Marie- Dorothée se passera de lui très bien ; et le petit garçon n'appartient pas à lui. N'hésitons plus. François se dévoue à Yvonne. Quant à rompre avec Marie-Dorothée, ce n'est rien ; Marie-Dorothée retournera en Italie ; elle aura, pour se distraire, son fils et, qui sait? le poète qui justement n'épouse pas Son Altesse l'infante. Lui, François, si le voluptueux souvenir de Marie-Dorothée le<;aresse encore, il a de l'abnégation. Mais Yvonne? la reconquérir ou, plutôt, la conquérir?... Yvonne est loin, dans l'ineffable compagnie de Dieu et des anges. Il ira la chercher là-bas, parmi les brumes du mystère, lui qui n'a point, jusqu'à présent, fait un seul pas sur les routes mystérieuses; lui que n'émeuvent point l'odeur des églises, leur chant ; lui que n'alarme point la promesse de la certitude reposante et lui qui, dans une prière, ne retrouve point des bribes du passé. Que faire? Il ne peut rattraper Yvonne où elle n'est pas : elle est là-bas.
Il sera dévot, mais fourbe. Et il feindra la dévotion : fourberie. Ah! que faire?... La fourberie nous dérange de l'idée que nous avions de lui. Peu importe. Avec un intelligent abbé Du regard, il cause. Les propos de l'abbé D «regard passent sur lui comme, sur la cam-
pagne, les légers nuages des beaux jours : du moins, il le croit. Les pieuses lectures lui sont inutiles; et il se fâche de ne trouver, en tant de pages, « rien de précis ». Quel homme! Il lui faut Dieu en théorèmes. Il entendra la messe. Un dimanche matin, de noir vêtue, Yvonne va sortir; elle descend au jardin. Les deux lévriers, Marsyas et Marion, près d'elle, bondissent, très joyeux : elle ne les emmènera pas, elle va tout droit à l'église. Et lui, François, les chiens lui sautent aux épaules, plus joyeux encore : il ne les emmènera pas, il va tout droit à l'église. Il regarde Yvonne, si jeune et toute vacillante, flétrie. Yvonne, au sortir de la messe, ne le remerciera pas d'être venu : des lèvres, murmurante à peine, elle remerciera Dieu. Il se confessera, il récitera dans le confessionnal de l'abbé Du regard le Confileor : il aura soin qu'Yvonne le sache et, sur le visfiige d'Yvonne, il guettera, comme une lueur de soleil sur un mur, la vive lumière du bonheur. Il communiera. Au retour, il déjeunera; il lève les yeux : Yvonne le regardait... « Et il y avait — oh ! oui, j'en suis sûr ! — une émotion profonde sous ces paupières, qui se fermèrent bien vite, effaçant la vision exquise, une émotion douce et sans doute heureuse, telle que je ne pensais plus en voir jamais se trahir sur le visage si las et si clos, m C'est un jeudi, c'est le jour qu'Yvonne va au cimetière. « Je t'accompagne ! » Et il passe son bras sous le bras d'Yvonne : qu'elle était mince! et elle grelottait. « Tu as froid? — Non. — Je croyais... » L'automne; et ils ont l'air d'un couple qui bientôt sera vieux. Yvonne se tait. François, comme elle, parle en lui-même et, sans voix, dit à Yvonne : « N'aie plus peur, appuie-toi, confie-toi... » Au cimetière, les voici devant la tombe de leur petite fille. Yvonne s'agenouille, u D'habitude, je demeurais debout; mais, ce jour-là, je me suis agenouillé, moi aussi... n Quand Yvonne se releva, elle posa sur la main de François sa main légère et balbutia : n François ! . . . Notre petite... » Ils s'étreignirent et pleurèrent, « l'un
près, tout près de l'autre, enfin ! « Et ils revinrent, du même pas, à leur maison.
La première partie de ce roman, gaillarde et amoureuse, a bien de Tattrait. La seconde partie est extrêmement pathétique. Beau roman, l'œuvre d'un excellent écrivain, qui possède l'art de conter, qui crée de vivants personnages : l'esthétique de l'élégance l'a servi à souhait.
L'esthétique de l'élégance — et de la meilleure élégance, vraie et sérieuse — a pourtant ses limites. Elle veut la clarté : le goût de la clarté est une vertu. Mais s'il y a, jusqu'en ce bas monde, plus de choses qu'on n'en discerne clairement, faut-il négliger tout cela qui n'est pas clair? Ce fut la prétention des positivistes : reléguer le mystère ailleurs. Ils l'appelaient un océan pour lequel ils n'avaient ni barques ni voiles; et ils le négligeaient. Or, si les brumes de cet océan pénètrent l'île du u connaissable » , l'envahissent, l'imprègnent, nous décrirez-vous l'ile et non les brumes? Et, les âmes, si vous n'en voyez que les surfaces claires, vous les ignorez : les âmes sont des océans de mystère; ne regardez- vous que la crête des vagues hautes, négligeant les remous qui les ont soulevées?
Je reprochais à François Simonin d'avoir méconnu, par goût de la clarté, la mystérieuse Yvonne. Et pareillement, je reproche à M. Marcel Boulenger de méconnaître François Simonin, quand il l'appelle un fourbe. M. Marcel Boulenger, là-dessus, répliquera qu'il a fait à sa guise son héros : ne l'a-t-il pas inventé? Tant pis pour lui, l'auteur (et c'est encore à sa louange), s'il a donné à son invention tant de réalité que, son héros, je le traite comme un vivant. Non, François Simonin n'est pas un fourbe. Il croit qu'il en est un; M. Marcel Boulenger le croit également. Et ils se trompent tous les deux. Pour que François Simonin soit un fourbe, l'auteur a joint, en manière de préface, à l'histoire de ce François, un dialogue un peu nietzschéen sur la vîrtà admirable de la ruse, u II rusait, le condottiere...
Il rusait, le fort Ulysse... Ils rusaient, les petits Spartiates... n Oui! Mais François, qui renonce à toutes voluptés, qui renvoie sa belle Marie-Dorothée, qui s'apitoie sur la tristesse d'une pauvre femme et qui s'agenouille, il ne ruse pas. Est-il sincère, au confessionnal et à la table de communion? u Vous voulez aller à la foi et vous n'en savez pas le chemin... Apprenez [-le] de ceux qui ont été liés comme vous. Suivez la manière par où ils ont commencé : c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite, en faisant dire des messes... » Mais François Simonin ne veut pas aller à la foi!... Qu'en sait-il? Et, M. Marcel Boulenger, qu'en sait-il? Son héros lui échappe dès que ce héros pèche contre la parfaite clarté : or, il n'y a plus de clarté au point où est monté François chercher l'âme d'Yvonne, au delà de toute abnégation. Un fourbe? Il est un pauvre homme en chemin. S'il n'a pas fait encore sa soumission, gardons-nous d'offenser son élégant orgueil; et, si Pascal l'effraye, nous lui offrirons seulement ces deux vers d'Ausone, poète savant et futile :
Jncipe, dimîdium facti est cœpisse. Super sii Dimidium : runum hoc incipe, et efficies.
Je laisse en latin ces deux vers et proteste ainsi, doucement, contre les excès de la clarté.
1" juia 1914.
u Comme fcUùzis avoir quinze ans.,, n Un collégien, grand et mince, au regard clair, « aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnantes » ; les jours de sortie, il fréquente chez Victor Hugo, rencontre Vigny, les deux Deschamps, Mérimée, Sainte-Beuve; il se familiarise avec la gloire ; il récite ses premiers vers, chansons d'un enfant déluré, chansons d'amour à tout hasard. « A tâge où ton croit à l'amour .. n Un jeune homme élancé, très élégant de manières et de costume, à la tête blonde que les cheveux longs et bouclés encadrent ; il a quelque chose d'un peu italien dans les traits; il a de la langueur, de la désinvolture et de l'impertinence, l'air de ne songer qu'à des femmes; et, s'il daigne écrire, ses vers chantent divinement. « A Cage où Con est libertin., . » Un soir, il arrive chez des amis; il est très pâle, mal vêtu, un bas lui tombe par-dessus sa botte; il regarde sa montre, obstinément : marchet-elle? Il faut qu'on écoute sa montre. Chez la princesse Mathilde, l'Empereur étant là, il a récité des vers. Quels vers? Il cherche et ne se rappelle rien. Il est ivre. Parfois, il dompte cette ébriété presque continuelle : il parle ; il est merveilleux d'esprit, de chaleur éloquente. Il s'en va; dans les maisons où on l'a vu gris, il ne revient pas.
Quel homme singulier! L'amour a été l'unique affaire de sa vie. Il attendait l'amour ; il a aimé ; ensuite, regrettant l'amour, il a méprisé toute l'existence et,
d'amertume, il a rendu la sienne méprisable. Les autres gens accordent à l'amour un peu de temps et beaucoup de bavardage; lui, tout son temps et toute sa pensée : ce fut absurde et pathétique. Les médecins diagnostiquent en lui deux tares : « association par contraste et infantilisme psychologique » . Austères plaisantins ! et qui oublient le principal : c'est le don de poésie. Tout amour, — et catalogué par les pathologistes, interdit par les hygiénistes ou blâmé par les moralistes, — il le muait en poèmes. Jeunesse et amour : ces deux mots, la postérité les a inscrits, en exergue jolie et aguichante, et comme une auréole, autour du beau visage de ce poète et autour de son génie, ces deux mots tout pleins de gaieté, de mélancolie et de malen^ tendus. On dit, cependant, qu'il n'est plus à la mode : l'amour serait-il suranné? que nos adolescents le dédaignent : nos adolescents ne sont pas jeunes !
M. Maurice Donnay, lui, est jeune. A la Société des Conférences, il a fait, ce printemps dernier, une belle série de conférences, touchant Alfred de Musset; et ses conférences sont devenues un livre charmant, où l'on remarque l'amitié, la bonne foi, et cette gentillesse à laquelle, aussi bien, l'auteur n'aurait pas su renoncer : mais il n'y a point tâché. Sa critique est la plus accueillante, libre, et la moins prévenue. Quant à sa méthode, il se fie à son goût; méthode qui ne nous plairait pas de tout le monde : elle nous plaît de lui, parce qu'il a le goût très sûr et très sensible. D'ailleurs son Musset^ comme son Molière ^ il l'a soigneusement préparé, n'épargnant pas les recherches utiles, consultant les historiens et les anecdotiers. Il sait que nous ne pouvons lire un poète de 1830 comme nous lirions un de nos contemporains. Pour le juger, ce poète, nous devons le considérer dans son temps ; pour le juger, et pour le compEcndre. Mais, l'œuvre d'un Musset, toujours vivante, M. Donnay ne la traite pas non plus comme un document d'histoire : il n'oublie pas de l'aimer. Du renseignement précis et rigoureux à la simple admira*
ALFBED DE MOSSET 175
tîon, il va et vient, sans difficulté, avec un abandon gracieux. Et il plaisante, et il s'amuse. S'il est ému, il le dit : et il ne le dirait pas, on le sentirait, à ses phrases qui tremblent. S'il n'est pas ému, il le dit : et le badinage remplace l'émotion, le badinage souvent le plus comique. Le roman de Musset, George Sand et Pagello ne l'émeut pas du commencement à la fin. Et il écrit: « Musset, George Sand, Pagello, je les imagine dans une voiture à laquelle est attelé un jeune cheval, animal ardent et ombrageux. C'est George Sand qui conduit. A un moment, dans une pente, le cheval s'emporte. Pagello, lui, saute : il n'a pas de nerfs, il tombe avec élasticité, se ramasse et s'enfuit. En bas de la côte, le cheval s'abat, la voiture est brisée. George est meurtrie : rien de grave; une autre fois, elle remontera en voiture. Mais, chez Musset, il y a des lésions internes, quelque chose de cassé, il ne remontera plus. » A l'époque du romantisme, on a dessiné de ces caricatures où le char de l'État, le chariot de Thespis, diverses calèches et guimbardes portent triomphalement et, parfois, laissent dégringoler leur charge illustre... Un beau vers : et M. Donnay ne plaisante plus.
mon unique amour, que vous avais-je fait?
« Quel vers admirable, et si simple! Il n'y a pas un amant abandonné, trahi, qui ne l'ait jetée, cette interrogation, sous une forme ou sous une autre ; mais ceux qui ont lu Musset ne peuvent que répéter ce vers-là... » Plus de coquetterie!... En général, il réunit un peu d'ironie, un peu d'attendrissement, de sorte que l'ironie soit une façon de ne pas montrer, de laisser voir Tattendrissement.
Dès la première annonce de ces conférences, ce ne fut, pour ainsi parler, qu'un cri, dans Paris où les cris se confondent : Donnay et Musset, les deux poètes de l'amour; et Donnay, notre Musset. L'on ne pensait qu'à Musset le poète, non à Musset le libertin : quand
on crie, Ton ne saurait penser à tout. M. Donnay ne ressemble pas à Musset; et il n'a point à en souffrir, étant un autre poète. « L'on a fait, dit-il, tant de rapprochements entre, le théâtre de Marivaux et celui de Musset que c'est ici la place d'en faire les éloignements... » Les éloignements qu'on hasarderait volontiers entre le poète des Nuits et le poète à* Amants, qui ne les devine? D'abord, le véritable héros de Musset, Don Juan, M. Donnay ne peut pas le souffrir. Il l'a traité de « candidat à la paralysie générale » .
Le Don Juan de Musset, le Don Juan des romantiques, est un poète, un ange, un « Christ ». Sur les listes de ses victimes, il y a des princesses et aussi des mari tomes. Voleur aux carrefours, laquais pour une chambrière, il séjourne dans les tavernes et, l'âme sœur, il la quête jusque dans les bouges. Quel idéaliste, pourtant! Il cherche une perle. Sa perle : un être, dit Musset, « impossible et qui n'existe pas » . Sa perle, dit Théophile Gautier, ce serait un composé de la reine Gléopâtre et de la sainte Vierge. Alors, peut-être ce Don Juan n'est-il, en effet, qu'un maniaque. Ou un niais? Son insupportable fatuité, la bassesse de ses goûts, son arrogante sottise ont quelque chose de désobligeant. Mais il a enchanté les romantiques.
Musset, dans la Confession, raconte qu'il y eut, après la débâcle impériale, trois sortes de jeunes hommes : libertins, employés et révolutionnaires. Les employés travaillent; et, qu'ils s'ennuient ou non, peu importe. Mais, libertins ou révolutionnaires, c'est tout un, même si les révolutionnaires sont chastes et si les libertins ne souhaitent pas de démolir la société : mécontents les uns et les autres et qui, au malaise de leur esprit, cherchent une diversion, les uns dans la fureur politique, les autres dans la fureur amoureuse. On appelait libertin, jadis, un incrédule. A présent, un libertin est un homme qui vit au gré de la sensualité. Ce passage de signification correspond à une vérité profonde ; le libertinage de la pensée conduit au liberti-
nage du cœur. « Remarques-tu une chose, Spark? C'est que nous n'avons point d'état; nous n'exerçons aucune profession ! . . . » Le libertin, comme le révolutionnaire, est un sans- travail. Il a trop de loisir et court les rendezvous galants comme l'autre les meetings bavards. Deux anarchistes; et des théoriciens. Le libertin de Musset formule toute la théorie, une esthétique, une morale de la débauche : il prétend revêtir de beauté son inconduite et parer d'orgueil extraordinaire son avilissement. Ce Don Juan, c'est l'une des. inventions les plus ridicules et brillantes du romantisme. Mais enfin, il a du génie, des vertus natives, et toutes les grâces de la jeunesse, toutes les ardeurs de l'âme, toute les bravoures. De tout cela, il ne fait rien; tout cela, il le gaspille. Qui donc est-il? Le type idéalisé de ce vif adolescent qui a dans les veines le sang des grands soldats victorieux et qui parvint à l'âge d'homme quand l'épopée était finie. Il y eut, au dix-neuvième siècle, dans la vie française, une époque de trop soudaine relâche. La frénésie qu'avait excitée la Révolution et que l'Empereur occupa, mena par tous les chemins du monde, par toutes les routes de l'orgueil et du plaisir militaire, cette allégresse dut faire halte. Imaginons un régiment joyeux, en course, à qui l'on commande de s'immobiliser : le mouvement qui le portait frémit encore en lui. Les garçons qui eurent vingt ans après la chute de l'Empereur, désœuvrés et fervents, conçurent comme leur idéal désespéré ce Don Juan, ce hautain gaspilleur de toutes énergies et puissances.
Don Juan, dans la Confession^ c'est Octave. Brigitte aime Octave; et Octave, Brigitte. Pour empêcher leur bonheur, il y a Octave. Est-il un méchant? Non : un dépravé. Brigitte si douce et parfaite, il ne saurait la comprendre. Il est incapable d'entrer dans le secret d'une âme. Égoïste, il ne connaît qu'une âme, la sienne; et, maladroit, il se prive du plaisir le meilleur : connaître une âme et l'aimer. Voici le châtiment réel et ironique de Don Juan : Don Juan ne connaît pas les
femmes ! Don Juan ne sait pas aimer ; et voilà ce que M. Donnay ne lui pardonne pas : u Don Juan me fait l'effet de ces touristes pressés qui visitent l'Italie entre deux trains... C'est pour eux que Baedeker a écrit cet admirable titre de chapitre : Venise en quatre jours! Ainsi Don Juan connaît les femmes. Il passe. Pauvre Don Juan ! C'est un coq et c'est un Cook. U chante sa victoire comme l'oiseau de nos bcisses-cours, en se dressant sur ses ergots et en battant des ailes. Il ne connaît que la victoire; il ne connaît pas la défaite... Il peut avoir des sens étonnants et même un cerveau : il n'a pas de cœur ; il n'est pas un amant. »
Mais, Don Juan, c'est le romantisme de l'amour. M. Donnay a-t-il horreur du romantisme? Non; et, plutôt, il le défendrait. Le romantisme, dit-on, c'est le triomphe du moi. Eh bien! (répond M. Donnay) « un auteur, s'il a une personnalité, n'est jamais absent de son oeuvre »> . Molière est dans son chef-d'œuvre, le Misanthrope; Racine est dans Phèdre; et l'on peut regretter « qu'un tel poète n'ait pas écrit des œuvres franchement individualistes » . Quant au u mal romantique n , il a existé de tout temps ; M . Donnay trouve du romantisme dans l'histoire grecque et la romaine; il en trouve dans la Bible; et il en trouve dans la nature. Le romantisme dans la vie, c'est le sentiment qui u submerge l'activité raisonnée » : mais il faut que le sentiment submerge « quelquefois » l'activité raisonnée. Au surplus, ce ne sont pas les doctrines littéraires ou autres des romantiques qui détourneront M . Donnay d'aimer ou de n'aimer guère un poème d'eux.
La véritable poésie de Musset date de 1833 : année illustre, un historien du romantisme l'a remarqué. En 1833, Hugo se lie avec Juliette Drouet; en 1833, Sainte- Beuve s'éprend de Mme Hugo; en 1833, Vigny devient J 'amant de Mme Dorval; en 1833, Musset part pour Venise avec George Sand. Jusque-là, les poètes du Cénacle bornaient leur entreprise à la réforme de la
poésie. L*année 1833 les vit battre la campagne; le ro* mantisme passa de la littérature dans la vie, où il fit des ravages. Nos poètes s'aperçurent qu'ils avaient inventé une morale. Ils en profitèrent : leur morale supprimait les empêchements que Tautre morale oppose aux divers caprices de l'instinct.
Avant 1833, les poésies de Musset valent surtout par l'entrain gai. En 1828 et 29, le romantisme était une école jeune. Son chef n'avait guère dépassé vingt-cinq ans. Parmi les romantiques, Musset est le plus jeune, par l'âge et par le génie. Qu'emprunte- t-il au romantisme? Tout ce qui est jeune; le reste, non. Ce qui le tente, c'est la liberté que revendiquent les novateurs. Liberté du sujet : il va écrire la Ballade à la lune^ où Ton voit l'astre clair des nuits complice de polissonnerie. Liberté du rythme. Et même, liberté de la rime : parmi les révoltés, il se révolte contre la révolte. Et voilà bien de la jeunesse! Mais il invente ceci : le naturel... ce n'est pas tout : le naturel dans le romantisme. Les autres sont guindés, éloquents, fastueux. Lui, sa trouvaille de jeune homme, trouvaille ravis* santé, c'est le lyrisme familier. Ce qu'il y a de suranné, dans les Premières poésies, c'est exactement le romantisme : dans Don Paez, un abus de la couleur et du pittoresque, une Espagne trop rutilante et mordorée, une gaillardise inutile, un ton fringant pour énoncer des opinions modestes, une vaine tentative de dissimuler sous les largesses du vocabulaire la pauvreté de la méditation. Surannée aussi, la romance; mais elle, surannée bien joliment. Il faut se la figurer chantée, sur la musique de Monpou, par des jeunes femmes en robes de soie à treize volants, par des jeunes femmes qui s'appelaient Malvina, qui volontiers jouaient de la guitare et qui avaient l'âme rêveuse. A la lueur des bougies nombreuses dans les candélabres comme, au ciel d'Italie, les étoiles, elles chantaient d'une voix trem* blante et chaude. Miss Smolen, nous la voyons, en lithographie, sur la couverture d'un cahier de roman-
ces. Elle a, sur les épaules, une écharpe; mais l'écharpe glisse des épaules. Elle a, autour d'elle, le clair de lune parmi des nuages fins. Ajoutons, dans le paysage de la petite chanteuse, un monument très gothique, avec des clochetons, des fenêtres lancéolées et des vitraux où meurt le déclin du jour.
Les Premières poésies sont pauvres d'idées, — peu importe ; — et pauvres de sentiments. L'amour même y est futile : un tout petit sentiment. Après 1833, après Mme Sand, tout a changé. Le ton n'est plus le même. Le jeune Musset bondissait vers la vie. Il a suffi de peu de temps pour que l'expérience le déçût. Son voyage, ce ne fut pas seulement l'Adriatique et les lagunes, mais la vie. Il partait avec sa maîtresse; et il croyait que toute la vie serait une heureuse promenade d'amour. Il n'eut pas la précaution de penser à autre chose, pour le cas où l'amour, en chemin, l'abandonnerait. Il ne s'était muni que d'amour : et l'amour, en chemin, l'abandonna.
Cette péripétie principale de son génie date de sa vingt-quatrième année. Il est mort à quarante-sept ans. Mais, après le Souvenir, qui est de ses trente et un ans, il n'a presque plus écrit de vers. Ne lui sembla-t-il pas que la poésie lui était morte dans les doigts, le jour que lui était mort dans le cœur son rêve de l'amour? A quoi bon chanter, s'il n'y a plus à chanter l'amour? La muse (dans la Nuit de mai) lui offre différents thèmes : la verte Ecosse, et la brune Italie, et la Grèce, et les grandes aventures des hommes, la guerre ; et la grande aventure éternelle. Dieu; et les héros, Tarquin, l'homme de Waterloo... Tout le chant de la muse, avec son abondance mélodieuse, avec sa variété divertissante et (si j'ose dire) avec sa musique peinte, marque une tribulation dans l'œuvre de Musset, marque un moment de la poésie française. Les thèmes que propose la muse ont le caractère de ceux que traiteront les poètes français après que le romantisme aura, en quelque sorte, épuisé le motif amoureux et, en somme, tout
le lyrisme prime-sautier du cœur. Les romantiques ont largement répandu leurs sentiments. Leur g^énie, ce fut leur sensibilité alarmée et prodigue d'elle-même. Après les romantiques, nous avons eu les Parnassiens. Tous les chants que pouvait inspirer le simple amour, on venait de les chanter. Les Parnassiens, comme le poète de la Nuit de mai, se trouvèrent fort dépourvus; et, comme la muse y invite le poète de la Nuit de mai, ils ont alors substitué à l'exubérance du cœur des motifs de littérature savante. Ils ont procédé un peu comme firent aussi les Alexandrins, après que les poètes de la Grèce rayonnante eurent épuisé les ressources naturelles du lyrisme. Les thèmes que propose la muse dans la Nuit de mai ont beaucoup d'analogie avec des sujets alexandrins. Privé de l'inspiration amoureuse, qui était l'âme de ses premières poésies, Musset pouvait aboutir (et l'on dirait qu'il en a éprouvé la velléité) à la formule de poésie que les poètes parnassiens ont réalisée plus tard. Seulement, cette poésie impersonnelle, descriptive et laborieuse ne le séduisait pas : il le dit à la muse.
Il écrivait, très jeune, à son ami Paul Foucher : « La poésie, chez moi, est sœur de l'amour... » Il ne conçoit pas de poésie autre que la poésie d'amour. Donc, il chantait le plaisir d'amour et il chantera la peine d'amour. La poésie aura mission de diviniser la douleur.
La religion de la douleur, qui récemment nous vint des pays slaves et Scandinaves, c'est (comme la plupart des idées qui nous viennent de ces pays) une ancienne idée romantique. Les poètes français du dix-neuvième siècle en son milieu l'ont préconisée avec passion. Les poètes, et aussi les romanciers; parmi les romanciers, George Sand, qui mérite d'être comptée deux fois entre les apôtres de la douleur sainte, pour l'avoir elle-même interprétée et pour avoir fait souffrir Musset, qui l'interpréta. La sainteté de la douleur : pourvus de cette doctrine touchante et fière, les poètes vont perdre
toute retenue. Puisque leur douleur est saîate, ils vont la raconter, dans leurs poèmes, avec confiance et sans nulle vergogne. Ils vont même attribuer à leur mauvaise conduite un caractère sacré. Dupe de ce vieux sophisme, le pauvre Verlaine offrira cyniquement à l'univers le spectacle de ses pires inconséquences ; et il offrira pieusement à Dieu les ennuis de toute espèce qui sont le résultat de sa débauche, de sa sainte débauche. C'est émouvant et comique; c'est pathétique et absurde.
La sainte douleur, voilà du romantisme : et il en traîne encore dans notre littérature. Mais, la vraie douleur, c'est l'incomparable beauté des meilleurs poèmes de Musset. Récitons-nous le Souvenir.
En 1857, peu de jours avant sa mort, Musset compose son dernier poème :
L'heure de ma mort, depuis dix-huit mois, De tous les côtés sonne à mes oreilles... etc..
Le rythme est haletant. Il y a des reprises de souffle et il y a le lancinement d'une perpétuelle souffrance; il y a des bonds de difficile volonté. Ce vers de dix syllabes, coupé en hémistiches de cinq pieds, a par luimême une rapidité qui, ailleurs, donne des effets de légère allégresse et qui, en ce poème, sonne comme un glas. Ce sont des vers beaux et funèbres. Le poète n'a plus sa virtuosité ; il a encore son génie.
Gomment n'admirerait-on pas et n'aimerait-on pas la grandeur, la fierté farouche, et voluptueuse et hautaine ensemble, de ce refus que le poète des Nuàs a opposé à tout ce qui n'est pas le seul amour, gai ou triste, l'amour enfin? Il a cru que l'amour seul valait de vivre; il a voulu que l'amour suffît à occuper toute une [âme, toute une destinée : paradoxe poignant, poétique erreur !
Musset, quand il commence à ne plus composer beaucoup de vers, écrit ses adorables comédies. Certes,
il aime sa liberté; or, aucun genre littéraire n'est plus contraint que le théâtre : mais lui, les contraintes du théâtre, il les néglige. Il écrit des comédies qu'on jouera ou ne jouera pas ; et il n'a pas subi la tyrannie urgente et misérable des tréteaux.
Le théâtre devait le tenter. Gréer des personnages; oui, on les crée à sa ressemblance : du moins, ceux qu^on préfère. N'importe! créer des personnages, même à sa ressemblance, c'est encore, en quelque façon, sortir de soi. Et, — contre l'apparence, mais en toute vérité profonde, — sortir de soi, c'est le rêve et la tourmentante ambition de tous les lyriques. « Si je pouvais être ce monsieur qui passe!... » s'écrie Fantasio; et : a Quelles solitudes que tous ces corps humains ! • Pourquoi Fantasio voudrait-il être ce monsieur qui passe, ce gros homme ventru et dont il se moque? Et, si tous ces corps humains sont autant de solitudes, pourquoi voudrait-il changer de solitude?... Il le dit : c'est qu'il a cessé de se plaire dans sa propre solitude. Le poète lyrique — le Musset des premières et nouvelles poésies — chante son émoi. Il est ainsi, à ne chanter que lui, le prisonnier de lui-même; un prisonnier qui chante dans sa cellule qui est lui. Eh bien! on se fatigue de soi ; et les philosophes qui ont prétendu rendre compte de toute l'âme humaine en la montrant seulement égoïste n'ont pas tout vu, n'ont pas tout dit. Chacun de nous a un grand amour de soi; mais chacun de nous a horreur de soi. Peut-être l'infirmité de notre nature n'a-t-elle pas de signe plus évident que l'impossibilité où nous sommes de nous contenter 'de nousmêmes. Et le désir de nous absenter hors de chez nous se manifeste de bien des manières ; en voici trois : le dévouement, l'amour et l'art. Si différentes que soient ces trois démarches de l'esprit, elles ont cette analogie originelle. L'indigent que nous secourons, la femme que nous aimons, Tœuvre que nous réalisons, je crois qu'on peut les considérer comme l'alibi où va notre âme à qui ne suffit pas son égoïsme. Le plus lyrique de nos poètes
devait éprouver plus intimement que nul autre ce besoin de donner le changée à sa vive sensibilité. Quel meilleur stratagème que de créer des personnages qui ne fussent pas lui, des Barberine, des Camille, des dame Pluche, des Clavaroche et des Landry, ou bien des personnages qu'il détachait de lui, qui étaient lui et devenus, selon le vœu de Fantasio, pareils à ce monsieur qui passe? « Ce monsieur qui passe est charmant!... n Voilà l'âme du théâtre de Musset. Et la surprenante, la précieuse et rare chose, un théâtre qui a une âme !
En 1827, à dix-sept ans, Musset déclare : « Je voudrais être Sbakspeare!... » Et l'on dit souvent que son théâtre est shakspearien. Mais il ne l'est pas; et M. Donnay a bien raison de réduire l'analogie au décor. Ni l'art n'est le même, ni la pensée.
La mise en scène d'On ne badine pas avec l'amour est arrangée un peu comme une entrée de ballet. La symétrie que marque, tout au commencement, le double chœur qui accueille maître Blazius et dame Pluche, continue; elle se prolonge de scène en scène, et dans le dialogue et dans le mouvement des personnages. Camille et Perdican viennent chacun de son côté, causent un peu de temps, et puis s'en vont chacun de son côté. C'est d'une grâce jolie et singulière; et c'est, pour les yeux comme pour l'esprit, l'indication, j'allais dire, le symbole de la pensée que le poète a voulu rendre. De même que leurs chemins sont parallèles ou, du moins, s'approchent et ne se joignent pas, ainsi ne se touchent pas les mots que disent Camille et Perdican. Des âmes sont toutes proches sans se joindre : « Quelles solitudes que tous ces corps humains ! »
Avec Bridaine, avec Blazius, le baron s'agite. Mais l'agitation de ces bonshommes n'a aucune influence sur la pièce. L'amour de Camille et de Perdican suit son double chemin sans que la volonté de personne y change absolument rien. C'est le caractère de cette comédie : les plus remuants personnages n'y ont pas d'efficacité.
Le défaut de cette comédie? Plutôt, c'en est la sig^nification : il y a rêve et plaisir à voir Tamour tout seul faire ses manigances, indépendamment de toutes les volontés qui Tenvironnent. Plus tard, Camille vient à Perdican : a Je vous ai refusé un baiser; le voilà... » Naguère si froide et farouche, pourquoi si tendre, Camille? Quel retournement de son caractère ! Avec une étrange désinvolture, Musset néglige l'art auguste des préparations. Mais il laisse Tamour tout seul procéder à sa guise, selon de mystérieux caprices; et il tient à ne pas écarter le mystère d'une aventure où le mystère est tout. Il y a bien Camille et il y a Perdican ; et ils font ceci ou cela : mais il y a surtout l'amour, qui les mène à sa ÊBintaisie.
Le dialogue de Camille et de Perdican, poème accompli! Ce ne sont plus Camille et Perdican : un jeune homme et une jeune fille qui se rencontrent à côté d'une fontaine. Entre eux, un personnage qu'on ne voit pas : l'Amour. Il n'est pas figuré, comme ailleurs, par une statue, car nulle image immobile n'aurait la ressemblance de sa mobilité souriante et furtive. Le jeune homme et la jeune fille échangent des propos qui ne sont qu'une allusion à leur tendresse. Pendant qu'ils parlaient, une ombre se glisse près d'eux : c'est la vie, avec le présage des cheveux gris et des cheveux blancs. Alors, les yeux de l'autre personnage qu'on ne voit pas, l'Amour, se sont voilés d'un rêve qu'on ne voit pas. L'Amour a frissonné.
Dans cette comédie, les ressorts dramatiques sont peu de chose. 11 n'y a point d'événements. Perdican dit à Rosette qu'elle est jolie; et il l'embrasse. Sur la main de Rosette, une larme tombe, une larme de Perdican. Ce n'est rien ; et une larme est tombée, comme passerait un nuage futile dans un beau ciel. Une larme tout simplement; et il y a comme un frisson dans l'air... Divine délicatesse de cet art auquel suffisent de très petites inventions pour éveiller tout un sentiment et, avec lui, ses résonances ! On dirait qu'une feuille a touché une
eau tranquille; et des ondes silencieuses vont, en s'agran^ dissant, très loin, jusqu'aux rives qu'on ne voit pas.
La comédie, extrêmement gaie, se termine en terrible drame. Rosette meurt. Le doux amour est cruel. Les jolies flèches de son carquois ne sont pas un vain ornement ; elles sont des armes de mort. Ce théâtre est un rêve pensif.
Petite anecdote, On ne saurait penser à tout aboutit à nier que la logique soit la maîtresse et la gouvernante des aventures humaines, que l'initiative des hommes règle leurs destinées. D'ailleurs, elle ne nous conduit pas à un mysticisme de la fatalité : elle nous invite à reconnaître que nous sommes, en ce bas monde, menés par le hasard. Le baron, très ponctuel, a pensé à tout, si ce n'est au hasard, comme il le devait. Mais, s'il avait pensé au hasard, qu'aurait-il fait? Avec le hasard, il n'y a rien à deviner, rien à prévoir. Si le baron avait pensé au hasard, qu'aurait-il fait? Il n'aurait rien fait.
Et c'est, en général, ce que font les personnages de Musset; parmi eux, les plus sympathiques. Ils ne font rien ; ou, si par mégarde ils font quelque chose, l'auteur ne manque pas de nous montrer qu'ils ont tort. C'est pour cela qu'il n'y a pas beaucoup d'action dans ses comédies. Ce que les auteurs dramatiques nomment action, Musset le remplace, exprès, par le remuement, l'inutile agitation. Il montre l'humanité qui s'agite inutilement et qui, avec tout cela, ne dérange pas le hasard. Les sages, dans son théâtre, — drôles de sages, — ne s'attendent à rien; et ils n'essayent pas dô combiner les éléments de l'avenir. Ce sont, comme dit Fantasio, des gens qui n'ont pas de métier. Leur qualité, c'est l'insouciance : ils sont gentiment soumis à leur maître le hasard.
Singulière philosophie! Pour l'entendre, il faut — comme toutes les autres — la rattacher aux circonstances qui l'ont vue naître. Les systèmes ne sont pas les créations pures de l'esprit déductif. Si Musset et
nombre de ses contemporains ont eu cette foi décevante dans le liasard, c'est que l'époque le voulait. Cette génération des jeunes hommes de 1830 avait vu s'écrouler l'Empire ; elle avait vu la plus forte combinaison politique, militaire et administrative tomber en décombres ; elle avait vu T homme qui a le plus magnifiquement installé sur des bases solides sa volonté s'anéantir dans un d^'sastre que n'augurait personne ; elle avait vu la splendide organisation défaillir, et pourquoi? pour cent mille raisons que, la veille, on n'eût pas démêlées dans l'abondance tumultueuse des faits. L'une de ces raisons : Grouchy, le jour de Waterloo, s'attarde absurdement. Alors, qu'est-<:e qu'on peut bâtir avec assurance, lorsqu'on $i vu dégringoler la plus énorme bâtisse du plus puissant architecte?... On ne tâche plus de rien bâtir. On ne s'attend plus à rien, qu'aux fantaisies éperdues du hasard. Les personnages de Musset s'abandonnent à un seul amusement, l'amour; et l'amour est le frère jumeau du hasard.
Il ne faut jurer de rien; et Valentin, qui ne voulait pas se marier, se mariera. Il épousera Mlle de Mantes, qui lui déplaisait. Il ne devait pas épouser une coquette : il épousera une coquette, pour sa coquetterie. Telle est, dans l'exercice de ses plus fermes résolutions, notre volonté!... La gentille Marianne, des Caprices de Marianne^ est fidèle à un vieux mari désagréable. Quelqu'un l'aime : le jeune Gélio, amoureux parfait. Elle n'est pas attentive à Gélio. La gentille Marianne, dévote et scrupuleuse, quand un beau soir elle aura eu par trop à se plaindre de son insupportable mari, prendra un amant; qui sera-ce? Le doux et tendre Gélio? — Non : Octave!... Octave, le désespéré très intelligent, très spirituel, qui veut premièrement n'être pas dupe et qui réfugie dans la débauche le chagrin de ses illusions perdues, de ses rêves blessés. Or, Gélio, pour l'amour de Marianne, a été tué. Au cimetière, voici, près de la tombe de Gélio, Marianne et Octave. Octave dit : u Elle eût été heureuse, la femme qui eût
aimé Gélio!... w Marianne lui répond : « Ne serait-elle point heureuse, Octave, la femme qui t'aimerait? » Et Octave : « Je ne vous aime pas, Marianne ; c'est Gélio qui vous aimait ! » Ainsi alterne, dans un irréductible malentendu, le dialog[ue de Marianne et d'Octave, tout dialog^ue de deux êtres, par la faute de leur essentielle séparation. Quelles solitudes que tous ces corps humains ! . . .
Gélio, Octave et Marianne, Gécile et Valentin, Perdican. Rosette et Gamille, Fantasio, libertins gouailleurs parfois et attendris volontiers, amoureux émerveillés qui ne résistent ni contre les tentations, ni contre les calamités, petites femmes ingénues ou averties, vite émues et vite oublieuses, ils et elles nous apparaissent comme des marionnettes dont les fils sont aux mains du hasard. De temps en temps, le fil casse; et la marionnette est morte. La promptitude, qui était son amour, tombe.
G'est une vision, terrible et charmante, de l'humanité.
l«r juillet 1914.
A sagittâ volante in die, a negotio perambulante in tenebris, ab incursu et dœmonio meridiano^ «... la flèche qui vole en plein jour, le tourment qui rôde dans les ténèbres, Tattaque du démon de midi » : ces mots de mystérieux péril, empruntés à un psaume, M. Paul Bourget les a inscrits, en épigraphe, à la première page du roman qui trouve là son titre, le Démon de midi] et, dès le premier chapitre, un moine les commente. Le démon de midi, c'est la tentation du milieu du jour; c'est, dans les cloîtres, Vacedia : dégoût, torpeur et tristesse, langueur de la piété, nostalgie du siècle, désir vague et mortel chagrin. Puis, les paroles de l'Écriture sont les riches symboles de vérités variées et nombreuses, dogmatiques et morales. T^a vie d'un homme se déroule comme une journée ; ainsi, la tentation du milieu du jour, c'est la tentation du milieu de nos jours, celle qui vient nous assaillir avant le déclin, dans la force, dans le travail, dans la volonté opérante. Le conquérant commet son imprudence, le poète tourne au politicien, le sermonnaire lance son hérésie et, parmi de plus humbles types d'humanité, le quadragénaire se dérange. C'est une crise de ce genre qu'étudie M. Bourget. Mais il a choisi pour son héros un catholique, voire un défenseur de la religion, de la doctrine et même de l'orthodoxie, un laïc, un homme de plume et qui consacre son talent, sa foi, son énergie à lutter contre les ennemis de l'Église, ennemis du dehors, les
athées et anticléricaax, ennemis de l'intériear, les novateurs chrétiens et modernistes. Son démon de midi : une tentation d'amour, à laquelle il succombe. Ainsi Taventure est double, amoureuse et doctrinale. Une « étude de psychologie religieuse », dit M. Bourget, dans sa préface ; et, Ton pourrait dire, le roman du modernisme. Les prêtres y ont un rôle important; un prêtre s'y révolte et y mène sa propagande d'anarchie ; de grands débats d'idées y éclatent, touchant les principes et l'objet de la croyance. Un roman d'amour, aussi; une étude de la passion tendre et voluptueuse. u Le coup de foudre du chemin de Damas » : une phrase du roman réunit de cette façon les deux vocabuîaires du cœur et de la pensée ; indice des deux carac* tères sous lesquels se présente, cette fois, la rêverie de Fauteur.
Il y avait, dans la conception d'un tel livre, un danger. Le roman d'amour ne sera-t-il pas accablé d'idéologie? et, le problème religieux, une histoire d'amour ne risque-t-elle 'pas de le profaner? Elle ne le protane point et elle n'est point accablée. La maîtrise du romancier sut éviter ces deux inconvénients. Non par des artifices, mais par la qualité même de la philosophie incluse dans cet ouvrage. La concupiscence de sentir, UbJdo sentiendi^ et la concupiscence de savoir, libido sciendi^ sont, aux yeux du psychologue, deux velléités pareilles, qui ont de mêmes origines, et qui prennent de mêmes libertés, et qui vont à de semblables désordres. L'hérétique et le débauché sont deux révolutionnaires, dont il est bien aisé de voir les différences et dont /^ Démon de midi nous montre les analogies profondes.
M. Bourget n'a point abandonné le credo littéraire de ses débuts. Tel nous le trouvons dans les célèbres Essais de psychologie contemporaine^ et tel nous le retrouvons au bout de cinquante volumes, gardant la confiance qu'il avait d'abord accordée à l'analyse, comme à une méthode. Critique des arts, des mœurs et des théo-
ri«8 sociales, essayiste, romancier, puis dramaturge^ il a éprouvé sa méthode ; il Ta conservée. Son œuvre est continue : cette continuité fait l'une des beautés de son oeuvre. Et Ton put se demander si, en chemin, nel mezzo del cammin di nostra vita, cette méthode n'allait pas le décevoir. Ne l'a-t-il pas redouté lui-même? Et sait-on ce que suppose de doutes et de poignantes inquiétudes une oeuvre qui, constante et perpétuelle, accompagne toute une existence?. .. Nous avons des écrivains, charmants et grands peut-être, qui, de temps à autre, donnent un livre : et c'est un épisode, parmi leurs années; c'est une prouesse. Ou bien, si l'on veut, ces écrivains dressent, de place en place, au long de leur route quelques statues : et l'une ne dépend aucunement des autres ; l'une, qu'ils ont manquée, n'empêche pas que les autres soient jolies ou admirables. Mais la continuité d'une oeuvre met en architecture chacun de ses éléments : l'un, qui faiblit, menace de ruiner le reste. Or, au cours de cinquante volumes et à mesure que se développe, s'enrichit d'exigences nouvelles, s'épanouit l'âme d'un écrivain par la vertu même de la vie, que deviennent et l'instrument de son premier effort et les bases qu'il a jetées pour l'édifice lent à bâtir? Dure angoisse ! et pathétique, dans ces longues œuvres qui ont des dimensions de cathédrales. Et quelle angoisse, plus terrible que jamais au moment de poser, je ne dis pas le clocher, mais l'un des clochers, sur les murailles et les tours, comme est le Démon de midi sur les cinquante volumes qui lui servent d'assises!... En peu de mots, voici ce que dut être, pour M. Bourget, la tribulation. D'abord, il était psychologue ; puis il fut moraliste. Et l'analyse, sa méthode, lui révélait ce qui est, non ce qui doit être. L'analyse constate : elle ne commande psis. Le romancier qui décrit les sentiments, qui en cherche le jeu secret, oui, l'analyse le mène jusqu'aux délicates vérités du cœur et de l'esprit. Le romancier qui s'est promis de juger son temps et d'en signaler les tares et, le diagnostic établi, de formuler
le remède, celui-là peut craindre que l'analyse le laisse dépourvu.
