‹ Les idées morales de Madame de StaëlChapitre 10 sur 11 · CHAPITRE V SOUS LA RESTAURATION · texte numérisé non relu

CHAPITRE V SOUS LA RESTAURATION

§ 1. — Sa mort.

Il ne lui restait plus que quelques mois à vivre. Son évolution chrétienne continua lentement. Depuis 1811 elle cherchait la solution du problème religieux. A Coppet, elle avait rassemblé un petit concile de théologiens. Déjà elle se sentait très près de la consolation divine, puisqu'elle écrivait à iVr"^ Récamier, le P'' janvier 1811 : c( La main de Dieu me soutient ; je ne suis plus dans ces moments de désespoir qui anéantissaient mon être (1). » Enfin elle se plongeait dans V Imitation de Jésus-Christ : beau livre d'ascétisme, certes; mais est-ce uniquement dans les livres qu'il faut chercher la vérité ?

Il nous manque sur ses derniers sentiments, sur ses conversations de la fin, des documents certains. Le seul qui paraisse probant est cette espèce de mémorandum qu'écrivit, pour lui-même, son plus fidèle ami, celui qui recueilht ses suprêmes paroles, Mathieu de Montmorency : « Au Val, 14 juillet 1824, sixième anniversaire de la mort de M'"® de Staël... Elle a dit à sa fille : — Le mystère de l'existence, c'est le rapport de nos

(1) (iAUTiFU, M"' de StniH et Xnpoléon. p. 2;:<2-2s3.

fautes avec nos peines. Je n'ai jamais eu un tort, qu'il n'ait été la cause d'un malheur. — Elle a écrit dans les Dix années d'exil, en parlant de moi : — Je ne lève jamais les yeux au ciel sans penser à mon ami, et j'ose croire aussi que dans ses prières il me répond. — Durant les longues insomnies de sa dernière maladie, elle répétait sans cesse l'Oraison dominicale pour se calmer ; elle avait appris à goûter Vlmitation de Jésus- Christ (i). » lime semble qu'on peut se fier à ce document, étant donnée l'absolue bonne foi de celui qui aurait tant voulu la convertir au catholicisme ; on peut donc résumer ainsi l'état d'âme de l'ancienne amie des Encyclopédistes à la fin de sa vie : elle est juste à la limite qui sépare le protestant du catholique. C'est là qu'elle s'est arrêtée ; c'est le dernier degré de son ascension. Ses œuvres n'en ont rien dit ? C'est que souvent, quand la plume échappe à la main paralysée, l'àme continue le sursum.

C'est là l'impression dernière que laisse M"^^ de Staël pour qui l'étudié avec cette inlassable sympathie que doit exciter le génie malgré ses erreurs. Longtemps ce fut une téméraire ; puis elle se maîtrisa, et ce fut une vaillante. Elle connut la vanité ; ensuite elle se réfugia dans l'orgueil, faisant sienne la devise de Fouquet : Quo non ascendant ? Enfin elle comprit la beauté de l'épreuve, de la douleur et de la modestie. En somme, elle finit en beauté. Pour trouver quelqu'un qui l'ait bien appréciée, il vaut peut-être mieux s'adresser à une femme. Lady Blennerhassett rapporte son mot à un de ses visiteurs, sur la fin : « J'ai toujours été la même, vive et triste. J'ai aimé Dieu, mon père, et la liberté » ;

(1) Gautier, Mathieu de Montmorency, p. 301-302.

puis elle ajoute : « C'est à tort qu'on a nommé cet aveu incomplet. Aux rayons du soleil couchant les basfonds disparaissent dans l'ombre : les hauteurs restent dorées (Ij. »

Le 26 juillet 1817, Benjamin Constant publia dans le Mercure de France^ et sans le signer, un article tellement frappant que le Moniteur le reproduisit le lendemain : tout en rendant justice aux différentes qualités de M™® de Staél, Benjamin estime qu'elle possédait surtout, au plus haut point d'excellence, un ft talent de conversation unique, merveilleux ; ce talent que tous les pouvoirs qui ont médité l'injustice ont toujours redouté comme un adversaire et comme un juge. » C'est là presque une cause de regret pour nous, car, d'un côté, elle a un peu trop « causé » ses livres, sans donner à ses idées toute la valeur que peut seul développer un travail acharné et méthodique ; et de l'autre, nous ne pouvons apprécier tout son rôle moralisateur, puisque ses conversations sont perdues, elles qui remuaient tant les cœurs. 11 y a la une influence morale qu'on devine, mais qu'on ne peut ni mesurer ni apprécier ; et pourtant c'est là qu'on aurait pu découvrir ce dernier aboutissement de sa pensée, qui nous échappe.

