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CHAPITRE. VI

L'organisation scientifique et les patrons

Nous disons à dessein les patrons et non le patronat, d’une part parce que l'unanimité n’a pas été réalisée parmi eux dans l’appréciation des méthodes modernes … d'organisation, et d'autre part parce que le mot de patronat évéille l'idée de classe distincte, nettement séparée des autres, ce qui, à notre avis, ne doit plus exister désormais. CPI AIS 7

Les idées de Taylor ont été d'abord très mal accueil-

lies, même en Amérique. Les patrons leur reprochaient de

. d'amener un développement excessif des services de

commandement, d’ état-major. Or les bureaux qui à première vue paraissent improductifs parce qu'ils ne semblent pas collaborer directement à la production, ont été très longtemps assez mal considérés, tant par les dirigeants que par les ogyriers. C’est ainsi que pendant. la guerre même, on a reproché aux armées un formi— dable développement des services d'état-major, n’y voulant voir que des gens dont l'installation était rela-

tivement confortable et les risques assez faibles, dont

AU ae

le rôle aurait été de gêner l’action des exécutants, au

lieu de la faciliter. On est heureusement revenu de, ces:

idées et nous avons démontré que les services d’étatmajor étaient indispensables pour assurer l'existence de la troupe et sa bonne utilisation. Taylor a démontré que, s’il est possible de faire marcher une industrie avec un état-major faible, il est indispensable de le développer en grandeur et en qualité si on veut améliorer le rendement dans toute la mesure du possible.

Au fond, le système Taylor n’est que le développement poussé aux dernières limites du principe de la division du travail. Mais, tandis qu'avant lui,on a cherché surtout à répartir le travail manuel, il a généralisé le principe en l’appliquant au travail intellectuel proprement dit et même, en grande partie, à la partié purement intellectuelle qui incombait jusque-là au travail leur manuel. | Il n’est pas évident, en effet, que le développement des services de bureau conduise à une augmentation du rendement général de l'affaire, et il n'est pas évident non plus que si le développement de ces services peut amener un meilleur rendement général, il l'amène fata- ‘lement. Même, cette dernière proposition serait fausse. Tels qu'ils existent dans la plupart des industries, les bureaux prêtent à la critique, tant du patron que des ouvriers, et sil est vrai que le monde nous a envié à un moment donné notre organisation administrative, il

a cessé depuis longtemps de le faire parce que nos.

tes bureaux et nos services publics n'ont pas progressé parallèlement aux autres branches des affaires. Ce qui est vrai, en France, surlout des services publics est vrai aussi des bureaux d'affaires privées en général.

La marche vers le progrès n’est pas lente et progres. sive, elle procède par échelons, avec des décrochements brusques, d'une manière en quelque sorte catastrophique. |

De même que la grève est la catastrophe qui fait passer la situation de l'ouvrier d'un état un peu audessous à un état un peu au-dessus de celui qui serait normal dans le moment, de même dans l’industrie et le commerce cerlains services se trouvent en retard qui, grâce à un progrès subit, vont se trouver pendant quelque teñps très en avance sur les autres, jusqu'à ce que ceux-ci, ayant progressé à leur tour, les dépassent et ainsi de suite.

C'est ainsi que l'humanité tout entière s'élève vers le progrès par un escalier aux marches souvent inégales, au lieu de suivre un plan incliné sans à-coup. |

Au fur et à mesure cependant que nous approchons de la perfection, les échelons deviennent en général plus petits et les crises d'organisation comme celles de production décroissent en amplitude. Toutefois, un progrès nouveau peut amener ou bien une amélioration plus grande dans la production ou un perfectionnement plus grand dans l'organisation, phénomène d’une forte

amplitude mais d’une durée souvent courte.