Le remède, on sait où M. Bourg^et le découvre : dans la règle catholique. £h bien, s'il a conscience que la méthode psychologique ne Ta point trahi, c'est que la nécessité de la règle catholique lui apparaît comme le résultat même de l'analyse, et non comme un expédient pris ailleurs. Il a examiné le cœur des hommes et des foules, le cœur des sociétés humaines : et il a vu que, là, — selon la précaution des savants, — tout se passait ^comme si les idées chrétiennes de la faute originelle, de la réversibilité des peines et de la Providence étaient, non seulement des dogmes, des faits. II n'ajoute pas à la réalité la foi ; mais il tire la foi de la réalité. La foi, qui dérive de l'expérience : ce n'est pas toute l'apologétique de Pascal ; c'en est une bonne part.
Voilà, si je ne me trompe, comment le Démon de midU roman dogmatique, se lie aux romans psychologiques de M. Bourget, les continue et, provisoirement, les achève. Voilà aussi comment s'y résout cette dualité que j'indiquais, du roman d'amour, plus sensible et alarmant que Mensonges^ et du roman chrétien, pur, austère et impérieux.
A vingt ans, Louis Savignan s'éprit d'une jeune fille, Geneviève de Soléac; et elle l'aima. Secrètes fiançailles, parfaitement chastes et très ferventes, intime union des âmes et commune espérance. Puis, un jour, Geneviève épousait un certain Galvières, un industriel, un homme riche. Elle n'avait pas écrit à son fiancé de la veille : il apprit ce mariage comme celui d'une étrangère. Il souhaita de mourir; il ne mourut pas; il vécut dignement et sans joie. Il se maria; il épousa une femme qu'il ne haïssait pas et n'aimait pas. Il eut un fils. Et il occupa sa vie désenchantée à travailler. Il devint cet historien, cet apologiste que je disais. A l'égard de Geneviève l'infidèle, son souvenir était celui de la cruelle déception, du bonheur blessé, de l'offense, et puis en-
eore ôeluî d'une gràcê qui n'avait pas fini de le troubler. Vingt ans ont passé. Maintenant, il est veuf; et il va soudain revoir Geneviève. Les radicaux du Puy-de- Dôme, désabusés de leurs chefs, ont résolu de s'adresser à lui, clérical, mais honnête; ils éprouvent ce furtif besoin de décence qui parfois touche les troupes électorales : en outre, la ca ndidature de Savignan coïncide avec l'intérêt bien compris de divers gaillards qui, songeant à eux, serviront néanmoins la bonne cause. Le grand électeur, là-bas, c'est Calvières.
Et Savignan revoit Geneviève ; il la revoit chez elle, chez son mari, dans le château des Soléac, demeure ancienne, que Calvières a rachetée, a restaurée, munie de luxe moderne et qu'il n'a pas dévastée cependant : le passé survit dans sa cachette modifiée, non détruite, comme dans Geneviève la fiancée d'autrefois n'est pas morte. Et l'âme de Savignan, pareille à un palimpseste, deux écritures l'ont marquée, celle d'autrefois, celle d'aujourd'hui. Si vous regardez l'une, l'autre disparaît, vos yeux suivent les lignes à demi effacées et en réveillent la netteté ; ou bien vos yeux distinguent seulement les lignes nouvelles, au gré de votre attention qui se porte sur les unes ou les autres. Une réaction chimique sacrifierait aux écritures d'autrefois les écritures d'aujourd'hui : un vif émoi est une réaction de ce genre, dans une âme ; et tout le grimoire d'amour renaît, avec sa récente fraîcheur, dans l'âme de Savignan, Geneviève étant là, magicienne dont les prestiges sont le souvenir et la beauté, la tristesse, la jeunesse finissante et l'entrain menacé. Lé palimpseste se simplifie; et Savignan n'est plus qu'amour. Et sa rancune? Ah! d'abord, sa rancune sévit en lui et hors de lui. Elle l'engage à ne plus savoir si Geneviève ne serait pas une coquette ; il se dénigre amèrement cette femme. Et il se venge d'elle, sans ménagement, au déjeuner, quand le mari vante ses vins et orne de vaniteux commentaires un Ghanturgue de 1892 î vingt ans de bouteille, et « 1892, Tannée de notre mariage, ma chère amie... >»
Et Savignan : « Madame me permettra de lever mon verre au souvenir d'une date si heureuse ! » Geneviève a blêmi : au fond de ses prunelles claires, il a vu la douleur, l'épouvante et l'imploration. Il lui a pardonné dès qu'il a eu pitié d'elle. Un peu plus tard, elle lui dira pourquoi elle a épousé Galvières : elle était pauvre et elle a sauvé les siens, en consentant ce mariage. L'excuse ne vaut rien : l'excuse est ignominieuse comme la faute. Mais Geneviève n'a plus que faire d'une excuse : entre ces deux êtres, l'amour ancien recommence avec sa nouveauté. Ils se promènent aux alentours du château, dans le paysage d'Auvergne où, fiancés jadis, ils ont eu leurs promenades : magnifique paysage, où les puissances volcaniques de la nature, immobilisées, composent une allégorie de force contrainte et persévérante. M. Bourget le décrit tel que l'aperçoivent et, pour ainsi dire, l'éprouvent Geneviève et Savignan. Ge n'est pas un pittoresque décor : c'est une épiphanie du passé; bientôt, c'est une incantation. Paolo et Francesca, le soir qu'ils ne lurent pas davantage, le livre fut l'entremetteur : Geneviève et Savignan, ce fut le paysage. Ils allèrent plus loin, dans la montagne, que jadis, et jusqu'à un lieu glacé, jusqu'à un lac mystérieux enclos entre les bords d'un cratère. Des branches mortes se brisent sous leurs pas. 11 fait froid : le gel gagne sur l'eau vivante. A l'approche de leur automne, deux êtres qui ont gaspillé leur été redoutent l'hiver et entendent le conseil des jours. « C'est d'ici que l'on voit le mieux le lac », dit Geneviève; et elle regarde l'heure à la montre de son bracelet : u 11 faut songer à s'en retourner... » Et Geneviève, tremblante, est tombée dans les bras de Savignan qui la baise aux lèvres... Ils s'aiment et n'ont cessé jamais de s'aimer.
Je ne peux suivre de page en page le récit de cette folie grandissante, — amor, furor brevîs^ — folie brève, mais dont les moments ont une opulence infinie. Je le peux d'autant moins qu'avec une merveilleuse finesse et avec une étonnante divination de la minutie senti-
mentale, M. Bourget ne se contente pas de dévoiler par les incidents les étapes de la passion; mais il en montre l'incessant progrès et le mouvement caché. Dans ses premiers romans, la psychologie, extrêmement subtile et sûre déjà, était (en un mot) cartésienne : j'entends qu'elle spéculait sur les phénomènes de la conscience claire. A présent, sa psychologie pénètre plus avant le secret des âmes. Je l'appellerais volontiers leibnitzienne : elle tient un compte plus exact de ces petites perceptions qui échappent à la conscience claire et qui sont l'étoffe de nos pensées, sinon nos pensées elles-mêmes. Alors, nul résumé n'est véridique. L'activité des petites perceptions, M. Bourget la débrouille; et, leur logique, il la saisit dans la confusion, le tumulte et la multitude avec une maîtrise délicate et souveraine. Il ne dénature pas la réalité capricieuse et redondante, et incertaine : il lui impose cependant une dialectique, celle qu'il a trouvée en elle, et qui obéit à des lois, et qui comporte aussi du hasard. Telle, une branche d'arbre pousse, obéit aux lois d'une essence et confie aux fantaisies du hasard les menus détails de son dessin. Le soleil, l'intensité de la sève, mille influences collaborent au résultat le plus méticuleux. La destinée de Geneviève et de Savignan se ramifie de cette manière; et elle les conduit à cette nuit où il aura fallu que Geneviève fût la maîtresse de Savignan. Nuit singulière et tout illuminée de plaisir. Les amants sont heureux sans nulle appréhension, sans nul remords : ces tortures-là, différées, laissent triompher seul un amour qui attend depuis vingt ans son aubaine. Et, cette nuit, le romancier ne l'a point disputée à ses amants; il la leur a donnée tout de suite : et les amants l'ont prise avec une avidité, avec une brutalité où il y a de la grandeur. L'immense amour rachète la faute de l'amour. Ensuite, les amants auront à se cacher et ils pratiqueront les rites mesquins de l'adultère. Mais, à la fin du roman, lorsque les péchés auront eu leurs conséquences de désastres, un religieux, qui sait ce qu'a fait Geneviève, ne la méprise
196 LES lÛÉES Et LM HOMMES
pas t u Ce Sont dés égarementâ, dit-il ; mais sur des routes hautes ! ty
M. Paul Boui*get — cela distingue sa pensée '-û'avilit pas les personnages qu'il invente : il les respecte. S'il les châtie, il ne les flétrit pas. Il a, pour eux, de la miséricorde; il a, pour eu*, une amicale intelligence. Voilà, prohahlement, le bienfait de la méthode psychologique : elle est une méthode pour comprendre. Et nous avons, ces temps-ci, beaucoup de pharisiens : ils ne comprennent pas. D'ailleurs, comprendre^ oe n'est point approuver. L'auteur du Démon de midi est, eti ce livre plus et mieux que jamais, un moraliste : non point un satiriste. Du moins, s'il n'épargne guère tels politiciens de bourgs auvergnats^ tels meneurs de Paris, tel négociant parvenu, cet Andrault, le marchand d'orneihents d'église et qu'une fatuité absurde jette dans les pattes des novateurs, et s'il trace, de ces gens-là, de gaies caricatures, c'est qu'avec ces gens-là toute psychologie serait en pure perte. Ils n'ont pas de « sentiments vrais » . Autant de fantoches qu'agitent des cupidités élémentaires; l'un songe à des profits, un autre satisfait son envie, un autre sa gloriole. Ces gens ne méritent que la moquerie. Géuit que des « sentiments vrais » conduisent à l'erreur, qui leur jettera la première pierre? Ce n'est pas l'auteur du Démon de midi; mais il leur accorde une pitié attentive.
Geneviève et Savignan, les amants coupables^ il les favorise^ il a soifl d'eux, les aime^ leur sourit. Pour raconter comment ils sont épris de leur tendresse, il a des phrases toutes frissonnantes. Lorsqu'ils souffrent de leurs scrupules et croient qu'ils vonf se séparer : u ces projets des amants, c'est le palais des Mille et une Nuits, qui surgit et qui s'effâce, qui est là Aujourd'hui et qui n'est plus là dem&iA... n SâvigUàn, de retour à P&ris ùà viendra Oetièviève, choisit et installe avec précaution la retraite d'amour $ il veille à ce que les vulgarités habituelle! n'enlaidissent pas lés délicieuses rencontres. L'auteur du Démon dé midi
LE DÉMON DE MIDt lOt
a les mômes soins pour lamour de ses héros malheu"* reux.
Ses modernistes non plus, il ne les avilit pas. Il les condamne : il ne les raille point. Il ne suspecte pas leur bonne foi, qui est le salut dans Terreur. Pourtant ils vont jusqu'à l'hérésie déclarée, fondent une église, corrigent le dogme, réduisent le nombre des sacrements, suppriment la liturgie, adressent à Dieu leur prière au nom et en mémoire d'Origène, de Nestorius^ de Molinos et de Monsieur Féli, fulminent contre le Vatican et appellent Hakeldama, le prix du sang, la Rome pontificale. Fauchon, prêtre interdit, bientôt excommunié^ Tapôtre de la secte, se marie. Peut-être des modernistes moins audacieux reprocheront-ils à M. Paul Bourget de méconnaître leur timidité. Ce n'est pas mon affaire : à peine insinuerai-je qu'une religion (c'est une soumission de l'esprit) se débauche en philosophie, dès sa première liberté. Quoi qu'il en soit, M. Paul Bourget réclame pour le romancier le droit de M pousser jusqu'au terme de leur logique tels et tels types, telles ou telles idées, qui ne sont pas allés, qui n'iront peut-être jamais jusque-là n . C'est le fait même du modernisme, et enfin de l'innovation religieuse» qu'il attaque; et c'est« dans un Fauchon, la tentation de midi qu'il signale. Tentation d'orgueil, comme en Savîgnan ce fut la tentation d'amour. Eh bien> plus nous choquent les sacrilèges entreprises de Fauchon, plus importe l'équité de ce jugement : Fauchon, c'est un homme qui se trompe.
Cette complaisance — si hardie et si belle '^^ ^vçc laquelle l'auteur accompagne l'amoureuse aventure de Geneviève et de Savignan, la même complaisance* il l'accorde à ses hérétiques. Il ne dissimule pas la séduc* tion de leurs idéologies, l'attrait de leur ingéniosité, parfois la généreuse vaillance de leurs arguments. Il n'a diminué, en puritain, ni Tenchantement d'amour, ni l'enchantement de raison, deux délices. Une polémique où rpn a premièrement désarmé l'adversaire
est un jeu médiocre, ou Taveu d'une inquiétude, la crainte d'une faiblesse. Mais le loyal combat, celui-ci; l'on sent la force d'autrui : l'on n'en lutte que mieux !.. . La théologie dans le roman : n'est-ce pas sa première apparition? Je ne sais pas de chapitres plus poignants que ces chapitres sans feinte où l'auteur est aux prises avec l'ennemi, le laisse approcher, lui rend du terrain, le regarde et nous invite presque à l'admirer, puis ne cède pas. Quelle énergie de la conviction, pour résister à tant de sortilèges, après qu'on a eu l'air de les subir!
C'est par le fils de Savignan que se joignent, dans le Démon de midi, le roman d'amour et le roman de doctrine. Ce jeune homme, pieux et enthousiaste, a été naguère l'élève de Fauchon : prodigieuse influence, et difficile à secouer. Seul, le père sauvera l'âme de cet enfant que contaminent les funestes persuasions. L'hérétique a mis en ordre ses maléfices dans un pamphlet qu'il intitule : Hakeldama. Et Jacques Savignan, le fils, a lu ces pages sans horreur. M. Bourget note qu'il y a, pour ensorceler chaque génération, un mot, dont les significations un peu vagues trahissent tout un état de l'âme à une heure donnée : vers la fin de l'ancien régime, la Raison; plus récemment, la Science; et, de nos jours, la Vie. La Raison, la Science et la Vie, trois idées en fonction desquelles la philosophie peut constituer des systèmes. Seulement, les idées, parmi les foules d'une époque, se dépravent. C'est en l'honneur de la Raison que la Terreur a commis ses crimes; c'est en l'honneur de la Science qu'a sévi la politique de persécution religieuse et d'ânerie emphatique ; c'est en l'honneur de la Vie que se démène l'anarchie contemporaine. Et, la Vie, le modernisme se réclame d'elle, quand il affirme que la religion doit évoluer, quand il « met la vérité religieuse dans une révélation sans cesse renouvelée, sans cesse adaptée, mouvante et changeante comme le siècle ». Tels sont les spécieux sophismes par où la récente hérésie a prise sur un
esprit jeune, féru de ces croyances et troublé par les manies intellectuelles d^ son temps. Jacques Savignan ne va-t-il pas céder aux aguichants paradoxes d^HakeLdama^. Qu'on les lui démolisse!... Et qui les lui peut démolir? Son père. Que Savignan réfute Hakeldama^ et Jacques Savignan sera délivré. Certes, pour dégager son fils du réseau des sophismes, Savignan donnerait beaucoup plus que sa vie; car il aime son fils et il l'aime en chrétien qui sait le prix d'une âme. L'espèce de dégoût, de répugnance qu'on éprouve à sentir un être qu'on chérit captif d'une liaison vilaine ou sale, combien il en est torturé quand il remarque, sur l'âme de son enfant, l'empreinte de Fauchon ! Jacques, en outre, adorait une jeune fille, la voulait épouser; une jeune fille que Fauchon lui dérobe et qui épousera ce prêtre délirant. Là-dessus, Jacques ne haïra-t-il pas le prêtre? Non : tant il est dominé par l'ascendant formidable de cet homme. Il combinera des maximes d'abnégation presque inhumaines pour conserver à son odieux rival sa déférence. Oui, Savignan donnerait beaucoup plus que sa vie : mais il ne donne point son amour. Qu'il réfute Hakeldamal II ne le réfute pas : il manque de loisir; il passe auprès de Geneviève ses journées. Surtout il n'a plus cette assurance de la pensée qui vous permet de répliquer net au mensonge. Puis, le mensonge, où est- il? Fauchon, le prêtre marié, ne ment pas : il a, dans Hakeldama^ préconisé le mariage des prêtres; il agit selon sa doctrine. Le menteur, ce n'est pas Fauchon : c'est lui, Savignan, l'écrivain catholique et le défenseur de la morale catholique et l'adultère endurci, c'est lui le menteur. Alors, il endure son châtiment. Un jour, il aura un sursaut valeureux : et il réfutera le pamphlet suborneur. Trop tard ! Il publiera sa thèse victorieuse ; mais on lira ses lettres d'amour, qui le marquent d'hypocrisie. Est-il un hypocrite? Au moins, l'homme déchiré de saint Paul : il ne fait pas le bien qu'il veut et fait le mal qu'il ne veut pas. Trop tard! Les événements vont
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plus vite que nous, plu3 vite que, dans l'action résolue, un langoureux amant. L'intrigue suscitée par les noces de Fauchon, l'adultère de Savignan, l'imprudence de Geneviève, la jalousie du mari, la férocité des politiciena aboutit au scandale. Un drame se prépare, avec une rapidité effarante; de plusieurs côtés, accourent les menaces; des coïncidences les groupent : et l'on dirait d'un ciel où s'accumulent les préambules de l'orage. Les fatalités naturelles travaillent; et les hasards sont de connivence avec les volontés.
Ces péripéties dernières, M. Paul Bourget les a menées d'un train de catastrophe* H les a domptées; et ir les précipite. Galvières s'est emparé des lettres que Geneviève recevait de Savignan. Trop folle, Geneviève! mais, « caresses de langage, tutoiements passionnés, rappels des bonheurs partagés, toutes ces déraisons des correspondances d'amour ne sont-elles pas comme une autre possession? ces phrases peuvent nous perdre; ce frisson même du danger est une ivresse ; les femmes ne s'y trompent pas... » Calvières se vengera : ce n'est pas jalousie, mais fatuité blessée. Les preuves de l'hypocrisie de Savignan, Calvières les porte à Fauchon. Et Fauchon se vengera : la réplique infligée à son Hakeldama, son évangile, par Savignan le fourbe, lui est un supplice d'orgueil insulté; puis, en dénonçant le fourbe, il servira la vérité, sa vérité qu'il maintient. Bref, il publiera ce» lettres d'amour. C'est une vilenie : et Thérèse, sa femme, s'oppose à un si lâche dessein. Que faire? Elle ne réussit pas à dissuader le furieux, Elle va chercher Jacques Savignaïi. La querelle éclate; et Jacques prend ces lettres d'amour que son père a écrites. Le prêtre et son élève échangent des injures, des coups. Il y a, sur la table, un revolver. Fauchon le saisit. Thérèse le lui arracherait. Dans la lutte, et par Thérèse ou par Fauchon, maladresse, la détente pressée, Jacques reçoit une balle dans la poitrine, Qui est l'assassin? Personne. Qu'on cherche l'enchaînement de3 effets et des causes : parmi les causes et à l'origine
dea causes, Ton trouve Savignau. Lui-même s'y trouve.
A la scène effroyable du meurtre succède une admirable scène de sérénité pathétique : la mort de Jacques, « l'holocauste » . Il se confesse et Ton récite auprès de lui les prières des agonisants. Il n'a ni regret ni haine. Il offre à Dieu son martyre, pour que reviennent à Dieu les égarés : « Pour que tu reviennes .. » dit-il à son père; et « Pour qu'elle revienne... >» dit-il en regardant Thérèse; et « Pour que vous reveniez... » dit-il à son maître. Les ténèbres gagnent ses yeux. Il murmure encore ; « Mais revenez, revenez tous... » Il s'adresse à Dieu : Secundum magnam misericordiam tuam... Et il meurt.
Thérèse retournera chez ses parents : son mariage, célébré seulement par l'hérétique, n'est pas valable. Fauchon se retirera, pour faire pénitence, à la Grande Trappe. Geneviève et Savignan, qui s'aiment encore, seront séparés à jamais. Geneviève retournera chez Galvières, qui a ses raisons politiques de la reprendre : elle n'y consent, d'ailleurs, que par la volonté de Savignan; son renoncement final est un acte d'amour obéissant. Lui, Savignan, plus âp rement frappé que tous, est loin du calme. Il a perdu la possibilité consolante de la prière. S'il écarte Geneviève, comment ne l'écarterait-il pas?... Cet impitoyable dénouement résulte des calamités : la logique des événements l'a voulu. Mais, dans la pensée de M. Paul Bourget, non cette logique seulement : par des chemins plus ou moins longs, plus ou moins durs, il faut que « reviennent n les coupables, en vertu de l'holocauste. « Le sacrifice de l'innocent, sa mort, quel mystère! C'est tout le christianisme. JW payé la dette qui n'était pas la mienne, Qtiod non rapui^ tune exsolvebam. Quelle parole!.,, n
Si le mysticisme d'une telle conclusion déconcerte un lecteur mal chrétien, qu'il veuille observer cepen^ dant la vérité humaine de cet arrangement romanesque. Après la mort de Jacques^ ni le faux ménage
du prêtre, ni la liaison des amants ne pouvaient durer. Toute l'anecdote du roman se déroulerait de même, et avec la même rigueur naturelle, si l'auteur ne l'avait destinée à nulle démonstration dogmatique. Et ce fut bien là, je crois, le propos de M. Bourget. Mais il manquerait la moralité de l'anecdote. Or, si l'anecdote, M. Bourget l'avait soumise par avance à la moralité, celle-ci n'aurait point de valeur probante. Mais voilà de la vérité humaine. Constatez-la ; puis expliquez-la : tout se passe comme si les dogmes chrétiens étaient la vérité supérieure aux vérités partielles, la vérité suprême. Ainsi, le mysticisme chrétien n'est-il pas un fait positif?
On a souvent discuté la question dite du « roman à thèse ». Généralement, on note que, l'auteur étant le maître de la fable qu'il présente, la conclusion dépend de sa fantaisie; et l'on borne les ambitions de cette espèce au roman dit « à idées » . Mais, aux formules sur lesquelles spéculent les critiques, le Démon de midi ajoute une formule nouvelle. Ce roman « à idées » est, dans la mesure que j'indiquais, démonstratif. Non qu'il doive emporter à sa thèse l'universelle adhésion tout de go : du moins, il fournit des arguments et en tire une preuve, laquelle est de qualité objective. Et (j'insiste) il ne ressemble point à ces livrets, si fâcheux, où l'on sent un persévérant parti pris d'édification, à ces récits faits pour nous convaincre, nous prêcher, sortes d'ex-voto laborieusement naïfs. C'est, ici, tout le contraire, si, comme j'essayais de l'établir, l'authentique réalité du roman sert de garantie à la preuve.
Aussi le Démon de midi comptera-t-il parmi les véritables romans de M. Bourget, parmi les plus beaux, s'il n'est son chef-d'œuvre. Les personnages ne sont pas des allégories^ dans une intrigue qui serait une dialectique. Avec leurs hérédités et avec leur individualité, ils ont leur ample et libre destinée : l'auteur ne les
empêche pas de vivre et ne les soumet point à ses intentions... « L'art du roman (dit M. Paul Bourget, dans sa préface), enivrant comme un songe d'opium... Le conteur ne voit plus que ses héros et leur caractère. . . Il n'est plus que le témoin passionné des drames qu'il invente et auxquels il participe, comme s'ils étaient réellement vécus devant lui par d'autres... » Les personnages du Démon de midi ont toute leur désinvolture. Et ils trempent dans leur époque; plus résistants les uns et moins prompts, les autres, à réagir, ils ont subi toutes les contagions d'idées qui sont éparses dans l'atmosphère à présent. Nulle époque n'a eu à se débattre au milieu d'un tel désordre d'idées : attrayantes, les idées; attrayant même, le désordre. Et ce charme périlleux, l'auteur ne le méconnaît pas.
C'est parce qu'il ne méconnaît pas ce charme et le vif agrément d'y céder qu'il a plus d'autorité persuasive à lui opposer l'indispensable refus de son éthique, simple celle-ci comme sont divers et compliqués les attraits de l'erreur. Aux troubles émois que goûte Savignan, que répondre? « Il faut vivre comme on pense; sinon, tôt ou tard, on finit par penser comme on a vécu. » A cet enivrement que goûtent les faiseurs de systèmes et tous les industrieux novateurs, que répondre? a Tous les jours et à toutes les heures, une bataille se livre, dont la France est l'enjeu, entre le pays traditionnel qui veut vivre et les forces d'anarchie. » A l'égard des individus et à l'égard des collectivités humaines ou nations, le veto est le même; et l'injonction, la même : obéissez à une règle qui dépasse les velléités particulières. La règle principale, — ne l'improvisez pas, la règle : — ayez en vénération la durée. — Mais il y a des changements nécessaires? — Laissezles s'accomplir, « comme on laisse un arbre grandir, perdre ses feuilles, les reprendre ; c'est un tel bienfait que la durée et qui se remplace si malaisément!...» La brièveté catégorique de ces maximes fait un contraste avec la peinture si nuancée de l'erreur et de ses
204 LES IDiiES ET LES HOMMES
diversités s Terreur est nombreuse et, la vérité, simple.
Les premiers linéaments de cette philosophie, on les trouve aux dernières pages de Mensonges. Une philosophie s'est édifiée peu à peu sur le plan tracé de bonne heure : elle a, dans le Démon de midi^ sa stature. Couronnement magnifique, un tel livre, pour une œuvre immense et qui a déployé ses grandes nefs, ses jolies absidioles, son transept en forme de croix : l'ouvrier est au faîte. Il n'a point eu à modifier son mode architectural; mais il travaille plus haut. Les nouveaux ornements rappellent la façon des portails, leur sculpture et celle du fenêtrage qu'il a ouvert aux premiers murs, près du sol ; mais il voit, de là-haut, plus loin, le même horizon, plus large.
l«r aoAt 1914.
ÈtLE ET LUI
Lui, ce sei*a Victor Hugo, cette foi<; et, elle, Mlle Dfouet. Leurs amours otit duré cinquante aiis, depuis les premiers jours^ dé Taniléé 1833 jusqu'à la Aiort de TamôureUse, mort qui survint le 11 mai 1883. Cette constance donne quelque dignité à une liaison qui, par ailleurs, eut deâ inconvénients et qui, en somme, n'est pas pour embellir là biographie du
Soète. Or, on dira : — Laissez cela; le respect qu'on oit aux morts...; et n'avilissons point nos grands hommes!... Il ne s'agit pas de les avilir, mais de lès connaître; et le respect qu'on doit aux morts dépend, en quelque façon, du respect qu'ils ont eu d'eux-mêmes. Nous avons à connaître leâ grands homméS, s'il est incontestable que leur prestige et leur influence gouvernent leur époque et, après eux, gouvernent encore les Hnaginations et les âmes ; nous avons à leé juger, comme aies choisir, Car ils Sont les maîtres de là vie; et nous avons à démêler en eux àe qui leur Vàut une juste maîtrise, cela et le reste. Plus nous les subissons, et plus il importé que nous en usions, à leur égard, avec discernement. Ce n'est point une mesquine revanche, mais une sage précaution. D'ailleurs, sa liaison, Victor Hugo ne l'a point cachée; plutôt, il l'a exhibée. Et Jupiter n'afflchait paè davantage les mortelles qu^il avait distinguées. Nulle hypocrisie; et, autant dire, ({Uelqué cynisme, une façon de croire et dô faire admettre qu'étant Hugo Ton règne à «à guise. En outre,
les fidèles du patriarche ne Font pas couvert, Noé nouveau, d'un pudique manteau.
Il a paru, Tannée dernière, un petit volume, Juliette Drouetf sa vie, son œuvre, par M. Jean- Pierre Barbier; cette année, un gros volume, Victor Hugo et Juliette Droiiet, par M. Louis Guimbaud. M. Barbier a donné une esquisse; M. Guimbaud, le portrait. Nous possédons maintenant tous les documents relatifs à Juliette et son « œuvre » , composée d'un essai sur l'insurrection de février 1848, d'un journal écrit à Jersey, enfin d'une profusion de lettres adressées par elle à Victor Hugo. Pendant les journées révolutionnaires, elle notait avec simplicité ce qu'elle voyait, ce qu'on lui racontait. Son récit n'est pas ennuyeux : « A deux heures (le 22 février), on vient me chercher pour me dire que Toto harangue le peuple... » Toto, c'est le poète. Le journal de Jersey ne s'étend que sur vingt-sept jours. Quant aux lettres, il y en a vingt mille : M. Guimbaud ne les a pas toutes publiées. Victor Hugo voulait que Juliette lui écrivit à chaque instant, plusieurs fois le jour, et la nuit. Ce fut, premièrement, pour occuper cette jeune femme et lui ôter un périlleux loisir; ensuite,. je crois qu'il n'était point fâché de laisser à l'avenir ce témoignage d'une passion soutenue et qui le fiattait.
En 1833, Juliette est charmante. Elle a vingt-six ou vingt-sept ans. Théophile Gautier vante son nez « pur » , ses yeux « diamantés et limpides w , sa bouche qui reste petite, « même dans les éclats de la plus folle gaieté », ses cheveux noirs, un front « clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple grec... » Mais il compare aussi à un fronton de temple grec le front d'Hugo!... C'est à la demande du Maître que l'obligeant Gautier trace cette effigie d'une déesse. Nous nous fierons de préférence à une lithographie que Léon Noël a publiée dans C Artiste . Un petit visage blanc et noir, d'un ovale gracieux : noirs les cheveux, et lustrés, et coiffés à la vierge, avec des nattes posées sur la gauche comme des grappes de raisins noirs ; une papil-
lote revient, le long du cou, sur l'épaule; noirs, les yeux, et grands; la bouche est grande et bien dessinée, la figure est mince, d'une tempe à l'autre. L'air a de la mélancolie et de la gaieté toute prête. Une jolie fille; une grisette un peu sentimentale. Et de belles épaules, des mains parfaites. Les robes d'alors, très décolletées; des manches qui partent plus bas que l'épaule et qui se gonflent comme des ballons. De Tentrain; la plus aimable liberté. On la rencontre au boulevard du Temple et dans les endroits de fête élégante, au café des Mousquetaires, aux Funambules, au Petit-Lazari, au Jardin turc. Elle s'amuse. Elle a été la maîtresse de Pradier le sculpteur, qui a du talent, qui est sot, qui la sermonne et qui l'a mise au théâtre, pourvue de fameux conseils et d'une petite fille. Glaire. Pradier s'occupe, tant bien que mal, de la petite fille; et Juliette ne le hait point, mais elle a d'autres amants, voire un prince russe, quelque temps. Une grisette et qui, par un fin privilège, a conservé des allures d'adolescente ; on admire sa démarche, légère et qu'on dit aérienne. LesBernardines-Bénédictines de l'Adoration perpétuelle, au couvent du Petit-Picpus, l'ont bien élevée. Elle a une gentillesse quasi décente ; elle a des manières quasi bourgeoises, peu d'esprit, du rêve, et des mines effarouchées, de l'ardeur et tous les attraits.
Elle vit le jeune Victor Hugo de trente ans, pour la première fois, au printemps de l'année 1832. Il eut peur d'elle, de sa beauté. Elle le revit l'année suivante, à la Porte-Saint-Martin, quand on allait monter Lticrèce Borgia. Et Paul Harel, le directeur, la proposa pour le rôle de la princesse Negroni, « une femme charmante et de belle humeur, qui aime les vers et la musique » . Mlle Drouet consentira- t-elle à se charger d'un rôle secondaire? « Il n'est point de petit rôle dans une pièce de M. Victor Hugo », répondit-elle. Pendant les répétitions, elle fut la coquetterie même. Au troisième acte, Maffio dit: u L'amitié ne remplit pas tout le cœur... n Et elle, en répliquant : « Mon Dieu, qu'est-
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ce qui reitiplit tout le cddtir? » regardait le poète dans les yeut, le consultait et Talarmait délicieusement. Une robe de damas rose brochée d'argent, les cheveux chargés de plumes et tout emperlés, quelle princesse Negroni elle sut être ! 11 fallut bien que le poète allât chez elle, la complimenter. Et voilà leur prélude.
Ils profitèrent du printemps et eurent de bonnes escapades, à Montrouge, à la Maison Blanche, à Fontainebleau, à Saint-Germain et à Versailles, ou bien tout simplement à la Butte aux Cailles, à Montmartre, c( que Juliette appelle une montagne », à Montparnasse où, docile aux violons de la mère Saguet, danse la jeunesse au temps de Louis-Philippe. Juliette, nous la devinons telle que d'autres dans les dessins de Gavarni et (dit M. Guîmbaud) « court-vêtue d'une jupe à rayures et à gros plis » , d'un casaquin de soie ; sur la tête, un cabriolet à brides noires, avec des roses. Lui, un peu engoncé d'une haute cravate, un peu guindé dans son habit bleu barbeau et portant au revers le ruban rouge que lui a donné le roi Charles X, mais jeune à ravir et tout animé de génie heureux. Elle lui dit : « Quand je suis à ton bras, je suis fière de toi comme si je t'avais fait!... » Et elle a de ces mots, d'une vivacité un peu triviale, qui ne le choquent point encore. 11 se divertit; et, s'il oublie Mme Hugo, oublions-la de même. Il écrivait, — et à Sainte-Beuve, — le 7 juillet 1831, avant de connaître Juliette : « J'ai acquis la certitude qu'il était possible que ce qui a tout mon amour cessât de m'aimer... » Juliette semble avoir été sa compensation. Il fut très épris; et jaloux. C'est par la jalousie que commença de se défaire leur intime félicité.
Hugo, soudain, ne supporte pas Tidée de ce passé ou Juliette manqua de vertu. Or, ce passé, comment le négligerait^-il? A chaque instant, des créanciers se présentent, la facture à la main : c'est l'orfèvre Janisset, qui réclame douze mille francs; le gantier Poivin, mille francs; le coiffdur Georges, le sieur Vilain, marchand
de rouge ; Mme Ladon, la couturière ; Mmes Lebreton et Gérard, pour les cachemires; le tapissier Jourdain, et puis ces messieurs de l'usure. Mille francs de gants! et quatre cents francs de rouge ! le poète n'aime point cela : il y déteste et la somme à payer et le signe d'une existence délurée. Il n'est point, à cette date, un opulent bourgeois. Mais, quand il sera, plus tard, cet opulent bourgeois, il continuera de n'être pas dépensier. En 1880, le 14 décembre, il a soixante-dix-huit ans; Juliette, soixante-quatorze. Et Juliette lui écrit : « Je te le donne à nouveau (mon cœur), en te priant de ne pas trop le meurtrir par de petites tyrannies injustes et blessantes. Jeté supplie, mon grand bien-aimé, de ne pas te faire juge de mes petits besoins personnels au fur et à mesure que je les éprouve. Quoi que je te demande, sois sûr que je n'irai jamais au delà du possible et qu'en aucun cas je n'abuserai de ta confiance ni de ta générosité. La situation que tu m'as faite dans ta maison ne me permet pas de me subalterniser, aux yeux des personnes que tu reçois, par des dehors peu en rapport avec ta fortune. Aussi, mon cher grand homme, je te prie de t'en rapporter à moi pour te faire honneur en même temps qu'à moi. D'ailleurs, le peu de temps que j'ai encore à passer sur la terre ne vaut pas la peine d'être marchandé... » Pauvre Juliette! et lui, le cher grand homme, si dépourvu de prodigalité ! . . . Un Chateaubriand et un Lamartine, si dépourvus d'économie, nous séduisent davantage. Un poète lyrique a une exubérance de langage et de pensée qui fait que nous le voyons mal, assidu au compte dé ses gros sous. Mais, pendant un demi-siècle, Victor Hugo a chicané sa Juliette sur le chapitre de la dépense. C'est grand' pitié. Lorsque arrivent les factures, au début de leur liaison, il paye avec ennui, par petites sommes; et il se fâche. Il a des mots blessants. Juliette, plus d'une fois, lui propose de rompre : « Je suis encore pour vous aujourd'hui ce que j'étais pour tout le monde il y a un an : une femme que le besoin peut jeter dans les bras
du premier riche qui veut l'acheter. Voilà ce que je ne peux pas supporter. Je ne vous parle donc pas des autres causes de notre séparation. Adieu, bon Victor; le cœur est triste... » Il savait la reprendre et, avec tout son génie, il l'enchantait. Puis elle l'adorait. Il avait formulé cet apophtegme fructueux et le répétait si bien que Juliette l'eut dans la mémoire exactement : « La toilette n'ajoute rien aux charmes d'une jolie femme, et c'est peine perdue de vouloir ajouter à la nature quand elle est belle ! » Juliette finit par le croire et mit à le croire une tendresse touchante : « Ma pauvreté, mes gros souliers, mes rideaux sales, mes cuillers de fer, l'absence de toute coquetterie et de tout plaisir étranger à notre amour, témoignent à toutes les heures, à toutes les minutes que je t'aime de tous les amours à la fois. )) L'année précédente, par les soins du prince russe, elle avait des toilettes à émerveiller l'univers, un appartement magnifique sur le boulevard. Hugo l'a priée de vendre ses meubles, afin d'acquitter les dettes de naguère en majeure partie ; et il l'a installée rue de Paradis, au Marais, dans un logement de quatre cents francs, deux pièces et une cuisine. L'hiver, elle doit s'attarder au lit, pour épargner les bûches et le charbon. Et elle accepte ces mauvaises conditions. C'est qu'elle a bon caractère. Son amour la persuade; et aussi les arguments de Victor Hugo Tont frappée. Il a inventé, à l'usage de sa maîtresse, une admirable et si profitable doctrine de la rédemption : la courtisane rachetée par l'amour; doctrine quasi religieuse, au moins mystique et fort économique. La discipline du Petit-Picpus n'est rien auprès de celle qu'endura de son « sublime Toto » la belle Juliette. Premièrement, il l'invitait au repentir : avec une sorte de fureur dialectique et jalouse, il lui reprochait sa frivolité ancienne, et ses amants, et sa richesse usurpée. Il l'invitait, et rudement, à une austérité rigoureuse, que seules les visites du poète avaient le droit et le plaisir d'interrompre. Elle déjeunait d'oeufs et de lait, dînait
de pain, de fromage et d'une pomme. Si la petite Pradier venait, Ton ajoutait au menu le dessert d'une orange, coupée en rondelles, avec deux sous de sucre et deux sous d'eau-de-vîe. Cependant, le jour des Rois, quelle folie! on achète une galette de dix sous. Le poète donne, chaque mois, quelques centaines de francs et jusqu'à mille francs l'année 1838 : mais principalement c'est pour les dettes d'autrefois, c'est pour effacer le libertinage. Elle écrit tous ses petits payements et) à la fin du mois, soumet au jugement du poète ces comptes-ci : « Nourriture et vin, repas à Toto compris, 138 francs, six sous, un demi-liard; faux frais, argent de poche, quatre francs, sept sous ; blanchissage gros et fin, quinze livres, onze sous ; entretien de la maison, dix-neuf francs, dix-sept sous, un demiliard, etc.. M 11 y en a pour 315 francs, cent sous, un demi-liard, au mois de février 184f3 : je ne sais si le poète fit des observations.
Une autre femme que Juliette l'eût, si je ne me trompe, envoyé promener; mais aussi je crois qu'un autre homme, Juliette l'eût éconduit : c'était, et fût-il parcimonieux, Victor Hugo. 11 n'a point de délicatesse. 11 lui rappelle ses fautes avec une obstination régulière. Il lui dédie le poème de u la femme qui tombe » et qu'il ne veut pas qu'on insulte. Va-t-elle se rebiffer? Pas du tout ! Elle lit ce poème et l'inonde de ses larmes complaisantes. Elle le lit à une amie : elle pleure encore ; l'amie également. Elle coud ce poème dans un morceau de soie blanche qu'elle portera désormais comme un scapulaire sur la poitrine. Voilà pour la contrition. Quant à la pénitence : pauvreté, frugalité, solitude. Le maître n'autorise pas Juliette à sortir; il lui défend d'aller à la promenade et pareillement de recevoir personne. Elle s'ennuie? Eh bien! dans sa petite chambre, n'a-t-elle point à regarder les portraits de son amant? n'a-t-elle pas à lire les ouvrages de son amant? n'a-t-elle pas à copier les brouillons de son amant? Que lui faut-il, mon Dieu, que lui faut-il? et,
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si elle n'est pas contente, quelle frénésie de dissipation!... Cette existence durement réparatrice dura des années. Juliette, presque toujours, se résig;nait et même trouvait à se féliciter de son supplice : « Tu feras de moi, écrit-elle au despote, une femme à L'abri de la misère et de la prostitution ; oui, tu me rendras ce que j'étais avant ma chute, une honnête femme... » Un jour cependant, elle perdit patience. Et quel entrain dans la révolte!... u J'ai eu la stupidité de me laisser mener comme un chien de basse-cour; de la soupe, une niche, une chaîne, voilà mon lot ! Il y a pourtant des chiens qu'on mène avec soi; mais moi, je n'ai pas tant de bonheur ! Ma chaîne est trop fortement rivée pour que vous ayez l'intention de la détacher... » Et puis : « En fait de distractions intérieures, j'ai la distraction de lire le Moniteur ! Ce divertissement mériterait de figurer au nombre de ceux qu'on donnait à Marie de Neubourg. Lire le Moniteur, mâtin, c'est crânement chouette et cela monte fameusement l'imagination. Il ne manque plus que le Constitutionnel pour me faire pousser des cucurbitacées jusque dans le nez ! » Car il suffisait que se relâchât le moins du monde la contrainte de son esprit pour que Juliette revînt à ses anciennes habitudes de langage et de geste. Alors, Victor Hugo la blâmait, sans doute : mais il la sentait u peuple » et goûtait bien cet agrément d'une verte nature. Elle le savadt, la futée, et lui disait : « Vois-tu, je suis comme ton Claude Gueux! » Ce n'était -pas pour lui déplaire.
A plusieurs reprises, en lisant ses lettres, on s^attend qu'elle se sauve. Mais le poète s'est méfié de telles velléités indépendantes. Juliette ne se sauvera point. Il lui a très honorablement donné l'horreur de la vie aventureuse. En outre, il l'a convaincue de renoncer au théâtre. Que faire? Elle ne bougera point : il est tranquille.
