‹ Les idées morales de DiderotChapitre 72 sur 234 · Anc. Régime, in-89, p · texte numérisé non relu

Anc. Régime, in-89, p

a dispersé les traits çà et là à diverses places de son œuvre ; mais, rencontrant un jour dans le Voyage de Bougainville les matériaux d'une image d’ensemble, il les a utilisés en les transformant, et il a logé cette peinture chez les sauvages du Pacifique. C’est surtout d’après ce Supplément que nous pouvons nous figurer l'état de nature, tel que l’a conçu Diderot ; et, négligeant les développements où se joue son imagination libertine et les idées accessoires qu'il mêle à son exposé — par exemple la négation de la légitimité de la conquête —, nous en noterons les éléments essentiels, pour tâcher ensuite d’en saisir la signification et la valeur.

Comment donc Diderot nous dépeint-il les hommes dans cet état de nature ?

Ils sont heureux !. Ils sont heureux parce qu'ils « suivent l’instinct de la nature » ?, sans subir aucune contrainte qui en arrête l'essor, sans non plus « franchir l’étroite limite du besoin », sans superposer aux exigences de l'instinct des « besoins superilus et factices »

Nulle règle ne vient discipliner les manifestations de la nature ; - c’est donc l’absolue liberté, l'anarchie au sens propre du mot : il n’y a pas de lois, pas de gouvernement. Le sauvage « n'entend rien à nos usages, à nos lois, ou il n'y voit que des entraves déguisées sous mille formes diverses, entraves qui ne peuvent qu'exciter l’indignation et le mépris d’un être en qui le sentiment de la liberté est le plus profond des sentiments ».

L'enfant de l'a nature abhorre l'esclavage ; Il s’indigne du joug, la contrainte, l’outrage ; Liberté, c’est son vœu : son cri, c’est Liberté ! 4

C’est aussi le communisme : « la funeste distinction du tien et du mien » est inconnue ; «tout est à tous »°, les richesses, même

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. Eleuthéromanes, 1X, 14.

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les femmes 1. Point de propriété, et, par conséquent, point de querelles et de guerres ; car « toute guerre naît d’une prétention commune à la même propriété » À.

Ces hommes qui vivent dans l'anarchie et le communisme ne connaissent ni morale ni religion. Qu'en feraient-ils ? Ils sont innocents, puisqu'ils n’ont rien à convoiter ; et, s'ils ne conçoivent ce que c’est que vice et vertu, s'ils ignorent nos « chimériques notions » de pudeur et de convenances, s'ils ne qualifient pas les actions, toutes étant également naturelles, leurs mœurs, au total, sont « plus honnêtes et plus sages » que les nôtres.

Voilà l’esquisse que Diderot donne de l’état de nature. Il en a lui-même ramassé tous les traits dans une demi-page pleine de sens :

Voulez-vous que je vous dise wn beau paradoxe ? C'est que je suis convaincu qu'il ne peut y avoir de vrai bonheur pour l'espèce humaine que dans un éfat social où il n’y aurait n1 roi, ni magistrat, ni prêtre, ni lois, ni tien, ni er ni propriété De ni propriété foncière, ni vices, ni vertus. |

C’est tout le problème de la civilisation que Diderot pose ici. Pour savoir comme il le résout, cherchons quelle est à ses yeux la signification de ce tableau.

Et d’abord, il n’y faut pas voir la description d’une société qui ait existé ou qui existe réellement ; ne chicanons donc pas Diderot sur la vraisemblance de sa peinture ; ne lui demandons pas si cette humanité primitive ne connaissait pas peut-être des tabous et des interdictions tout aussi strictes que de nos jours. Diderot songe si peu à nous retracer un état historique, qu'il en use fort librement avec le récit de Bougainville lui-même, selon

1. Cf. Enc., art. Infidélité, XV, 216 : « Nous ne sommes pas dans l’état de nature sauvage où toutes les femmes étaient à tous les hommes, et tous les hommes à toutes les femmes ». |

2. ÎI, 211. Cf. Enc., art. Bacchionites, XIII, 407 : « Après avoir banni d’entre eux les distinctions funestes du tien et du mien, il leur restait peu . de choses à faire pour n’avoir plus aucun sujet de querelles, et se rendre

aussi heureux qu’il est permis à l’homme de l'être ».

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