‹ Les idées et les hommes: deuxiéme sérieChapitre 5 sur 13 · ESSAIS DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

ESSAIS DE CRITIQUE

« 11 fauldroit avoir esté de son temps à Paris, et avoir congneu les lieux, les choses et les hommes dont il parle » , dit Clément Marot de Cahors, dans la préface de l'édition qu'il a donnée de Villon. 11 regrette que les deux Testaments soient tout pleins de noms bientôt inconnus et d'allusions à de petits faits qui n'ont laissé nul souvenir. Il conseille donc aux poètes de ne pas prendre leurs sujets « sur telles choses basses et particulières n . On ne lit pas les Testaments, je crois, sans être un peu du même avis que Marot. Mais le conseil de Marot est dangereux, qui engagerait les poètes à éviter la particularité. En cherchant la généralité, les poètes ne traitent plus que lieux communs. Il est remarquable que plusieurs des grandes oeuvres auxquelles la postérité demeure le plus fidèle, — et, par exemple, la Divine Comédie^ — soient, dans tout leur détail, attachées à de menus événements, oubliés quelques-uns. Or, le poète ainsi témoigne de sa vie réelle; et il n'est de réalité que particulière : mais il n'est rien aussi de plus général que la vie.

Cependant « l'industrie des legs » que fait Villon

(comme dit Marot) nous échappe très souvent; et, pour en attraper la signification, Tironie ou la gentillesse, il faudrait avoir été de son temps à Paris. Marot renonçait à un tel privilège, Marot qui, un demi-siècle après la mort de Villon, sentait déjà « l'antiquité de son parler » et la notait dans un langage dont nous sentons à notre tour l'antiquité : que de vieillesse accumulée sur la jeunesse d' « ung povre petit escoUier w !

Il y a, pour retourner à lui un peu, l'érudition. Et, parce que certains érudits entassent tout uniment de la poussière sur de la poussière, nous sommes tentés de redouter leur besogne; mais, bien faite, leur délicate besogne est le rajeunissement perpétuel de l'humanité. Recourons à ce beau stratagème. Grâce aux deux , volumes que M. Pierre Champion — précédemment l'auteur d'un Charles (f Orléans très remarquable — vient de consacrer à François Villon, nous aurons connu les lieux, les choses et les hommes dont parle ce poète ; nous aurons été de son temps à Paris, mieux et plus facilement que Marot.

M, Pierre Champion a utilisé les travaux patients et admirables d'Auguste Longnon, de Marcel Schwob et de Gaston Paris. Il les a contrôlés, et il les a, sur quelques points, corrigés. Surtout, il les a complétés par ses recherches personnelles, qui ont été considérables, minutieuses et constamment récompensées de précieuses trouvailles. Sur Villon lui-même et son existence, il n'apporte pas de nouveaux documents. Ce qu'il a étudié; avec un soin parfait et avec une ingéniosité subtile, c'est le temps de Villon; et c'est l'entourage de Villon, ses amis, ses légataires, le monde où a vécu cet écolier, ce poète, ce sacripant, son milieu, les conditions de son activité, ses paysages de rues ou de grands chemins, de sorte que Villon nous devient tout à fait intelligible; nous entrons dans le secret de sa conscience et nous concevons familièrement ses bizarreries : les incidents que nous savions s'éclairent d'une lumière qui leur donne du naturel et de l'évidence.

J'aimais, s'il faut l'avouer, maints huitains que je n'entendais pas beaucoup : u Item^ à Jehan Raguyer je donne... Item^ à Robin Troussecaille. . . Item^ et à Michault Guldou. — Et à sire Chariot Taranne... » Mon plaisir était le bruit des syllabes, le rytlime des mots si drôlement ag^encés, certes obscurs et qui soudain ^e dévoilaient, montrant un bout de pensée cocasse ou polissonne, laquelle aussi tournait parfois au plus doux sentiment. Et je m'attendrissais sur Guillaume Cotin, sur Thibault de Vitry, deux pauvres clercs, parlant latin, paisibles enfants sans querelle, humbles et bien chantants au lutrin. Villon leur donne, u en attendant de mieux avoir n , le revenu d'une maison qui n'est pas à lui. Or, Guillaume Cotin et Thibault de Vitry étaient, en 1456, de vieux, riches et gros chanoines de Notre- Dame. Villon se moque d'eux, quand il les habille en Éliacins. Et il emploie contre eux son procédé de plaisanterie le plus habituel, qui est l'antiphrase. Il fait opulents les miséreux, g[ras les maigres, sag^es les fols, piteux les cruels. 11 donne aux Quinze-Vingts des lunettes. Il organise toute une msiscarade de raillerie et s'en amuse. Les chanoines de Notre-Dame, il les déteste; il a, pour les détester, ses propres rancunes et, principalement, les rancunes de tout un chapitre. Les chanoines de Saint-Benoit sont les ennemis des chanoines de Notre-Dame ; il y a entre eux un long passé d'émulation, des froissements de protocole, des insolences, des révoltes. Et c'est au cloitre Saint-Benoit, dans la communauté même et dans une maison à l'enseigne de la Porte- Rouge, que Villon fut élevé, chez maître Guillaume de Villon, son « plus que père » ; c'est la qu'il eut le seul asile dont il usât lors de ses bons jours. En 1449, quand il avait dix-huit ans, il a vu les chanoines de Notre-Dame venir, pour affirmer leur suzeraineté, chanter au lutrin de Saint-Benoit le Retourné, le jour de la fête du saint. Maître Guillaume Gotin et maitre Thibault de Vitry avaient de vieilles voix cassées. Les chanoines humiliés de Saint-Benoit n'en

firent-ils pas des gorges chaudes? Et François Villon n'a oublié ni la méchanceté ni la bisbille, quand il vante ces pauvres clercs, éloignés de toute querelle et si bien chantants au lutrin.

De tels renseignements sont délicieux, à mon gré. Ils nous permettent de placer Villon dans son groupe, de le lier à ses entours et de ne plus l'apercevoir, comme un phénomène saugrenu, dans un isolement contraire à toute vérité imaginable. Il a ses préjugés, qui sont l'étoffe où brode sa fantaisie. Et il s'échappe de ce groupe ; précisément, il s'en échappe : et c'est la preuve qu'il y était. Les indications qui nous sont fournies, touchant ce groupe, j'en nourris mon idée de Villon. Et, à ses différences, si nettes sur un fond moins coloré mais de nuance forte, je le distingue.

Aux chanoines de Notre-Dame, dont il se moque avec les autres chanoines de Saint-Benoit, il lègue les revenus de la maison Guillot-Gueuldry. Et la maison Guillot-Gueuldry, rue Saint- Jacques, on l'a dénichée : Gueuidry, un boucher, ne payait pas la rente des étaux qu'il avait pris à bail. Et voilà le mauvais payeur, célèbre alors à Saint-Benoit, que Villon cède à ses légataires Guillaume Gotin et Thibault de Vitry!... Parmi les gens de Notre-Dame, il y en a un, seulement un, qu'il épargne ; c'est le bon feu maître Jehan Cotart. Celui-là, il n'a pour lui qu'amitié. Gela lui date d'un procès qu'il eut avec Denise, une fille amoureuse. Jehan Gotart fut le procureur de Villon devant l'official ; et, pour ce, Villon lui dut les honoraires d'un patard, qu'il ne paya pas; et Gotart ne réclamait rien. En conséquence, le bon feu maître Jehan Cotart est bien traité. Villon lui accorde l'éloge de fameux buveur : au surplus, quoi de mieux? En l'honneur de ce très digne homme, il invoque « Père Noë, qui plantastes la vigne, vous aussi, Loth... n S'ensuit un badinage. Villon l'a vu, Cotart, qui, s'allant coucher, chancelait, trépignait « comme homme bu n ; et, une fois, il se fit une bigne, tombant, à l'étal d'un boucher. Bref, de tout cœur, il

recommande à Dieu Tâme du bon feu maître Jehan CJotart.

II suffit de lire Villon pour sentir la vérité de sa poésie. Il n'y a pas, entre sa poésie et lui, l'intervalle d'un artifice ; mais sa poésie est lui-même, lui devenu spontanément cette poésie-là. Je ne sais si jamais un art a été plus adhérent à la personne de l'artiste, si jamais le poète et sa poésie ont eu cette identité vivante. C'est ainsi que les Testaments nous émeuvent deux fois en une fois, par tant d'art et tant de réalité ensemble. On nous aide à (][oûter ce double attrait si puissant de son œuvre, quand on nous montre son exactitude et qu'il a cueilli au pré, mouillées encore, les fleurs de son bouquet.

A sa mère, Villon a légué une ballade pour prier Notre-Dame; et c'est la mère de Villon qui parle; et il y a un dizain (qui fait oraison dans toutes les mémoires) où cette bonne femme dit ce qu'elle voit, avec peur et liesse, au moûtier dont elle est paroissienne. Elle le dit de telle sorte qu'on ait pu désigner cette église : l'église du couvent des Gélestins, dédiée sous le titre de l'Annonciation, église que décrit en ce temps-là Guillebert de Metz comme ceci : « Aux Gélestins est paradis et enfer en peinture, avec autres pourtraictures en un cuer à part. Item devant ie cuer de l'église, à ung autel, est painte y mage de iNotre-Dame, de souveraine maistrise. » Auprès du paradis, tout en harpes et luths, et de l'enfer u où damnés sont boullus », contraste saisissant, la mère de Villon, à la main une chandelette, prie et fait un gémissement. Elle ne sait pas lire et elle est une des humbles chrétiennes en faveur- de qui l'Église, durant le moyen âge, multiplia sa belle imagerie, offrant aux yeux, comme un livre manifeste, les murailles sculptées ou peintes, l'évangile lumineux des vitraux; et, en général, les sermons commentaient le précepte de ces tableaux.

Passant du triste au gai avec une soudaineté capricieuse, mêlant la plainte, la satire, la douleur et une

allég^resse toute voisine des larmes, Villon s'amuse d'être si pauvre et d*avoir tant de légataires. Il donne tout, voire ce qu'il n'a pas ; et il donne aussi ce qu'il a et qui n'est pas grand'chose. Le stratag^ème du testament le divertit le mieux du monde. Mais ce testament plein de jolie extravag^ance, il le compose sur le modèle des testaments authentiques. M. Pierre Champion, qui s. examiné ces paperasses, nous l'apprend. On rédigeait alors un testament pour le plus modeste cadeau. Une pauvre femme lègue à sa paroisse, en mourant, sa robe du dimanche et son chaperon, à sa filleule son lit et, à une malheureuse qui avait eu la figure déchirée par les loups, son cotillon de tous les jours. Pareillement, Yillon lègue à ses amis les pièces de son costume, ses chausses garnies de semelles, ses houseaux, sa robe rognée, ses meubles médiocres, son lit, une table, un pain, des paniers et sa librairie. C'est tout ce qu'il pos- ^de. M. Pierre Champion a publié l'inventaire après décès des biens laissés par un écolier du collège d'Àutun, 4:jui vécut vers la fin du siècle et qui s'appelait maître Guillaume Levavasseur. Eh bien! cet inventaire, c'est trait pour trait celui de Villon. L'objet le plus cher, «estimé pjus de trente sols parisis, est un lit garni de son traversin et de sa couverture de laine bariolée; mais on ne prise pas à plus de deux sols parisis le pourpoint <!' u oustadine » noire doublé de futaine blanche, avec un bonnet noir et un gris.

Nous voyons très bien Villon, dans sa petite chambre du cloître Saint-Benoît, parmi ses meubles, sous la tutelle de maître Guillaume, son u plus que père », homme savant et respecté. Il a reçu la meilleure éducation, dans un monde grave et aimable de religieux et de juristes, un peu chicaneurs, dogmatiques, très sûrs d'eux-mêmes, dépourvus de tout scepticisme, bons Français, fidèles au Roi, très attachés à la mémoire de Gharles V, qui a donné à u messeigneurs de Saint- Benoit » le droit de seigneurie, et très férus encore des exploits qu'on raconte de Du Guesclin, le compagnon

VILLON tu

de ce bon roi, et très amis de la Pucelle : quand Charles VII résolut de réhabiliter Jeanne d'Arc, l'un des mémoires fut signé de Jean de Monti{jny, chanoine de Saint-Benoit. En lisant les vers où Villon célèbre « Glaquin le bon Breton» et u Jehanne la bonne Lorraine qu'Ançlois bruslèrent à Rouen », Ton devine que lui reviennent à l'esprit — et ils le touchent — les récits qui ont éveillé les ferveurs de son enfance. L'année où il naquit. Du Guesclin était mort depuis cinquante ans et, cette année même, les Angolais brûlaient Jeanne d'Arc. Il a été bien élevé, préparé à une vie pareille à celle dont maître Guillaume de Villon lui présentait l'exemple honorable et quiet. Et il était un bon enfant, avant que de se muer en mauvais garçon. Il a pc^sé ses examens : à dix-huit ans, il est inscrit parmi les bacheliers sur le registre de la Nation de France, à l'Université ; à vingt et un ans, c'est-à-dire aussi jeune que les règlements l'y autorisaient, il obtient la licence, licencia docendi^ pour laquelle il a dû prouver qu'il avait étudié Porphyre, les Catégories^ les premières et les secondes Analytiques, Boëce sur les Topiques et la Division et suivi cent leçons sur les mathématiques, l'astronomie, la métaphysique et la morale. Plus tard, au temps de son repentir, il dit qu'il fuyait l'école ; peut-être ne fut-il pas un élève bien régulier. Mais il eut ses diplômes : ne lègue-t-il pas, dans son petit Testament, aux pauvres clercs de la cité la « nomination qu'il a de l'université » et dont il ne fait point usage?... Divers indices mènent M. Pierre Champion à conjecturer qu'il a été clerc de procureur ou qu'il a travaillé chez quelque trésorier des finances. Il avait beaucoup de relations, et louables. Il a dû commencer une destinée respectable et tranquille.

Et puis, il a mal tourné. Comment cela lui advint-il? Sans doute, prompt de nature et faible de caractère, céda-t-il à' l'influence des camaraderies périlleuses. Il eut pour camarade, notamment, Régnier de Montigny, *i noble homme » de par sa naissance et, de fait, un

garnement, tricheur au jeu, décroclieur d'enscig^nes, excitateur de vacarmes nocturnes, pilleur d'étalagées, tueur de sergents et qui finit à la potence. Il eut pour autres camarades une bande extraordinaire d'écoliers larrons et desquels M. Pierre Champion a trouvé, dans les archives procédurières, les scandales surprenants. Quelle bohème de fripons et, au besoin, de meurtriers, cette séquelle étudiante ! Farces énormes et larcins; une prodigieuse facilité à continuer la plaisan* terie où qu'elle aille et, sans scrupule aucun, jusqu'aux délits et aux crimes. L'on ne croirait pas aisément à un tel désordre de facétie brutale si chacune des anecdotes qui en illustrent l'histoire n'était, par l'historien, munie de ses textes et preuves. Autour de ces garçons, les « filles mignotes », et plus filles que mignotes, « vivans en vileté et désordonnées en amour » , la Touchaille, la Saucissière, Catherine la boursière, Jeanneton la tapissière, Marion l'Idole, consolatrice des enfants perdus, et la belle saunière, et la belle bouchère, et la belle herbière, et celle qu'on disait la plus belle de toutes et « celle qu'on appeloit belle simplement « , et de gentilles et d'ignobles jusques à la grosse Margot. Avec ces « fillettes », avec les pipeurs et les maraudeurs, dans les rues, les terrains vagues, dans les décombres et les tavernes, François Villon prend du bon temps.

Il se déprave ainsi. Encore faut-il concevoir qu'il ait subi la tentation de la vie étrange où il s'est lancé. Il avait l'esprit mobile et aventureux. En outre, les Porphyre, Boëce et autres, philosophes ou grammairiens, l'ennuyaient : il était paresseux pour lire. La jurisprudence l'ennuyait aussi ; et, s'il a été clerc de procureur, il n'eut pas envie d'être, un jour, procureur. La religion? Il n'avait pas les façons d'un grand docteur; et il était seulement pieux. Que faire? Il ne fit rien de bon. Et il était imprévoyant, de manière à ne pas regarder devant lui où conduisent les mauvais chemins.

On doit aussi, non pour le juger, mais pour le com-

prendre, tenir compte de cette époque où il eut son adolescence. Le pays a enduré l'invasion des Anglais; il a terriblement souffert : et ces crises nationales ont pour effet de démoraliser les gens. On n'ignore pas ce <]ue fut l'état du royaume à Tavènement de Louis XL La guerre est finie : tout ce qu'elle contenait de force et de fougue dans sa dure discipline se relâche, se répand et veut jouir de sa liberté. Une énorme vitalité, délivrée de ses contraintes, débridée, se rue à ses désirs, lesquels ne sont point délicats. Et il y a, dans le royaume, une atmosphère de folie, que les plus fins reniflent, s'ils ont les narines bien ouvei*tes. Tel est Villon, le nez au vent.

Voilà des causes générales de dissipation. Mais il en est de plus singulières et qui semblent avoir été, pour le pauvre Villon, déterminantes. A peine avait-il vingtcinq ans, un soir de la Fête-Dieu, quand il tua Philippe Sermoise. On avait porté en procession NotreSei- ^neur dans tout le quartier Saint-Benoit. La liesse de la journée animait encore les rues. Le soir, Villon était assis dans la rue Saint- Jacques, sur un banc de pierre. Sermoise arrive; Sermoise, un prêtre, mais furieux. Il invective contre Villon et, de sa dague, le frappe au visage. Villon lui plante dans l'aine une dague qu'il avait, lui aussi, cachée sous son petit manteau. Sermoise mort, Villon se sauve : durant sept mois, il est hors de Paris, soumis au gré de maints hasards. Et il revint; mais il avait, dans son passé, ce préambule. Et, quand il tua Sermoise, il était en légitime défense, en défense assez légitime; cependant, il avait tué Sermoise. Puis, entre ces garçons, d'où venait la haine? On soupçonne des rivalités d'amour.

Il y a, dans la jeunesse de Villon, deux femmes qu'il a aimées, et non comme u filles mignotes », mais de vraie passion. Et il l'avoue quand u ses grands deuils en sont passés )) . Il parle d'elles ; et il affecte de rire : même, il injurie violemment leur souvenir. Il ne les aime plus, ni Marthe, ni Catherine de Vausselles. Il les

a aimées et il garde sa rancune, qui est de l'amour perverti. Catherine de Vausselles et Martbe lui ont été complaisantes, trompeuses. Elles l'ont mis dans la mélancolie où un tendre jeune homme est le plus déraisonnable. Elles Tont déçu quand il était crédule; et, quand il leur dédiait son esprit gracieux, elles l'ont envoyé aux plus viles consolations.

Du moins, il y alla!... Et j'ai pitié de lui, mais aussi des jolies Catherine de Vausselles et Marthe qui, au long des jours oublieux, a perdu son nom de famille» On ne peut rendre ces deux jeunes femmes responsables de ce qu'il a fait depuis lors. Les tavernes, le jeu et la débauche : ce n'est rien. En peu de mots, il devint cambrioleur. L'affaire du collège de Navarre ne se prête pas à des interprétations indulgentes. Avec d'autres, avec Colin de Cayeux, fils d'un serrurier parisien et qui tenait de son père la façon de prendre les serrures, avec Petit Jehan, plus effronté encore et plus habile, et avec Guy Tabary, un peu niais, qu'on abusait et qui vendit la mèche, Villon opéra dans une entreprise de crocheteurs. Ils travaillaient avec l'instrument qu'on appelait déjà rossignol ; et, dans la chapelle du collège, ils volèrent cinq cents écus d'or. Colin de Cayeux, plus tard, fut pendu. Villon, après le vol, s'éloigna de Paris, à tout hasard. Il partit pour Angers. Et, à Angers, il combine pour ses camarades et lui un autre coup. Il avait un parent là-bas, un oncle, moine dans un des couvents de la ville. Le bon apôtre n'est-il pas venu, tout gentiment, voir cet oncle? Par l'oncle ou autrement, il aura des avis relatifs à un religieux d'Angers très riche et qu'il sera fructueux de dévaliser.

Tout cela suppose la préméditation, l'adresse abomi-* nable et une bande organisée. Villon est l'un des garnements de cette bande, il n'en est pas le chef. Et, si Petit Jehan montre sa maîtrise au moment bref du crochetage, Villon prouve sa suprématie dans la préparation prudente et savante des affaires. Donc il en est plus longtemps occupé : il vit avec ce souci inquiétant.

Il y a toutes raisons de croire que, pendant les mois ou les années de sa vie errante, il se môla aux Coquil* lards, ou compagnons de la Coquille, voleurs de grand» chemins, voleurs dans les foires où ils s'introduisaient dég^uisés en marchands, voleurs partout et qui avaient leurs indicateurs, receleurs, complices de tout genre» leur discipline, leur administration secrète et leur jar* gon que Villon sut, parla, écrivit et consacra de la mu* sique de ses vers. Il a vécu dans Tignominie, et sans nulle excuse. Il volait de Targent; et il a été un cambrioleur comme un autre.

Qu'il en soit venu là, Villon qui avait une mère si bonne et dévote, et Villon que maître Guillaume de Villon éleva si bien, et Villon qui était Villon, cela déroute. Mais qu'en étant venu là, il ait été pourtant ce poète, cela vous embarrasse Tintelligence et vous interdit. Le Petit Testament est postérieur au meurtre de Philippe Sermoise; et l'incomparable merveille du Grand Testament, postérieure au vol du collège de Navarre et au voyage d'Angers.

Il a été ce cambrioleur et ce poète. Quel poète! Il a inventé une poésie. Il devait quelque chose de son art à Ëustache Descfaamps et (plus, à mon gré, que M.Pierre Champion ne l'accorde) au grand Rutebeuf : quelque chose de son art, mais non cette habileté souveraine qui fait qu'on n^ose pas l'appeler habileté. C'en est une pourtant, et à laquelle on a envie de rendre hommage en disant qu'elle n'est pas volontaire, comme si alors elle avait le caractère d'une aubaine surnaturelle et d'un cadeau à peu près divin. Il a de ces vers qui ont l'air d'avoir fleuri ; et d'autres qui ont les couleurs du soir; et d'autres qui semblent tombés du ciel. Si on les regarde, on admire la réussite de l'ouvrage, Teffet d'un mot, d'une voyelle qui, placée là, sonne à ravir et vous alarme. Quelle science accomplie du rythme, varié sans cesse, docile aux guises de la sensibilité la plus mobile, et frissonnante, parfois abandonnée à son chagrin, débile, pleurante, et parfois agitée de colère.

émue de véhémence, et bientôt adoucie on ne sait comment, passant vite, par des nuances menues et nettes, de la tristesse à la gaieté ou, par des secousses graduées, du rire aux sanglots ! . . . Pour tant de merveilles, une langue imparfaite, et qui a certainement toutes les plus belles ressources du vocabulaire, une abondance même un peu excessive, mais qui corrige son désordre par la justesse des vocables, proches encore de l'origine, et vifs, et neufs, et nés de bonne lignée latine; ce qui manque, c'est la syntaxe, pour assembler le trésor verbal et pour le ranger. Et souvent on aurait l'impression de colliers défaits, de chaînettes rompues, si le rythme ne suppléait la syntaxe ; il prend les mots, les tient, les attache et compose avec eux les phrases, en vertu de sa logique, non dialecticienne, mais spontanée, pareille aux gestes de l'émoi : logique poétique, perpétuellement renouvelée, et qui ne peut continuer la pensée une fois éteinte (comme le raisonnement tout seul continue) et qui ne vit que dans l'ardeur.

