‹ Les idées et les hommes: deuxiéme sérieChapitre 6 sur 13 · LES CONTES DE M. JULES LEMAITRE · texte numérisé non relu

LES CONTES DE M. JULES LEMAITRE

Inverti porlum ; ces deux mots ont un son mélancolique et doux. Ils éveillent une pensée de sécurité un peu tardive et une imagée de voiles qui, dans la lumière du soir, reg^ag^nent leur abri. Contents après l'inquiétude et, si aimable que soit la paix enfin trouvée, encore tremblants de quelque regret, ces deux mots de sag^esse, M. Jules Lemaitre les a inscrits au revers de ses belles reliures, comme sa devise et comme son remerciement. Ainsi le port ou le refuge est auprès des vieux livres, auprès du rêve ancien des lettrés. Quelle réponse à nos velléités turbulentes ! . . .

Une imprudente jeunesse croit inaugurer la vie et l'inventer, pour ainsi dire. Et puis elle arrive à la tranquillité, plus ou moins vite. Avant cela, on l'a vue intrépide et, parfois, désagréablement. La remarque de La Bruyère l'importunait, selon laquelle tout est dit et l'on vient trop tard. Elle ne consentait pas non plus à écrire, suivant le conseil de Ghénier, sur ses pensers qu'elle jugeait nouveaux, des vers antiques. Il lui fallait des merveilles inopinées ; elle ne craignait pas de combiner une syntaxe d'aventure et de fabriquer des mots. Elle voulait un vocabulaire tout neuf, comme

(i) Ce chapitre est du mois d*avrii 1914; et Jules Lemaitre vivait encore. Je ne change rien à ce que j'écrivais et je laisse au tour de quelques phrases l'illusion, mélancolique et douce à nos regrets, de sa présence.

elle, et des tours que n'eût pris jusqu'alors nulle méditation. C'est exactement la barbarie; les adolescents y retournent, avec innocence, pour s'émanciper. On se figure que les plus hardis jeunes gens de lettres ont d'abord le désir d'étonner le prochain; et j'avoue que, souvent, ils l'ont : mais, principalement, ils souffrent, même s'ils ne le savent pas, de se sentir si jeunes dans l'univers qui est si vieux. Pauvres petits ! ils ne songent pas que déjà Homère continuait une longue littérature. C'est l'opinion de M. Michel Bréal; et c'est l'évidence, nulle perfection n'étant soudaine. Ils se laissent aller à des erreurs qui, les ayant éloignés de la raison, les en rapprochent ensuite et, au bout du compte, les y conduisent, pourvu qu'ils ne soient pas des orgueilleux, et entêtés de leur folie : car on n'échappe guère à la raison, se fût-on promis d'autres joies. Un jour, ils s'aperçoivent de leur faute et ils pardonnent à la destinée qui, la veille de leur naissance, n'a point anéanti, d'un déluge, les bibliothèques et tout le témoignage du passé.

M. Jules Lemaître ne me semble pas avoir commis ce péché de révolte pour lequel tant d'autres ont à battre leur coulpe et, quelques-uns, la battent sans vergogne ou modestie. Dès ses premiers ouvrages, il apparut comme un très pieux humaniste qui ne sacrifie pas les siècles au lendemain. Ni dans ses phrases les plus souples et adroites, il n'admettait aucun désordre; ni dans ses opinions et ni dans son incertitude. Il se fiait à un usage que nos écrivains les plus mémorables consacrent ; et il soumettait son doute même, la fantaisie de son doute, à leur exemple et à leur discipline. Cependant, la nouveauté le tentait. S'il a choisi, pour les étudier, ses contemporains, c'est qu'il avait plaisir à connaître d'eux la plus récente idée qu'on se fit du hasard, de la vie et de la beauté. 11 ne dissimulait pas sa prédilection des romans, comédies et poèmes qui. Tenus hier et de son voisinage, s'adressaient à lui familièrement, lui parlaient de ce qu'il aimait ou redoutait