Certes, il l'aime! Il l'aime avec un prodigieux égoisme. Dans les centaines de lettres qu'a publiées M. Guimbaud, je ne vois pas l'indication d'un petit
sacrifice qu'il ait consenti pour elle. Pas une seconde, il n'a pensé à elle autrement que dans Tintérêt de lui ; pas une seconde, il n'a pensé à l'égayer, il n'a pensé à lui orner l'intelligence et l'âme. Avec de l'amour, quel dédain de l'être qu'on aime! Elle l'aime . et c'est tout ce qu'il veut. Elle lui est fidèle : et c'est ce qu'il exige. Il ne demande pas davantage. Il est parvenu à ses fins. Elle le traite comme un dieu. Elle lui écrit : u ton divin aine Jésus... » Elle lui écrit : «... ta naissance, plus lumineuse et plus utile et plus heureuse pour le genre humain que celle du Christ; et, dans une ère prochaine, on datera de Victor Hugo, comme on date encore de Jésus; je baise tes pieds et je t'adore... » Il ne lui dit pas que c'est trop ; et il ne trouve pas que ce soit trop, j'en ai peur : ces comparaisons et confusions sacrilèges ne le gênent pas, ne le dégoûtent pas, et le flattent. Il a orgauiisé le culte de Victor Hugo; et la prêtresse, qui en même temps a le rôle de maîtresse, accomplit fort bien sa double tâche : il s'en félicite et garde une liberté coquine et orgueilleuse.
Le programme de rédemption qu'il inflige à la nouvelle Madeleine est, pour elle, un martyre et, pour lui, une commodité, de telle sorte que les remerciements de la gentille femme ressemblent à une moquerie. Mais elle ne se moque pas. Elle souffre. De quel cœur a-t-il pu recevoir la lettre que voici, le 20 novembre 1839, après six ans d'amour? « Je voudrais être morte et qu'il n'en soit plus question. Plus je prends de précautions, plus j'épure ma vie et moins le bonheur me vient. On dirait que je suis maudite, et il me prend des envies atroces de mettre les deux pieds sur mon amour. Je suis si malheureuse vraiment que je perds courage et espoir pour l'avenir. Cependant, tu as été bon pour moi, en t'en allant; mais, mon Dieu, cela ne prouve pas qu'en t'en allant tout à l'heure tu ne seras pas le plus inju* rieux et le plus injuste des hommes. Je te fais une à une le sacrifice de toutes mes actions, même les plus insignifiantes, je m'observe extérieurement et intérieu*
su LES IDÉES ET LES HOMMES
rement pour ne pas te donner d'ombrage et je n'en viens pas à bout; mes efforts ne servent qu'à me fatiguer et à me décourager... » Elle n'y songe pas, mais, innocemment, elle invite Hugo à de cruelles déterminations : u Je comprends, lui dit-elle, la générosité de Didier qui aime mieux mourir sur l'échafaud en pardonnant à Marion que de vivre pour la persécuter et la torturer avec un passé qui n'est plus et par des soupçons mille fois plus douloureux que la mort et l'oubli. Oh ! oui, je le comprends, ce Didier-là ! . . . n Mais Hugo n'avait pas envie de mourir ; et la lettre de Juliette ne le dérangeait pas de sa tranquillité. Au moins, Juliette, qui se plaint amèrement, n'est-elle qu'une geignarde? Pas du tout! Elle ne souhaite que d'être contente; elle en saisit les plus petites occasions : pour son allégresse, il suffit que Hugo ne soit pas féroce. Alors elle n'a qu'un regret, c'est de ne pas trouver les mots de son cantique enthousiaste. Elle rirait bien volontiers ; souvent, elle sourit encore parmi ses larmes et elle écrit, par exemple : u Sous quel prétexte étiez-vous si gentil ce matin?... » Et elle a des gamineries, somme toute, qui ne sont pas laides. Un jour que le poète s'est habillé beau, d'un paletot neuf, elle l'a rencontré, au théâtre : « Vous ne m'aviez pas dit que vous aviez vu votre tailleur. ^Moi qui marche sur vos traces, je vais faire venir ma marchauide de modes et je ne vous le céderai en rien pour la coquetterie et le dandysme. Ah! ah! qui est-ce qui est collé? C'est Toto, c'est Toto, c'est Toto!... » On l'entend. L'aime-t-il mieux triste?
Et lui, pour la tourmenter, a-t-il au moins l'excuse d'un terrible amour et tout harcelé de jalousie? En tout cas, il la trompe. Il l'a trompée assidûment et bien trompée pendant sept ans consécutifs. Au bout de sept ans, elle l'a su ; elle ne s'en doutait pas, confiante : et quelle déception! Tandis que cet auguste rédempteur préparait la dure pénitence et l'imposait, il prenait du bon temps : quelle hypocrisie! Et, tandis que, chez Juliette, il ordonnait l'économie, l'ascétisme, ailleurs il
ELLE ET LUI Slft
dépensait du bel arguent, du gai loisir : quelle blessure de Tamour-propre et de l'amour! Elle se vengea. Si Hugo, naguère, l'assommait de récriminations, touchant le passé, la galanterie ancienne, elle ne manqua point de ressasser pareillement sa raincune. 7 juillet 1851 : u Je sais que tu as adoré pendant sept ans une femme que tu trouves belle... » 24 février 1852, pour lui souhaiter sa fête : « Je veux le consacrer pieusement, ce jour, en te pardonnant du fond du cœur les torts que tu as eus envers notre amour pendant sept ans... » il mars : « J'ai beau vouloir oublier, je me souviens. Quelle profanation de l'amour! Laisse-moi mourir en paix loin de toi, c'est la seule grâce que je te demande... » 18 juillet : u Honneur aux vices éhontés des femmes du monde, infamie sur les pauvres créatures coupables des crimes d'honnêteté, de dévouement et d'amour... » Car l'autre, la rivale, était une femme du monde, enfer et damnation ! . . .
La tromperie de sept ans une fois découverte, Juliette ne fut pas maladroite. Elle pardonna ; mais elle prit de l'ctôcendant. Les circonstances aussi la favorisèrent. Victor Hugo partit pour Bruxelles d'abord, et pour Jersey ensuite. Elle l'accompaigna. Mais bientôt, elle réclama de n'être pas traitée comme une faute et dissimulée; elle revendiqua le rang d'une sorte de maitresse légitime. Quoi! l'autre, la femme du monde, Victor Hugo ne l'a-t-il pas reçue chez lui? « Pour cellelà, s'écrie Juliette, le foyer de la famille était hospitalier; pour celle-là, la courtoisie protectrice et déférencieuse des fils était un devoir; pour celle-là, la femme légitime lui disait un manteau de sa considération et l'acceptait comme une amie, comme une sœur et plus encore. Pour celle-là, l'indulgence, la sympathie, l'affection!... » Et Juliette? « Pour moi, l'application rigoureuse et sans pitié de toutes les peines contenues dans le code des préjugés, de l'hypocrisie et de l'immoralité ! » Juliette devient un peu anarchiste. Quand elle flétrit les M préjugés n , elle y va de tout son cœur ; et elle est
habile. Les idées libertaires tentent Victor Hugo, depuis la révolution de février. En outre, son orgueil l'engage à concevoir que la morale universelle a des exceptions en faveur d'un si grand génie. Sans doute enfin le dévouement d« Juliette, prompte à le suivre où il la menait et, pour lui, abandonnant tout, acceptant l'exil, tant de courage et de tendresse persévérante le touchèrent et lui parurent mériter une récompense. Bref, à Jersey, il conduisit chez elle ses deux fils Charles et François- Victor. Elle les eut à dîner et multiplia les prévenances. Elle copiait alors le manuscrit des Contemplations et promit de copier la traduction de Shakspeare à laquelle travaillait François- Victor. Elle voulut tailler et coudre une demi-douzaine de chemises pour Charles. Elle avait une petite bonne, Suzanne, et qui, tous les matins, portait à Marine-Terrace le bouillon d'herbes du maître. Pour Mlle Hugo, elle cueillait les fraises et les roses de son jardin, brodait le chiffre des mouchoirs. Mme Victor Hugo ellemême reçut les bienfaits de Juliette active et empressée : un pot-au-feu à l'oie, divers petits plats. Si l'on était sans cuisinière à Marine-Terrace, Juliette prêtait Suzanne. Elle se désolait de ne pas faire mieux encore : « Je regrette que le préjugé m'empêche de me consacrer à vous tous entièrement... » Elle ajoute : u Ce serait pourtant bien naturel!... » Mais non, Juliette, non!...
A,Guernesey, l'intimité des deux ménages fut, de jour en jour, plus étroite et, il faut l'avouer, de la façon la plus bizarre. Juliette avait grand soin de montrer la fine délicatesse de ses sentiments. Victor Hugo, lui, montre une désinvolture souveraine et, mon Dieu, cocasse. Un cadeau qu'il fait à Juliette, c'est une photographie où l'on voit le poète et Mme Victor Hugo dans une pose qui » symbolise leur félicité domestique » . Juliette remercia comme ceci : » Ce que mon cœur accepte ne peut pas déplaire à mes yeux. Loin d'être jalouse de la beauté de Mme Victor Hugo et de
ses saintes qualités, je la voudrais plus belle et plus sainte encore pour l'honneur de ton nom et pour ton bonheur... » De l'ironie? Aucune. Puis, un jour, c'est la Sainte-Adèle. A Hauteville-House, on va souhaiter la fête de Mme Victor Hugo. Juliette n'est pas invitée. Mais elle envoie une tarte; une tarte et ce billet : « J'ai le cœur plein de tendresse infinie pour tout ce que tu aimes. Soyez gais, soyez heureux. Le reflet de vos joies suffit à illuminer mon âme. » Ensuite, les relations des deux ménages sont par trop surprenantes; et il n'y a plus qu'à les raconter avec étonnement. Mme Victor Hugo désira de se lier avec Mlle Drouet; M. Guimbaud nous apprend que seule l'en détournait la crainte de ce cant anglais, qui sévissait dans l'ile; les Guernesiais sont, parait-il, des gens austères. Mais, à la fin de l'année 1864, il fallut que Mme Victor Hugo partît pour le continent, car elle avait mal aux yeux et ne se fiait pas aux médecins de l'île. Auprès de l'exilé, elle laissait Mme Julie Ghenay, sa sœur, bonne personne, dénuée « d'esprit de suite et d'esprit de chiffres » . Une intendante bien meilleure serait Mlle Drouet. Mme Victor Hugo s'en avisa. Pour entrer en matière, elle écrivit à sa voisine : « Nous célébrons Noël aujourd'hui, madame. Noël est la fête des enfants et, par conséquent, des nôtres. Vous seriez bien gracieuse de venir assister à cette petite solennité, la fête aussi de votre cœur. Agréez, madame, l'expression de mes sentiments aussi distingués qu'affectueux. — Adèle Victor Hugo. » Tous les ans, à l'occasion de Noël, Victor Hugo et sa femme invitaient à un bon repas les enfants pauvres du pays. Juliette eut beaucoup de dignité. Elle refusa les avances de Mme Victor Hugo ; elle les refusa très bien : « La fête, madame, c'est vous qui me la donnez. Votre lettre est une douce et généreuse joie; je m'en pénètre. Vous connaissez mes habitudes solitaires et ne m'en voudrez pas si je me contente aujourd'hui, pour tout bonheur, de votre lettre. Ge bonheur est assez grand. Trouvez bon que je reste dans l'ombre, pour vous bénir
tous pendant que vous faîtes le bien. Tendre et profond dévouement. — J. Drouet. » Mme Victor Hug;o fut absente plusieurs mois, presque deux années. Juliette refusa, comme le dîner des enfants pauvres, toute occasion d'entrer à Hauteville-House pendant l'absence de sa rivale et amie. Elle se tint à l'écart; mais, de chez elle et par l'intermédiaire de sa servante Suzanne, elle veillait au bien-être du grand homme et de toute la famille. Un soir que Victor Hugo la priait à diner, elle répondit : « Permets-moi de refuser l'honneur que tu me fais, au nom des trente années de réserve, de discrétion et de respect que j'ai eues envers ta maison. » C'est elle qui a le sens commun; c'est elle que nous comprenons : les autres, moins.
Mme Hugo revint de France et, le 15 janvier 1867, annonça le projet de faire visite à Juliette. Gela demandait un protocole, et que régla Victor Hugo avec une attention méticuleuse. Juliette reçut Mme Hugo le 22 janvier; elle lui rendit, le surlendemain, sa visite. Dès lors, elle ne fit point de difficulté pour aller à Haute ville-House. On l'y voyait chaque jour : elle y copiait, feuille après feuille, les Misérables et notamment ce passage du livre VI où Victor Hugo utilisa les souvenirs de Juliette pour décrire le couvent du Petit-Picpus.
Au mois d'août 1868, la Emilie Hugo et Juliette se trouvant à Bruxelles, Mme Victor Hugo mourut. Victor Hugo la pleura; et Juliette la pleura. Ce fut une question de savoir si Juliette n'assisterait point à la cérémonie de l'enterrement. Elle hésita et prit enfin la détermination la plus sage : u Plus je pense au triste voyage de ce soir, plus je sens que je dois m'abstenir d'en faire partie. L'hommage pieux de mon cœur, envers cette grande et généreuse femme, ne doit pas s'exposer à être mal interprété par des indifférents ou des malveillants. Encore ce dernier sacrifice à la malignité humaine pour avoir le droit de nous aimer ensuite à ciel ouvert, n'est-ce pas, mon cher bienaimé?... » Elle a raison!... Mais elle embrouille plu-
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sieurs choses quand, dès la mort de Mme Hugo, elle prend a cette âme » pour témoin du serment qu'elle renouvelle : « vœu sacré que j'ai fait, la première fois que je me suis donnée à toi, de t'ai mer dans ce monde et dans l'autre tant que mon âme existera... » Et elle ajoute, avec une singulière impétuosité de certitude : u sûre que je suis d'être approuvée et bénie dans mon amour, par ce grand cœur et ce grand esprit qui vient de nous devancer, hélas! dans l'éternité. » Se trompet-elle? Je n'en sais rien. Elle put croire que non. Mme Hugo, par testament, lui léguait un camée cerclé d'or et qui représentait Mme Hugo. Elle s'habilla de noir et n'eut pas d'autre bijou que ce camée, que cette Mme Hugo, sur la poitrine. Victor Hugo les voyait l'une et l'autre, la défunte et la vivante, du même coup d'œil.
La vivante et Victor Hugo ne se quittèrent plus. Ce n'est pas dire que tout alla le mieux du monde. Certes, jusqu'aux derniers jours, Juliette fut passionnément fidèle à son grand homme, fidèle de compagnie et de sollicitude comme autrefois fidèle d'amour. Elle conserva, jusqu'aux derniers jours, dans la tendresse plus reposée, le vocabulaire de l'amour et même de l'amourette. « Je t'aime, je t'adore, corps, cœur et âme... » Ils sont, l'un et l'autre, septuagénaires. Et jusqu'aux derniers jours de Juliette, ou peu s'en faut, l'amant continua d'être futile. C'était son goût, de la tromper. Elle se plaignait et sentait sa faiblesse, dans un conflit de son « vieil amour » et des u jeunes tentations n. Quelquefois, elle égayé de drôlerie sa tristesse véritable : a Cher bien-aimé, je ne veux pas te faire une scie de tes bonnes fortunes ;'mais je ne peux pas m'empêcher de sentir que mon vieil amour fait une triste figure au milieu de toutes ces cocottes répétant à qui mieux mieux leur gloussement familier : Pécopin^ Pécopin, Pécopin, pendant que mon pauvre pigeon emblématique s'épuise à roucouler : Bauldour, Bauldour, Bauldour. Voilà longtemps que la chasse fantastique dure
sans que tu en paraisses lassé ou découragé. Quant à moi, j'aspire au repos... » Et elle annonce qu'elle met la clef de son cœur sous la porte. Mais non ! et elle ne cesse pas d'aimer le frivole.
Cette histoire d'amour n'est pas la plus jolie que nous devions à l'entrain des poètes. Le personnage de Victor Hugo ne s'y révèle pas d'une façon très agréable. On dira : Ce n'est pas Victor Hugo; ce n'est que Toto; et, pendant que Toto vit assez mal, Victor Hugo écrit ses poèmes.
Que dire d'autre?... Une telle séparation de l'homme et du poète, nous avons peine à la concevoir. Hugo pourtant l'avait réalisée. Avec une imagination prodigieuse, il eut le cœur médiocre, l'âme petite et vulgaire. Son génie était, en quelque manière, indépendant de lui, étranger à lui, un don sublime et qu'il ne méritait pas beaucoup. Dans son génie même, il y a peu d'âme; et comment ne pas l'admirer par-dessus tous les poètes de son temps? Mais comment l'aimer autant que de moindres poètes, plus dignes des tendresses de l'esprit?...
l*' septembre 1914.
l'auteur de « PALUDES »
Voici les Caves du Vatican, sotie, par l'auteur de Paludes. Et l'auteur de Paludes, c'est M. André Gide, on le sait bien : Paludes, une autre u sotie » , ou g;ai récit, chargée de maintes significations. A la fin de Paludes, il y a une a table des phrases les plus remarquables de Paludes » . L'auteur n'en cite que deux et, « pour respecter l'idiosyncrasie de chacun », laisse à tout lecteur le soin de choisir à son g^ré le reste. Nous choisirons : « Avant d'expliquer aux autres mon livre, j'attends que d'autres me l'expliquent. Vouloir l'expliquer d'abord, c'est en restreindre précocement le sens, car si nous savons ce que nous voulions dire, nous ne savons pas si nous ne disions que cela... Et cela surtout m'y intéresse que j'y ai mis, sans le savoir, cette part d'inconscient, et que je voudrais appeler la part de Dieu... » Et puis : u Pourquoi écrivez- vous? reprit-elle après un silence. — Moi? je ne sais pas; probablement que c'est pour agfir. » Et puis : « J'arrange les faits de façon à les rendre plus conformes à la vérité que dans la réalité. » Et puis : u Ils n'admettent pas que l'on soit, comme le temps d'azur et de nuées, un composé mal défini de rire et de mélancolie. » Et puis encore : « On a cru que je me moquais du lecteur. Qui l'a cru? — Un lecteur. — Tant pis pour qui l'a cru; je voulais simplement rire avec lui et de moi-même : il ne faut rire que de soi... n Et puis enfin : u On considère trop les idées comme des mortes, où la logique peut opérer; tandis
que ce sont celles qui vivent, et qui vivent à nos dépens... Nous sommes voués à l'idée. » Il me semble que la réunion de ces phrctôes, — remarquables, oui, — donne déjà un aperçu des intentions qu'avait Fauteur; Fauteur est un idéolog^ue passionné, qui traite les idées comme des vivantes, qui les mène avec entrain. D'ailleurs, elles le mènent aussi et ce n'est pas pour lui déplaire. Seul, Tiberge Fennuie; Manon, jamais : sa Manon, la chang;eante idéolog;ie.
Mais lisons les Caves du Vatican, Franc-maçon que les rhumatismes tourmentent, M. Anthime Armand- Dubois est un savant réputé. Il dissèque de petits animaux et il étudie leurs u tropismes » ou réflexes. Bien entendu, il n'est pas le premier à chercher dans les phénomènes de la velléité inconsciente les principes de toute activité spirituelle. Peu importe : il a inventé le mot de » tropisme » et aussitôt la science universelle compte sur lui. Quant à ses rhumatismes, qui lui font tressauter les épaules et Foblig;ent à ne point marcher sans une petite béquille, il va les confier aux soins d'un spécialiste romain. Fan 1890, sous le pontificat de Léon XIII. A Rome, il continue d'écorcher, d'aveugler, de martyriser et de soumettre aux tortures de la méthode expérimentale les rats, les. oiseaux, les grenouilles que lui apporte un gamin, Beppo, « procureur-né », qui a aurait fourni l'aigle ou la louve du Gapitole ». Anthime a un adversaire en la personne de sa femme ; celle-ci, émue de pitié, nourrit en secret les bestioles que le savant condamne à jeûner. Ainsi, elle fausse les tables d'observations. Querelles, et admirablement vulgaires. La vulgarité qui entoure la philosophique besogne d'Anthime est énorme et drôle. Anthime est dérisoire ; et les ridicules d'un tel savant déconsidèrent l'idole scientifique. Arrivent à Rome les Baraglioul : Mmes de Baraglioul et Armand-Dubois sont les deux sœurs. Ces Baraglioul, des gens « très bien pensants » . L'auteur ne leur a point épargné les moqueries dont il accable son franc-macon d'Armcmd-Dubois.
Quelle satire! L'auteur invente ses personnages, les habille comme des marionnettes pour jeu de massacre et, sans retard, il les assomme de ses balles, lancées dru, en riant fort. Il ne ménage ni les uns ni les autres. Et que leur veut-il? J'avoue qu'on se le demande un peu. Il n'a pas moins de cruauté, pour ces enfants de son imagination, qu'Anthime pour les rats et grenouilles de Beppo. Mais Anthime songe à la science. À. quoi songe M. André Gide? Nous le saurons de mieux en mieux. Pour le moment, sa férocité nous inquiète et nous divertit. Pour le moment, nous croyons pressentir que l'auteur a des projets; et, ses projets, nous ne les devinons pas. Nous constatons avec plaisir que le symbole de ses conclusions prochaines et encore mystérieuses l'amuse et nous amuse. En attendant que se traduise le rébus, le rébus est un joli dessin^ fait de verve et où les regards trouvent leur contentement.
Julîus deBaraglioul est un romancier moraliste, dont les oeuvres sont démonstratives et mondaines. M. Gide ne l'estime pas, M. Gide qui a écrit (dans ses Nouveaux prétextes, réflexions sur quelques points de littérature et de morale) : « L'œuvre d'art ne doit rien prouver, ne peut rien prouver sans tricherie. » Anthime Armand- Dubois méprise les romans de son beau-frère, qui méprise également les tropismes du franc-maçon. Du moins les Baraglioul déplorent-ils la mauvaise santé d'Armand-Dubois ; et, dans leurs prières, ils pensent à lui. A cette nouvelle, Armand-Dubois ne se connaît plus : il ne veut pas d'un miracle qui le guérirait. Pourquoi? — « Parce qu'alors cela me forcerait de croire à Celui qui n'existe pas ! » Enchante de sa bourde et furieux, il sort. Il a quitté le repas de famille. Tout clopinant, il va dehors et invective contre une madone en pierre, fixée à l'angle de la maison et qui, dans une niche, sous un toit de zinc, auprès d'une lanterne, montre son manteau bleu et tend ses mains rayonnantes. Il lance à la madone sa béquille et brise la main droite, qui tombe. Il la ramasse et la glisse dans
la poche de son gilet. Honteux et plein de rage, l'iconoclaste rentre chez lui : et il y a du « père Ubu » dans ce bonhomme. Il entend sa nièce, la petite Julie, prier : «...et pour les péchés de l'oncle Anthime ». Pendant la nuit, l'oncle Anthime a un songe. Il voit la madone, qui pour le guérir n'a pas besoin d'une main en pierre et qui lève sur lui sa manche vide. Il saute de son lijt et, sans béquille maintenant, guéri et converti, court à son laboratoire. Mme Armand-Dubois l'y surprendra, lui, Fathée d'hier, agenouillé, pleurant avec contrition devant les débris de la statue sainte. Et Anthime renonce à la science impie; il n'écrira plus dans les journaux du parti radical : il est ruiné. Julius de Baraglioul tâchera de lui obtenir de fructueuses compensations cléricales. La sotie devient peu à peu une folie : le sarcasme y prend un accent de frénésie bouffonne; c'est la bouffonnerie, à mon gré, qui le sauve d'une insolence désagréable. Mais de qui se moque-t-on? « 11 ne faut, dit l'auteur de Pafudes, rire que de soi... » Et ce sont les mouvements naturels de l'esprit et du cœur qui ont ici leur formidable caricature.
Soudain, nous rentrons à Paris. Un nouveau personnage nous est présenté, le jeune Lafcadio Wluiki : « on prononce Louki » . L'entrée de ce garçon nous avertit de notre joie : ce roman sait nous convaincre, non de ses doctrines, de ses attraits, si, à chacun de ses épisodes, il éveille notre curiosité, l'aguiche et, quitte peut-être à la décevoir, la tient en alarme perpétuelle. Lafcadio est charmant, si désinvolte! Et, autant un Anthime Armand-Dubois et un Julius de Baraglioul avaient de quoi nous attrister par tout cet accablement de disciplines qu'ils portent mal, autant nous séduit ce jeune Lafcadio qui improvise toute son existence et inaugure les règles de sa fantaisie. Son enfance a été une extraordinaire aventure cosmopolite et les influences qu'il a subies, contrariées les unes par les autres, n'ont guère laissé en lui de trace. 11 ne sent aucune servitude l'en-
traver. Julius et Anthime, de même qu'ici-bas les gens habituels, sont des esclaves et, à chacun de leurs instants (pour employer le mot des philosophes) conditionnés, des victimes du principe dit de causalitié, vio-^ times résignées sous le joug. Lafcadio, non. Lafcadio, Fauteur s'amuse à lui organiser une destinée telle que rien ne lui advienne jamais que par hasard. Ainsi, Lafcadio est le fils du vieux Juste-Agénor de Baraglioul et, de cette façon, le frère. de Julius. Nous profitons de son aubaine : à la faveur de cette parenté, il entre dans le roman. L'aubaine est pour lui aussi : le vieux Juste- Agénor le voit un jour, lui lègue des rentes et meurt. Lafcadio n'a pas eu le temps de s'attacher; et les rentes lui seront commodes. Du reste, ce jeune homme est digne de sa fortune. Les gracieux hasards n'ont point en lui un ingrat. Tout son effort, il le consacre à se garder en bel état pour les accueillir. Leste, rapide, toujours prêt aux événements, prompt aux ripostes de l'énergie, net en ses propos, il ressemble à un jeune homme de Stendhal. Et, comme s'il avait une fine conscience de son privilège, en l'honneur des hasards et pour dénigrer à lui-même leur ennemi, ce lourd principe de causalité, il accomplit des chefs-d'œuvre. Il sauvera, dans un incendie, trois enfants ; plus tard, il assassinera un individu qu'il ne hait pas ; il n'aimait pas les trois enfants qu'il a sauvés. Il démontre qu'on est prime-sautier.
Précieux héros, d'un récit romanesque! Avec un tel Lafcadio, il se passe continuellement quelque chose. Et l'auteur amène sans difficulté les incidents : ce qu'ils ont de plus déraisonnable rend hommage à ces hasards dont Lafcadio est l'heureux jouet. Ah ! Julius de Baraglioul n'entend pas de cette ftiçon l'art du roman. u Gela vous amuse beaucoup, d'écrire? » lui demande Lafcadio. u Je n'écris pas pour m'amuser! n répond noblement l'auteur de fAir des cimes. Et voici l'une des significations que M. André Gide a incluses dans sa sotie : c'est une drôle de chose que de n'écrire point
2Stf LES IDEES ET LES HOMMES
pour s'amuser. Pourquoi écrire, alors?... Julius de Baraglioul, quand il écrit, fait de Tapostolat. D'ailleurs, il est tout plein de niaiserie. Laissons sa niaiserie : en tout cas, il a tort de ne considérer la littérature que comme un bon moyen d'apostolat. Puis il veut plaire, et à qui lui décernera sa récompense; de sorte que, fier de son dévouement à une cause, il s'avilit par une complaisance médiocre. Jamais il ne se libère de ses liens, jamais il ne cède à une vive impulsion, jamais il n'a un peu d'élan ; toujours, et dans la vie quotidienne et dans ses livres, il est empêtré. Les héros de ses romans sont empêtrés autant que lui. Par exemple, dans l'Air des cimes^ il a peint le vieux Juste-Agénor de Barag^lioul, son père. Un homme très singulier, le vieux Juste- Agénor, et admirablement capricieux : témoin, Lafcadio! A la veille de sa mort et dans l'appartement d où il n'est pas sorti depuis des années, il faut le voir. Un grand foulard couleur madère enveloppe ses cheveux; l'un des bouts retombe sur la dentelle de son col; et sa barbe d'argent couvre le haut de son justaucorps en laine havane. Un châle gris aux genoux, les pieds sur un coussin d'eau chaude, il trempe ses mains dans un bain de sable que chauffe une lampe. Il boit des tisanes et il écoute son confesseur, le père Avril. Mais on lui passe la carte de Lafcadio : u Lafcadio de Baraglioul. » Que s'éloigne le confesseur; et voici Lafcadio... u D'abord, sachez, monsieur, qu'il n'y a pas de Lafcadio de Baraglioul. » Et il déchire la carte. Il examine le jeune homme, le trouve joli, bien fait, se félicite à part lui de son ouvrage et, sur le point de s'attendrir, se maîtrise. Par instants, il clôt les yeux et il semble dormir : à travers sa barbe, on voit ses lèvres remuer. Le châle glisse de %e& genoux; Lafcadio se penche et il sent sur son épaule la main du vieillard « peser doucement» . C'est la première fois que Lafcadio voit le comte de Baraglioul : le rêver ra-t-il ? « Ma foi, j'avoue que ce ne serait pas sans plaisir ; mais les révérendes personnes qui s'occupent de mon salut m'entretiennent dans une
humeur à faire passer mon plaisir en second... » Et il ■sourirait. Lafcadio aura quarante mille livres de revenu : qu'il s'en aille donc ! « Mon enfant, mon enfant, balbutie le vieillard, je suis en retard avec vous. . . )) Et enfin : « Je ne veux pas que vous portiez mon deuil. Mon enfant, la famille est une grande chose fermée; vous ne serez jamais qu'un bâtard ! » Avec un tel Juste- Agénor de Bàraglioul, si bien sur de son caractère, Julius n'a écrit qu'un roman fade. Lafcadio le lui reproche, «ans feinte : «Pour moi, je me laisserais mourir de faim devant ce ragoût de logique dont j'ai vu que vous 4ilimentez vos personnages... » Ainsi, le vieux Bara- ^lioul : « le souci de le maintenir, partout', toujours, <;onséquent avec vous et avec soi-même, fidèle à ses devoirs, à ses principes, c'est-à-dire à vos théories... vous jugez ce que, moi précisément, j'en puis dire ! » Lafcadio se définît « un être d'inconséquence » ; tel était le vieux Baraglioul ; et tel serait Julius lui-même, .s'il ne se paralysait de logique. Or, un jour, Julius a •comme une illumination de vérité : si peut-être son oeuvre ne valait rien? Doute cruel ! si peut-être ses livres et sa vie même n'avaient pas de réalité authentique? C'est bien cela; et il croit qu'il va secouer ses maniés : il voit devant lui le champ libre. «Comprenezvous, demande-t-il à Lafcadio, ce que veulent dire ces onots : le champ libre? Je me dis qu'il l'était déjà; je me répète qu'il l'est toujours, et que seules jusqu'à présent m'obligeaient d'impures considérations de carrière, •de public et de juges ingrats dont le poète espère en vain récompense. Désormais je n'attends plus ri en que <le moi. Désormais, j'attends tout de moi ; j'attends tout ^e l'homme sincère; et j'exige n'importe quoi; puis- «que aussi bien je pressens les plus étranges possibilités •en moi-même... » Il ajoute : « Puisque ce n'est que sur le papier, j'ose leur donner cours! n Délicieuse reimarque; et la plaisante phrase ! Elle atteste la pusillanimité durable de Julius et, plus sérieusement, le véritable office de la littérature. Si, dans l'existence
2i8 LES IDÉES ET LES HOMMES
quotidienne, vous n'êtes pas libre facilement (timidité^ ou de bonnes raisons), ayez au moins la littérature pour ce qu'elle est, un stratag^ème de liberté spirituelle. Julius de Baraglioul, au moment de sa révolte, comprend sa faute, sa double faute. Premièrement, il s'est trompé dans la psycbolog^ie : et il a cru que les âmesétaient, en somme, des lieux où il se fait de la logique. Pas du tout ! et, la prochaine fois, il inventera un personnage très actif et qui n'ait pas de motif à son activité ; mettons, un criminel et dont le crime soit « parfaitement immotivé ■>>. C'est Lafcadio!... Et : — Très bien (répond Lafcadio); je n'y vois pas de difficulté;. u romancier, qui vous empêche? et, du moment qu'on, imagine, d'imaginer tout à souhait? » Julius a beau dire, il ne peut se résoudre, s'il ne motive pas le crime, à ne pas motiver le criminel. Et telle est sa marotte; et, comme il a manqué le roman de Juste-Agénor, il manquera le roman de Lafcadio. Julius déplorable ! . . . Secondement, s'il a péché dans ses livres, c'est qu'il pèche continuement dans sa vie selon le mode pharisien. Et il dit à Lafcadio, avec une bonne foi ridicule et qui vous désarme cependant : u Vous ne sauriez croire, vous qui n'êtes pas du métier, ...» car il est tout engoncé de pédantisme professionnel... a combien une éthique erronée empêche le libre développement de la faculté créatrice. La logique, la conséquence, que j'exigeais de mes personnages, pour la mieux assurer je l'exigeais d'abord de moi-même ; et cela n'était pas naturel. Nous vivons contrefaits, plutôt que de ne pas ressembler au portrait que nous avons tracé de nous d'abord; c'est absurde : ce faisant, nous risquons de fausser le meilleur ! n Ainsi se réunissent les torts littéraires et les inconvénients moraux de Julius : soa esthétique dépend de son éthique; prenons-y garde. Et nous croyions ne parler que littérature : s'ensuit une morale. M. André Gide est un moraliste. Pourtant, je citais de lui cette maxime selon laquelle l'œuvre d'art ne doit et ne peut rien prouver sans tricherie. Mais il
est un moraliste dans tous ses livres, depuis ce premier manuel ou introduction à la vie pensive et ardente, les Cahiers d'André Walter^ et dans ce poème de pédagog^ie passionnée, les Nourritures terrestres^ et dans 17mmoraliste^ que j'aime à peine, et dans la Porte étroite et Isabelle, qui me semblent deux rares chefs-d'œuvre, et dans la merveille de l'Enfant prodigue, et dans ces trois soties, Paludes, le Prométhée mal enchafné, les Caves du Vatican. Je dis un moraliste; et j'entends un écrivain qui toujours médite sur le plus parfait arrangement de la vie. Il ne contredit pas son principe : et méditer n'est pas prouver. Ou bien s'il se contredit, je me figure qu'il n'en souffre guère ; et c'est là une liberté que son éthique ne lui défend pas.
Son éthique, la preste caricature de ce malheureux Julius nous la révèle, après la caricature d'Anthime. Quel est le péché grave de Julius? Macbeth avait tué le «ommeil; et Julius, oh! plus coupable encore, a tué la spontanéité : c'est tout le ressort de la vie. C'en est la •sève et, bientôt, la fleur; c'en est l'âme vive et c'en est la flamme; c'en est le courage et la beauté. Mais on nous propose en modèle ce Lafcadio, cet aventurier? Un peu d'aventure, dans votre vie morne ! Ce Lafcadio, ce meurtrier? Tuez donc en vous le vieil homme! Tuez en vous, très souvent, cet homme qui vieillit et qui ne sait plus accueillir les nouvelles journées!... Du reste, non, Lafcadio n'est pas un modèle qu'on vous propose ; mais, en contraste avec Julius, il est une gaie image de la spontanéité, vertu précieuse.
Une littérature qui a perdu sa spontanéité, quel ennui! Et une littérature ennuyeuse, quel désastre! Au surplus, quoi qu'il en soit de la morale que M. Gide a enfermée dans ses divers traités dogmatiques ou ironiques, ne lui sait-on pas gré de réclamer sans cesse, pour la littérature, le droit au plaisir et même le devoir du plaisir. Nous avons des écrivains éminents ou notoires qui omettent ce paragraphe premier du catéchisme littéraire; et ils guindent la littérature : ah!
comme ils l'ont g^uindée ! Gela, qu'on y pense, est con* traire à tout l'usaçe ancien de nos bons auteurs, si allègpres, à toute leur tradition de verve, d'audace, et quelquefois d'impertinence, et toujours de franche allure. Une fausse gravité — c*est une gravité inutile — ne date pas de loin, chez nous Nos contemporainsengoncés, que veulent-ils? Prouver! répond M. Gide; mais, non : ce n'est pas là l'erreur principale. Non, si prouver, avec de jolis arguments et avec des phrase» qui aient une puissance dialectique et un charme insinuant, si prouver même est un plaisir : et M. Gide le sait bien. L'erreur consiste à négliger, dans la notion de la littérature, l'idée du plaisir. Qu'elle soit un plaisir d'abord et, s'il lui chante ainsi, plaisir de persuasion,, plaisir d'apostolat : plaisir. Et ni Montaigne ne s'y est trompé, ni La Bruyère, ni Voltaire : et ni Pascal.
La causerie qu'ont à Rome Lafcadio, le sage fol, et Julius tout empêtré m'enchante. Mais j'en abuse, si j'ai l'air de la présenter comme une digression. Elle est dans le roman. Le projet littéraire de Julius, l'intention qu'il a de peindre un jeune criminel tout pareil à Lafcadio, il l'a, sans le savoir, attrapée de Lafcadio. Quand il se confie à Lafcadio, naïvement, c'est un effet dramatique et c'est une péripétie de leur histoire. M, Gide s'était promis de suivre sans relâche sa fiction romanesque; et il eût manqué à son esthétique en soumettant à une thèse le roman. Le roman court; et, d'incidents en incidents, il galope. Au collège, Lafcadia connut un certain Protos, qu'on surnommait ainsi,, sachant le grec, pour une place de premier qu'il obtint. Prolos, une canaille ingénieuse, organise une escroquerie : on a emprisonné le pape, assure-t-il aux bonnes âmes, dans le château Saint- Ange; ce n'est pas le pape élu au conclave, c'est un faux pape qui, sur le trône de saint Pierre, l'a remplacé; donc nous délivrerons le pape et il faut, pour cela, de l'argent. L'un des beauxfrères de Julius, Amédée Fleurissoire, tombe dans le panneau, quitte Pau, sa ville natale, et quitte son
épouse, et quitte le tran-tran de ses habitudes, pour aller vite à Rome et, dévoué, collaborer à la délivrance du pape. Gomment il arrive là-bas, comment il s'y rencontre avec Julius, comment il y rencontre, sous les espèces très honorables d'un prêtre camouflé, l'infâme Protos, comment on le charge d'une mission qui l'obligée à prendre le train de Naples, comment il rencontre enfin, dans le wag^on, Lafcadio qu'il ne connaît pas et qui, par jeu gratuit, le précipite sur la voie, c'est ce qu'on apprend avec émoi quand on lit fes Caves du Vatican, Je ne sais pas si les auteurs de romansfeuilletons, de romans policiers inventent mieux, plus hardiment, les manigances d'une intrigue. Mais ne confondons pas les genres : c'est ici tout autre chose qu'un de ces romans, certes. L'auteur a imaginé d'écrire à l'inverse de Julius. 11 a écrit les Caves du Vatican de même que plusieurs personnes, lasses du théâtre contemporain, protestent et ne craignent pas d'afficher, au bout du compte, leur satirique préférence pour le u music-hall » , que les Français appelaient jadis caféconcert. Le roman, tel que le fabrique Juh'us, encombré de considérations éloquentes et destiné à l'édification, méprise la vivacité des épisodes : c'est négliger de noud distraire, u Ah ! monsieur » , s'écrie un jour Protos, déguisé en professeur, « tout ce qu'on ferait dans cette vie, si seulement on pouvait être bien certain que cela ne tire pas à conséquence ! n Ah! tout ce qu'un écrivain, pourvu de quelque fantaisie, ferait dans le roman, s'il consentait que cette sorte d'ouvrages, de très petite conséquence, a pour objet de nous distraire!... Et je crois que M. Gide, là-dessus, invoquerait l'autorité de Stendhal.
Lafcadio, meurtrier d'Amédée Fleurissoire, ne garde pas pour lui le secret de son crime. Il ne l'avoue pas, il le raconte à Julius, qui l'engage à se taire. Et, se taire, c'est trop facile, pour un garçon qui recherche les occasions d'une vie accidentée. Mais la fille de Julius a entendu les aveux, disons le récit, de Lafcadio. Elle
aime Lafcadio et ne tolère pas qu'il se perde. Ce fut un soir, et même une nuit, qu'elle arriva dans la chambre de ce jeune homme. Maintenant, « quoi ! va-t-il renoncer à vivre? et, pour l'estime de Geneviève, qu'il estime un peu moins depuis qu'elle l'aime un peu plus, songet-il encore à se livrer?. . . » Le dénouement de ce long badinage n'est que plaisanterie et nous avertit de prendre avec gaieté une histoire qu'on ne nous a point offerte avec chagrin.
Cette gaieté pourtant n'est pas exactement gaie ; la gaieté de M. André Gide, abondante ici ou là dans son oeuvre, et dans les soties en particulier, dans les Caves du Vatican plus que jamais, n'a point d'abandon ni de simplicité, ni d'aisance légère. Et je ne la dénigre pas; j'en indique les qualités singulières. Elle a quelque chose de tendu, et non de volontaire tout à fait, au moins de résolu, de médité. Elle n'est pas un sentiment né tout seul dans une âme prête à le recevoir, mais une conquête plutôt, et chèrement acquise. Une victoire ; et quel fut l'adversaire? Si nous le savons, nous entendrons mieux et l'œuvre entière et ce dernier ouvrage.
Or, cette gaieté, telle que je l'indique, n'est pas du tout spontanée ; elle ne l'est pas, et dans ce livre qu'on définirait une apologie pour la spontanéité. Contrariété manifeste et, si je ne me trompe, la substance même de la pensée que traitent, suivant maintes péripéties, les ouvrages de M. André Gide. Dès le début, que voyons-nous? une intelligence qui subit le fardeau des livres, le fardeau des idéologies et des systèmes, le fardeau de la pensée humaine, laborieuse depuis des siècles. Aucun de nos contemporains ne témoigne si clairement de ce que fut l'intellectualité française au temps où ont commencé d'écrire les hommes de cette génération, vers 1890: Les têtes alors étaient bien métaphysiciennes, curieuses de vérité suprasensible, oui, mais de dialectique surtout : de sorte que les stratagèmes qui peuvent servir à l'emplette de la vérité
devinrent le trésor par excellence. Il y a beaucoup d'analogie entre ces têtes-là et celles du moyen âge, encombrées les unes et les autres, et captives, non d'un système, de tous les systèmes. Avec plus de sérieux que personne et préparé (il le raconte) par une espèce « ds protestantisme ou de jansénisme natif » aux rigueurs de la croyance, M. André Gide a éprouvé le tourment des doctrines. Plus sensible qu'un autre et plus atteint, il en a plus souffert. Dans les Cahiers (t André Walter, on aperçoit l'effort qu'il a fait pour se délivrer. De même que le moyen âge. inventa, pour ses évasions Imaginatives, l'allégorie, — laquelle ne lui fut pas une manie de littérature seulement, — les jeunes hommes de 1890 recouraient au symbole, ingénieux artifice. « Tout phénomène est le symbole d'une vérité... » A la faveur de ce dédoublement, on s'échappe, u L'émotion se sert d'un paysage comme d'un mot... )) Tout de même, cette émancipation n'est qu'une servitude nouvelle, si les apparences de la réalité ne sont plus que des images à traduire, fût-ce librement. Une libération plus vive consiste à regarder les images sans les traduire, à couper de ses racines le symbole universel, comme on saisit une brassée de fleurs et se réjouit d'elles sans plus songer aux virtualités profondes qui s'épanouissent dans les couleurs et les parfums. Le Voyage d'Uri'en, voyage parmi des paysages d'idées, est une grande rêverie de symboles : « Mes marins tour à tour deviennent l'humanité tout entière ou se réduisent à moimôme... » Et, à la fin du Voyage^ cette plainte est significative : u Nous ne sommes jamais sortis de la chambre de nos pensées et nous avons passé la vie sans la voir... n Sortir de la chambre de ses pensées, aller vers la vie, souhait -le plus fervent! Et c'est fait, du jour qu'on a pris son parti de placer la réalité dans les symboles, non dans leur révélation secrète, dans la nature, et non dans le mystère de ses lois.
