‹ Les idées morales de Victor HugoChapitre 3 sur 3 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

de 1830 à 1832. C'est faute de mieux que j'emploie ce mot christianisme pour désigner, dans sa vie religieuse, une période trouble où, après avoir renoncé à la précision des dogmes, à l'autorité de l'Eglise, Victor Hugo, sous l'influence de Lamennais, a un retour momentané vers le catholicisme. Sa foi se présente alors à l'état fragmentaire pour ainsi dire, et finit par tomber en poussière ; Jésus-Christ n'est plus pour lui qu'un homme divin. Hugo pense encore souvent à Jésus ; il en parle avec admiration, il s'efforce de conserver sa morale, mais il ne croit plus à sa divinité. Et le simple déisme commence en janvier 1833, quand Lamennais, qui avait un instant remis la main sur Victor Hugo, le perd de vue à nouveau (1). Ce déisme restera jusqu'à la fin la croyance de Victor Hugo, mais sous des formes assez variées. La tourmente de 1852, qui transforme l'auteur des Châtiments en anticatholique est telle, qu'un instant sa croyance en Dieu manque elle-même de sombrer (2). Il est très délicat d'établir la théodicée de Hugo, le déisme étant déjà par lui-même instable, en général, et l'étant plus particulièment encore chez un poète.

Le seul procédé pour approcher le plus près possible de la vérité en pareille matière, est la méthode scientifique ; on m'a demandé une étude purement objective : j'ai essayé de la faire. Je ne cacherai pas que, pour un admirateur de Victor Hugo, c'est une besogne parfois un peu ingrate, car chez Hugo le moraliste ne vaut pas le poète. Je tâcherai d'établir combien de vérités utiles, de théories discutables et d'erreurs manifestes, son verbe splendide a popularisées. Comme les idées morales de Victor Hugo nous intéressent surtout à proportion de leur influence, je ne prendrai comme matière principale de mon exposition que ses œuvres les plus lues, les plus populaires, laissant de côté, en général, ses productions de" la fin, ses poèmes plus ou moins philosophiques, que les lettrés étudient par devoir plutôt que par plaisir.

Je m'efforcerai surtout d'être clair, net et logique, ce qui n'est pas toujours facile ici. Si quelque lecteur découvre, dans la suite de ces développements, des contradictions, ce ne sera pas toujours la faute de celui qui s'est chargé d'exposer le système ou plutôt les systèmes de Victor Hugo.

Langrune-sur-Mer , 18 août 1907.

(1) Maréchal, p. 140 ; cf. Biré, Victor Hugo après 1830, p. U3 et 98.

(2) Châtiments, p. 400.

Victor Hugo légitimiste et catholique (1818-1829)

Le Conservateur littéraire.

L'exposition des idées morales de Victor Hugo est surtout l'histoire de ses variations : Fauteur de Toute la lyre a parcouru la gamme entière des opinions en partant du blanc le plus pur pour aboutir au rouge le plus éc aria te.

A la fin de 1819, disciple enthousiaste de Chateaubriand, Victor Hugo fonde avec ses frères le fameux Conservateur littéraire ; au grand Conservateur rédigé par Chateaubriand il a voulu adjoindre un petit journal combattant le bon combat en littérature, comme son aîn '■ le faisait en politique, ou plutôt sous couleur de littérature faisant le plus de politique possible : il annonce au début son intention « de servir autant qu'il sera en nous le trône et la littérature ». En 1820, Victor Hugo est au moins aussi royaliste que le « roy ». C'est lui qui se charge d'analyser presque tous les ouvrages qui paraissent à propos de la mort du duc de Berry. Notre auteur mérite bien alors ce titre qu'il décerne comme une récompense à un bon poète royaliste : c'est un « confesseur de la légitimité » (1).