Cette poésie qu'a inventée Villon, c'est (pour emprunter à Baudelaire) un cœur mis à nu. Villon a imaginé de ne dissimuler rien, fût-ce vanité ou vergogne. De vanité, il n'en a pas : et plutôt il se rabaisserait. Sans doute il attribue volontiers à des chagrins d'amour le motif des départs extrêmement précipités auxquels l'incitait, pour tout dire, la nécessité de n'être pas auprès de ses juges le lendemain d'un crime ou d'un délit; mais, quoi? n'est-ce pas le plaisir d'amour qui le tenta et la peine d'amour qui le déconfit premièrement? Et puis, ses amours mêmes, il ne les vante pas. De vergogne, il n'en a guère; et Fabjection de sa misère, l'at-il voilée? S'il ne raconte pas toute l'anecdote de ses fautes, il en avoue les conséquences, les prisons, la pauvreté, le vagabondage, la déchéance physique et morale, l'infamie. Et, s'il discute avec ses juges, s'il les accuse de félonie et les châtie, il ne discute pas avec Dieu : et, tous ses torts^ il les confesse. Il les proclame, voire; mais sans nulle forfanterie : et il ne récrimine pas. Il

dit qu'il n'a pas eu de chance, il n'a pas eu la chance de ce Diomédès, larron de mer, qui, sur le point d'expier par la mort ses pirateries, fut en dialo^e avec Alexandre; et Alexandre lui donna du bien, de sorte que, riche, il devint honnête homme. Et, Villon, si Dieu lui eût fait rencontrer un autre piteux Alexandre. . . C'est tout le reproche qu'il fait à Dieu; et il sourit parce que l'histoire, malgré le témoignage de Yalère qui fut nommé le grand à Rome, lui paraît un peu forte et qu'on ne saurait demander à Dieu ces fortunes.

11 a été cambrioleur, condamné à la pendaison ; il a échappé au supplice, mais il l'a encouru. Il n'est pas un révolté ; il ne va point se rebiffer contre le sort et se vêtir de fatalité orgueilleuse. Sa poésie n'est pas auprès de lui comme un objet d'art qu'il cisèle avec sa dextérité indifférente. Sa poésie est en lui. Et ainsi, le miracle, le voici : comment cette poésie a-t-elle évité la bassesse?

Elle n'est basse aucunement. C'est que l'âme d'où elle émane n'était basse aucunement. Une âme légère et qui s'envole comme une alouette. Elle retombe et se souvient de s'être envolée. Une âme si douce, aimable et tendre que ses paroles ont des inflexions câlines et des caresses amoureuses. Une âme si enfantine qu'on a pitié d'elle et de ses plaintes qui vous désespèrent. Une âme si pieuse que peut-être jamais on ne s'est adressé à Dieu avec plus de tremblante certitude et avec plus de confiance, j'allais dire, amicale. Une âme si pure qu'on voit jusqu'au fond d'elle et qu'elle ressemble à une eau où il y a des débris et des feuilles, mais point de vase : débris et feuilles sont dans l'eau et ne l'ont pas salie. Une âme si préservée, si ingénue qu'elle est telle que Dieu l'a faite.

Et le problème, qui a reculé, reste le même : comment une telle âme a-t-elle été celle d'un cambrioleur et gibier de potence? Ce problème moral, si nous savions le résoudre, la poésie de Villon serait par là tout éclairée. Mais l'étonnant problème ! Et ne comp-

tons pas le traiter à la rig^ueur : le dernier mystère d'une âme résiste à l'analyse et, en définitive, demeure comme un peu d'absolu.

Il y a, au tome second de François Villon^ sa vie et son tempsj une image qui représente « le truand par» lant à son âme ». M. Pierre Champion l'a trouvée dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, où elle n'illustre pas un poème de Villon, mais un traité du « secret parlement de l'homme contemplatif à son âme n . Dans un décor de châteaux et de tours, qui forme un beau paysage autour de cette aventure, le truand est debout, tenant d'une main son chapeau, de l'autre un bâton de chemineau : un pauvre diable emmitouflé de vieux habits, engoncé d'un mauvaismanteau, les genoux déchirés, les pieds dans de grosses savates; et mal peigné, non peigné, une figure hâve,, lippue, pointue, et une trogne. Seulement, les yeux pleins de rêve. C'est qu'il a rencontré son âme. Son âme : une petite jeune fille nue, les cheveux répandussur le dos, un joli visage candide, sage et innocent, un cou charmant, des bras minces d'adolescente, desjambes longues, des seins puérils, un corps « poli^ souef, si précieux », deux ailes qui montent desépaules, deux ailes qui, ramenées en avant, cachent avec modestie l'aine et les cuisses.

Cette image est un poignant chef-d'œuyre et de peinture et de pensée. Elle veut dire que nous ne ressemblons pas à nos âmes.

Elle résume, avec une merveilleuse vivacité visible, cette dualité de l'âme et du corps, qui est l'enseignement de l'Église et qui est aussi l'affirmation première de toute philosophie spiritualiste. Or, je ne prétends pas que la philosophie spiritualiste soit une erreur qu'on ait reconnue et je consens qu'elle gouverne encore nos croyances. Mais enfin, nous avons eu des philosophes monistes, les uns métaphysiciens et qui voulaient tout rapporter à la seule efficace de l'âme, les autres physiciens et qui n'admettaient nulle réalité que

matérielle. Même si nous ne les lisons pas et si nous n'acceptons pas leurs conclusions, les systèmes dégagent des influences qui changent l'atmosphère intellectuelle d'une époque. Puis, avertis, les spiritualistes euxmêmes étudient les concomitances de Tâme et du corps : ils en montrent l'union plutôt que l'indépendance.

Bref nous avons beaucoup de mal, désormais, à nous figurer l'âme et le corps séparés comme, sur l'image, le sont le truand et cet ange féminin, qui se rencontrent, se reconnaissent, et causent un instant, et s'en iront chacun de son côté.

Or, il me semble qu'au moyen âge cette dualité ne fut pas seulement une hypothèse de philosophîe,ouunacte de foi, un dogme : elle fut l'évidence ; et elle fut un principe de pensée. Qu'on veuille y songer. Toute la littérature, à peu près, et tout l'art du moyen âge est allégorique. Et dira-t-on que la mode était à cet ornement ingénieux? La mode, oui ; mais une mode a quelque raison d'être en dehors du simple caprice, et une mode qui a duré des siècles. L'allégorie, au moyen âge, est bien un artifice de littérature et d'art, mais un artifice auquel on attribue de la réalité. On croit à elle. L'Ancien Testament n'est-il pas l'allégorie que le Nouveau Testament développe? Et l'univers entier n'est-il pas une grande allégorie authentique des u senefiances » que Dieu y a placées, une libre allégorie et qui a sa destinée, et vaut par elle-même? Entre l'esprit du moyen âge et le nôtre, il y a cette différence : comme nous tendons à l'unité et comme nous concevons qu'une synthèse, de plus en plus stricte, nous mène à la vérité, il voyait toutes choses sous la catégorie de la dualité, sous les espèces doubles de l'âme et du corps. Ainsi, le dualisme était vivant et agissant.

Le Débat de Came et du corps est un des plus anciens poèmes du moyen âge — Gaston Paris le date du douzième siècle commençant — et l'un de ceux qu'on a lus très longtemps, si nous en jugeons par les nombreuses

rédactions qui en ont été faites : le corps et l'âme sont en querelle : et les reproches vont leur train, pathétiques reproches du corps abandonné à la perdition, de Tâme menée à la damnation. Deux pèlerins, qui devaient cheminer ensemble et qui se seraient l'un l'autre délaissés ou induits en erreur, discuteraient sur ce ton-là, «'étant égarés, leurs torts mutuels. Et Villon a repris ce thème, il l'a modifié, mais il en ag;ardéle principe dans son Débat du cœur et du corps de Villon, en forme de ballade.

Il serait facile de pousser trop loin, jusqu'au paradoxe et peut-être à quelque absurdité, ce que j'indique et voudrais atténuer sans me dédire. Mais, pour un Villon, l'âme et le corps sont deux êtres. La mort les séparera; on le sait bien et la religion le déclare. Ils sont, dès ce monde, assez distincts de nature et de qualité pour que l'âme garde sa candeur native quand le corps est à ses folies. Villon l'a cru au point de ne pa^ savoir qu'il le croyait et au point de réaliser, dans son horrible vie, ce prodige. Il lui a dû de conserver, étant le truand redoutable, cette âme pareille à un ange ailé que ne profanent pas les truanderies de son affreux compagnon. Et, quand cette âme rencontrait ce corps, elle le regardait avec compassion, avec chagrin, avec des yeux qui souriaient parmi leurs larmes. Elle avait pitié de lui, et pitié d'elle. Or, ce qui la touchait et, au récit de leurs rencontres, nous émeut, c'est le débat de l'instinct mauvais et de la bonne volonté^ de l'espérance et du repentir, le débat de toute vie humaine et sa grande tribulation.

!•' octobre 1913.

CAERDAL

M . André Suarès signe, à la Nouvelle Revue française, une a chronique de Gaërdal > ; et il a publié, sous ce titre, Voyage du condottiere^ le récit d'un voyage qu'il a fait en Italie. Le condottiere s'appelle Jan-Félix Gaërdal. Je ne crois pas indiscret de considérer Gaërdal comme le personnage littéraire de cet écrivain souvent admirable, très solitaire, volontiers difficile et qu'on ne saurait aborder sans nul embarras. Or, dans les pages liminaires du Voyage, l'auteur trace luimême un portrait de son Gaërdal; et, de cette façon détournée, il nous indique assez nettement ses volontés d'art : il nous aide à Tapproclier.

Si l'on dit que voilà bien des cérémonies, je ne dis pas non. Et certes nous allons, avec plaisir, plus familièrement à la plupart des oeuvres contemporaines. Mais enfin, lisons les premières lignes de Cresskla. La belle Cressida, qui aime sa beauté, non ses amants, dit à Troïlus : « Troïlus, vous allez me coiffer. Toutes mes femmes m'ont quittée pour voir mourir Hector. Mais vous êtes là, Troïlus. Vous vous battrez demain. Vous défendrez la Ville, les tombeaux, les palais, et tant de causes justes. Vous tuerez votre ennemi, ou vous vous ferez tuer. Vous pleurerez demain. Et, pour rêver, attendez cette nuit. Votre beau génie trouvera le temps d'enfanter quelque prodige à l'insomnie, une œuvre d'art ou une action héroïque. Mais, à présent, vous allez me coiffer. Prenez le peigne qui me vient, je

crois, de notre Prométhée lui-même : Pandore est la plus antique de mes tantes, et ce peig^ne d'or sensible, frémissant comme une lyre, est un de ses legs. Tenez-le avec soin, et promenez-en Tarchet dans mes cheveux, que vous aimez et que j'aime plus encore. Mais gare à TOUS si vous en arrachez un seul, et me faites crier. » Et Troïlus : « Tes cheveux, doux guêpier de caresses gardé par d'innombrables aiguillons, tes cheveux sont la ruche où tu m'enfermes pour jouer de mon cœur, et pour y piquer les dards de toutes tes abeilles... » Si l'on est sensible aux attraits de la littérature et à son charme différent de tout autre, on est ici content. Les jolies phrases! et qui, dans l'esprit, se placenta côté de l'in- Yocation à Gynthie des Mémoires d' outre-tombe. Ainsi, l'effort qu'il nous demande, cet écrivain le récompense. Voici Gaërdal. Il a toujours été « en passion « ; et on Ta « peu compris » . Il ne sépare pas la pensée de l'action ; mais on agit avec « les armes que le siècle vous prête » et, ses actes, ce sont les livres qu'il accomplissait : nul acte ne lui a paru « digne d'un regard », qui ne fût digne aussi « d'être élevé à la beauté d'une œuvre » . Bref, « il n'a vécu que pour l'action : c'est vivre pour la poésie... Artiste enfin, dans un temps où personne ne l'est, et puisqu'il n'est plus d'autre moyen de dominer sur le chaos, où s'avilit l'action » . Gaërdal a un ennemi : le temps. Mais il sait le vaincre ; et, comme il cherche la durée, il atteint à l'éternité. Gela veut dire, et très justement, que l'art est le secret d'éterniser les minutes. A mon gré, la question n'est point alors de savoir si l'œuvre passera les âges : l'œuvre, dès l'instant qu'elle réalise une idée, l'immobilise et la détache de la fuite universelle. Un artiste ne peut-il être défini un homme plus touché qu'un autre de tout ce que la vie contient de mort perpétuelle et qui a résolu de résister là contre? G'est le paradoxe de Tart; un paradoxe dont l'héroïsme exalte Gaërdal. Il triomphe de la mort, en imagination; et, comme son imagination réalise sa volonté de pensée, il

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ne distingue pas le rêve et la réalité. Mais, si Gaërdai il perd Tillusion de la durée, son désespoir ne connaît plus de bornes » . La substance de son art : son émoi. C'est son émoi qu'il éternise par le moyen de Tart. Je disais : une idée. Seulement, il n'admet pas l'idée toute pure et, pour ainsi parler, l'idée sans lui. Non qu'il dédaigne l'idée et dédaigne l'objet. Car il diminuerait ainsi sa rickesse et, partant, sa joie. Mais il entend réaliser ensemble toutes choses et lui . Je crains de ne pas énoncer les principes de Caërdal aussi clairement que je l'aurais souhaité. Au surplus, il ne cherche pas à être si commode : u II parait étranger partout, et ne l'est pas pourtant. Il a dû s'y faire à sa vive souffrance. Autour de lui, il crée la solitude. Il ne s'épargne pas lui-même : parfois Caërdal isole Caërdal n. Ceci encore : il y a, dans la pensée de Caërdal et dans «on œuvre, une apparence de désordre; c'est abondance. Mais, ce désordre, il le maîtrise. L'art ne consiste-t-il pas à maîtriser le désordre? Car l'ordre est la vie et la durée; et l'art, qui est le vœu de la durée, ne fait qu'organiser le désordre. Caërdal aime les chants populaires : c'est qu'au triomphe de sa puissance il associe les multitudes. Caërdal aime surtout la musique; c'est qu'elle évoque et, disons, ramasse tout le détail •que les simples mots laissent échapper, gaspillent. Voilà son esthétique. Une esthétique de vive souffrance, dit-il. Et d'orgueil ! Il s'intitule « vrai condottiere de la beauté »; il s'est croisé « pour servir l'art véritable et la cause de la grande action » : la grande action, la beauté.

Quant à l'orgueil de Caërdal, M. André Suarès a •écrit ailleurs (Sur ta vie, à propos de Charles Baudelaire) : u II faut être orgueilleux avec les hommes^ modeste avec son œuvre et bien humble avec l'art. » Après avoir été, pendant beaucoup de pages, très orgueilleux avec les hommes et, notamment, avec son lecteur, Caërdal a de ces phrases qui font qu'aussitôt

on lui pardonne. Il y a souvent à lui pardonner. II vous traite sans ménag^ement II n'a aucune complaisance; on l'en félicite. Mais il n'a aussi nulle obligeance; et je me trompe ou l'on n'évite pas toujours d'être un peu impatienté, ne fût-ce qu'un instant. Il méprise la facilité. Il la méprise, par exemple, chez Musset, et hardiment. Ce qu'il blâmé alors, c'est la facilité avec laquelle écrit ce poète : or, le poème écrit facilement se lit de même. Et Gaërdal : « Que la facilité est donc une vertu perfide ! C'est un don puéril, et proprement le génie des enfants... n II appelle Musset un enfant bien doué, « trop précoce pour être artiste » . Je ne suis presque pas de son avis. Mais il ajoute : « Dans l'œuvre du grand artist e, il doit y avoir beaucoup de peine, et de la grande peine; il ne faut pas qu'on l'y sente, peut-être; mais il faut que la difficulté y soit. La douleur de créer est une loi sévère. Je ne crois pas aux œuvres faciles ; elles sont facilement oubliées. Tout doit venir de loin, pour aller loin. » Je suis un peu de son avis. Je l'approuve de protester (laissons le génie de Musset) contre des œuvres si faciles qu'en vérité l'on n'y devine pas une volonté réfléchie. Ces petites œuvres, qui flattent la paresse du lecteur^ ont l'inconvénient d'abaisser l'art d'une époque. Elles vous gâtent le lecteur : ensuite, il refuse une nourriture plus forte. Notre littérature contemporaine ne s'est-elle pas du tout avilie de cette manière?

Je ne crois pas qu'un écrivain doive se faire un idéal de l'extrême facilité. Je ne l'engage pas non plus à chercher la difficulté. Je voudrais qu'en tâchant d'être facile, l'écrivain prît son parti de la difficulté , inévitable : mais seulement de celle-là. S'il prétend à une extrême facilité, il renonce à rendre les idées qui sont^ par leur qualité même, difficiles. Et il y a de telles idées : ce sont peut-être les plus belles et les plus dignes de tenter un écrivain. Mais, s'il ne tâche point d'être, dans la difficulté, aussi clair que la qualité même d^ l'idée le lui permet, il rebute son lecteur. Mettons

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que ce soit peu de chose. En outre, il n*a point accompli tout son devoir d'écrivain, qui est de réaliser sous les espèces de la beauté intelligible le mystère de la pensée. Le devoir de l'écrivain : surtout, le devoir de l'écrivain français, quand toute notre littérature est un emblème de clarté.

Quelques-uns des ouvragées de M. André Suarès — et, notons-le, non les plus récents — ont le tort d'être excessivement difficiles, parfois inutilement difficiles : Voici F homme et Bouclier du Zodiaque. D'ailleurs, que de beautés dans ces deux livres ! u Sur le ciel de la Saint- Martin, un nuage clair, un seul, une aile qui se retire vers le sud : le soleil dit adieu de la main. . . » Bouclier du Zodiaque est un recueil d'images dessinées avec finesse et force, gravées, coloriées à ravir et toutes pleines de significations ou, mieux^ d'allusions aux plaisirs et aux douleurs qui passent dans la nature et dans l'âme comme des fantômes. Habiller joliment les fantômes de l'âme et de la nature, jeu exquis de l'art! Voici l'homme est un recueil de notes qui, même dans leur réunion,, gardent un air éparpillé, plutôt un air éperdu. L'économie des chapitres ne réussit pas à les composer. Eparpillées, elles fatiguent l'attention ; mais, éperdues, elles ont une sorte de sauvagerie farouche et frissonnante. Elles sont dominées, toutes, par la menace de la mort. Elles sont des idées et des plaintes ; des cris qui s'exhalent en musiques singulières ; du désespoir, et tout excité d'allégresse : la plus vive ardeur spirituelle résiste contre le néant, et chante, et prodigue ses suprêmes prouesses. « La vie, ô amour, qui sauvera la vie?... La lumière du cœur, qui ne se couche point... mort, geôlière aux verrous de fer, brute sourde, qui t'a donné ces cachots étemels? Voici l'amour qui pleure : Amour, le frère du soleil, dans la prison de l'ombre... Le soir tombe à genoux. Et ce blessé sanglant, ayant frémi, se couche pour mourir tandis que ses lèvres pâlissent et que ses yeux verts se plombent. . . » Qui assemble ainsi les mots est un grand poète; et qui, à de telles phrases, éprouve

peu de joie n'aime pas la littérature. Pour en trouver de telles, et à profusion, il suffit qu'on ouvre Voici f homme et Bouclier du Zodiaque,

Cependant, j'avoue que, dans ces deux livres, les trésors charmants et magnifiques sont très durement con« fondus, mêlés aussi de quelques bijoux moins rares. Et nous nous embrouillons; l'auteur ne nous aide pas à nous débrouiller. L'auteur ne nous aide jamais. L'auteur ne nous aime pas; l'auteur nous hait et nous méprise, u 11 faut être org^ueilleux avec les hommes » : il nous traite en hommes.

Il nous maltraite surtout dans ces deux livres, Voici t homme et Bouclier du Zodiaque. Ailleurs encore, par endroits, il a peu de ménagements. Mais, comme il nous enchante aussi, n'allons pas le traiter avec tant de désinvolture. Avec son goût de la difficulté, s'il a tort, il a du moins ses raisons qui, en quelque manière, nous inciteraient à lui donner raison. Plusieurs de seis pages, et de ses livres, sont obscurs, et voire le sont terrible* ment, parce qu'il a refusé de suivre pas à pas la marche lente de l'idée. Il brûle les étapes; il brûle celles qui ne lui plaisent pas : il ne consent à s'arrêter qu'aux splendides étapes. Une idée qui se développe n'est pas à tout moment splendide. Elle a son chemin dans un pays très inégal; et, avant d'arriver à des sommets, elle a longé des routes mornes et plates; puis elle descend d'un sommet pour en gagner un autre par ces routes. Eh bien ! très souvent, M. André Suarès nous fait sauter d'un sommet à un autre, de telle façon que le bond nous a un peu étourdis. Il dédaigne les routes plates et mornes. Plutôt que de nous y mener, il nous fatigue sans pitié. Quelquefois, il nous a laissés sur les routes : et il est déjà parti; nous n'avons pas su l'accompagner. Mais s'il résout ainsi, à sa guise violente, le problème de suivre une idée, du moins a-t-il, en véritable artiste, conscience du problème* l'un des plus embarrassants de la littérature et de Fart. Flaubert, écrivant pour le théâtre, se désolait de rédiger des phrases telles qu'on

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en débite naturellement, telles qu'il faut bien qu'on en prête à ses bonsliommes et bonnes femmes : le théâtre imite la vie, où l'on n'est pas éloquent, et poète beaucoup moins. Dans les rapports qu'ont ensemble l'art et la réalité, qui pâtira? il y a, parmi la réalité, du médiocre : Tartiste est bien tenté de reconduire. S'il éconduit tout le médiocre, le reste s'écroule. Pareillement, il Y a du médiocre à traverser, dans le passage d'un élément à l'autre d'une idée; et il est périlleux de supprimer tout le médiocre. Mais on le peut consacrer, en lui imposant le style. C'est, il me semble, ce que fait Flaubert dans ses romans. C'est aussi ce que fait M. André Suai*ès de temps en temps. S'il ne supprime pas ces intermédiaires que je disais et qui conduisent d*une idée à la suivante, et qui n'ont pas d'autre valeur que celle-là, et qui ont ce rôle humble et honorable, il les embellit : même, il lui arrive de trop les embellir. Certaines idées sont, dans un ensemble de pensée, les servantes des idées principales : il pare et costume ainsi que les princesses les servantes, du moment qu'il les admet; et il ne les souffre pas autrement. Il résulte de là un peu plus de confusion. Il résulte enfin de tout cela que, si le naturel est, dans le style, une vertu bien aimable, les œuvres de M. André Suarès, qui ont tant de vertus éclatantes, n'ont pas cette amabilité.