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«t, bref, ne lui racontaient pets une histoire périmée. 11 était curieux et avait, je crois, son meilleur amusement à guetter les prouesses qu^on allait accomplir pour réaliser sous une forme d art l'émoi moderne. Aujourd'hui que, déçu de quelques attentes, il est retourné aux vieux livres, si les éditions originales l'enchantent, c'est notamment pour leur nouveauté ancienne : nous avons tort de traiter comme vieux le passé, qui était plus jeune que nous. Un vieux livre de chez Barbin, au Signe de la Croix, ou de chez Ribou, à l'Image Saint- Louis, engage son heureux possesseur à imaginer le matin que fut mis à l'étalage ce volume tout frais encore, ce volume que payent trente sols et que lisent, pour la première fois qu'on le pût lire, Mmes de Sévigné ou de Lafayette, avec une souriante surprise. La nouveauté est charmante : elle a bien l'air d'un miracle qui interrompt la durée morne du monde. Ainsi persiste, dans la sagesse de M. Jules Lemaître, un goût d'autrefois.

Du reste, il ne prétend pas que les derniers venus n'aient rien ajouté au trésor classique; et il accorde que plusieurs écrivains du dix-neuvième siècle aient montré une intelligence plus étendue et une sensibilité plus fine que leurs devanciers. Mais il écrit : » Avec Corneille, Racine, Molière, La Fontaine, avec Rabelais, Montaigne, Descartes, Pascal, Bossuet, La Bruyère, on a déjà toutes les remarques essentielles sur la nature humaine, sur l'homme religieux, l'homme politique, l'homme social. £t il faut avouer que ces réflexions, ces peintures, même ces lieux communs, ayant rencontré là, pour la première fois, une expression à peu près parfaite, gardent une fleur, une saveur, une plénitude, une grâce ou une force qu^on n'a guère retrouvées depuis. Il n'est donc pas déshonorant de s'en contenter, et il est, au surplus, délicieux d'y revenir par le plus long, j'entends après avoir joui des enrichissements ajoutés par les âges récents à ce trésor primitif et essentiel. » M. Jules Lemaitre tenait ces

propos réactionnaires à rAcadémie, au cours d'un ravissant éloge des vieux livres, dans une de ces solennelles séances où la plus noble tradition s'égaye de quelque badinage; de sorte qu'on peut un instant se demander si, en quelque mesure, ce n'est point là une boutade. Puis, en l'honneur des vieux livres, leur ami n'a-t-il pas cédé à la gracieuse envie de leur immoler l'avenir?. . .

Pas du tout! C'est une véritable doctrine que M. Jules Lcmaître a exposée dans ce discours ; et, — reconnaissons-la, — c'est la doctrine même de notre littérature classique. La Fontaine, qui empruntait le sujet de ses fal>les à Lsope et à Phèdre et qui se donnait pour traduire ou imiter les modèles de l'antiquité grecque et latine; La Bruyère, qui plaçait sous le patronage de Théophraste ses Caractères ; et Corneille et Racine, qui se fussent excusés des libertés qu'ils prenaient à l'égard de Sénèque et d'Euripide et de Tacite ; enfin nos poètes et prosateurs les plus originaux du grand siècle ont tous, plus ou moins nettement, affirmé la suzeraineté des anciens. Dira-t-on qu'ils sont moins originaux à cause de cela? ou, du moins, qu'ils sont originaux en dépit de cela? Non, certes!... Ce que les novateurs, alors et de nos jours, dénoncent comme la superstition de l'antiquité, c'est la juste notion de ce qui, étant fait, n'a plus à être fait. La plupart des novateurs, ce qu'ils découvrent, — car ils sont de bonne foi, — ils étaient seuls à l'ignorer. Mieux informés, sans doute auraient-ils moins de gaillardise; mais ils s'épargneraient le ridicule d'une imposture trop naïve. La conversation des lettrés dure depuis de beaux âges. Les principales vérités, La Fontaine et La Bruyère, Corneille et Racine les croyaient dites : ne les croironsnous pas dites, après que La Fontaine et La Bruyère, Corneille et Racine ont ajouté leur mot?... Il ne faut pas qu'un jeune homme, ou un barbon qui a gardé hors de saison trop de verdeur, se pousse dans la conversation des lettrés comme un petit impertinent. Mais,

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