JOUBERT, II
(4) Chedieu de RonETHON, p. 121-122 ; Sainte-Beuve, Chateau- ■brianci et son grouoe, ii, 323.
(5) CllEDIEU DE RûBETHO.X, p. 128.
René est détaché du Génie, et publié à part. Ce n'est pas seulement par convenance que Chateaubriand agit ainsi ; il finit par comprendre que René, au lieu d'être un argument à Tappui de sa thèse religieuse, est en complète opposition avec la doctrine chrétienne. Vinet l'a remarqué : quelle est la morale de cette histoire ? C'est qu'il y aurait de telles infortunes que Dieu lui-même n'y pourrait rien. Comment Chateaubriapd a-t-il pu songer un seul instant à intercaler dans une apologie du christianisme un roman qui conclut ainsi (1) ?
Bien entendu, Chateaubriand avait essayé d'att^inuer le plus possible ces dissonances en faisant subir à son œuvre primitive des retouches religieuses. C'est ainsi qu'on trouve çà et là des morceaux à effet, qui peuvent se détacher d'autant plus facilement du contexte, qu'ils semblent y avoir été sertis après coup, comme le chant des cloches à la campagne (2). Un peu plus loin, c'est un mélange de religion et de philosophie sur les leçons delà mort (3).
René aime à prêcher, comme autrefois Chateaubriand lui-même sur le vaisseau qui le conduisait en Amérique ; mais lui non plus n'est pas un docteur très sur. En guise de correctif l'auteur passe la parole à un religieux qu'il charge de critiquer la morale de René. Après avoir entendu les confidences du héros, et l'indulgente absolution octroyée par le vieux Chactas, le père Souël proteste avec sévérité contre toute cette morale très relâchée : « Rien, dit-il au frère d'Amélie, rien ne mérite, dans cette histoire, la pitié qu'on vous montre ici. Je vois un jeune homme entêté de chimères, à qui tout déplaît, et qui s'est soustrait aux charges de la société pour se livrer à d'inutiles rêveries. On n'est point, Monsieur, un homme supérieur parce qu'on
(t) Vinet, Etudes sur la littérature française au XIX' siècle, i, 2-55.
(2) Œuores. iv, 066.
(3) Œuvres. IV, 66 I.
aperçoit le monde sous un jour odieux, etc. (1). » CepèreSûuël ne ressemble guère au missionnaire dans Atala ; il n'a rien de la sensibilité plus philosophique que religieuse du père Aubry, cousin-germain du sage vieillard de Paul et Virginie ; le père Aubry est un peu bénisseur : le père Souël, c'est le moine à la voix sévère, qui gourmande son pénitent, en l'entraînant d'une main rude dans la voie du salut. Sa robe de bure fait très bien, se détachant sur le fond du Génie du Christianisme ; mais à ses côtés René fait véritablement tache :
... unus et alter Assuitur paunus, late qui splendeat...
Telle est notre impression actuelle. Tâchons surtout de savoir quel fut l'effet produit sur les premiers lecteurs. Le succès littéraire de l'œuvre est véritablement grand. Un peu de l'âme de Chateaubriand passe dans l'âme de ses contemporains ; un peu de son génie se retrouve au fond des plus belles inspirations de ses disciples. La symphonie des cloches dsius Notre-Dame de Paris (2) est l'orchestration grandiose de cette simple phrase mélodique de René : « Au milieu de mes réflexions, l'heure venait à frappera coups mesurés à l'horloge d'une cathédrale gothique ; elle allait se répétant sur tous les tons, et à toutes les distances, d'église en église (3). » Le génie plus sobre de Chateaubriand a misen branle l'imagination gigantesque de Victor Hugo. Il en est de même dans le domaine moral : René a eu dans les consciences un retentissement considérable.
Le héros fatal n'a pas fait seulement battre des cœurs de femmes ; il a désorienté plus d'une intelligence mascuHne. Il domine le monde intellectuel au début du siècle, se dressant sur le piédestal immense où Chateaubriand l'a posé : « Un jour j'étais monté au sommet de l'Etna... Je vis le soleil se lever dans l'immensité de
(2) Ed. ne varietur, i, 20.S-210.
(3) Œuvres, IV, 669.
l'horizon au-dessous de moi, la Sicile resserrée comme un point à mes pieds, et la mer déroulée au loin dans les espaces... Mais, tandis que d'un côté mon œil apercevait ces objets, de l'autre il plongeait dans le cratère de l'Etna, dont je découvrais les entrailles brûlantes, entre les bouffées d'une noire vapeur.
