‹ Les idées morales de DiderotChapitre 63 sur 234 · Réfut. de l'Homme, II · texte numérisé non relu

Réfut. de l'Homme, II

impatient, triste, maussade, gai ? L'un en ouvrant les yeux pleure ;

l’autre, à peine le voile de son berceau est-il levé, a-t-il vu la lumière,

qu'il sourit, qu'il agite ses petites mains, qu’il tend ses bras à sa nour-

mice.”

Ainsi chacun de nous, dès la naissance, apporte certaines dispositions congénitales (ne disons pas innées). De ces dispositions, quelle est, avant toute culture, la qualité morale ? A cela, Diderot, dans un passage intéressant de la Réfutation d'Helvétius, répond qu'on ne peut pas répondre : la question en effet ne doit point se poser de façon abstraite et générale, pour toute l'espèce, elle ne peut être résolue que par l’observation des cas individuels :

L'homme est-1l bon ou méchant en naissant ? Si l’on ne peut donner le nom de bon qu'à celui qui a fait le bien, et le nom de méchant qu’à celui qui a fait le mal, assurément l’homme en naissant n’est ni bon ni méchant. J'en dis autant ge l’esprit ou de la sottise. — Mais l’homme apporte-t-1l en naissant des dispositions organiques et naturelles à dire et faire des sottises, à se nuire à lui-même et à ses semblables, à écouter ou négliger les conseils de ses parents, à la diligence ou à la paresse, à la justice ou à la colère, au respect ou au mépris des lois ? Il n’y a que celui qui n’a jamais vu deux enfants en sa vie, et qui n’entendit jamais leurs cris au berceau, qui puisse en douter. L'homme ne naît rien, mais chaque homme naît avec une aptitude propre à une chose ?.

Ces aptitudes, ces penchants, il y a chance pour que l'enfant les tienne, — héritage tantôt précieux, tantôt funeste, — des

ancêtres :

Si l’on considère jusqu'où les enfants ressemblent quelquefois à leurs parents, on ne doutera guère qu’il n’y ait des penchants héréditaires. Ces penchants nous portent-ils à des choses honnêtes et louables, on est heureusement né ; à des choses déshonnêtes et honteuses, on

est malheureusement né >.

1Œ., IV, 25: cf. IV, 98 : « On est bien ou mal né... La nature nous

dispose à un rôle ou à un autre ».

DR Prcrart Habitude, XV 72.

En tout cas, ces penchants, qui varient en qualité et en force avec chacun de nous, ces penchants que nous tenons sans doute de nos parents, ils sont — et c’est le point capital pour Diderot, — liés au tempérament physique ; notre morale est ainsi dans la dépendance étroite de notre organisation : nous naissons avec un certain caractère parce que nous naissons avec un certain COrps.

Cette idée, nous l’avons trouvée déjà dans la Lettre sur les Aveugles : Diderot y est resté fidèle toute sa vie, et nous le verrons dans sa maturité en développer toutes les conséquences. Pour donner un exemple facile à vérifier, il écrit :

On naît fort ou faible. Tout étant égal d’ailleurs, l’homme né fort est moins enclin à la justice, qui lie les bras nerveux, que le faible qu’elle protège et dont elle fait la force. J'ai fait cette réflexion pour montrer que l’amour ou l’antipathie pour certaines vertus avait sa source dans l'organisation !.

Mais c'est une vérité générale, un fait d'expérience, que « nos vices et nos vertus tiennent de fort près à nos organes. »

L'aveugle qui ne voit pas les formes de l’homme qui souffre ; le sourd qui n’entend pas ses cris ; celui qui a la fibre raide et racornie, et qui n'a que des sensations obtuses ; celui qui manque d'imagination et ne peut se rappeler le spectacle des événements passés, ne peuvent être doués n1 d’une grande commisération, ni d’un goût bien exquis de la bonté et de la beauté, ni d’un violent amour de la vérité 2.

Par cette liaison étroite de notre organisation et de notre moralité se traduit dans l’homme la loi de nécessité qui, selon Diderot, gouverne la nature entière.

Cette conviction — que tout est nécessaire — se fait jour dans ses écrits sous deux formes : l’une proprement fataliste, et mythologique en quelque sorte ; — tandis que l’autre, — qui nous

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