‹ Les idées morales de DiderotChapitre 39 sur 234 · DS · texte numérisé non relu

DS

LA CONSCIENCE MORALE FRANÇAISE VERS 1740 Le

France... .J'envie le sort d’un pauvre sauvage, qui leges et sceptra terit, et je souhaiterais pouvoir passer le reste de ma vie dans sa cabane afin de n'être plus EXPOEÉ a fléchir le genou devant des gens qui sacrifient le bien public à leur intérêt particulier, et qui sont nés pour faire enrager les “honnêtes gens À.

De d'un coup La Hontan nous mène aux conclusions les plus extrêmes : toute société est un mal en soi ; seule l’anarchie nous peut rendre le paradis perdu.

‘Avec moins de vigueur et de netteté, avec une hardiesse moins délibérée et moins consciente, — parfois même en combattant nommément La Hontan, — les Pères Jésuites continuèrent en fait cette tradition et contribuèrent à la répandre, grâce au succès que trouvaient dans le public leurs relations, grâce à la curiosité qu'en éveillait le contenu et à l'influence exercée par la Compa: gnie. À côté de descriptions géographiques et de tableaux pittoresques, ils y font part de leurs observations proprement mo: rales ; leur imagination, — qui se nourrit de Virgile, qui s’enchante aux descriptions de l’âge d’or, et rêve avec Tite-Live ou Plutarque d’une humanité républicaine, — transporte à ces peuples nouveaux leurs souvenirs érudits ; et la vision de notre société, qu'ils le veuillent ou non, sert comme de repoussoir à ce tableau embelli de la vie sauvage.

Toutefois il importe ici de faire une distinction. « Les Lettres édifiantes et curieuses, a-t-on dit, sont une des œuvres impor-. tantes du siècle. Elles ont été l’un des arsenaux où l'opposition politique et religieuse du xvir1e siècle a puisé ses meilleures armes, une mine largement exploitée par les philosophes et les publicistes du temps 2. » Cette opinion paraît fort contestable, au moins si l’on a égard à l’objet qui nous occupe : défense de la vie naturelle, critique de la société civilisée.

D'abord il n’est que de jeter un coup d'œil sur la table de cha-

x Préface.

2. Duméril, Influence des Jésuites considérés comme voyageurs, Mém.

Académie de Dijon, 3° série, II, p. 5 (1874).

cun des 32 recueils in-12 qui virent le jour à partir de 1703, pour s’apercevoir que l'Amérique tient une très petite place dans ces relations, dont la plus grande part est consacrée aux missions de la Chine, de la Tartarie et des Indes orientales : celles-ci ont pu avoir part à la transformation des idées morales et religieuses, modifier notamment l’idée qu’on se faisait de leur rapport ; on ne voit pas en quoi elles auraient pu agir sur la conscience sociale.

Si maintenant nous considérons les lettres qui viennent de l'Amérique, nous constatons que, bien souvent, leurs auteurs ne donnent aucun détail sur les mœurs des habitants ; certains même s’en excusent 1, incriminant parfois l'ignorance où ils sont de la langue indigène. Ils ne visent nullement à répandre l'idée de sauvages bons et vertueux ; ils les voient de trop près pour s’illusionner à ce point : ceux avec qui ils ont commerce « vivaient comme des bêtes »?; ces gens-là, répèêtent-ils sans cesse, n’ont vraiment rien de l’homme :

Rien que de rustique et de rebutant dans leurs personnes, gens sans lois, sans dépendance, sans politesse, sans éducation, en qui l’on ne trouve nulle teinture de religion, et qui n’ont pas même les premiers principes des vertus morales ; en un mot de vrais sauvages, qui semblent n'avoir de l’homme raisonnable que la figure *.

La seule idée intéressante qu’ils mettent fréquemment en relief, c'est l’absence de lois et de gouvernements :

Ni lois, ni gouvernement, ni police : on n’y voit personne qui commande ni qui obéisse ; s’il survient quelque différeni entre eux, chaque particulier se fait justice par ses mains. 4

Mais à cette constatation ils n’ajoutent aucune notion de valeur ; jamais ils ne passent —— au moins à ma connaissance, —du fait au droit ; nulle part ils n’insinuent que l’état où ils trou-

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