En le remarquant, je n'offense pas Caërdal. Il fait fi de cette amabilité. Mais alors, qu'est-ce donc que cette littérature qui ne désire pas de plaire, qui s'accommode assez bien de déplaire, qui aurait honte de séduire trop aisément le lecteur, qui ne tient pas à le persuader, qui le tarabuste et qui, en fin de compte, s'impose avec de si merveilleux prestiges? La littérature, pour Caërdal, c'est la fin par excellence. Nous avons des écrivains si occupés ailleurs que l'on rougit, à leurs propos, de les entendre dire : « C'est de la littérature ! » avec une arro- Ijance de penseurs. Qu'ils pensent; et qu'ils abandonnent au prochain le culte frivole et passionné de la littérature! La littérature est, de nos jours, employée à

un (][rand nombre d'usages, indignes quelques-uns. Les gens qui l'emploient, et fût-ce pour des apostolats qui ne sont pas tous répréhensibles, finiraient par la détourner d'être un absolu. J'entends bien nos procurateurs; ils ont le sourire et demandent : « Qu'est-ce que la littérature? » On bavarde, et peut-être la plume à la main : ce n'est pas de la littérature. Afin de répandre une opinion qui vous entête, on écrit des livres : et ce n'est pas nécessairement de la littérature. 11 y a un malentendu, et qui vient de ce que la littérature a (en apparence) le même outil dont se sert tout le monde et pour l'usage le plus familier : les mots et les phrases, mots identiques, et gouvernés par la même syntaxe. Alors, où commence la littérature? Les autres arts, celui du peintre, par exemple, ou du sculpteur ou la musique, évitent cette confusion. Les mauvais peintres, sculpteurs et musiciens sont pourtant des peintres, sculpteurs et musiciens ; et tout écrit n'est pas de la littérature. Aux différentes époques de l'histoire, il a fallu que l'écrivain revendiquât l'indépendance de son art. C'est ce que fait Racine quand il affirme que son poème n'a pas d'autre objet que de plaire. Mais aujourd'hui Caërdal veut que la littérature coure le risque de déplaire. Il va loin ; et il donne à la revendication cet accent nouveau, plus effronté. C'est qu'il a d'autres barbares à repousser ; et c'est qu'il a senti le danger d'une petite concession : de là, son intransigeance et de là son insolence. Plus on voit menacée la littérature, — et qui doute qu'elle ne le soit? — plus montrent d'impatience et de résolution ses défenseurs ; plus ils sont humbles avec l'art et orgueilleux avec les hommes. Ils gardent la forteresse. Ce n'est pas leur faute, s'ils ont dû transformer en forteresse d'ésotérisme la cathédrale ouverte d'abord à tout venant : les barbares saccageaient ce qu'on leur offrait à regarder et pillaient au lieu de rêver leurs oraisons. Pour protéger la merveille fragile des statues saintes, la cathédrale d'Albi a des murailles formidables de citadelle. Peut-être le temps est-il venu

CAËRDAL 6S

OÙ le service de la littérature prend un caractère héroïque. Attaquée par des ennemis, évidents quelquesuns, les autres non, et par des maladroits, et par des sournois, la littérature a ses paladins : le condottiere Caërdal est l'un d'eux.

Seulement, on s'épouvante; et Ton dit que voilà le plus dangereux mandarinat, ces paladins étant des mandarins. Soyons calmes : nous avons peu de mandarins, à rencontre des foules. On craint que, séparée des foules généreuses et, enfin, de la vie abondante, la littérature ne s'étiole. Magistral souci des bons vivants ! . . . M. André Suarès a maintes fois dénoncé ce malin sophisme. Dans ses deuxièmes essais Sur la vie, il écrit : u La poésie n'est rien, sinon la vie idéale. C'est donc la vie réelle, en sa réalité supérieure. L'art est le salut de la nature, l'accomplissement de la vie. On ne peut opposer l'art à la vie. » Et, dans le Voyage du condottiere : u 11 n'y a pas de grands peintres, ni de grands poètes : il n'y a que de grands hommes. » Ailleurs encore, dans la troisième série des essais Sur la vie : a Les mots vivants font le poète et l'écrivain. Ils font aussi l'homme qui pense. Poésie, ce n'est pas de chercher des rimes sous la lune; mais le don de sentir la vie par soimême, et d'exprimer ce qu'on sent... Les mots pleins, l'os avec toute sa moelle de sens, de nature et d'image, les mots ne sont pas un chiffre abstrait pour l'homme véritable, qui est le poète. » Oui, le sophisme est de prétendre que la littérature, menée à sa perfection, se sépare de la vie. N'est-elle pas l'art des mots? et les mots ne sont-ils pas les signes de la réalité? Mais, dit* on, la différence est de la réalité aux signes : si vous prenez les signes pour la suprême réalité, vous perdez de vue la réalité authentique. Plaisanterie! L'intelligence humaine — et concevons-nous un autre mode intellectuel? — ne saisit pas la réalité même : elle en saisit les signes. Plus il y a de réalité dans les signes qu'elle en attrape, et aussi plus elle saisit de réalité. Or, la litté-

rature vraie consiste à mettre dans les mots toute la réalité qu'ils peuvent contenir; plus exactement, à ne pas méconnaître la réalité qu'ils contiennent. Ainsi, la vraie littérature donne le plus de réalité que puisse jamais assumer l'esprit humain; et la fausse littérature,, celle qui improvise les mots et les gaspille, improvise la réalité, la (jaspille. Elle la touche à peine; et elle ne sait pas ce qu'elle en touche : au surplus, elle n'en touche rien.

Corollaire : » La haine de l'art, c'est la haine de la forme... » Et c'est, du même coup, « l'oubli de la vie » . N'essayons pas de séparer la littérature, ou l'art desmots, et la prise en possession de la vie. Seulement^ l'art des vrais mots ! Ce sont les mots vivants ; ce sont les mots qui, ayant vécu, vivent encore. M. André Suarcs, avec la meilleure énergie, proteste contre l'absurdité des langues artificielles. Et ces langues artificielles, pour éviter quelques objections parmi d'autres, consentent à n'être pas des idiomes littéraires : elles seront, disent-elles, pratiques Mais leurs mots inventés ne sont pas les signes d'une réalité concrète : ils ne sont les signes de rien du tout; de sorte qu'ils impliquent du mensonge. Les langues artificielles, voici le comique de l'aventure : elles serviraient à cette niaiserie que leurs tenants appellent littérature; c'est avec la réalité que n'ont pas de rapport ces instruments pratiques. Langues artificielles, les volapucks qu'on a forgés; langue artificielle, une langue de néologisme» et le futile parler contemporain, celui des faux littérateurs. M. André Suarès, avec la même énergie, proteste contre la réforme de l'orthographe, qui dénuerait lesmots de leur passé, qui leur ôterait le témoignage de leur longue vie, de leur longue et pleine réalité. Il écrit : « Les mots ne sont des mots, comme on dit, du vent et plus vain que le souffle d'un fou dans un trou de serrure, les mots ne sont vides que pour les gens> sans latin... Le latin porte la raison de France : il fait raisonner juste, parce qu'il fait vivre les termes du rw*

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sonnement. . . Le français sans le latin est une lan(];ue de hasard, comme les autres, abandonnée à la charité publique. Dans le latin, le français est noble; il vit selon son rang, qui est le plus élevé ; il a ses titres de famille et d'héritier, sa maison, son foyer millénaire, son père et sa mère authentiques : enfin il est né... Pour un Français, le latin est un exercice à mieux être ce qu'il est. m

Gaërdal refuse les doctrines : elles lui masqueraient la réalité. Il ne leur permet pas de le borner; il cherche la réalité au delà des doctrines. Mais la raison pour laquelle il refuse les doctrines indique au moins la volonté qu'il a placée hors de toute incertitude : la volonté de conquérir, condottiere^ une ample réalité, que Tart organise, Tart étant l'ordre et, Tordre, la vie. Telle est son idée de la littérature : on le voit, ce n'est pas le badinage que flétrissent les bons vivants et hommes d'action. D'ailleurs, ne Ta-t-il pas déclaré? homme d'action, il le serait : «11 n'a jamais eu une pensée pour la politique, sans frémir de ne pas tenir l'empire. Il a toujours été partagé entre la passion des héros et celle des saints. » M. André Suarès ajoute : a C'est pourquoi il était artiste. »

M. André Suarès s'amuse de ce Gaërdal qu'il a créé à sa ressemblance mentale, et comme un emblème plutôt que comme un portrait de ses velléités profondes. L'emblème agrandit gaiement le portrait. Ramenons à leur exacte signification les velléités emblématiques de Caërdal. Faute d'être le héros et l'empereur, il est le condottiere de la beauté : c'est que, présentement, Gaërdal ne trouve pas, dans nos circonstances, l'occasion d'€igir et d'être à sa guise efficace. Il accuse la plèbe indocile et constate que, pour penser, il faut être seul. Il accuse Tépoque et la démocratie. 11 s'est retiré hors du monde où certains fantoches se croient si actif» et le sont peut-être : mais ils sont, dans l'anarchie, des agents de désordre ; et faire du désordre, ce n'est point agir. L'action véritable, c'est l'empire de l'ordre sur le

désordre. Il faut donc aller autre part; et la littérature est lalibi, Tunique alibi. Je crois que Gaërdal approuve Salluste qui, écarté de la politique, déclare aussi belle que le gouvernement l'histoire. Il donne à la pensée de Salluste un sens plus large encore : il affirme Tidentité de la littérature et de l'action ; s'il les distinguait, ne serait-ce pas pour attribuer à la littérature, synthèse de toute la réalité active, la suprématie?

C'est pourquoi Gaërdal est artiste. Examinons les victoires du condottiere. Chacun de ses livres est l'une de ses conquêtes. Eh bien! ses conquêtes, on peut les distribuer ainsi : conquête de la nature, conquête des hommes, conquête de soi; et puis le règne.

Conquête de la nature : le Voyage du condottiere et le Livre de Cémeraude. Le condottiere s'est emparé de l'Italie et de la Bretagne. Dans le Livre de témeraude^ la Bretagne a son charme, sa couleur et ses nuances. Elle apparaît comme » la plus noble terre qui soit dans le Nord, à la Bn des temps où il y eut des peuples singuliers et des provinces libres » ; elle mire sur l'Océan u sa figure de sirène mélancolique n : mourante, la . belle émeraude jette son dernier feu. M. André Suarès l'a peinte quatre-vingt-une fois; ou bien il a consacré à ses divers aspects quatre-vingt-une études, chacune achevée comme un tableau : dans cette variété, nous apercevons l'unité d'une âme, celle de la Bretagne, que révèlent tantôt un paysage, tantôt l'un de ses habitants et l'anecdote d'une destinée dirigée par elle. Le voyage italien déroule les pays augustes et jolis, les horizons d'histoire et les intentions des artistes.

Conquête des hommes, — et des grands hommes, non de la multitude avec qui l'on est orgueilleux : — Wagner^ Tolstoï vivant et les Trois hommes^ Pascal, Ibsen et Dostoïevsky. Ce sont les héros et les "saints de Caërdal ; et il en a d'autres : ce sont du moins ses préférés. Notons qu'il admire Tolstoï et l'aime. On s'attendait peut-être que son esthétique et l'éthique de Voici

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[homme le rapprochât plutôt de Nietzsche. Or, il est sévère à Nietzsche; il écrit : « Les livres de Nietzsche ■sont des essais au chef-d'œuvre ; mais cet Apollon est toujours en cage; il fait le dieu, en vrai Phébus d'université, à besicles d'or : tout de même, son char est une chaire et son Pégase une rosse allemande harnachée de lexiques in-folio. » La préférence accordée à Tolstoï contre Nietzsche est significative et, en quelque mesure, montre que Caërdal ne se confine pas volontiers dans une littérature inactive. Mais n'allons pas le croire tolstoïen, non plus. Tolstoï l'a tenté. Le volume intitulé Tolstoï vivant^ où il a réuni plusieurs essais de dates différentes, indique les tribulations du zèle qu'il a eu pour l'auteur à* Anna Karénine : essais contradictoires, l'un « pour Tolstoï », un autre qui hésite « pour et contre Tolstoï » , et le dernier « contre Tolstoï » . Puis, après cela, quand le vieillard est parti de chez lui afin d'aller mourir en vagabond selon ses principes, une « prose de l'évasion » , rythmée comme un poème, le célèbre : «Le Vieux aux gros sourcils (qu'ils soient buissons à la Saint-Yves, pour que les bouvreuils y nichent) cherche dans la forêt un coin pour sa hutte d'ermite. Ses cheveux blancs sont plus blancs, et plus blanche sa barbe blanche ; et plus gris ^s yeux d'eau sur le sable, comme l'écorce du bouleau par la pluie d'avril, ou comme les prunelles de la lionne caressante. Déjà le visage du saint anachorète s'illumine; et les ailes des anges fleurissent dans ses rides... n Puis, quand Tolstoï est mort, il y a (troisième série des essais Sur La vie) le dialogue si beau, d'une si grave poésie, des chênes d'Yasnaïa Poliana : « Dors, à présent, vieux homme noueux. Le vent ne mêlera plus les écheveaux de ta barbe blanche, comme la barbe de Jupiter pendue à la fourche des branches. Pour nous, frères cliênes, gardons notre père Tolstoï, sur le tertre, d'une grandeur unique par le site, qui domine la plaine infinie... » On trouvera de pareilles beautés intelligentes et de pareilles musiques dans les chapitres que M. André

Suarès a composés touchant Pascal, Ibsen et Dostoïevsky.

Mais il dit : « Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage... Gomme tout ce qui compte dans la vie, un beau voyage est une œuvre d'art : une création. De la plus humble à la plus haute, la création porte témoignage d'un créateur. Les pays ne sont que ce qu'il est. . . » Voyage à travers les pays ou voyage à travers les livres et les pensées. De sorte que le voyageur, en conquérant les pays et les pensées, songeait à lui premièrement, à Gaërdal. Cependant il était bien attentif à ce qu'il rencontrait, à ce qu'il examinait; il ne se dépêchait pas de l'apercevoir et d'y continuer son habitude. Au contraire, il avait grand soin de ne pas appauvrir le spectacle et, ainsi, de ne pas diminuer sa conquête. Les thèmes qu'il s'est proposés, il les traite u objectivement » : c'est par égard pour eux et par égard pour lui, on le comprend. Mais, de toutes façons, la conquête qu'il a poursuivie avec le plus de diligente ardeur, la voici.

Conquête de soi : elle occupe tous ses livres. L'un des épisodes les plus poignants et les plus riches de conséquences est consigné dans le volume qui a ce titre, S tir la mort de mon frère : conquête de soi contre la douleur. L'auteur quelquefois prête à un suppléant qu'il appelle François Talbot sa souffrance qu'il étudie; et puis, la fiction se défait : et il note sa douleur, tout simplement, avec quelle dignité, quelle sincérité d'accent, quelle délicatesse du sentiment le plus tendre et le plus malheureux ! A peine ose-t-on, sur un livre de ce genre, épiloguer. Mais, dans l'œuvre de M. André Suarès, il marque une crise importante. C'est ici que commence l'extrême solitude à laquelle l'écrivain, par son orgueil, se condamnait déjà et qui maintenant lui devient un farouche devoir autant qu'une nécessité. C'est ici, en outre, que le cœur, aimant naguère à se guinder, connaît de naïves alarmes, n'y résiste pas et, maître de lui pourtant, s'abandonne. A se ressaisir, la

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lutte est noble et pathétique. Il y a, dans l'œuvre de M. André Suarès, cette an^joisse.

Pourquoi ne pas dire, tout bonnement : M. André Suarès écrit des récits de voyages, de la critique et des essais?... Il est possible qu'en insistant un peu trop sur le système dog^matique et sing^ulier qui fait Tarmature de son oeuvre, je l'aie involontairement desservi. Alors, qu'on le lise en néglig^eant le système et en (][oûtant l'art seulement, un art délicieux d'invention, d'adresse et de nouveauté, un art sans cesse ingénieux et qui prodigue ses trouvailles, un art où les repentirs même ont la pureté des lignes décisives, un art spontané à la fois et savant, un art qui abuse de ses prestiges et qui est donc prestigieux. Mais il fallait aussi qu'on pût distinguer la pleine signification de cette oeuvre et, dans cet art, une idéologie : car l'œuvre de M. André Suarès mérite la double couronne ; elle a cette double beauté.

11 est possible, d'autre part, que M. André Suarès donne lui-même une importance exagérée au système de sa pensée. Je ne l'affirme pas. Dégagée de l'appareil qui la contraint, cette littérature ne fleurit-elle pas mieux?... Caerdal affiche la haine des doctrines; et il écrit : u L'homme de génie n'a pas de doctrines. » Mais il ajoute : u Elles varient avec ses propres efforts à vivre; car on ne vit point, à moins de renouveler continuellement sa vie. >) Et c'est encore une doctrine, je le disais. Gaërdal, qui réprouve les doctrines, s'échappe rarement de ses doctrines, moins changeantes qu'il ne le croit.

Ce sont les doctrines de la conquête. Or, j'annonçais : après la conquête, le règne. Il me semble qu'au point où est arrivée l'œuvre de cet écrivain, nous assistons à l'accomplissement de la conquête et, pour ainsi parler, aux préludes du règne. On voudrait, à présent, que la polémique aboutit à la sérénité. Gaërdal avait à écarter, fût-ce par la violence, les barbares. Ne les a-t-il pas écartés? S'il continue de les maltraiter, les dédajgne-

t-il suffisamment? Il les dédaigne; et il s'apaise. Son dernier livre, l'adorable Cressida^ témoigne d'un esprit qui, après tant de combats, sait profiter de la victoire. Cressida et Troïlus, et puis Hélène qui a vieilli, Ménélas qui s'est conservé, Andromaque embellie de sa tristesse, et Diomèdesi fougueux, et le raisonnable Ulysse, Pandarus qui, de sa tour, répand des vérités premières et, descendu de sa tour, débite des sornettes, à l'occasion scandaleuses, et l'ombre de Paris élégante et vaniteuse^ et Polyxène au tombeau, et Gressidès vont et viennent deuis ce poème, allégories amusantes du désir, de l'amour et de la mort, et de la frivolité, petite mort perpétuelle. Leur querelle est un badinage trempé de larmes. Et Cressida, tout en pleurant, comme elle rit ! tout en souriant, comme elle pleure ! Dans son bavardage de coquetterie, passent de telles phrases : » La nuit est la cendre bleue d'un jour qui s'est consumé de tendresse; » de telles phrases, qui sont les plus fines conquêtes de Gaerdal et ses promesses magnifiques.

1« novembre 1913.

LA NOUVELLE MARIAIfIfE

Renée Néré, cette héroïne de Mme Colette Willy, dans la Vagabonde et t Entrave , je l'appelle ainsi, la nouvelle Marianne, en souvenir de la charmante fille dont Marivaux a raconté les aventures. Ce n'est pas la dénigrer. Le roman de Marivaux, un peu lent, peutêtre un peu long, n'est-il pas un chef-d'œuvre? Les deux romans de Mme Colette Willy, la Vagabonde et, suite de « la Vagabonde n y F Entrave, en dépit de quelques défauts, les uns gracieux, les autres non, j'hésite à n'en pas dire autant.

Il y a de l'analogie et, malgré les apparences, beaucoup d'analogie entre Marianne et Renée. Les différences, on les devine. On les verra mieux, si l'on distingue aussi les ressemblances : et l'on apercevra certains caractères tout récents — plusieurs, à mon avis, très dangereux — de notre littérature.

Marianne était une petite enfant. Sur la route de Bordeaux, avec un gentilhomme et une jeune dame, un laquais et une femme de chambre, elle voyageait en carrosse. Des voleurs survinrent; ils tuèrent tout le monde, excepté Marianne. Marianne fut recueillie par de bonnes gens. On ne sut pas et elle ne sut pas qui elle était, noble ou roturière, bâtarde ou légitime. Et la voici jetée dans le hasard. Renée, autre accident, a fait un mauvais mariage: Elle a quitté son mari, elle a divorcé. Et la voici jetée dans le hasard, elle aussi. Marianne, quand nous la connaissons, a une quinzaine

d'années. Il lui manque (elle n'en souffre pas) l'expérience conjugale dont Renée est pourvue. Mais, innocente, elle n'est pcis niaise. Quand M. de Climal est trop bon pour elle et vante les cheveux qu'elle a, « du plus clair châtain », les touche, les caresse, elle remarque dans les yeux du bonhomme u quelque chose de si ardent » qu'elle se dit : u II se pourrait bien faire que cet homme-là m'aimât comme un amant aime une maîtresse. » Petite fille avertie!... C'est que, dans son village, elle a vu des amants; elle a entendu parler d'amour; elle a lu, à la dérobée^ des romans; ajoutez u les leçons que la nature nous donne » : les regards de M. de Climal lui parurent u d'une espèce suspecte ». M. de Climal sera éconduit. Marianne, en sanglotant, s'écriera : « Vous savez que je sors d'entre les mains d'une fille vertueuse qui ne m'a pas élevée pour entendre de pareils discours ; et je ne sais pas comment un homme comme vous est capable de me les tenir, sous prétexte que je suis pauvre. » Quitte à n'être pas un homme comme lui, le vieux libertin ne craint pas d'insister. Marianne, qui a les yeux baissés et mouillés de larmes, l'écoute cependant. Elle aura, pour le chasser, toute son énergie, dès qu'elle sentira que M. de Climal la compromet auprès d'un aimable garçon, jeune et dont elle est éprise. Alors, elle rend à M. de Climal l'argent et les robes^ cadeaux qui désormais l'offensent; ou bien veut-il qu'elle jette par la fenêtre argent et robes?... u Je détachais mes épingles et je me décoiffais, parce que la cornette que je portais venait de lui, de façon qu'en un moment elle fut ôtée, que je restai nu- tête avec ces beaux cheveux dont je vous ai parlé et qui me descendaient jusqu'à la ceinture. J'étais dans un transport étourdi qui ne ménageait rien; j'élevais ma voix, j'étais échevelée, et le tout ensemble jetait dans cette scène un fracas, une indécence qui alarmait M. de Climal et qui aurait pu dégénérer en avanie pour lui... » Renée Néré danse dans un café* concert. Soudain, l'on frappe à la porte de la loge où

elle s'habille. Paraît un inconnu, grand, sec et noir, qui salue et débite une phrase de trop vive admiration. «Je ne dis rien à cet imbécile. Moite, essoufflée encore, la robe demi-ouverte, j'essuie mes mains en le reg^ardant avec une férocité si visible que sa belle phrase meurt, coupée. Faut-il le gifler? marquer sur ses deux joues mes doigts encore humides d'eau carminée? Fautil élever la voix et jeter à cette figure anguleuse, toute en os, barrée d'une moustache noire, les mots que j'ai appris dans les coulisses et dans la rue?... » Gomme ^l. de Climal auprès de Marianne, V u envahisseur n de Renée insiste. Alors : u Vous allez filer tout de suite! J'ai fait preuve d'une longanimité incompréhensible et je risque une bronchite en n'enlevant pas cette robe où j'ai eu chaud comme trois déménageurs ! » A l'idée que la danseuse ôtera sa robe, l'envahisseur reprend u sa figure sombre et triste » ; et nous supposerons qu'il a les u yeux ardents » de M. de Climal.

Violentes l'une et l'autre, les deux scènes sont analogues. Seulement, les mots qu'on apprend dans les coulisses, Marianne ne les connaît pas; les mots qu'on apprend dans la rue, elle ne les dit pas et n'a point envie de les dire. La 1 ingère chez qui, au lieu d'être sur les planches, elle travaille en dit quelques-uns : «Ah! ah! — elle est furieuse contre M. de Climal; — vous retirer de chez moi pour vous mettre en chambre avec quelque canaille? Ah ! pardi, celle-là est bonne! Voyez-vous ce vieux fou, ce vieux pénard avec sa mine d'apôtre!... » Ainsi parle la lingère, non Marianne. Renée Néré est plus hardie que la lingère. Il n'y a guère de mots qu'elle refuse. Ceux qu'elle néglige, ses camarades du café-concert sont là pour les dire, et aussi les élégantes personnes qu'elle rencontre à Paris ou bien sur la Côte d'azur. Terrible vocabulaire! Quand Renée elle-même redoute une de ses u crises de grossièreté », l'on frémit. Elle demande : u Quel ancêtre mal embouché aboie en moi avec cette virulence, non seulement verbale, mais sentimentale?... » Un ancêtre

qui, d'ailleurs, n'est point suranné : il a pris le ton du jour, et le plus mauvais ton du jour, avec un soin d'artiste curieux, un peu maniaque. Eh bien! j'aime mieux les gros mots que les néologismes; pourtant, je ne les aime pas. £t j'accorde que, la plupart du temps, Mme Colette Willy réussit, en argot, des phrases très pittoresques et assez amusantes. Mais, parfois, elle abuse de la permission. C'est, à mon gré, beaucoup trop de grossièreté. Une sorte de gaminerie la rend moins désobligeante, puis l'adresse de l'écrivain l'orne d'une grâce comique ; c'est tout de même plus de grossièreté qu'il n'en fallait. Virulence verbale et sentiment taie : oui ! Les situations, dans la Vie de Marianne^ sont (ne l'a-t-on pas vu?) scabreuses. Le dialogue de Marianne et du vieux libertin n'est pas un épisode pour la Bibliothèque rose. Marianne en signalait l'indécence. Mais l'auteur, qui s'adresse à la bonne cœnpagnie, veille à ne la point offenser : les rudesses de la parole et du f^estQ^ il les a finement adoucies. Je crois que, de nos jours, la bonne compagnie est un peu éparpillée : ce n'est pas toujours la faute des écrivains, s'ils ne savent où la trouver. En outre, elle supporte volontiers ce qui l'aurait choquée jadis ; elle a pris un langage très vif et de quelque effronterie. Au surplus, Marivaux, qui pare de mots honnêtes les pensées les moins chastes, n'évite pas toute hypocrisie.