Aussi déteste-t-il profondément Napoléon, qui a eu la chance de mourir dans son lit : « Hélas ! après quatre ans d'une vie simple et bienfaisante, le plus jeune des derniers Bourbons, entouré de l'amour et

(1. Conservateur, Il 169.

des espérances de la nation, est tombé sous le poignard d'un Français, poignard que n'a pu rencontrer sur son passage, durant les onze années de son ombrageuse tyrannie, un Corse, gardé par un Mameluck (1). »

Il déteste du reste avec autant d'ardeur un autre « fléau de Dieu », Robespierre, et son entourage. C'est la Révolution qui, suivant le jeune journaliste, a assassiné le duc de Berry, et Victor Hugo prêche contre elle la guerre sainte : « ilfaut... l'attaquer à force ouverte. Il faut anéantir la faction régicide. Sans doute le gouvernement remplira dignement la noble tâche qui lui est confiée ; mais c'est aux royalistes, c'est surtout aux écrivains monarchiques à le seconder. Jeunes ou vieux, obscurs ou célèbres, qu'ils accourent : on en est aux assassinats, le péril presse; qu'ils se serrent autour de ce trône que la Révolution s'attend tous les jours à voir crouler, parce qu'elle vient de lui donner pour base un tombeau (2). »

Pour lui, la Révolution vit encore, mais sous un autre nom : c'est aux libéraux que Victor Hugo s'attaque avec le plus d'âpreté, « au parti menteur par excellence » (3). 11 est inutile de rapporter ici toutes ses railleries, toutes ses virulences contre les libéraux ; il défend pied à pied contre eux toutes les prérogatives de la royauté, même l'étiquette qu'il ridiculisera plus tard dans Ruy-Blas : il vient de raconter une anecdote citée par François de Neufchâteau dans son édition de Gil-Blas, anecdote qu'il reconnaît être « à la fois lugubre et plaisante » : Philippe III est mort en 1621, suffoqué par un brasero, parce qu'on n'a pas trouvé à temps l'officier spécialement chargé de placer et de déplacer le dit brasero ; Victor Hugo termine ainsi son récit : « Je crois voir ici maint niais libéral sourire orgueilleusement, mais n'estce pas aussi par une sorte d'étiquette qu'à Sparte un jeune enfant se laissa ronger le ventre par un renard qu'il avait volé et caché sous sa robe (4) ? » Une autre fois, le jeune légitimiste demande brusquement : « Combien faut-il de libéraux pour former un sot public (5j?»

(1) Conservateur, I. 275. — (2) Conservateur, II, 125. — (3) Conservateur, I, 66 . — (4) Conservateur, III, 23, — (5) Conservateur, I, 385.

Depuis, Victor Hugo a assuré qu'il n'avait pas dépassé le royalisme voltairien de 1818, nuance perdue aujourd'hui (1). Et le Témoin de sa Vie formule ainsi ses croyances : « Son royalisme était le royalisme voltairien de sa mère : le trône sans l'autel (2). » Cette assertion n'est juste que jusqu'à une certaine époque, car le même Témoin nous raconte aussi que « la lec ture de Chateaubriand, pour lequel il se passionna, modifia sensiblement ses idées sur un point. Le Génie du Christianisme, en démontrant la poésie de la religion catholique, avait pris le bon moyen de la persuader aux poètes. Victor accepta peu à peu cette croyance qui se confondait avec l'architecture des cathédrales et avec les grandes images de la Bible, et passa du royalisme voltairien de sa mère au royalisme chrétien de Chateaubriand » (3). C'est à ce moment qu'il collaborait au Conservateur, et nombre de passages nous prouvent que, s'il n'était pas un très fervent pratiquant, il défendait du moins l'autel aussi bien que le trône.

Un long article sur « les Psaumes traduits en vers français par M. Sapinaud de Boishuguet, chevalier de Saint-Louis », nous montre qu'il était surtout sensible à la poésie orientale, et que c'est en effet par le côté artistique du christianisme qu'il avait été attiré : « La poésie hébraïque, si continuellement sublime, mais toujours grave, simple, nue en quelque sorte, trouve malaisément une interprète fidèle dans la muse française, qui sacrifie à l'élégance et à l'harmonie la propriété de l'expression et la vérité des images (4). » Au fond, toujours plus politique que religieux, il voit dans la religion le rempart de la légitimité contre la Révolution : « le dogme sacré de la légitimité l'embarrassait ; la protection céleste si évidemment étendue sur la maison royale de France lui semblait inexplicable (5). » Il est pour l'esprit religieux, parce qu'il le voit presque partout coexister avec l'esprit monarchique ; c'est ainsi qu'il dira, en parlant de Corneille : « Poussons le courage jusqu'au bout; et après avoir

