LA CONVERSION D*HORACE
manuscrit fort ancien, et à peu près contemporain de Platon, et qui offrait les g^aranties les meilleures. Eh bien ! il arriva que ce manuscrit déçut l'espoir des philologues : il prouva que toutes leurs conjectures — sauf une ou deux, parmi des dizaines — étaient fausses, inutiles les unes, absurdes les autres. Le labeur des philolog^ues n'avait pas restauré le texte de Platon : il l'avait détérioré. Les philologues se découragèrent-ils? Pas du tout! Ils redoublerent.de hardiesse. M. Gourbaud n'a pas tort de les craindre ; il n'a pas tort de les traiter avec un peu d'ironie.
Un IVIuUer, parmi eux, n'est aucunement timide. Un passage le gêne-t-il? Voilà, dit-il, « un pathos, indigne d'Horace n : il le supprime. Seulement, ce passage, M. Gourbaud le déclare excellent, « d'une rare élévation morale » . Millier n'en a-t-il pas senti la noblesse? Oui; mais Horace, au vers précédent, badinait; et Millier ne veut pas qu'Horace, une seconde après avoir badiné, soit soudain grave. M. Gourbaud réclame, pour le poète, plus de liberté. Ensuite Millier se récrie : Horace n'est-il pas, à l'égard de Mécène, trop familier? Ges vers choquants, il les refuse. M. Gourbaud les admet. Ailleurs, dans l'épitre à LoUius, Horace nous engage à écarter les plaisirs qu'on achète au prix de la douleur. Millier se rebiffe : achètera-t-il ses plaisirs au prix de la douleur? Je ne sais. Mais il considère que cet avis d'Horace « brise l'enchaînement des idées )) : et il supprime le vers qui l'importune. Bref, Millier supprime, avec quel entrain ! M. Gourbaud, lui, conserve. Une fois, Millier ajouterait volontiers quelques vers. G'est dans l'épitre à Iccius. Vers la fin du poème, il ne voit plus l'enchaînement des idées. Supprimer la fin du poème, c'est bien tentant. Il aime autant conjecturer que le copiste a sauté une phrase. Non ! et c'est trop commode, répond M. Gourbaud, circonspect. Et, à peine Millier se lance-t-il dans l'hypothèse d'une lacune ou d'une interpolation, M. Gourbaud le retienf. Don Quichotte n'éprouva pas, de la part de son paisible compagnon,
plus de contrariété. Je crois que M. Gourbaud, dans toute cette affaire, a bien raison. Dès qu'il n'est pas indispensable de modifier la leçon des manuscrits, gardons-la. Pour convaincre MùUer de se tenir coi,. M. Gourbaud lui montre Tenchaînement des idées : si renchaînement des idées se voit très peu, M. Gourbaud le restitue avec beaucoup de finesse et de malice. Le cas échéant, M. Gourbaud dépense, au bénéfice de la dialectique horatienne, plus de malice qu'il n'en faudrait. Si, même ainsi, Horace n'a pas l'air d'un dialecticien, M. Gourbaud note qu'après tout Horace aime à juxtaposer les idées et ne s'acharne pas à les lier log;iquement. Gertes ! Mais, cette observation faite au préalable, Muller et ses chicanes s'évanouissent.
La désinvolture avec laquelle Muller prend le texte d'Horace et le réforme à sa guise est héroïque, assez comique, assez extravagante. Et Muller, somme toute, agit comme les autres philologues. Ils sont, les autres philologues et lui, les victimes d'un accident spirituel analogue à celui où périt la prudence d'un VioUet-le* Duc. Get archéologue, si heureusement épris de l'art médiéval, se figura un beau jour qu'il était un architecte gothique. Alors, non seulement il construisit, pour son propre compte, selon la formule ogivale; mais encore, les monuments bâtis par ses prédécesseurs du douzième ou du treizième siècle, il les remania et les corrigea de même que vous remaniez et corrigez vos brouillons. H ne savait plus que la cathédrale d'Évreux n'était pas de lui. Et il démolissait des arcs-boutants avec une superbe gaillardise. Il les remplaçait par d'autres, qui étaient de lui, terriblement de lui, et prétendait que les nouveaux, les siens, étaient mieux dans le style de l'époque. L'ancien architecte avait commis une bévue ; et son collègue VioUet-le-Duc la réparait. G'est ainsi que cet archéologue étonnant devint, presque ingénument, un vandale. Et c'est ainsi que les savants et pieux philologues, après avoir très bien travaillé, s'établissent poètes grecs ou latins et font une œuvre de dévastation.