Cette hypocrisie, c'est l'art, en somme. C'est l'art d'autrefois. L'art consistait à « imiter », — non pas à copier, — le « serpent » et le « monstre odieux » . Il fallait, dans l'imitation, faire entrer le plus de réalité possible; non pas une réalité toute nue : une réalité bien habillée, déguisée, que le lecteur se plaisait à reconnaître sous le déguisement. Telle est, si je ne me trompe, la volonté de nos poètes classiques et encore la volonté de nos écrivains à l'époque de Marivaux. Depuis lors, on a cherché la réalité avec un zèle de plus en plus entreprenant. On l'a aimée, ma foi, comme le vieux libertin Marianne, très satisfait de ce

qu'elle se décoiffe et laisse pendre ses cheveux ; on l'a aimée, comme l'envahisseur Renée Néré, très aguiché de sa robe u demi-ouverte » , disons ouverte. On a aimé là réalité pour elle-même, toute nue; on lui a ôté son déguisement, l'art d'autrefois.

La nouvelle Marianne n'est pas hypocrite. Je ne sais si, auprès d'elle, Marianne de Marivaux ne semble pas un peu perverse. La nouvelle Marianne serait plutôt cynique : elle l'est. Pour préférer l'une ou l'autre, il faut choisir entre quelque cynisme ou quelque perversité.

Marianne, de Marivaux, un bon prêtre l'a élevée. Mais elle n'a pas beaucoup de sentiments religieux. Du moins, les sentiments religieux ne sont pas ce qui l'empêche de tourner mal. Si elle croit en Dieu, parce qu'elle ne pense guère à n'y pas croire, elle n'est pas une âme que les préceptes chrétiens sauvegardent et conduisent. Renée Néré, je ne sais pas si elle croit en Dieu. Songeant à qui l'aima sans être payé de retour, elle écrit : « Tu ne sauras plus rien de moi jusqu'au jour où mes pas s'arrêteront et où s'envolera de moi une dernière petite ombre, qui sait où?... » Elle croit au hasard, qu'elle appelle son maitre et son ami ; elle a, pour le hasard, une étrange crédulité : c'est presque de la foi, se dit-elle, et elle ajoute : « Vraiment, le jour où mon maitre le hasard porterait en mon cœur un autre nom, je ferais une excellente catholique. » Elle n'en est pas là, dans la Vagabonde ou l'Entrave. Elle s'en aperçoit et, semble-t-il, avec un frisson de regret. C'est tout ce que je vois de religieux en elle; et c'est, à présent, peu de chose : un frisson passe vite. En fait de religion véritable, c'est tout; ce n'est presque rien. Mais, comme une religion, il y a en elle le souvenir de son enfance^ cher souvenir, si précieux qu'à peine, dans sa vie indigne de lui, l'ose-t-elle éveiller : elle a peur de le profaner. Il s'éveille tout seul. L'enfance à la campagne, dans les jardins et dans les champs, parmi

les calmes et lents travaux, sous la lumière natu relie , dur contraste avec la ville et ses folies!

Aujourd'hui, Tamant parti, Renée Néré est à regarder la rue, par la fenêtre de sa chambre, dès l'aube. Une fièvre la tourmente, une déception de la volupté, un amour ému de rancune. Elle regarde : « Le ciel et le pavé mirent l'un dans l'autre une blancheur passagère, avant le lever rouge du soleil; c'est ce candide moment que les jardiniers de mon pays, soucieux de cueillir des fruits fermes et froids, nommaient l'heure des fraises... w Elle rêve autour de ces mots et autour du passé qu'ils évoquent dans sa mémoire : c'est un rêve meilleur et plus sain que l'amertume sensuelle. Pendant ses tournées de danseuse, en province, elle s'échappe et, dans les environs des villes, se promène afin de respirer « l'odeur du gazon, de la terre remuée », odeur forte et douce. Un clair de lune « qui se mire aux buis et aux lauriers luisants » la divertit de toutes les concupiscences. Sur la route qui va de Monte-Carlo à Nice, une bruyante compagnie ne la détourne pas de goûter le beau soir qui tombe et de frémir à la rapidité de ces minutes qui sont le splendide symbole de toute brièveté. Elle aime la nature et, plus que la nature, la campagne. C'est pour elle un sentiment tutélaire, si dans sa pensée la campagne et l'enfance honnête sont réunies. Durant tout le roman de la Vagabonde^ elle évite de succomber aux plus viles tentations ; elle ne se dégrade pas. On la sent préservée : le souvenir de son enfance, comme une vague religion, la préserve. Marianne qui, en fin de compte, demeure plus intacte, c'est aussi, en quelque manière, son enfance qui la préserve : plus encore que son enfance, sa naissance. Elle est une fille de qualité. D'abord, on l'ignorait. On l'apprend; et l'auteur désire qu'alors on ne soit pas surpris d'avoir vu Marianne si sage. Renée, à qui le sort n'a point ménagé de ces aubaines quasi merveilleuses, Renée plus vraie et aussi plus touchante ! Mais, enfance paysanne ou illustre nais-

sance, Renée et Marianne sont deux petites chattes qui ont le souci de la propreté. Marianne réussit encore* mieux, et parfaitement bien, à se garder intacte : c'est qu'elle a plus de chance et moins de difficultés. Dans ta Vagabonde^ Renée montre une délicieuse habileté, pour se tirer des occasions périlleuses. La débauche qui l'entoure ne la touche pas. J'ai vu, dans les klianis de Grèce et dans l'ordure où se vautraient (jens et animaux, les rouliers et les porcs, de petites chattes si blanches, que leurs robes immaculées étaient, parmi la boue et Tignominie, un paradoxe d'élégance : telle m'apparaît Renée dans la fange de la Vagabonde. Elle a de fines précautions, pareilles à des coquetteries. Elle accomplit des miracles de vertu. Les prouesses de son dédain sont ravissantes. Elle a une excellente opinion d'elle-même; et son orgueil la défend : un orgueil joli. Elle ne fait pas la mijaurée. Elle est contente de ses victoires; et elle ne les proclame pas. La Vie de Marianne et la Vagabonde : deux études et analyses de la pudeur féminine. Seulement, l'auteur de la Vagabonde^ étudiant et analysant les manèges de la pudeur, n'a pas toujours évité l'impudeur de l'écrivain réaliste. .

La pudeur de Marianne et celle de Renée ont cette analogie encore : elles ne dépendent pas d'une morale. Marianne est bien détachée de son catéchisme et Renée, plus évidemment, détachée de toutes les doctrines.' Ainsi, la pudeur serait une spontanéité absolue, un instinct délicat. Ce n'est pas ce que Marivaux et Mme Colette Willy ont voulu démontrer; la Vie de Marianne et la Vagabonde ou l'Entrave ne sont pas destinées à une démonstration. Mais, comme il y a, dans ces romans, beaucoup de vérité, l'on est, en les lisant, mené à conclure, de même qu'en examinant la vie réelle. Et c'est un bon signe. D'ailleurs ici, la Vagabonde et l'Entrave l'emportent sur la Vie de Marianne. Le subtil Marivaux abonde en remarques ingénieuses, pénétrantes, malignes; je ne crois pas que ces diverses remarques se réunissent et forment une vivante unité.

L'on dirait un peu de maximes qu'un moraliste aurait assemblées et illustrées d'exemples persuasifs. Chacune des maximes nous séduit par son exquise justesse; et, ce qui manque, c'est une philosophie. Or, si l'auteur de la Vagabonde et l'Entrave n'a pas eu l'ambition de formuler une thèse, une philosophie résulte de ces deux romans : peu importe que l'auteur ne l'ait point cherchée.

Renée Néré, je l'indiquais, a une âme toute dévastée. Elle ne possède plus ses croyances : ce qu'on nomme les préjugées, elle le sacrifie. Elle avait une existence rég^ulière. Il lui a semblé que cette existence était pleine de mensonges, de duperie et de vilenie. Elle s'en est évadée. Où va-t-elle?Âu hasard. Elle n'a pas de fortune. Elle doit gagner son pain de chaque jour. Que faire? Et c'est ainsi qu'elle entre au café-concert, comme danseuse. Il y a, dans ce choix, de la désinvolture et du défi. Que deviendra- t-elle? Ce qu'elle deviendra dépend du hasard et d'elle-même, non du hasard uniquement, plutôt de la façon qu'elle aura de traiter le hasard, de l'accepter ou de le refuser, de réagir contre lui. Elle dit : «Je n'ai plus foi qu'en lui (le hasard), — et en moi. En lui surtout, qui me repêche lorsque je sombre et me saisit, et me secoue, à la manière d'un chien sauveteur dont la dent, chaque fois, perce un peu ma peau... Si bien que je n'attends plus, à chaque désespoir, ma fin, mais bien l'aventure, le petit miracle banal qui renoue, chaînon étincelant, le collier de mes jours. » Elle se trompe : ce n'est pas le hasard qui la sauve ; c'est elle qui, à maintes reprises, se sauve du hasard. Tout le roman, les deux romans, c'est l'histoire de ses initiatives, plus ou moins énergiques, souvent découragées, tremblantes.

Elle n'a pas eu un autre projet que de vivre; et, puisque les disciplines Tout offensée, elle vivra sans discipline. Ou, du moins, elle se le figure. Le paradoxe de son engagement au café-concert, c'est un caprice de liberté, caprice impertinent et qui lui prouve mieux à

elle-même sa liberté. Voilà tout ce qu'elle a fait d'abord ; et ce fut toute son intention. Mais elle aurait agi de cette manière, notons-le, si elle avait résolu d'instituer une expérience de psychologie et de morale, si elle «'était demandé, comme un philosophe : que devient un être qui, n'ayant plus ni croyances, ni préjugés, ni famille, s'abandonne à ses velléités et au hasard? La Vagabonde et l'Entrave ne posent pas dogmatiquement ce problème, et cependant le posent, le supposent et y répondent. Aussi disais-je que ces deux romans contiennent une philosophie. Or, il n'est pas de problème plus grave, à une époque où, même si Ton ne suit pas les pessimistes jusqu'au bout de leur chagrin, l'on observe que les liens de la famille se défont, que les préjugés se détraquent et les croyances subissent de fortes tribulations. Il y a du nihilisme dans les âmes. Où conduira les âmes ce nihilisme? L'âme de Renée est toute nihiliste : regardons-la; son aventure est un emblème.

Faute d'un évangile. Renée a ce dernier recours : sa raison. C'est, en effet, ce que disent les plus libres penseurs. Us nous la baillent belle. La raison, des principes établis, déduit les conséquences : elle ne fournit pas les principes. Et la raison, pour Renée sans principes, est un instrument dont elle n'aura point l'usage. Que reste-t-il à Renée? Ses instincts. La pudeur est l'un d'eux. Elle n'est que l'un d'eux; et d'autres instincts seront, avec la pudeur, en vive concurrence. S'il y a des instincts divers, et rivaux, et de qualité inégale, les .uns tout chauds d'animalité, les autres tout frémissants de spiritualité, leur lutte sera de nature morale. La préférence que Renée accordera tantôt à l'un, tantôt à l'autre, témoignera de sa maîtrise morale ou de sa défaillance. Le soir, dans sa loge, avant son entrée en scène, déjà maquillée, elle voit au miroir son visage, comme celui d'une étrangère aux yeux profonds, les paupières frottées d'une pâte violette. L'étrangère a « des pommettes de la même couleur que les phlox des

jardins et des lèvres d'un rouge noir, brillantes et vernies » . L'étrangère la regarde et va lui parler, va lui dire : u Est-ce toi qui es là?... Là, toute seule, dans cette cage aux murs blancs que des mains oisives, impatientes, prisonnières, ont écorchés d'initiales entrelacées, brodés de figures indécentes et naïves? Sur ces murs de plâtre, des ongles rougis, comme les tiens, ont écrit l'appel inconscient des abandonnés... Derrière toi, une main féminine a gravé : Marie,., et la fin du nom s'élance en parafe ardent, qui monte comme un cri... Est-ce toi qui es là, toute seule, sous ce plafond bourdonnant que les pieds des danseurs émeuvent comme le plancher d'un moulin actif?. . . Pourquoi es-tu là, toute seule? et pourquoi pas ailleurs?... » Ainsi parle à Renée une étrangère qui est Renée ou bien, en définitive, qui est sa conscience. Et autant dire qu'à tout le nihilisme de l'âme a survécu la conscience. Une conscience ellemême langoureuse et mélancolique : elle ne vous adresse pas de reproches; elle vous invite à n'être pas gaie.

Cette conscience, comme la pudeur de Marianne ou de Renée, est un instinct, naturel en quelque mesure; et puis elle est le reste d'un passé : bonne naissance de Marianne ou bonne enfance de Renée. Elle n'est plus qu'un instinct, qu'une velléité parmi d'autres. Et Renée, qui a éconduit toutes les idées directrices, vit de par ses velléités. Elle les examine ; elle leur est bien attentive; elle connaît leur détail. Mais, quand elle se décide en faveur de l'une d'elles, ne croyons pas qu'elle ait cédé à des arguments d'une autre sorte : elle a laissé à ses velléités leur liberté élémentaire. Dans la Vagdbonde, aux derniers chapitres, elle prend le parti de rompre une amitié qui était un peu des fiançailles, voire assez urgentes. Gela modifie toute sa destinée. Elle ne réfléchit point aux inconvénients et avantages de l'alternative. Elle est en wagon, revenant à Paris; elle rêve, et très vaguement. Le rêve aboutira, elle ne sait comment. Et, si on lui demandait pourquoi elle a

préféré ceci ou cela, elle ne le saurait pas : ceci ou cela s'est préféré en elle. Dans la suite de ta Vagabonde, t Entrave, elle était sur le point de rentrer chez elle, tout droit, quittant Genève. Elle accepte d^aller à Lausanne; puis elle accepte de faire une promenade en bateau, une promenade qui, une fois encore, modifiera sa destinée, u J'hésite, puis j'accepte, non que j'aie envie d'une promenade en bateau. Mais, depuis mon arrivée à Ouchy, ma journée est gâtée par un malaise de ratag^e, de maldonne, de faux départ, un malaise qu'on pourrait encore dissiper, en se dépêchant beaucoup, par exemple, et je ne sais par quel moyen. Je ne sais pas non plus ce que je suis venue chercher ici, mais je sais fort bien que je ne Pai pas eu, et qu'il s'en faut peut-être d'un instant, d'un mot, d'un court repos sur l'eau lisse, que je parte rassérénée. » Dans le récit qu'elle fait de ses aventures, elle omet presque toujours les événements; ou elle les mentionne très vite. Les événements comptent très peu; ce n'est pas eux qui mènent l'histoire : et l'histoire s'accomplit dans la pénombre de la rêveuse pensée.

Il y a deux sortes de psychologfie : celle des idées claires et distinctes, et puis celle des petites perceptions. Il y a la psychologfie de la raison et celle des velléités ou de l'instinct. Nous ne sommes pas tout uniment raison; et les psychologues des idées claires et distinctes négligent quelquefois le principal. Mais il ne s'agit pas seulement des systèmes psychologiques : il s'agit de la vie morale. La prépondérance accordée aux petites perceptions, que d'autres appellent subconscience, est le signe d'une transformation mentale très singulière. Si l'on s'en rapporte aux velléités et à l'instinct, si l'on se livre, corps et âme, à la subconscience, n'est-ce pas qu'on a renoncé aux principes clairs et distincts et qu'on échappe au net gouvernement de la raison? La psychologie de la Vagabonde et C Entrave caractérise à merveille l'héroïne de Mme Colette Willy, sa détresse morale. Or, la psychologie des petites per-

n-î LES IDÉES ET LES HOMMES

ceptions, avec sa minutie, avec son extrême ténuité^ avec sa finesse précieuse et avec son incertitude, n'estce pas un peu, — sous une forme nouvelle et due en partie à des philosophies récentes, — n'est-ce pas un peu l'ancien marivaudage? Non le marivaudage des mots, celui des sentiments. Au temps de Marivaux, la psychologie cartésienne a commencé de se défaire; et l'on essaye d'une autre psychologie, moins évidente et qui mène à la psychologie des petites perceptions ou de la subconscience. Il y a, entre Marianne et Renée, cette analogie encore.

Les velléités suffisent- elles à ordonner une vie morale? Voilà le problème auquel sont, comme involontairement, consacrées la Vagabonde et C Entrave. Oui, semble répondre la Vagabonde. Renée a esquivé les tentations redoutables et sauvegardé sa chaste solitude. Mais la réponse de C Entrave est : non. Renée a cessé d'être cette vagabonde si fière. Elle songe : « Être libre ! ... Je parle tout haut, pour que ce beau mot décoloré reprenne sa vie, son vol, son vert reflet d'aile sauvage et de forêt... En vain!... » Elle est tombée ou retombée dans le servage de l'amour. Un bel amour? Non pas. Un amour qui a paru beau un instant, grâce à la ferveur première; et puis le plus malheureux des amours. L'amoureux, quelque temps, abandonne Renée. Il revient à elle; pourquoi? Et elle ne se dégage pas; pourquoi?... « Que nous revivions ensemble, depuis deux mois, c'est un miracle devant lequel je m'incline, comme on doit devant un prodige, sans chercher d'explication. On m'avait donné, quand j'étais enfant, une rainette qui était bleue, au lieu d'être verte, et lorsque je demandais : — Pourquoi est-elle bleue? — On ne sait pas, me répondait-on. C'est un prodige... n Elle dit : u L'amour, qui seul nous rassemble. .. » et elle veut dire que cet amour est peu de chose. L'amant désenchanté affirme, et brutal, que ce n'est que du désir... u Sans force pour mentir, je me mis dans ses bras, et je fermai les yeux pour qu'il

ne vit pas que c'était mon âme que je lui donnais. » Est-il une pensée plus triste et des mots plus joliment tristes pour la rendre? Au problème que j'indiquais, Mme Colette Willy ne formule pas la réponse; mais la réponse est dans la tristesse infinie de ses deux romans et dans la tristesse qui, de pag;e en page, grandit comme une ombre jusqu'au désespoir de la fin, jusqu'à un désespoir tel qu'il n'y a plus de mots pour lui : après les dernières lignes, le silence continue les paroles du désespoir.

Il n'est pas de littérature sans poésie. La tristesse, qui donne à ces deux romans leur signification, leur donne aussi leur poésie. Il le fallait, pour ennoblir le réalisme très gaillard de maints passages, les propos de maints personnages qui pratiquent l'argot des coulisses et de la rue, la vulgarité voulue ou consentie de ces peintures. L'auteur ne se proposait pas avant tout de décrire un monde particulier. L'école réaliste avait de ces ambitions quasi scientifiques : les romanciers se partageaient une époque, à la manière des savants qui ont une spécialité chacun dans l'univers des phénomènes. L'auteur de /a Vagabonde et C Entrave n'a pas cru que le monde du café-concert, acrobates, clowns, mimes, étoiles et leur clientèle eût « objectivement » un grand charme et un vif intérêt. Tout cela est le décor où s'attriste Renée. Peut-être la tristesse de Renée avait-elle besoin de ce morne entourage; en tout cas, la tristesse de Renée consacre la laideur qui l'environne. Elle tempère de ses nuances délicates les couleurs crues d'un vilain paysage. Elle met une âme dans une cohue d'appétits. Quand on est un peu las déjà d'avoir suivi cette horde surexcitée, l'on arrive à des reposoirs que la tristesse de Renée a préparés de place en place : autant de phrases qui sont les étapes de la pensée et du chagrin. Un dimanche matin. Renée, qui ce jour-là dansera deux fois ^Emprise, après-midi et soir, se promène au Bois de Boulogne; la course qui,

Ti LES IDEES ET LES HOMMES

au départ, Tamuse, la fatigue bientôt : « En vérité, qu'y a-t-il de changé en moi depuis ma vingtième année?... La fatigue, aujourd'hui, commence à me devenir amère et comparable à une tristesse du corps. . . n Elle a cherché sa liberté ; elle l'a cherchée dans le vagabondage même. Puis elle n'a que faire d'être libre. On lui dit : « Quitte ce métier, reviens parmi tes égaux ! » Elle répond : « Je n'ai pas d'égaux, je n'ai que des compagnons de route. . . » Quand elle a bien souffert de tous les affronts que sa destinée lui inflige et de toute l'inutilité des jours qui passent n'apportant- rien, elle écrit : « Il y a des jours, — moi qui me regarde vieillir avec une terreur résignée, — des jours où la vieillesse m'apparait comme une récompense... » Elle voit une fille absurde et qui, de sa voix éclatante, fait beaucoup de bruit... Elle se demande : » Est-elle gaie? Les hommes assurent que oui, et moi je trouvé que non... La gaité, ce n'est pas une agitation où manque la sécurité, ce n'est pas un bavardage, ni l'appétit de tout ce qui enivre. La gaité, c'est quelque chose de plus calme, il me semble, de plus sain et de plus grave... » Et ne va-t-elle pas dire que la gaité est quelque chose de plus triste?... Il lui a semblé qu'elle était curieuse de liberté; mais elle était désireuse d'amour. Puis elle écrit : a Quelque chose a passé entre nous : l'amour, ou seulement l'ombre longue qui marche en avant de lui?. . . Déjà tu as cessé de m'être lumineux et vide. J'ai mesuré tout le danger, le jour où j'ai commencé de mépriser ce que tu me donnais : un joyeux et facile plaisir qui me laissait ingrate et légère, un plaisir un peu féroce, comme la faim ou la soif, innocent comme elles. Un jour, je me suis mise à penser à tout ce que tu ne me donnais pas : j'entrais dans l'ombre froide qui chemine devant l'amour. » Trompée enfin par tous les plaisirs, elle a trouvé son refuge dans la douleur.

Quelle souplesse du talent! Les phrases, qui parfois ont la sécheresse du petit fait qu'elles notent, ou la rapidité d'un geste impertinent, ou le papillotement des

lumières folles, ou le déhanchement de la danseuse exaltée, savent aussi s'allonger comme cette ombre qui chemine devant Tamour, se colorer de crépuscule et répandre les musiques de la mélancolie. Mais la souplesse du talent n'est pas, en notre temps, la qualité la plus rare. Beaucoup plus rares, la justesse, la simple franchise de l'expression, l'art d'employer peu de mots et de remplacer la profusion par l'exactitude. C'est l'art de Mme Colette Willy. Je lui reproche seulement les gros mots; et je les préfère, disais-je, à des néolog^ismes : car nous veillons à la littérature, premièrement; mais, parmi les gros mots, il y a une terrible foison de néologismes. Mme Colette Willy écrit fort bien. Pourquoi dit-elle : a dîner en tête à tête n avec Brague. (ou Hamond)? Marivaux, dans la Vie de Ma^ rianne, écrit : u M. de Climal, tète à tête avec moi, ne ressemblait pas à M. de Climal parlant aux autres... » C'est Marivaux qui a raison. Et Mme Colette Willy : « Un autre souci que celui, âpre, fortifiant, naturel, d'assurer moi-même ma subsistance, n Cette habitude d'ajouter des adjectifs (ou des participes) au pronom démonstratif celui a commencé, je crois, vers la fin du dix-huitième siècle : et elle n'est pas bonne. Mon pédantisme n'a guère de telles peccadilles à relever dans la Vagabonde et l'Entrave; mon pédantisme est content.