Que de joie aussitôt! Une joie où dure encore le souvenir de la contrainte : l'esclave d'hier montre, par son
âU LES IDEES ET LES HOMMES
exubérance même, la servitude qu'il a endurée. L'allégresse de la récente liberté mentale est célébrée dansles Nourritures terrestres avec une poésie tremblante^ avec un zèle exalté, craintif encore et qui se donne do courage en multipliant ses prouesses... « Il faut, Nathanaël, que tu brûles en toi tous les livres... Nathanaël, quand aurons-nous brûlé tous les livres ! Il ne me suffit pas de lire que les sables des plages sont doux; je veux que mes pieds nus le sentent... Oh! si tu savais, si tu savais, terre excessivement vieille et si jeune, le goût amer et doux, le goût délicieux qu'a la vie si brève de l'homme; si tu savais, éternelle idée de l'apparence, ce que la proche attente de la mort donne de valeur à l'instant!... Nathanaël, je te dirai tous les jardins que j'ai vus. A Florence, on vendait des roses ; certains jours,, la ville entière embaumait. Je me promenais chaque soir aux Gascine et le dimanche aux jardins Boboli sans fleurs. A Séville, il y a, près de la Giralda, une ancienne cour de mosquée... A Grenade, les terrasses du Gêné* raliffe... Et, de Blidah, Nathanaël, que te dirai-je?Ah! douce est l'herbe du Sahel ; et tes fleurs d'orangers ! et tes ombres! suaves les odeurs de tes jardins... Blidah! Blidah! petite rose! au début de l'hiver, je t'avais, méconnue. Je lisais la Doctrine de la Science de Fichte et me sentais redevenir religieux. J'étais doux; je disaisqu'il faut se résigner à sa tristesse et je tâchais de faire de tout cela de la vertu. Maintenant j'ai secoué là-dessus la poussière de mes sandales ; qui sait où le vent l'a portée?... » L'amusement devient un hymne.
Mais la liberté mentale n'est pas une conquête une fois faite : elle est une conquête menacée. Il y a des retours de Tennemi, de subites incursions, et desreprises de la résistance, et de nouveaux périls, et de nouvelles victoires, nouvellement glorifiées. Ce pathétique débat qui, dans une âme, résume les épreuves de l'âme humaine occupe toute l'œuvre de M. André Gide, quant à présent. Il est beau, terrible par moments et il a des alternatives d'angoisse et de
triomphe très émouvantes; un lyrisme très divers en est, mieux que l'ornement, le cri ou le chant, tumultueux ou apaisé. Parfois, dans la lutte, éclate l'ironie, la raillerie, comme, dans les combats d'Homère, l'invective. Et puis, des chansons heureuses consacrent les journées de trêve ; et puis la lutte recommence, avec un acharnement tout neuf.
Je ne sais si l'énorme éclat de rire qui, dans lei Caves du Vaiican, retentit fort et loin marque la victoire décisive et si l'auteur, après cela, considère qu'il s'est débarrassé de l'ennemi. Parmi nos contemporains qui, se sont mis aux prises avec les exigences de l'intellectualité, — or, c'est le préambule des oeuvres importantes que cette génération littéraire a produites, — M. André Gide est celui de tous qui a le plus complaisamment prolongé la querelle. Les autres, à tel ou tel point de la dialectique, ont fait leur soumission, plus ou moins hâtive, plus ou moins complète. Ceux-là, probablement, les sages. Dans la contrainte résolument acceptée, il y a plus de liberté peut-être que dans la révolte continue. Si telle est, au bout du compte, la vérité, un Maurice Barrés Tagrée : M. André Gide la refuse. Voilà précisément la position de M. André Gide, dans le démêlé auquel nous assistons et qui confère à la littérature d'aujourd'hui sa grandeur.
La parabole de l'Enfant prodigue, il l'a inclinée à son gré, comme ceci. Fatigué de sa fantaisie, l'Enfant prodigue est revenu de sa longue absence. Il est retourné au jardin qu'enferment des murs et d'où jadis il désirait de s'évader. Son père l'accueille, et sa mère. Son frère aîné le réprimande ; et il reçoit, des êtres et des choses, une leçon de quiétude résignée : « Bénie soit ta fatigue ! » lui dit-on. Mais il a un frère puiné qui, cette nuit, ne peut dormir et qui l'interroge. L'enfant, qu'il ne connaissait pas, l'a vu revenir à la maison couvert de gloire. — « Hélas! j'étais couvert de haillons... » Ces haillons, l'enfant les a vus couleur de gloire. L'Enfant prodigue avoue : « La liberté que je cherchais, je l'ai
perdue; captif, j'ai dû servir. J'ai voulu m'arrêter, m'attacher enBn quelque part... » Le petit enfant, qu'il admoneste avec son repentir, s'en ira. Et, lui, son repentir n'est bientôt plus d'être parti, mais revenu. Et quand le petit enfant, prodig[ue à son tour, s'en ira, l'ancien enfant prodigue lui dira : u II est temps à présent. Le ciel pâlit. Pars... Puisses-tu ne pas revenir! Descends doucement. Je tiens la lampe... — Ah! donnemoi la main jusqu'à la porte. — Prends garde aux marches du perron... » La parabole du retour est devenue la parabole du perpétuel départ.
Et nous ne savons pas où ira désormais la pensée de M. André Gide, vagabonde et qui ne semble ni lasse de ses belles aventures, ni résolue à jamais se reposer.
!•' octobre 1914.
Pendant le sièg^e, Barbey d'Aurevilly demeurait, assez haut sous les toits, dans un des quartiers de Paris où le bombardement sévissait le plus fort. Ses amis tâchaient de le faire déménager, et n'y parvenaient p€Ls. «Jamais! répondait-il ; jamais on ne m» verra bouger à cause des Prussiens! » Charles GhinchoUe, un jour, alla le voir... C'est lui, ChinchoUe, qui me l'a raconté jadis; et l'histoire est vraie : ChinchoUe ne l'eût pas inventée. Il supplia Barbey de ne pas pousser plus loin son imprudence. Mais Barbey, hautain, cambré : u Non, monsieur, non ! Je ne fuirai pas devant ces gens-là ! . . . n Et il montrait à ChinchoUe ses feuillets où l'encre séchait à peine : tt Tenez! Et je lui dis son fait, à leur Gœthe!... » Il écrivait, sous le bombardement, son essai sur Gœthe, où leur Gœthe est bien dénigré. 11 se vengeait ainsi, de son mieux, avec une belle arrogance.
Cette anecdote, qui me plut d'abord, m'enchante aujourd'hui. J'adore la colère soigneuse avec laquelle un grand lettré se nettoyait l'esprit de toute intrusion germanique, tandis que le sol de France était envahi. Nos soldats luttaient désespérément; lui, Barbey, écartait l'affiux de la pensée ennemie. Il avait choisi l'ad* versaire le plus prestigieux et, quant à lui, sans peur^ sans ménagement, il combattait avec ses fines armes françaises de moquerie, de claire invective et de raison brillante. Certes, il n'était ni impartial ni exactement juste, dans sa polémique. Aussi bien, malheur à qui, en
de tels moments passés ou présents, g^arderait sa tranquillité d'opinion !
Je viens de lire Un voyage, par Jacque Vontade. Ce voyage nous mène en Belgique, en Hollande, en AUemagne^ en Italie : en Allemagne surtout; c'est là que nous nous attardons, avec un sentiment de curiosité ardente et douloureuse. Jacque Vontade a écrit ce livre il y a quelques mois et Ta publié peu de semaines avant la guerre. Elle, — car l'auteur est une femme et, sur la couverture du volume, ajoute au pseudonyme de Vontade cette autre signature, « Fœmina » , qu'on a vue au bas de maintes chroniques très attachantes, — elle ne savait pas, et nous pareillement nous ne savions pas que les plus légitimes colères devaient bientôt modifier nos jugements : les fausser? non ; les éclairer. Jacque Vontade, avant la guerre, ne haïssait pas l'Allemagne. Du moins, si elle conservait, comme tout digne Français, l'ancienne rancune, elle déplorait les motifs de la durable inimitié. Toute frissonnante, elle se détournait au passage des régiments prussiens, se bouchait les oreilles quand défilait la musique de fifres; mais aussi elle célébrait « l'âme profonde, l'âme religieuse de l'Allemagne chantante et fleurie » . Et elle disait : « J'aime l'Allemagne. Chaque fois que j'y reviens, j'ai un regret plus fort en songeant à l'infranchissable fossé qui nous sépare d'elle. Peut-être faudra- t-il des siècles pour le combler. Alors on verra quelle perte de temps et de force nous avons faite, elle et nous, en demeurant hostiles. Nous travaillerions si bien ensemble ! Pourquoi a-t-elle ouvert cette blessure par où le sang du cœur français coule toujours? » Ces illusions qu'elle nourrissait, Jacque Vontade n'a pu les garder; car elle se demandait combien de siècles il faud l'ait pour combler le fossé : quelques semaines ont fait du fossé un abîme. Et, si j'ai cité ces lignes de naguère, c'est afin qu'on voie que, son image de l'Allemagne, Jacque Vontade ne l'a pas dessinée et peinte avec antipathie. Elle l'a dessinée et peinte avec beaucoup de talent, comme avec beaucoup de bonne
foi. Maintenant, regardons l'image; nous admirons Fart •de Jacque Vontade : le modèle nous est un objet de répulsion. Gela, Fauteur ne le voulait pas; mais une lumière nouvelle a changé Taspect des choses, une lumière d'éblouissante vérité.
D'ailleurs, ce livre n'est pas une étude complète de l'Allemagne. Jacque Yontade voyageait et, au jour le jour, notait son émoi, ses remarques, ses méditations. Elle se promenait à l'ombre des amples forêts, visitait les monuments et les musées, lisait ou relisait là-bas l'œuvre des écrivains et ornait d'un commentaire ingé* nieux ses journées de tourisme. Elle ne consultait pas les statistiques, ne menait point une enquête et ne prétendait point à conclure. Lorsque le jeune Gabriel Monod, sortant de l'Iilcole normale, partit pour l'Italie, Taine l'interrogea : « Quelles idées allez-vous vérifier?... » Jacque Vontade ne partit point pour l'Allemagne avec des idées à vérifier, ni seulement avec une méthode rigoureuse d'information. Ce qu'elle nous ^enseigne, au retour, elle l'a vu, sans le chercher, presque par hasard. Mais elle a de bons yeux, et très intelligents, une sensibilité particulièrement fine, le don de ne jamais languir en état d'indifférence. Que de pas- :sion, même! Un zèle incomparable et, ajoutons, une invention verbale très heureuse, pour suffire à un tel •entrain d'une riche pensée.
C'est, je crois, à Weimar que Jacque Vontade eut :$on plus vif plaisir. Elle rêva dans les « maisons sa- •crées » : celle de Gœthe, celle de Schiller, et celle de Herder, et celle de Nietzsche. Voilà le pèlerinage que nous n'avons plus envie de faire. Éprouvons-nous quel- •que regret?... Les personnes à qui M. de Gœthe, ministre de Saxe- Weimar, est le plus précieux ont la res- ■source de le considérer comme un splendide exemplaire de l'humanité, comme un héros intellectuel, bien détaché de son pays natal et qui aimait tant l'Italie!... €ar il disait : u Voir l'Italie était une soif qui me dévorait, n Et il disait encore : u Si je n'étais venu en Italie,
je crois que j'aurais perdu la raison. » Et puis : u Je regarde comme mon second jour de naissance et l'épo* que réelle d'une seconde vie le jour où je suis entré à Rome... » Allons, c'est bien! Et, l'art gothique de sa vieille Allemagne, il le méprise pas mal : « Les pauvres saints juchés les uns sur les autres dans de mauvaises niches, les colonnes en tuyaux de pipes, les petits clochers pointus, grâce à Dieu, j'ai dit un éternel adieu à tous ces objets!... » Pour les Gœthiens les plus impénitents, il y a là un alibi : sans doute se loueront-ils de posséder quelques arguments pour déclarer u leur Gœthe » peu Allemand. Mais il l'était : je ne tiens pas beaucoup à lui. A Schiller, pas du tout! Celui-là, qui vous a combiné une Jeanne d'Arc amoureuse d'un bel Anglais, je ne le regrette pas. Jacque Vontade, cependanty nous le montre comme un très honnête homme et qui avait le goût naturel du sublime. Oui ! et son idée du sublime, infiniment respectable, je l'avoue, n'était pas exempte de toute niaiserie. Quel citoyen de l'univers ! Il s'écriait : « C'est un pauvre but qu'écrire pour une nation. Un esprit philosophe ne peut pas supporter de telles limites. . . » Schiller ne se contente même pas d'écrire pour une grande nation, pour la plus grande des nations. Qu'est-ce qu'une nation? Il répond : un fragment. Ce fragment ne lui u échauffe » pas l'esprit. Et il réclame « l'espèce humaine » . 11 réclame, en outre^ Téternité ; il blâme un artiste qui, tout simplement, serait de son temps et de son pays. Alors, Schiller vous montre des personnages qui sont des types d'humanité bien générale, des personnages grandioses et, si je ne me trompe, insignifiants. U avait peur de les caractériser et, ainsi, de les diminuer. Bref, son Moor le brigand, son terrible Philippe II, son fade Don Carlos, ce n'est plus rien. Si j'ai tort, tant pis ; je ne regrette Schiller aucunement. Je me passerai de Herder ; en. vérité, je m'en passais déjà!... Sur la maison de ce philosophe, on a posé une plaque où je n'irai pas lire : u fci vécut, travailla, mourut Herder. » Paisible exis-
tence ; mais le bonhomme avait un caractère détestable et ne dérageait pas. Jacque Vontade, qui trace de lui un très amusant portrait, assure (et Goethe Ta dit aussi) que cette mauvaise humeur venait à Herder de ses yeux : une perpétuelle ophtalmie, et des opérations, et des souJFfrances. Il refusait de l'avouer et se vengeait sur son prochain de sa douleur. Il taquinait tout le monde ; il taquinait Goethe, lui empruntait de l'argent et, au moment de payer sa dette, raillait le prêteur, lui donnait des surnoms ridicules. Goethe n'admettait point ces plaisanteries. Ah! qu'ils se chamaillent entre eux!...
Mais enfin, voilà les grands hommes de la pensée allemande, réunis et commémorés à Weimar. Ne les disputons pas à T Allemagne. Elle est fière d'çux; et nous n'avons pas besoin d'eux.
Au surplus, si Ton y songe, la fierté de l'Allemagne, touchant ses Goethe, Schiller et Herder, est honorable. Notons pourtant que ces grands hommes ne semblent pas avoir exercé une influence profonde sur la nation qui les glorifie et qui transforme leurs « maisons sacrées n en musées. On me dira que je badine et que ce n'est point à la guerre et dans une invasion de soldats que se manifeste l'énergie mentale de deux poètes et d'un philosophe. Pourquoi? Les poètes et les philosophes ont un rôle magnifique, dans l'histoire : ils ne sont pas uniquement des inventeurs de rythmes et de systèmes; ils ont à civiliser les nations. Eh bien! nous ne voyons pas du tout que ses Goethe, Schiller et Herder aient civilisé l'Allemagne : nous ne voyons pas qu'on ait civilisé les masses allemandes. Or, il faudrait avoir la vue encore plus défectueuse que ne l'eut jamais Herder pour ne distinguer point, dans cette guerre, dans la vaillance délibérée de nos troupes et dans la très lucide volonté de nos chefs, le clair génie de la France, tel qu'ont puissamment contribué à le former nos Corneille et nos Descartes. Ne devons-nous pas, en quelque mesure, à nos poètes et à nos philosophes cette discipline du cœur et de l'esprit, cette lo-
gique de l'effort qui nous sauve et qui nous sauvera? Certes, oui ! Je vois en plein, dans cette gfuerre, du Corneille et du Descartes ; je n'y aperçois ni du Goethe, ni du Schiller, ni du Herder.
Du Nietzsche? Sans nul doute.
Continuant la visite des u maisons sacrées » , Jacque Yontade a pénétré dans la demeure a fleurie, aimahle, gaie et si tragique n où Frédéric Nietzsche u acheva son mauvais rêve et, doucement, s'endormit » . Celui-* là, je ne dis pas qu'on ne sente pas son influence vive sur l'Allemagne qui s'est montrée à nous ; celui-là, sinon l'inventeur, au moins le plus célèbre bénéficiaire du surhomme philosophique et pratique; celui-là, le théoricien de la mégalomanie! Nous avons eu des nietzschéens, à Paris, et des nietzschéennes, les uns et les autres fort empressés à vivre leur vie, les uns des apaches^et, les autres, de petites femmes dénuées de patience. La doctrine plut, un peu de temps, par les commodités qu'elle fournissait à des instincts ou à des velléités souvent ignobles. Du reste, ces divers nietzschéens et nietzschéennes abusaient de leur maître. Un philosophe n'est pas responsable précisément de tous ses disciples. Néanmoic», la valeur d'une éthique se révèle aux fruits qu'elle porte : et les fruits du nietzschéisme sont malsains. Et Nietzsche mourut fou. Cette folie, ce n'est point un accident qui soit tardivement arrivé à l'auteur de Zarathoustra : cette folie entache tout le nietzschéisme ; et qu'est-ce que le nietzschéisme, sinon l'exaltation poétique d'une démence ? Les Flagellants et autres sectaires qui jadis, partis de Cologne, propagèrent au Nord et à l'Ouest leur frénésie, l'avaient tirée des livres d'un métaphysicien, maître Eckart. La frénésie des Flagellants n'est pas imputable à ce pen* seur ingénieux. Mais l'absurdité nietzschéenne réside premièrement dans le nietzschéisme.
Jacque Yontade fut admise à feuilleter les volumes que Nietzsche avait autour de lui quand il mourut, a Parmi les livres français, il s'en trouve de Jules Le-
maitre ; ils ont été lus et relus et sont surchargées de coups de crayon, g^este d'assentiment. ., n Je n'en sais rien... u geste d'assentiment qui dit si bien le plaisir des fraternités spirituelles. Et j'ai joui avec orgueil de savoir, comme s'il me le disait, que Nietzsche admirait l'esprit de France dans le plus subtil des esprits français et qu'il en avait aimé et senti la grâce, la souplesse, le tranchant vif et la pointe pénétrante et forte. . . » Eh ! je ne sais pas si, parmi les livres que Jules Lemaitre gardait à portée de sa main, l'on trouverait du Nietzsche; si l'on en trouvait, je ne sais pas si les feuillets seraient coupés jusqu'aux dernières pages; si l'on y trouvait, aux marges, des coups de crayon, je suis sûr qu'ils ne marqueraient pas l'assentiment. Et enfin, la fraternité spirituelle d'un Jules Lemaitre et de Nietzsche, je la nie. 11 n'est pas de fraternité spirituelle entre u le plus subtil esprit français », — le plus sincère et le plus ré^ fléchi, le plus naturellement délicieux, — et ce Surboche, si j'ose m'exprimer ainsi. Non! et la toquade nietzschéenne, avec ses beaux dehors de poésie, put un instant séduire ou amuser nos idéologues : elle n'a point touché les âmes françaises. Il y a, entre ce pédantisme lyrique et nous, une antipathie essentielle.
Mais, entre le nietzschéisme et l'âme allemande, l'âme de, l'Allemagne nouvelle, n'y a-il point un accord profond? Jacque Vontade ne pose pas ce problème. Cependant, lisons le chapitre où Jacque Vontade raconte ses promenades berlinoises. Elle suit, au Thiergarten, cette Allée de la Victoire où l'Empereur a f€dt dresser les monuments de trente-deux héros qu'il a •it découverts dans sa famille » : tous jolis garçons et qui, par leur attitude, prouvent que très anciennement les Hohenzollem devinaient l'avenir, leur royauté prussienne, l'hégémonie de la Prusse en Allemagne et, quoi encore? l'universelle hégémonie de l'Allemagne. Dans l'Allée de la Victoire, chemine un loqueteux. « Il a une cravate tordue et dénouée, un col déboutonné, une figure d'un jaune vilain, où les yeux chavirent. 11
s'approche d'un g^roupe, salue profondément. Personne ne lui répond. Il va plus loin, salue encore^ puis s'arrête et, d'une voix âpre qui parfois se casse péniblement^ il prononce un discours, frappe sa poitrine à grands coups de poing. Il s'interrompt, rit aux éclats^ prend un air insulté, se remet en marche... » C'est un fou : on ne le regarde seulement pas. Après cela, Jacque Vontade va au jardin zoologique. En revenant, elle monte dans le tramway. Un jeune homme bientôt la suit; et a il tombe sur la banquette, comme en défaillance » . Il ne s'évanouit pas. Il a des mouvements convulsifs. u II murmure tout bas des paroles rapides... Il agite les pieds et les mains comme un enfant nerveux. Ses cheveux secs ressemblent à ceux qu'on retrouve dans les tombes. Ses yeux, qui luisent d'une manière insupportable, deviennent fixes. Il semble écarter quelque chose de son fronts regarde dans sa main, s'étonne de n'y rien voir. Soudain, il se lève, bouscule les gens, saute du tramway, s'éloigne, faisant des signes, appelant quelqu'un. Mais il n'y a personne; la rue est vide. Encore un fou!... » On ne le regarde pas plus que l'autre. Jacque Vontade se demande si peut-être il n'y a pas, en Allemagne, tant de fous qu'on renonce à les enfermer et que même on ne les remarque plus. Elle écarte cette pensée, très poliment, et s'efforce de croire que, par hasard, elle a rencontré les deux seuls fous de fierlin. Puis, le même jour, dans une foule du dimanche, elle dénombre une quantité de laideurs, dos arrondis par la tuberculose, épaules déjetées, colonnes vertébrales déviées, des coxalgies, des visages malsains, — « pauvres visages où s'inscrivent les grandes tares nerveuses des ascendants, les signes de l'hérédité épileptique » : un « effarant cauchemar ». Ces promeneurs dominicaux n'ont pas l'air innocent, mais u un air de hâte et d'avidité » . Ils donnent Tidée de gens résolus à jouir sans attendre, à s'amuser constamment, violemment, à faire de l'effet, de gens enfin qu'une force irrésistible débride et pousse
à toute vitesse vers les extrémités du plaisir, de la vanité, et vers l'argent. . . Je le répète, que Jacque Vontade a écrit ces pages avant la guerre et formulé ce diagnostic avant la terrible manifestation de pareils symptômes, décuplés par la fureur militaire. Alors, Jacque Vontade, un peu inquiète de ce qu'elle avait cru entrevoir, écartait le soupçon qui la hantait. Non, • non, se disait-elle, je me trompe : les Berlinois sont des gens graves, sages et bien portants, moraux, tranquilles et avisés; u si j'ai, en un temps très court, aperçu ces deux fous, ce nombre d'épileptiques, toutes ces personnes impossibles à identifier et dont l'expression, alternativement morne et surexcitée, avouait d'obscurs et forts appétits, c'est par hasard, un de ces hasards dépourvus de sens, mais qui jettent l'esprit dans une grande confusion. . . » Jacque Vontade n'osait pas conclure à la*folie de l'Allemagne, à la mégalomanie concupiscente de l'Allemagne. Et, moi non plus, je n'ose pas. Mais «nfin, cette mauvaise santé mentale de l'Allemagne, ne l'avons-nous pas vue? Leur Guillaume II, c'est bien un surhomme, il me semble. Il n'a ni scrupules ni préjugés : il a de l'éloquence et, en paroles, de grandes facilités triomphales. Cette guerre qu'il a voulue était de qualité nietzschéenne, par son absurdité dangereuse ; le plan de la campagne fut la plus étonnante preuve d'un orgueil morbide. Or, ce mégalomane, tout son empire le suivait : tout son empire, atteint de mégalomanie. En fait de nietzschéisme populaire, quoi de mieux et de plus patent que les atrocités commises en Belgique et dans le nord de la France, par les hordes germaines, affamées et assoiffées et tout échauffées de luxure? Il m'importe assez peu de savoir si l'auteur de Zarathoustra eût approuvé les crimes de ces barbares. Jamais une philosophie ne se propage dans les multitudes sans s'y avilir ; €t, condamnée peut-être par Nietzsche, la ruée d'outre- Rhin fut pourtant une aventure nietzschéenne.
Oui, leur philosophe et leur poète, c'est Nietzsche le fou.
Jadis, il y eut en Europe une espèce d'amitié senti* mentale pour ces bons Allemands d'une bonne Allemagne, très simple et vertueuse, aimable et patriarcale, douce gardienne des mœurs d'un autre âge. Cette Allemagne emmitouflée de bonhomie a-t-elle disparu? Probablement. Ou bien, a-t-elle existé ailleurs que dans la molle imagination de ses panégyristes? En reste-t-il an moins des traces? Oui; et Jacque Vontade les a retrouvées. « L'Allemagne ancienne (dit Jacque Vontade) aimait les petites constructions. A part les églises, ses édifices publics étaient ordinairement de moyenne grandeur. Dans tout ce qui reste d'elle, on aperçoit l'attachement aux coutumes locales, le sens de la petite patrie, l'amour jaloux de la ville, un puissant esprit régional. Les chambres étroites, les plafonds bas de ses vieilles maisons convenaient aux existences closes, discrètes, contenues par les devoirs modestes, ornées de sentiments recueillis et graves. Là dedans, on craignait Dieu et le père de famille; on ne connaissait guère l'ambition, le besoin de nouveauté, le souci de ce qui se passe au loin. On recommençait ce que d'autres avant vous avaient fait; les âmes se resserraient autour de quelques certitudes, réchauffantes comme le poêle autour duquel l'hiver tous se pressaient. Jusque dauis les palais que, pour imiter Versailles, les princes allemands construisirent ou décorèrent au dix-huitième siè(ile, jusqu'en ces demeures, charmantes toutes, et quelquefois d'une délicieuse élégance, ce n'est pas la magnificence qui frappe, mais je ne sais quelle gentillesse familière... Lorsqu'on erre dans ces chambres peintes, sculptées, dorées, où noircissent les miroirs qui reflétaient leur joie, un peu d'attention suffit pour atteindre, à travers ce luxe emprunté, la véritable âme allemande, éprise d'amusements simples, d'intimité libre ; pensive et gaie, apte mieux qu'aucune autre à sentir et à dégager la poésie des humbles choses... » Jolie page, et d'un charmant coloris! Mais, la « véritable âme allemande » , nous l'avons vue : ce n'est pas
cela. L'âme u d'autrefois », ajoute Jacque Yontade. Ainsi la véritable âme allemande, c'est une âme d'au-< trefois. Et l'âme d'aujourd'hui?...
L'âme ancienne de l'Allemag^ne, Jacque Yontade l'a rencontrée dans les petites rues de Cologne. Puis, elle l'a rencontrée encore dans la vieille ville d'Ërfurt. Il y a là, près de Téglise, une place qui ressemble à une. estampe du temps passé... « Elle parle de choses familières, douces, et mêle à votre âme une bonne petite âme, enfantine par moments, à d'autres vieillotte. Et Ton voit les grandes neiges gaies, avec leurs jeux, la course par les rues noires, la lanterne balancée au bout du bras, l'arbre de Noël piqué de petites bougies; on entend le craquement sec et amical des noix, le cantique chanté en choeur. On se souvient de la famille r€issemblée autour du poêle ; un père un peu redoutable, une grand'mère bénévole. Et puis, ce sont, au printemps, les longues promenades des longues fiançailles. On marche sans parler, se tenant à la taille et pensant à des fleurs, à la lune qui se lève, à rien, avec un bonheur délicieux et patient. Sur la belle place, toute l'ancienne vie allemande ressuscite et circule avec vous, gaie et recueillie, économe, prudente, pénétrée d'un goût du devoir qui parait de grave beauté les moindres Actes. La vie du temps où, en Allemagne, on savait, et mieux qu'ailleurs, que l'homme ne vit pas seulement de pain. » Ce temps est aboli, sans doute?...
Quand Jacque Yontade peint de ces couleurs discrètes le paysage de la vie allemande, elle ne manque pas de noter que voilà des souvenirs et, si l'on veut, l'évocation d'une époque périmée. Puis, auprès de ces grâces si précieuses dans le demi-jour de l'imagination très complaisante, elle signale avec une impitoyable justesse les réalités d'aujourd'hui. Dur contraste ! C'est, à Cologne, dès l'arrivée, le pont formidable qui enjambe le Rhin ; à l'entrée du pont, les deux empereurs, droits sur leurs chevaux, gardent le fleuve. Pont gigantesque, pont colossal! Et c'est, dans les moindres villes aile-
mandes, jusque dans celles où Ton retrouve le mieux les bribes du passé, partout du colossal, des ponts imités de Cologne et, d'habitude, trop immenses pour la rivière qu'ils traversent, des monuments démesurés, des bureaux de poste qui vous ont des airs de cathédrales, des Bismarcks gros comme des montagnes. Lorsqu'il s'agit de peindre l'ancienne vie allemande, les mots se font petits, modestes et intimes : la nouvelle vie allemande, colossaux.
Jacque Vontade préfère, en Allemagne, l'âme d'autrefois à l'âme d'aujourd'hui. Et, l'âme d'autrefois, elle l'appelle aussi la véritable âme allemande. Pourquoi véritable, l'ancienne, celle que nous serions tentés d'aimer, et non celle d'aujourd'hui, celle que nous haïssons? Reprocherons-nous à Jacque Vontade, ici, trop de bienveillance? Peut-être; mais non sans indiquer une fois de plus que son livre est de quelques semaines antérieur à nos plus récentes rancunes comme à nos informations les plus poignantes. Et s'est-elle trompée? Je Tignore. Admettons sans chicane qu'autrefois l'âme allemande ait mérité cette benoîte sympathie que Jacque Vontade ne fut pas seule à lui accorder. Mais alors, quelle maladie a donc pris cette âme allemande et Ta toute dénaturée? Ainsi formulée, la question sera vite résolue, à la lumière des événements : cette maladie, c'est la crise de nietzschéisme que je disais ^-nietzschéisme ou mégalomanie, folie.
Je m'en rapporte au livre de Jacque Vontade : tous les signes de cette folie, en Allemagne, sont d'hier et d'aujourd'hui. La maladie ne date pas de loin. Ce sont les monuments les plus neufs qui ont ces dimensions colossales; c'est la nouvelle vie allemande qui révèle une frénésie détestable, et non la sagesse d'un Gœthe, mais la démence d'un Nietzsche.
Les résultats, Jacque Vontade, si peu disposée à dénigrer TAUemagne, ne les dissimule point. Que de laideur accumulée en un petit nombre d'années ! Toutes les villes allemandes, un art abominable les entache
de luxe dérisoire et de monstruosité rutilante, un art de nègres vaniteux et tourmentés de pédantisme. La merveille du genre, c'est, auprès de Ratisbonne, la Walhalla ou temple de l'honneur. Ce monument, déclare Baedeker, « produit un effet surprenant, quelque idée qu'on s'en soit faite d'avance » . La Walhalla : un temple grec. Une espèce de temple grec, une msoiière de Parthénon : car il fallait annexer Phidias. Un Parthénon u pareil à du carton )i. Là dedans, Freya, Thor et Odin; là dedans, la grosse tête mécontente de Bismarck ; et des Walkyries que le sculpteur Schwanthaler a pourvues de nez grecs. Et cette Walhalla est comique : une forte cocasserie, involontaire et si prétentieuse! Ailleurs et partout en Allemagne, une extraordinaire profusion décorative. Tout cela en toc, en u substance agglomérée » , ciments gris et mornes : «A Berlin, dit Jacque Vontade, on a volontiers confiance en l'éternelle cohésion des choses agglomérées n ; ciments et confédérations, ô Berlinois, se détraquent et ne valent ni la pierre vive, ni les authentiques nations!...
L'art allemand, veut-on le voir dans les musées? Il n'est pas de ville allemande qui ne possède son musée. Un riche musée, et qu'on a bâti, qu'on meuble prestement. Toutes les grandes écoles de peinture et de sculpture y sont représentées. Les noms illustres y foisonnent, depuis les rares primitifs jusqu'aux plus extravagants cubistes. Les primitifs, on les tient des ancêtres, car l'ancienne Allemagne a eu ses maîtres admirables. Les cubistes, on les achète à peu de frais : et l'on s'attend que ça devienne une affaire d'or ; saiton jamais? Ce qui manquerait à la collection pour qu'elle fût complète et instructive, les Italiens de la Renaissance, les Hollandais, Flamands et Français de la plus belle époque, eh bien! l'on s'en procure des échantillons en moins de temps et à meilleur compte que chez nous. On a des faux : et voilà tout. Les faux abondent, dans les plus glorieuses galeries allemandes.
Qu'importe? Les tableaux sont frelatés; mais, au moins^ les étiquettes sont flatteuses : Garpaccio, Titien... Le Garpaccio et le Titien, le même artiste les a perpétrés : quel habile g^arçon ! Et on le décorerait plutôt que de le blâmer. Berlin, capitale de TEmpire, se devait d'avoir un musée sans lacunes; les énerg^iques et rapides Berlinois ont fait leurs commandes. Et quelle joie, le jour que M. Bode, savant directeur de ce musée, acheta une tête de cire qu'il attribua, sans délai, à Léonard de Vinci! A Léonard de Vinci, pourquoi? D'abord la tête souriait; et chacun sait que les têtes .souriantes sont de Léonard de Vinci. En outre, et principalement, ne convenait-il pas à la g^loire de l'Empire que le musée de Berlin possédât une oeuvre de Léonard de Vinci sculpteur, trésor unique?... M. Bode avait payé sa fameuse tête de cire cent mille francs. C'est pour rien ! Mais il se trouva que « le chef-d'œuvre du quinzième siècle était bourré de journaux angolais auxquels la majeure partie du public ne voulut pas admettre que Léonard fût abonné. > Fâcheuse aventure? Pas du tout ! On se g^arda bien de jeter au ruisseau ou même de log;er au grenier cette cire malencontreuse. On la laissa en belle place, au milieu d'une salle qui est au milieu du musée. On ne toucha point à l'étiquette : Léonard de Vinci, buste de femme en être colorée, u M. Bode est fier; tout le monde est content. Et voilà la grande manière ! ... » Quand on sut à n'en pas douter que le savant M. Bode avait été la dupe d'un malin, personne ne se fâcha. L'on détesta seulement les critiques indisciplinés qui^ surtout à l'étranger, divulguaient la fraude : des envieux ! On les méprisa, on refusa de les entendre; et l'on se félicita d'une aubaine excellente. Il parait que l'Empereur, informé, ne sourcilla point; il déclara : u C'est une erreur qui coûte cent mille francs. Qu'importe? M. Bode nous a enseigné tant de choses, et qui valent plus de cent mille francs. » Jacque Vontade trouve ce mot u noble et charmant ». Jacque Vontade, à ce propos, ne craint pas de comparer
Guillaume II et Louis XIV, qui, recevant Villeroi après la défaite de Ram illies, l'embrassa et s'occupa de le consoler affectueusement . Jacque Vontade écrit enfin : « Guillaume II a montré en plus d'une occasion qu'il avait cette sorte d'élégance au degré suprême... » Mais, depuis lors, Guillaume II a montré, en plus d'une occasion, que le faux n'était pas pour lui déplaire et qu'il n'avait aucune horreur du mensonge. Soyons sûrs qu'avec son digne peuple berlinois il se félicita de posséder, dans son musée impérial, un buste en cire, même bourré de journaux anglais, un buste en cire de Léonard et qu'il estima M. Bode, oui, comme le plus grand acheteur d'objets d'art de la plus grande Allemagne.
Ce goût du frelaté n'est-il pas un symptôme? Et, ne fut-ce que dans ces colossaux musées d'Allemagne, ne reconnaissons-nous pas le véritable caractère du nouveau peuple allemand? Ce peuple est un parvenu. La fureur avec laquelle il a voulu montrer son opulence, dépenser de l'argent et montrer qu'il le dépensait, le zèle maladroit avec lequel il s'est hâté de construire, de déployer son faste et de multiplier autour de lui le clinquant, tout cela, autant de signes de la dépravation spirituelle que produit, chez les vaniteux, un trop soudain enrichissement. Et nous avons, nçus, notre Bourgeois gentilhomme : risible personnage, mais anodin, de qui l'on se moque, mais qui n'excite pas l'horreur ou le dégoût. L'enrichissement germanique s'est exalté d'une autre sorte, avec une insolence détestable et avec une immonde brutalité. Ce parvenu libidineux et féroce est nietzschéen.
* L'ancienne Allemagne qui obtint les indulgentes et les tendres sympathies de l'Europe, la petite Allemagne pieuse et casanière, on se la rappelle encore : elle n'est pas anéantie depuis longtemps. La promptitude de la transformation donne la clef de cet immense et prodigieux phénomène. Ce peuple avait grandi trop vite, et plus vite que ne le permettent les ressources de la
nature humaine, les lois d'une croissance normale et saine. Ce peuple n'avait pas eu son adolescence lente et, à l'âge des modifications physiques et morales, il a pris des vices, contracté des manies et attrapé des tares irrémédiables. Ou bien, pour emprunter un mot de M. Paul Bourgfet, ce peuple n'a pas suivi, dans son développement, toutes ses étapes, l'une après l'autre. La vérité psycholog;ique, si importante, que le roman de [Etape a formulée ne s'applique pas seulement à l'histoire des individus et des familles, mais aux collectivités plus vastes, et aux nations. Les nations, de même que les individus, ont leur âme, leur corps, leur tempérament; et il leur faut une hyg^iène, comme une éthique; elles ont leurs maladies, au cours desquelles se manifeste la qualité authentique de leur nature, excellente ou abjecte, leurs maladies graves ou non, quelquefois mortelles. Si l'Allemagne meurt de nietzschéisme révoltant, qui donc y aura-t-il pour la regretter? On la traitera selon ses maximes : son Nietzsche blâme la pitié.
l** noTcmbre 19U.
En 1905, au moment où la Belgique célébrait le soixante-quinzième anniversaire de son indépendance, M. Eugène Gilbert publiait, sous ce titre, France et Belgique^ une première série d'études littéraires; sous le même titre, une deuxième série parut cette année, peu de semaines avant que ne commençât le martyre de la Belgique et, disons avec une confiance obstinée, peu de mois avant sa renaissance. Les hasards qui ont associé à de grands épisodes d'histoire les deux volumes de cet écrivain soulignent la véritable signification de son oeuvre et, à cette oeuvre, confèrent une dignité qu'elle mérite; elle est un important témoignage et d'une opportunité, non voulue, d'autant plus saisissante.
M. Gilbert est un critique très avisé, très simple, très juste et qui a cette qualité la meilleure : il aime à aimer. Il lit avec complaisance et admire avec générosité. D'ailleurs, cette indulgence naturelle ne l'induit pas en erreur. Il a du goût; même, il a des principes : catholique, il ne perd nulle occasion d'affirmer ses préférences réfléchies. Son impartialité n'en est aucunement gênée. Au surplus, on a tort si l'on exige d'un critique (ou d'un historien) cette impartialité, cette nudité d'esprit, cette fausse innocence qui ne serait que niaiserie. « Je ne serai impartial que longtemps après ma mort » , disait un liumoriste ; et il se résignait à juger contradictoires l'indifférence et la
vie. Le plus honnête critique avoue ses prédilections; vous êtes avertis : désormais, de quoi vous plaindriezvous? Le critique le plus intellig^ent veille à entendre et à ne point mésestimer ce qu'il n'approuve pas; et mieux il est sûr de sa doctrine, sûr aussi de sa fidélité à ses idées, moins il tatillonnera autour d'elles. Qui tient une fois ses principales certitudes est plus libre que personne, a plus d'aisance et a une aimable franchise. Tel nous apparaît M. Gilbert, si heureux à la lecture de livres variés, content si le livre lui célèbre ses croyances, et encore très satisfait si l'auteur, un mécréant, rachète par quelque talent sa folie. Les poètes spiritualistes l'enchantent; mais il ne mécon* naît pas la verve de M. Albert Giraud qu'il intitule cependant « poète du paganisme en Belgique ». Enthousiasme et bonhomie, voilà en deux mots sa manière, extrêmement agréable. Notons que, très attentif à la pensée des écrivains, il ne néglige pas d'apprécier l'art et le style. Parfois, il gronde le prosateur qui s'est dépêché. Je le voudrais plus sévère pour un assez grand nombre de néologismes qu'emploient sans discernement, à mon avis, la plupart des romanciers belges ; et lui-même ne semble pas détester cette façon d'écrire, assez amusante et prime-sautière, mais dangereuse : ce n'est rien, ou presque rien.
France et Belgique : M. Gilbert étudia pareillement des littérateurs freinçais et des littérateurs belges ; le roman social et philosophique en France, le roman social et philosophique en Belgique; le roman provincial français, et le belge; l'humour français et l'humour en Brabant ; les romanciers de la tradition française et le roman régionaliste en Belgique; les poètes chrétiens, dans les deux pays ; les essayistes belges et les essayistes français. Il n'établit pas, entre les uns et les autres, un parallèle et il n'aboutit pas à vanter ceux-ci par-dessus ceux-là. D'origine française et d'habitude belge, il s'est plu, dit-il, à u confondre, dans son ouvrage, Tactivité littéraire des deux nations ». Il a montré, par ce rappro-
chement, la fraternité morale et intellectuelle de la France et de la Belgique : belle fraternité, que les événements ont embellie.
Allons plus loin, la littérature belg^e dérive de la littérature française. Ce n'est pas la diminuer, que de signaler cette dépendance première. En d'autres termes, la Belgique a présentement une littérature qui provient d'une littérature française plus ancienne, au même titre que notre littérature contemporaine. Dans la préface qu'il donnait, il y a neuf ans, à la première série de France et Belgique^ M. Bourget mentionnait comme évidente et profonde l'influence qu'a exercée notre Balzac sur les romanciers belges : u Ce génie prodigieux, notre Shakspeare, est réellement l'arbre légendaire dont parlait le poète, si vaste qu'un cheval au galop mettrait cent ans à sortir de son ombre... » Romanciers belges et romanciers français procèdent de Balzac. En outre, on ne voit pas — et M. Gilbert ne dit pas — qu'un autre Balzac soit né en Belgique, ait marqué prodigieusement sa suprématie et gouverne, chez nos voisins, l'art de l'époque. M. Gilbert ne cite pas un nom qui rayonne universellement et il ne désigne pas une œuvre qui porte le sceau du génie.
Ce qu'il nous présente n'est pas moins digne d'admiration : toute une littérature, ample et diverse, très féconde, vouée à l'amour d'un pays, il l'appelle « régionaliste » ; oui, et magnifiquement, et minutieusement : pleine de réalité locale, embaumée des odeurs qui montent de la terre. Le « virus des Schopenhauer et des Nietzsche » ne Ta pas atteinte, ni la sociologie Scandinave, ni le lyrisme italien, ni généralement la mode étrangère. Elle eat bien de chez elle et s'y enferme plus volontiers qu'elle ne court le monde. Elle est un peu casanière et ignore la plupart des toquades ou perversions qui ont, plus d'une fois, touché nos écrivains. Elle a une bonne santé. Elle a une sagesse qui consiste à ne pas croire qu'un petit domaine soit pauvre. Elle laboure son domaine ; et, plus elle le laboure, plus elle
y trouve de richesse. Elle ne s'éparpille pas; elle connaît bien ses limites et elle se plaît à s'y confiner. Elle sait qu'il est vain de chercher au delà de son horizon le paysage où l'on aura ses familiarités, ses amitiés.