« Un jeune homme plein de passions, assis sur la bouche d'un volcan, et pleurant sur les mortels dont à peine il voyait à ses pieds les demeures, n'est sans doute, ô vieillards ! qu'un objet digne de votre pitié ; mais quoique vous puissiez penser de René, ce tableau vous offre l'image de son caractère et de son existence : c'est ainsi que toute ma vie j'ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes côtés (1). »
Ce René, qui ne craint pas de rivaliser avec Pascal, émeut jusqu'aux adversaires : Benjamin Constant, qui déteste le Génie du Christianisme, est obligé de s'incliner devant cette statue qui n'est pourtant qu'un des bas-reliefs du monument : « Je regarde cet ouvrage comme une des plus belles choses qui aient été écrites dans la langue française ; mais lorsqu'à la fin du roman je trouve le discours sévère et juste du Père, je sais bon gré à l'auteur d'avoir réuni beaucoup de raison à la conception et à la peinture de toute l'exaltation et de tout le vague qui paraissent à la jeunesse au-dessus de la raison ; ce contraste rapide fait un effet extrême et d'autant plus grand que le lecteur ne s'attend pas à trouver l'auteur, qui a si bien décrit la rêverie de René, capable de la juger et de l'apprécier suivant les idées communes. Au reste. Chateaubriand a mis si peu de raison, ou plutôt tant de folie, dans le reste de ses cinq volumes, qu'il n'est pas étonnant qu'ayant voulu être raisonnable une fois, il ait trouvé une quantité de bon sens disponible (2). » La raillerie finale sur le Génie du Christianisme ne fait qu'ajouter de la valeur à l'hom-
(1) Œuvres, iv, 668.
(2) Journal, p. 348-349.
mage que le talent déployé dans René arrache à cette admiration dénigrante.
Si Benjamin Constant lui-môme est à ce point remué, touché, presque troublé, on devine quels ravages René doit exercer sur des esprits moins nets et moins vigoureux. Plus de trente ans après, George Sand, jugeant Obermann^ se rappelle le coryphée de tous ces jeunes premiers romantiques, et place à leur tête tt René, type d'une rêverie douloureuse, mais non pas sans volupté, car à l'amertume de son inaction sociale, se mêle lasatisfaction orgueilleuse et secrète du dédain. . . René signifie le génie sans volonté... Toutes les existencesmanquées,toutes les supériorités avortées se sont redressées fièrement, parce qu'elles se sont crues représentées dans cette poétique création (1). » George Sand voit nettement le péril : de pareilles œuvres sont souverainement dangereuses, car elles peuvent faire des ratés.
Chateaubriand finit par s'en rendre compte, un peu tard, et trouve les meilleures raisons du monde pour prouver que René n'aurait pas dû faire école, étant surtout l'étude d'un cas de tératologie (2). Mais si, dans son orgueil, etaussi dans les inquiétudes de sa conscience. Chateaubriand finit par regretter que son héros puissant ne soit pas demeuré solitaire, il est bien forcé de reconnaître, moitié charmé, moitié agacé, que René a eu d'innombrables rejetons : « Si René n'existait pas, je ne l'écrirais plus ; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de Renés poètes et de Renés prosateurs a pullulé, etc (3). » Chateaubriand a-t-il forcé complaisamment sa responsabilité ? Non certes, il ne fait que constater la réalité, et ce qui le prouve bien, c'est l'acquiescement de Sainte-Beuve : a René est la plus belle production de Chateaubriand, la plus inaltérable et la plus durable ; il est son portrait même. — Il est le nôtre. — La maladie de René a régné depuis quarante-
(1) Reoue dea Deux Mondes, 15 juin 1833, p. 679. l2) Mémoires, ii, 282.
(3) Mémoires, ii, 281.
huit ans environ ; nous l'avons tous eue plus ou moins et à divers degrés (1). » Et de fait, dans Volupté, Sainte- Beuve étudie un état d'àme semblable, qui visiblement procède de Bené (2).
Le cas de René a été diagnostiqué d'une façon très sûre par un de ceux qui connaissent le mieux Chateaubriand et son entourage : « Cet ennui-là n'est plus celui de la nature et de la grâce, l'ennui de Pascal, l'ennui de Bossuet : il tient à la fois du doute et de Forgueil... il est morbide (3). » Cet état d'esprit, commun au héros et à l'auteur du roman, serait chez Chateaubriand un souvenir de jeunesse, presque d'enfance, si nous en croyions ses Mémoires : au collège de Dole, « le hasard fît, dit-il, tomber entre mes mains deux livres bien divers, un Horace non châtié, et une histoire des Confessions mal faites... Si j'ai, dans la suite, peint avec quelque vérité les entraînements du cœur mêlés aux syndérèses chrétiennes, je suis persuadé que j'ai dû ce succès au hasard qui me fit connaître au même moment deux empires ennemis (4). » Les « syndérèses » de René ne sont pas très vives : les entraînements du cœur l'emportent très loin. C'est l'histoire de l'auteur lui-rnême : dans sa vie, comme dans son œuvre, on sent reparaître périodiquement les accès du mal moral qu'il a contracté tout jeune : lui même, dans une lettre adressée en 1803 à Chênedollé et à Joubert, reconnaît le fait, et l'expose d'une façon magnifique : « Une comparaison m'est venue, en voyant la Seine limoneuse quoiqu'il fît un temps serein : c'est que, quand il y a eu des orages aux fontaines de la vie, c'est en vain que le reste coule sous un ciel pur, le fleuve reste teint des eaux de la pluie, et à soixante lieues comme à soixante ans de l'orage, on peut dire : les flots ou les jours ont été troublés à leurs sources (5;. »
(1) Cliateaubriand et son groupe, i, 3S3.
(2) Volupté, p. 267-269.
(3) Paijlhès, M°" de Chateaubriand, \>. 112. (41 Mémoires, i, 93.
(5) Raynal, Le^i correspondants de Joubert, p. 178. — J'aurais voulu pouvoir placer ici une étude sur <i René » pendant son séjour â Home en 18U3, mais les dimensions de cette brochure ne l'ont pas permis.