Et ce style, qui a le mérite de la sûreté, ce style très moderne, un peu trop moderne parfois, et très conforme cependant au meilleur usage de la langue, a des prestiges. Des trouvailles, à chaque instant, varient le tour de la pensée ; une perpétuelle fantaisie vous mène à son gré, vous divertit en chemin. Les objets sont décrits avec une surprenante prestesse : les objets euxmêmes, et l'impression de qui les regarde, le sentiment furtif. Renée est seule, dans une gare, la nuit.... « La demie d'une heure sonne très loin. Le train qui doit me ramener à Paris ne passera que dans cinquante minutes... On n'a pas allumé pour moi toute seule les

gflobes électriques du quai... Un timbre fêlé grelotte timidement dans Tombre, comme suspendu au cou d'un chien transi... » Le petit jour, vu de la fenêtre, sur les fortifications : « La nuit se retire... Le ciel prend la couleur d'un champ de lin bleu... Un chat mince, sur le banc le plus proche, goûte la paix de ce frais motoent et m'ignore. Parfois il lève la tête et regarde le ciel, avec une poétique et vide gravité que ne troublent ni l'affût, ni la peur. Tous deux, nous attendons la naissance du jour. » Choisir, avec tant de goût, dans la réalité, les détails qui ont l'air d'être là comme les symboles d'un paysage tout animé de rêverie, quel art délicieux !

Au bord d'un lac, Renée, plus triste que jamais, voit les mouettes tournoyer. Elle n'a, dit-elle, envie de rien, que de toucher ces bêtes, vivantes et chaudes sous leur plume. Les mouettes volent. Mais Renée comble son désir, quand elle arrange les mots qui rendent le gras et soyeux plumage des mouettes. C'est le plaisir de la littérature et sa diversion subtile, jeu et privilège des seuls véritables artistes.

1« décembre 1913.

Sur les u grands maîtres de la littérature russe », Gog^ol, Tourguénef et Tolstoï, puis sur Bernard Palissy, et sur Victor Hugo, M. Ernest Dupuy a publié de très remarquables études, très attentives, méthodiques et justes. Vigny l'a tenté. Il a consacré au poète dJEloa trois volumes, dont le dernier vient de. paraître et qui sont, dans la critique, son chef-d'œuvre. Le poète d'^E/oa, il ne l'a point abordé directement et comme, par exemple, Victor Hugo : il l'a lentement approché, avec mille précautions. Sentant ce grand silencieux et dédaigneux plus secret et plus retiré que personne et plus difficile peut-être, il a eu soin de n'être pas familier, mais de le gagner plutôt que de le surprendre. Il l'a examiné de loin et il s'est, pour ainsi dire, fait mener à lui par les amis qui l'ont connu intimement : le premier tome raconte « les amitiés » d'Alfred de Vigny. Le second tome apprécie « le rôle littéraire » , l'influence d'Alfred de Vigny et complète le cadre du portrait. Et voici Alfred de Vigny ^ le véritable portrait du poète et l'âme de son oeuvre.

Par bonheur, il a'est pas indispensable qu'une vivante analogie unisse un critique et les écrivains qu'il juge ou commente. La diversité des écrivains aurait bientôt déchiré le critique. Une fine complaisance de l'esprit suffit à l'empêcher de méconnaître les pensées qui ne sont pas spontanément les siennes. Mais il y a aussi de ces rencontres : le poète et le critique ont des

ressemblances grâce auxquelles le critique entendra le poète mieux que par un effort zélé ; il l'entendra comme une autre voix, plus haute encore, de son rêve. L'une de ces rencontres : celle d'Alfred de Vigny et de M. Ernest Dupuy, celle de l'auteur des Destinées et de l'auteur des Parques,

On ne sait point assez que M. Ernest Dupuy est un de nos plus grands poètes. D'autres ont fait plus d^ bruit ; il n'en faisait pas du tout : et la triviale renommée écoute le bruit plus que le ch^at. D'autres inventaient, avec plus d'entrain, de fantaisie heureuse ou d'impertinence habile, des rythmes, des musiques dont la nouveauté surprenait et parfois enchantait un auditoire prime-sautier. La nouveauté est séduisante, aguichante même, aux premières minutes. Elle se fane; et, quand elle a»perdu sa fragile fraîcheur, elle n'est plus rien, que démodée à faire pitié. L'avenir, mieux garanti que nous contre ses duperies, changera parmi nos contemporains l'ordre des valeurs. Je crois qu'il mettra au premier rang le poème des Parques. Il y a trente ans que ce poème fut écrit. Relisons-le : il n'a pas vieilli. Ou disons, plus dignement, qu'il a su vieillir bien : bref, il a pris son caractère durable et définitif de beauté. L'immense nuit qui s'entr'ouvre et qui révèle le groupe virginal des trois déesses, Glotho, Lachésis, Atropos, la première tenant le fardeau de la laine, flocons larges comme des nues, la deuxième brisant de l'écueil de ses doigts le flot sempiternel et séparant les bribes que la faux de diamant de la troisième coupe; la clameur confuse des hommes sur la terre et, de cette clameur, l'aède tirant des plaintes, deux lamentations, l'une qui invective contre la vie et l'autre qui maudit la mort; pui^ léchant de Glotho, lasse de son immobilité impassible ; et puis le chant de Lachésis, lasse de certitude omnisciente; et puis le chant d'Atropos, lasse de son éternité qui désire la mort; enfin la promesse de l'anéantissement pour les hommes et pour les dieux et le cri qu'au nom de l'humanité, devant les dieux,

pousse l'aède, informé du projet final du destin : quel poème de l'ang^oisse, de l'intellig^ence et de la nécessité ! Aux tourments de Tamour, de l'ignorance et de la mort, les déesses répondent par le refus et du repos et de la science et de l'éternité. Le sujet du poème, c'est l'inévitable condition de toute vie ; la péripétie en est le débat du temps et du néant ; et la conclusion, le désespoir. La querelle de l'humanité mortelle et des immuables déesses, la réfutation du chagrin par l'ennui, la surenchère qu'ajoute à la douleur même l'allégorie du bonheur opposé, quel drame idéologique dans la plus poignante mé(Htation de la réalité! Les vers sont dignes d'un si beau thème; et j'en veux citer quelques-uns. Nous allons à Vigny, cependant : le poète des Parques nous y achemine.

L'aède chante la souffrance des hommes et, parmi les souffrances, le regret qui survit dans la mort du plaisir :

Puisque le temps s'abime et qu'hier est défunt, Pourquoi conserve-t-il ce vague et doux parfum? Comment exhale-t-il ce regret d'amertume?

L'aède plaint la mort. Il l'a plus terriblement peinte que Villon, de l'agonie à la pourriture et du premier apaisement jusqu'à la multiplication des germes qui s'évertuent vers d'autres formes :

Tourbillonnerons-nous comme des grains de sable Et, traînant le fardeau d'un sort impérissabUi Attendrons-nous la mort toute l'éternité?...

Le chant de Glotho, je voudrais le copier ici d'un bout à l'autre. Quelques vers auront-ils l'accent de sa détresse?

Homme, nous t'envions tes terreurs, tes blessures.

Quel fer vivifiant marquera ses morsures

Dans mes flancs de déesse ainsi que dans tes chairs?

Quelle agitation fertile en espérances

Initiant mon âme au bienfait des souffrances

Me rendra les répits qui succèdent plus chers?

Quelle torpeur morbide, envahiesaDt mon être,

Et mêlant à mes jours insipides son fiel, .

Me donnera la joie humaine de renaître .

Et d'aspirer la vie avec l'air pur du ciel ?

Homme, prends le nectar; homme, prends l'ambroisie,

Mais abandonne-moi ta faim que rassasie

La sauvage douceur d'une goutte de miel.

Et, pour un sentiment délicieux, ces vers charmants :

Hommes plus dieux que nous, vous seuls la connaissez...

(la volupté de s'oublier soi-même et d'aimer...)

Même, après la saison des tendresses conquises. Vous savez vous créer des tristesses exquises Avec le souvenir de vos bonheurs passés.

Atropos, qui ne peut mourir, coupe les destinées humaines, chante la mort, la compare au sommeil :

Elle porte, elle aussi, le bouquet de pavots

Qui couche, en les frôlant, les corps les plus robustes...

Et l'impossibilité de mourir, où lang^uissent les déçsses, Atropos, avec envie et colère, la marque ainsi :

Nous déchirons nos doigts dans un débile effort

Aux clous de diamant des portes de la mort

Qui tournent sur leurs gonds aux caprices des hommes.

Les plus admirables imagées, et qui ne sont point posées auprès de l'idée, mais qui sont l'épanouissement de l'idée, son essence fleurie, imagées sombres ou claires^ funèbres ou teintes des couleurs fugitives de la vie, se déroulent avec l'abondance variée de la vivante laine que Clotho répand. L'idée se développe ainsi d'un mouvement large et fort, que ne ralentissent pas les reprises d'élan, que ne fatigue pas la longueur de l'étape et qui va jusqu'à son terme sans défaillance. Le

souffle lyrique soutient et emporte la splendide envolée des mots.

Noble poésie, celle qui n'est pas l'ornement de la pensée, mais la pensée elle-même; et celle à qui la pensée n'a psis eu de sacrifice à consentir; et celle qui, n'altérant pas la pensée, la consacre! La méditation que le poème des Parques anime ne serait pas plus r%oureuse et dialectique en prose simple et sous la forme de théorèmes consécutifs. Elle est, dans le poème, intacte ; le sentiment l'échauffé et ne la modifie pas ; le rythme lui donne son allure et ne l'entrave pas ; les images l'illuminent et ne la voilent pas.

Au poème des Parques^ M. Ernest Dupuy a joint, dans une édition récente, quelques autres poèmes, Pœstum, la Fuite de Jason et de Médée^ Dans Ithaque et un Roman de Chimène, joli et beau, ingénieux, qui montre les richesses brillantes de son talent.

Ce grand poète, dans la critique, sait changer de manière. Il demeure le même, pourtant. Si le lyrisme de ses poèmes était vague, abandonné au caprice et confié au hasard des aventures verbales, on aurait peine à concevoir que fussent l'œuvre d'un seul écrivain ces poèmes et la monographie patiente de Vigny. Mais il y a ici et là une pareille qualité, j'allais dire, une égale vertu de la réflexion scrupuleuse, un pareil don de l'analyse délicate et de la synthèse prompte, l'amour des idées et, à leur égard, cette vigilance, l'amour de la vérité.

, M. Ernest Dupuy raconte la vie du poète d^Éloa. Il en a recherché tous les détails. Il ne les mentionne pas tous. Il utilise ceux qui expliquent les poèmes. Il s'est posé la question de savoir jusqu'où l'on doit aller dans cette enquête, aujourd'hui à la mode, et qui nous livre sinon toutes les journées et les nuits de l'écrivain célèbre, au moins tout le secret des tiroirs. Cette enquête, je ne la méprise pas, si je regrette que le plus souvent elle soit faite sans grâce polie et sans tact. Elle donne à l'histoire une étoffe excellente et elle nous

épargne de croire qu'au temps passé l'on a livré des batailles, signé des traités d'alliance ou de paix, et voilà tout. C'est le danger de l'histoire trop uniment militaire et diplomatique. Nous parvenons, à force d'investigations méticuleuses et hardies, indiscrètes peut-être, à une connaissance autrement complexe, autrement significative et utile des âges révolus et de nos pères qui, au surplus, nous ayant laissé leurs dettes et, avec un héritage, une hérédité, relèvent de notre jugement; et, s'ils nous dirigent encore, nous avons à les connaître. Mais enfin, de quoi s'agit-il, d'histoire ou de critique littéraire? D'histoire : alors, l'idée est bonne, à mon gré, de choisir comme l'éciiantillon d'une sensibilité ancienne un personnage plus attrayant qu'un autre, un artiste ou un poète, aussi bien que l'apôtre ou le conquérant : et alors, il convient que l'enquête ne néglige rien, car il n'est de vérité concrète aussi que complète. Si, d'autre part, il s'agit de critique littéraire, le danger serait d'accabler, d'étouffer l'œuvre sous la biographie. Nous risquons de ne plus songer aux poèmes qu'a écrits l'amant de la Dorval, si l'anecdote de cet amour a tou3 nos soins. Et la littérature est immolée à l'histoire. Là littérature, un Sainte-Beuve ne la préfère pas à cette « histoire naturelle des esprits » qu'au jour le jour il composait; et un Taine l'emploie à l'illustration de ses doctrines philosophiques et historiques : maintenant, elle fournit des matériaux et des prétextes à la chronique scandaleuse du passé. M. Ernest Dupuy a très nettement vu cet inconvénient des procédés nouveaux. Il raconte (je le disais) la vie du poète d^Éloa ; mais il en raconte seulement ce qui est le commentaire indispensable de l'œuvre. Il le fait avec beaucoup de justesse; et, pour écarter les commérages, plus d'une fois il a de l'impatience.

Ne pourrait-on supprimer, dans la critique littéraire, tout le commentaire biographique? Je me souviens de l'avoir souhaité. Il me semblait qu'une œuvre d'art

devait posséder sa vie propre, indépendante et sa signification, sa beauté absolue. Je la voulais détachée de ses origines contingentes; et je la voulais orpheline. L'œuvre d'art achevée, ne faut-il pas qu'on enlève les échafaudages qui ont servi à la bâtir et ne faut-il pas qu'on la regarde enfin toute seule? Une oeuvre d'art est le symbole qu'a trouvé un artiste afin d'y incarner son rêve : symbole imparfait, si le rêve n'y apparaît pas clair et ostensible. Un tel symbole, l'artiste le substituait à lui-même : et, quoi ! nous demandons encore l'artiste, sa présence, le bavardage de l'artiste, pour traduire le symbole?... N'est-ce pas une infirmité de l'œuvre d'art, qu'elle ne puisse se passer du continuel secours de l'artiste et de ses interprètes obligeants; secours médiocre, et signe de débilité, qui nous déplaît un peu comme déplaisent à certains esthéticiens les arcs>boutants gothiques, ces béquilles des cathédrales?... Ainsi pensais-je, irrité contre Sainte-Beuve et les potins dont il étaye l'œuvre d'art : et c'est une opinion, je l'avoue, à laquelle je ne renonce pas volontiers.

Mais aussi, la critique subit le tort des écrivains. Depuis un bon siècle et demi, les écrivains sont de plus en plus accoutumés à ne pas séparer d'eux leurs poèmes ou leurs romans, à ne pas couper les liens et les attaches de l'œuvre à eux. Ils laissent l'œuvre dépendante de leur esprit, en même temps que leur esprit, de moins en moins capable d'abnégation, se soumet plus docilement au hasard des conjonctures et au caprice des sens. La littérature devient plus sensuelle, après avoir été plus sensible ; et tout ce qu'a d'impersonnel la raison, la littérature maintenant ne l'a pas. En outre, nous cédons à l'instigation d'un scepticisme impérieux qui fait qu'une idée, au lieu de la considérer elle-même, de la discuter et de la juger par le plus ou moins de vérité qu'elle contient, nous l'apprécions comme le trait d'un caractère, aimable ou non. De toutes manières, la personne de l'écrivain compte dans son œuvre. Chateaubriand le montre

déjà, lui qui du reste montre à peu près tout ce que la littérature serait après lui. N'a-t-il pas consacré le meilleur de son génie à ses Mémoires? n'a-t-il pas dit que ses ouvrages et son activité politique étaient u les matériaux n de ses Mémoires? Et Vigny, son œuvre^ il ne Ta point séparée de lui-même.

Gela étonne, parce qu'il était certes hautain, froid, taciturne, peu porté à la confidence. Ne le sût-on pas, on le devinerait à l'orgueil dont témoignent ses poèmes. Or, dans l'Esprit pur, quand il indique la différence de ses aïeux et de lui, de ses aïeux guerriers et chas* seurs et de lui écrivain, nous lisons :

Mais aucun, au sortir d'une rude campagne, Ne sut se recueillir. . .

Pour graver quelque page et dire en quelque livre Comme son temps vivait et comment il sut vivre.

Dire dans un livre comment on a su vivre en son temps, voilà pour Vigny la tâche de Técrivain. Ce vers signale très exactement sa volonté ; il donne la clé de son oeuvre. Toute l'œuvre de Vigny, c'est le drame de l'effort qu'il a dû accomplir, étant lui, pour trouver, dans le contact de son époque et de lui, la maxime de son existence. Les tentatives qu'il a faites, et qui composent les chapitres de son oeuvre, sont les péripéties d'une vivante incertitude. Ainsi se joignent sa vie et son oeuvre, l'une et l'autre vouées à un problème.

Né en 1797, Alfred de Vigny était de souche noble. M. Ernest Dupuy note que sa lignée ne remontait pas au delà du seizième siècle, Charles IX ayant anobli en 1570 François de Vigny pour « services à lui rendus » ainsi qu'à ses u prédécesseurs rois n ; et, quant aux ancêtres maternels, les Baraudin, ils dérivent d'un Piémontais, Emmanuel Baraudini, capitaine d'aventuriers, que le duc de Savoie anoblit en 1512 et que maintint en cette qualité François I*'. Bonne noblesse, au bout du compte, et que la famille vantait mieux encore. Le petit Alfred de Vigny, M. Ernest Dupuy

nous le fait voir, joli enfant, yisa(je fin, des yeux clairs, des cheveux blonds très soyeux, bouclés : il est assis sur les g^enoux de son père, un bonhomme assez entiché de sa noblesse et qui lui énumère les exploits de jadis. Léon de Vigny, le père, était chevalier de Saint-Louis et portait la croix anglée de quatre fleurs de lis qu'à l'heure de la prière, matin et soir, il tendait à baiser au jeune garçon. Vigny connaît d'abord et admire u l'attitude de ses ancêtres » : on l'invite à la garder. Toute sa famille qu'il a vue, la Révolution l'a tourmentée. Il est un homme d'ancien régime, après l'effondrement de l'ancien régime. Il continue les nobles Vigny, les nobles Baraudin. Mais il succède aux jours de l'incrédulité : les livres qui tuent les croyances héréditaires, il les a lus. En outre, il a eu ses premières années dans la pauvreté, la misère; les incidents quotidiens lui enseignent la dignité du travail et du salaire acquis durement. Plus tard, il écrira : « Le travail est beau et noble. Il donne une fierté et une confiance en soi que ne peut donner la richesse héréditaire : bénis soient donc les malheurs d'autrefois! » Au mois de juillet de l'année 1814, à dix-sept ans, il reçoit son brevet de gendarme de la maison du Roi. Ne dirait-on pas que, fort à propos, la tradition monarchique s'est renouée, pour rétablir dans ses conditions normales d'existence le bel adolescent, hier éperdu? Quand Alfred de Vigny part pour le régiment, sa mère lui remet en viatique une Imitation^ elle y a inscrit ces mots : a A Alfred, son unique amie, n Le voilà, comme de longue date les Vigny, soldat au service du Roi. £n 1816, il entre dans la garde royale à pied, souslieutenant. Le 10 juillet 182:2, il est promu lieutenant; il passe, en 1823, comme capitaine en premier, dans le 55* régiment d'infanterie. Que lui faut-il? et est-il content? A chaque instant, il demande des congés : deux mois en 1822, pour « affaires de famille » ; trois mois en 1824, et la prolongation d'un mois ; à la fin de cette même année, trois mois encore, jusqu'au 20 mars 1825;

alors, une prolongation; le 20 août, prolongation nouvelle; le 1" janvier 1826, nouveau congé qui sera^ dit-on, le dernier; mais le 21 novembre 1826, nouveau dernier congé, le dernier vraiment, car le 13 mars 1827 le capitaine adresse au ministre de la Guerre sa démission. Que s'est-il passé? Lisons Servitude et grandeur militaires : « Vers la fin de l'Empire, je fus un lycéen distrait. La guerre était debout dans le lycée, le tambour étouffait à mes oreilles la voix des maîtres, et la voix mystérieuse des livres ne nous parlait qu'un langage froid et pédantesque. Nulle méditation ne pouvait enchaîner longtemps des têtes étourdies sans cesse par les canons et les cloches des Te Deum. Lorsqu'un de nos frères, sorti depuis quelques mois du collège, reparaissait en uniforme de housard et le bras en écharpe, nous rougissions de nos livres et nous les jetions à la tête des maîtres. Les maîtres mêmes ne cessaient de nous lire les bulletins de la Grande Armée et nos cris de : Vive l'Empereur ! interrompaient Tacite et Platon. Nos précepteurs ressemblaient à des hérauts d'armes, nos salles d'études à des casernes, nos récréations à des manœuvres et nos examens à des revues... » Alors, le jeune Vigny sent en son cœur, plus fervent que jamais, l'amour de la gloire militaire. Il lui semble que la guerre est « l'état naturel » de la France. Il ne désira que de se jeter dans l'armée, comme dans le torrent qui emportait les âmes les plus frémissantes de l'époque. Eh bien ! il eut cette aubaine d'entrer dans l'armée à dix-sept ans, et dans l'armée du Roi, selon la coutume de ses ancêtres. Quel est son déplaisir? En peu de mots, le voici : « J'appartiens à cette génération née avec le siècle, qui, nourrie de bulletins par l'Empereur, avait toujours devant les yeux une épée nue et vint la prendre au moment même où la France la remettait dans le fourreau des Bourbons. » Il fut soldat quand les soldats n'allaient plus être occupés ; et ainsi l'armée n'alimenterait pas son appétit de l'action, fier appétit que la prodigieuse fièvre de l'Empire avait surexcité.

ALFHED DE VIGNY 87

C'est bien le malaise de toute une génération française qu'Alfred de Vigny décrit comme le sien. Servi" tude et grandeur militaires est de 1835; l'année suivante parut la Confession d'un enfant du siècle : et Alfred de Musset donne le même diagnostic, en termes analogues. Dans les derniers temps de l'ancien régime, une jeunesse florissait, à laquelle son ascendance avait préparé lentement ses conditions de vie, conditions matérielles, intellectuelles et morales. Tout cela, soudain, s'écroula : il ne resta que des décombres. Le génie de Napoléon fit, avec ces débris, un nouvel univers. Il ne l'inventait pas et il prenait au passé plus que des bribes. N'importe : il constitua ou il reconstitua une conscience française. 11 l'anima d'un entrain superbe, la gloire. Il suscita les énergies; et, pour les occuper, il ordonna une épopée resplendissante. Mais, en 1815, second désastre, pareil à celui que subirent les contemporains de la Révolution. La France impériale était tout enflammée de victoire ; la vie française ne paraissait plus destinée à autre chose : et tout à coup le foyer de ferveur s'éteignit. Les énergies que l'Empereur avait suscitées, et qui n'étaient pas mortes avec lui, ne surent que faire. Un homme, parmi les grands aînés de cette jeunesse malheureuse, a compris ce terrible désarroi, un homme d'Etat dont il est possible qu'on veuille critiquer la politique (je ne sais), mais à qui n'échappait nulle contagion de mélancolie et de désir. Chateaubriand. A la jeunesse désœuvrée, en peine d'héroïsme, il a donné ce beau divertissement, la guerre d'Espagne. « La légitimité allait, dit-il, pour la première fois brûler de la poudre sous le drapeau blanc, tirer son premier coup de canon après ces coups de canon de l'Empire qu'entendra la dernière postérité ! » Il avait senti la France s'ennuyer; il lui offrit le jeu dont elle était privée. Dans l'armée de la Restauration, le jeune Vigny s'ennuyait : « Chaque année, dit-il, apportait l'espoir d'une guerre ; et nous n'osions quitter Tépéë, dans la crainte que le jour de la démission ne

devint la veille d'une campagne... » Chateaubriand^ le père des romantiques, accorde à l'un de ses fils cette guerre. C'est alors que le jeune officier quitte la garde royale pour entrer dans un corps plus actif. Il est capitaine en premier au 55* régiment d'infanterie, sous les ordres du colonel de Fontanges : il tient la gloire!... Son bataillon ne franchit pas les Pyrénées. M. Ernest Dupuy le trouve à Dax,01oron, Pau, Bayonne;et deux fois Vigny 6st sentinelle au fort d'Urdoz. Ses camarades, les Taylor, d'Houdetot, Cailleux, Gaspard de Pons, en Espagne, se distinguent. Vigny, dans ses garnisons inutiles, trompe l'oisiveté en achevant son poème d^Étoa. Je le compare au jeune Chateaubriand qui, quarante-deux ans plus tôt, partant pour Tarmée des princes, avait fourré ensemble dans sa giberne des cartouches et le premier manuscrit à^Aiala et qui, aux abords de Thionville, s'asseyant avec son fusil, relisait et corrigeait l'histoire poétique de sa fille sauvage. Mais, Chateaubriand, si l'armée des princes le déçut, que de plaisirs bientôt le tenteront, plaisirs de volupté, d'orgueil et le plaisir même de l'action, car nul échec ne l'en décourage ! Vigny, dans ses garnisons méridionales, tout près de l'Espagne où la gloire est pour d'autres, écrit Eloa : il institue, pour son intime contentement, la foi nouvelle qui sera celle de toute sa vie; il organise le rite quasi religieux de cette équivalence, la gloire militaire et la poésie.