Voici M. Georges Virrès. Il a écrit Bonnes gens dans leur petite ville. Et c'est Tiest, leur petite ville. Peu d'animation, dans la petite ville et aussi dans le rom€ui. Le bruit des voix, le pas des hommes, à Tiest, on les entend lorsque les tâcherons reviennent de l'ouvrage et passent par la place du Tilleul. Autour de ce tilleul, des enfants jouent quelquefois; et, pour troubler le silence de toute la journée, il n'y a qu'eux. Le matin, la clochette du béguinage. M. Georges Virrès analyse comme cela le silence et les relâches du silence, jeux analogues à ceux de l'ombre et de la pénombre. Aux alentours du béguinage, c'est plus tranquille encore : u Ici, maisons et maisonnettes n'étaient pas peinturlurées d'ocre, de couleurs blanches ou rouges; et les vêtements, comme les pierres, avaient les teintes assourdies, presque pieuses du passé qui s'attachait à chaque pan de mur. Les demeures de rentier aux façades régulières, ayant remplacé les pittoresques logis flamands, prenaient dans l'air ambiant des aspects d'un charme désuet, d'une douce monotonie. La population ouvrière ne donnait pas dans les idées nouvelles... » Ces nuances, pour les démêler, il faut avoir observé longtemps la petite ville; et même, ce n'est pas l'observation la plus adroite qui vous les fait apercevoir : c'est une intimité constante qui vous les fait deviner. Ainsi pouvons-nous suivre sur un cher visage le passage à peine visible d'un émoi.
M. Virrès est le peintre du Limbourg, contrée farouche et à laquelle sa misère donne u une sorte de majesté » . Des sapinières sombres, des étendues crayeuses; de distance en distance, des villages aux toits rouges; les chaumières ne sont pas appuyées les unes contre les autres, mais séparées et tristes dans leur isolement; des marais, des landes violacées de bruyères;
et des dunes. Les habitants peinent à la besogne : êtres bizarres, qui ne révèlent guère leurs peissions, et qu'on dirait mornes, et que brûle une ardeur singulière, « mystiques jusqu'à la superstition, emportés par l'amour et la volupté de vivre jusqu'aux plus sanglantes folies ». L'œuvre de M. Virrès, M. Gilbert l'appelle « une bible du Limbourg », tant il y voit et il y sent, vivante, réelle, l'âme de ce pays. Dans la Terre passionnée, un paysan, Paul Nisse, fuit avec sa bienaimée : triomphe de leur double enchantement! Puis, à l'instant de quitter le village, Paul Nisse est pris de désespoir. Et il crierait, car il souffre. Mais il se maîtrise : Maria, sa bien-aimée, souffre également. Tous deux cheminent, par la nuit claire qui projette leurs ombres sur la route. Ils ne se tiennent pas l'un auprès de l'autre; l'amoureux va devant. Maria gémit. Paul se retourne, la regarde : elle sanglote. Elle dit : «Je ne veux pas aller plus loin!... » Peu s'en faut que la « terre inséparable » ne laisse pas s'éloigner ce couple éperdu. Paul Nisse épousera sa bien-aimée. Sa bien* aimée le trompera; et alors il voudra se sauver, n'être plus au pays de sa honte et de ses larmes. Il ne pourra pas partir. Il se réfugiera dans sa cabane et dormira sur le sol ; pour apaiser sa douleur, il aura l'éveil du printemps. Les personnages qu'a inventés M. Georges Virrès, en quelque aventure qu'il les emmène, sont dominés par une forte passion, — « la plus enracinée des passions flamandes », — l'amour de la terre natale, fût-elle âpre, dure à leur travail, dénuée de grâces séduisantes. « Singulier pays ! Tes rustres semblent si doux. Tes hommes et tes femmes se ploient au labeur, à la vie misérable, d'un cœur résigné et confiant. Tes gens sont pieux. Je les vois, le dimanche, après la grand'messe, faire le chemin de croix, leurs visages transfigurés par l'onction; et ils prient, les bras étendus, comme les saint Jean et les Vierges des calvaires. Vienne le soir, viennent les heures où les cabarets fascinent l'ombre de leurs yeux sanglants, et lôs instincts
réfractaires s'allument. Les blousiers sauvages dressent leur haine, guettent l'occasion favorable aux ressentiments, retroussent leurs manches et crachent insolemment... » Terribles gaillards, et dociles comme des en&Lnts à la chanson de la campagne qui les a vus naître et qui fut leur nourrice.
Un peintre excellent de la Wallonie, de ses paysages et de ses mœurs, est l'auteur de Mihîen cPAvène et de la Petite reine blanche^ M. Maurice des Ombiaux. Du triste Limbourg, transportons-nous dans des sites plus gais. M. Maurice des Ombiaux nous invite à des bals champêtres, à des banquets, è des fêtes religieuses ou ducasses... u Tout le long de la route, depuis les Quatre-Bras jusqu'à l'église, les échoppes qui s'étaient installées à la piquette du jour venaient de relever la bâche grise qui les fermait. Les marchandes achevaient d'arranger sur les établis volants recouverts d'une serviette blanche les caramels, les bâtons de sucre d'orge, les boules de gomme multicolore, les chiques de sirop durci, les bablutes, les babulaires, les conques de Dinant et de Reims, les pains d'épices de Gand et ceux de Yerviers. A une corde qui allait de l'un à l'autre montant pendaient les saucisses de Boulogne : le sel dont elles étaient saturées traversait la membrane qui les recouvrait ; on eût dit qu'elles avaient été roulées dans la poussière de la route... » Et, autour des boutiques, les enfants ont la « censé n à la main, pour acheter ce qu'ils auront choisi ; les gamins u tirent à la chandelle pour gagner un mauvais cigare n ; en sarrau bleu, les paysans font manœuvrer le tourniquet, pour l'aubaine d'une pipe ou d'une blague. Et les cloches à toute volée : u Derrière les auvents et les abat-sons, on les voit bondir dans la tour pour répandre dans la campagne et jusqu'aux hameaux lointains leur appel joyeux. » Le canon sur la colline rivalise avec les cloches. Tout le monde dehors ; et les femmes, pauvres ou cossues, toutes u étrennent du neuf », qui la robe et qui le bonnet ou le caraco. De la maison communale,
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sort l'Harmonie, drapeau en tête, précédée du maitrejeune-homme et de ses adjoints, u Ils étaient coiffés d'un bonnet garni de dahlias; une touffe de rubans blancs et rouges était épinglée à leur blouse bleue. Ils entrèrent à grand fracas dans l'église. L'éclat des cuivres s'écrasait contre l'ogive des voûtes, retombait, se cognait contre les murs et rebondissait parmi les ronflements de l'orgue, cependant que les cloches là-haut ne cessaient d'appeler les fidèles... » Joli tableau, et où l'on reconnaît l'art des peintres flamands, l'art d'un Teniers. C'est la même façon méticuleuse de ne rien laisser perdre, dans le détail pittoresque et amusant, le même don d'attraper vite l'exacte vérité, la même patience à l'égard de quelque vulgarité, la même adresse à rehausser, par la justesse de la copie et par son élé gante habileté, la médiocrité banale d'un sujet.
Tout art est une poésie ; et cela ne veut pas dire que l'artiste doive chercher son thème hors du spectacle quotidien. Mais alors, quelle poésie trouvera-t-il dans l'humble village où il demeure, sur la route où il se promène parmi les forains et les rustres endimanchés? Cette banale médiocrité, comment la relèvera-t-il? C'est toute la question du réalisme littéraire! Eh bien! le sentiment qu'on ajoute à l'authentique réalité l'ennoblit. Nos écrivains, en général, recourent à quelque ironie ingénieuse, moquerie indulgente et, souvent, satire assez rude. La haine que nourrissait Flaubert contre la bassesse des bourgeois anime, excite les pages qu'il a consacrées au récit de leur tran-tran. Le concours agricole, dans Madame Bovary, est le portrsdt d'une laideur, admirable portrait par la maîtrise du peintre en colère. Et un Zola, quand il accumule les ignominies de la Terre, aboutit à une espèce de beauté, par la fureur de son chagrin. Or, plus d'une fois, M. Gilbert^ analysant l'œuvre des récdistes belges, les compare à l'auteur de Bouvard et Pécuchet, roman de la plus douloureuse raillerie.
^ Je ne prétends pas que les réalistes belges ne doivent
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rien du tout à Flaubert : il a donné à la littérature des directions impérieuses. Mais enfin, le réalisme de M. des Ombiaux ne ressemble point à celui de Flaubert, non, pas plus que M. Yirrès, un pessimiste, n*est l'élève de Zola. Ce qui, à mon avis, caractérise les réalistes belges, ce n'est pas ce génie de la caricature auquel nous devons fiouvard et Pécuchet, formidables bonshommes et les héros de la bêtise humaine : c'est, au contraire, la bienveillance. M. des Ombiaux ne déteste pas et même ne trouve pas ridicules ces magistrats municipaux, si drôlement enrubannés et coiffés de dahlias ; il a pour eux une cordiale sympathie. La fête sur la route ne lui déplaît aucunement ; loin de la dénigrer, il en apprécie la simplicité joyeuse.
Et voici un humoriste belge, M. Léopold Ck>u rouble : un Jean Steen, dit M. Gilbert. Sous le titre de la Famille Kaekebroeck^ M. Gourouble a réuni quatre nouvelles qu'on ne peut lire, assure M. Gilbert, « sans rire aux larmes » et qui sont des études de mœurs bruxelloises. L'une des héroïnes, Mme Keuterings, on la rencontre habituellement dans u le bas de la ville » , corpulente, couverte de bijoux, chaînes, croix, boucles d'oreilles. Un chapeau rutilant de jais^ de perles et de fleurs, chapeau a percé » qui, au sommet, livre passage à l'édifice des cheveux. Un châle des Indes, très riche et qui laisse voir la robe de soie gris d'acier, u couleur de rollmops » . Elle marche à petits pas et ne va guère vite, car elle est a courte d'haleine » et l'avoue sans nul embarras. Mais elle rend visite à ses amies, Mmes Van Poppel,. Timmermans, Posenaer et Van Steenkiste : autant de personnes très comiques, d'ailleurs honorables. Les négociants de la rue du Miroir et de la rue des Harengs, les buveurs de lambic, les habitués de la Grande-Harmonie : autant de bons diables et qui ont le culte de leurs manies, de leurs plaisirs, de leur respectabilité. C'est tout un monde, un petit monde singulier, que M. Gourouble fait mouvoir avec le plus joyeux entrain, sans le ménager, sans lui épargner les
traits de sa verve abondante. Seulement, ce petit monde dérisoire, il l'aime. M. Demolder i*a noté : les Kaekebroeck, Keuterings et Van Poppei, u il dépeint leur vie un peu ridicule avec une complaisance émue; son livre est cordial ; il raconte les fêtes de famille de la rue du Rempart-des-Moines à la façon narquoise, bonhomme et tendre dont Jean Steen représentait à coups de pinceau les fêtes des Roys de son temps » . Les intrigues peu ravissantes qui mettent de l'agitation dans l'existence de ses plus ventripotents bourgeois, M. Gourouble les raconte gentiment : il a soin de n'en être pas scandalisé; quelle intrépidité calme est la sienne ! Il sourit : et Ton devient complice de sa man suétude. Un vif langage ne l'effraye pas, ni une aventure audacieuse. Puis, dès que se présente l'occasion de colorier un gracieux tableau, modeste et intime, il est encore plus content. Par exemple, il va nous conduire au magasin des bonnes demoiselles Janssens, qui tiennent une papeterie et qui vendent un peu de tout. Elles sont célèbres dans le quartier. Quand il manque, chez les Kaeke)|>roeck ou les Keuterings, quelque chose, la première pensée est de dire : u On aurait peut-être ça chez les demoiselles Janssens... » Et on l'y trouve, en effet, presque toujours... u Lorsqu'on pénétrait dans leur boutique, on humait d'abord un parfum vraiment distingué de crayon Faber ; mais cette odeur, très furtive, disparaissait aussitôt pour laisser place à des remugles d'oignons cuits, de quinquet à pétrole et de chat. Il y faisait au surplus très sombre, à cause de ces images qui mettaient comme des stores à la vitrine et aveuglaient les carreaux de la porte d'entrée. Cette atmosphère écœurante et noire convenait aux deux vieilles filles qui la respiraient depuis quarante ans. Elle était devenue nécessaire à leurs bizarres poumons... n Économes, ces demoiselles n'éclairaient point au gaz leur magasin. Le soir, quand on avait poussé la porte et ainsi fait retentir une sonnette enragée, l'une des demoiselles. Prudence ou Félicie, arri-
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vait sans trop tarder, avec une lampe carcel en porcelaine blanche. Les g;randes personnes tâchaient de ne pas rester longtemps, à cause de l'odeur. Mais gamins et fillettes n'en finissaient pas de choisir parmi la quantité des images d'Ëpinal... u La complaisance des demoiselles Janssens était inaltérable. Elles déposaient le ballot sur le comptoir, dénouaient la ficelle, ouvraient le papier de couverture ; puis, sans se lasser jamais, elles feuilletaient les images jusqu'à ce que les petits, haussés sur les pointes, toujours hésitants, eussent fait un choix définitif, ce qui était long. Elles savaient leurs goûts et disaient parfois de leur voix molle et traînante : — Non, ça, vous n aimez pas, n^ est-ce pas?... Ou bien : ^- Non, ça, vous avez déjà eu.,. Elles leur étaient bienveillantes. Les clients disparus, elles retournaient bien vite se tapir dans la pièce de derrière qui leur servait de tout, s'occupaient au tricot, à quelque broderie d'église, à moins qu'elles ne jouassent au bézigue sous le ronronnement de Pouske, leur gros matou, perché sur la table. Elles parlaient peu entre elles : c'était inutile, elles avaient les mêmes pensées. » Et, après cela, M. Gou rouble peut, sans inconvénient, plaisanter : longues et minces, toutes plates, sans nulle beauté, le teint jaune, des yeux pâles de béguines, des cheveux gris peignés en bandeaux, le nez fort, la bouche rentrée, l'une ayant le menton pourvu d'un bouton noir, velu et pareil à une araignée, il aime les demoiselles Janssens. Il a des souvenirs avec elles, souvenirs d'enfance et qui rengageraient à pleurer, s'il ne divertissait sa mélancolie au souci de parfaire ce dessin du passé. Les Kaekebroeck et les Keuterings, même un peu grotesques, ne le touchent pas beaucoup moins. Le sentiment qu'indique sa manière, le voici : le rire n'est pas dérision, la moquerie n'est pas dédain. Familiarité plutôt; et ancien usage de camaraderie. Entre l'auteur et ses bonshommes, il y a une entente, une communauté de cœur; on devine que les bonshommes et l'auteur s'égaient ensemble et, ensemble, deviennent
graves, de temps à autre. M. Gourouble, vers la fin d'un de ses volumes, a écrit : u La Famille Kaekebroeck^ c'est l'histoire d'un coin de notre Ville chérie, une histoire en petites images crûment coloriées comme celles d'Épinal. Regardons-les avec indulgence. Peut-être témoigneront-elles un jour du passé ingénu, quand Bruxelles, impitoyablement saccagé au profit de la banalité moderne, perdra le souvenir de ses douces ruelles et ne saura plus même la place de son berceau. » Que ces lignes sont émouvantes aujourd'hui! Elles datent de quelque douze années. Et l'on y sent une inquiétude, mêlée d'erreur et de vérité. Bruxelles impitoyablement saccagé. . . La pensée du lecteur s'arrête sur ces mots. D'ailleurs, ce n'est pas la banalité moderne qui menaçait la u ville chérie » de M. Gourouble. S'il annonçait une menace, eh bien! il se trompait de menace : en tout cas, il préservait contre l'ennemi — l'ennemi, c'est toujours l'avenir, avec ses troubles provisions de périls, — ce qu'il aimait fidèlement, une vie d'autrefois, le charme de cette vie, ses défauts adoucis par la durée, enfin le trésor d'une habitude humaine. On dirait que les romanciers et les conteurs belges se sont partagé la tâche auguste de célébrer leur patrie. Chacun d'eux a pris un coin de province, une ville, un villa{j;e. Et le partage ne s'est point fait au hasard ou capricieusement : il me semble que chacun d'eux a pris le coin de province, la ville ou le village de sa naissance et de sa jeunesse, de telle sorte qu'il sût mieux ce qu'il avait à dire, de telle sorte aussi que l'œuvre profitât de l'accord véritable et de l'analogie qu'on remarque entre le sol et les habitants d'un pays. Jadis, quand l'extrême facilité des transports n'avait pas bouleversé ici-bas toutes choses, les bâtisses étaient en harmonie de couleur et de forme avec le paysage. On employait, pour la construction, les matériaux de l'endroit ; on les prenait au flanc de la colline. Le plein même des édifices, leurs dimensions, correspondaient aux ressources et à l'imcigination plus ou moins hardie, plus ou moins
gfénéreuse de la localité. Je trouve une pareille qualité de mesure et de spontanéité naturelle aux récits de ces écrivains, les uns sombres, les autres clairs comme leurs régions d'âpres forêts ou de fertile campagne, les uns tristes comme le Limbourg, les autres enjoués comme leurs vallées au soleil, et quelques-uns plus agités, narquois et impertinents comme les faubourgs des grandes villes.
En Belgique, il y a deux races, la flamande et la wallonne, qui vivent côte à côte ; et chacune a son caractère, son tempérament, ses coutumes. M. Henri Davignon, a consacré plusieurs volumes à l'analyse des différences et des affinités qui opposent et qui rapprochent ces deux races, qui maintiennent l'originalité de chacune et qui permettent leur réunion. Simon Maquinay, de Déracinée, un Wallon des environs de Saint-Hubert, amène à un fermier de Desteldonck, en Flandre, une paire de chevaux. Arrivé là, il y demeure; il entre comme aide-comptable chez un industriel des environs de G and. Bientôt,, il est pris de nostalgie, regrette ses Ardennes, souffre d'exil. Une jeune fille, la nièce du fermier de Desteldonck, Priska Soltcndries, s'intéresse à lui gentiment et voudrait le consoler. Simon dit à Priska : a Mon pays est saturé d'un air inconnu au vôtre. 11 y passe à la fois l'enivrement de la mer et la vigueur contenue dans les forêts profondes. On se sent près du ciel, si près que les clochers des villages déchirent de leur coq les nuages qui les frôlent. Autour de soi, partout, jusqu'au fond de l'horizon, les bois s'étendent; ils sont roux maintenant, la feuille craque sur le sol, on entend galoper sous les hêtres les bardes des cerfs et des chevreuils... C'est le cœur de l'Ardenne, et c'est mon cœur aussi... » Et Priska : « Je voudrais connaître votre paySj Simon... » Provisoirement, Simon qui regrette ses forêts d'Ardenne, Priska le conduit au bois qui entoure le château de Desteldonck : un petit bois, des arbres réguliers, élancés, trop élégants; il leur manque la jonchée des branches mortes. Ce n'est pas l'Ardenne,
sauvage, ample et superbe. Simon s'en ira, quittera l'existence facile de la plaine pour le .labeur de la montagne. Soudain, spn âme « s'est imprégnée de tendresse pour la Flandre rêveuse et paisible » ; et, la Flandre qui l'émeut, c'est la petite Flamande Priska. Il demande à Priska : « Vous vouliez connaître mon pays ; ne voudriez- vous pas y habiter? — Si vous le voulez, oui, Simon » , répond-elle. « Et tout l'obscur, indéfini, instinctif dévouement de sa race tient dans la réponse de la Flamande... » Simon épouse Priska et l'emmène. Là-bas, en Ardenne, c'est maintenant Priska qui va souffrir. Dès le voyage, pour aller à Saint-Hubert, elle frissonne du changement : la ligne de l'horizon s'élève et enferme le paysage. L'air et la bruine la déconcertent; Simon, lui, hume l'air et la bruine. Il faut l'amour rassurant de Simon pour empêcher Priska de défaillir. Et puis, en Wallonie, on a des habitudes de galanterie taquine et agaçante, qui tpurmentent la rêveuse et fidèle Priska. Une Babette Hurtebise, coquette et luronne, s'occupe de Simon. Les gens disent : « Babette a retrouvé son galant » ; et, un jour, Priska n'a pas fait exprès de voir Simon baiser la bouche de Babette. Priska se réfugie dans le silence et dans la piété. Peu à peu, elle s'apaise; elle songe : « Babette et Simon, des amis d'enfance; et voilà jeux de Wallonie... n Priska sort de l'église où elle a prié; elle rencontre son mari et lui sourit avec douceur. Cependant, ces deux êtres sont séparés par un étrange malentendu, qui vient des différences (de leurs races; et le malentendu persiste jusqu'à un incident bizarre, brutal, jusqu'à un dénouement qui a l'air d'un symbole. Ce dénouement, lorsque M. Davignon l'a inventé, il ne pouvait pas lui attribuer cette qualité de symbole que nous y apercevons aujourd'hui... Un jour, Priska et Simon, des parents et des amis sont allés voir les cerfs s'ébattre dans la forêt. Priska ne s'attend à rien; mais un fou concupiscent se jette sur elle et est sur le point de la terrasser : Simon court et sauve Priska. Elle est
bientôt dans les bras de Simon, le sent très fort, très bon, sent plus encore que leur union les protège. C'est la sauvag^e ag;ression de ce bandit luxurieux qui révèle aux deux races distinctes leur unité profonde et leur devoir de bonne entente.
Je ne veux pas prêter à ces écrivains belges un don de prophétie ; je ne les présente pas comme les annonciateurs des événements extraordinaires et terribles que nous voyons et des lendemains que nous entrevoyons. Toujours est-il qu'à lire, dans les volumes de M. Gilbert, les résumés de leurs romans et de leurs nouvelles, nous sommes à chaque instant touchés d'une allusion plus ou moins nette et, quelquefois, étonnante d'àpropos et de vérité, qui s'éveille, apparaît et rayonne mystérieusement. Ce n'est pas sorcellerie; ou bien, toute la sorcellerie de ces conteurs provient de la science très pénétrante et intime qu'ils ont de leur pays et de l'âme de leur pays. La destinée n'est-elle pas écrite, en quelque façon, dans les derniers replis des âmes? Ils ont été jusqu'à l'âme de leur Belgique et ils y ont lu, je ne dis pas les hasards, au moins les volontés certaines .
Enfin, ne sera-t-on point surpris, — ému aussi, — de trouver dans le dernier recueil de M. Gilbert (et j'insiste sur ce fait que le volume est de plusieurs semaines antérieur à la présente guerre) tout un chapitre, et bien touchant, relatif à nos provinces de Lorraine et d'Alsace? L'occasion, pour le critique, ce fut une enquête menée au bord du Rhin par deux journalistes belges, M. Dumont-Wilden et M. Léon Souguenet. Leur étude, M. Gilbert l'a classée parmi les œuvres des écrivains régionalistes. C'est une indication déjà sur la question que posaient et qu'ont résolue MM. Dumont- Wilden et Souguenet : que devient, après de longues années de conquête, une région durement soumise à l'entreprise du vainqueur? A bicyclette, ils ont parcouru les villes et les villages des pays annexés, causant avec les gens qu'ils rencontraient, couchant à l'au-
berg^e, interrogeant les paysans, les bourgeois, les fonctionnaires, les hommes politiques, écoutant bien, regardant avec soin ; et ils ont travaillé « avec tout le désir d'impartialité dont se croyaient capables deux hommes vivant dans l'atmosphère fiévreuse et passionnée de ce temps » . Cette impartialité, ce n'était pas de l'indifférence : « il faudrait avoir l'âme glacée pour ne pas avoir envie de se ranger dans l'un ou l'autre parti, quand on parcourt le théâtre d'une guerre séculaire » . Ils ont recueilli tous les témoignages, sans fausseté; et ils les ont tous interprétés avec bonne foi. Leur enquête n'aurait eu, autrement, nul intérêt. Seulement, ils examinaient le problème de la germanisation dans nos provinces; et ils désiraient de pouvoir, en toute sincérité renseignée, répondre : non, ces provinces ne sont pas germanisées, au bout de quarante-quatre ans. C'est ce qu'ils répondent. Le livre que leur enquête leur a donné porte ce titre : la Victoire des vaincus. Notre victoire, à nous vaincus de 1870, ce fut, en attendant mieux, l'âme française demeurée intacte, en Alsace et en Lorraine. Or, demanderons-nous, qu'importe à ces écrivains belges? ou, plutôt, que leur importait?... Amitié pour nous, certes : remercions-les; et, tant est forte leur joie d'annoncer la victoire des vaincus, on dirait que le pressentiment des jours prochains les a frôlés. Il y a, dans toute la littérature contemporaine, en Belgique, des signes de l'avenir.
Mais alors, quoi ! l'état-major allemand ne lit donc pas? De ces frivolités, romans et nouvelles, non sans doute !... Il avait partout, et en Belgique, un prodigieux service d'espionnage : ses espions ne lisent donc pas?... Eh bien ! la littérature belge leur eût donné un avertissement profitable et qu'ils ont méconnu. Ils auraient su, oui, par les livres des conteurs, faiseurs de fables toutes pleines de vérité, que cette nation, si tendrement attachée à ses paysages et à ses coutumes, si jalouse de son originalité, si heureuse de son indépendance et pieusement fière de ses traditions jusqu'en
leur détail pittoresque ou simple, ne se laisserait pas envahir sans dresser contre l'insolent sa furieuse résistance; et, au départ de la campagne qu'il org^anisait, l'état-major allemand n'aurait pas commis cette immense erreur de supposer, hypothèse riche en désastres, le renoncement et l'avilissement belges. C'est une grande et admirable dignité, pour les écrivains, d'être, en de telles conjonctures, et même si on a refusé de les entendre, les porte-parole d'un peuple.
l«r décembre 1914.
En 1758, vers l'automne, Voltaire demeurait aux Délices, bien agréablement. L'abbé Xavier Bettinelli alla le voir et le trouva dans son jardin, fort content de recevoir, disait-il, u r Italien, un jésuite, un Bettinelli : « C'est trop d'honntj«r pour ma cabane ! . . . » Et il faisait gentiment le modeste ; il affectait de n'être qu'un paysan, montrait son bâton, qui avait un hoyau à l'un des bouts et une serpette à l'autre : « C'est avec ces outils que je sème mon blé, comme ma salade, grains à grains; ma récolte est plus abondante que celle que je sème dans les livres pour le bien de l'humanité... » Il portait une grande houppelande qui l'emmitouflait jusqu'aux pieds et, sur la tête, un bonnet de velours noir qui descendait jusqu'aux yeux, laissant passer les bouts de la perruque, le nez et le menton pointus. Il souriait, vantait son bonheur, son beau lac Léman, les montagnes qui le garantissaient contre les vents du nord, se comparait à Catulle qui, auprès du lac de Garde, composait de belles élégies : « Moi, je fais ici de bonnes géorgiques. » Le jardinage, la culture des oignons et des tulipes, la surveillance des maçons, la discussion des baux et fermages, autant de plaisirs, «ans compter l'orgueil de manger ses légumes, ses œufs, de boire son vin, de produire le chanvre et le lin de ses chemises, la soie de ses bas. Et la grosse Mme Denis étaît-là. Bettinelli avait vu cette rareté, un homme de génie fort satisfait.
Voltaire, à cette époque, est toute bonhomie, aménité, gracieuseté. Il possède deux biens qu'il a toujours considérés comme la condition de la félicité en ce monde et qu'il n'a point acquis sans peine : la fortune et la liberté. Il est riche. Il n'a rien négligé pour le devenir. Son précepte fut celui-ci : « être attentif à toutes les opérations que le ministère, toujours obéré et toujours inconstant, fait dans les finances de l'Etat; il y çn a toujours quelqu'une dont un particulier peut profiter sans avoir obligation à personne. » Voire, il n'a méprisé ni les petites ni les grandes spéculations, ni les plus honnêtes ni les moins glorieuses ; ses fonds, il les place dans le commerce et les banques à Leipzig, Amsterdam ou Cadix; il prête au maréchal de Richelieu, au duc de Wurtemberg, à l'Électeur palatin. Quant à sa liberté, il l'a installée très confortablement loin de Paris. A Genève, les calvinistes ont tenté de le taquiner, touchant les reproches qu'il adressait à Calvin pour avoir fait brûler Servet à petit feu sur des fagots verts. Lesdits sectateurs d'une religion mal commode, souhaitant de prouver que leur apôtre était un excellent homme, ont prié le conseil de Genève de leur communiquer les pièces du procès de Servet. Voltaire a prié le conseil de n'en rien faire et de ne point permettre que, dans Genève, on écrivît aucunement contre Voltaire. Ainsi procéda le conseil : et ce n'était pas la liberté des calvinistes que réclamait Voltaire, mais la sienne exactement. Divers ministres s'avisèrent cependant de compiler un pamphet : « J'ai trouvé le moyen de faire saisir les exemplaires et de les supprimer par autorité du magistrat. » Ces ^ens ne recommenceront pas, sans doute. Et Voltaire s'en réjouit : quelle république, assure-t-il, celle dont on a, quand on veut, les chefs à dîner chez soi ! Pour l'attrister, il y aurait, somme toute, l'Europe, « l'Allemagne inondée de sang, la France ruinée de fond en comble, nos armées, nos flottes battues, nos ministres renvoyés l'un après l'autre sans que nos affaires aillent mieux... » Il n'y pense pas
beaucoup ; s'il y pense, c'est pour se félîcîter d'avoir trouvé son abri pendant l'orage. Il se demande s'il n'a pas honte de son bonheur; tout compte fait, non : ce n'est pas sa faute, s'il a manqué de maladresse. Il est énormément égoïste et d'autant plus aimable qu'il a besoin qu'on lui pardonne sa chère tranquillité.
Voilà le temps où il se mit à écrire ses mémoires, si amusants, peu célèbres et qu'on ne lit guère, je ne sais trop pourquoi. Mais une édition nouvelle de ce petit volume vient de paraître, — ou bien avait paru dans les dernières semaines qu'on lisait volontiers, avant la guerre, — par les soins de M. René Descharmes : jolie édition, le texte sans fautes et qui plait aux yeux, puis des notes, un commentaire précieux, élégant, le modèle de l'érudition à la française. J'insiste : louons M. Descharmes qui a eu le goût de ne pas alourdir une œuvre charmante et d'offrir au lecteur, sans la lui imposer, une aide opportune. Aucun pédantisme; et tous les renseignements de chronologie ou d'histoire qui nous manqueraient, on nous les donne. Ensuite, nous sommes curieux de savoir si Voltaire dit la vérité : les mémorialistes, habituellement, ne brillent pas par là, soit qu'ils cèdent à l'orgueil avantageux d'un Chateaubriand ou à l'orgueil cynique d'un Rousseau. M. Descharmes n'a rien laissé passer, de Voltaire, sans contrôle; eh bien ! Voltaire est de bonne foi. Il ne dit pas tout, évidemment; et, en cas de bisbille entre lui et le prochain, c^est le prochain qui a tort; et, les gens qu'il n'aime pas, il les déteste; et il ne cesse pas d'être malicieux, méchant, perfide, l'injustice même assez souvent; et il ne ménage pas les grands hommes, sauf un, lui; et, des autres grands hommes, ou de taille moyenne, il a tracé de terribles caricatures. Il aimait la vérité, mais sans fureur; il voulait qu'elle l'éclairât et ne l'illuminât point ; il ne se privait pas d'elle et il l'arrangeait à sa guise : il en faisait quelque chose d'impitoyable et de divertissant.
Ses mémoires; ou, plutôt, le récit de quelques
années de sa vie. Un épisode : son aventure avec le roi de Prusse Frédéric II. Et quelle aventure comique! Il nous invite à être çais, touchant la Prusse : qui ne saisira cette occasion? plus sérieusement, à connaître les origines de la puissance et de la civilisation prussiennes : spectacle surprenant!
A Berlin, dans T Allée de la Victoire, on voit les statues magnifiques et fort laides des fondateurs de la monarchie; et chacun d'eux vous a grand air, en marbre, un geste souverain, la dignité la plus grave. Mais lui. Voltaire, ce n'est pas cette déférence, si naturelle à un sculpteur officiel, qui l'empêchera de nous montrer des bonshommes tout autres, et autrement vivants, et authentiques. Son Frédéric-Guillaume, un gros garçon, très avare, très mauvais. On le rencontrait dans les rues, à pied, « vêtu d'un méchant habit de drap bleu, à boutons de cuivre, qui lui venait à la moitié des cuisses; et quand il achetait un habit neuf, il faisait servir ses vieux boutons » . Armé d'une grosse canne de sergent, il passait, chaque matin, la revue de son régiment de géants : le plus petit soldat du premier rang avait sept pieds de haut; et lui n'était qu'en largeur. S'il sortait en carrosse, deux heiduques placés aux portières en cas qu'il tombât se donnaient la main par-dessus l'impériale. Après la revue, il se promenait par la ville; et, à son approche, les gens se sauvaient. S'il apercevait une femme à baguenauder, il vous la secouait : « Va-t'en chez toi, gueuse; une honnête femme doit être dans son ménage ! » Puis un bon soufflet, un coup de pied dans le ventre et des coups de canne. Il traitait pareillement « les ministres du saint Évangile quand il leur prenait envie d'aller voir la parade w . C'est pour cela qu'on évitait de se trouver sur son chemin. Il était brutal à merveille. Un jour qu'il n'approuvait pas une idée de la princesse Guillelmine, sa fille, — celle-là qui devint la margrave de Baireuth et qui avait beaucoup d'esprit, — il la mena jusqu'à une fenêtre par où il pensa la jeter. La reine arriva justement lorsque la
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princesse allait faire le saut; et elle la retint par ses jupes : u il en resta, dit Voltaire, è la princesse une contusion au-dessous du téton gauche qu'elle a conservée toute sa vie comme une marque des sentiments paternels et qu'elle m'a fait l'honneur de me montrer » . La cupidité de Frédéric-Guillaume tracassait méticuleuse* ment son peuple. Il acheta, et à très bon compte, les terres de ses nobles; ceux-ci eurent de l'argent et le dépensèrent : il établit des impôts sur la consommation et ainsi l'argent qu'il avait payé retournait dans ses coffres. Puis il organisa un système d'amendes très fertile. Par exemple, si une fille faisait un en£ant, la famille devait au Roi une petite somme, u pour la façon n . Et la baronne de Kniphausen, riche veuve berlinoise, eut le tort de tomber mère trop de mois après le décès de son époux : a le Roi lui écrivit de sa main que, pour sauver son honneur, elle envoyât sur-lechamp trente mille livres à son trésor ; elle fut obligée de les emprunter et fut ruinée. » C'est ainsi qu'on fait les bonnes maisons; et Frédéric-Guillaume, en peu d'années, devint le roi le plus riche de l'Europe; son peuple, évidemment, le plus pauvre, l'argent n'ayant pas le don d'ubiquité.
La manière de Voltaire, ne la voit-on pas? En même temps qu'il plaisante, il a dessiné un portrait. On n'y songeait pas ; et y songeait-il? Mais on a le personnage sous les yeux, ridicule et vivant. Aucun trait qui ne se soit posé à la place précise où il marquait un caractère ! peu de traits, et chacun d'eux fortement accusé, tous réunis comme dans une réalité manifeste. Et ce n'est pas là, certainement, tout Frédéric-Guillaume : il y avait, dans ce monarque, autre chose et, probablement, une grandeur que Voltaire se plut à méconnaître. On devine, sinon cette grandeur, au moins une suprématie de l'intelligence, de la volonté. Que de sûreté, dans cet art si rapide; dans cette fausse nonchalance d'un prompt récit, quelle rigueur avisée ! Puis, les débuts de la monarchie prussienne, est-ce que
Voltaire ne les a pas attrapés le mieux du monde ! Une petite monarchie de gens qui sont des caporaux parvenus et qui ont leur projet de réussite, dont ils ne démordent pas. 11 leur faut des soldats, de l'arguent pour se procurer des soldats, une discipline pour tenir les soldats. C'est toute Tintention de Frédéric-Guillaume ; une intention que Voltaire, quant à lui, n'estime pas beaucoup. Mais enfin ^ lorsqu'il racontera, — et avec moins de chagrin qu'il ne l'aurait dû, avec le plus vil entrain, disons-le, — notre défaite de Rosbach, u la défaite la plus inouïe et la plus complète dont l'histoire ait jamais parlé », il saura bien l'expliquer par des motifs impérieux : u La discipline et l'exercice militaire que Frédéric-Guillaume avait établis, et que le fils avait fortifiés, furent la véritable cause de cette étrange victoire; l'exercice prussien s'était perfectionné pendant cinquante ans. . . » Voltaire débrouille fort bien tout cela. Seulement, ce caporalisme l'impatiente, le choque. Il est de bonne humeur et ne va point se fâcher; mais il se moque, avec plus de gaieté que de colère.
Il ne prend point au sérieux ces Prussiens qu'un Frédéric-Guillaume mène à la baguette. Il les présente comme de pauvres diables, des rustres et à peine dégrossis. Frédéric-Guillaume les a dressés à la manœuvre; qui les civilisera? Ce n'est point l'affaire de ce 41 vandale » . Mais ce vandale a un fils, tout différent de lui, féru de poésie, de philosophie, de musique, liseur passionné, joueur de flûte. Et, quand le roi pinçait le prince héréditaire en train de lire^ il lui arrachait le livre des mains pour le jeter au feu ; en traia de filer des sons mélodieux, il lui cassait sa flûte. Le vandale résolut même d'en finir avec cet incorrigible jeune homme et de lui faire couper la tête ; « il considérait qu'il avait trois autres garçons dont aucun ne faisait des vers et que c'était assez pour la grandeur de la Prusse » . Les juges ne manquaient pas à Berlin ; et ils n'étaient pas désobéissants : de sorte que le prince
héréditaire fut à la veille de son dernier jour quand Charles VI, l'empereur, voulut bien lui sauver la vie. L'Empereur envoya au roi de Prusse le comte de Seckendorf, lequel plaida la cause de l'imprudent mélomane et n'obtint pas sans peine qu'il n'eût pas le cou tranché. Plus tard, le prince héréditaire, devenu roi de Prusse, glissa dans les Mémoires de Brandebourg un affreux portrait de Seckendorf : « après cela, dit Voltaire, servez les princes et empêchez qu'on ne leur coupe la tête! » Mais Voltaire eut pitié, semblet-il, de cet adolescent malheureux, si touchant peutêtre dans son amour de la littérature et de la pensée, de la musique et de tous les arts qui ornent la vie, si résolu à défendre les intérêts de la raison, victime et presque martyr de ses idées et de ses goûts ; oh ! l'aimable prince!... Voltaire ne l'a-t-il pas aimé? Il dit : « Je crus que je l'aimais. » Singulière petite phrase : il ne l'aime plus et la nouvelle rancune veut qu'il doute de l'avoir aimé. Il le déteste maintenant et il taquine le souvenir de son ancien attachement : plus il le taquine et mieux on devine qu'il n'est pas en querelle avec une vaine illusion d'amitié. Voltaire a aimé le roi de Prusse. Mais, bien entendu, il l'a aimé à sa manière, qui n'est pas très sentimentale, ni très dévouée, ni dépourvue d'égoïsme, et surtout qui n'est point aveugle. A nul moment un Voltaire ne se trompe sur son émoi et ne se dupe lui-même sur la qualité de sa tendresse; il sait ce qu'il éprouve et n'aide point son cœur à être plus alarmé : voilà de mauvaises conditions pour réussir en amour, et même en amitié. L'on connaît trop sa faiblesse et l'imperfection de l'autre : tant de clairvoyance est, en général, l'ennemie des passions affectueuses. Et Frédéric If était muni d'une intelligence analogue. Leurs analogies suffirent à rapprocher le monarque et le philosophe ; seulement ils se ressemblaient par des mérites et des défauts qui les devaient séparer.