§ 2. — « Considérations

sur les principaux événements

de la Révolution française. »

Du moins nous avons encore son œuvre posthume, ses réflexions sur la Révolution. Elle en avait conçu

(1) Lady Blennerhassett, 111. 074.

114 LES IDhlES MORALES DE MADAME DE STAËL

la premiiire idée en 17yi, et le plan en 1812 (Ij. La cinquième partie^ qui concerne la Uestauration, a été écriie en 181(3. La tin n'avait pas été corrigée de sa main, et n'était écrite « que de premier jet », dit son fils Auguste (2). Tel quel, ce livre reflète bien sa pensée. Sa première intention était d'en faire un éloge de Necker Çô). Nous ne devons donc pas demander à cet ouvrage beaucoup plus de vérité historique qu'à une oraison funèbre, ni oublier ce mot de Lamartine, qui daignait quelquefois être mordant : « Ce n'était pas la vérité qui était pour elle la vérité, c'était M. Necker (4). » Ce livre est une nouvelle apothéose du père par la fiile, soit: aujourd'hui nous aimerions autant lire une « apokolokynthose » du personnage, soit encore. Mais les contemporains de M'"^ de Staël étaient d'une autre opinion que nous, et se rapprochaient fort de l'avis de M'"® de Staèl ; quand elle présente son père comme le grand financier sauveur, quand elle dit que Joseph II lui a oflért la direction de ses finances, elle dit la vérité (^5) ! Et puis il y a là autre chose que l'éloge de Necker: il y a encore toute une politique. Quelle est l'idée générale de l'œuvre V « La sainte horreur du despotisme, » d'après l'auteur lui-même {6j. De fait, un souffle d'ardent hbéraiisme soulève encore les pages du livre. M°^® de Staël aime tant la liberté qu'elle veut la retrouver même dans notre histoire ancienne : « Je crois avoir prouvé qu'en Europe, comme en France, ce qui est ancien, c'est la liberté ; ce qui est moderne, c'est le

(1) Revue Bleue, p. 675. Dix années d'exil, p. 379.

(2) Lettres inédites, p. 243.

{a) Moniteur du 2? juillet 1S17.

{w Souvenirs et Portraits, 1, 203.

ij)) Armeth et Flammer.mont, Correspondance secrète de Mercy. l, 43, 53.

(b) Œuvres, III, 254.

despotisme (\). » Napoléon lui semble toujours l'ennemi de la liberté : mais, avec tout ce recul que donne la distance de Paris à Sainte-Hélène, elle fait, pour le juger, un effort d'impartialité et de sérénité, quoi qu'en aitdit StendbaU2V

Elle voit se dresser un nouveau despotisme, beaucoup plus prés d'elle, et plus dangereux que l'autre qui n'est plus que de l'histoire ancienne. T.e chapitre ii de la cinquième partie est une charsre à fond contres les ultras. Le talent de M"^« de Staël apparaît là, aussi puissent que jamais, avec la raillerie à grande envergure, plus près encore de Pascal qup de Montesquieu : uinsi cette moquerie du principe de l'hérédité : « Certainement, on ne saurait trop le répéter, l'hérédité du trÔn- est un^ excellente garantie de reoos et de bonheur ; mais, comme les Turcs jouissent aussi de cet avantage, il v a lieu de penser qu'il faut encore quelques autres conditions pour assurer le bien d'un Etat. » La raillerie n'e^t puissante .nue lorsqu'elle démolit pour rebâtir, quand elle est '^l'expression d'un système opposé à cel'ii qu'elle attaque. C'est le cas de M'"® de Staël : à la Restauration elle oppose l'aube de la Révolution . Albert Sorel l'a bien vu. quand il dit que ce livre, le plus profond et le plus viril de tous les ouvrages de M"'^ de Staël, « est l'histoire de l'esprit de 1789 ; c'en est plus que l'histoire, c'en est la résurrection m. » Ce n'est pas une simple hypothèse. Depuis qu'Albert Sorel a avancé cette idée générale, on a publié les mémoires de M™« de Boigne où l'on trouve ce texte parfaitement probant : ju=:qu'en 1818 la Révolution est reniée par ceux qui l'ont défendue, même par

(n Œ""rf^>*. TU, 217. ^ ^^

(2) Corrrnpnndance, H. 81-87. nO, 100. 285.