Équivalence ou, plus exactement, substitution. Désormcds, le capitaine de Vigny ne fera plus qu'être en congé, jusqu'au jour de sa démission. L'armée, où il avait placé tout son espoir, a trompé son attente. Elle lui a refusé ce principe d'une existence, qu'il cherchait. Et je crois qu'il ne l'aime plus; ou bien, s'il l'aime, c'est en souvenir de l'illusion qu'elle favorisait, en souvenir aussi de la souffrance qu'il endurait, souffrance où il la laisse. En l'abandonnant, il a pitié d'elle et, comme un gage de sa compassion, il lui tend le présent d'un beau linceul, pour y envelopper tous chagrins et

reg^rets, le beau linceul fastueux de l'honneur. Remarquons-le encore, l'idée de l'honneur, telle que Vigny la propose dans la conclusion de Servitude et grandeur militaires^ est la même qu'avait choisie Chateaubriand pour sa règle. « C'est une vertu tout humaine, que l'on peut croire née de la terre, sans palme céleste après la mort; c'est la vertu de la vie » ; et c'est la suprême vertu, celle que librement on décide de pratiquer, une fois les évangiles oubliés, une vertu catégorique et sans récompense. Parmi les notes précieuses que M. Fernand Baldensperger a jointes à une récente édition de Servitude et grandeur militaires, je lis ce fragment d'un brouillon : « Vous êtes ému, me dit-il. — Je pense à mes camarades, lui dis-je, qui vont mourir demain pour des princes qu'ils n'aiment guère, pour des idées qu'ils n'aiment point et des hommes qu'ils ne connaissent pas... » Chateaubriand, de même, parait sa vie d'une fidélité obstinée aux Bourbons qu'il n'aimait pas. Ses idées triomphaient aux journées de Juillet; mais il refusa leur triomphe et leur préféra l'honneur, dans la retraite consentie, avec l'immense amertume de l'incurie et de l'inutilité.

S'il embaume l'armée aux plis de ce linceul, Vigny s'est échappé. 11 a, quant à lui, substitué à l'action le rêve, au service des armes la littérature. Et il exalte la littérature comme le service auguste de l'Esprit. Servitude et grandeur militaires fait avec Stello un diptyque où le poète est plaint et glorifié de même que le soldat. Puis, dans la Flûte, poème imparfait sans doute, Vigny a placé l'une de ses convictions les plus chères : l'éminente dignité de l'art et sa sublime sainteté, l'artiste ne fût-il que peu adroit et sur un instrument médiocre. Enfin, le 10 mars 1863, quelques semaines après la mort de Mme de Vigny et à quelques mois de mourir lui aussi, le poète écrit son dernier poème, C Esprit pur. C'est, dit très justement M. Dupuy, son testament littéraire; et c'est une « réponse stoïcienne » à la douleur, une u revanche de l'âme sur le

corps et de l'esprit sur la matière » . C'est aussi l'affirmation de la croyance qui, après la déception militaire, a g^ouverné sa vie.

Seule croyance, avec le culte de l'honneur; et, quant au reste, les poèmes de sa maturité sont tous de violentes déclarations de nihilisme. Le Mont des Oliviers nie toute religion; la Colère de 5a/»50fi nie tout amour; et la Mort du loup commande la solitude et le silence.

La Colère de Samson date de 1839; et c'est le seul poème que Vigny ait composé à cette époque. Depuis la publication de Servitude et grandeur militaires en 1835, et jusqu'à l'année 1843, pendant sept ans, il n'écrit pas. 11 voit mourir sa mère, il supprime de sa pensée (autant qu'il le peut) la Dorval, il se retire au Maine-Giraud : solitude et silence. Il pratique mentalement les rites de son nihilisme. Il imprime la collection de ses « œuvres complètes » , comme* s'il avait à jamais fini de prononcer une parole.

Gémir, pleurer, prier est également lâche.

Fais énergiquement ta longue et lourde tâche

Dans la voie où le sort a youIu t'appeler,

Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler.

Les poèmes qu'il écrira encore seront, en vers impérieux, les préceptes du silence et de la solitude. Mais, un jour, en 184i, toute sa poésie est en délire et chante : délire merveilleux, où la mélancolie est émue d'allégresse, où le désespoir est enchanté de musique, où la tendresse et la jalousie se confondent, où la volupté rayonne et où passent les idées naïves ou subtiles, pénétrantes comme des éclairs dans une nuit déjà illuminée d'étoiles. Il écrit la Maison du berger y poème tel qu'il n'en a pas écrit un autre et tel que, dans notre littérature, dans les autres littératures (je crois), il n'y en a pas d'autre; poème étrange et dont la composition vous déconcerte; poème dont les éléments ne sont pas arrangés selon la logique habituelle, et IfiLbyrinthc sans ténèbres, mais labyrinthe éblouissant pour lequel un

fil d'Ariane ne nous est pas donné ; poème tout en prèstig^e, où les idées sont des éclairs et, les larmes, des étoiles. Aucun poème ne marque plus hardiment sa suprématie désinvolte ; en notre faveur et afin de nous aider à le suivre, le poète de La Maison du berger n'a rien fait : aucun poème n'est plus souverainement destiné à lui-même et à lui seul. Et il s'impose à nous comme une incantation magique. En vue de le déchiffrer, ce poème, les commentateurs sont ingénieux. D'abord ils ont cherché le nom d'Ëva. Dorval, ou Mme d'Agoult? Louise Colet, peut-être : ô folie ! M. Ernest Dupuy s'est demandé naguère si Ëva ne serait pas, très honorablement et par une idéale métamorphose, Mme de Vigny. A présent, il écarte son hypothèse et toute hypothèse de ce genre : la Maison du berger serait n un appel à la muse » , une « aspiration à rentrer en grâce auprès de l'immortelle poésie » ; elle reprendrait et » retournerait » le thème des Nuits de mai, d'août et d'octobre, le poète cette fois secourant la poésie blessée. Avec beaucoup d'habileté, M. Dupuy commente ainsi le poème et, de vers en vers, y découvre le symbole. Mais, à mon avis, la Maison du berger est avant tout un poème d'amour : si je ne sais pas le nom de l'aimée, peu m'importe; un poème d'amour ardent, coupable et menacé ; un poème d'un tel amour que cet amour prend et réalise en lui tous les sentiments, toutes les idées, voire esthétiques et métaphysiques, du poète. L'art et l'amour, deux stratagèmes ou occasions de sortir de soi et de s'éterniser hors de soi dans un emblème, s'identifient. Éva est une Béatrice, et femme, non petite fille.

Après la Maison du berger^ Vigny n'avait plus à écrire que C Esprit pur : c'est le sceau qu'il met à son œuvre. Son oeuvre tout entière est consacrée à la polémique du rêve et de l'action : il a vécu le plus poignant des évangiles, celui de Marthe et de Marie. Et, pour nous émouvoir, il a inventé dans la douleur cette équivalence d'une gloire et d'une autre ; il a même affirmé,

consolateur de son temps et du nôtre, la précellence de l'Esprit : et, s'il ne Test plus, il a été le maître des jeunes hommes qui, ayant reçu la Défaite comme présent de berceau, ont dû chercher ailleurs que dans les exploits de la force l'org^ueil indispensable de la vie.

Le Vigny que voilà, je ne le donne pas pour celui que M. Dupuy a peint, à la manière de Holbein, portrait complet, pareil au modèle et d'où j'ai tiré, comme du modèle, une esquisse, le trait d'une physionomie. Les grands poèmes et les grands rêves se colorent au gré de qui les regarde : et c'est leur vie, durable et variée.

1« janvier 1914.

LA POÉSIE DE l'amour

Les poètes sont les plus heureux des écrivains : ils n'ont qu'à aimer. Tandis que d'autres vont à la bibliothèque ou observent la réalité, si mêlée, ils se promènent dans le bois de Bagneux. Au moment d'écrire, ils interrogent leur plaisir ou leur mélancolie, qui est encore un plaisir, et le plus délicat. Toute la besogne de la préparation, pour eux, est charmante; si charmante que, parfois, après un volume, ils s'attardent à en préparer un autre qui jamais ne paraîtra. On dit alors que le poète est mort jeune, et que l'homme lui survit; mais non : le poète travaille, sans hâte aucune d'en finir. Amour et poésie vont ensemble et baguenaudent. Il est rare qu'un poète dov l'amour continue à donner des livres : je le comprends!

Mais il y a quelque vingt ans, long espace d'une vie humaine, M. André Rivoire composait déjà des poèmes d'amour ; et il vient de publier son cinquième recueil : fidélité littéraire et persévérance du cœur. Durant ces vingt ans, la politique, la sociologie et la science multipliaient leurs tumultes ; les événements sollicitaient les opinions; maints problèmes de toutes sortes changeaient d'aspect ; les esprits les plus loyaux ne voyaient plus comme précédemment l'idéologie et la réalité; les consciences subissaient de poignantes tribulations : M. André Rivoire composait des poèmes d'amour. Et l'on eût dit qu'il ne sût pas qu'autour de lui les querelles allaient leur train. De ravissants poèmes

d'amour!... Si l'on examine l'œuvre de ses contemporains, et l'œuvre la plus étroitement consacrée à la pure littérature, on y découvre cependant les traces de l'histoire environnante, l'influence des faits et des doctrines, le signe de l'époque. M. André Rivoire s'est-il aperçu de son époque? Le « scmge de l'amour » l'en préservait. M. Gustave Lanson lui reprochera de ne pas « remplir toute la fonction du poète » ; car ce critique veut que les poètes chantent « tout ce qui exalte et enfièvre l'humanité d'aujourd'hui » : ce critique semble un peu las de la littérature. Je n'en suis pas du tout las, quant à moi; et, si j'avoue qu'une œuvre puissamment marquée du temps qui l'a vu produire tient de là même un intérêt très vif, une dignité imposante, il me plait aussi qu'un poète préfère à tout divertissement sa poésie, la croie éternelle et refuse de la mener par les chemins de la futile contingence.

Durant ces vingt ans, la poésie française, comme toute chose française, était bouleversée. Il y eut des poètes qui inventèrent de négliger la rime, l'ancienne mesure des hémistiches et enfin toutes les règles jusqu'alors incontestées : auprès de ces novateurs, les romantiques, avec leurs audaces de rejets et enjambements, sont des conservateurs timides. Ils inventèrent, dans ce désordre, une harmonie qu'on n'avait pas encore entendue et que, du reste, plusieurs personnes continuèrent de ne pas entendre. Ils imaginèrent, en outre> de vouer la poésie à la plus belle expression des idées et à la peinture des symboles. Pour démontrer qu'ils n'avaient pas tort, ils eurent quelques grands poètes. On put croire qu'une nouvelle poésie était née, qu'elle florirait abondamment et serait la poésie de l'avenir. A peine eut-on pu le croire, les poètes, — sauf un petit nombre de féaux et, parmi eux, l'un de leurs maîtres accomplis, M. Francis Vielé-Griffin, — retournèrent à l'ancienne poésie, très sages, dociles comme des révolutionnaires émérites. La tentative symboliste ne fut pourtant pas inutile à l'honneur de notre littÔ-

rature : on lui doit des poèmes admirables ou exquis ; et, quoi qu'on veuille dire de ses défauts ou inconvénients, elle réagissait contre la niaiserie réaliste ; elle a ouvert de larges horizons. Il serait facile de démontrer que, si même sa réussite fut incomplète, elle a très heureusement modifié notre littérature à un moment difficile et que ses bienfaits ne sont pas perdus. Mais, tout d'abord, quel trouble elle apporta! M. André Rivoire a bien Tair de ne s'en être pas douté. On ne connaît de lui que des vers réguliers.

En 1895, publiant son premier volume, les Vierges^ il demanda une préface au poète Sully Prudhomme. Cela pouvait déjà passer pour une manifestation réactionnaire, Sully Prudhomme étant, à cette date, l'ennemi déclaré des novateurs. Les Réflexions sur l'art des vers avaient paru en 1892 : une « étude sur les fondements physiologiques de la versification » motivait une « critique des tentatives de la réformer w et une sévère admonestation des imprudents et sacrilèges. Le poète des Vaines tendresses menait, contre les «ennemis des règles sacro-saintes, une campagne ardente et rude. Il se révélait bon polémiste et, pour n'être pas induit, de concessions en concessions, à renoncer sa ioi doctrinale, il refusait tout. Voire, ce rêveur si doux ne craignait pas d'être dur ; et, au service d'une cause chérie, ce poète de la Justice était injuste avec un bel entrain. Je me figure qu'il en souffrit un peu; je ne l'affirme pas. Jl était dans la lutte; et il n'épargnait rien ni personne. Ainsi, M. André Rivoire, qui se présentait sous le patronage de Sully Prudhomme, ne se rangeait-il pas dans l'armée de défense ? Et n'ai -je pas eu tort de dire que les révolutionnaires ne l'avaient seulement pas ému?... En vérité, non; et il ne se rangeait dans aucune armée. Sully Prudhomme l'a compris. Certes, il félicite le poète des Vierges d'avoir peint « des états d'âme extrêmement nuancés avec les ressources traditionnelles de la versification » ; il ajoute : « Je vous en dais beaucoup de gré; vous m'avez affermi dans la con-

fiance qu'elle suffit à tous les besoins du cœur, n Puis : u II vous arrive cependant, mais rarement, d'user de césures anormales. Je vous prierai de me dire vousmême les quelques vers où vous prenez ces licences, et de m'enseigner à ne plus confondre de tels vers avec de la prose harmonieuse, n De la prose harmonieuse, — eh bien ! si les symbolistes inventaient, si tout au moins les symbolistes écrivaient une prose harmonieuse, ils méritaient encore de l'estime ou de l'indulgence : — Sully Prudhomme ne leur pardonnait pas de créer, entre les vers et la prose, même harmonieuse, une confusion. Il tenait à la séparation nette et absolue de ces deux modes du langage et signait de son glorieux nom les apophtegmes de Monsieur Jourdain. Mais il pardonne à M. André Ri voire : » Je n'insiste pas (dit-il) sur ces exceptions, où je vois plutôt des tentatives que des révoltes, n II pardonne : et, dans son pardon même, il renouvelle sa réprimande. Il loue, avec beaucoup de raison, le poète des Vierges', mais il ne l'enrôle pas comme son ^eutenant.

Les petites irrégularités auxquelles Sully Prudhomme fait allusion, les voici. De temps à autre, M. André Rivoire déplace, en effet, la césure. Il ne coupe pas en deux parties égales son alexandrin.

On dirait la rumeur de lointaines armures, Qui fait rêver d'un Chevalier mélancolique...

Ce dernier vers est composé de quatre et de huit pieds; la césure est après le quatrième. Accoutumés à des alexandrins que la césure coupe en deux parties égales, nous sommes peut-être un peu dérangés par ce rythme nouveau. Le sommes-nous vraiment? et les romantiques ne nous ont-ils pas dès longtemps préparés à une telle scansion? Puis remarquons-le : un alexandrin de quatre et de huit pieds n'est pas scandaleux ; comment le serait-il plus que le décasyllabe des poètes classiques, divisé, non pas en deux hémistiches de cinq

pieds, mais en deux parties inégales, l'une de quatre et Tautre de six pieds?

Il y a aussi, dans les Vierges, des vers (peu nombreux) tels que ceux-ci :

Son visage a la grâce frêle d'un pastel...

Les mains jointes^ comme les saintes d'un missel...

Viendra rompre, d'une plainte lointaine et douce...

Il est probable que ces deux derniers vers étaient ceux qui choquaient le plus douloureusement Sully Prudhomme. La syllabe sixième, après laquelle un partisan de la versification classique attend la césure, est une syllabe muette, une syllabe qui ne compte que grâce à la consonne initiale du mot suivant; et si, par l'habitude de placer ici la césure, la voix s'arrête un instant, laisse attendre le mot suivant, la syllabe ne compte pas, la syllabe sur laquelle la voix voudrait s'appuyer pour y trouver son repos. Les deux derniers vers, nous n'avons pas la ressource de les scander par quatre et par six : comme la sixième, la quatrième syllabe est une muette. Et ce n'est pas de chance ! Non, Sully Prudhomme n'exagère pas, quand il note que voilà des césures anormales. J'irais plus loin et dirais qu'à proprement parler ces vers sont dénués de véritable césure. Ces deux vers, — et le précédent, où le second hémistiche part, contre l'usage, sur une syllabe à la fois finale et muette, — si nous les lisons à la manière classique, sont bel et bien des vers faux. Il y a une autre manière de les lire : il faut éluder la césure, allonger certaines syllabes, en abréger d autres, les grouper habilement et, toutes, les chanter un peu. L'on obtient une harmonie savante et agréable. Je crois que Sully Prudhomme se trompe, en n'admettant qu'une seule harmonie ou qu'un seul rythme des vers. Mais — et j'insisterais volontiers sur ce point — je suis tout à fait du même avis que Sully Prudhomme, s'il blâme le mélange hasardeux des vers classiques et des vers que j'appelle, pour abréger, nouveaux. Dans «» -

un poème écrit en vers classiques, la soudaineté d'un vers nouveau déconcerte. Elle semble et, presque toujours, elle est une négligence. Un poète ingénieux comme M. André Rivoire s'en tire très joliment; c'est une négligence tout de même. Après une ample série de vers classiques, l'oreille ne s'attend pas à un brusque changement de méthode : elle est déçue, elle est blessée. Il faut que le poète ait choisi d'abord entre le vers nouveau et le vers classique. Or, depuis qu'abandonnant le vers authentiquement libre des symbolistes, on est retourné à la versification régulière, les poètes ont une fâcheuse tendance à introduire dans la versification régulière quelques-unes des libertés qui faisaient un ensemble cohérent et qui, les unes ou les autres, détachées d'un tel ensemble, ne sont plus que des commodités éventuelles. Sully Prudhomme, lui, refusait toute la poétique du vers libre. Pour la refuser absolument, il méconnaissait de beaux poèmes. Ce fut l'inconvénient de son attitude ; mais il se sauvait par la netteté de sa doctrine et il n'embrouillait rien. La plupart des poèmes qui voient le jour ces temps-ci brouillent deux esthétiques. On prétend éconduire le vers libre des symbolistes et l'on réclame en faveur d'un vers u libéré >ï . Or, un vers libéré est libre, ou n'est qu'un vieil esclave et qui prend des licences. Pourquoi ne veut-on pas accorder que les écrivains ont à leur disposition la prose, la poésie régulière et puis une autre poésie?

Les menues irrégularités que Sully Prudhomme signalaijt à l'auteur des Vierges sont, comme il le disait, très rares dans ce poème; et elles y sont des fautes légères, de plus en plus rares dans l'œuvre de M. André Rivoire. Ni pour la forme poétiqne, ni pour l'esthétique générale et pour la pensée, les symbolistes n'ont eu aucune influence appréciable sur ce poète, pas plus que les événements contemporains et les idées environnantes. Il admirait Sully Prudhomme, et sans doute pour les Solitudes et les Vaines tendresses plus que pour les Réflexions sur Part des vers : il lui a dédié son pré-

lude. L'harmonie et le rythme des vers réguliers l'enchantait et il n'éprouvait pas le besoin d'émanciper le vers : il s'est contenté de l'instrument, du reste subtil et fort, que lui offrait la poésie traditionnelle. Et la querelle des esthéticiens ne l'a pas intéressé le moins du monde ni touché de nulle incertitude. Il n'adoptait pas les nouveautés; il ne protestait pas contre elles : et, quatre siècles de poésie française lui battant la mesure, il chantait son amour.

Je ne sais si jamais poète fut, et avec tant de simplicité, si indocile et indifférent même à toute influence. D'autre part, il suffit d'avoir lu quelques pages de lui pour ne douter point de sa vive sensibilité. Ainsi, son immunité le caractérise; elle est volontaire et elle a toutes les grâces d'une aubaine, llugo lui-même, qui imposa si formidablement son génie, accueillit, durant le très long cours de sa destinée, et les opinions et les idées qui survenaient, et plusieurs inventions poétiques : on a remarqué, dans son œuvre immense, l'impression qu'il avait reçue de Baudelaire, et des Parnassiens, et de Paul Verlaine, et des tout premiers Décadents peut-être. A l'écart des vacarmes, des engouements et des modes, satisfait d'une musique délicate et ne souhaitant pas d'éveiller tous les échos autour de lui, M. André Ri voire a de très bonne heure choisi sa poésie préférée ; il lui a prodigué les soins les plus constants et peu à peu il Pa menée à sa perfection.

Il y a, dans l'un de ses recueils, un poème où il vante la joie des âmes frivoles qui s'éparpillent légèrerement et qui n'ont pas leur rêve pour seul et perpétuel compagnon ; puis il plaint sa captivité :

Je n'ai pas vécu de journée Depuis mon enfance, jamais, Sans l'avoir humblement donnée Toute à la femme que j'aimais.

Je n'ai tu le monde qu'à peine ; J'ai vécu, — tristesse ou bonheur, —

Toute ma part de vie humaine Sans pouvoir sortir de mon cœur.

J'ai dédaigne les paysages, Les bois, les fleuves et les ciels.

Je n'ai connu que les visages Et les yeux confidentiels.

Pouvait-il mieux et plus intimement expliquer son aventure littéraire? et, l'indifférence que je lui attribuais, la justifier? L'isolement où il se confinait risquait de lui être périlleux : que de trésors il faut posséder pour éconduire tous les dons et les complaisances des heures! Mais, on le voit, cet isolement est celui de l'amour; et cet isolement convenait au poète qui ne voulait pas d'autre poésie que celle de l'amour. Le reste ne lui est de rien, et pas même les paysages, pas même la nature, amie des poètes, généralement, et une étrangère pour lui. Que lui importent les bois, les fleuves et les ciels? A plus forte raison, que lui importent les doctrines des penseurs et les bisbilles de tous les esthéticiens?