(1) Journal d'un Jeune Jacobite dans Littérature et philosophie mêlées, p. s. — (2) Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, en. xxvm. — (3) Victor Hugo raconté, t. II, p. 99. — (4) Conservateur, II, 351-358. - (5) Conservateur, II, 126.

montré clans notre poète l'homme monarchique, rendons-le tout à fait ridicule en citant quelque chose de ses poésies religieuses (1). » C'est par royalisme, plutôt que par catholicisme, qu'il déteste les voltairiens : « Quant à nous, nous pensons que pour dépopulariser Voltaire auprès de cette collection de niais, d'ignorants et de demi-savants qui se disent les libéraux, il suffirait de le leur faire lire (2). » C'est parce qu'il voit en eux de fermes soutiens du trône, qu'il défend les Jésuites : « Il faut savoir gré... à M. Dufau de ses réflexions sages et modérées sur un Ordre célèbre, dans un moment où il vient de narrer l'attentat de Jean Chàtel, et dans un siècle où le mot de Jésuites fait pousser des cris de rage (3). »

Par tout ce que nous venons de dire et de citer, on voit que nous n'avons pas essayé de dissimuler ou d'amoindrir l'enthousiasme royaliste du poète à ses débuts ; c'était, je le répète, un ultra : il adorait consciencieusement ce qu'il a plus tard brûlé avec entrain ; et pourtant on voit déjà apparaître derrière le jeune jacobite de 1819 le « révolutionnaire » de 1830. En effet, tout en houspillant les libéraux, Victor Hugo se montre libéral, même en religion : le futur chantre de la Pitié Suprême écrit déjà en mai 1820, à propos d' « assez mauvais vers » de Delille :

Pour expier vos crimes, Dieu se doit vos malheurs, il se doit des victimes.

« Il nous semble que ces paroles inexorables ne sont conformes ni au texte, ni à l'esprit des Livres saints. Le Dieu miséricordieux est ici représenté comme un maître impitoyable (4). » Il a pitié, lui, de toutes les victimes de nos guerres religieuses et civiles, aussi bien du ministre protestant persécuté par Louis XIV, que du paysan vendéen fusillé par les bleus. Le jeune royaliste- catholique a le courage de condamner « la déplorable révocation de l'Edit de Nantes (5). »

Tout en stigmatisant les excès de la Terreur, il sent au fond de lui-même quelque chose qui l'attire vers

(\) Conservateur, I, 99. — (2) Conservateur, I, 330. — (3) Conservateur, J 11, 307. — (4) Conservateur, II, 19. —(5) Conservateur, II, 374.

cette époque si glorieuse par certains côtés, par ses chimères mêmes, par ses illusions, et il dit : « En ce même temps, la révolution est imminente... ; Chénier devait être trompé, il le fut : jeunes gens, qui de nous n'aurait point voulu l'être (1) / »

Sans doute ces quelques phrases libérales, dictées par une générosité native, semblent ne pas faire équilibre à toutes ses professions de foi royalistes. Mais elles se présentent comme un germe d'avenir. Le futur « libéral » de 1830 se laisse entrevoir. C'est le point de départ d'une évolution politique, semblable à celle de Chateaubriand, mais qui ira plus loin.