(3) M"' de Staël, p. 183.

ceux qui en ont profité : « Le livre de M"<» de Staél changea tout à coup cette disposition, en osant parler honorablement de la Révolution et des révolutionnaires. La première, elle distin^rua les principes des actes... Enfin elle releva tellement le nom de révolutionnaire que, d'une cruelle injure qu'il avait été jusque-là, il devint presque un titre de srloire. L'opposition ne le repoussa plus. Les libéraux se reconnurent successeurs des révolutionnaires, et firent remonter leur filiation jusqu'à 1789 fl\ ))

§ 3. - L'influence de M»"* de StaëL

Ce n'est là qu'une partie de son influence. La vérité, c'est qu'elle s'est partagée avec Chateaubriand les cœurs et les esprits de la génération qui naquit aux environ de 1789. Tandis qu'on voit se ranger derrière l'auteur du Génie du Christianisme tous ceux et toutes celles qui, battus par l'orage, cherchent un port assuré, à M"^^ de Staël appartiennent les cœurs troublés qui veulent soutenir la lutte contre le milieu, contre euxmêmes au besoin, avec les seules forces de leur raison. Voici deux noms pour préciser. Dans une lettre du 1*^ janvier 1817 à Lamartine, M'^® Julie Charles cite l'épigraphe de Delphine : « Que cette devise est vraie : — Un homme doit braver l'opinion, une femme s'y soumettre. — Qu'elle est vraie du moins dans presque toutes les circonstances de la vie pour les hommes : et pour les femmes, comme elle est vraie toujours (2) ! » Lamartine, qui oscille à cette époque entre le déisme et le catholiscisme, est lui aussi un disciple de M™* de

(1) M" DE BoroNB, II. 368.

(2) DouMic, Lettres d'Eloire à Lamartine, p. 27.

Staél, et subira longuement son influence : prenez les vers célèbres de Milly :

Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?

c'est, presque dans les mêmes termes, la théorie développée par M"^" de Staël à la fin de V Allemagne : « Les objets inanimés eux-mêmes font mal, quand leur décadence oblige à s'en séparer ; la maison, les meubles qui ont servi à ceux que nous avons aimés, nous intéressent, et ces objets même excitent en nous quelquefois une sorte de sympathie indépendante des souvenirs qu'ils retracent ; on regrette la forme qu'on leur a connue, comme si cette forme en faisait des êtres qui nous ont vu vivre, et qui devraient nous voir mourir. Si le temps n'avait pas pour antidote l'éternité, on s'attacherait à chaque moment pour le retenir, à chaque son pour le fixer, à chaque regard pour en prolonger l'éclat, et les jouissances n'existeraient que le temps qu'il nous faut pour sentir qu'elles passent, et pour arroser de larmes Leurs traces, que l'abîme des jours doit aussi dévorer (1). »

Il est inutile d'accumuler les rapprochements pour montrer l'influence de M'"^ de Staél sur le mouvement romantique. C'est une de ces vérités évidentes qu'il suffit de rappeler d'un mot. Mais, à l'inverse de certains romantiques qui ont sombré dans rindiff*érence de la postérité, de ces noms qui ne sont plus que des gloires désaffectées, M"** de Staél est plus vivante que jamais : il suffit, pour s'en convaincre, de se rappeler la bibliothèque qui a été composé sur elle en ces dernières années.

(1) Œaore*» II, 250.

Ceux qui, connaissant sa bio<ïraphie, entreprendront la lecture attentive de ses ouvraG^es, seront payés de leur peine. Certes; nul ne songerait à comparer sa vie et son œuvre à un parterre de lys. Mais ce qu'il y avait de meilleur en elle a toujours été grandissant, jusqu'à étouffer les mauvaises herbes. Elle a tiré de son propre cœur ses deux idées les plus chères, l'enthousiasme et la perfectibilité. Sa vie est un curieux exemple de tout ce que peut faire, livrée à peu près à ses seules forces, une âme résolua qui cherche le bien. Ce n'a pas été une ascension régulière. Mais, à chaque chute profonde succédait un effort vigoureux pour regagner le terrain perdu et monter plus haut encore.

Au milieu de ses inquiétudes sur la destinée de son amie, Mathieu de Montmorency se réconfortait en citant ce mot de M'"^ Necker de Saussure : « Le juge suprême évaluera tout. Il sera clément envers le srénie. » Pins modestement que M'"^ de Saussure, je dirai : A bien évaluer tout, il faut se montrer indulgent pour les fautes de ce ç^énie, qui, malgré ses défaillances, est un bel exemple d'énergie morale.

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