‹ Les idées morales de ChateaubriandChapitre 14 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

L'Itinéraire de Paris à Jérusalem.

La première édition des Martyrs est de 1808 ; V Itinéraire n'a été publié qu'en 1811, et pourtant, en bonne logique, on doit l'étudier avant les Martyrs, car le voyage lui-même a précédé l'élaboration du poème, pour lequel il avait été entrepris : dans la préface de la première édiiion. Chateaubriand l'avait dit très nettement : « je n'ai point fait mon voyage pour l'écrire ; j'avais un autre dessein... j'allais chercher des images, voilà tout. » Par un scrupule bizarre, Sainte-Beuve critique cet aveu de Chateaubriand ; il lui reproche de n'avoir fait que cela toute sa vie : « Trouver la plus belle phrase sur les descendants de saint Louis... la plus belle phrase sur ?^apoléon à Sainte-Hélène, la plus belle sur le tombeau de Jésus-Christ,,., la plus belle phrase et la plus splendide sur la ruine et le cataclysme du vieux monde : qu'il y ait réussi, et il sera content (1). » Nous aussi nous en sommes contents, car il n'y a pas de vraiment belle phrase qui ne contienne une grande pensée.

Depuis la mort de M'"^ de Bea'umont, Chateaubriand avait remis un peu d'ordre dans sa vie. Après avoir ramené, non sans mal, sa femme à son foyer, il avait été peu à peu conquis par cet esprit si original. Elle lui avait pardonné ses traits de jeunesse ; à certains moments même, elle les oubliait : après une maladie où Chateaubriand l'avait soignée avec un réel dévotiment, elle écrivait à .loubert, cum grano salis : « Le bon Chat est à la messe ; j'ai peur quelquefois de le voir s'envoler vers le ciel, car en vérité il est trop parfait pour habiter cette mauvaise terre, et trop pur pour être atteint par

(1> Cfiateaubriand et son groupe, il, 75.

la mort. Quels soins il m'a prodigués pendant ma maladie ! Quelle patience ! Quelle douceur (1) ! »

Elle l'admire, et elle l'aime ; de Venise, où elle l'a accompagné, elle écrit à ses chers amis les Joubert, le 26 juillet 1806, qu'elle les a quittés pour suivre quelqu'un qu'elle aime encore plus qu'eux (2). Jusqu'au dernier moment elle espérait qu'il se laisserait attendrir, et l'emmènerait à Jérusalem ; mais il a été inflexible, et la voilà redevenue « veuve » (3) ! Les amis comprennent mieux que l'épouse la nécessité de ce voyage, et peut-être l'utilité qu'il y a à ce que Chateaubriand parte seul. Joubert expose tous les profits de ce voyage, dans une lettre à Mme de Vintimille : « Il reviendra riche de beaux sentiments et de belles imaginations, dont il agrandira son mérite, sa réputation, et la place qu'il occupe dans les esprits (4). » Chateaubriand avait aussi le désir et l'espoir de semer son éternel ennui sur les routes. YJ Itinéraire est une de ses œuvres les plus gaies. Il avait pris du reste un plaisir d'enfant à faire très largement ses préparatifs : Joubert raconte avec un sourire indulgent le départ de l'explorateur : « Il avait pour voiture une grosse, grande et belle dormeuse : c'est son bâton de voyageur... Sur le siège, le frère de sa cuisinière, qu'il emmène à Constantinople, et qu'il s'est avisé d'habiller comme un icoglan... 11 l'a affublé d'une espèce de turban bleu, orné de galons d'or, petite veste et pantalons de même couleur (5). »

Ne rions pas, et ne songeons pas au départ de Tartarin pour le pays des Teurs. C'est par scrupule d'historien et de géographe que Chateaubriand s'inonde ainsi de couleur locale, dès le départ, car sa prétention est d'avoir dit la pure et simple vérité, sans ombre d'embellissement (6). Beaucoup de lecteurs ne croient

(1) Ravnal, Les Correspondants de Joubert, p. 246.

(2) Raynal, p. 211.

(3) Raynal, p. 217.

(4) Joubert, ii, 351.

(5) Joubert, ii, 350.