La nature lui est une étrangère, oui, à moins que ne s'y promène la bien-aimée, et que le même doux soir ne tombe sur le tranquille paysage et sur le visage d'elle, et à moins que le même frisson ne touche à la fois, dans la fraîcheur du crépuscule, les feuilles et les coeurs. Alors, s'il n'est pas laissé seul avec la nature,, elle lui devient le temple de l'idole, temple tout parfumé de l'encens qu'il brûle en l'honneur de l'idole et temple voluptueux de la présence de l'idole. Gomme pour le poète de la Maison du berger, la nature se transforme ainsi et se transfigure :

La terre est le tapis de tes beaux pieds d'enfant.

Mais, philosophe, qui a lu Ghamfort et devine Schopenhaucr, Vigny possède un système de la nature et une théorie de l'amour. L'idée modifie le sentiment; elle lui donne plus de grandeur, une beauté plus pathé-

tique. M. André Rivoire, qui ne veut rien ajouter à l'amour et au sentiment de l'amour, ne diminue-t-il pas de cette façon la valeur, et même sentimentale, de son poème? Je le crois. Cependant il y a, dans ce refus <le mêler à l'amour aucun souci d'une autre sorte, fûtce l'idée métaphysique de l'amour, un charme délicieux. Il préserve l'amour d'une atteinte quelconque, et fût-ce la plus chaste, celle d'une idée; avec l'amour, il s'enferme : et l'enchantement est pareil à celui de Viviane.

Ce poète de l'amour ne ressemble pas à don Juan. Ses conquêtes ne sont pas une joie d'orgueil. Il a vécu u pour les seules ivresses d'un crédule désir ». Il n'a point cherché, avec une sorte de furie industrieuse, la perle de son cœur; il avoue qu'il a trop souvent adoré u celles que ses caresses ne devaient pas choisir » . Il n'est pas cruel; et ses victimes, s'il les plaint, c'est qu'il les aime encore. Il veillait à leur bonheur; elles n'ont enfin dédaigné que sa constance. Il n'a pas de rancune contre elles et, sur « le chemin de l'oubli w, il leur pardonne. Un tel amour n'est pas une passion désordonnée, farouche, une passion secouée de sanglots et qui s'exhale en cris retentissants. On ne voit pas que la jalousie le tourmente. On ne le voit ni affolé, ni martyrisé. Cet amoureux ne ressemble pas à don Juan, ni à Tristan non plus, et ni à Des Grieux. Une femme ne l'a pas un jour séduit tellement que nulle femme désormais ne compte pour lui. Et il n'apparaît pas comme un débauché. Son amour ne l'avilit pas. S'il a changé d'objet, du moins donnait-il u chaque fois tout son cœur » . Un tel amour, nous l'appellerons la tendresse, ou l'amour de la tendresse.

La tendresse n'est point emportée ; elle n'est ni exubérante ni bruyante : elle ne déchaîne pas un grand lyrisme. Dans la poésie de M. André Rivoire, il n'y a pas de ces mouvements d'une éloquence tempétueuse qui sont comme des ouragans de mots à l'unisson des orages du cœur. Il n'y a pas non plus beaucoup de ces

imagées luxueuses qui sont comme le costume que met le sentiment pour aller dehors et comme sa parure de cérémonie. Cette poésie intime ne sort pas de chez elle et n'a pas besoin de ces élégances. Elle a une élégance; elle a même une coquetterie : élégance discrète et coquetterie toute réservée au tête-à-tête. Elle ne commet pas Terreur et l'imprudence d'être négligée; elle est jolie et mise joliment à la maison : telle, une gentille femme.

Les poètes de l'amour, et quelques-uns de ceux qui nous émeuvent le plus, ont un jeu : l'ironie. Ce n'est pas la moquerie ; c'est un sourire parmi des larmes : à peine un sourire, et parmi des larmes allégées. Ce n'est pas la vengeance; et pourtant c'est une petite repré* saille, atténuée de politesse indulgente. On a tort de confondre l'ironie avec la méchanceté, car elle a sou* vent pitié d'un être, ou deux; et, le reproche, elle le tourne au badinage, afin d*épargner et l'auteur du méfait et sa dupe, maintenant avertie, la dupe qui se plaint et qui voudrait se consoler. L'ironie peut être^ dans la tendresse^ une précaution de sagesse et d'amitié. Lisons le Songe de l'amour et, là, le fin poème de l'Approche :

Tu dois venir; j'attends; je sais que tu viendras...

Elle viendra, mais en retard et, pour venir, ayant beaucoup menti :

Tu laisseras pensivement glisser ton front Sur mon épaule, avec un grand besoin d'entendre, Même sans amour vrai, quelque chose de tendre. Tu me diras des mots qui te consoleront.

Plus adorable que tous les autres, le dernier vers. Puis, dans le Chemin de Poubliy après les déconvenues, ce vers :

Je me croyais Tespoir, j'étais le souvenir.

La bien-aîmée, il la divinisait. Elle n'était qu'une

pauvre femme; et il la croyait endormie et la croyait la Belle au bois dormant :

Mais c*e8t en vain que je t'apporte L'espoir d*un suprême prinleinps :

La Belle au bois donnant est morte, Elle avait dormi trop longtemps.

Cette ironie gracieuse, attentive à n'offenser ni une âme, ni une autre âme, ni le secret de la ferveur qui les anime ou les anima, c'est toute la sévérité que le poète se permet à l'ég^ard des bien-aimées, futiles déjà, ou bientôt. Encore cette ironie ne se montre-t-elle presque jamais. Le sentiment qui, avec Tamour, domine, en ces poèmes consacrés aux femmes et à leur complaisance, est déférant et courtois. Ce respect, qui est accordé aux oublieuses même et aux perfides, évoque la poésie du temps où les poètes amoureux divinisaient les femmes et ainsi ornaient précieusement la littérature et la société. A lire les tendres poèmes de M. André Rivoire, on s'attend qu'il aime ces époques et leurs légendes. Il en a témoigné dans les u imageries n de Berthe aux grands piecis^ où passent, fantômes vivants, les u reines au corps mignon n , la reine Blanchefleur, et l'autre, « fleur de Hongrie ou de Bohême » , chaste et fidèle, promise au lit du roi Pépin^ et une sainte. Le poème des Vierges est une adoration de la pureté, mais de la pureté féminine, si chère au cœur viril. Sully Prudhomme complimenta le poète, pour tant (disait-il) de piété. Il le louait de maintenir une dis* tance telle entre k l'idole et le croyant » . Il concluait de là que M. André Rivoire était né m chez un peuple où les fiançailles ne sont pas entrées dans les mœurs et où, préliminaires abrégés d'un engagement téméraire, à la fois tardif et précipité, elles 4i'accomplissent pas leur naturel bienfait » . Je ne sais pas comment Sully Prudhomme aurait voulu organiser le rite des fiançailles. Il était un élégiaque et un mathématicien ; de sorte qu'en souvenir d'un amour malheureux, peut-

être élabora-t-il un plan de réforme pour le prélude des amours. Mais la parfaite réussite des amours supprimerait la poésie élégiaque. Sans les fiançailles manquées de Sully Prudhomme, il nous manquerait le chef-d'œuvre exquis des Vaines tendresses. Il dut à sa déception la gloire. Et l'on est touché de sentir qu'en 1895 encore il eût préféré à la gloire le bonheur. Dans cette préface des Vierges y il conjecture que M. André Rivoire a connu les « secrètes déchéances w et le supplice des a alliances éphémères »; il admet que M. André Rivoire, souffrant ainsi et par des femmes imparfaites, se soit plu, de très loin, au a charme des fronts purs » et ait imaginé les vierges merveilleusement immaculées.

De cette façon détournée, le poème des Vierges est un poème d'amour, et disons, un beau poème, un peu froid, beau par sa froideur même. En le publiant, le poète annonçait deux autres volumes, les Femmes et les Aïeules. Il avait conçu cette trilogie, où l'honnête existence des femmes entrait tout entière. Il n'a pas écrit les Femmes et les Aïeules. Pourquoi? Il a écrit le Songe de l'amour. Il venait aussi de donner le poème légendaire de Berihe aux grands pieds : et, délaissant une poésie où l'on cache le sentiment sous des emblèmes et où l'on fait allusion seulement à son émoi, il cédait aux attraits plus vifs de la poésie personnelle, et des aveux et des épanchements. Il renonçait alors à se dis* simuler ; et il renonçait à la diversion des récits où l'on donne le change à soi-même ; il renonçait à sortir aucunement de la geôle voluptueuse qui enfermait son rêve et lui, tous deux...

Et mon rêve frileux ne quitte plus la chambre.

Le songe de l'amour, et non l'amour : il y a, dans la nuance des mots, une intention jolie. Substituer à l'amour ,1e songe de l'amour, c'est la volonté d'une sorte de frissonnante pudeur, qui habille de quelque mystère le sentiment et lui confère une grâce décente.

Les silences ajoutent aux paroles de pénétrantes $ig;nifications...

Je ne demande rien ; je sens qu'elle a compris Tout l'aveu qu*en mon cœur si tristement je porte ; Elle sait que ma main tremble à toucher sa porte, Comme tremble mon âme aux choses que j'écris.

Ce sont des vers tremblants d'une timidité qui, au surplus, a des éveils de bel entrain. Ce sont des vers tremblants de véritable amour; et la timidité est à l'ég^ard de la bien-aimée : elle est aussi, de la part de l'amant, la crainte de l'amour, le scrupule d'une imprudence, une excuse adressée au songe, si l'on est sur le point de quitter pour la réalité le doux songe, comme fait le poète de l'amour.

Il a quitté le songe ; et le voici sur le Chemin de l'oubli. Le premier poème était, en quelque sorte, avant l'amour; celui-ci est après l'amour. Et, l'amour, qu'en a-t-il fait? l'a-t-il perdu?... L'amour est déjà dans ses pressentiments et il est encore dans son souvenir; car le souvenir traîne sur le cbemin de l'oubli. Mais le poète qui a choisi^ pour ses poèmes, le thème des pressentiments et le thème du souvenir indique, de ce fait^ son goût d'un clair-obscur où apparaissent les lueurs de l'aube et où le soir prolonge les lumières mourantes du jour. S'il a vécu le violent après-midi, l'on doit comprendre, à sa manière de l'éluder, qu'il en redoute le dur éclat. Cette délicatesse a beaucoup- d'agrément, cette délicatesse qui est une modestie du cœur.

Le pressentiment et l'oubli, la première et puis la dernière étape d'un amour, dissemblables, ont aussi leur analogie, quand l'amoureux a, plus d'une fois, attendu son bonheur et l'a vu s'anéantir. Les chronologies se confondent. L'attente d'un deuxième amour ensevelit l'amour précédent; et, ainsi, l'oubli continue dans l'espoir. Les peintres les plus attentifs à noter fortement l'aspect des heures incertaines peignent des matins qui ont l'air de soirs ; et ils peignent des soirs si

roses qu'on les prendrait pour des matins. Dans la nature, ég^alement, on hésiterait, sans le conseil de la nuit reposante ou de la fatigante journée, à distinguer les deux crépuscules.

Enfin, voici le poème de la journée, entre les deux crépuscules, le poème de l'amour. C'est le plus récent recueil de M. André Ri voire. Il s'appelle le Plaisir des jours. Plaisir menacé, comme nous l'enseigne le Chemin de Foubli. Mais, sous la menace même, l'amour est content. Ne voit-il pas la menace? Il refuse de l'apercevoir. En outre, le temps est passé des crédulités les. plus dangereuses. Le cœur, qui a été dupe, ne l'est pas éternellement. Se croit-il, à présent, si sûr de son expérience ? On dira que le cœur n'a pas d'expérience et, pour chaque nouvel amour, offre sa candeur facile à décevoir. On le dira ; d'autres le diront : le cœur épris le niera. Si, malins, nous connaissons la menace, la sécurité de l'amour en est plus émouvante.

La jolie chose, que d'avoir déplacé, dans la série logique des épisodes, le principal épisode, l'amour triomphant!

Triomphant, c'est trop dire. 11 ne triomphe pas : le vacarme avertirait le destin. Plus discret que jamais, plus économe de sa joie ou du bruit que sa joie ferait, le poète élève la voix le moins qu'il peut : on l'entend parce que sa joie est forte; mais il ne chante pas à tue-tête.

Ce n'est ni l'unique amour, ni l'amour premier : c'est le meilleur amour, si bon que toute la précédente erreur, n'est-ce pas ? le préparait. Et le plaisir des jours, si le poète n'avait pas soin de ne pas tenter le mauvais sort, il faudrait l'appeler le bonheur. Le poète n'a point osé : il y a, dans l'idée du bonheur, une condition de durée, avec laquelle on n'a pas la folie de s'engager. Le plaisir des jours est un bonheur sans arrogance, auquel suffit l'heure après l'heure.

Mon bonheur, comme chaque jour,

Je retrouve d'un cœur paisible

Ta douce présence invisible,

Mon cher bonheur, mon cher amour !

Chaque jour ! Et, à chaque fois, c'est comme une surprise. Voilà, en peu de mots, la sagesse de ce bonheur qui a la précaution de ne souhaiter que plaisir. Gependant, et à toute minute, la fiction va se défaire, et l'artifice ingénieux se dévoiler, et le mensonge se trahir, le mensonge de n'appeler que plaisir le bonheur évi* dent. Meus il vaut mieux n'espérer guère et attraper les chances l'une après l'autre. Si la bien-aimée est jalouse, le poète l'avertira, très doucement, si doucement qu'elle sourira :

Je songe quelquefois que j'aurais pu t*aimer La première, toi seule....

Ce n'est pas elle, et c'est lui que soudain frôle cette pensée; la jalousie qu'elle aurait eue, c'est un remords qu'il lui offre comme un hommage...

Et rien qu'à te nommer, Je sens mon cœur saisi qui brusquement frissonne. Je ne me souviens plus de rien ni de personne. Jusque dans le passé, je suis à toi... Voilà...

Ils sourient l'un et l'autre...

Je t'aime. J'étais né seulement pour cela.

Qu'importent les mots vains que j'ai pu dire à d'autres? Je n'ai compris leur sens que depuis qu'ils sont nôtres. Ne le regrette pas, ce temps qui s'est enfui : Mon cœur, alors, était moins jeune qu'aujourd'hui . Toi-même, je t'aurais peut-être méconnue...

Ils sourient l'un et l'autre, avec un peu d'inquiétude, avec cette inquiétude qui fait qu'imaginant un péril dehors, vous demeurez plus volontiers dans votre illusion d'une retraite protégée.

Pour traduire tant d'impressions ténues et qui vont de la plus douloureuse mélancolie à la plus chaude allégresse, M. André Rivoire — Sully Prudhomme l'en félicitait -* ne recourt pas à d'autres artifices qu'à ceux de la simple poésie. Après vingt ans, Sully Prudhomme

le féliciterait encore. Il est resté fidèle, et de plus en plus fidèle, à un usage ancien dont il prouve l'éternelle jeunesse. Les harmonies qu'ont inventées les novateurs, il ne les utilise pas. Même il emploie peu de musique, au service de sa pensée. 11 lui faut être plus habile, dans le travail exact et minutieux des mots, non de leur son, de leur rythme plutôt, et surtout de leur' qualité significative. Travail diligent et subtil, consa* cré au seul amour !

1" février I9I4.

Un grand initié, c'est, lui-même, Fauteur des Grands Initiés et des Sanctuaires d'Orient^ àe l'Evolution divine y de vingt volumes singuliers et beaux, enfin de la Drui" desse^ poème en prose, et drame pour lequel je ne voi» aucun théâtre, méditation lyrique et, plutôt encore, vive prophétie. Une telle œuvre impose le respect; je crois qu'elle déconcerte aussi son lecteur. Est-elle obscure? En somme, non. Avec la plus honnête simplicité, avec une sorte de bonhomie, M. Edouard Schuré n'écrit pas autrement que s'il n'était pas du tout le révélateur des causes premières et des suprêmes conséquences. Il ne cherche pas à environner de prestiges les vérités qu'il dévoile ; au contraire, il nous en veut montrer la claire évidence. Il y a de l'apôtre, en lui. Un apôtre est un homme heureux, ayant les deux vertus principales : certitude et patience. Il nous déconcerte pourtant. C'est que les vérités à la contemplation desquelles il nous invite ne sont pas très familières à notre futilité. Puis les initiés ont leur méthode, qui étonne un peu les profanes.

Nos opinions, nous les tenons ou de la croyance ou du raisonnement. La croyance est la soumission de la raison discursive; et le raisonnement, s'il garde quelque initiative de nous, se soumet néanmoins aux règles de la dialectique. M. Edouard Schuré procède d'une autre manière, plus rapide et audacieuse. Il a un système, l'intuition, qu'il appelle aussi la » voyance » ; et

je n'aime pas beaucoup ce mot, certes : mais il ne s'agit point de mes goûts. M. Edouard Schuré est donc un « voyant » . Il nous en avertit : informés, nous n'irons pas lui demander ses preuves, comme à un philosophe ordinaire. Il échappe ainsi à nos petites querelles et chicanes, de par son principe. Et l'on dira : — C'est kien commode! — Ce Test assez. Toutefois, ne nous figurons pas l'auteur de la Druidesse qui monte sur un trépied, soudainement, et vaticine. Aujourd'hui, la prophétie elle-même a des façons un peu scientifiques; et elle interroge l'histoire, sinon avec toute la précaution recommandable, du moins avec une ingénieuse curiosité. Ses prophéties, M. Edouard Schuré ne les invente pas absolument : il en trouve l'essentiel dans le passé. Ou bien, s'il les invente, il leur trouve des garanties dans le passé. Voici comment, ou à peu près.

Au mois de mai 19II, pour un livre que MM. Alphonse Roux et Robert Veyssié préparaient et qu'ils viennent de publier, Edouard Schuré, son œuvre et sa pensée^ le maître a composé un excellent résumé de sa doctrine. Sa « confession philosophique »> sert de préface à l'étude que lui consacrent ses deux jeunes admirateurs. Eh bien ! reportons-nous à ce document si précieux. M. Edouard Schuré considère que le monde n'est et n'a jamais été abandonné à l'ignorance ; qu'il y a, dans le monde, une sagesse primordiale, une sagesse éternelle, perennis quœdam philosophia, qui offre à tous esprits humains la vérité universelle et achevée. Mais, dirons-nous, l'on ne s'en aperçoit guère; et, quand nous lisons l'histoire, nous y voyons la lutte des erreurs, le combat des passions, une formidable mêlée : le règne tranquille de la vérité, à quel moment apparait-il? M. Edouard Schuré n'est point touché de cette objection. 11 avoue que la sagesse primordiale n'a presque jamais « gouverné officiellement n . Il ajoute que la sa- Ifesse primordiale » n'est consciente et puissante que dans les vrais sages, voyants, initiés, prophètes, génies créateurs de tout ordre » . Concluons que les vrais sages

sont rarement au pouvoir : et, sans doute, c'est là le malheur du monde!... Depuis le temps que nul vrai «âge ne s'est montré efficace, ne devons-nous pas craindre ^^ue la sagesse primordiale ait disparu, trésor évanoui, secret gaspillé, perdu? Non. Et, si nous étions sur le point de nous décourager, M. Edouard Schuré secouerait notre chagrin ; car il écrit : u Nous sommes tous des inspirés, d'une certaine manière et dans une certaine mesure... n Tous! et quelle aubaine!... « Seu* lement, nous n'en savons rien. » Et ainsi tout se passe comme si nous n'étions pas des inspirés. L^inspiration n^est pas très forte, chez la plupart d'entre nous. Elle n'est forte et, par suite, consciente que chez les hommes de génie, les héros, les voyants, les saints. Faute de génie, ou d'héroïsme, ou de « voyance », ou de sainteté, comment donc, nous, à peine inspirés, attraperons-nous la vérité primordiale? II nous faut recourir au témoignage des privilégiés. Encore leur divin témoignage ne nous est-il intelligible qu'à l'aide de notre petite inspiration ; mais, attentive, elle suffit à nous faire reconnaître le divin dans le mélange où on le lui révèle.

Prenons garde : les différents systèmes de pensée que les hommes de génie, héros, saints et voyants ont déclarés depuis des siècles ne concordent pas. La polémique dies diverses religions et les bisbilles des diverses philosophies sont toute l'histoire intellectuelle de l'humanité. Alors, que deviendrons-nous?... M. Edouard Schuré ne consent pas que les systèmes de la pensée humaine soient discordants. — Ah? faisons-nous avec surprise.. Il nous engage à observer (dans la préface des Grands initiés) que toutes les religions, par exemple, ont deux histoires : l'une extérieure et l'autre intérieure; l'une apparente et l'autre cachée. L'une contient les dogmes et les mythes qu'on présente au populaire; et l'autre, la doctrine secrète. Celle-ci, ésotérique, enveloppée dans le symbole des mystères, les seuls Initiés la possèdent; et ils la réservent à eux. Or, vous dites que les religions ne concordent pas : leurs dogmes

et mythes populaires, non. Mais leur idée profonde, ésotérique, est partout la même et constitue la vérité primordiale.

Nous avons fait beaucoup de chemin : nous ne sommes point au bout de la voie obscure et qui mène à la lumière. La doctrine ésotérique, les initiés ne la divulg^uaient pas. Ce grand bavard de Pausanias qui, voyageant par la Grèce, écrit tout ce qu'il voit, tout ce qu'il sait, se tait subitement lorsqu'il a dépeint de son mieux les dehors du sanctuaire éleusinien : u Quant à ce qu'on voit à l'intérieur du sanctuaire, dit-il, je n'ai pas le droit de le révéler; les profanes ne doivent pas le connaître et ils n'ont pas la liberté de s'en informer curieusement. » C'est qu'il était, ce Pausanias, quoiqu'un peu sot, l'un des initiés d'Eleusis ; et, pendant le millier d'années que durèrent les révélations circonspectes, il n'y eut pas un seul initié pour trahir l'auguste confidence. Bref, l'anecdote ésotérique, comment la pénétrerons-nous? Car, dit M. Schuré, « elle se passe dans le fond des temples, dans les confréries secrètes ; et ses drames les plus saisissants se déroulent tout entiers dans l'âme des grands prophètes^ qui n'ont confié à aucun parchemin ni à aucun disciple leurs crises suprêmes, leurs extases divines... n Nous voilà bien avancés!... u II la faut deviner », répond avec calme l'auteur des Grands Initiés,

C'est pour cela que j'appelais M. Edouard Schuré lui-même, du nom qu'il donne à ses héros, un grand initié ou un voyant. S'il appuie, comme je l'indiquais, sur l'autorité du passé l'essentiel de ses prophéties, il ne lui faut pas moins de vertu intuitive pour découvrir la doctrine ésotérique des anciennes religions que pour saisir directement la vérité primordiale. Une fois et l'autre, il devine. Il est un devin. Ses oeuvres sont le résultat d' a intuitions foudroyantes n ; il les a tirées des u troubles » et « orages » de sa pensée. Il écrit : u Si j'ai réussi à crbtalliser quelques-uns de mes rêves les plus chers, ils sont tous sortis d'un profond abime et d'un

bouillonnement continu comme celui de la mer. n Voilà, pour un écrivain, des conditions de travail tout à fait particulières et, de nos jours, plus rares que jamais. Homère, quand il invoque et interroge la muse, je le soupçonne de sourire et de plaisanter joliment. Il n'est pas dupe de la fiction gracieuse qu'il organise. En outre, il songe premièrement à nous divertir. M. Edouard Schuré a d'autres ambitions : il prétend à la vérité. Il est plus crédule et il exige de nous une foi plus rigoureuse. Depuis le temps des prophètes, je ne crois pas que personne ait employé si résolument une méthode si impétueuse et prime-sautière.

