II, 1SL
(5) II, r.i3.
lOO LES IDÉES MORALES DE MADAME DE STAKL
piété même, sont ce qu'il y a de meilleur dans la vie ; au-dessus de la porte de l'hôpital de Berne, elle a lu cette inscription : « Christo in pauperibus, au Christ dans les pauvres. Il n'en est point de plus admirable.
« La religion chrétienne ne nous a-t-elle pas dit que c'était pour ceux qui souffrent que le Christ était descendu sur la terre ? Et qui de nous, dans quelque époque de sa vie, n'est pas un de ces pauvres en bonheur, en espérances, un de ces infortunés, enfin, qu'on doit soulager au nom de Dieu (1) ? » Seulement sa définition philosophique de la religion semble vraiment un peu trop compréhensive : « Les beaux-arts, la poésie, la gloire et l'amour sont des religions dans lesquelles il entre plus ou moins d'alliage... La religion n'est rien si elle n'est pas tout, si l'existence n'en est pas remplie... Néanmoins, comment la religion pourrait-elle nous être sans cesse présente, si nous ne la rattachions pas à tout ce qui doit occuper une belle vie, les affections dévouées, les méditations philosophiques et les plaisirs de l'imagination? ... Puisque l'admiration pour le beau se rapporte toujours à la divinité, et que l'élan même des pensées fortes nous fait remonter vers notre origine, pourquoi donc la puissance d'aimer, la poésie, la philosophie, ne seraient-elles pas les colonnes du temple de la foi (2) ? » C'est le péché mignon de M™® de Staël, que de pratiquer, en matière de religion, cet éclectisme qui convient surtout aux convictions tièdes. Elle annonce, en un style assez nuageux, que les diverses confessions sont sur le point de se réconcilier : « Peut-être sommes-
(1) Œuvrfi.s, M. 42.
nous à la veille d'un développement du christianisme, qui rassemblera dans un même fo^^er tous les rayons épars, et qui nous fera trouver dans la religion plus que la morale, plus que le bonheur, plus que la philosophie, plus que le sentiment même, puisque chacun de ces biens sera multiplié par sa réunion avec les autres (1). » En attendant que les différents cultes échangent entre eux un nouveau baiser Lamourette, M""''^ de Staël essaye de caractériser et de juger les sectes chrétiennes. Elle consacre au protestantisme allemand un chapitre qui montre clairement ses sympathies pour la Réforme en général. Son tort, c'est d'employer des formules tranchantes qui, au premier abord, ont l'air d'être évidentes : « La vérité est l'œuvre de Dieu, les mensonges sont Tœuvre de l'homme (2). » C'est très juste, in ahstracto ; mais en quoi cet aphorisme peut-il nous servir à distinguer la vérité du mensonge ? De pareilles phrases sont des « sententise » à la mode des anciens rhéteurs, bien plutôt que des idées profondes. Et pourtant M°^^ de Staël connaît bien le protestantisme, sinon pour l'avoir étudié, du moins pour y avoir vécu.
Il n'en est pas de même pour le chapitre sur le catholicisme. Visiblement il est destiné à servir de repoussoir au précédent. M"'^ de Staël y voit surtout l'occasion de célébrer tout ce qu'elle trouve de touchant dans les rites protestants (3) . Certainement elle parle là d'une chose qu'elle ignore. Elle réduit le catholicisme à quelques grands noms. Elle connaît les plus célèbres auteurs, mais non leurs œuvres ; elle dit, par exemple, de l'arche-
(1) Œuore.f, II, 22 L (2; II. 227.
vêque de Cambrai : « En lisant les œuvres spirituelles de Fénelon, qui pourrait n'être pas attendri ? Où trouver tant de lumières, tant de consolations, tant d'indulgence? Il n'y a là ni fanatisme, ni austérités autres que celles de la vertu, ni intolérance, ni exclusion. Les diversités des communions chrétiennes ne peuvent être senties à cette hauteur, qui est au-dessus de toutes les formes accidentelles que le temps crée et détruit (1). » Fénelon se fût insurgé contre la fin de cet éloge ; et pareillement Chateaubriand, quoique assez latitudinaire en matière de dogmes, a dû protester en lisant cette apologie du Génie du Christianisme contre ceux qui n'admettent pas que la beauté soit un argument, et qui trouvent ce raisonnement frivole : « Les esprits vraiment frivoles, ce sont ceux qui prennent des vues courtes pour des vues profondes, et se persuadent qu'on peut procéder avec la nature humaine par voie d'exclusion, et supprimer la plupart des désirs et des besoins de l'âme. C'est une des grandes preuves de la divinité de la reUgion chrétienne, que son analogie parfaite avec toutes nos facultés morales (2). » Le catholicisme n'admet pas cette « analogie parfaite avec toutes nos facultés morales ». M"^® de Staël oublie simplement là la chute, le péché originel et la déchéance qui s'ensuit. Mais elle s'inquiète peu du dogme; elle ne le comprend guère ; elle ne l'admet même pas^ puisqu'elle félicite le catholique Stolberg de renoncer à la partie dogmatique de la religion : « Stolberg n'appelle chrétiens que ceux qui reçoivent avec la simplicité des enfants les paroles de l'Ecriture sainte ; mais il porte
(1) Œuvres, II, 236-237.