Si quelque sceptique prétendait qu'on ne peut pas étudier uniquement avec des fragments d'articles les convictions d'un journaliste, il serait aisé de montrer à l'aide de la correspondance privée de Hugo qu'il n'a pas une opinion pour le public et une autre pour son usage personnel : le 20 avril 1820, il écrit à son cousin Trébuchet : « Tu es royaliste comme nous. Nous t'en félicitons, et nous regrettons de n'être pas nés Bretons comme toi, car nous sommes tous Vendéens par le cœur (2). » La note religieuse est un peu moins forte, car au même parent, qui perd sa mère un mois après, il ne trouve à dire que ceci : « Sois bien assuré que tu reverras ta mère ; il est impossible que l'on se sépare ainsi pour toujours. Tu es pieux et la piété te donnera du courage (3). » En 1820, il pense, en politique, comme son maître et seigneur, l'auteur de Buonaparte et des Bourbons. En religion, il croit ce qu^ croit l'auteur du Génie du Christianisme. Sa foi religieuse, qui n'est pas chez lui fondée sur une enfance pieuse ni sur l'enseignement familial, est due surtout à son adoration pour Chateaubriand : on peut accepter comme juste la formule qu'il imaginera en 1875 : il n'est alors qu'un «chrétien littéraire (4). »

(1) Conservateur, I, 16. — (2) Correspondance, I, 6. — (3) Corr, pondance, I, 8. — (4) Actes et Paroles, I, 24*

Lettres à la Fiancée.

Ses croyances vont se modifier, pousser de plus profondes racines dans son cœur et dans sa raison, sous la triple influence qu'il va subir à la fois : son amour pour sa fiancée, sa confiance pour Lamennais, et la mort de sa mère.

Ce malheur « qui n'a de consolation que dans le ciel », écrit-il le 14 juillet 1821 (1), l'avait bouleversé, et avait produit probablement en lui un ébranlement comparable à celui que ressentit en pareil cas Chateaubriand. C'est alors que son ami le duc de Rohan le mène chez Lamennais (2). Le jeune poète, du premier coup, conquiert la sympathie de Lamennais : celui-ci écrit au baron de Vitrolle : « Je n'ai pas pu vous voir, mon ami, avant de quitter Paris. Je suis parti avec une impression douce et charmante au cœur. Car j'ai reçu la visite d'un jeune écrivain qui a déjà le bruit et qui aura la gloire.

« Mais ce n'est pas ce qui m'a doucement ému : M. Victor Hugo (c'est lui que je viens de connaître) a l'âme la plus pure et la plus calme que j'aie rencontrée dans le cloaque de Paris. Il est confiant et simple. Il m'a rencontré pour la première fois dans la maison même où il a vécu près d'une mère aimée. Cette circonstance a facilité nos premières paroles. D'ailleurs M. Hugo comprend la religion, ou plutôt y entre de plain-pied par Tart divin de la poésie. Je souhaite qu'il soit toujours dans le sentiment qu'il a sur les choses spirituelles. Il donnera des ailes à la pensée catholique que nos écrivains pieux traînent souvent sur les pavés et même dans les ruisseaux de la rue (3)... »

Lamennais exerce sur Victor Hugo une influence infiniment plus profonde que ne le pourrait soupçonner le lecteur du Victor Hugo raconté. M. Maréchal a montré fort ingénieusement que le poète avait raconté l'histoire de leurs relations d'une façon beaucoup plus véri-

(1) Correspondance, I, 366. — (2) Victor Hugo raconté, II, 133-135. — (3) Maréchal, Lamennais et Victor Hugo, p. 40.

diquedans son Han d'Islande. On peut trouver encore une preuve éclatante de cette intimité dans les trop rares lettres de Hugo à Lamennais publiées dans sa correspondance officielle : le 17 mars 1822 à propos de V Indifférence en matière de religion alors en cours de publication, Hugo parle avec enthousiasme de cet« admirable ouvrage ». Leurs relations sont déplus en plus confiantes, affectueuses ; Lamennais devient pour lui « notre excellent abbé » dont il parle dans l'intimité familiale (1).

Hugo n'a pour son directeur qu'un seul secret : longtemps il a hésité à lui parler de son amour pour Mlle Foucher, de crainte, lui écrit-il, « de blesser votre austérité sublime » (2) ; et pourtant Lamennais aurait pu lire, d'un bout à l'autre, sans scrupule, les curieuses Lettres à la Fiancée.

Elles n'étaient pas, bien entendu, destinées au public ; de par leur nature même, il semblerait qu'il n'y a pas à y glaner grand'chose pour l'étude des idées morales de Victor Hugo ; et pourtant elles sont une mine de documents curieux, de précieuses révélations, car nous y trouvons le portrait moral le plus complet de l'auteur, la source où il a puisé nombre de ses théories sur la vie, sur le devoir, sur cette question particulièrement grave : l'amour et le mariage.