Le. Prussien fit les premières avances, à l'époque où
il n'était que prince royal. Son père le tenant à l'écart des affaires, il occupait son loisir à correspondre avec les gens de lettres de France les plus célèbres : « Le principal fardeau tomba sur moi n , dit Voltaire, encore un peu plus flatté que mécontent. Ce furent des épitres en vers et en prose, traités de métaphysique, de politique et d'histoire... u II me traitait d'homme divin; je le traitais de Salomon. Les épithètes ne nous coûtaient rien... » Et l'on échangea de menus cadeaux»; le philosophe donna une très belle écritoire de Martin et reçut quelques colifichets d'ambre. C'est lui qui le raconte. Évidemment, l'écritoire lui parait plus belle et précieuse que les colifichets d'ambre. Le philosophe ne néglige pas de compter. Il a conscience de donner plus qu'il ne reçoit. Cette impression durera tout le temps : elle lui flatte son orgueil et lui tourmente sa cupidité. Quand Voltaire était à Cirey, le prince eut l'attention de lui envoyer un ambassadeur comme à un roi, ce baron de Keyserling que la margrave de Baireuth appelle « grand étourdi et bavard qui faisait le bel esprit et n'était qu'une bibliothèque renversée» Le « petit ambassadeur dans la province de Raison » , selon le mot de Frédéric, était chargé de remettre à Voltaire un portrait du prince, de lui demander pour le prince la Puce lie ^ la Philosophie de Newton et le Siècle de Louis XIV, probablement aussi de voir un peu si le philosophe méritait la curiosité du prince. Voltaire accueillit l'ambassadeur avec mille politesses, grands et petits soins, et avec des illuminations dans le parc de Cirey : n Les lumières dessinaient les chiffres et le nom du prince royal, et cette devise, l'Espérance du genre humain. » Voltaire est enchanté; Voltaire est vaincu doucement. Le prince royal lui écrit : « mou cher ami » et lui promet monts et merveilles pour le jour qu'il sera sur le trône. Frédéric devint roi et aussitôt envoya au roi de France, — aux deux rois de France, Louis XV et Voltaire, — un ambassadeur extraordinaire < Il avait choisi un manchot, parce que
le ministre de France à Berlin, Valori, manquait, à la main gauche, de quelques doigts emportés par la mitraille au siège de Douai. Voltaire était alors à Bruxelles, avec Mme du Châtelet. Le diplomate s'arrêta donc à Bruxelles. « Camas (c'est le nom du manchot), en arrivant au cabaret, me dépêcha un jeune homme, qu'il avait fait son page, pour me dire qu'il était trop fatigué pour venir chez moi, qu'il me priait de me rendre chez lui sur l'heure... » C'est un peu cavalier, de la part d'un ambassadeur, cette façon de déranger les gens auprès desquels son souverain l'accrédite : Voltaire eût souhaité un protocole plus cérémonieux. Mais Camas ajoutait qu'il apportait « le plus grand et le plus magnifique présent » du Roi son maître. « Courez vite, dit Mme du Châtelet; on vous envoie sûrement les diamants de la couronne ! »
Et Voltaire courut. « Je trouvai l'ambassadeur qui, pour toute valise, avait derrière sa chaise un quartaut de vin de la cave du feu Roi, que le Roi régnant m'ordonnait de boire. Je m'épuisai en protestations d'étonnement et de reconnaissance sur les marques liquides des bontés de Sa Majesté, substituées aux solides dont elle m'avait flatté; et je partageai le quartaut avec Camas. » Première déception! Voltaire attendait mieux, il attendait plus solide. Il n'a pas encore vu son royal admirateur ; avant de se lancer dans une aventure qui le tente et qui l'inquiète, il n'est qu'aux pourparlers et déjà il se demande si l'affaire est bonne : il craint que non. Les beaux esprits, dans les cafés parisiens, crèvent d'envie et conjecturent avec chagrin que sa fortune est faite. Il manque d'assurance et ne se fie qu'à moitié aux munificences que le Septentrion lui destine. Il hésite. Mais le Roi n'hésite pas. Le Roi lui annonce qu'il est à Strasbourg, en voyage, et que, pour aller le voir, incognito, il poussera jusqu'à Bruxelles. Le Roi lui-même ! Et Voltaire, à l'idée d'avoir chez lui une Majesté, ne se sent plus de joie : u Nous préparâmes une belle maison. » Nous, c'était Vol-
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taire et son incomparable amie la marquise du Ghâtelet. Malheureusement, à deux lieues de Clèves, le Roi tombe malade; et c'est Voltaire qui se dérangera. Pour la seconde fois, les choses tournent un peu autrement qu'il ne Tespérait. L'ambassadeur fatigué, le Roi malade : ce sont les Prussiens qui recherchent Voltaire et, avec ces contre-temps, c'est lui qui a l'air de faire des avances; il n'aime pas beaucoup ça. Le Roi était au petit château de Meuse. Et, quand arriva Voltaire, il sut que Maupertuis l'avait précédé, ce Maupertuis que possédait a la rage d'être président d'une académie » : on le logeait au grenier. Dans la cour du château, le conseiller privé ministre d'État Ram* bonet soufflait dans ses doigts et montrait des manchettes de toile très sales, un chapeau troué, une vieille perruque. Eh bien! si c'est ainsi que le roi de Prusse entretient son ministre d'État et loge un savant géomètre. Voltaire n'a plus envie de lier sa destinée au règne d'un si pauvre monarque. Cependant, on le conduit à l'appartement de Sa Majesté : « Il n'y avait que les quatre murailles. J'aperçus, dans un cabinet, à la lueur d'une bougie, un petit grabat de deux pieds et demi de large; sur lequel était un petit homme affublé d'une robe de chambre de gros drap bleu : c'était le Roi, qui suait et qui tremblait sous une méchante couverture, dans un accès de fièvre violent. . . » Quelle misère, et peu engageante!... Mais enfin, laccès de fièvre passa. Le Roi se leva, s'habilla et put se mettre à table. Un charmant souper; il y avait Algarotti, Maupertuis, Keyserling, un ministre ou deux; et l'on traita de la liberté, de l'immortalité de l'âme, des androgynes de Platon. Aussitôt, quel plaisir! Sur les androgynes de Platon, et sur les diverses théories de l'amour énoncées au Banquet^ Voltaire a de subtiles plaisanteries à lancer : le Roi ne redoute pas du tout les propos lestes, les considérations cyniques et drôles. Sur l'immortalité de l'âme, il est d'accord avec Voltaire, cQntre les dogmes chrétiens. Et Voltaire lui présente
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si joliment ses hypothèses subversives! 11 n'attaque pas Dieu : saint Thomas seulement. Il se doute qu'un Roi, même éclairé, ne professe pas l'athéisme aussi effrontément qu'un philosophe de Paris. Mais Dieu? Ne limitons pas la puissance divine. Locke fut bien sage et « le seul métaphysicien raisonnable » , quand il nous avertissait de ne pa^ nier que Dieu pût « accorder le don du sentiment et de la pensée à l'être appelé matière » . Donc, nous serons matérialistes, avec le consentement de Dieu ; nous révoquerons en doute l'immortalité de l'âme, par déférence pour la puissance divine. Le Roi se plaît à ces hardiesses qui, au surplus, renforcent bien adroitement les doctrines d'autorité. Sur la liberté, entendons-nous : il y a la liberté métaphysique, si lointaine qu'il ne faut pas s'en effrayer, et la liberté du citoyen dans l'État. Là-dessus, quel est l'avis du Roi, fils d'un despote et qui eut à revendiquer sa liberté malaisément, jdespote lui-même? Ici commencent les contrariétés. Mais la liberté que réclame Voltaire se concilie le mieux du monde avec la tyrannie, pourvu que personnellement il soit en bons termes avec le tyran. Que dit le Roi?... Principalement, c'est Voltaire qui parle ; et il est un de ces bavards délicieux qui déclarent charmants causeurs les gens dociles à écouter. Voltaire fut enchanté de Frédéric.
Si nous cherchons les raisons véritables de cette amitié qui réunit quelque temps le plus malin Français et un Teuton, somme toute, assez rude, n'oublions pas le génie de Frédéric, les prestiges de son intelligence. Mais surtout,^ n'en doutons pas, ce qui séduisit Voltaire, c'est le spectacle assez pervers et très aguichant pour lui d'un roi incrédule, délibérément libertin d'esprit, et l'ami des lumières, et l'ennemi de la superstition : roi philosophe et qui, sur le trône, réalisera peut-être les espérances des penseurs et qui, en attendant, vous divertit par les gaillardises imprévues de sa majesté ; un échantillon d'humanité tout neuf, un peu cocasse, et attrayant. Et puis, c'est un roi. Un
homme?... Un roi!... L'on n'a guère de préjugés et l'on dévoue un talent merveilleux à combattre l'inégalité : tout de même, on sent le prix d'une faveur royale qui vous chatouille gentiment. « Je ne laissai pas, avoue Voltaire, de me sentir attaché à lui, car il avait de l'esprit, des grâces, et de plus il était roi, ce qui fait toujours une grande séduction, attendu la faiblesse humaine, n Ah I Voltaire n^est pas un révolutionnaire, quant à lui. Il avait l'intelligence imprudente et, en quelque sorte, licencieuse : elle le conduisait aux extrémités d'un libre jugement. Mais il avait, pour le retenir, un bon instinct bourgeois, dans la pratique. Un boui^eoîs est d'abord un homme qui refuse d'être volé, un conservateur et, autant dire, un homme qui tient à conserver ses avantages, plutôt à les augmenter. Sur la question des bénéfices^ pécuniaires et glorieux, Voltaire ne badine pas. Les idées qui le gêneraient ou qui le tromperaient, il les écarte; et il redoute l'imposture. Mais aussi, les idées qu'il accepte afin de réagir contre l'imposture, il ne veut pas être volé par elle. Les contradictions qui résulteraient de tout cela, il les arrange. Et il vit habilement.
C'est ainsi qu'ayant pesé les inconvénients et les aubaines, il partit pour la Prusse et entra dans l'esclavage d'un roi qui avait su le prendre. On n'ignore pas ses mécomptes. Les débuts, ravissants : le Roi le flattait comme, d'habitude, ce sont les gens de lettres qui flattent les rois $ et Voltaire ne dissimule pas qu'il fut u enivré n d'encens prussien. Puis, décidément, le Roi n'était pas généreux; de sorte que Voltaire, pour se rattraper, manigança, de concert avec un juif déshonnéte, une petite affaire de diamants qui aboutit à un procès et à un scandale : le Roi le traita de fripon. Puis, le Roi l'importunait, touchant ces fameuses u œuvres de poëshie n qu'il fallait corriger et qui étaient souvent incorrigibles. Enfin, le Roi pressait Voltaire comme une orange : « et on la jette quand oa a avalé le jus ». Voltaire s'aperçut que diminuait soo
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crédit; et il s'en alla : qui ne connaît l'aventure tragicomique de Francfort, et le conseiller Schmid, et le résident Freytag, et toute cette affaire « d'Ostrogoths et de Vandales n ? Voltaire eut à payer cent quarante écus par jour, pendant le temps de sa prison; et trente ducats au bourgmestre ; et on lui confisqua ses effets et bagages. 11 écrit avec chagrin : • Je perdis environ la somme que le Roi avait dépensée pour me faire venir chez lui et pour prendre mes leçons; partant, nous fûmes quittes. » Et, quittes, c'est-à-dire que Voltaire eut l'assurance de ne rien devoir à Frédéric; mais, sans nul espoir de rentrer dans ses beaux débours de complaisance et de génie, il estima qu'il était le créancier du roi de Prusse. Il se remboursa comme il put, et en monnaie de singe ; espièglerie et rancune satisfaite. Le petit volume de ses mémoires n'est pas autre chose et est bien le chef-d'œuvre du genre.
Le roi de Prusse y passe de mauvais quarts d'heure. Une terrible moquerie, et si gaie, si vraie jusque dans l'injustice que nul portrait moins malveillant ne sup prime cette caricature et, sans doute, n'est plus ressemblant. Si Frédéric fut un grand capitaine, comme je crois qu'il faut l'admettre, le voici à la bataille de Molwitz. Marie-Thérèse avait assemblé, sous les ordres de son maréchal Neipperg, vingt mille hommes à peu près. Et la cavalerie prussienne céda devant la cavalerie autrichienne : dès le premier choc, le Roi a s'enfuit jusqu'à Oppeln, à douze grandes lieues du champ où l'on se battait» ; Maupertuis l'accompagnait, monté sur un âne. Maupertuis fut pris et dépouillé par les housards. Mais Frédéric se sauva. Il passa la nuit dans un cabaret de village, près de Ratibor. u II était désespéré, se croyait réduit à traverser la moitié de la Pologne pour rentrer dans le nord de ses États, lorsqu'un de ses chasseurs arriva du camp de Molwitz et lui annonça qu'il avait gagné la bataille. Cette nouvelle lui fut confirmée un quart d'heure après par un aide de camp. La nouvelle était vraie. Le maréchal de Schwerin était un
élève de Charles XII ; il g^agna la bataille aussitôt que le roi de Prusse se fut enfui » . Frédéric II capitaine, le voilà, selon Voltaire. Le politique? Il a déclaré la guerre à la reine de Bohême et de Hongrie ; et il écrit : «L'ambition, l'intérêt, le désir de faire parler de moi l'emportèrent et la guerre fut résolue, w Cette phrase n'est plus dans les ouvrages du Roi. C'est Voltaire qui la lui a fait supprimer. Il le regrette maintenant : « C'est dommage, dit-il ; un aveu si rare devait passer à la postérité et servir à faire voir sur quoi sont fondées presque toutes les guerres. Nous autres gens de lettres, poètes, historiens, déclamateurs d'académie, nous célébrons ces beaux exploits ; et voilà un roi qui les fait, et qui les condamne. » Cependant, après avoir résumé en une page les principales victoires de ce conquérant. Voltaire ne lui marchande pas son admiration : « Gustave-Adolphe n'avait. pas fait de si grandes choses. Il fallut bien alors lui pardonner ses vers, ses plaisanteries, ses petites malices, et même ses péchés contre le sexe féminin. Tous les défauts de l'homme disparurent devant la gloire du héros, n Seulement, ce n'est point au héros que Voltaire avait eu affaire; et c'est aux défauts de l'homme qu'il a cons€u;ré tout son divertissant petit ouvrage.
Ne le lui reprochons pas, s'il nous divertit ; et il me semble que jamais l'art de Voltaire n'a été plus étonnant, dru et alerte, son langage plus parfait, plus économe des mots, plus exact et rapide, sa méchanceté plus riche et heureuse. Pourtant, ce livre laisse à qui vient de le lire avec délices je ne sais quelle irritation, je ne sais quel malaise. Livre adorable, et qu'on déteste ! Quand Voltaire lance à la fin son grand éloge de Frédéric, c'est tout de suite après que les Français ont « jeté leurs armes^ perdu leur canon, leurs munitions, leurs vivres et surtout la tête » , s'éparpillent et sont vaincus. Voltaire l'écrit sans nul embarras, sans nulle mélancolie : et, de sa part^ que de bassesse!... Oui ; mais, dira-t-on, que d'impartialité ! Cette împar-
tialité ne Tempêche pas de rapetisser cela même qu'il a vu chez nos vainqueurs. Tout ce dont il parle, il le rapetisse. Il est plus intelligent que personne : et il est plus léger que personne. Il comprend, certes; mais il s'échappe, à l'instant où l'on pouvait peut-être souhaiter qu'il se posât, pour songer un peu. Joubert le compare . à un singe ; et l'on se rappelle, dans la Jungle de Rudyard Kipling, les singes : ils n'ont pas de mémoire, ils n'achèvent pas le geste qu'ils ont commencé, ils sont le jouet d'une distraction perpétuelle; ce qu'ils saisissent, ils le laissent tomber. C'est bien cela, et pour Voltaire, en quelque mesure. Une calembredaine : et il n'est plus là; on le cherche. Il a traité ainsi, de cette façon sautillante, agile et souvent absurde, tous les grands problèmes qui sont le tracas de l'humanité, les problèmes de l'âme, les problèmes de la vie, et les problèmes de Dieu. Ses yeux très vifs, et miraculeusement perçants, et clignotants ont aperçu ce qui échappe au regard du vulgaire; et toujours il s'est esquivé trop vite. Son bizarre génie ne médite pas. En Prusse et dans cette relation de son séjour à Berlin, sous le règne de l'homme qui a constitué la puissance prussienne, il avait à examiner les préludes de cette puissance, à deviner au moins un peu d'avenir et à s'inquiéter, ne fût-il pas prophète. Rosbach suffisait à l'avertir. Mais Rosbach ne l'a point ému, non, pas plus que ne l'intéressent les « quelques arpents de neige » pour lesquels la France fut en guerre l'an 1756. Que lui importe? Cependant, il a été mêlé à de graves négociations presque diplomatiques : il ne les a pas prises gravement. Pourquoi? Ah! lisez-le : « Toutes les commodités de la vie, en ameublements, en équipages, en bonne chère, se trouvent dans mes deux maisons; une société douce et de gens d'esprit remplit les moments que l'étude et le soin de ma santé me laissent... » Là-dessus, il s'arrête volontiers; et un certain égoïsme est le malheur de la plus belle intelligence : on n'aime que soi et, le reste,
on Taperçoit, fut-ce avec génie, comme par mégarde. Ce qui sauve néanmoins ces Mémoires d'offenser trop le lecteur, en même temps qu'ils l'amusent, c'est, à mon gré, une coïncidence : l'esprit de Voltaire et l'esprit de la France, en querelle avec les Germains, se confondent de telle sorte que la suprématie de Voltair tourne au contentement de notre orgueil. Quoi qu'il e soit de Frédéric II et de sa juste renommée, il apparaît ici comme le héros de la prime Allemagne, un barbare hier et qui se met, non sans effort, non sans gaucherie, à l'école de la civilisation : c'est à l'école de la France. Il ne réussit pas très facilement à devenir le bon élève de Voltaire. Et Voltaire a le dos à peine tourné que le disciple recommence à n'être qu'un fils de a Vandale ou d'Ostrogoth » . Et Voltaire, qui en pâtit, le raille avec une impertinence jolie. C'est bien. Voltaire qui, dans le récit des batailles, montre fort peu de sentiment national, se redresse et vous a un excellent air de fierté, quand il s'agit de la pensée, de la conversation, de l'art et du goût : ce n'est pas à lui qu'on eût fait croire que la « kultur » était là-bas; et, à cette prétention des barbares, il a répondu par avance et pour jamais, évasivement et avec le meilleur dédain. Son tort est d'avoir négligé les menaces de la barbarie et les moyens de préserver le plus beau royaume sous le ciel, celui de l'intelligence aimable.
!•■• janvier 1915.
l'influence française en ALLEMAGNE
En 1772, il y avait à Gœttingue un petit groupe de jeunes gfens un peu fous, émus de poésie et qui s'abandonnaient à leur imagination résolument. C'étaient Voss, Bûrger, Hœlty, les frères Stolberg, Leisewitz, Miller et quelques autres, plus ou moins célèbres depuis lors. Vers la fin de l'été, un soir, comme le clair de lune était particulièrement beau, ils partirent pour une promenade, au cours de laquelle il leur serait donné de communier avec l'admirable nature. Ils gagnèrent la campagne, burent du lait dans la cabane d'un paysan, puis arrivèrent à un endroit où les chênes faisaient une sorte de bosquet charmant. Ils couronnèrent de feuillage leurs chapeaux. Et ensuite, ces grands garçons, déraisonnables sans barguigner, dansèrent une ronda. Ils prirent à témoin de leur amitié la lune indifférente et les innocentes étoiles et fondèrent un cercle de camarades qui, en souvenir de cette heure enchantée, porterait le nom du Bosquet. L'année suivante, le 2 juillet, les membres du Bosquet se réunirent chez l'un d'eux, pour célébrer l'un des plus ennuyeux poètes d'Allemagne, — mais ils l'adoraient, — l'auteur de la Messiade, Frédéric-Gottlieb Klopstock. Aujourd'hui, nous avons beaucoup de peine, je crois, à nous figurer ce vif enthousiasme qu'on eut pour ce Klopstock. Un passage de Werther m'a toujours étonné, même déçu. Les deux amants sont à la fenêtre. Au loin, le tonnerre gronde ; les champs, mouillés de pluie,
exhalent des parfums enivrants. Accoudée, la jeune fille regarde le ciel, et bientôt regarde le bien-aimé; ses yeux sont pleins de larmes. Elle pose sa main sur la main de Werther, en disant... On s'attend qu'elle dise quelque chose de tendre et de pâme... Elle dit : il Klopstock ! n Une Lolotte de chez nous aurait trouvé mieux, il me semble. Mais enfin, Klopstock était alors le poète préféré de toutes les âmes sentimentales. Et les jeunes gens du Bosquet, précurseurs de ce mouvement romantique appelé Stnrm und Drang, — autant dire, si je ne me trompe. Orage et Désir, bref Passion, — avaient choisi Klopstock pour leur maître, ou mieux leur prophète. Ils se réunirent donc, le 2 juillet 1773, dans la chambre de Hahn, leur ami. S'ils ne firent pas leurs agapes dehors et à même la sainte nature, c'est qu'il pleuvait ce jour-là. Une longue table était tout ornée de fleurs. Et, à la place d'honneur, il y avait un grand fauteuil, enguirlandé de giroflées et de roses : le fauteuil de ce Klopstock. Seulement, Klopstock n'étant pas là, on assit, pour ainsi parler, sur son fauteuil son œuvre, la pile de ses œuvres complètes. On commença par des chants triomphaux; l'on mangea; l'on vida, en l'honneur du poète, maints verres de vin du Rhin : ce fut, pour Hahn, l'occasion de déclamer à très haute voix une ode de Klopstock, le Vin du Rhin. D'autres odes, sur la liberté, eurent un succès magnifique : et l'on gardait son chapeau sur la tête, en signe de désinvolture. Quelqu'un, Biirger probablement, cita le nom de Wieland. Aussitôt tout le monde se leva et cria : «Mort à Wieland, corrupteur des mœurs allemandes! » et : « Mort à Voltaire! » Voltaire, c'était, pour cette jeunesse allemande, le vivant symbole de la France et de sa littérature; et, Wieland, ils ne lui pardonnaient pas d'être, dans leur pays, le poète qui avait le plus parfaitement subi, ou reçu, l'influence française. Car ils cédaient à une violente velléité nationaliste : et c'est toute la signification de leur repas. Wieland était, à leurs yeux, le traître. Sous le fauteuil où siégeait
l'oeuvre complète de Klopstock, ils avaient jeté, après l'avoir mise en lambeaux, Vidris de Wieland. Puis, quand le punch flamba, l'on y alluma les pipes, au moyen de feuillets arrachés à Vidris. Un poète au cœur fatigué, qui ne fumait pas, dut racheter sa nonchalance en piétinant ce qui restait du volume. £t, parmi les relents de la mangeaille, la fumée du tabac, les vapeurs de l'alcool, on jura d'en finir avec l'hégémonie française, avec la débauche de Lutèce, avec l'impiété des philosophes parisiens : on rendrait à la vieille Allemagne son pur esprit, sa pure littérature et sa chasteté légendaire. On écrivit à Klopstock, pour lui demander sa bénédiction, qu'il donna très volontiers, car il était l'obligeance même.
Cette révolte ne manquait pas d'entrain ; et Ton peut dire qu'elle eut des conséquences, si elle marque le début de l'autonomie intellectuelle que l'Allemagne chercha désormais. Dans les années qui ont suivi notre défaite de Rosbach, il est certain que le prestige de la France diminua dans les pays voisins. £t Frédéric II, à qui l'Allemagne dut son orgueil en ce temps-là, ne goûtait, lui, que notre littérature et nos arts : les événements tournent à leur manière capricieuse et autrement que ne le devinaient, ou ne le souhaitaient, leurs auteurs principaux. Mais une révolte est l'indice d'une servitude. L'influence française, que ces jeunes gens de Gœttingue voulaient secouer, on l'a niée ou bien on la réduite à peu de chose, même en France : ces jeunes gens la sentaient forte, la sentaient lourde et. efficace. Plus ils mettent d'énergie à la dénoncer comme une détestable oppression, mieux ils avouent qu'elle leur a pesé. D'ailleurs, c'est vite fait, de boire à la santé du libre génie allemand : c'est plus difficile de lé manifester par des poèmes; et, quand ces écrivains, prompts à trinquer, en furent à publier leurs écrits nouveaux, on put voir qu'ils étaient encore les élèves, parfois dissipés, de nos poètes.
La question de l'influence française en Allemagne,
iSft LES IDÉES ET LES HOMMES
passionnément controversée depuis longftemps, et mal posée presque toujours, et faussée à Tenvi par des historiens illustres, des critiques notoires, a tenté l'un de nos érudits les plus attentifs, M. Reynaud, qui vient de lui consacrer un volume de plus de cinq cents pages, in-octavo; et ce n'est, dit-il, qu'un u tableau largement brossé n : non, non, mais le travail d'un peintre méticuleux!... Son Histoire générale de f influence française en Allemagne , M. Reynaud la vit d'abord, assure-t-il, comme une espèce d'introduction à une étude beaucoup moins rapide et succincte. Mais, une introduction de cinq cents pages, cela dépasse les limites habituelles d'un avant-propos : et il consentit alors que, somme toute, il avait écrit une histoire. Néanmoins, il continue ses recherches. Sur les Origines de l'influence française en Allemagne ^ de 850 à 1150, il a donné un premier tome, énorme ; et il prépare le second : le deuxième, qui sait?... L y a là un peu d'excès, à mon avis. La patience de l'auteur, si méritoire, demande au lecteur une assiduité remarquable. L'auteur avoue qu'il n'ose pas s'adresser aux u gens du monde » ; il ne prétend qu'aux « gens cultivés n . C'est déjà très joli! Mais son livre, son résumé, n'est pas d'une lecture aisée et perpétuellement agréable. Peutêtre aurait-il mieux valu résumer davantage encore, ne point accumuler les petits faits qui tendent tous à une même conclusion, dégager plus nettement les épisodes caractéristiques^ et enfin marcher d'une allure un peu plus gaillarde. Nous piétinons quelquefois, auprès de notre guide. Après avoir piétiné, nous ne savons plus où il nous mène. Et cet inconvénient Toblige à des redites, qui ne sont amusantes pour personne. J'insiste : les érudits ont tort de ne pas veiller à notre plaisir. Cette négligence, à l'endroit de notre plaisir, n'est pas fort ancienne chez nous. Et d'où vient-elle? D'Allemagne! L'influence allemande chez nous, c'est ici qu'on peut la surprendre. Mauvaise influence, et contre laquelle nous nous révolterons un de ces jours, après
la revanche de Rosbach et de Sedan. Les érudits possèdent la vérité. Us Pont découverte; et ils nous la refusent : c'est nous la refuser que nous l'offrir d'une façon mal engageante. Sommes-nous frivoles par trop? Ils ne le sont point assez. 11 leur est venu, — d'Allemagne, hélas! — une manie d'austérité, à laquelle je ne trouve ni utilité ni grâce. Pourquoi ne se contentent-ils pas d'être sérieux? Gela suffirait. Sérieux; aimables cependant. Ne nous aiment-ils pas? Ils nous dédaignent; non sans orgueil, ils s'enferment dans leur solitude. Et ils demeurent ésotériques; nous demeurons ignorants. Une science plus gentille rendrait service à nous, et même à eux. Peut-être n'est-il rien qui vaille la peine d'être dit et qu'on ne puisse dire, presque gaiement, à presque tout le monde.
Cependant, gardons-nous de méconnsdtre , l'effort considérable de M. Reynaud. Les résultats auxquels il aboutit laborieusement sont une acquisition véritable ; on a, en le lisant, la certitude heureuse de recevoir, non pas une opinion : de la réalité, rare présent. Que de recherches il lui a fallu mener à bien! Cette influence que notre pays a exercée en Allemagne n'est pas seulement de qualité littéraire, mais philosophique, artistique et morale. Elle se révèle de la façon la plus variée, souvent la plus imprévue, dans les objets où d'avance on l'aurait le moins soupçonnée. Elle s'infiltre par des chemins cachés et confus. Puis, une idée qui passe les frontières ne voyage pas sans des péripéties nombreuses; elle se modifie, prend les costumes et la mode des pays qu'elle traverse : et ne va-t-elle pas, sous de multiples déguisements, nous échapper? Tâche immense et délicate^ celle que M. Reynaud ne craignit pas d'assumer : examiner dans le détail deux littératures, la française et l'allemande, deux histoires, la nôtre et l'histoire des Germains, l'histoire politique et militaire, l'histoire des institutions et l'histoire morale de deux nations qui sont en rapports de guerre et de commerce depuis plus, d'un millier d'années. Pour
augmenter encore la difficulté de l'entreprise, il y avait le prodigieux entassement des livres, dissertations et mémoires qui ont encombré le problème, qui ne l'ont pas éclairé, qui l'ont obscurci. Je reproche à nos érudits la lenteur embarrassée de leur dialectique : c'est qu'ils ne bougent pas commodément parmi la quantité des matériaux, quelquefois en décombres, apportés par leurs devanciers. Il y a là du mauvais et du bon. Ce n'est pas dans un chantier parfait que le savant moderne travaille, mais dans les démolitions d'une bâtisse qu'on appelle la science, bâtisse de Babel, toujours à recommencer. Chaque ouvrier la recommence; et il emploie des pierres que d'autres ont taillées : il les taille à son tour, corrigeant les fautes d'un imbécile ou d'un maladroit. Et il n'en finit pas. Quant au problème de l'influence française en Allemagne, comme il n'en est pas de plus divers et de plus embrouillé, peut-être aussi n'en est-il pas qui ait également souffert d'une malfaçon, tantôt involontaire et tantôt pareille à un industrieux sabotage. Ces jeunes gens de Gœttingue, si ardents à réagir contre l'influence française, ont donné, dans leur pays, le signal d'une activité qui^ depuis lors, n'a pas eu de cesse. î^es poètes et les écrivains de toute sorte firent de leur mieux, et avec succès ou non, pour être originaux ; les érudits se chargèrent de démontrer qu'au surplus cette influence française n'existait pas et, en quelque sorte, n'avait point existé.
L'on se trompe, chez nous^ sur la science allemande, quand on se la figure impassible, détachée de tous intérêts autres que la seule et intangible vérité. Ce n'est pas en Allemagne, c'est en France, au Collège de France, et en 1870, pendant la guerre, qu'un savant prononça ces mémorables paroles : « Je professe absolument et sans réserve cette doctrine, que la science n'a d'autre objet que la vérité, et la vérité pour elle-même, sans aucun souci des conséquences que cette vérité pourrait avoir dans la pratique. Celui qui, par un motif patrie-
tique, religieux et même moral, se permet dans les faits qu'il étudie, dans les conclusions qu'il tire, la plus petite dissimulation, Talté ration la plus légère, n'est pas digne d'avoir sa place dans le grand laboratoire où la probité est un titre d'admission plus indispensable que l'habileté. » Le grand Gaston Paris formulait ainsi l'évangile de la science française, évangile contre lequel les savants d'outre-Rhin ne se privent pas de pécher avec un zèle continu. La France était enclose dans le u cercle de fer n des armées allemandes, lorsque Gaston Paris refusait si noblement de soumettre la science à des arguments patriotiques : et le sujet de son cours était la Chanson de Roland et la Nationalité française \ d'un bout à l'autre de ses leçons, pas une fois il ne broncha. Mais eux, les savants d'outre-Rhîn, c'est après la défaite d'Iéna, puis après la victoire de Sedan qu'ils vouèrent une érudition passionnée à l'initiative commune de requinquer, puis d'exalter l'orgueil national. Je ne dis pas qu'il n'y ait là aucune beauté ; mais tromperie, incontestablement. Les érudits allemands — sauf toutes les exceptions honorables qu'on voudra — se sont embauchés dans les troupes irrégulières du pangermanisme. Pour peu qu'on le sache, et c'est l'évidence même, on n'aura guère été surpris du manifeste dit des (( Intellectuels allemands » , où tant de contrevérités impudentes compromettent la signature de professeurs et de philologues notoires.
Schlegel a composé son Cours de littérature dramatique pour démontrer que, sur les ruines de la civilisation gréco-latine, les Germains christianisés, sublimes inventeurs, ont édifié la civilisation nouvelle. Gervinus a composé son Histoire de la littérature nationale « pour signifier à ses compatriotes qu'ayant derrière eux déjà l'apogée de leur production littéraire, ils eussent à se tourner vers l'action ». Mommsen, dans son Histoire romaine^ « prêchait la restauration de l'Empire ». Ranke, Sybel et Treitschke « préparaient les voies à la Prusse ». Eh bien! qu'ils préparent les voies à la
Prusse, qu'ils prêchent la restauration de TEmpire, encourag^ent leurs compatriotes à l'action, yantent le génie créateur des Germains, c'est leur idée : qui la leur reprocherait? Seulement, leur idée, ils l'ont dissimulée ou déguisée sous les dehors de l'histoire : et, leur astuce, la voilà. Où l'astuce devient le plus sournoise, c'est dans l'érudition proprement dite. On sait qu'un historien, si intègre qu'on le suppose, cache toujours un orateur : on se méfie. On ne se méfie pas d'un philologue, d'un mythologue. Philologues et mythologues allemands profitèrent de la créance qu'on leur accordfidt; ils en abusèrent et, sous couleur de science impartiale, ils tirèrent à eux, à la Germanie, ce qui n'appartenait point à eux, ni à la Germanie. En fin de compte, ils élaborèrent cette illusion : a à savoir (dit M. Reynaud) que, dans n'importe quel ordre de faits, il convenait d'abord de définir le rôle de l'Allemagne, les événements les plus importants de la civilisation ne pouvant avoir leur origine que dans un effort spontané du monde germanique. » Les Germains étaient u le sel de la terre » . A toute mythologie étrangère, ces malins trouvaient une racine dans le sol tudesque; les coutumes ou les légendes, les thèmes lyriques ou épiques de l'Espagne, delà France ou de l'Irlande, ils les rattachaient à des origines allemandes. Leurs Niebelungen étaient la source de la poésie universelle, tandis que ces Niebelungen dépendent très étroitement de nos épopées féodales et tandis que l'auteur des Niebelungen avait' la tête farcie de notre littérature médiévale. L'architecture gothique, l'art français par excellence, passa pour une invention des Germains, et à tel titre que, sous le règne de Frédéric-Guillaume IV, la cathédrcJe de Cologne étant restée inachevée, les « Intellectuels allemands n se cotisèrent et, de leurs deniers, payèrent les architectes et maçons qui munirent des suprêmes clochetons et flèches un chef-d'œuvre si allemand. Ce chef-d'œuvre n'était, sauf la vaine surcharge des fioritures, que la mauvaise copie de nos cathédrales.
On ne l'ignorait qu'à demi ; et l'on ^.ima cette imposture qui flattait la fatuité nationale. L'enquête ne serait pas longue pour dénicher, dans la moindre thèse d'un privat-docent, les traces de la volonté pangermaniste. Mais oui ! -et tels de ces gens qui vous ont l'air de ne chercher que des étymologies, tranquille besogne, sont de faux linguistes : leur intention secrète et la récompense dont l'espoir les anime est d'enlever à la fécondité romane maints rejetons qu'ils offriront au géniteur allemand.
Tout cela, tout ce formidable travail, attifé de pédantisme et fortifié d'un appareil imposant de commentaires et de discussions critiques, c'est la science allemande, annexe de la politique allemande. Ces érudits ne sont pas les simples servants de la vérité, mais plutôt les auxiliaires d'une vérité allemande à la fabrication de laquelle ils ont collaboré puissamment, et en tapinois, et avec des mines benoîtes, comme ces autres auxiliaires du pangermanisme, les informateurs ou espions. Les uns et les autres nous ont dupés.
Si Ton veut voir jusqu'où alla cette duperie, laissons nos romantiques s'attendrir sur la sensibilité allemande : ce sont des poètes. Mais voici deux historiens, Renan et Michelet : ils applaudissent à la victoire de Sadowa, comme au triomphe excellent de la moralité allemande. Et Renan, qui passe pour connaître fort bien le moyen âge, accorde facilement que notre civilisation médiévale provient, en majeure partie, d'Allemagne. Certains phénomènes se sont pourtant manifestés plus tôt et plus complètement chez nous que chez le voisin : Renan déclare, dit M. Reynaud, que u mainte idée germanique avait rencontré chez nous un terrain plus favorable pour germer et s'épanouir que dans sa patrie première » . Cependant, on ne l'aperçoit pas en Allemagne premièrement, cette idée qui a germé, qui s^est épanouie en France. Non; et, tout simplement, on suppose qu'elle était d'abord là-bas. Pourquoi? C'est un hommage rendu à la bonne Aile-
magne. On aime l'Allemagne. Un peu plus tard, quand on cessa de l'aimer, on lui continua une déférence de qualité scientifique. M. Reynaud ne cite, parmi nos historiens, que Duruy comme ayant résisté à l'engouement germanique de son époque. Duruy, dans son Histoire des Romains, écrivait : « Le livre de Tacite est l'évangile historique de nos voisins et ils en ont fait sortir quantité d'admirables choses pour l'honneur de leur race. Â.vec une imprudente générosité, nos savants les ont longtemps soutenus dans leurs prétentions à ne voir d'autres facteurs de la civilisation moderne que le germanisme, das Germanentum^ comme si le reste des nations étaient demeurées inactives et silencieuses devant la révélation nouvelle descendue du Sinaï germanique... n II ajoutait : u La vérité est que, durant quatre siècles, cette race de proie fut le fléau du monde; et Grégoire de Tours répond à Tacite quand il montre les instincts malfaisants et grossiers de ces hommes sans respect pour la parole jurée, sans pitié pour le vaincu, sans foi envers la femme, l'enfant et le faible... » On dirait ces lignes écrites d'hier, il me semble ; Duruy ne s'était pas trompé sur la race de proie. Les collègues de Duruy avaient été et, après lui, malgré son avertissement, furent encore menés en erreur par cette érudition d'outre-Rhin que j'appellerais volontiers, selon le mot de M. Léon Daudet, un subtil travail d' Avant-guerre. Favorisée par notre singulière complsdsance, la cri-* tique allemande arriva le mieux du monde à ses fins : elle réalisa et, par tous les moyens, elle vivifia cette doctrine mensongère d'une Allemagne qui a civilisé l'Europe, que les autres pays ont empêchée d'accomplir toute sa mission et qui, en dépit de toutes résistances, l'accomplira. Or, ne hasardons point de prophéties; mais jugeons le passé. M. Reynaud, les érudits d' Avant-guerre ne lui imposent pas. Il a repris toute la question- comme si personne ne l'avait résolue encore d'une manière ou d'une autre. Avec bonne foi, sans négliger rien, sans ménager ni son temps, ni sa
L*INFLtJBIfCE FRANÇAISB BN ALLEMAGNE S95
peine, sans préoccupation d'aucune sorte et cuiimé du seul désir de savoir, il a étudié une à une toutes les pièces du procès. Voici sa réponse : depuis l'origine des deux pays voisins jusqu'à nos jours, et plus ou moins heureusement selon les siècles, l'influence française, toujours active, a civilisé l'Allemagne; tout ce qu'a de civilisation l'Allemagne, l'Allemagne le doit à la France, et la fameuse Kubur que vantent les Ger* mains sans modestie est un cadeau de nous, un cadeau qui d'ailleurs n'a point embelli chez eux. Pour aboutir à cette conclusion, si exactement opposée à celle que constitua le patient orgueil de nos émules, tandis que nos savants ne déjouaient pas la ruse, il a fcJlu -— on excusera cette métaphore de guerre — gagner, de tranchée en tranchée, les positions indispensables à une conquête de vérité : positions d'où l'ennemi nous avait délogés et qu'aussi nous avions abandonnées trop aisément. Et je reprochais à M. Reynaud la lenteur de ses manœuvres offensives; certes, il ne va pas vite : mais pouvait-il se lancer plus hardiment sur un terrain miné, parmi les embûches et parmi la préparation formidable de l'imposture? Il chemine avec une sage précaution ; quand une fois on a compris sa tactique et les nécessités de sa méthode, on l'accompagne volontiers. Les cinq cents pages in-octavo de son Histoire gêné* rale^ comment les résumerai-je, si déjà elles ne sont qu'un résumé? Je ne souhaite que de retracer les grandes lignes de l'ouvrage. Eh bien! dès le commen* cément de l'Europe, le Germain barbare est, pour la pensée, le tributaire du Celte : pour la pensée^ et dans l'action même. Le Celte lui enseigne le labourage, la construction des villages et des villes, le combat, la poésie qui chante les héros, l'art qui orne la rude existence. La Gaule chrétienne évangélise la Germanie; elle importe en Germanie le secret de la vie policée, l'organisation de l'État. Nos religieux, Clunisiens^ Cisterciens et Prémontrés, vont en Germanie défricher le sol, former des artisans et des artistes, ouvrir les âmes
à de belles croyances. Au douzième siècle, la France rayonne de prospérité : c'est une des époques les plus magnifiques de la France, une de celles où ont le mieux flori ses arts, sa poésie et sa gaieté ; c'est alors que nait la il douce » France, bien souriante, et qui invente, dans la richesse, le goût. Puis elle invente son aménité, une grâce nouvelle du cœur et de l'esprit, la courtoisie. On a comparé à Racine le poète Chrétien de Troyes : c'est lui faire beaucoup d'honneur, et plus que de raison. Mais, dans les poèmes de Chrétien, la politesse du récit, la finesse des sentiments et une élégance exquise témoignent en effet de la perfection délicate qui fut, en ce temps, naturelle et habituelle dans la société française. Le vocabulaire de l'amour n'a jamais été plus attentif, plus discret; et l'amour n'a jamais été plus sincère à la fois et plus respectueux; et les femmes n'ont jamais été environnées de plus d'égards, et plus ingénieux. La France porta en Allemagne sa trouvaille, la courtoisie : dangereux voyage, pour un si fragile chef-d'œuvre ! Les femmes allemandes ne s'attendaient pas à une telle aubaine; et, les Allemands, il leur fallut renoncer à ces fortes réunions d'hommes où l'on buvait, où l'on chantait sans vergogne ; il leur fallut, pour suivre la mode française, apprendre les règles de la causerie. Or, les critiques d'outre-Rhin réclament pour leurs ancêtres l'invention de la « F>a[uenverehrung », — c'est le respect qu'on doit aux dames; — pas du tout! et les Français ne réussirent pas sans peine à dresser aux jolies manières ces barbares, d'ailleurs zélés. Le plus difficile fut de leur faire admettre que, non, ce n'est point aux femmes à commencer le dialogue de l'amour : ils préféraient qu'on vint à eux, avec de la complaisance toute prête. Et puis, le mysticisme de l'amour les importunait, *opmme aussi l'attirail compliqué des épreuves et des délais, tant de cérémonie! Les premiers Minnesinger, là-dessus, montrent de la mauvaise humeur et laissent deviner la maladresse de leurs chevaliers galants, des rustres fort
déconcerté»; Un peu plus tard, Wolfram d'Ëschenbach, Gottfried de Strasbourg, Hartmann d'Aue, Walther de la Yogelweide sont de charmants poètes et au courant de toute gentillesse : mais, poètes courtois, c'est à la France qu'ils ont emprunté la maxime de courtoisie, principe d'élégance et de morale, discipline des passions et loi de renoncement. Tout de même, leurs bévues trahissent quelquefois leur bonne volonté. Wolfram d'Ëschenbach n'évite pas les fautes d'une sensualité qu'il contient assez mal; Hartmann d'Àue ne s'accoutume point à ce que les femmes aimées ou désirées ne fassent pas toutes les avances; il refuse de u mettre l'honneur au-dessus de la vie n et ses chevaliers ne risquent pas inutilement, pour le seul plaisir de l'abnégation, l'aventure de la mort. Les successeurs de ces poètes sont franchement d'une autre sorte. Neidhart, lui, remplace les nobles dames par des Cotons; Steimar débite des ordures. Les seigneurs n'ont plus pour modèles Arthur de Bretagne et ses compagnons; mais ils épiloguent touchant le prix du blé, les vendanges et retournent aux maritomes. Qu'est-il arrivé? L'influence française en Allemagne décline; aussitôt la vulgarité allemande triomphe. Mais alors, l'Allemagne organise ses libertés communales, sa bourgeoisie ; c'est encore à la France qu'elle demande des recettes. Puis, sous le règne de Louis XIY, la France élabore et conduit au plus merveilleux achèvement le système de ses idées. L'Allemagne adopte ce système intégralement : u conception de la vie politique, institutions civiles et militaires, attitude envers la religion, philosophie, usages mondains, rôle social de la femme, littérature, les arts, les métiers, tout est français, en Allemagne, jusqu'à la langue elle-même. » Schlosser écrit : « Nous avions tant de respect pour la langue et les usages de l'étranger que n'importe quel barbier français portait en Allemagne le titre de marquis et que, tandis que le docteur allemand marchait de pair avec le cocher, le maître de français était reçu à la
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cour et frayait avec les altesses, it On proposait à Fré* délie II, comme bibliothécaire, le célèbre Winckelmann, qui désirait, en fait d'émoluments, deux mille thalers; et le Roi : u Pour un Allemand, mille tbalers, c'est bien assez ! n II engfagea un très obscur bénédictin français et lui donna, sans marchander, les deux mille thalers qu'il refusait à Winckelmann. À la table du prince de Zell, un soir, tous les convives étaient français; et quelqu'un dit : « Monseigneur, c'est assez plfidsant, il n'y a ici que vous d'étranger, n Tard dans le dix-huitième siècle dure, en Allemagne, la domination spirituelle de notre pays : et Frédéric II le prouve. Quand on s'en aperçut, on se fâcha. Déjà Leibnitz, qui écrivait en français la Monadoiogie^ répri* mande ses contemporains comme ceci : « Nous avons érigé la France en parangon de tous les agréments : nos jeunes gens, voire nos jeunes princes, ont méconnu en conséquence leur propre pays et admiré par contre toutes les choses de France* Ils ont discrédité leur patrie auprès des étrangers et aidé eux-mêmes à ce discrédit : leur inexpérience a pris, pour les mœurs et pour la langue allemande, une répugnance qui leur reste même quand ils ont acquis de l'âge et de la raison, n £t ces étudiants de Gœttingue, qui se révoltent comme je l'ai raconté, sont des patriotes éperdus. Ils refusent de tolérer plus longtemps le servage intellectuel que la suprématie française leur a imposé. Mais, dans leur révolte même, ils sont les disciples de nos révoltés. Et que feront-ils? Rien.
