CHAPITRE VII
L'Organisation scientifique et les ouvriers
Taylor a été ouvrier, il connaissait donc bien la psy-. chologie ouvrière, mais malgré tout le tact dontil a fait preuve, il a été accueilli avec méfiance par les ouvriers dans leur ensemble. Sauf peut-être en Allemagne, où la. discipline fait passer bien des choses. l’ouvrier est resté hostile aux nouvelles méthodes d'organisation dans tous les pays jusqu’à ces tout derniers temps. Taylor Wie raconté lui-même comment, dansles débuts de ses essais, il avait été menacé de coups-et même de mort par des. ouvriers qui se croyaient lésés dans leurs intérêts.
Presque partout du reste où la méthode de Taylor a: été appliquée sans discernement et surtout trop vite, il y a. eu. .des grèves et il a été impossible de l'implanter. Partout, au contraire, où l'on a procédé lentement, en. prenant les ouvriers soit isolément, soit par pelits. groupes pour leur faire subir une éducation appropriée, de bons résultats furent obtenus. |
La méthode Taylor forme un tout duquel il est.
presque impossible de retrancher quelque chose sans
ART Eure
vouer toute tentative à l’insuccès. Beaucoup d’industriels, pour n'avoir pàäs voulu augmenter les salaires dans une proportion convenable, par exemple, n’ont pu arriver à faire admettre par leurs ouvriers l’organisation scientifique . |
Nous connaissons nous-mêmes des établissements où l’on s’est trop hâté d’élablir des salaires à primes, sans
avoir de données suffisantes sur les calculs des Lemps.
Le rendement n’a pas été amélioré et il a fallu revenir à
l’ancien ‘système du salaire à la journée. Il en est résulté une perte d'argent considérable et un grand mécontentement des ouvriers : ils n’admettent guère des erreurs de la part du patron, surtout celles qui touchent à leur salaire. |
Il sort du cadre de cetle étude d'examiner en déluil les objections principales faites au syslème Taylor. Cependant, nous en retiendrons deux.
La première est que ce système fait de l'homme une machine qui n a qu'à appliquer brutalement les données inscrites sur la fiche de travail qu'il reçoil du burcau de préparalion, ee
D'une part, le nombre des personnes qui sont employées dans les bureaux augmente, or ces personnes sont souvent réputées, d’ailleurs à Lort, excrecr ure profession plus agréable que les travailleurs manuels.
D'autre part, si l’ouvrier reçoit des instructions écrites, il est déchargé d’une partie de la besogne tulel-
lectuelle qui lui incombait ävec les anciennes méthodes,
et beaucoup d'ouvriers n’en seront pas fâchés. De plus, son travail ne perdra pas de son intérêt car il verra avec plaisir que ce travail est plus productif et plus parfait. S'il sait comprendre le pourquoi des instructions qui lui sont données et s’il est bien qualifié pour le travail qu'il fait, il pourra porter son attention sur les points encore obscurs de son art, les élucider, trouver de nou-
veaux procédés, de nouveaux montages.
Il ne faut pas oublier aussi que la méthode Taylor :
met chacun à sa place, c'est-à-dire que, dans la plupart des cas, elle élève l’ouvrier, le fait passer dans une catégorie supérieure. è
Si elle le décharge de la besogne intellectuelle, elle le décharge aussi de beaucoup de peine physique ; nous verrons plus loin qu’elle arrive souvent à réduire la durée de sa journée de travail, elle en fait donc un homme disposant de plus de temps libre et mieux préparé à en jouir.
Taylor fait remarquer que sa méthode n’est pas autre chose que la division du travail poussée très loin, pénétrant dans des matières où l’on n’avait pas encore songé à l'appliquer.
De même que les ouvriers n’ont plus protesté contre la division ancienne du travail quand ils en eurent vu les résultats et compris les bienfaits, de même ils ne protesteront plus contre le système Taylor d'organisation scientifique quand ils en auront compris le méca-
nisme et aperçu les conséquences bienfaisantes.
II T - Il est curieux de voir combien le vieux principe optimiste des Economistes classiques reste vrai, à savoir que la recherche de l’intérêt personnel conduit, dans le <as général, au meilleur résultat d'ensemble.
Taylor n'a pas cherché à faire de philantropie et sa méthode, comme tous les perfectionnements industriels et commerciaux, aboutit à d'heureuses conséquences ‘économiques et sociales. Quand nous étudiions les ouvrages de Taylor dès leur parution, nous avions été frappé de ces conséquences et nous avions pensé que Jorsque les ouvriers arriveraient à savoir un peu d’économie polilique, à comprendre les influences réciproques des différents phénomènes économiques, la question sociale aurait fait un grand pas.
Le temps que nous souhaitions en 1910 semble venu.
La Confédération générale du Travail parait avoir abandonné son vieux principe de lutte de classes pour une collaboration active avec le patronat et toutes les classes dirigeantes.
C’est d’un heureux augure pour la paix sociale et le progrès économique.
Le 18 juillet 1918, M. Jouhaux, secrétaire de la C. G. T., a défendu, devant le congrès de cette organisation, son nouveau programme : « Le maximum de production dans le minimum de temps avec le maximum de saläire ». |
Il faut être bien endurci dans les idées anciennes
pour trouver là une formule révolutionnaire. Il nous
Re semble que la classe patronale n'a rien à y reprendre.
Cette combinaison de deux maxima avec un minimum. oblige à obtenir le rendement maximum. Nous avons vu qu'Emerson a fait de la recherche du rendement la base de son système et c’est là aussi tout le but de la méthode de Taylor.