(6) Mémoires, iv, 93.

pas à cette véracité : d'aucuns même prétendent vérifier le témoignage de Chateaubriand à l'aide de la déposition de son valet de chambre Julien. Avec une bonne foi mêlée d'un peu de morgue seigneuriale, Chateaubriand s'était amusé, dans ses propres Mémoires, à citer quelques fragments du journal de son humble compagnon, a afin de mettre dans un plus grand jour la manière dont on est frappé dans l'ordre de la société et la hiérarchie des intelligences (1). » Le pauvre grand homme a été pris au mot ; le journal de Julien a été publié in extenso, et très démocratiquement mis au-dessus de V Itinéraire ; dans la comparaison des deux textes, on adopte souvent le principe critique que voici : tout ce que dit Julien est vrai, et toutes les fois que Chateaubriand n'est pas d'accord avec son valet de chambre, c'est ce dernier qui a raison. Pourtant les deux récits se complètent plutôt qu'ils ne s'opposent; par exemple prenons la traversée vers la Terre Sainte ; Julien ne fait attention qu'aux gens qui ont le mal de mer, et Chateaubriand ne parle que du bonheur des pèlerins qui voguent vers Jérusalem. Y a- t-il contradiction, et l'auteur de V Itinéraire a- t-il menti V Mais non ; il y avait certainement à bord des gens qui n'avaient pas le pied marin, et Julien n'a vu que ceux-là ; il y avait aussi des fidèles transportés de joie, et Chateaubriand n'a vu que ceux-ci :

trahit sua queniqac toluptas.

Il a écrit un livre de bonne foi, qui est en même temps un chef-d'œuvre, et c'est avec bien du regret que je ne parle ni des beautés artistiques qui fourmillent, ni de la splendeur du style. Mais il nous faut songer surtout à la substance même de l'ouvrage, aux idées qu'il contenait, et qu'il a semées dans les âmes.

Comme il l'avait déjà fait dans le Génie, dès le début de son livre il porte un défi à la philosophie ; dans l'Adriatique, une tempête survient : aussitôt l'équipage se met en prière : on suspend une lampe devant l'image

(1) Mémoires, ii, 507,

de la Sainte Vierge : « J'ai fait remarquer ailleurs combien il est touchant, ce culte qui soumet Tempire des mers à une faible femme. Des marins à terre peuvent devenir des esprits forts comme tout le monde ; mais ce qui déconcerte la sagesse humaine, ce sont les périls : l'homme dans ce moment devient religieux, et le flambeau de la philosophie le rassure moins au milieu de la tempête, que la lampe allumée devant la Madone (1). »

Puis le voyageur arrive en Grèce ; il visite Athènes ; il fait lui aussi sa prière sur l'Acropole, mais il ne veut éveiller en nous que les grandes idées chrétiennes, la tristesse qui sort des choses purement humaines, et la résignation qui ne peut venir que de Dieu (2). Après le voyage, le pèlerinage commence : la Terre Sainte apparaît dans le lointain ; c'est d'abord le Carmel qu'on aperçoit, et Chateaubriand note son impression, d'autant plus sincère qu'elle est plus calme (3). Puis c'est la description de la Judée, qui ne manque pas de grandeur, certes (4). Le morceau est éloquent, mais un peu froid. J'y cherche de l'émotion, et je n'en trouve pas plus que dans les merveilleux tableaux que Loti a rapportés de la Judée; j'en trouve surtout beaucoup moins que dans le Jésus-Christ du P. Didon, L'art est prestigieux, mais l'artiste n'est guère remué. Les monuments eux-mêmes ne lui disent pas grand'chose : la description de l'église de Bethléem est à noter : « Rien n'est plus agréable et plus dévot que cette église souterraine. Elle est enrichie de tableaux des écoles italienne et espagnole. Les ornements ordinaires de la crèche sont de satin bleu brodé en argent (5). » Que l'ombre de Chateaubriand me pardonne, mais vraiment on croirait lire les notes de voyage d'un touriste Cook. Dira-t-on que l'auteur du Génie témoigne ainsi son mécontentement de voir des fanfreluches en un pareil lieu ? Alors

(1) Œacrei, iv, 47.

Ci) IV, 129.

(4^ IV, lie.

(y) Œuvres, iv, 141.

prenons le récit de sa visite au Saint Sépulcre : quelle déception ! « Les lecteurs chrétiens demanderont peutêtre... quels furent les sentiments que j'éprouvai en pénétrant dans ce lieu redoutable ; je ne puis réellement le dire. Tant de choses se présentaient à la fois à mon esprit, que je ne m'arrêtais à aucune idée particulière. Je restai près d'une demi-heure à genoux dans la petite chambre du Saint Sépulcre, les regards attachés sur la pierre sans pouvoir les en arracher... Tout ce que je puis assurer, c'est qu'à la vue de ce sépulcre triomphant je ne sentis que ma faiblesse (1). » Vraiment ce n'est pas la peine de s'appeler Chateaubriand et d'être l'auteur du Génie du Christianisme, pour ne trouver que cela ! Pourquoi l'amour de Dieu ne l'a-t-il pas mieux inspiré ? Qu'y a-t-il donc au fond de son cœur ? Chateaubriand n'a pas encore dépouillé le vieil homme : il est toujours René.