Naturellement Hugo ne pouvait pas être un fiancé ordinaire. Dès sa première lettre il signe « ton mari », une autre fois, « ton mari pour l'éternité » (3). Dans cet esprit extraordinaire les choses les plus simples prennent quelque chose de rare. Le mariage, qui est la loi commune, devient une sorte de miracle. « Ce sont des esprits bien faibles et des cœurs bien étroits que ceux qui doutent de l'éternité de l'amour. Il y a au fond de l'âme qui aime véritablement une voix qui lui dit qu'elle aimera toujours. En effet, l'amour est la vie de l'âme ; pour qui médite un peu, c'est une preuve puissante de notre immortalité immatérielle. Ne prends pas ceci, chère amie, pour de vaines paroles. Ce sont les plus grandes vérités qu'il y ait au delà de la vie que

(1) Correspondance, I, 235. — (2) Correspondance, I, 30. — (3) Lettres à La Fiancée, p. 89.

je t'expose ici, et il doit y avoir chez toi comme chez moi quelque chose qui te le révèle. Ce sont ces vastes et magnifiques espérances qui font du mariage le ciel anticipé (1). »

Malgré ces belles théories, il n'y a pas dans ses lettres beaucoup de tendresse : ce jeune homme de dixhuit ans montre surtout une ténacité virile, une volonté comme en ont rarement les hommes les plus autoritaires.

Pendant les trois ans et demi que durent ces fiançailles secrètes (2), Hugo doit lutter chaque jour contre tout le monde, sa mère, son père, ses futurs beauxparents, sa fiancée elle-même. Ses lettres à Adèle Foucher sont un livre d'éducation, de direction. Il veut élever jusqu'à lui cette jeune fille peu instruite, qui se sait ignorante, et qui a un peu peur de son maître. Il essaie de l'associer à sa vie, de lui montrer qu'il a raison contre tout le monde, dans sa méthode pour arriver sans être un vulgaire arriviste (3). Sa meilleure chance, c'est son amour ; c'est même la seule, car il s'est décidé à jouer sa vie sur cette carte là : « Aimemoi comme je t'aime, et je me charge du reste. Une volonté terme fait la destinée, et quand on a su souffrir, on sait vouloir. D'ailleurs l'homme qui met sa vie en jeu dans les calculs de son avenir est presque toujours sûr de gagner ; et moi, je n'épouserai jamais que toi ou une boîte de sapin (4). »

On supposerait, avec beaucoup de vraisemblance, qu'un pareil amoureux, contrarié par ses parents, doit souvent se plaindre, laisser échapper des paroles amères: il n'en est rien : jamais fils n'a été plus tendre pour la mémoire de sa mère (5). Toute sa correspondance, et surtout la lettre du 6 avril 1822 (6), montre quelle part prépondérante Mme Hugo, esprit net, vigoureux, un peu aigrie et surtout bien trempée par ses malheurs domestiques, habituée à se défendre, à se faire respecter, avait prise dans la formation intellectuelle et morale de son fils. Nous ne connaîtrons à fond la nature du poète que quand nous aurons une bonne étude sur

(1) Lettres, p. 205. — (2) Lettres, p. 341. — (3) Lettres, p. 153-154. — (4) Lettre*, p, 97. — (5) Lettres, p. 164. — (6) Lettres, p. 2H1 et suiv .

la mère de Victor Hugo. Le père, lui, semble avoir surtout développé l'orgueil chez son fils. Hugo révèle à sa fiancée qu'il y a en lui deux hommes, l'un, le soupirant un peu taciturne, timide, passionné, celui qu'elle connaît ; et l'autre, « le Victor Hugo qui a des amis et des ennemis, auquel le rang militaire de son père donne le droit de se présenter partout comme l'égal de tout le monde » (1). Hugo aime à associer la pensée de ses parents à tous les conseils qu'il donne à sa fiancée : « Maintenant, lui dit-il, tu es la fille du général Hugo. Ne fais rien d'indigne de toi, ne souffre pas que Ton te manque d'égards ; maman tient beaucoup à ces choses-là. Je crois que cette excellente mère a raison (2). »

