‹ Les Idées Modernes sur les EnfantsChapitre 22 sur 41 · L INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

L INTELLIGENCE

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il a passé par une école congréganiste, où d’habitude on se soucie peu de développer le jugement. Il a la vision, l’audition normales; rien à dire de son aspect corporel, qui est normal aussi ; il joue avec animation, presque avec violence. Ses parents, qui jouissent d’une modeste aisance, ont un grand souci de ses progrès, et même lui font donner des répétitions après la classe. Il est très assidu, ne manque pour ainsi dire jamais l’école. En classe, sa tenue est correcte, il montre une grande docilité ; ses leçons sont bien étudiées, il en apprend le mot à mot plutôt que le sens, et ses devoirs, faibles comme fond, sont assez bons comme forme. Le maître, qui l’a bien étudié, et qui a même été appelé à lui donner des répétitions, s’est bien rendu compte queRamond est un arriéré de l’intelligence. Son insuffisance mentale se caractérise par la lenteur des conceptions, la difficulté de s’exprimer, la répugnance absolue à l’abstraction, l’impossibilité manifeste de s’élever aux idées générales. « Tout le savoir de l’enfant, ajoute le maître, repose sur la mémoire, et encore cette mémoire ne répondelle souvent que lentement aux besoins de l’enfant. Sa répugnance pour le travail intellectuel est la conséquence inévitable de ce qui précède. Les répétitions u’ont produit qu’un résultat insignifiant. Elles prouvent qu’il y a une véritable impossibilité à vaincre, line insuffisance naturelle, » Nous ne souscrivons pas, ien entendu, à cette conclusion décourageante, et nous avons peine à cro’re à une impossibilité. Mais on comprend l’intérêt immense qu’il y a pour le maître ^ distinguer ces deux types d’ccoliers, celui de Raoul et celui de Ramond. Le second type peut devenir un véritable déchet social. Gomment faire la distinction? Il faudra surtout bien tenir compte de la différence d’âge. En général, l’écolier qui est destiné à ne pas faire de progrès ultérieurs est un vieux; nous voulons dire par là qu’il est en retard de deux ans au

moins, quelquefois de trois. Sa place serait dans une classe de perfectionnement, où avec un enseignement individualisé, que nous expliquerons plus loin, on irrive à faire faire à ces arriérés des progrès sensibles.

L’exemple que je viens de citer d’enfant arriéré est peu net, c’est un cas de transition entre l’arriération et la normalité. Voici un exemple plus franc, et qui présente un intérêt particulier, car c’est un sujet très jeune encore. Le jeune Armand est au cours préparatoire, il a huit ans, il est en retard d’un à deux ans. Le pauvre petit est maigre et chétif ; il manque de développement corporel ; sa taille est en retard de quatre ans, son poids de trois ans; sa vision et son audition sont anormales ; et pour achever ce triste tableau, ajoutons que sa famille est dans la misère et se désintéresse complètement de son éducation et de son instruction. A ces signes, on reconnaît un anormal physique. C’est également un anormal intellectuel ; en classe, il est somnolent, endormi, atone ; il n’a jamais répondu à une question posée. S’il copie un modèle d’écriture, il le dénature, et reproduit sans cesse un signe de son invention qui ne ressemble à aucune lettre. Mais il n’est pas indiscipliné, et on n’a pas d’observation à lui faire. En récréation, il reste passif, inerte, assis sur un banc, ne montrant aucune activité physique, assistant aux jeux des autres enfants sans s’y intéresser. 11 est triste et timide. Si on l’invite à jouer avec ses camarades, il obéit, mais abandonne bientôt le jeu et retourne s’asseoir. Le maître conclut avec raison que c’est à la fois un arriéré physique et ün arriéré intellectuel. Nous avons rapporté cet exemple pour achever la série; mais il est évident que par son développement, ce cas d’arriération cesse d’être intéressant pour nous, ce ne sont pas ces enfants-là qui feront hésiter le diagnostic. La femme de service elle-même reconnaît que ce sont de petits anormaux.

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Voici encore l’écolier qui ne profite pas de l’enseignement, pour une raison qui estvraimentparadoxale : il est trop intelligent. On rencontre parfois des enfants très brillamment doués, qui sont d’un niveau intellectuel très supérieur à celui des enfants de leur âge. Ils ne sont pas les derniers à s’en apercevoir. Dans la classe, ils n’ont pas besoin de grands efforts pour gagner la meilleure place. Leur vanité s’allume. Ils ne travaillent que par caprice ; ils n’apprennent leurs leçons qu’au dernier moment ; ils sont volontiers insubordonnés ; ils font des devoirs qui n’ont pas été donnés, pour se singulariser. A l’étude, ils empêchent les autres de travailler. On leur en veut, on les punit, mais ils se font toujours pardonner, quand vient le jour des grands concours. C’est pour eux qu’on devrait former des classes de surnormaux. Ces classes seraient tout aussi utiles, peut-être plus, que celles des normaux; car c’est par l’élite, et non par l’effort d’une moyenne, que l’humanité invente et progresse ; il y a donc un intérêt social à ce que partout l’élite reçoive la culture dont elle a besoin. Un enfant d’intelligence supérieure est une force à ne pas laisser perdre.