Ainsi l'Organisation scientifique est venne créer en faveur des uns une supériorité que n'ont pu supporter les autres : tous les perfectionnements aboutissent à ce résultat. Et de même que tous les perfectionnements ont été mal accueillis par ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas les employer, de même les nouvelles méthodes d'organisation ont commencé par être ignorées puis méprisées par la grande masse des patrons, puis finalement acceptées par la majorité d’entre eux sous la pression de la nécessité, de la concurrence, et aussi parce qu’elles ont été plus répandues et mieux connues.

Il est à remarquer d’ailleurs que ni en Amérique, ni mème en France, ce ne sont des patrons qui furent les premiers adeptes,etles plusenthousiastes de la méthode Taylor : ce furent surtout des ingénieurs, gens plus préoccupés de la production que de‘la partie commerciale proprement dite des affaires, et gens plus théoriciens aussi, plus scientifiques.

Le patron, l’homme d’affaires du passé ont été des hommes trop préoccupés d'acheter et de vendre : bien peu étudiaient les éléments des prix de revient dans le détail et la plupart étaient préoccupés de réduire les dépenses apparemment improductives, les frais généraux. On ne saura jamais assez combien la question des « frais généraux » a été funeste à notre développement industriel et même commercial. C’est pour réduire les frais généraux qu'on ne voulait pas perfectionner les

services de bureau,et pour ne pas les augmenter qu’on

bre

ne voulait pas organiser la publicité sur des bases sé-

rieuses, ni organiser méthodiquement les services de

vente, comme si ce qui compte n’était pas le gain total et non le gain partiel.

Ce n'est guère que lorsqu'on eut démontré que les méthodes modernes d'organisation s’appliquaient à à la partie commerciale .de leurs affaires que les patrons -s’intéressèrent vraiment à ces questions. RS Nous voyons aujourd'hui les plus grosses affaires industrielles du monde organisées scientifiquement depuis À jusqu'à Z. L'une des plus grandes sociétés de

l'ancien et du nouveau continent, la Compagnie géné-

rale d Electricité de Berlin qui fabrique à la fois du matériel éléctrique, des turbines à vapeur, des avions

et des machines à écrire, possède non seulement une

remarquable organisation industrielle dans ses nom-

breuses usines, mais encore une organisation modèle au ;

point de vue financier et au point de vue commercial. Au point de vue financier, elle a créé de nombreuses

filiales d'exploitation qui forment un véritable trust de

la fourniture d'électricité, elle possède des réseaux dont .

quelques-uns s'étendent à la fois sur plusieurs Etats

allemands. :

Au point de vue commercial, elle a une organisation

perfectionnée du service des prix de revient, du service Gore Vans + ;

de la publicité et de celui des ventes : ses vendeurs, ses

courtiers, ses représentants sont formés au moyen de

cours spéciaux, théoriques et pratiques, on les tient

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constamment en haleine en récompensant largement

«eux qui procurent à la maison de bonnes affaires et en congédiant ceux qui ne réalisent pas un chiffre d’affaires donné, on les tient au courant des derniers perfectionnements de l'industrie et des récents progrès des fabrications de la Société.

La preuve de l'excellence de ses méthodes est dans le succès de cette Compagnie que le D' Rathenau, son directeur, a faite la plus importante du monde.

Cette maison nous amène à examiner quel accueil fut fait aux nouvelles méthodes d'organisation dans les différents pays. fs

La littérature technique a reflété l'opinion patronale pendant toute la période où les idées de Taylor ont été <ombattues ou expérimentées, puis cette même littéra-

iure technique a été impuissante à rendre compte de

l'essor pris par l'application de ces idées.

I a fallu la guerre pour que lrs Anglais en vinssent

en grand à la réorganisatiou de leurs usines : jusque-là

les industriels, à la tête d'établissements anciens, et très

spécialisés, avaient continué de vivre sur les anciens

errements. Ils élaient peu préparés, par leur culture

générale souvent assez sommaire et par leur éducation

essentiellement empirique, à accueillir des idées comme celles de Taylor, où la méthode scientifique tient la première place.