LA CO:<iVEKSION D'HORACE 161
Horace à qui Mûller a donné des soins ne ressemble-t-ii pas à la cathédrale d'Évreux, hélas ! revue et corrigée par VioUet-le-Duc?...
Je suppose que, pour les philologues, la tentation est à peu près irrésistible. J'ai vu les plus raisonnables y succomber: Tournier lui-même!... Il avait une sorte de génie. Mais, sur le tard, il soupçonnait partout des fautes. Il n'osa plus lire de grec : involontairement, et avec un art quasi pervers, il le modifiait. Il lut une bonne édition de Racine, espérant trouver là ses vacances; mais, triste, sombre et aguiché, il disait : « Il y a des fautes ! » Il résolut de ne lire que le journal; et il disait : « J'y sens des fautes! » Ce fut sa passion, ce fut son tourment. Chercheur de tares qu'animait le désir de la parfaite pureté, il n'avait nul repos ; il endura une espèce de martyre étrange. Il se soumit à une règle d'ascétisme et, tant que les textes n'auraient pas été purifiés, il refusa les jouissances de l'esprit que leur éloquence ou leur poésie accordent au simple liseur. Dans sa jeunesse, il avait écrit un beau livre, Némésîs et la jalousie des dteux^ un beau livre de synthèse idéologique et dans lequel la pensée de l'Hellade revit avec la double nature d'un système et d'une croyance, don des philosophes et que l'âme d'un peuple suscita. Mais, quand Tournier fut entré dans les ordres philologiques, il ne fallait plus lui parler de la Némésis^ péché de littérature et qu'il réprouvait comme j'ai vu le vieux Tolstoï se repentir de ses romans à l'époque où il ne voulait plus être qu'un apôtre. Les séductions de la philologie sont redoutables.
Le livre de M. Gourbaud réagit contre les plus folles entreprises de la critique verbale. Je l'ai dit encombré de philologie i plutôt, encombré d'arguments, contre la philologie, toutes les conjectures des Ribbeck, Wieland, Meineke, Lehrs et Mûller y étant démenties. Allonsnous considérer qu'avec M. Gourbaud la nouvelle Sorbonne se dégage des disciplines où on l'emmaillotait? Notons, avant d'admettre cette hypothèse, qu'il ne s'agit
ISi LES IDÉES ET LES HOMMES
pas de supprimer la philolog^ie de même que Miiller supprime effrontément des vers d'Horace. La philolog^ie a du mauvais et du bon : ses erreurs ne doivent pas faire oublier les services qu'elle a rendus; et ne repoussons point ceux qu'elle rendra. Mais il est indispensable de lui rabattre son caquet, de temps en temps, et de lui rappeler qu'elle ne peut être qu'une science, — en quelque mesure, — une science auxiliaire de la litté^p rature, une servante de la littérature : sa tyrannie serait, de toutes façons, ridicule. Les forcenés qui sacrifieraient la littérature à la philologie auraient l'absurdité d'un architecte qui abattrait la maison pour ne conserver que les échafaudages.
M. Gourbaud, lui, n'abat ni la maison, ni les échafaudages.
Sa manière n'est pas, à proprement parler, philolo* gique. Du moins est-elle érudi te, et parfois inutilement. Il a des précautions excessives et qui vont à la pusilla« nimité. Son désir est de n'avancer rien qu'il ne prouve : et il prouve même ce qui n'aurait pas besoin de preuves; puis, à une preuve déjà suffisante, il en ajoute d'autres. Il va si lentement qu'à chaque instant le lecteur, au lieu de le suivre, le précède. Si clairvoyant à l'égard des philologues, il n'évite pas leurs prétentions à la science. Or, la science des philologues est conjecturale : que dire de la science de la morale et du goûtt M. Gourbaud, dans son livre, étudiait principalement la « conversion » d'Horace. Il a observé que le poète des épitres, — le poète du premier livre des épitres, — sur sa quarantième année, passa d'un joyeux épicurisme à des idées plus nobles et, sinon au stoïcisme intégral, à une doctrine assez stoïque du devoir. Gomment procède M. Gourbaud? Il prend une à une les épitres d'Horace, — - les épitres du premier livre, — il analyse chacune d'elles : et, de chacune d'elles, obstinément, il cherche les intentions. Il analyse : il a raison. Mais, toute une partie de l'analyse était son affaire, non la nôtre. Il nous fait assister à tout son travail : il laisse