Mais ses parents sont désunis, et l'on sent que ce premier avant-go ùt des réalités a été amer pour le poète : une certaine tristesse apparaît dans ces lettres d'amour, de l'amertume, presque du pessimisme : la jeune fille s'effraye un peu de voir son fiancé découvrir chez les autres toujours la médiocrité ; c'est qu'en effet, « la plupart des hommes sont vulgaires et ternes » (3). La vie elle-même lui paraît à certains moments décolorée et vide : « Je ne suis pas fou de la vie (4). » Deux forces morales, deux seulement, constituent son armature : son amour et sa religion.

Sa passion est sans doute violente, mais elle est surtout pure, d'une candeur rare : elle a envahi L'âme entière du poète et en a chassé tout autre sentiment humain : il n'y a plus pour le jeune homme qu'une femme au monde, sa fiancée : « Toute autre femme se compose à mes yeux d'une robe et d'un chapeau (5). » S'il est très exigeant, s'il veut que toutes les pensées de sa fiancée lui appartiennent, il est aussi sévère pour lui-même : il revient souvent, trop souvent, et en termes trop précis, sur cette idée que le mari doit, lui aussi « avoir un corps pur et un cœur vierge » (6). Son seul tort, du reste, c'est de causer de pareils sujets avec une jeune fille. Mais, au fond, on voit quelle haute idée Hugo se fait de l'union conjugale, de la passion dans

(1) Lettres, p. 150-151. — (2) Lettres, p. 2G. — (3) Lettre*, p. 118. — 4) Lettres, p. 25. — (5) Lettres, p. 211. — (6) Lettre*, p. 30, -.1-86, 200-209, 321-325.

IDÉES MORALES DE VICTOR Hl'GO 2

le mariage, de cette fusion des âmes, « de cet amour qui est une religion..., qui vit de dévouement et d'enthousiasme, et pour qui les plus grands sacrifices sont les plus doux plaisirs » (1). On trouve dans ces lettres du jeune poète une exaltation, qui n'a rien de factice, ni de littéraire ; les chutes futures de l'homme permettent d'en mesurer toute la hauteur : « L'immortalité de mon âme ne me semblerait qu'un grand et triste désert si je ne devais le traverser entre tes bras. Oui, mon Adèle, c'est dans tes bras que je vivrai, dans tes bras que je mourrai, dans tes bras que je parcourrai l'éternité (2). » On conçoit qu'un pareil amour remplisse toute son existence, sa vie sentimentale aussi bien que sa vie littéraire. Pour apprécier l'influence morale d'une pareille passion, il faut songer qu'elle a été longtemps la source unique de son inspiration et qu'elle est restée, plus longtemps encore, la source principale : père de très bonne heure, Hugo a mieux compris la poésie de l'enfance parce qu'il n'a pas eu de jeunes enfants au second âge ingrat de l'homme, aux environs de la quarantaine, mais dans le plein épanouissement de la jeunesse. On voit s'ouvrir la fleur de la tendresse vraie même dans ses œuvres bizarres du début, comme Han d'Islande (3), dans les œuvres de la pleine maturité,, comme les Misérables ; les amours de Mari us et de Cosette sont tout imprégnés par la pureté de ses souvenirs (4) : si, dans la Légende des Sièeles, Hugo a su chanter la fraîcheur de la jeunesse, c'est parce qu'on retrouve dans Aymerillot, dans la Chanson de Sophocle* à Salamine, etc., l'écho de ses jeunes années ; ce qu'il y a de plus vrai dans la passion de son Didier, de son Hernani, c'est un emprunt qu'il se fait à lui-même. On pourrait multiplier ces rapprochements que j'indique ici uniquement pour prouver combien cet amour, ayant rempli tout son cœur pendant trois années importantes de sa préparation à la vie, a formé du même coup sa sensibilité, et a par conséquent influé sur tout le développement de ses idées. Cet amour lui conserve la première condition de la vigueur morale, la pureté (5).