dans l'interprétation de ces paroles un esprit de philosophie qui ôte aux opinions catholiques ce qu'elles ont de dogmatique et d'intolérant (1). » En somme, Sun exégèse est superficielle. Le tableau qu'elle trace du catholicisme en Allemagne semble une page de pamphlet : elle y voit une sorte de stagnation morale, d'hébétude intellectuelle ; on ne peut discuter de pareilles généralités, quand l'auteur ne cite pas ses textes.
Ce n'est pas faire à M"'*^ de Staël un mauvais procès de tendance que de remarquer son ignorance des matières qu'elle traite dans ce chapitre sur le cathoHcisme, ignorance d'autant plus impardonnable qu'il ne lui fallait pas compulser une bibliothèque pour se documenter ; quand elle dit, « le culte, l'encens, les hymnes, ont presque toujours pour but d'obtenir les prospérités de la terre », il lui suffisait, pour s'éviter une pareille erreur de fait, d'ouvrir un catéchisme ou un livre de messe. Mais que lui importait? Elle ne voyait plus dans Rome qu'une puissance abolie : « Le catholicisme, aujourd'hui désarmé, a la majesté d'un vieux lion qui jadis faisait trembler l'univers (2). »
Cela dit, il faut reconnaître qu'il y a entre la morale de Corinne et celle de V Allemagne, un changement qui est un effort vers le mieux, une ascension lente vers la vérité. M"^® de Staël ne reste plus, comme dans Corinne, sur le parvis du temple: elle pénètre dans l'église. A Vienne, elle remarque que « c'est un usage pieux des catholiques, et que nous devrions imiter, de laisser les églises toujours ouvertes ; il y a tant de moments où l'un éprouve le besoin de cet asile 1 et jamais on n'y
(1) Œurres, II, 233.
entre sans ressentir une émotion qui fait du bien à l'âme, et lui rend, comme par une ablation sainte, sa force et sa pureté (Ij! » On devine que c'est la tristesse, la séparation d'avec ceux qu'elle aime, qui l'amènent insensiblement vers l'église ; ce n'est pas encore vers la maison de prière qu'elle se dirige, mais vers l'asile de l'apaisemeat. Elle remarque que, lorsqu'on souffre profondément, les consolations du monde semblent une ironie exaspérante : le religieux au contraire trouve les paroles qui endorment la douleur (2). Les paroles qu'elles a prêtées à son moine rappellent la douceur du pèreAubry dans Atala. Peut-être encore était-ce là un écho des exhortations que ne se lassait pas de lui faire entendre son ami Mathieu de Montmorency : Mathieu, qui, sans jamais désespérer, préparait devant les pas de M'"^ de Staël les voies du Seigneur, dut éprouver un espoir en lisant ce mot qu'elle n'eût probablement pas écrit avant la mort de Necker : « Celui qui, le premier, appela Dieu notre père, en savait plus sur le cœur humain que les plus profonds penseurs du siècle (3). »
En résumé les idées morales de V Allemagne constituent pour M"^* de Staël un progrès personnel, et pour les lecteurs d'alors une source de réflexions qui peuvent faire du bien. A une génération qui serait tentée parfois de revenir à la légèreté du xvui*^ siècle, elle prêche cette vérité stoïcienne qu'il faut mettre du sérieux en tout : « Rien, en effet, ne peut s'en passer. Si l'on examine le cours de la destinée humaine, on verra que la légèreté peut conduire à tout ce qu'il y a de mauvais dans ce
(\) Œuvrer, II. 10.
Cl\ II, 241, 2t2.
(:j) II, 2lU.
monde. Il n'y a que l'enfance dans qui la légèreté soit un charme ; il semble que le Créateur tienne encore l'enfant par la main, et l'aide à marcher doucement sur les nuages de la vie. Mais quand le temps livre l'homme à lui-même, ce n'est que dans le sérieux de son âme qu'il trouve des pensées, des sentiments et des vertus (1). » On sent que les épreuves de toute nature que M"'^de Staël a endurées pour son compte ou qu'elle a observées chez ses contemporains, ont conspiré pour l'entraîner vers les régions pures. Quel progrès depuis Z)e/j3/iine jusqu'à cette pensée : « Cette vie n'a quelque prix que si elle sert à l'éducation religieuse de notre cœur, que si elle nous prépare à une destinée plus haute, par le choix libre de la vertu sur la terre (2). » Le livre se termine par un véritable sursum corda, et l'impression finale que le lecteur tire de cet ouvrage est à peu près ceci : — quelque dure que soit l'époque où l'on vit, quand bien même on verrait froisser ses sentiments les plus intimes, nier ce qu'on croit vrai, bafouer ce que l'on aime et ce que l'on respecte, il faut continuer bravement, tranquillement, son effort pour et vers la vérité.