Nous revenons maintenant à ceux qui ne comprennent pas, et qui montrent un défaut d’intelligence. Parmi eux une distinction importante est à faire. Les uns ont un abaissement général, global des facultés intellectuelles; ils n’ont d’aptitude pour rien, ils sont également nuis dans toutes les branches de l’enseignement. Les autres sont plus favorisés ; ils montrent quelques aptitudes partielles. Le plus souvent, ils sont réfractaires aux idées générales et abstraites, mais leur main est habile ; ils ont de bonnes notes en dessin, et surtout à l’atelier; quelques-uns se classent même les premiers en travail manuel ; l’outil les intéresse plus que la plume. Ce n’est pas un grand mal, s’ils doivent devenir plus ta»’'! de bons ouvriers

Aussi, tandis que le maître ordinaire de la classe les trouve peu intelligents, le chef d’atelier a pour rax de l’estime. On voit par là combien il est néce^’saire de ne pas confondre ces cas si différents, de distinguer l’enfant qui a des aptitudes pour le travail manuel, et celui qui n’a aucune sorte d’aptitude.

On devrait faire une catégorie très grande d’enfants qui s’appellent des faux inintelligents. Ce sont des enfants trahis par leur apparence. Ils ont bien un certain défaut, mais ce défaut, qui, considéré en lui-même, n’est pas très important, leur nuit au point de les faire passer pour des imbéciles. Ainsi, une parole franche et déliée prévient en faveur de celui qui possède ce don. Mais supposez un enfant qui bégaye, ou qui, sans avoir à proprement parler un défaut d’articulation, a beaucoup de peine à trouver ses mots; on s’impatiente contre son insuffisance de parole, et on le juge mal. Puis, il y a la lenteur de parole et de pensée. On croit d’ordinaire, et avec raison, que la vivacité d’esprit, comme celle de la physionomie, est une marque d’intelligence ; mais il y a des lents qui nous font attendre très longtemps la moindre réponse, soit parce qu’ils sont réfléchis, ou bien parce qu’ils ont des doutes, ou encore tout simplement parce qu’ils ont de la lenteur pour toute chose ; il est rare qu’on ne les mésestime pas. J’examinais dernièrement un jeune enfant que son maître plaçait, comme intelligence, au dernier rang de la classe ; j’eus la patience de l’interroger longuement, avec la méthode que j’indiquerai plus loin, et je fus obligé de reconnaître qu’on lui faisait du tort, et qu’il ne méritait pas la mauvaise opinion qu’on avait de lui. Il est vrai qu’on rencontre rarement un élève aussi peu vif ; il était lent pour parler, lent pour écrire, lent pour marcher, lent pour faire n’importe quoi. Je lui fis marquer des petits points sur une feuille de

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papier pendant dix secondes. Malgré une foule d’es sais, il n’arriva jamais à marquer plus de trente-cinq points, alors que ses camarades de même âge en marquaient soixante. Cet enfant n’était que lent et un peu somnolent. 11 en est d’autres qui sont atteints d’une autre manière ; ce sont de pauvres émotifs ; la présence de camarades, le moindre regard du maître déchaînent dans leur intérieur un violent orage d’émotion qui les trouble, les désorganise, les rend incapables de réfléchir à quoi que ce soit. Ils ne sont pas poussés par l’émotion à des actes violents et déraisonnables, ils ne deviennent pas des impulsifs, ils sont au contraire paralysés par l’émotion ; on ne saurait mieux les comparer qu’à des boussoles affolées. Les examinateurs connaissent bien ce genre de candidats que le trac abrutit. On me signalait dernièrement un de ces enfants, élevé dans la «Emilie avec ses sœurs, ne sortant jamais seul, conduit à l’école par une bonne, choyé, gâté par sa mère, et recevant toutes les influences qui peuvent surexciter sa nervosité — on lui faisait même apprendre le piano ; en classe, il se laissait tellement troubler par le moindre incident, qu’il ne donnait que des réponses stupides.

Telles sont les principales circonstances dans lesquelles il est nécessaire de faire à l’école un diagnostic d’intelligence. Ce ne sont que des exemples; et en les citant, nous désirons ne pas poser ainsi des limites à une question extrêmement vaste. C’est presque à chaque instant qu’on a besoin de savoir si un enfant est intelligent. Cette constatation est d’une importance primordiale.

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