LA vrai dire, la guerre n'a pas donné aux Anglais

d'esprit scientifique, elle leur a seulement montré le

défaut de leur cuirasse : ils ont compris que ce n'était que par l'étude minutieuse et certaine de tous les fac teurs des affaires, c’est-à-dire par l'étude scientifique de l’industrie et du commerce, qu’ils arriveraient non pas peut-être à garder la première place dans le monde, mais à nêtre pas sérieusement dépassés par d'autres nations. Il a donc fallu la menace allemande et américaine pour les pousser sérieusement au progrès.

| L’Allemagne,au contraire, dès l'apparition des œuvres de Taylor, peut-être même avant, mais, le fait est difficile à vérifier, s’est lancée dans l’organisation des affaires, tant au point de vue commercial qu’au point . de vue industriel, et elle y est passée maîtresse. Emerson, qui doit beaucoup aux Allemands et qui a reçu en Allemaëne une partie de son instruction, prétend même que l'origine de l’organisation moderne est le plan de mobilisation de de Moltke avant la guerre de 4870. Nous avons montré qu'on pourrait mêmè remonter beaucoup plus haut et qu’en fin de compte les inventions personnelles dans ce domaine ont rarement en elles-mêmes, à part quelques exceptions, une importance capitale, mais que c’est l’ensemble des petits perfectionnements qui aboutit à une bonne organisation.

Les Allemands, comme tous les peuples de vieille industrie, avaient donc une bonne organisation quand Taylor a publié ses premières œuvres. Ils étaient dans les conditions les plus favorables pour être sensibles à

l'intérêt qu'elles présentaient : leur industrie, après

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l'exposition de 1900, après la découverte du procédé Thomas, était dans une période de croissance extraordinaire, l’industrie électrique commençait à prendre un développement inouï. La politique d’entente patro-. nale, de cartels, jointe à l'esprit Ge discipline allemand, permettait à quelques hommes de prendre et de garder la haute main dans la direction des plus grosses affaires : il suffisait donc que ces hommes. comprissent bien les idées de Taylor et voulussent les mettre en pratique pour qu'une importante fraction de l’industrie allemande fut organisée suivant les nouveaux. principes. La méthode de Taylor était de plus la condition sine qua non qui devait permettre aux capitaines d'industrie de diriger ces affaires gigantesques sans tomber trop dans la forme des grandes administrations d'Etat qui est si défavorable au rendement et à l'abaissement des prix de revient. :

Sans son organisalion remarquable, Ballin n'aurait jamais pu développer comme il l’a fait la Ci Hamburg- Amerika et l'amener à concurrencer victorieusement les vieilles et puissantes compagnies anglaises de navigation, de même, le Dr Rathenau n'aurait pas pu constituer l'A. E. G., livrant à bas prix des matériels de

natures diverses.

Sans son organisation technique et commerciale, le Stahl-Verband n'aurait jamais pu concurrencer les aciéries américaines dans leur propre pays.

Il est un autre facteur qui a permis à l'Allemagne

— De /

d'adopter rapidement les méthodes scientifiques d’organisation, c’est l'importance de sa littérature technique. Alors que, sous ce rapport, la France est le pays industriel du monde le plus pauvre, l'Allemagne est, plus peut-être que les Etats-Unis, le plus riche. Cela tient à de multiples raisons : le technicien allemand lit plus que le technicien français, les éditeurs s’adressent à une race dont la langue est plus répandue, ils peuvent donc faire de plus gros frais pour l'édition de leurs revues, publier plus de livres et surtout en faire des éditions plus fréquentes, donc plus à jour.

Serons-nous obligés, nous, ingénieurs français, après la guerre, d'aller, comme avant, chercher le dernier, mot de la technique dans les ouvrages et les revues allemands ?