Il n’y a plus guère de discussion possible aujourd'hui au sujet de la réduction de la journée de travail. Nous sommes résolument entrés dans cette voie et c’est faire preuve d’esprit d'un autre âge que de soutenir que de courles journées n'auront pour, conséquence qu'une recrudescence de l’ivrognerie. Le travail de la femme, si développé el presque nécessaire aujourd'hui mais si préjudiciable à la famille, à la race et à la nation, n'est tolérable que si la journée de travail est assez courte pour permeltre à l’ouvrière de s'occuper de son ménage, puisque le soin lui en incomhera toujours. La loi a sagement prescrit d'appliquer la même durée de-travail aux femmes et aux hommes occupés dans les mêmes locaux.
Mais-pour. l'homme travaillant dans un atelier sans femmes, la journée courte est désirable. Surtout si sa
femme ne travaille pas, l'homme trouvera un intérieur
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plus atlrayant. Mème si elle travaille, l'homme, moins. härassé, peut l'aider dans bien des besognes ménagères ei prendre pour lui les plus pénibles : monter le combustible et les provisions, installer des meubles, en confecliouner quelques-uns, il décorera la maison des pro-
duits de son industrieuse habileté. Dès que la longueur
TO et des jours le permettra, il pourra cultiver un jardin dont - ‘les produits soulageront son budget et qui lui procurera uue distraclion saine. . À Il n'y a donc personne, je pense, qui puisse trouver mauvaise la journée de 8 heures. À La deuxième des principales revendications ouvrières est le maximum de salaire à obtenir. Les patrons accepteraient assez volontiers la journée de 8 heures, ou bien avec diminution correspondante du salaire, ou plus — généralement avec Je maintien des salaires acluels. Bien peu, du moins dans la vieille école, sont parlisans des hauts salaires. Il est vrai que cette question est la plus complexe de la production, de la répartition et même de la consommation des richesses.
Les questions d'incidence, si difficiles à résoudre en malière de taxes et d'impôt. le sont bien davantage encore pour les salaires. :
Ce que veulent les ouvriers, ce n'est pas l'augmentation absolue de leur salaire, c’est son augmentation relative, c'est l'accroissement de leur puissance d'achat, parce que c’est la clef de leur amélioration matérielle comme la réduction de la journée de travail est la clef de leur amélioration morale, Le cas n'est pas à envisager d'une augmentation des salaires dans un lieu donné ou dans une profession donnée seulement, c’est une amélioration générale qu'il faut.
On fera remarquer alors que, les salaires augmentant,
les prix de tous les produits subiront une hausse dans
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une proportion équivalente et qu'il n'y aura rien de changé.
Ce n’est rigoureusement exact que pour les pro-
duits desquels la matière première n'entre que pour une très petite partie dans la détermination du prix. Mais il est encore beaucoup de produits où la maind'œuvre n’est pas l’élément dominant.
D'autre part, s’il n’y avait dans le nionde qu’un marché unique de la main-d'œuvre, l’objection pourrait encore être générale, mais il n’en est pas ainsi et les accords internationaux pour le régime du travail qui sont réclamés pour les organisations ouvrières n’établiront pas ce marché unique, lequel serait d'ailleurs défavorable aux ouvriers des pays industriels qui sont les premiers à demander ces accords. Les trade-unions des Elats-Unis n'ont-elles pas été les premières et les plus ardentes à demander un régime protectionniste de le main-d'œuvre contre les travailleurs importés des pays à main-d'œuvre dépréciée ? EE
Quoi qu’on en dise, il y aura toujours des régimes locaux de main-d'œuvre correspondaut à sa qualité, à sa productivité, à son abondance, à sa mobilité. Le régime des hauts salaires sera instauré dans les pays les plus perfectionnés industriellement et commercialement et ces pays sont ceux précisément où la main-d'œuvre est rare pour les emplois qui s'offrent à elle, ce qui constitue encore un élément de hausse, puisque c'est souvent
en raison précisément de la rarcté et des exigences de
— NU ee cette main-d'œuvre que les patrons ont été conduits à leurs perfectionnements. |
I y aura malgré tout des mains-d’œuvre dépréciées, tenant aux différences d'instruction et d'éducation, à la race, au climat. Les accords internationaux ne permettront jamais d'étendre l'unification et la hausse à ces mains-d'œuvre sous peine de leur retirer tout emploi et c’est ce que les syndicats comprennent bien aujourd’hui quand ils acceptent ia troisième proposition du maximum de production.
Les hauts salaires, les hauts prix en général, s'ils n’ont pas pour contre-partie une monnaie dépréciée, sont assez souvent un indice de prospérité : les Etats- Unis avaient bien avant la guerre les salaires les plus. hauts du monde et leur propriété allait croissant. La contre-partie était l'élévation des prix, mais la coût moyen de la vie ne s'était pas accru dans la même proportion, le pouvoir d'achat absolu était plus grand que dans les pays à bas salaires, d'où la prohibition de l’immigration.
Un élément qui vient encore limiter les effets de l’incidence finale des hauts salaires est la baisse de l'argent. Quand l'argent baisse, son pouvoir d'achat diminue, il faut donc plus d’argent pour vivre, mais si la production n’a pas baissé, la valeur totale apparente de la production exprimée en monnaie s’est accrue, donc il est juste de hausser les salaires dans la proportion cor-
respondante, sinon il se produit un véritable phéno-