Les deux époques les plus brillantes de la civilisation, de l'autre côté du Rhin, sont (dit M. Reynaud) celles où l'Allemagne u a été le plus étroitement dépendante de nos moeurs et de nos idées »; et « la loi de son développement ne lui est pas intérieure : c'est la loi de la civilisation française qui devint celle de l'Allemagne » .
Mais, dira-t-on, l'Allemagne a ses poètes, ses philosophes ; elle a son originalité. Oui ! Et, quand on prouve
que, depuis les origines, l'influence française a éduqué l'Allemagne, on n'entend pas que l'Allemagne soit inféconde et nulle : seulement, c'est un fait que l'intervention de notre pays l'a fertilisée. Elle a ses poètes; et même, elle a sa poésie. Gela n'empêche pas que ses plus grands poètes ont reconnu leur dette envers la France; et Gœthe s'écriait : « Gomment aurais-je pu haïr les Français, un peuple auquel je dois une si grande partie de ma formation intellectuelle? » Puis, elle a ses philosophes; et il ne s'agit pas de nier la secousse que la philosophie a reçue d'Emmanuel Kant : à mon avis, on exagère la valeur de l'emprunt qu'a fait à Rousseau l'auteur des Critiques. Il n'en est pas moins vrai que la spéculation métaphysique a préludé en France, que l'admirable scolastique (si étrangement méconnue) passa de chez nous en Allemagne, que Leibnitz dépend de notre Descartes et que toute la philosophie allemande a été suscitée par l'œuvre de nos philosophes. Et enfin, oui, l'Allemagne a son originalité. Mais, précisément, — et, si je me trompe, la faute n'en doit pas être imputée à M. Reynaud, que j'abandonne ici; d'ailleurs, ne nous effrayons pas des mots : leur insolence s'atténue à la réflexion, -* comme l'originalité freuiçaise est une civilisation, l'originalité allemande est une barbarie. A chaque fois que l'Allemagne a voulu s'émanciper, à chaque fois qu'elle a pu le faire, elle a déchsdné des instincts, et non pas ordonné des pensées. A Francfort-sur-le-Mein, le jeune Gœthe eut sous les yeux des exemples français. Il avait, chez son père, la compagnie d'un Français distingué, lieutenant de Soubise, le comte de Thorenc. Il assistait avec enchantement aux spectacles de la troupe française : u Les chefs-d'œuvre du théâtre français, a-t-il écrit, seront toujours des chefs-d'œuvre; c'est à eux que je dois mon inspiration dramatique. » Parlant à Ëckermann de Voltaire et de nos écrivains, il disait : a 11 ne ressort pas assez nettement de ma biographie quelle influence ces hommes ont exercée sur ma jeu-
nesse. » Puis quand, à l'instigation du Sturm und Drang^ il prétendit se dégager de nos écoles, il tomba dans l'extravagance, et voilà tout. Il délirait, ne fût-ce que pour éberluer ses amis. A l'auberge d'Elberfeld, il danse autour de la table si étrangement que ses amis sont, plus qu'éberlués, inquiets. A Darmstadt, souhaitant de montrer aux bonnes gens un poète et sa désinvolture, il se baigne tout nu, content d'ébaubir le monde. Et il a recours à mille absurdités, pour affirmer sa GenîaUtat. Il avait la tête solide et put résister à ce surmenage de déraison ; mais, auprès de lui, un garçon plus débile, le malheureux Lenz, finit dans la démence. Le jeune Gœthe n'est-il pas un peu nietzschéen, déjà? et les promoteurs du Sturm und Drang ne sont-ils pas des nietzschéens, par avance? et, l'Allemagne, toutes ses crises de hardiesse indépendante n'ont-elles pas ce même caractère de désordre? Le Kraftmetisch qu'en ses jours délurés tout patriote allemand tâche d'être, c'est un sauvage vaniteux qui se débride. La sagesse de Gœthe lui vint, non de ses origines germaniques, mais de son éducation française. La Germanie, semblablement, c'est la France qui l'a pourvue des seules règles qui, par moments, lui ont donné bon air; elle ne s'est jamais échappée de nos disciplines que pour se livrer à ses velléités fantasques ou folles. La Germanie a besoin d'être, du dehors, civilisée, ou maîtrisée.
1« février 1915.
Pour nous plaire, il faut, à présent, que les livres aient au moins quelque rapport avec notre unique souci ; et nous leur permettons de nous divertir un ins-» tant, mais pourvu qu'ils semblent ne pas ignorer notre alarme et nos espérances. Qu'ils n'essayent pas de nous mener trop loin hors de là : nous ne les suivrions plus. Gomme, à certains jours, les amis les plus chers, ils n'ont avec nous à choisir qu'entre le silence et une causerie toute pleine de précaution, toute proche de nos sentiments.
Nous pouvons lire Au service de la Nation. C'est un recueil de lettres écrites par des volontaires, dans les huit dernières années de l'avant -dernier siècle, et recueillies, annotées par le colonel Ernest Picard. Lettres familières, quelquefois un peu emphatiques, mais avec tant de naïveté ! lettres qui, des armées du Rhin, des armées du Nord, de l'armée des Alpes ou de l'armée d'Italie, allaient trouver, dans les villages et les petites villes de l'intérieur, des mamans, des épouses, des sœurs, des fiancées, des amis et qui les touchaient ainsi que maintenant nous émeuvent celles de nos soldats ; lettres tout exaltées de la grande ferveur patriotique, ininterrompue à travers notre histoire, mais qui a ses périodes d'élan plus yif : à la fin de Tavant-demier siècle et aujourd'hui, la flamme est particulièrement haute et belle. Regardons-la et chauffons-y nos âmes.
Plusieurs de ces lettres, qui sont vieilles de cent
vingt ans, on les dirait écrites d'hier; et elles nous font frissonner, quand elles relatent des souffrances dont nous savons que pâtissent nos défenseurs nouveaux. « Des volontaires ont eu les pieds gelés, vu la rigueur du temps... » C'est un lieutenant du cinquième bataillon de Maine-et-Loire qui écrit cela de Metz, le 22 nivôse au III, à la citoyenne veuve Michel, sa mère, marchande de quincaillerie à Angers. La guerre est, de tous les côtés, extrêmement pénible et, par exemple, au Nord où les Impériaux ont Finsupportable manie de se terrer comme des lapins, comme des taupes. Le volontaire Brault s'en plaint, un jour qu'avec un détachement de dragons, deux bataillons d'infanterie, quatre pièces d'artillerie et cinquante soldats de la Carmagnole, il est parti de Bergues pour assiéger Rousbrugge, à trois lieues de là. 11 croyait aller vite; mais baste! les Impériaux avaient fait des tranchées « de vingt pas en vingt pas sur leur terrain, tout le long de la grande route... » On leur » remplit » leurs terriers et l'on passa. Puis on dut se mettre à l'eau, deux fois, pour franchir des rivières dont ils avaient abîmé les ponts. Et alors? Alors, « les Impériaux avaient encore fait de fortes tranchées, d'où ils pouvaient avec vingt hommes nous tuer sans que nous puissions seulement en voir un seul... » Ces vils procédés de combat déconcertent nos volontaires. Et, pour se faire mieux comprendre de ses parents, Brault, qui est de Mayenne, leur dit : « Imaginez-vous que le pont de Mayenne a l'arche du milieu coupée, et qu'on a fait des retranchements à hauteur d'homme au bout du pont, du côté de la ville, et que deux mille hommes soient au Saint-Esprit pour assiéger la ville. Voyez si trente hommes, qui ne risquent pas d'être blessés, ne sont pas capables de les retenir et d'en détruire un grand nombre s'ils osent approcher : telle était cependant notre situation! » Comment se tirer de là? Le commandant général leur exposa que, pour être vainqueurs, ils n'avaient qu'un moyen : » agir de témé-
rite ». Si Ton s'amusait à tirailler, les volontaires ne tueraient personne et les Impériaux tueraient tout le monde. Il fallait jeter sur le pont quelques planches et, la baïonnette au canon, u entrer d'autorité » . C'est ce qu'on fit. Et l'on se dépêcha. Une planche jetée sur le pont, les soldats n'attendent pas qu'il y en ait une autre. Ils passent; le commandant du bataillon, d'abord; tous les soldats après lui. Une planche qui n'avait pas huit pouces de largeur : u on ne pouvait passer qu'un à un! »> Certes, il périt là toute une jeunesse; et le commandant g[f§néral eut la cuisse cassée, « dont il est mort N. C'est un malheur; mais, si l'on avait barguigné, la ville serait encore à prendre. Ce que les volon-« taires de 1792 supportent mal, nos soldats aujourd'hui le supportent : la lenteur des opérations, le piétine^ ment. Pour contenter Deguir, volontaire de la 65* demi* brigade et qui est en avant-garde à l'armée du Bas- Rhin, qu'on lui promette une grande bataille, l'attaque générale ; les escarmouches quotidiennes l'impatientent. Et Desbruères, volontaire au 1*' bataillon du Doubs, ne tient pas volontiers en place; il réclame de bouger : u cela m'ennuie d'être toujours dans le même endroit » . C'est qu'ils ont tous la ferme assurance de valoir mieux que l'ennemi dans la mêlée, homme contre homme. Grenadier au 60* régiment d'infanterie, ex- Royal- Marine, !e vaillant Tiry est à l'hôpital, blessé. Il écrit u à son épouse » ; il lui dit : u J'ai reçu au bras droit une balle, à la première sortie de Mayence, en tombant sur le corps de l'ennemi à deux heures du matin, après avoir égorgé deux sentinelles de la grand'garde. Nous nous sommes battus à l'arme blanche, tué beaucoup. Le feu a commencé à trois heures du matin jusqu'à sept heures, où nous fûmes battus à mitraille et à boulet par l'ennemi. Trop incommodés par ce feu, nous avons pris d'assaut la redoute, tué treize canonniers ; j'ai été blessé... n II ne donne pas autrement de ses nouvelles; mais il conclut tu Nous avons eu l'avantage! n Puis rennemi reçut des renforts; et il fallut rentrer d^ns
Mayence. Tout de même, et quoique blessé, Tiry sortit encore, avec d'autres, pour aller quérir les blessés sur le champ de bataille, — « car les ennemis les achevaient à coups de fusil... » Maintenant, à l'hôpital de Saint-Jean-d'Angély, le grenadier se rappelle tout cela, ses exploits, ceux des camarades, et la médiocrité des ennemis : « qu'ils apprennent à se battre à l'arme blanche, pour se battre avec nous ! » Le chagrin de nos hardis gaillards, c'est d'avoir à écrire : a Nous sommes toujours dans la même position. » Le temps leur dure; et ils ne rêvent que d'aller de l'avant. Pour tromper l'ennui des semaines calmes, ils améliorent leur gite et montrent de l'ingéniosité. Au bivouac de Kastel, en brumaire de l'an III, Brault et ses camarades se construisent une cabane, qui est la plus belle de la division : trente pieds de long sur vingt-quatre de large; un lit de camp « où il pourrait coucher vingt personnes », un peu serrées probablement; une cheminée en briques u avec un escalier pour y descendre ». Il y a, dans les environs, une sapinière : c'est elle qui leur offrit les planches et les tenta de bâtir cet « édifice » , une véritable maison, dit Brault, « où je voudrais passer l'hiver; elle nous a coûté six jours de travail, entre six que nous sommes à l'habiter » . Il assure que la cantinière leur a proposé deux cents francs de leur chef-d'œuvre, et qu'ils ont refusé de le donner. Avec la même bonne humeur, le même sourire enfantin de héros, nos soldats nous racontent le luxe dont ils parent leurs tranchées. Ce sont bien les mêmes Français, jadis et de nos jours. Les mêmes Prussiens? Je crois que oui. Meusnier, Brisson junior et le sergent Achille, qui se sont mis à trois pour donner de leurs nouvelles à l'administrateur du département d'Indre^t«*Loire, appellent les Prussiens une « horde de brigands » . Et Demonchy, caporal-fourrier au 44* bataillon d'infanterie légère, qui ne se gêne pas beaucoup s'il cantonne chez l'habitant, mais qui a de la bonhomie, déteste la sauvagerie des Impériaux : « Ils agissent avec cruauté, au
lieu que nous autres Français, toujours avec humanité, n Fierté charmante ! Et c'est ainsi que les anciens soldats, en nous parlant d'eux, nous parlent de nos soldats d'à présent. Ils annoncent l'avenir; et notre pensée rêve longtemps autour de cette ligne, adressée le 29 messidor an IV, à « son cher père, à sa chère mère, à ses chers frères, parents, amis », par Gagneux, soldat, 2« hataillon, 6* compagnie, 17* demi-brigade, armée du Rhin-et-MoselIe : « Je vous dirai que nous avons passé le Rhin; ça va très bien!... »
Le colonel Ernest Picard — mort avant la publication de son livre, et mort avant la guerre — est un historien très attentif auquel on doit, notamment, d'excellentes études, un peu sèches, un peu ardues, mais précises et rigoureuses, riches de faits et intelligentes, sur la précédente guerre, la perte de l'Alsace, la campagne de Lorraine, Sedan, les préliminaires de la paix qui appelait une revanche. Sa compétence militaire l'autorisait à composer une histoire qui fût, en même temps qu'un récit des événements, l'examen critique de la stratégie. Mais la stratégie n'est pas une science abstraite. Une théorie de la guerre tient compte des réalités que la guerre met en jeu : réalités parmi lesquelles il n'en est pas de plus efficace que la valeur individuelle du soldat. Il importe de connaître le combattant, ses énergies, ses faiblesses peut-être et, enfin, le total de sa vertu active. Il faut que l'histoire, peinture de la vie, soit concrète comme la vie. Ces prétendus philosophes de l'histoire, qui nous déroulent des siècles pareils à des théorèmes, ne sont que des arrangeurs de néant. Quelquefois, on nous donnerait à penser que l'immense aventure humaine, au cours des âges, n'est que la méditation des diplomates. Et, quelquefois, on dirait que tout se passe dans le cerveau des capitaines. L'histoire est plus abondante, opulente et, pour ainsi parler, plantureuse : et qu'on n'omette pas les foules, qui sont la matière et la substance de
l'hîstoîre. Le colonel Ernest Picard n'a-t-il pas senti que son histoire militaire, très savante, restait un peu maigre, en dépit du méticuleux détail, et théorique, faute d'enfermer dans ses épisodes les foules combattantes? C'est pour cela, j'imagine, qu'il avait résolu d'examiner de plus près le soldat : ces lettres de volontaires le renseignaient hien. Il les a trouvées dans les dépôts d'archives communales et départementales, ou dans les liasses des collectionneurs : il les a tirées de leur sépulture et de leur oubli, ranimées, et il a pu constituer ce témoignage ancien de la valeur française. Nous avions déjà des amis, parmi les héros de cette époque : un Jolîcler, un sergent Fricasse et un Gabriel Noël, dans l'épopée militaire de la Révolution, nous émerveillent, nous enchantent. Mais, à cause de leur célébrité, à cause de leur individualité si originale, ils nous ont un air un peu exceptionnel. Ce sont des protagonistes. Voici, avec les moindres personnages que le colonel Ernest Picard ressuscite, la multitude des héros.
Ces gens, rudes et vulgaires, tout barbouillés d'ignorance, fiers de leur brutalité, sublimes, nous apparaissent comme des rédempteurs. Ils font une belle besogne et ils rachètent le crime de leur temps. Ils ne sont point exempts de toute analogie avec ces énergumènes, compagnons de leur enfance peut-être et leurs parents ou leurs frères, qui ont mal tourné, dans les clubs, dans la politique et dans l'anarchie. Une même frénésie a soulevé les uns et les autres, mais ceux-ci pour l'intrigue et ceux-là pour l'abnégation, ceux-ci pour le scandale et ceux-là pour le salut de la patrie. Or, c'est le hasard qui les a séparés si nettement, qui des uns a fait des politiciens et, des autres, des soldats. Les uns, nous les détestons ; les autres, nous les glorifions. Pareils d'abord, ils sont allés aux deux extrémités d'une alternative et, tous, portant comme un bagage précieux une idéologie, la même, et que les uns ont avilie, et que les autres ont s^mctifiée. Sima doute le«
idées ne valent-elles quasi rien, par elles-mêmes : des cailloux qu'on ramasse au bord des routes; mais, dans ce caillou, ciselez à votre choix une imagée obscène ou l'image d'un dieu. Les principes de la Révolution, que les émeutiers de Paris employaient à l'assassinat, sur nos frontières les soldats les employaient à l'héroïsme. Ces volontaires sont de fameux républicains. Ils ne manquent pas une occasion de déclarer leurs doctrines, et d'afficher « ce saint amour de l'égalité qui caractérise les âmes libres n , et de vilipender les aristocrates, les prêtre» aussi. D'ailleurs, il y a entre eux des différences, des nuances d'incrédulité. Quelques-uns traitent encore Dieu sans malveillance. Et Jean Gagneux, un Tourangeau, a beau n'aimer pas les Chouans, il n'est pas une forte tête ; car il écrit à ses parents : « Je vous écris pour faire réponse à votre lettre qui m'apprend avec plaisir que vous êtes en bonne santé ; moi, je suis de même pour le présent, et je prie le Seigneur de nous la continuer à tous... » Plus généralement, s'ils parlent de Dieu, ils le républicanisent sous le nom de l'Être Suprême. Et Colin, Lépreux aîné sont hardis jusqu'à se railler de u tous les saints (ci-devants) du soi-disant Paradis ». Terribles garçons, ces Colin et Lépreux aîné ! Entre deux batailles, ils écrivent à leurs amis de la Société populaire, à SaintJean-de-Losne : u La ville de Strasbourg va divinement; la guillotine est toujours en activité... » Ils ajoutent qu'elle fait des miracles et convertit bien du monde. Mais, tout ca, c'est de la politique, qu'ils ont prise à Saint-Jean-de- Losne et qui leur traîne dans l'esprit. Des mêmes, voici beaucoup mieux : « Nous vous avions promis des nouvelles. Crions tous : Vive la République ! y ictoives sur victoires, frères et amis ! les Français sont à Worms, peut-être à Mayence ; le butin qu'ils ont attrapé monte à plus de deux cents millions, sans compter les canons, bagages, prisonniers, etc. Nous sommes bien fâchés de ne pouvoir vous annoncer la prise du Fort-Vauban; nous espérons vous l'apprendre bientôt, car l'on doit
donner aujourd'hui une attaque générale... n Du reste, ils vont un peu^vite : le 16 nivôse an II, les Français n'étaient ni à Mayence, ni à Worms. Seulement, au Geissberg et à Frœschwiller, Hoche venait de remporter ces éclatants succès qui aboutirent, quelques mois plus tard, à la reprise de l'Alsace. Colin, Lépreux aîné sont des patriotes qui n'attendent pas : et ils devancent la victoire. On leur dit bien que la garnison de Fort- Louis a juré de mourir dans la place. Ils répondent : u A quoi sert le serment des esclaves contre la valeur des républicains? » Et, en fait, les Autrichiens de Fort- Louis (ou Fort-Vauban) ne counirent pas les risques d'un siège : ils s'esquivèrent, promptement. Lépreux et Colin, voyez-les : u Quant à nous, républicains et amis, comptez sur notre zèle. S'il fallait aller aux antipodes pour le bien de la république, croyez que nous sommes prêts à partir et que rien ne peut nous écarter du chemin de vrais républicains ! n Ils confondaient la république et la patrie de telle sorte que leur république en est embellie singulièrement. Cette confusion qui, dans le langage et dans les sentiments de nos concitoyens, ne s*est pas maintenue, — il serait trop long de dire pourquoi, — donne aux lettres de ces volontaires un petit air démodé, souvent drôle. Par exemple, l'un d'eux, un artilleur, écrit que nos mortiers u travaillent en républicains » ; et un autre, au bivouac en avant de Verchem, le 2 nivôse an II : u Nous couchons dehors tous les jours et la vermine nous mange, mais c'est pour la république ! » Alors, ils sont très contents ; et ils sont magnifiques. Us ennoblissent les pires choses : la vermine, la république de 1793, la carmagnole. Et il n'est pas jusqu'au refrain sinistre de u Ça ira » , ignoble à Paris dans la bouche des massacreurs, qui ne prenne le plus bel accent aux couplets de la lettre que voici. Châtelain, commandant la deuxième escouade des canonniers au parc de Saverne, l'an II* de la république une et indivisible, écrit aux « citoyens magistrats » d'Avallon, son pays natal : « Le 14 de ce mois (no-
Au SERVICE Dfe LA NAtlON ^ 369
vembre), la g^énéralea battu, et Ton criait : Aux armes! de toutes parts. Le parc d'artillerie de Saveme, où nous sommes attsusbés, s'est mis en marche contre l'ennemi. Mais, dès l'instant que ces brigands d'Autrichiens nous ont aperçus, ils se sont sauvés comme des lâches. Nous leur avons envoyé quelques coups de canon qui ont fait mordre la poussière à plus d'une centaine des leurs, et nous, nous n'avons perdu que peu de monde attendu que l'ennemi tire trop haut. Nous ne sommes qu'à une lieue de Fennemi. Au moment où je vous écris, l'on vient de retirer un espion, habillé en gendarme ; il a les yeux bandés et on lui fait faire le tour de la ville et, de suite, on va lui casser la tête. Encore un scélérat de moins. Ça ira, ça ira^ ça ira!... J'ai entendu dire qu'il y avait de grandes mesures de prises par l'état-major de Saverne et que, sous peu de jours, nous devrions faire un mouvement général avec l'armée de la Moselle. Par là, l'ennemi se trouvera attaqué sur trois faces. Ça ira!... Gomme je finis ces mots, le général vient de nous donner ordre de nous tenir prêts pour quatre heures du matin. Il nous a promis que l'affaire serait très chaude. Tant mieux; je vous promets que cela ne m'intimide pas plus que quand j'allais chanter la messe à Saint-Lazare. Ça ira, ça ira !.. . » Et, là-dessus. Châtelain, songeant que les magistrats sont les « protecteurs des veuves et des orphelins », leur recommande u sa petite femme et son fils n . Et puis, avant de signer : « Je suis, citoyens magistrats, avec le respect dû à des magistrats et votre égal en droit. La générale bat, je vole au combat. Vive la république une et indivisible! » Et puis, après la signature, deux mots encore : « Je vous prie de donùer de mes nouvelles à ma petite et de lui dire que je pe porte bien. » Je ne sais pas ce qu'il est advenu de Châtelain, qui, avait, dans l'esprit, des billevesées et une certitude.
Ces volontaires, si occupés qu'ils fussent à la défense
310 LE^ idées Et LES HOMMES
du territoire, veillaient à conserver de bonnes relations avec les politiciens de chez eux, magistrats du peuple, membres des sociétés jacobines ou fonctionnaires de la Révolution. Les gens du département d'Indre-et-Loire correspondent très volontiers avec Clément de Ris, conventionnel bientôt et qui plus tard deviendra raisonnable, sénateur et pair de France. Clément de Ris est l'obligeance même. On s'adresse à lui pour donner de ses nouvelles à tous les amis ; il fait gentiment les commissions affectueuses. Louis Pillant, qui est en Hollande à la 29* demi-brigade, a laissé à Beauvais-sur-Cber, non loin de Tours, une belle dont il se souvient et qu'il veut épouser, Fanquette. Sans doute ne doit-il pas écrire à Fanquette directement, soit que Fanquette ne sache pas lire, soit que les parents de cette jeune fille ne l'aient point encore agréé. Mais, citoyen Clément de Ris, u embrassez-la bien pour moi; dites-lui que, si j'étais hirondelle... » Ou : u Dites-lui de ma part que, de toutes les filles au monde, il n'y en a point que j'aime mieux... n Pillaut, quelques lignes après, a oublié qu'il écrivait au citoyen Clément de Ris : il ne songe plus qu'à Fanquette; et la lettre commencée pour le citoyen s'achève pour la belle, comme ceci : a Encore, si j'avais le bonheur de vous voir et de vous posséder, aimable Fanquette, hélas! que je serais content de voir unir mon cœur et le vôtre par une amitié tendre et fidèle! Si le moment, mon aimable Fanquette, me permettait de vous en dire davantage, je vous en dirais plus, mais ce sera pour une autre occasion. Adieu, aimable Fanquette, portez-vous toujours bien et me croyez toujours pour la vie votre ami inséparable, Pillaut. n Le citoyen Clément de Ris allait évidemment lire à Fanquette ces jolis propos. Cela, maintes fois. Mais il arriva que Fanquette fut infidèle à ses doux serments. Pillaut eut tort de n'être pas là; l'on ne savait pas quand il reviendrait, s'il reviendrait jamais. Fanquette épousa un autre jeune homme. Le citoyen Clément de Ris en informa Pillaut, qui eut tout le chagrin
possible, avec beaucoup de courage. Pillaut fut magnanime et, apprenant que le mari de Fanquette n'était qu'un a pauvre sujet » , il évita de se réjouir de la vengeance que lui accordait la destinée : u Je souhaite que l'Être Suprême donne à cette ingrate la force de supporter toutes les adversités qu'il pourra lui arriver dans son alliance, et qu'elle les supporte avec patience tant terrestre que spirituelle, et qu'ils passent des jours tranquilles... )i Généreux Pillaut, qui répond bonnement à la perfidie ! . . . Au surplus, il ne doute pas qu'à la paix, quand il pourra u recouvrir sa liberté » , il ne trouve un autre cœur u plus fidèle et plus digne de son estime » . Provisoirement, il retourne u à son drapeau » , la tête libre et débarrassée de Fanquette.
Jabouille aussi a des chagrins d'amour; Jabouille qui, autrement, serait heureux : car on l'a promu lieutenant, u et lieutenant de gendarmerie^ c'est sûrement un fort joli poste )> . Mais il voulait épouser une fille de quinze ans, à quoi son père s'opposa. Maintenant, cette fille est morte. Et Jabouille écrit à son père, aux fins de lui adresser un u terrible reproche ». Il affirme que, s'il avait épousé cette fille, elle ne serait pas morte; u et j'aurais rendu à la société une aimable femme et une bonne mère ». Il ajoute ; a Oui, j'ai considérablement perdu. Figurez -vous une femme pleine de talents, de douceur, de beauté, parlant trois différentes langues et les écrivant de même, enfin dont l'éducation a plus coûté que n'ont vaillant toutes les filles de Pionsat... » Pionsat, près de Montaigu-en- Combrailles, c'est le village de Jabouille... « Je ne pleure pas facilement; mais, si vous l'eussiez connue, vous sentiriez ma douleur... » Jabouille pleure; il avoue qu'il est las et qu'il va se coucher. Ce qui augmente son déplaisir, c'est ce qui lui permet d'y songer : trop de loisir! Lieutenant de gendarmerie, avec les attributions de quartier-maître au service du trésor : un joli poste, dui, — « pour un capon », — reprend Jabouille, qui est triiite. Ses camarades se
battent nuit et jour : ça les distrait. Mais lui, Jabouille : u Je n'ai plus l'avantagée de voir Tennemi ! ... » Jabouille eut bientôt l'avantage de revoir l'ennemi, de sorte qu'il oublia cette fillette de quinze ans. Il se maria et il eut un fils, qui fut officier dans la Jeune Garde.
Habituellement, l'amour et ses mélancolies ne tourmentent pas nos volontaires. Ainsi, Mme Desbruères, une maman qui demeure à Indre libre, ci-devant Ghâteauroux, se trompe lourdement lorsque, s'étant fait tirer les cartes, elle se figure que son fils André rêve d'une jolie maîtresse. Pas du tout! « Je vous dirai avec vérité que j'ai eu beaucoup de chagrin en quittant Besançon, mais ce n'est pas pour les filles, c'est plutôt pour le vin à bon marché, tandis que maintenant nous ne buvons ni vin ni eau- de- vie, et, les trois quarts du temps, nous manquons de pain. » Une autre maman, la citoyenne Michel, a fait à son fils de sages recommandations. Sur le chapitre de l'amour, il ne répond seulement pas. Et, quant au vin, » je vous dirai qu'un militaire qui boit un petit coup et qui a la tête échauffée est heureux; il n'a aucune inquiétude et souci jusqu'au lendemain... n La citoyenne Michel s'alarme-t-elle, à craindre que son fils ne soit un ivrogne? « Non, ma chère maman, soyez persuadée que je me ressouviendrai toujours des principes que vous m'avez donnés. Quand j'aurai le plaisir de vous embrasser, je ne sentirai ni la pipe ni le vin... » Et il ajoute, corrigeant de gaieté sa tendresse : u Mais, pour la gale, il ne faut jurer de rien! » Michel est un excellent fils. Il écrit souvent; et, un jour, dans les premiers temps, une lettre qu'il reçoit lui fait répandre des larmes : il ne peut plus lire, car il « pleure de trop bon cœur » et u croit rêver )). Ce jour-là, s'il pouvait embrasser sa u chère maman », serait le plus beau jour de sa vie. Mais il s'éveille bientôt de cette illusion séduisante : u Insensé que je suis, tu t'aveugles; le bonheur est loin de toi!... » Un peu d'éloquence n'altère pas la sincérité de l'émoi; et la simplicité, en littérature.
est la suprême rouerie où réussissent les délicats. Ces héros sont de bons enfants. Brusques, parfois. Et ainsi, le gendarme Paderno. Son frère a demandé de ses nouvelles et, pour lui écrire, son adresse : « Il se moque de moi! Il croit que c'est comme lui qui est dans sa chambre à caresser sa femme. Triple bombe! s'il a tant envie de m'écrire, il peut m'écrire quand il voudra au champ de bataille, au champ d'honneur, à Modane, près le Mont-Cenis : voilà mon adresse ! Et il peut prendre un fusil, et qu'il vienne, je lui donnerai du pain, et de l'ouvrage au fort de la Brunette... » Ah! Paderno n'est pas commode. Mais, en général, ils sont la douceur même et recherchent, en écrivant, les formules de la plus gracieuse politesse : u Ma chère mère, je mets la main à la plume pour vous donner de mes nouvelles et pour en recevoir des vôtres... » Ils joignent à leurs mots d'affection mille cérémonies de déférence. Un peu pressés, ils mettent, pour finir : « Je suis, en attendant de vos nouvelles, votre fils n ; ou bien : u Je suis toujours votre fils » ; ou bien même : « Je suis pour la vie votre fils. » Ils aiment ces déclarations incontestables. Jamais ils ne cessent de penser à leur village. Ceux qui ne savent pas écrire s'adressent à l'obligeance d'un camarade plus lettré. Par exemple, au bivouac de l'avant-garde, en avant de Verchem, le 2 nivôse an II, c'est Joseph Rousseau qui tient la plume. Et il écrit à « son cher père et sa chère mère » , comme s'il ne s'agissait que de lui, raconte qu'il vient d'être nommé caporal et qu'il a juré de n'abandonner point son drapeau sans avoir chassé du sol républicain les satellites des despotes couronnés; il raconte nos victoires. Et puis : « Je vais vous dire que nous sommes réunis en groupe pour écrire cette lettre; tous du pays, nous assurons de notre respect nos pères et mères. Nous sommes : Chaumereau, fils du maréchal des logis de gendarmerie; Crépin, Jousset, de Saint-Martin ; Thuilier, ci-devant de Saint- Msurtin. Tous vous font leurs compliments et vous prient de donner de leurs nouvelles à leurs parents en
su LES IDÉES ET LES HOMMES
leur présentant leurs respects. Ils se portent bien. » L'une des souffrances que nos volontaires endurent le plus malaisément, c'est la lenteur avec laquelle leur parvient la réponse, quand ils se sont appliqués à écrire une belle et bonne lettre. Alors, ils se tourmentent : u Je puis vous dire avec vérité que voilà trois lettres que je vous envoie sans avoir de vos nouvelles. Je ne sais si vous les avez reçues. Je suis bien en peine de cela... » Et Gag^neux : u Après les plus vives inquiétudes sur le sort de vos santés et le long silence de votre part, après vous avoir écrit différentes lettres pour en recevoir aucune réponse, et ne sachant à quoi attribuer ce retard, et me voyant privé de la plus douce satisfaction que je puisse avoir; étant éloig^né de vous^ je mets la main à la plume pour m'informer de l'état de vos santés, ainsi que de celle de mes frère et sœur et de toute notre famille... » Aux frontières, les soldats de la république sont enfermés dans leur besogne et dans leur discipline comme dans un couvent, séparés du reste du monde. Ils reçoivent peu de lettres ; et leurs parents, qui ne sont pas très malins à écrire, ne les renseignent pas à merveille. Gagneux s'en plaint : u Vous me dites que ma sœur est mariée, vous ne me dites pas avec qui! faites-le-moi savoir dans votre prochaine lettre... » Et Gagneux attend, pour complimenter sa sœur. Ils sont là-bas comme dans un couvent; mais le souvenir du village est avec eux et ne les quitte pas... u J'ai reçu de vos nouvelles le jour de la fête de chez nous, ce qui m'a fait un sensible plaisir. . . n Ils n'oublient pas ces dates d'une gaieté qui n'est plus pour eux. Les contrées nouvelles que visite leur marche victorieuse les invitent à comparer les sites, lés récoltes, et à préférer les champs qui les ont vus naître. Gagneux, quand, avec la 17* demi-brigade, il a passé le Rhin, constate que le Wurtemberg est un pays très froid. Et les voici au mois de messidor : le seigle commence à pousser, le froment se montre à peine, — a les fruits sont comme chez nous au mois de mcd ! n Et
Gag^neux songe à son petit village d'Azay-sur-Cher, dans la riche Touraine : a Je vous prie de me dire si les vignes sont belles, si la moisson s'avance, si les fruits sont beaux... »
Voilà leur rêverie. Elle ne les amollit pas. Il n'est de rêverie qui tienne, lorsqu'on a le divertissement superbe de vaincre. Et il n'est pas de rêverie pour amollir un Julien Martin, canonnie)- de l'armée des Ardennes, lequel écrit à son parrain : « Voilà deux jours qu'on parle que l'armée va partir pour aller du côté de Vaienciennes. Cela nous ferait un grand plaisir, car nous ne serions que contents de nous battre, car il n'y a rien de plus beau à voir que la guerre, surtout quand il y a deux cents brutals qui pètent là tous à la fois, n L'annonce des batailles les excite et les réjouit. « Il se prépare un coup de collier, dit Brault; nous aurons le plaisir d'être de la partie! » Et Michel, à dix lieues de Francfort, à trente lieues de Solingen et d'Elberfeld, suivant son estimation : « Nous aurons le plaisir d'entrer dans plusieurs villes d'Allemagne ! n Et Vidal, tambour-major en chef de la 86« demi-brigade, qu'est-ce qui l'attristerait? « Nous combattons toujours avec succès. Comme tambour-major, je fais porter la terreur chez les ennemis en levant cette canne; ce signal leur devient funeste et fatal. On bat le pas de charge, on croise la baïonnette, on immole à la liberté mille et mille esclaves; les autres, se voyant pressés, fuient à grands pas le champ de bataille. » Pour informer de leurs exploits les père et mère et les amis, chacun a son style. Le sergent Logé, qui se bat dans l'armée de Sambre-et-Meuse, division du général Marceau, et qui a vu les Autrichiens se sauver à toutes jambes, ne va pas par quatre chemins : « Nous les avons foutus tous en déroute! » Joseph Rousseau a plus d'élégance : « Nous avons eu l'avantage de repousser l'ennemi! » Defage est plus lyrique : « De tous côtés, la victoire nous tend les bras. Nous avons pris Mons, Ostende et Bruxelles. Notre armée marche
sur Gand. Je vous dirai aussi que nous avons repris Oondé et Yalenciennes... » Après la bataille de Mons, que nous appelons victoire de Jemmapes, Huret, « républicain, Français et défenseur de la patrie » y est comme un peu intimidé de la beauté du récit qu'il va faire : u Je voudrais avoir un génie assez sublime ou un esprit assez éloquent pour tracer le courage et l'intrépidité de nos soldats... » Et, quand on croit la paix prochaine, Rouget : « C'est alors que vous verrez votre fils couvert de lauriers et qui fera part de son triomphe à toute la famille ! »
u Jugez voir à propos si nous ne nous sommes pas battus comme il faut ! » écrit Bénard, soldat au 57* régiment, ci-devant Beauvoisis. Et il ne doute pas de l'assentiment.
Soldats d'hier, dignes de leurs neveux !
!•' mars 1915.
On a défini la Renaissance : « du nouveau qui n'est pas neuf » ; elle ressuscitait un passé mag^nifique, l'antiquité. La nouveauté qu'annoncent ces deux mots d'une a France nouvelle » n'est pas neuve non plus. Elle est neuve pour nous : un bonheur' qui revient après quarante-cinq années, grand espace dans la destinée des hommes, — et qui revient quand on n'osait plus l'attendre, — un tel bonheur est un miraculeux prélude. Mais aussi, cette nouveauté n'est pas neuve dans la continuité française; cette nouveauté : la France victorieuse. Une tradition très ancienne se renoue. A travers son histoire séculaire, la France est une nation victorieuse. La défaite qui sera bientôt effacée et que nous avons subie il y a presque un demi-siècle fut un accident. On le répare; déjà l'on a posé la seconde arche du pont qui, franchissant les quarante-cinq années mauvaises, nous remet sur la belle et bonne voie, large et bien éclairée par le soleil de France.
En toute sincérité, je m'excuse d'avoir à prononcer, dès aujourd'hui, ce mot de victoire, quand l'œuvre n'est point achevée : la parole, plus facile que l'acte, va plus vite; et ne va-t-elle pas trop vite? Le même fré-
(1) Conférence donnée, à la Société des Conférences, le 17 mars 1915.
missement que vous sentez, je le sens moi aussi. De telles anticipations froissent notre confiance et alarmeraient notre certitude, si nous cédions à la furtive inquiétude de nos cœurs. Depuis le début de cette guerre et jusqu'à présent, combien m'ont offensé, m'ont déplu les pronostiqueurs intrépides : les uns qui prédisaient le triomphe aisé, les autres qui prédisaient les pires catastrophes; les uns et les autres ég^alement dogmatiques et pareillement dénués d'arg[uments incontestables. Les uns, dès le commencement d'août, même un peu plus tard, et quand ils auraient dû avoir moins d'assurance que jamais, vous partag^eaient l'Allemag^ne à tour de bras. Ils donnaient des provinces, distribuaient des territoires : et c'était probablement leur façon d'apprendre la géographie. Ils me rappelaient une caricature d'autrefois, — de Daumier, si je ne me trompe, — où l'on voit des bourgeois, à la terrasse d'un café, jouant aux dominos et construisant l'Europe au gré de leur fantaisie ; l'un de ces bonshommes pose le double six et demande : « Avec tout ça, qu'est-ce que nous faisons de l'Autriche?... » Les prophètes de malheur n'étaient et ne sont pas moins désobligeants. C'est à qui découvrira, entre les lignes des communiqués, une cachoterie désespérante. Je me souviendrai toujours avec rancune d'un mécontent qui, dans les premiers jours de septembre et à la veille de la victoire de la Marne, déclarait : « C'est pis qu'en 1870; nous n'aurons seulement pas Reichshoffen ! » Et il partit pour Bordeaux.
Pendant que s'accomplit la tâche énorme et auguste, n'est-il pas vrai que nous, qui n'avons pas l'honneur de combattre, nous n'aurions qu'un désir, conforme à la sagesse : le silence? Silence avec autrui, et silence avec nous-mêmes. En attendant, plutôt que de hasarder de l'espoir ou de la crainte, se taire : quel assainissement de la pensée!,.. Mais on n'impose pas silence au prochain; voire, on n'ipipose pas silence à soi-même. Et, si nos lèvres se taisent, nos imaginations parlent; de
sorte qu'il vaut encore mieux substituer à tant de secrets bavardages une opinion nette et réfléchie. Je m'excuse d'avoir à vous parler dès aujourd'hui de victoire. Et pourtant, ce n'est que franchise : chacun de nous se parle de victoire; et il ne faut qu'assembler de bonnes raisons, en faveur de cette confiance, qui est en outre une volonté.
Notre confiance et — ne marchandons pas à nousmêmes la vérité — notre certitude s'appuient sur des raisons que j'énumère comme suit :
1* Les Allemands avaient préparé le mieux du monde, et avec un soin qu'il serait futile de nier, une guerre : je ne dis pas la guerre, mais une guerre, dont le caractère était, devait être une rapidité foudroyante. Cette guerre, en tout état de cause, la guerre rapide, ils l'ont manquée. Après cela, nous ne voyons pas qu'ils aient eu la souplesse d'invention ni les ressources d'en combiner une autre. Dès le moment qu'ils se sont mis dans leurs tranchées et recoururent à la guerre de siège, la plus longue espèce de guerre, eux si pressés, je crois qu'ils étaient perdus. Et nous, pendant qu'ils préparaient une guerre, j« ne suis pas satisfait de le dire, mais il est certain que nous n'en préparions aucune. Seulement, tout ce que nous aurions dû faire avant la guerre (et comment ne le fîmes-nous pas !) nous l'avons fait depuis la guerre : et comment y sommes-nous parvenus? Ce prodige s'est accompli, grâce à la stratégie tutélaire de Joffre qui tint en respect, des mois durant, l'envahisseur et nous donna les délais indispensables; grâce à notre armée qui, de son courage, bâtit le mur immobile derrière lequel on put travailler; et grâce à la prodigieuse activité vitale de ce pays qui, sous la menace et dans la calamité, avec dix départements envahis, sa jeunesse enrôlée, trouve encore le moyen de multiplier son armement, ses munitions, de se créer une artillerie. Ainsi, à mesure que l'armée allemande périclitait, la nôtre se fortifiait. L'équilibre sa rétablissait, puis il se défaisait — * en notre fttveur.
2" Jusqu'à la bataille de la Marne la France, l'Europe entière, et aussi rAllema^jne, ont eu obstinément ridée, qui datait de 1870-71, Tidée que l'armée allemande était invincible. Mais, à la batsdlle de la Marne, cette armée invincible fut vaincue. Son prestige s'effondra; son prestige que nous subissions et qui nous accablait. Donc, cette armée, en dépit de sa réputation, même en dépit de son incontestable force, n'est pas invincible. Et donc, elle sera vaincue par une armée dont on peut bien dire qu'il n'y en eut pas une autre pareille dans l'bistoire : une armée qui, dans la savante retraite, conserve son énergie et qui, après des semaines de repli, sur un ordre soudainement donné, repart et montre qu'elle n'a rien perdu de sa vivacité; une armée qui n'a de faiblesse ni dans la défensive ni dans l'offensive, et qui passe de Tune à l'autre instantanément; une armée qui a cette incroyable souplesse, une sensibilité docile et ardente; une armée à qui l'on peut tout demander, en fait de sacrifice, à qui l'on peut demander la patience et la fougue ; une armée si intelligente que, depuis plus d'une demi-année, elle a fait toute espèce de guerre, toujours prête; cette armée : la nôtre. Pour vaincre une armée qui n'est pas invincible, celle-là est bonne qui viendrait à bout d'une invincible armée ! . . .