Du reste, l'Allemagne est un pays où la technique est très développée, ses écoles ont suivi le même développement que son industrie, elle a hiérarchisé ses diplômes comme les grades de l’armée : technicien, ingénieur-diplèmé, docteur-ingénieur et les titres correspondent aussi à une hiérarchie dans le savoir etla capacité. Dans toutes ses Ecoles supérieures (Hochschulen), ses Instituts, ses Technicums, elle a enseigné l’industrie comme une science et l'organisation, la : méthode comme la base de l'industrie.

Il en a été de même pour le commerce. .

Aussi, quoi qu'on en ai dit, et malgré l'enquête de

M. Le Châtelier dans la Revue /’Opinion, l'Allemagne.

est entrée en guerre avec l'organisation la plus perfectionnée qui soit et c'est grâce à cette organisation, et

aussi à sa discipline qui en est la condition indispen-

sable, qu’elle a pu soutenir la lutte pendant plus de

quatre ans, malgré un blocus de plus en plus serré, dont un-des principaux résultats a été la faiblesse relative des dépenses de guerre de l'Allemagne.

L'Amérique du Nord, car le Canada suit davantage les méthodes des Etats-Unis que celles de l'Angleterre, n’a pas fait tout d'abord aux idées de son illustre enfant un accueil enthousiaste : Taylor n’a publié des livres que bien longtemps après avoir appliqué ses principes. Des usines qu'il a organisées, les unes ont continué à appliquer ses méthodes, les autres les ont abandonnées. Taylor n’est ni plus, ni moins connu en Amérique qu’en France, et sa méthode qu'on appelle quelquefois américaine est aussi appliquée au dehors que dans son pays d’origine. »

Taylor a raconté lui-même quelles difficultés il avait eues pour persuader les directeurs d'usines de le laisser appliquer sa méthode. L'opposition subsiste toujours très forte, et, maintenant que Taylor est disparu, il n’y a plus guère de tayloristes orthodoxes, car il est vrai que sa méthode est d'une application extrêmement difti-

cile et exige chez les dirigeants une volonté de fer, une

ténacité et une patience extraordinaires. La plupart s'accordent néanmoins pour reconnaitre la très grande

valeur de ses idées ; cependant Emerson a eu, dans la

pratique, plus de succès, parce que ses méthodes sont plus faciles à appliquer et donnent des résultats plus immédiats, quoique moins complets : l’impatience américaine devait trouver en Emerson le doctrinaire qui lui convenait. À

Quant à la France, nous avons dit plus haut que son passé et ses habitudes industrielles la disposaient peu à voir dans les idées américaines un énorme progrès ; elle a reconnu le mérite de Taylor mais elle a peu appliqué

intégralement ses méthodes, elle en a fait son profit -

surtout en apprenant à se mieux connaître elle-même. Taylor a eu l'influence lointaine de pousser nos industriels à exposer et à discuter ses idées et les leurs, d’aitirer l'attention sur les questions d'organisation et d’obliger nos directeurs à s’appesantir sur elles. Quand les Français ont bien voulu écrire, ils ont montré qu'ils n'étaient, sur ces matières, inférieurs à personne.

Nous avons gagné la guerre grâce à notre bravoure, à la science de nos chefs militaires et aussi grâce à l'effort énorme, mais un peu anarchique, de nos industries. A, |

Nous ne nous sommes rapprochés de la victoire que lorsque nous avons organisé la guerre. ;

La vraie guerre commence seulement, la grande guerre industrielle et commerciale. Serons-nous organisés pour fa soutenir? La vieille organisation suffirat-elle ? Je ne le crois pas. Il faut d'abord « mettre de

l’ordre dans la maison. »

A des temps nouveaux, il faut des hommes nouveaux, des méthodes nouvelles. Malgré leurs qualités, nos méthodes anciennes ne serrent pas les choses d’assez près, ne sont pas assez scientifiques. Je crois que la victoire sera à celui qui appliquera dans toute sa rigueur la méthode scientifique.

Je souhaite que le vainqueur soit la France.

Le Français, malgré son indiscipline apparente, a tout

ce qu'il faut pour cela.

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