Comparée, au point de vue de l'éthique, aux œuvres précédentes, V Allemagne est donc un progrès sérieux. La morale y tient une place bien plus considérable puisqu'elle occupe largement les deux cinquièmes du livre ; elle est aussi plus pure que les théories prêchées dans Delphine et dans Cormne. Mais elle a peut-être moins agi, parce que les dissertations abstraites ont, sur le grand public, beaucoup moins de prise que les romans.
H) Œuorea. II, 3s.
g 6. — La fin de l'Empire. — « Dix années d'exil. » « Réflexions sur le sviicide. »
Les nouvelles épreuves que lui vaut V Allemagne achèvent de tremper le cœur de M"^® de Staël ; d'Autriche, elle se réfugie en Russie, puis en Suède, poursuivant Napoléon de sa haine. Sa rancune tourne à l'obsession : elle raconte à Nils qu'elle a vu Upsal : « C'est une très belle université que celle-ci, et Ton y prend une haute idée de la Suède. Les orangers et la littérature vont jusqu'au 60^ degré de latitude : là où Napoléon n'a pas été, on pense encore (1). » C'est sous l'empire de son idée fixe qu'elle écrit en huit mois, à Stockholm, ses Dix années d'exil. C'est vraiment un charmant hvre, intéressant comme un roman, et rempli de remarques justes, spirituelles ou profondes. Elle raconte avec une sorte de naïveté, d'éloquence candide, ses impressions d'exil, aussi franches que contradictoires. Je noterai surtout un trait bien humain : M"^" de Staël se demande pourquoi Napoléon a fait la guerre à la Russie, et sa réponse est d'un orgueil amusant ; l'Empereur a commencé la campagne de Moscou « pour qu'il n'y eût pas, dans l'Europe entière, même un désert où les proscrits, depuis les rois jusqu'aux sujets, pussent trouver un asile ',. car tel est le but, et l'unique but, de la guerre de la France contre la Russie (2). » 0 vanité humaine, toujours disposée à se croire le centre de l'univers 1 M"^® de Staël, sans oser le dire, s'arrange pour que nousnous disions à nous-mêmes que la grande armée a été rassemblée uniquement pour donner la chasse à la grande ennemie du maître !
(1) Revue Bleue, Premier semestre 1905, p. TtO.
(2) Dix années d'exiL Ed. Gautier, p. 270.
Un peu de cette animosité se retrouve dans les Réflexions sur le suicide ; on a déjà remarqué qu'il y avait là comme un écho de VAlleniagney puisque M'"^ de Staël conseille aux Allemands de renoncer à leur culte du sentiment pour se lancer dans la mêlée contre Napoléon : « Quand on peut consacrer ses forces à l'indépendance de sa patrie, quand on peut renaître comme nation et faire revivre ainsi le cœur de l'Europe paralysé par la servitude, alors il ne doit plus être question de sentimentalité maladive, de suicides littéraires^ de commentaires abstraits sur ce qui révolte l'âme ; il faut imiter ces peuples forts et sains de l'antiquité, dont le caractère constant, direct, inébranlable, ne commençait rien sans l'achever (1). » M™^ de Staël n'oublie jamais son ennemi : quand elle écrit « Alexandre »,on voit très bien qu'elle pense « Napoléon )>. Les premiers lecteurs devaient chercher dans ce traité surtout de& allusions politiques. Et de fait, s'il n'y avait pas eu là des virulences de pamphlet, M'"« de Staël n'aurait pas touché, pour une seule édition publiée en Angleterre, la jolie somme de quinze cents louis (2).
Toutefois il faut reconnaître que cette brochure est mieux qu'un pamphlet ; c'est presque un remords, une satisfaction qu'elle donne à sa propre conscience : avec une réelle noblesse, \V"^ de Staël avoue qu'elle s'était trompée jadis sur cette question du suicide, et qu'elle a ' voulu pubher sa rétractation : « J'ai loué l'acte du suicide dans mon ouvrage sur ï Influence des Passions. et je me suis toujours repentie depuis de cette parole inconsidérée. J'étais alors dans tout l'orgueil et toute
(1) Œucre'^. I. 191, Cf. Gautier, Mme de Staël et Xapoléon, p. 336.