3® La présente guerre a débuté par des hasards et des à-coups. 11 était impossible d'en rien prévoir. Conduite par les Allemands, qui d'abord menèrent tout, cette guerre ne fut longtemps qu'impulsion rude et violence : les succès et les échecs s'y mêlaient en désordre. Mais, un beau jour, Joffre l'a prise dans ses mains raisonnables. Il l'a domptée; il s'est rendu maître d'elle et il l'a forcée d'entrer dans une logique d'où il ne l'a plus laissée sortir. Elle se démenait comme une folle et il l'a contrainte. Il lui a imposé la rigueur d'une dialectique impérieuse qui se développe sans accidents ni aventures, selon ses lois, et chemine vers sa conclusion nécessaire. Les prémisses posées, il faut que le syllo-
gîsme aille à ses fins. Dans la mesure où il est permis de comparer avec le cours d'un syllogisme les divers mouvements d'une réalité concrète, oui, Ton peut dire que Joffre a éliminé de cette guerre les contingences. A tant de raison, claire, calme, un peu lente peut-être, infiniment prudente et véritablement cartésienne, confrontez la folie allemande. Je dis résolument : folie. Car c'est une évidente absurdité qui a brisé l'effort de nos ennemis. Leur plan de campagne, élaboré par de savants stratégistes et connu désormais, comportait trois opérations, et dont Tordre ne pouvait pas être modifié ; 1»* l'invasion brusque; 2"* la destruction de la principale armée française; 3" la prise de Paris. Eh bien, la première opération, l'invasion, ils l'ont réussie; mais, la deuxième opération, destruction de notre principale armée, ils ne l'avaient pas faite, quand ils se lancèrent à la troisième. Une crise de mégalomanie les exaltait; ils oublièrent leur programme : et ils arrivèrent devant Paris, sûrs d'eux-mêmes, puis éperdus. Ils n'eurent qu'à se sauver. Leur folie, c'avait été de vouloir prendre la capitale sans avoir disloqué l'armée qui la défendait; la raison de Joffre, ce fut de préserver l'armée qui défendait la capitale et le pays. Or, folie et raison ne sont pas de même efficacité. Un fou qui survient peut faire un mauvais coup : sa folie ne décuple-t-elle pas sa force? Il est dangereux jusqu'à la minute où on lui tient les poignets. Mais, le fou allemand, Joffre ne l'a-t-il pas maîtrisé?
4* Je vous engage à considérer comme démonstrative cette simple remarque. Tout ce qui vient du front, nouvelles, opinions, sentiments, un mot le résume : confiance. Je ne crois pas que nul de vous ait reçu, d'un chef ou d'un soldat, une lettre où l'on aperçoive un petit découragement, le moindre fléchissement de l'énergie. Cela maintenant; et cela même, durant les jours de la cruelle incertitude. Les quelques civils qui eurent la permission d'aller là-bas et de visiter nos troupes sont revenus tout autres qu'ils n'étaient partis,
gaillards et animés d^une foi désormais inébranlable. Ils ne doutent plus, s'ils ont douté. Oui, la certitude est là-bas. S'il y a encore du pessimisme chez nous, c'est à Paris ou dans la province la mieux préservée de tout péril; c'est à Paris plutôt, et non pas au grand jour, mais dans des coins et recoins en général très bien calfeutrés, dans des clubs notamment où font le bridge et le poker les hommes de loisir. Sans chercher beaucoup, on découvrirait, dans la sécurité de ces lieux élégants, des officines de tremblant chagrin. Ces messieurs ne sont pas tous de mauvais citoyens. On connaît, parmi eux, des patriotes incontestables, mais pusillanimes : et, sans doute, ils ne savent pas qu'avec innocence (pour la plupart) ils colportent les bruits malfaisants que nos ennemis inventent et promulguent; ils ne savent pas qu'ils sont les colporteurs de l'imposture boche. Ils font une funeste besogne. £t, avec Ronsard, disons-leur :
Pères, il ne faudrait, à qui la force tremble, Par un mauvais conseil les jeunes retarder!
Somme toute, j'aime autant que, s'il y a du pessimisme, il se cache dans des compagnies de non-combattants; et que l'optimisme soit au front. Gela vaut mieux! Entre les deux avis qu'on nous offre, lequel choisirons- nous? Il me semble que les Poilus ont des renseignements qui manquent aux clubmen.
Voilà pourquoi j'ai l'entrain d'annoncer, comme la première des « nouveautés » françaises que nous avons le droit d'escompter, une France victorieuse. Quel changementj Depuis l'autre guerre, n'est-il pas vrai que la vie française avait pris une triste couleur? Je l'avoue : on s'amusait. Je l'affirme : on s'amusait trop. Est-ce que je me trompe si, dans l'excès de la frivolité, de la dépense et de l'agitation, dans l'espèce de luxueuse étourderie où l'on vécut ces dernières années, je devine l'essai d'un vain divertissement? Ne cherchions-nous pas à nous donner le change? Certes, il y
eut aussi, à l'orîg^ine de ce phénomène, la spontanéité de la race, contente de resisusciter, contente d'avoir surmonté une épouvantable crise et de triompher par la richesse, Tinclustrie, le goût, les arts : une autre race serait morte; la nôtre, à survivre, se réjouissait. Tout de même, nous survivions : ce n'est pas exactement vivre!... Il nous avait fallu renoncer à d'anciennes prééminences; et en découvrir d'autres. A la force française incontestée jadis, nous substituâmes une sorte de suprématie intellectuelle, une royauté de l'esprit. Cependant, nous sentions, auprès de nous, la menace ; et nous la savions terrible. Rappelez- vous vos pensées d'alors. À l'éventualité d'une guerre, ne frémissiezvous pas? et croyiez-vous votre pays en état de résister sûrement?... Non, vous ne le croyiez pas. Et combien de mes contemporains n'ai-je p€LS vus, parmi ceux qui montraient le plus d'allégresse quotidienne, frissonner à l'éventualité d'une guerre, et puis écarter vite cette idée, et recommencer leur allégresse! Telle fut l'imprudence. Et je ne dis pas que, dans cette imprudence, il n'y ait eu ni grâce ni fierté. La France, à la veille de la présente guerre, a bien de l'analogie avec cette aristocratie charmante qui, à la veille de la Révolution n^eurtrière, multiplia les gentillesses et fut exquise plus que jamais jusqu'au moment de mourir. Enfin, nous avions établi et notre joie et notre orgueil sur des fictions fragiles ; et, en réalité, comme il n'est pas d'équivalence à l'authentique vérité, nous étions une collectivité humiliée. Nous tâchions de l'oublier;, nous ne négligions aucun des faux-semblants qui nous pouvaient masquer notre déchéance. Mais, à chaque instant, le voile s'écartait. Une exigence de Guillaume II, une exigence à laquelle cédait notre diplomatie; une insolence que notre diplomatie ne relevait pas ; et, de Guillaume II encore, un air d'impérieuse amabilité qui nous offensait, que nous tolérions : autant d'accrocs et de déchirures à ce voile qui nous dissimulait notre désastre. Se sentir foible, ou bien se figurer qu'on
Test : tourment perpétuel, et que nous avons enduré!
C'est fini. La France nouvelle aura conscience de sa force, non pour en abuser, mais pour n'être plus timide. Et alors, tout est changé. Le ciel se dég^age; il se purifie et s'allège. L'atmosphère que nous respirons a une fraîcheur délicieuse. Nous étions malades; et nous recouvrons la santé. Dans nos âmes, dans nos esprits et dans nos cœurs, il se fait de l'ordre. Nous n'avons plus recours à des artifices d'ingéniosité pour composer notre idéologie : elle naît de notre sérénité heureuse. Nos idées ne sont plus les mêmes, ni nos sentiments, ni nos désirs; notre gaieté n'est plus la même. Tout se simplifie : un épanouissement naturel remplace le paradoxal arrangement des dialectiques. La France refleurit.
Une race — la nôtre — n'a pas traversé les siècles dans la gloire, sans s'accoutumer à son aubaine. Puis il fallut tout à coup renoncer à un tel privilège, se plier à un sort différent et prendre une autre habitude : l'habitude d'avoir été vaincue. C'est miracle qu'à un si poignant effort elle n'ait pas flanché. Mais enfin l'effort était visible : et cet effort, en un mot, déformait la France, lui imposait une attitude singulière. On put voir que la défaite n'était pas l'état normal de la France. On le vej*ra prochainement, que l'état normal de la France, c'est la victoire, c'est la paix victorieuse.
S'il y avait, dans mes paroles, la moindre fanfaronnade, j'en serais désolé. Au surplus, pardonnez-moi si je cède à une espérance qui ne me laisse point calme, non plus que vous. L'ennui, c'est d'avoir à dire tout haut ce qu'on se dit tout bas avec moins de scrupule, et d'avoir à déterminer par le trop clair aveu des phrases ce qui vous chante au fond de la pensée. Mais il n'y aura nulle fanfaronnade dans la joie de la France victorieuse. Nous n'avons pas à le craindre. Hélas! non : la gaie : victoire nous aura coûté trop cher. Nos émules, à travers l'histoire, nous ont maintes fois représentés comme un peuple assez vaniteux et qui.
porte sans modestie le succès. Peut-être se demandentils déjà si nous n'allons pas être insupportables, bientôt : non! Est-ce que nous allons nous enticher de triomphe? Non .... Pendant les premiers jours de la guerre, quand nos armées entrèrent en Alsace, entrèrent à Mulhouse, il arriva que cette guerre eut Pair assez facile, eut l'air, mon Dieu, d'une promenade militaire prestement menée. Tambour battant, nous reprenions nos provinces, l'ennemi ne supportait pas notre rencontre; les villages et les villes accueillaient avec empressement notre arrivée. Quelques jours plus tard, on lut dans un jourçal : » ce sera dur! » Et ces trois mots nous étonnèrent, tant nous étions crédules à des chimères décevantes. Ce fut et c'est encore très dur! Les semaines que nous accordions à la guerre premièrement, sont devenues des mois et puis des saisons, l'hiver; et voici le printemps : ce n'est pas fini. A la course rapide se substitua le labeur opiniâtre, la lutte longue pour le gain d'une tranchée. Eh ! bien, si la guerre avait été ce que d'abord nous augurions, cette promenade militaire, j'accorde que nous, Français, tels qu'on nous connaît, nous étions capables de n'éviter point toute gloriole. Ce ne fut point et ce n'est pas cela!... Dirai-je que je ne le regrette pas? je mentirais un peu. Cette gloriole, je ne l'aurais pas méprisée : je ne la mépriserais pas; je l'aimerais, j'avais envie de gloriole. Nous en étions privés depuis longtemps!...
Mais, après la victoire de la Marne, quand Joffre le taciturne et le sage eut pris son parti de ne plus cacher sa victoire sous les formules de sa modestie, on lui demanda s'il approuvait qu'à Paris on illuminât; et il répondit : « Non! nous avons eu trop de morts!... » Admirable réponse, et telle que les Romains, dans Plutarque même, n'ont pas si beau, n'ont pas si noble et si touchant!... Paris n'a point illuminé, pour la victoire de la Marne, parce qu'il y avait eu trop de morts. Et, parce qu'il y aura eu trop de morts, après la guerre, nos âmes elles non plus n'illumineront pas : elles renon-
ceront à la g^loriole; et elles se contenteront de la gloire. La gloire plus grave; et la gloire plus belle!... Oui, plus belle : seulement, pour la préférer, nous avons à dompter Timmeuse douleur des innombrables deuils qui nous affligent, Timmense rancune des innombrables infamies que les barbares ont perpétrées, l'im* mense dégoût que nous laisse la profanation de notre sol par les bordes pillardes, incendiaires et lubriques; et il nous faut accepter que, dans toute la France, des milliers ou des millions de femmes soient inconsolables et pleurent, chacune, un mort ou bien des morts. Songez à l'immensité de la douleur; et. à sa minutie. Voilà le prix auquel nous préférons la gloire : la préfé* rez-vous?... La destinée — ou la Providence — nous épargne : elle ne nous consulte pas sur des problèmes dont nous serions accablés. Elle nous impose la solution; et il nous reste de savoir ce qui résulte, avec ou sans notre- agrément, du fait. Eh bien, la France victorieuse — et laborieusement victorieuse — est invitée à cette joie magnifique, mais grave, que comporte la gloire durement acquise, payée du sang de toute une jeunesse, payée des larmes de toute une vieillesse.
La France nouvelle aura reçu, avec le cadeau de la victoire, le bienfait de l'épreuve. Le bienfait de l'épreuve : et le contraste de ces mots, leur paradoxe, je dirai, blessant, n'est-ce pas le principe même de la vie morale? Aux cérémonies funèbres, la liturgie chrétienne chante, auprès du cadavre, le Dieu u dont c'est le propre d'avoir pitié toujours et d'épargner » : sublime affirmation de l'antinomie essentielle ! Mais, pour que l'épreuve nous soit tolérable, il nous est nécessaire de la croire utile. J'ai eu sous les yeux, au début de la guerre, une lettre qu'un paysan très simple adressait à ses deux fils, lesquels partaient ; il leur disait : « Tâchez de garder votre vie; mais aussi ne la ménagez pas! » L'utilité qui permettait une si parfaite abnégation^ c'était le salut de la patrie. Or, à présent que la douleur -9. dépassé en étendue, en intensité, en variété cruelle.
toutes les prévisions, il fai:^t que nous sentions utile, fertile en conséquences — et en conséquences qui soient des fins réalisées — la quantité de cette douleur, et sa qualité ; il faut que nous sachions que, dans aucun villag^e éloi(jné, dans le secret de nulle chaumière, il n'est pas une seule maman qui pleure en vain. Et est-ce là du mysticisme? Les positivistes les plus acharnés à confiner leur rêve dans leur doctrine auraient tort de s'écrier là-dessus. La science la plus positive admet et pose même en axiome que (f rien ne se perd » , que toute énergie se transforme et jamais ne s'anéantit. Cette loi, si c'en est une, gouverne le monde moral autant que le monde physique; et eux, qui habituellement refusent de séparer l'âme de la matière, consentiraient-ils que certains phénomènes, dits de l'âme, pussent échapper à la dynamique universelle? Ainsi, la douleur est féconde.
Nous ne l'aurions pas choisie : certes, qui aurait eu l'effrayant courage de la réclamer?... Seulement, nous l'avons : elle nous a été donnée. Il nous reste de la placer dans l'économie des événements. Prêter une pensée au monde, n'est-ce pas toute la dignité de l'intelligence humaine? lui prêter une pensée, ou bien reconnaître la pensée qui le dirige : et, de cette façon, lé monde n'est plus un scandale* Ëh ! bien, la douleur ne sera point perdue, si, combinée avec la victoire, elle refait la France. Apparemment, la victoire toute seule n'y eût point suffi : mais la victoire douloureuse y suffira.
Si je parle des bienfaits de l'épreuve, une épreuve est une expérience; et, les plus concluantes épreuves, nous les faisons sur nous-mêmes, ou bien elles se font sur nous et notre souffrance nous avertit.
La guerre présente aura été, pour notre pays, l'occasion d'une expérience telle que nul pays n'en avait encore fait de plus ample et méticuleuse, de plus abondamment concluante. Sans doute ne sera-t-elle pas moins fructueuse par là que par ses bénéfices de
revanche, de conquête ou de reprise. Quels seront les enseignements de la guerre qui, sur la France nouvelle, auront une influence marquée? Plusieurs apparaissent déjà.
Dès la mobilisation, nous avons assisté à un splendide sursaut national. Instantanément, les partis oubliaient leur querelle. Les antimilitaristes les plus éloquents devinrent d'excellents soldats. Le citoyen le plus contaminé de sophismes abandonna, ses projets répugnants et n'eut qu'un sincère regret : ce fut de n'aller pas lui-même planter le drapeau sur les citadelles ennemies. Plus de politique; au lieu de politicaillerie, cette volonté unanime : sauver la France. Et nous vîmes se constituer u l'union sacrée » , l'admirable union d'un peuple qui se dresse comme un régiment. Avec quelle déférence émue ne constatons-nous pas que, chez nous, une affiche collée au mur, l'appel de la patrie en danger, supprime la diversité des opinions et enrôle tous les cœurs dans une seule volonté !
L'union sacrée durera* t-elle? A cette question, je voudrais bien répondre : oui. J'aime encore mieux dire la vérité. Je ne crois pas que l'union sacrée dure, en sa perfection, beaucoup plus longtemps que le péril qui Ta réalisée. Je le regrette, en quelque manière. Déjà nous apercevons, dans certains journaux de droite et de gauche, le petit commencement d'une bisbille. Et l'un dit à l'autre : « C'est vous qui avez commencé... » L'autre : u C'est vous... » Us se souviennent de l'union sacrée ; ils se taisent : mais ils font, en silence, des provisions de polémique et, pour entrer en guerre, n'attendent que la paix. Déjà le vieil anticléricalisme des jours tranquilles montre le bout de l'oreille : je la lui pincerais volontiers. Et déjà maints orateurs parlementaires sont las de leur repos. Qu'ils se taisent pourtant! La France écoute leur silence comme jamais elle n'a écouté leur parole. C'est ce qui les fâche, précisément : qu'ils se taisent, tout de même! J'avais espéré qu'on les laisserait à Bordeaux, et non seule-
ment pour les mois de la guerre, mais à jamais. Que Paris serait charmant! Et nous n'irions pas à Bordeaux, voilà tout. Bordeaux serait une ville dévouée à l'inconvénient parlementaire; une ville, somme toute, illustre et sacrifiée. Les dieux ou, du moins, les pouvoirs publics, en ont décidé autrement. Or, à Bordeaux ou à Paris, tant que nous aurons un Parlement, il parlera ; et ses discours seront dépourvus d'aménité. D'ailleurs, n'en soyons pas surpris et, à bien considérer les choses, notons que le Parlement n'est pas uniquement la cause de notre désaccord : il en est le signe. Si nous étions d'€u;cord, tous les Franç€Ûs, nous n'aurions pas besoin de nourrir et de combler de nos faveurs onéreuses un bon millier de personnages que nous chargeons de défendre nos opinions particulières. Et leur contrariété est l'image de notre mésintelligence. Faut- il compter qu'après la guerre, l'entente rétablie, nous renoncerons au luxe d'entretenir les honorables représentants de nos discordes? Je préfère ne l'espérer point et me ménager une aubaine plutôt qu'une déception. Ne nous forgeons pas une félicité illusoire. Les querelles datent de loin; la plupart d'entre elles, la guerre les aura interrompues et non terminées. En toute franchise, je m'attends à un surplus de querelles, parce que la guerre ne se liquidera pas sans qu'on découvre des responsabilités d'hommes et de groupes ou de partis; et, pour tout dire, c'est mon désir que cela soit débattu, soit réglé. Mais ne devançons pas la fin de l'union sacrée.
Alors, les querelles continueront? Oui!... Alors, il n'y aura donc rien de changé? Si fait!... Et la nouveauté la voici : nous posséderons des certitudes et nous les pourrons opposer à l'erreur. Ces fortes certitudes seront le bien^it de l'épreuve ou de l'expérience. La guerre nous aura donné la pierre de touche : et une extraordinaire profusion d'idées fausses n'auront pas résisté à l'essai. Une expérience telle que celle-ci aboutit à une évidence claire et manifeste ; elle n'offre
pas ses conclusions : elle les inflige. Une évidence, disais-je ; et il vaudrait mieux dire : des évidences. N'imaginons pas que tous les problèmes soient désor> mais résolus ; et la querelle continuera. Mais beaucoup de problèmes seront bel et bien résolus et nous aurons en main des faits indéniables, qui ne permettront pas que la querelle s'éternise.
Il me semble qu'avant la guerre nous vivions dans un incroyable désordre d'idées. Pendant le dernier demi-siècle, la France accueillit avec une complaisance curieuse toutes les idées qui lui venaient de partout : les plus lointaines ou exotiques la tentaient et les plus audacieuses la séduisaient. Elle en inventa, quant à elle, plus que tout l'univers ensemble. Il n'est pas une extravagance qui n'ait eu chez nous ses apôtres : quels apôtres, souvent!... Et, comme la France n'avait plus, en Europe, l'hégémonie de la puissance réelle, ses enfants — non les pires, mais les plus imprudents — lui assignèrent un rôle bizarre, que sur nos monnaies et nos timbres-poste figure le populaire emblème de la Semeuse. Ils lui avaient mis le bonnet phrygien. Et ses cheveux flottaient au vent ; prenez garde : elle sème dans le vent! Ils lui prêtaient le geste auguste du semeur; prenez garde : le geste du semeur qui a soin de sa graine est menu, court, attentif; elle gaspille sa graine. Ils lui confiaient un lourd sac de semence : le sac plein de toutes les idées, pêle-mêle, bonnes et mauvaises; et, mêlées aux mauvaises, les meilleures idées ne valent rien. Cet emblème de la Semeuse décoiffée, je ne l'aime pas ; et je souhaite pour la France une autre allégorie, plus calme, plus reposée. Je veux bien qu'elle sème; je voudrais aussi qu'elle prit le temps de récolter. Avant de semer, je voudrais qu'elle eût examiné la semence, écarté le mauvais grain, pour que la moisson fût belle, et saine la récolte. Je la voudrais moins folle et non moins généreuse; je la voudrais plus réfléchie.
Dans le semoir de la France, ils avaient fourré toutes
les idées et, parmi les plus attrayantes, les plus déraisonnables. Il me semble qu'avant la guerre nous manquions de preuves souvent, pour démentir une idée fausse. Nous avions Tair d'appeler idées fausses très exactement celles qui n'étaient pas les nôtres. Et ainsi du pacifisme, l'une des idées autour desquelles on accumula le plus de mensong^e, quelquefois involontaire. Les idées fausses les plus dangereuses contiennent un peu de vérité. Or, l'amour de la paix est un digne amour; ne préférez- vous point aux horreurs de la guerre les féconds travaux de la paix? Parbleu! et le JFarceur qui vous interroge de cette façon vous la baille belle ! Même, il ajoute à ses tentations les plus émouvantes remarques. Il vous demande si vous approuvez que tant d'argent soit accordé à l'œuvre de guerre, tandis qu'avec cet argent-là vous procéderiez à l'extinction du paupérisme : et quel est le cœur que ne touche et tourmente la misère du prochain? Concluez : les dépenses que réclame le dévorant budget de la guerre, vous les lui refusez ; vous les consacrez aux réformes sociales, sources de bonheur, fontaines de prospérité. Les pacifistes ont de quoi séduire une clientèle honorable. Mais, le budget de la guerre, peu sympathique à nos imaginations généreuses, c'est le budget de la défense nationale : et, aujourd'hui, les plus tendres pacifistes ont-ils la conscience rassurée, s'ils avouent à eux-mêmes que plusieurs de leurs générosités ont rogné sur le budget de la défense nationale? Ces pacifistes ne sont pas tous de mauvais patriotes ; cependant ils ont nui à la France. Ne pensaient-ils point à elle? Sans doute n'y pensaient-ils point tous les jours ; et la principale de leur déconvenue, la voici : les pacifistes ne croyaient pas à la guerre. C'est qu'ils ne voulaient pas y croire ; et ils prenaient leurs désirs pour des réalité^. Et qu'est-il arrivé? le mol désir des pacifistes est devenu l'opinion générale. Nous avons 1^-dessus un témoignage irréfutable et tragique : notre Livre jaune, lecture à méditer. Notre Livre jaune démontre le men-
songe d'une Allemagne qui feint d'avoir été attaquée : l'agression ne vient pas de nous, mais uniquement d'elle. Est-ce là tout ce que le livre démontre? C'est tout ce qu'il entend démontrer. Mais il révèle aussi notre imprudence. Je crois qu'on ne peut lire sans un frémissement les vingt et une premières pages de ce petit in-octavo. Ces vingt et une premières pages contiennent les dépêches de notre ambassadeur à Berlin, M. Jules Gambon; de notre ministre en Bavière, M. Allizé; les rapports du lieutenant-colonel Serret, notre attaché militaire à Berlin, et M. de Faramond, notre attaché naval. Tous ces documents sont de 1913 et, les plus anciens, déjà significatifs, du 15 mars. Tous ces documents annoncent la possibilité, la probabilité même d'une agression germanique : le 17 mars 1913, M. Jules Cambon termine sa lettre par les mots de u situation grave » . Tous ces documents sont, dans le Livre jaune, rangés sous la rubrique Avertissements : avertissements qui n'ont averti personne ! Et tous ces documents pourraient être signés Gassandre, — ou bien Stoffel. Je •n'adresse évidemment aucun reproche à personne, pour le moment. Je constate qu'en dépit de tous les avertissements, chez nous et jusqu'en haut lieu, l'on ne croyait pas à la guerre. Du moins, tout s'est passé comme si l'on n'y croyait pas. Et, à la vérité, l'on ne parvenait pas à y croire. Gomment cela? Pourquoi?... Nous sommes ici amenés au point central de l'erreur, — et d'une erreur dont les méfaits sont tangibles, dont les méfaits sont (je voudrais l'indiquer) plus nombreux et plus étendus que je ne l'ai dit encore ; d'une erreur que la France, avant la guerre, a commise presque universellement; d'une erreur que la France nouvelle aura le devoir et la facilité de ne pas commettre. Si l'on ne crut pas à la guerre, quand la guerre était imminente, c'est qu'on cédait à une illusion partout répandue : à savoir que la guerre est une chose du passé. Nous avions un entrain des plus singuliers à reconduire dans le passé ce qui avait cessé de nous plaire :
et chacun reléguait dans le passé ses bêtes noires parti* culières. Nous étions les dupes de la doctrine qui a peut-être fait le plus de mal dans l'idéologie contemporaine : ridée de l'évolution, selon laquelle certaines* formes politiques, certaines croyances et des. coutumes sont mortes à un moment donné, sont ensevelies sous la poudre des âg^es comme certains fossiles sous le» couches des terrains tertiaire ou quaternaire. En vertu des lois évolutives et, pour ainsi parler^ à leur invita* tion flatteuse, on allait de l'avant. Continuer la courbe de ce prog;rès, la suivre et bientôt la prolong^er, la mener loin, quelle tentation! La mener loin, la mener jusqu'à un avenir qu'on aménage très joliment, qu'on fabrique de toutes pièces et qu'on pare de ses prédilections ; jusqu'à un avenir qui est ravissant et illusoire, qui a toutes les qualités qu'on souhaite et un seul inconvénient : de n'être qu'une chimère. S'installer dans cet avenir ou, en d'autres termes, s'installer dans ce néant. Jug;er de là tout le reste; considérer le passé comme de la mort accomplie et le présent comme de la mort qui se fait. Et, à cet avenir qu'on forge, prêter une sorte d'immortalité intangible; révérer en lui l'absolu, qui ne tolère ni doute ni rébellion. Voilà, si je ne me trompe, ce que fut notre manie : nous habitions hors de chez nous, hors de notre époque et de ses contingences, qui ne sont que des contingences, mais réelles; et nous habitions dans l'utopie, qui est un lieu plus mensonger que les nuages. Les pacifistes, on ne savait pas où ils prenaient leur assurance. Depuis quarante-quatre ans que la France et l'Allemagne n'étaient plus en guerre, il y avait d'autres guerres, et àgpeu près continues; il y avait des armements^ qui attestaient au moins des projets rudes; et il y avait enfin des avertissements. Les pacifistes ne voyaient rien, n'entendaient rien, parce qu'ils ne demeuraient point ici-bas, mais ailleurs, dans l'avenir. Gomme ils comptaient que l'avenir abolirait la guerre, ils niaient la guerre. Un de leurs maîtres avait chargé la France
tu LES IDÉES ET LES HOMMES
de u déclarer la paix au monde » . Et c'est ainsi que la çuerre fut déclarée à la France, prise au dépourvu.
Je ne dis pas qu'il faille négliger l'avenir ; et je n'ai point envie de causer avec les hommes de progrès : ils n'ont pas la niaiserie agréable. D'ailleurs, cette jeunesse qui, acceptant les conditions de la vie actuelle, défendant notre sol sur les mêmes emplacements où les Gaulois repoussèrent la Germanie, use de la même vigueur et prodigue le même héroïsme, cette jeunesse néglige-t-elle l'avenir? Elle travaille moins pour elle que pour l'avenir, car elle accepte de mourir et prépare l'indépendance de ceux qui vivront. Puis, je consens qu'on espère en des jours meilleurs : il n'est pas évident que la barbarie, conservée, alimentée, choyée en Allemagne, y garde toujours son abri. Mais qu'on ne vive point aujourd'hui comme si l'humanité avait déjà franchi toutes ses étapes; et qu'on ne feigne pas de croire que les étapes sont franchies, les étapes qu'elle ne franchira peut-être jamais, car nous n'avons aucune raison d'affirmer que son chemin sera celui que lui assignent les rêveurs ! A présent, les rêveurs ont reçu le démenti du fait. Et quel démenti, de quelle violence!... Pour la France nouvelle, je ne souhaite rien tant que ceci : qu'elle veuille tenir compte du fait et préférer le fait aux hâbleries des prophètes. Si, après cette guerre, et parce que l'abomination de cette guerre nous révolte, et parce que cette guerre doit aboutir à la destruction de la Germanie, foyer de guerre incessante, et parce que nous aurons bien gagné les délices de la paix, si la France, après cela, retournant à sa manie de présages, refusait de concevoir la possibilité d'une autre guerre et se confiait à l'idée, qu'on murmure déjà, l'idée que cette guerre est la dernière, elle irfidt, couronnée de ses plus belles fleurs, à sa perte. Ah ! que sa couronne ne lui tombe pas du front sur les yeux et ne l'aveugle pas !...
Avertie par le fait, la France nouvelle ne s'abandonnera point aux billevesées, charmantes quelquefois,
puériles toujours, des faiseurs de faux avenir. Informée cruellement, et mag^nifiquement pourvue de réalité, elle saura que la destinée des hommes et des nations n'est pas douce, mais âpre, et que la lutte est la condition de leur durée. Elle multipliera ses forces de résistsjice, armements et vertus. Qu'elle soit pacifique, certes, oui : mais pacifiste, non pas.
Le pacifisme n'est qu'un échantillon de ces doctrines qu'inventent les faiseurs de faux avenir ou fuyards de leur temps. Une autre est le socialisme : une autre est l'athéisme. Il y en a d'autres encore : elles dépendent plus ou moins de ces trois-là; et ces trois-là font un ensemble cohérent. Ces trois-là ont l'analogfie d'avoir été les plus florissantes avant la guerre et d'avoir reçu de la g^uerre le démenti le plus net.
Je ne sais pas du tout quel sort est réservé au socialisme. D'ailleurs^ je disting^ue du socialisme la bonne volonté d'une amélioration sociale et je ne préfère pas l'égoïsme de quelques repus à la voracité de quelques réclamants. Après la guerre, quand toutes les classes de la société française auront bien travaillé côte à côte et mêlé le sang du sacrifice, il me semble qu'une fraternité meilleure unira les compatriotes, que plusieurs malentendus cesseront, que diverses cupidités s'atténueront et que l'ample charité continuera son oeuvre adorable. Mais alors, il faudra que les riches se souviennent d'avoir eu leur richesse défendue aussi par des pauvres. La méconnaissance d'un tel devoir amènerait des catastrophes; et la méconnaissance d'un tel devoir serait d'une laideur qui mériterait son châtiment. Mais, quant au socialisme, — en tant que doctrine, — la guerre lui a porté un coup direct, s'il est vrai (et ce n'est pas contestable) que, pour agir en bons Français (comme ils l'ont fait), les socialistes ont eu à contredire catégoriquement tous leurs principes : internationalisme et négation formelle des patries, antimilitarisme théorique et pratique, substitution de la lutte des classes aux guerres nationales, etc. Tout cela fut
balayé en un instant. Et, si je note que les socialistes ont renié leurs principes, ce n'est pas un reproche, certes, ou une ironie. Nous ne manquons pas de politiciens qui abandonnent leurs opinions avec une aisance infinie et qui profitent de leur reniement. Cette fois, ce fut tout autre chose : une admirable et soudaine abnégation. Subitement, nos socialistes ont eu la certitude, la vision claire et persuasive d'un fait : c'est qu'il n'est pas indifférent de vivre sous le régime prussien ou dans la liberté française; plus simplement encore et plus vraiment, c'est qu'il n'est pas indifférent de vivre ailleurs ou bien chez soi ; en toute simplicité et vérité, c'est qu'il n'est pas tolérable de savoir le sol natal profané par l'envahisseur. Bref, nos socialistes s'aperçurent qu'ils étaient patriotes, comme tout le monde. Il ne leur fallut pas longtemps pour revenir de la cité future, où ils croyaient avoir leur logement et où ils n'avaient que le campement de leurs songes fumeux, à la cité réelle, cité de riches et de pauvres, cité qu'on protège de sa poitrine et de ses bras. La veille, détestant le capitalisme provisoire, ils se croyaient sincèrement citoyens de l'univers à venir; et ils ont su que non. Qui les a informés de l'erreur où ils se perdaient? Un fait : la guerre.
Nous avons des anticléricaux célèbres qu'on troublerait dans leur sincérité, dans leur foi, en leur disant que le christianisme n'est pas une chose morte, ensevelie à jamais et que, plus généralement, toute religion n'est pas une forme périmée de l'ignorance abolie. Ils ne prétendent plus détruire que le cléricalisme, non la religion, car ils la regardent comme détruite; et, s ils observent que des attardés fréquentent encore les églises, ils dédaignent des simagrées anodines, restes d'un autre âge. En tout cas, ils savent — et là-dessus ils ne plaisantent pas — que l'avenir sera pur de religions, indemne de dieux et athée comme on ne l'est pas. Car on ne l'est pas ! De même que je ne vois pas du tout, dans le monde que nous avons sous les yeux.
UNE FRANGE NOUVELLE $tt
le commencement de la paix universelle, ni 4« <x>m^ mencement du socialisme, je n^y vois pas l&iComipdiefH cernent de l'athéisme. Il y avait, dans le seinoif delsf France échevelée, de la g^raine de pacifismis> tielle'n^a; point récolté la paix; de la graine de sçôlfillîspie Met 'il a poussé du patriotisme; de la graine dîathéiéibieiviiiBt^ soudain, voici touteune moisson de piété rOuoigu^îIien soit de nos opinions particulières, on «nié peutioofAtèstenf que la guerre ait animé, ait exalter 'iibè^vëérilHietsceiicd du sentiment religieux et de lai^prâitiqtie^reiiigîéàsë^ recrudescence qui déjà se manifefi1|ailidëpuli queiqtoèd années, que la persécution politique favorisa lèti^ue'liBl
guerre amplifia. Que voule2l-vidb«v'3tl^^<''ll'Iu<^6^^u notoires? il y eut de ces jours. de lïiJÀvteH^^ angdissé'mi les pauvres gens avaient besàin d^îi(nq'C<dkisolatijan)^àsw surante et d'un appui moral ffiLB-v&xi» tije leupiciffries pas : car vous ne savez pas^'jde'queité' iiuMîté'«st»iVotré philoso|^hie, à certaine joubs^^ien'isioiJKtwe^, i^ufs> n'étiez pas là! En outre, ieslfohmdia/bles (jonjoiîctfiresioî^tbha;^ cun pâtit, mais où chacun est peu de ch€lsev''nau9 mettent en étatid'e^^<yi»iMs{si6nr>>l^ique h^Vège^rd^àe forces qui domiikeht! nbsi ivoliotiltés etfqtii'ilim^est'pasiplus scientifique d'appeieîr ^sr^lité ^uëdfappelërproviid^nceJ u Tout se paasë d6mttié}srJ.:<»)i<yoiIfc Wnéîfonoaille^queltf prudence clEâ» savants >e(pp|[iécie i ^ AlôVs, ' qii*€|st4ce iqu(B Ici prudence-deii ^savântsi reprochératt à ^de 'p^urbci»! ^vîi qui, ayante vuiilk'jbarde(*<a]^lem^d6, prdcbe^'dwii Parts; tourner) b-jidel,! diraient <qUe' tout is^est^patssè caiAQK»6iài la saihiét^i V€Îèle.8tinP^ris;iei ^«n 'détournait jftdif Atti-Ia^'continbait safvigtiatïee?;K>'i i-- -'^'h-J .-aM '>iii-.<; Réiumonsi-jaÀuS'.t > Lai î^brre' > a molttplté ' lesi faits^ iqui démexitèht'leaiT»^vono«ticsHauk faiseursid0>fadx*âvea4r: Le paei^smei qv^iUli^annoiicaiimt^K^lie ^socfalièctie ' ef liàthéieniesy >si ]k guerre! ine ies ià pas^tuès^' lar gnierVei^les. Bi blèsséis.! lËt elle >.ayM&&6ë 'paminertieni l!a* plupart i des présomptions idéologiques autour desquelles se-détne^ Baiiit réiotfuènoe ^ar1eiriébtatpie^>mkleileoiitreuxi kymbble àë n<M:fdiies!prtncipaIesiiI>aas'*UR>r<$eent!\^olqmef, ûon*
sacré aà Parlement, à ses pompes et à ses œuvres, — pompes mag^nifiques et œuvres de néant, — un sénatéurl' M^> Gouyba, écrit : <* L'histoire du parlement sous lÀi troisième république, c'est l'histoire de la troisième «république elle-même. » Eh! bien, non, par boiàheurlrOu, si nous avons pu le croire, nous sommes détrbn^pés. La grande erreur, la voilà : qui la commet-* tra^Aormais? En d'autres termes, si l'histoire du parlemezktielb l'histoire de la république se confondent, l'histéiré . de la France s'est dégagée de cette double histphre» Pendant que le régime bavardait, la France tiiava^lait.
■ ■■ Geciim'iétonne, chez les faiseurs d'avenir. Philosophes positivistes par ailleurs, négateurs de la finalité, qui est toujours de qualité religieuse, ils n'accordent leur assentiment qu'aux séries de la causalité efficiente. Or, lea «causes sont dans le passé. Mais ils dénigrent le passée I et I ils vagabondent dans l'avenir que seule une fickàlité< perçue leur découvrirait. Quel désordre de leurs eeirvellBs!-
Le ! présent n'est que l'épanouissement du passé. La guerre, jai montré la valeur indubitable de l'énergpe française, ilentement élaborée par les âges; elle a montiîé Aif ssi le péril de l'improvisation. 11 doit résulter de là, pour, le passé, une aménité qu'on n'avait plus; et, à l'égard du présent, — du passé qui fleurit, — un véritaUe iamiour. Les grandes époques de l'histoire se sont, cfaacuDie;^. aimées, ont eu confiance en elles et ont respect^ leurs croyances, leurs goûts, ont cultivé leur génie. Mais, hier, si nous avions une tendance absurde ai <^mîgrer^vjers l'avenir, à y bâtir nos châteaux d'illusiôny /c'.est; cfue nous n'étions pas contents ni fiers du présenti Nous nous sauvions, ailleurs, n'importe où, juâqu'à.de& mirages. Nous allons être contents de stdtre- époque!' Nous allons vivre dans des réalités heureus^!i.4 '. ! H ,
Liss'plua concrètes de ces réalités, je les néglige. Elles soint de qualité^ «î je ne me trompe, économique ; les
hommes compétents disent que les dégâts de la gfuerre seront bientôt réparés et augurent une période de prospérité admirable. Dans cette prospérité, Tâme française achèvera de se refaire, en éliminant ses erreurs les plus u défaisantes », erreurs qui, presque toutes, étaient la conséquence de notre défaite ancienne et erreurs que supprime ainsi le fait même de la victoire.
Pour s'éployer selon sa nature et selon ses destinées authentiques, Tâme française aura cette Facilité : l'indépendance. Après l'autre guerre, nous avons réussi à libérer le territoire, et non pas même tout entier : nous n'avons pas libéré si nettement ce territoire, presque aussi envahi que l'autre, l'âme française. Nous savons tous, et nous ne savons que trop, ce qu'il traînait de germanisme, ces temps derniers encore, dans nos méthodes scientifiques et pédagogiques. La kubur, pédantesque et logomachique, a certainement nui à notre claire et fine culture : elle risquait de l'accabler. Cette intruse faisait chez nous une besogne a d'avantguerre n , une besogne qui ressemblait à celle de leurs espions, traîtres camouflés de mille grâces. Elle était camouflée cbmme eux, d'un prestige menteur. Elle sera chassée comme eux ; nous viendrons à bout de ses maléfices.
Germanisme et barbarie vont ensemble et sont deux noms d'un même objet. Durant toute son histoire, l'Allemagne a eu des alternances de barbarie et de civilisation, civilisée quand elle acceptait les disciplines françaises, barbare quand elle avait secoué nos disciplines. Un Allemand cité par Fustel de Goulanges a fait cet aveu, que « la race allemande n'a jamais, par ses propres forces et sans une impulsion extérieure, fait un pas vers la civilisation ». Le traité de Francfort eut pour effet de mettre au premier rang de l'Europe une race de proie et de barbarie. Ce paradoxal retournement de ce qui doit être faillit détraquer l'Europe, et la France d'abord. Stupéfaite d'avoir été vaincue, la France, qui est l'école du genre humain, se mit (pour
SiO LES IDEES ET LES HOMMES
de certaines choses) à Técole des Barbares. Mais, tout ça, je le répète, c'est fini. Un bienfaisant nettoyage effacera jusqu'au souvenir de cette contamination passagère.
Dans la vie quotidienne, dans les arts et dans la littérature, j'attends les plus beaux changements. A l'imitation de l'Allemagne, par esprit d'émulation, peutêtre aussi parce que, nous croyant faibles, nous recherchions les apparences de la force, nous avons fait, ces dernières années, du « colossal ». Il y en a dans l'architecture la plus récente et, par malheur, la plus solide; il y en avait dans notre façon d'être et de paraître, dans les abus de nos splendeurs mondaines, dans l'excès de nos luxes, dans Ténormité vaine de nos dehors. Et il n'est rien de plus contraire au goût français, mesuré, simple, modeste. La littérature, les plus beaux horizons lui sont ouverts. Je ne sais pas où elle ira; mais, où qu'elle aille, elle sentira le plaisir de sa liberté. Il me semble que, dans les années qui ont précédé la guerre, elle -& subi des contraintes funestes, par l'invasion d'idées étrangères qui, n'étant pas nées chez nous, n'étaient pas faites pour elle et que, timide, elle n'osait pas éconduire. Elle aura maintenant l'audace de choisir et de se fier à son jugement. Il me semble aussi qu'on l'avait chargée d'un rôle qui n'est pas le sien. Ou bien elle s'en était chargée elle-même, comme elle fait quand le malheur des temps veut que la besogne ne soit pas judicieusement répartie. Alors, ainsi que tout le monde, elle se mêle de ce qui ne la regarde pas. Elle assume les problèmes de la philosophie, de la sociologie, de la politique, de la médecine. Elle s'est embrouillée ainsi lors de la Révolution et entre les deux guerres franco-allemandes, période qui eut tant d'analogie avec la période révolutionnaire. Je relisais Racine, ces jours-ci : Racine, lui, ne traite pas de questions philosophiques, sociologiques, politiques ou médicales; même, il ne traite pas du tout de questions. Peut-être la littérature va-t-elle recommencer à être ce
qu'elle est dans un Ëtat bien ag^encé, ce qu'elle est pour nos délices, un divertissement. Du reste, je n'en sais rien. Ne limitons pas l'inconnu; sachons qu'il sera beau.
L'âme française refaite et la France reconstituée : ces deux phénomènes se réunissent en une seule épiphanie. Regardez une carte de France, une de celles qu'on fit sur la fin des mauvaises années et où l'on négligea de marquer autour de la Lorraine et de l'Alsace un liseré mauve de deuil ou vert d'espérance. La forme du « plus beau royaume sous le ciel », forme charmante, variée de fantaisie, harmonieuse, a un fléchissement sur la gauche : et l'on dirait d'une épaule qui s'est abaissée, l'on dirait d'une infirmité. Oui, la France avait une épaule écrasée sous le poids de la défaite. Mais elle a secoué ce fardeau. Elle n'est plus infirme; elle est guérie. La France nouvelle, la voici : la France belle de santé.