Il m'intimide. Un homme qui, à tout moment, tient la vérité absolue et que ne touche, à nul moment, nul doute a quelque chose, pour moi, de sublime et d'un peu inhumain. Je n'ai connu, de cette espèce, que Tolstoï : je l'admirais ; et il me déroutait. Encore y avait-il, chez Tolstoï, un arrangement positiviste. On a eu tort de le prendre pour un mystique. Afin de rester toujours en état de certitude, il supprimait les problèmes de la métaphysique ou de la science, les déclarait vains et, refusant une curiosité malsaine, il les anéantissait. Son dogmatisme, il l'avait établi dans un domaine assez restreint. M. Edouard Schuré, lui, ne se plaît que hors de ce domaine; et c'est dans l'inconnaissable que, familièrement, il triomphe. Mais il ne sépare pas le connaissable et l'inconnaissable ; de sorte que ses affirmations, de nature mystique, trempent aussi dans la réalité modeste. Et voici notre malaise. Parmi ses affirmations, celles qui sont de qualité transcendantale, c'est bien : nous les acceptons comme, aussi volontiers, nous en accepterions d'autres. S'il nous dit que l'univers est un édifice à trois étages ; et les étages, monde physique ou monde de la matière pondérable, monde des âmes ou monde des individualités sensibles et pensantes, monde divin ou monde des forces cosmiques qui gouvernent de par les archétypes ou Idées éternelles; s'il annonce que ces trois mondes sont trois sphères con-

lU LES IDEES ET LES HOMMES

centriques qui se pénètrent de leur rayonnement, la plus vaste, celle du monde spirituel, éclairant les deux autres de sa lumière; s'il nous Taf firme, avec une sincérité manifeste, avec un émouvant désir de nous convaincre et avec le bel arg^ument de sa sereine poésie, nous lui cédons, charmés parfois. Comment ne pas lui céder, au surplus? S'il donnait une petite preuve, nous discuterions. 11 n'en donne aucune : alors nous n'avons qu'à nous incliner. Mais, s'il arrive que ses affirmations, également catégoriques, tombent sur des objets qui n'échappent pas tout à fait à notre enquête, nous sommes épouvantés de le voir si catégorique. Ainsi, nous ignorons le secret d'Eleusis. Toutefois, nous avons pu visiter les ruines du sanctuaire éleusinien ; nous avons pu examiner tous les documents que l'antiquité a laissés, touchant les mystères des deux déesses, la mère et la fille, Déméter et Goré. Ensuite, lisons, dans les Grands Initiés^ le chapitre intitulé « les Mystères d'Eleusis » . Je le répète, nous sommes épouvantés de l'assurance avec laquelle nous est contée la fête éleusinienne : les petits documents, les seuls et authentiques, disparaissent dans une extraordinaire fantasmagorie. L'auteur a » deviné >'. Ce n'est point une hypothèse qu'il nous propose : c'est une vérité qu'il nous inflige. Gomment contrôler ses dires? et, luimême, qui a dû choisir entre plusieurs inventions, quel fut le principe de son choix? Il répondra que, se fiant à Tunité des doctrines ésotériques, il a procédé par analogie. Mais toutes ces doctrines, étant ésotériques, nous sont cachées. Donc il a dû, toutes, les deviner. Ainsi, l'aide que l'une de ses divinations tire des autres, les autres l'ont tirée d'elle pareillement. Cercle vicieux, cercle magique, intuition, vision ! Et l'on nous dérange sans pitié de nos habitudes archéologiques.

La fougue affirmative n'est pas moins vive et impérieuse dans le nouveau livre de M. Edouard Schuré, la Druidesse. kvdJitXià drame, une magnifique étude, « le Réveil de l'âme celtique » , nous conduit à la pensée de

l'auteur. M. Edouard Schuré considère que nous assistons à un grand et admirable phénomène, présentement. L'âme celtique avait, en apparence, perdu sa puissance efBcace : elle renaît et nous verrons sa résurrection spiendide. Renaissance française : « l'idée celtique tend à devenir le principe cristallisateur des autres éléments de la race et de la tradition ». S'il faut l'avouer, nous ne le savions pas!... M. Edouard Schuré, pour une fois, ne se contente pas d'une affirmation catégorique : le réveil de l'âme celtique, il va nous le montrer. Père du romantisme, Chateaubriand le premier découvre quoi? « notre arcane national » , autrement dit le celtisme. Il a été deux fois initié : par la lande bretonne et par l'étrange Lucile, « druidesse moderne » et véritable Velléda des Martyrs, « C'est, dit M. Schuré, parce que François de Chateaubriand a découvert une profondeur nouvelle dans l'âme de son adorable sœur Lucile, c'est grâce à cette initiation intime et précoce qu'il a su plonger un premier et si pénétrant regard dans notre passé lointain et dans nos origines nationales... « Mais a-t-il plongé ce regard dans notre passé et dans nos origines? Oui! répondrait avec un peu d'impatience M. Schuré, si nous faisions mine de quelque incertitude. Donc, Chateaubriand d'abord. Et puis, la fenêtre éblouissante est vite refermée. Le deuxième, M. de la Villemarqué révèle à ses contemporains le celtisme. M. de la Villemarqué est ce gentilhomme breton à qui l'on doit le Barzaz-Breiz, recueil de poésies populaires. Seulement, on a prouvé que, ses gwerz et soniou, M. de la Villemarqué ne les recueillait pas avec une juste placidité : il les inventait. Poétique supercherie, ce folklore. Et avouons que le folklore est périlleux : le peuple n'y travaille pas beaucoup; le folkloriste, énormément. Le Barzaz-Breîz^ la prudence nous engage à y goûter l'aimable fantaisie d'un gentilhomme breton. M. Edouard Schuré y voit, malgré tout, une épiphanie du celtisme. Un peu plus tard, Renan caractérise la poésie des races celtiques : senti-

ment direct et spontané des forces de la nature, sentîment courtois et tendre de l'amour, délicatesse d'un culte consacré aux femmes. Ce n'est, pas tout, dit M. Schuré : il y a encore le prophétisme « qui s'inspire tour à tour ou à la fois des abîmes ténébreux de la nature et des effu%urations d'un monde surhumain ». M. Henri Gaidoz fonde la Revue celtique', M. d'Arbois de JubainvîUe publie les trois volumes de La mytko' logie, la littérature et C épopée celtiques -y M. Camille JuUian, son Histoire de la Gaule ^ M. Charles Le Goffic, ses poèmes si savoureux, et M. Anatole Le Braz, ses romans de Bretagne, si émouvants, si beaux.

Mais enfin, le réveil de l'âme celtique, ce réveil que M. Edouard Schuré célèbre comme un renouveau de la France, je ne crois pas que les livres de MM. Jullian, Le Goffic et Le Braz l'attestent si évidemment. Ce sont quelques livres, et d'un mérite excellent. Le réveil de l'âme celtique, nous ne le voyons pas. Si même nous ajoutons les écrits de MM. Philéas Lebesgue, — une introduction à Six lais de Marie de France, — et Jacques Reboul, — Sous le chêne celtique, — le réveil de l'âme celtique, nous ne le voyons guère. M. Schuré ne prouve pas que l'âme celtique se soit réveillée ; mais il l'affirme. Les Gallo-Romains, dit-il, sont des positivistes; les Celtes valent par un a idéalisme natif et irréductible » . Or, l'idéalisme de nos jours attaque vivement la sécurité positiviste. Donc, l'âme celtique se réveille. Et qui en douterait? Pour bien comprendre ce qu'entend par le celtisme l'auteur de la Druidesse, il faut savoir que Jeanne d'Arc lui apparaît comme « une résurrection et une transfiguration de l'antique druidesse sous la forme d'une héroïne chrétienne librement inspirée ». Mais alors, j'avoue que j'écoute respectueusement la Pythie et demeure stupide. Je le demeure, quand je lis que la révolution française et le romantisme sont u deux puissantes manifestations des instincts profonds du tempérament gallo-kymrique ». M. Schuré doit avoir ses raisons pour énoncer de ces rudes apophtegmes. Seulement, ses

raisons, il ne nous les livre pas. Nous vivons, auprès de lui, sous le régime de l'arbitraire. 11 y a en lui de l'autocrate, et voire du despote.

Les druides le devaient tenter : les druides qui étaient (assure-t-il) en possession de la sagesse primordiale; et les druides qui, avec leur culte officiel, avaient (assure-t-il) une doctrine secrète ; et enfin les druides qui se souvenaient de l'Atlantide. Les éléments de la philosophie des druides, M. Edouard Schuré les emprunte au Mystère des bardes, document traduit par Pictet (Genève, 1853). Et nous sommes contents de penser qu'il a un document sous la main. N'allons-nous pas nous établir enfin sur un terrain solide? Eh bien! non. Il parait qu'aujourd'hui les Celtisants n'accordent plus d'autorité au Mystère des bardes ; ils refusent d'y trouver les véritables idées druidiques et, ce Mystère^ ils le regardent « comme une élucubration de quelques théologiens du dix-septième siècle n . Ce document fut rédigé plus de mille ans après la mort des derniers druides. Qu'importe? répond M. Schuré; la tradition orale, et non écrite, des bardes a duré beaucoup plus de mille ans. Du reste, nous n'en savons rien. Mais nous pouvons le supposer : il suffit.

Si M. Edouard Schuré travaillait selon l'usage habituel, réunissant des faits et craignant de les interpréter avec imprudence, enfin s'il employait la méthode à laquelle les autres historiens doivent la justesse de leurs conclusions attentives, on aurait à lui adresser mille objections. Seulement, n'est-il pas, de son aveu même, un voyant? Il nous dira : — Vous ne voyez pas; tant pis pour vous ! . . .

Tacite raconte que, sous le règne de Vespasien, Velléda, une fille de la nation des Bructères, fut célèbre; dans une tour, elle donnait des oracles; on lui apportait des trophées de guerre: on lui amenait les prisonniers. M. d'Arbois de Jubain ville a trouvé l'étymologie du nom de Velléda : c'est, en gaulois, la voyante. Et Velléda est l'héroïne de Chateaubriand, dans les Mar-

tyrs ; elle est aussi l'héroïne de la Druidesse. M. Scliuré se propose de nous offrir « une image parlante de ce que fut l'âme celtique en Gaule avant la conquête romaine et avant l'influx du christianisme ». Sa Velléda, ses druides, ses Gaulois, il les « devine » ; il a peu de renseignements historiques. Cependant, il a vu quelques druidesses; il les a vues dans l'Ile d'Ouessant. Elles gardent aujourd'hui les moutons. Leurs robes et leurs fichus sont de couleur sombre. Elles ont de belles chevelures, noires ou cuivrées, qui flottent sur leurs épaules. Si vous leur demandez votre chemin, elles vous disent r « Allez tout rond n ; et elles font un geste circulaire qui englobe l'Ile et l'horizon. Elles parlent peu. « IVIais, dans leurs yeux fixes et roux, se lit une mâle résolution de braver les rigueurs du destin. Sans cesse menacées de perdre leurs maris ou leurs fils, elles prennent le deuil d'avance. Maîtresses dans leur domaine, elles se livrent vaillamment à tous les travaux des champs^ labourent, sèment et fauchent. Il faut voir avec quelle gravité elles accomplissent leurs devoirs religieux dans l'église de Lampaul, serrées les unes contre les autres, comme des oiseaux de mer, sous leurs coiffes de dimanche. Mais, aux premiers jours de l'automne, ces mêmes femmes s'acheminent en longue procession vers un cap avancé qui domine la mer. Après une prière murmurée à mi-voix, chacune jette un bouquet de fleurs dans les flots, pour apaiser les colères de l'Océan. Depuis deux mille ans, de siècle en siècle, la coutume s'est transmise. Ce jour-là, les Ouessantines redeviennent sans le savoir des druidesses » . Je n'ai pas vu les Ouessantines; mais j'ai lu Filles de la pluie ^ par M. André Savignon. Ces filles de la pluie, ce sont les Ouessantines et, à proprement parler, des filles. Où M. Savignon n'a vu que des filles, M. Schuré voit des druidesses. Ne cherchons point à savoir qui, de ces deux écrivains (inégaux, d'ailleurs), ne se trompe pas; et admirons plutôt comme diffère la réalité, d'âme en âme. Telle est, un peu longuement, la somme des idées^

et des visions, et des entrevisions sur lesquelles s'appuie le drame ou le poème en prose de la Druidesse.

Il fait nuit... Du reste, il fera nuit et jour capricieusement, au Qré des incidents dramatiques, selon la volonté du poète ; des lueurs soudaines illumineront et la statue de Némésis et les acteurs, à l'occasion. Gela, au théâtre, demanderait beaucoup d'électricité, importune (je crois) autour des druides. Les rayons de la lune éclairent d'abord le temple de Bélen. Voici, dans les ténèbres, deux hommes. L'un est Glaucus, vil espion de Tarquinia, femme du proconsul romain Torquatus. Et l'autre, Epodorix, chef des Arvernes, est le traître qui accepterait bien volontiers, pour la Gaule, la domination de Rome. Provisoirement, il donne à Glaucus la blonde chevelure de Velléda, que la druidesse a coupée et qu'elle a dédiée au Soleil rayonnant, le dieu Bélen. Les deux gaillards se sauvent. Parait Katmor, l'Archidruide ; et parait Velléda, fille de Katmor. Des songes troublent Velléda. En outre, quand elle était dans le temple, un homme, un sacrilège, a bousculé Katmor : il est entré, violant le sanctuaire et, vraisemblablement, désireux de profaner Velléda. Les chefs des Bellovaques, des Garnutes, des Allobroges, des Éduens, Armoricains, Tectosages et Arvernes se réunissent, aux fins d'élire le Brenn. Que Velléda, premièrement, donne la mort au sacrilège. On lui amène le prisonnier, la tête voilée de noir. Frapper un inconnu ? Velléda s'y refuse . Et l'on ôte le voile qui cachait le visage du prisonnier . Velléda reconnaît un garçon qu'elle vit en rêve et qui a des yeux farouches et doux. Non, Velléda ne tuera point ce jeune homme. Qui est-ce? — L'Obscur, l'Errant, l'Exilé. On l'a vu, dans les monts des Allobroges, barde au sayon bleu, à la harpe d'argent, qui disait : <i Fourbissez vos armes ! Allez à Bibracte ! Délivrez vos frères ! n On l'a vu aux fêtes de Narbonne, en haillons, invectivant contre les Gaulois qui, séduits par les élégances romaines, se couronnaient de roses et perdaient leur temps à regarder danser sous les arcades les

joueuses de flûte. On Ta vu au sanctuaire des Garnutes, monter sur un dolmen, agiter une torche et sommer les Gaulois de ne pas endurer l'esclavage. On Fa vu aux monts d'Arvernie. Il est du sang de Vercingétorix. Il est Celtil. Et il est Théroïsme résistant de la Gaule. Son frère Epodorix, le traître, l'a exilé. Les chefs gaulois, à l'instigation de Velléda, le proclament leur Brenn.

Au deuxième tableau, dans l'atrium d'une villa romaine, sur les bords du Rhône, nous apprenons par le dialogue d'Epodorix le traître et du proconsul Torquatus les éclatantes victoires de Celtil : Bibracte est délivrée. Advient Celtil, pendant une trêve, pour l'échange des prisonniers : il est insolent à merveille. Mais, à demi couchée sur un lit de parade, la belle Hédonia Tarquinia reçoit Celtil et, conjugales rancunes, elle aguicherait volontiers le barbare : Celtil est tout à la pensée de Velléda. La Romaine alors se venge. Elle possède la chevelure de la druidesse, talisman de magie. Eh bien! Katmor emmenait Velléda vers l'île d'Inisthona. Des pirates frisons attaquèrent la barque; ils ont tué Katmor, enlevé sa fille. Velléda, vendue comme esclave, ils la traînent par la Germanie : elle finira sur un marché de Rome. « Mon cheval! mon cheval ! » crie Celtil : tant qu'un souffle vivra dans son cœur, il saura retrouver Velléda, fût-ce au bout du monde. « Comme il l'aime! » soupire la Romaine.

Celtil a retrouvé Velléda, entre deux falaises rocheuses, dans l'île sauvage d'Inisthona. « Oh ! laisse-moi t'enlever sur mon navire, car désormais tu m'appartiens. Viens sur l'Océan, notre patrie première; il écume d'impatience de nous porter. Ne sommes-nous pas libres comme lui? J'ai frôlé les écueils pour te joindre, je volerai par-dessus pour te ravir!... » C'est bien tentant; car Velléda aime Celtil. Mais la dernière prophétesse de la Gaule ne peut renoncer à sa mission ; par ses baisers coupables se romprait u le lien fragile qui joint le ciel à la terre n . Enfin : « Je t'aime, mais je ne puis te suivre, Celtil ! » Celtil est un garçon fougueux, et qui

UN GRAND INITIÉ ISl

se fâche, et qui se vante sans délicatesse de Tintérêt qu'il a su inspirer à Hédonia Tarquinia. Yelléda le repousse. Il part pour le royaume de la nuit : a Orgueilleuse druidesse, adieu! n Mais Yelléda, héroïque et charmante : « Tu veux descendre dans l'ahime d'Abred? Tu n'y descendras point seul!... » Sa couronne de verveine, symbole de puissance prophétique, elle la jette dans la mer : u Gomme je fus aux dieux, je suis à toi ! — A travers toutes les existences? — A travers toutes ! » Car les druides et M. Schuré croient à la réincarnation perpétuelle des âmes. Seulement, pour chercher Velléda, le Brenn a quitté Tarmée. Volusénus et Yirdomar, chefs g^aulois, ont trahi le Brenn. Les Romains ont repris la citadelle de Bibracte et menacent le sanctuaire des Garnutes. On appelle Geltil. Et lui : u Sur la bouche de la prophétesse, j'ai bu le feu sacré de Bélen ; le sang; des dieux a passé dans mes veines ; maintenant je puis donner à la Gaule une âme nouvelle et vaincre en mourant ! n II part. Mais tard ! Au centre de la Gaule et au sommet d'une montagne, parmi les rocs, il y a un dolmen gigantesque, le tombeau de Hu-Gadarn, le grand ancêtre de la race. Nuit étoilée... Et c'est là que l'astuce romaine s'emparera de Geltil le héros. Par les espions, Torquatus sait que les Gaulois viendront, pour consulter le cœur de la Gaule. Geltil est pris. Un cachot dans la Tour du Rhône. Geltil est là, chargé de chaînes. Avec un centurion subtil, Hédonia Tarquinia s'approche du grabat de Geltil. Et elle tente le Brenn : ne veut-il pas être empereur de Rome, et de la Gaule soumise à Rome? Hédonia Tarquinia ne doute aucunement de rien. Mais il y a, dans le cachot, une statue de Némésis : elle se noie dans l'obscurité. A sa place, parait le corps astral de Yelléda, tenant une branche de gui. Yelléda, d'un rais lumineux, montre à Geltil son bouclier, son casque et son épée. Armé du casque et du bouclier, Geltil brandit son épée. Les stratagèmes qu'avait préparés, pour emmener Geltil, Hédonia Tarquinia ser-

vent à Geltil pour s'échapper tout seul. Et il est libre- Au sanctuaire de Bélen, chez les Beilo vaques, Katmor et Velléda, les gens et aussi les éléments, les Gaulois et la tempête clament la défaite de la Gaule. C'est un délire d'amour qui emporta la prophétesse et le héros. Des femmes gauloises, des soldats fugitifs arrivent, réclamant les foyers, les terres, les labours. Une jeune Gauloise tient dans ses bras un enfant au maillot; de la main droite, elle tend une touffe d'épis noircis par le feu : « C'est l'image de nos champs, brûlés par l'avantgarde de Torquatus! n Celtil n'est pas mort; le voici : la Gaule est encore vivante. — « Pour combien de temps? — Pour demain, si nous sommes vainqueurs; pour toujours, si nous mourons en vrais Gaulois!... » Les blessures de Celtil, Velléda les guérit, douce magicienne, au contact de ses mains. Velléda et Celtil boivent la coupe d'amour, sous le chêne sacré ; et ils n'entendent pas gronder la foudre, qui fendra le chêne, jusqu'à la racine, a Les Romains! Les Romains!... » Les Romains approchent. Les Gaulois mettent le feu à la forêt; de chêne en chêne, le feu se propage. Velléda 'et Celtil entrent dans le temple, qui flambe. Soudain, le temple s'effondre et n'est qu'un amas de ruines, dans la forêt brûlée. Un disque jaune et lumineux monte dans ce paysage. Et l'on voit, sur ce fond, se dessiner la blanche figure du Christ ressuscité, les bras ouverts. Un oracle druidique l'avait annoncé : « Pour que Rome soit vaincue, il faut qu'un Dieu s'incarne sur la terre et ressuscite du tombeau. Du fond de la mort, il apportera Famour éternel!... » Les destinées nouvelles de la Gaule commencent ; des cendres de la Gaule druidique nait la Gaule chrétienne.

Il est impossible qu'on n'admire pas la beauté de ces grandes imaginations qui soulèvent les siècles du passé. Il est possible qu'on éprouve quelque peine à en saisir toutes les significations profondes. Je crois aussi que la poésie des druides, si démodée naguère encore, n'éveille pas notre plaisir très vivement. Pour-

tant M. Edouard Schuré Ta embellie des nobles idées qu'il incarne sous les symboles celtiques : nobles idées un peu étrang^ères à notre habitude mentale. Les pro<blèmes qui inquiètent l'auteur des Grands Initiés et de la Druidesse sont les problèmes éternels que la philosophie, en tous temps comme en tous pays, examine. Il les pose, lui, et les résout d'une telle manière fulgurante, avec tant de rapide certitude, avec tant de prophétique facilité que nous ne les reconnaissons plus. Un dialecticien nous emmène avec lui et, quitte à l'abandonner avant l'arrivée, nous l'accompag^nons un bout de chemin. Du moins, en cheminant près de lui, tremblions-nous de son espoir, de sa fatig^ue. Le mystique traverse en un instant les étendues; et tout de suite il est parti : quand il est arrivé, là-bas, nous ne le voyons plus. S'il faut l'avouer, les nobles idées métaphysiques et le vaste rêve, qui emplissent mag^nifiquement le scénario de la Druidesse^ ne me touchent pas beaucoup.

Ce qui me touche, dans ce drame poétique, c'en est la qualité nationale. L'Archidruide Katmor, je fais bon marché de lui, et de Bélen, son dieu solaire. Mais Geltil, âme héroïque et amoureuse de la Gaule, comme il nous émeut! comme nous suivons, d'un cœur ang^oissé, la double tribulation de son héroïsme et de son amour ! Quand la belle Romaine, toute chargée de civilisation gréco-latine, est sur le point de le séduire, nous voudrions avertir le Gaulois. Cependant, nous savons le tour qu'ont pris les événements, et que notre âme celtique, il y a deux mille ans, s'est naturalisée âme romaine. Nous le savons; mais le paradoxe des vœux qui nous enflamment pour la Celtide condamnée ressuscite en nous l'angoisse du moment le plus pathétique de notre histoire, celui de la prime conquête, celui de la résistance finale et d'une mort suivie d'une rénovation prodigieuse. Quelle péripétie de la Gaule maternelle, agonisante et qui va revivre dans ses enfants élevés par ses ennemis ! . . .

Eût-on deviné que Fidéologue des Grands IrUtiés serait sensible, et si profondément, à une telle aventure de patrie? Il cherche la vérité primordiale^ éparse dans les religions de l'univers... Oui ! mais (raconte M. Roux), en 1870, après les défaites, Wagner écrivit à Schuré : « Votre place n'est plus à Paris; venez avec nous, en AlTemagne ! » Schuré, né en Alsace, répondit : « Plus que jamais, je suis Français ! » A toute la philosophie primordiale et à toute la synthèse de l'ésotérisme, je préfère cette anecdote, si humaine, et cette vive intuition, ce choix qui n'est pas libre. Nos idées, avonsnous à les choisir plus arbitrairement que notre pays natal?...

!•' mars 19U.

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