Depuis longtemps Sainte-Beuve avait attiré notre attention sur une page des Mémoires d'Outre- Tom.be, qui semble en etfet, au premier abord, expliquer très clairement pourquoi la partie religieuse de If Itinéraire présente tant de froideur (2) : Chateaubriand n'aurait entrepris ce voyage de Jérusalem que pour attendrir le cœur d'une grande dame qui devait aller attendre à l'Alhambra le pèlerin couvert de gloire. — Cette page, du reste, suivant une très curieuse remarque de M. l'abbé Bertrin, n'existe pas dans le texte publié par Chateaubriand (3). M. l'abbé Bertrin a retrouvé le document dans la copie authentique du manuscrit original, faite par Pilorge, secrétaire de Chateaubriand, revue, corrigée et signée par l'auteur. Sainte-Beuve n'avait donc pas inventé le passage pour déconsidérer l'auteur du Génie, mais il l'avait cité d'après ses notes, d'une façon inexacte : il l'avait pour ainsi dire retouché, ou plutôt « sollicité » ; voici le texte publié par

(2) Chateaubriand et son groupe, il, 71-72 ; i, 101.

(3) La sincérité religieuse, p. 337.

M. Bertrin, le seul qui, en saine critique, puisse compter désormais : « Mais ai-je tout dit dans l'Itinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdémone et fini au pays de Chimène V Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir ? Une seule pensée remplissait mon àme ; je dévorais les moments. Sous ma voile impatiente, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais l'Aquilon pour cingler plus vite. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne ! Que de malheurs ont suivi ce mystère ! Le soleil les éclaire encore, la raison que je conserve me les rappelle (1). » Quelle conclusion devons-nous tirer de ce texte ? D'après M. Bertrin, si Chateaubriand a voulu le supprimer, c'est que, en le relisant, il ne le trouvait pas assez exact : du moment que Chateaubriand l'a biffée, cette page « ne compterait plus : elle serait nulle et non avenue (2) ». Je pense tout différemment. Sans doute Sainte-Beuve a commis un véritable abus de confiance en publiant un aveu qu'il avait entendu à l'Abbaye-aux-Bois, ou lu sur le manuscrit que lui avait confié l'auteur ; mais nous n'avons pas à faire ici le procès de Sainte-Beuve, nous devons juger Chateaubriand : il a écrit ces lignes, il avait eu cette pensée : donc l'auteur de V Itinéraire avait au fond du cœur une préoccupation tout humaine au moment où il semble qu'il n'aurait du ressentir que des élans religieux. Son art est splendide, mais l'idée qu'il dissimule n'est guère édifiante. Dans son récit. Chateaubriand parle de l'arbre de Judée qui porte « une pomme agréable à l'oeil, mais amère au goût et pleine de cendres (3) ». C'est bien là l'arrière-goùt que l'on éprouve de temps en temps en savourant le livre. Le moi de l'auteur y apparaît, plus orgueilleux peut-être que jamais, s'imposant à nous avec une sorte de défi à la Jean-Jacques. Quel-

(1) Bertrin, Sainte-Beuve et Chateaubriand, p. 74. — Sur ce roman de l'AIhambra, cf. Falloux, M"' Swetchine, i, 214 ; Paléo- LOGUE, Profils de femme, p. 207, 256 ; Bertrin, La Sincérité, p. 335 et suiv.

(2) La Sincérité, p. 342.

(3) Œuvres, iv, 14S.

que chose pourtant nous semble changé dans la figure de « René » : il a vieilli. Ce n'est plus le jeune homme fier de sa liberté dans les solitudes de l'Amérique, ravi par les beautés exotiques, oublieux de la vieille patrie : le voyageur de trente-huit ans commence à connaître la nostalgie (1).

C'était un charme de plus qui s'ajoutait à toutes les anciennes séductions de 1' « Enchanteur ». Les lecteurs furent transportés, et surtout les lectrices ; combien pensaient ce que lui écrivait la princesse Marie : « Je n'ai pas voulu lire vos derniers ouvrages. Il y a quatre ans,... la lecture de V Itinéraire me ramena trop à vous. En vous hsant, on éprouve une admiration passionnée qui détourne de tout, et l'àme s'abreuve d'une sorte de tendresse vague qui ne trouve rien digne d'elle, et ne sait où s'attacher (2). » Toujours ce quelque chose de troublant, et de trouble, que nous retrouverons jusque dans les Martyrs.

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