(2) Lettres inédites, p. 262.
la vivacité de la première jeunesse ; mais à quoi servirait-il de vivre, si ce n'était dans l'espoir de s'améiioper (1) ? » Son espoir n'a pas été trompé. Des accents nouveaux, plus purs, vibrent dans ces quelques pages. La femme assoiffée autrefois de bonheur, ou même de plaisir, comprend maintenant l'utilité morale de la douleur : « Il n'y a point de doute, dit-elle, que nous ne sortions sensiblement meilleurs de l'épreuve de l'adversité, quand nous nous y soumettons avec une fermeté douce. Les plus grandes qualités de l'âme ne se développent que par la souffrance, et ce perfectionnement de nous-mêmes nous rend, après un certain temps, le bonheur ; car le cercle se referme et nous ramène aux jours d'innocence qui précédèrent nos fautes (2). » Elle s'élève plus haut encore dans cette voie nouvelle ; la douleur lui révèle le sens vrai de la religion : « La vie spirituelle, ou le christianisme, ce qui est une seule et même chose, n'existerait pas, s'il n'y avait pas la douleur dans le fond du cœur de l'homme (3). » Les théories un peu vagues que nous trouvions dans Y Allemagne se précisent. Une foi vive en la personne même de Jésus- Christ répand maintenant mieux qu'une lueur sur la morale de M'"^ de Staël : c'est une vraie lumière. Du même coup elle comprend que la singularité ne doit pas être prise pour le génie, que le génie au contraire doit se contenter de magnifier les vérités les plus simples, de reproduire les traits les plus généraux, les plus communs même, du cœur humain. M"'- de Staël ne veut plus se réserver pour l'élite des penseurs européens ; elle songe qu'elle a des devoirs envers la foule. Descen-
(1) Œuvres, I, i:
dre du trône qu'elle s'était dressée à elle-même n'est pas une déchéance. M- de StaSl nous semble gagner beaucoup lorsqu'elle se résigne à sentir comn.e le peuple. Ses derniers livres le prouvent, comme auss. la façon dont elle ressent le contre-coup de la première chute de
""lÏest véritablement navrée de savoir les alliés a Paris • la joie qui éclate autour d'elle à Londres redouble son chagrin. On dirait qu'elle vient enfla de sent.r tressai r en elle ce qm lui manquait jusque-là : le patriote. A quelqu'un qui ia féhche de voir --0," «' ; elle répond : « De quoi me faites-vous compliment ? De ce nue je suis au désespoir (1) ? » Dès son retour en France lia vue des uniformes prussiens et russes, elle éprouve « de l'oppression de l'àme,... une douleur insupporta-
Chose plus curieuse encore, elle commence a mieux comprendre la grandeur de l'empereur tombé Dans :„ trouble, elle a l'idée, singulière du -te d a 'er a 1. Malmaison demander à l'impératrice Joséphine si eUe Le encore Napoléon ,3). Chose presque invraisem blable M- de Staél en arrive à se demander si au ond e teTlimepas son ennemi déchu. Pendant que Napoléon it à nie d^lbe, elle fait à la reine Horlense ce aveu^ fp^urquoi donc m'en voulait-il tautHl -g--; «lequel point je l'admirais -... Je veux aller a J-^^ ^ ^e, ^ veux le voir. Croyez-vous qu'il me reçoive I J éta. née pour l'adorer, cet homme-là, et il m'a repoussée (4) • > Lns doute cette citation semblera presque suspecte s.
(1) GAUTIER, M- de Staet et Napoléon. ,,. 355.
on la rapproche d'un passage des Considérations sur la Réoolution Française : M'"* de Staël y raconte qu'elle -a appris le G mars 1815 le d«3barquement de Cannes : « Pendant plusieurs jours, après le triomphe de cet homme, le secours de la prière m'a manqué complètement ; et, dans mon trouble, il me semijlait que la Divinité s'était retirée de la terre, et qu'elle ne voulait plus communiquer avec les êtres qu'elle y a mis (1). » Mais ceci a été écrit après coup, et arrangé à plaisir. En réalitf' nous savons maintenant que, pondant les Cent Jours, M"'* de Staël s'est réconciliée avec ?sapoléon (2). Pourquoi, si longtemps, a-t-on fait le silence sur cet épisode ? Etait-ce donc un acte de faiblesse '/ Pour moi, c'est la plus belle page de l'histoire morale de M"^« de Staël : en se ralliant, comme Carnot, au Napoléon des Cent Jours, elle posait, glorieusement, le grand principe : devant l'étranger, devant l'ennemi, on ne regarde pas quelles sont les mains qui tiennent le drapeau ; on court au drapeau parce que c'est là qu'est la France.
(1) Œuvres, III. 275.
<2> Gautier, 3/"* de Staël et Xapoléon, p. 370-390.