(1) Lettres, p. 82. — (2) Lettres, p. 130. — (3) Roman, I, 2, 200. — (4) Misérables, IV, 131, sq. — (5) Lettres, p. 30.

Cet amour lui donne la force de briser les premiers obstacles qu'il trouve dans sa carrière : « C'est le 26 avril 1819, un soir où j'étais assis à tes pieds, que tu me demandas mon plus grand secret, en me promettant de me dire le tien. Tous les détails de cette enivrante soirée sont dans ma mémoire comme si c'était d'hier, et cependant depuis il s'est écoulé bien des jours de découragement et de malheur. J'hésitai quelques minutes avant de te livrer toute ma vie, puis je t'avouai en tremblant que je t'aimais, et après ta réponse, mon Adèle, j'eus un courage de lion (1). » Cet amour lui donne la bonne trempe du stoïcisme chrétien (2). C'est enfin cet amour qui va continuer la lente ascension de l'àme de Hugo vers la foi. Le disciple de Chateaubriand, « du seul homme en France qui mérite l'enthousiasme » (3), était sans doute préparé à croire ; il croyait même, mais en intellectuel. 11 va posséder la foi du cœur, parce qu'il trouve dans sa passion pour sa fiancée toutes sortes d'acheminements vers la piété. Par égard, d'abord, pour la dévotion de celle qu'il aime (4) il s'habitue à ces précautions délicates en matière religieuse qui mènent vite au respect de la foi, puis plus loin. Il avoue que son amour le rend religieux : « quand on aime, on est fier d'aimer... Tu dois être fière d'avoir une âme capable de sentir l'amour, cette passion grande, noble, chaste, et la seule éternelle de toutes les passions qui tourmentent l'homme dans la vie. L'amour, dans son acception divine et véritable, suppose dans l'être qui l'éprouve toutes les vertus, comme chez toi, ou le désir de les avoir toutes, comme chez moi. Un amour pareil à celui que j'ai pour toi, mon Adèle, élève tous les sentiments au-dessus de la misérable sphère humaine. On est lié à un ange qui nous soulève sans cesse vers le ciel (5). »

Ce n'est pas une formule littéraire, car Hugo prie pour sa fiancée, surtout dans les moments de crise, où il a besoin d'appui (6), ou dans les moments de joie surhumaine où il lui faut épancher son cœur trop plein : « Je me demande comment j'ai pu mériter un

(1) Lettres, p. 57. — (2) Lettres, p. 30. — '3j Lettres, p. i43. — (4) Lettres, p. 57, 309. — (5) Lettres, p. 186-187. — (6; Lettres, p. 170.

tel bonheur. Alors, chère amie, si tu voyais avec quelles prières convulsives je supplie Dieu d'avoir pitié de ma solitude et de m'accorder l'ange qui m'est promis, tu concevrais quelle peut être la puissance d'un amour immortel sur un être mortel (1). »

Il aime, pour sa passion, le cadre de l'église : il rencontre plus d'une fois sa fiancée à Saint-Sulpice, et cherche à profiter de « la permission que le bon Dieu semblait nous donner de passer une heure ensemble » (2). Mais, quand il s'agit, suivant sa belle expression, de faire agenouiller son amour à l'autel, il rêve une simple église de campagne, l'humble chapelle « au cintre surbaissé », où il n'y aurait pas d'importuns, pas de monde, pas de mode (3). Elle et Dieu, c'est sa devise. Et c'est ainsi que l'ami de Lamennais entre dans une vie nouvelle, armé par la foi contre les épreuves de la vie, cherchant dans la piété, dans la prière, le réconfort d'abord, la résignation ensuite (4).

Voilà le Victor Hugo, un peu inattendu, que nous révèlent les Lettres à la Fiancée, ces lettres, qu'il aimait à relire, avec regret, presque avec remords :

J'avais donc dix-huit ans, j'étais donc plein de songes ! L'espérance en chantant nie berçait de mensonges,

Un astre m'avait lui !

J'étais un dieu pour toi qu'en mon cœur seul je nomme ! J'étais dune cet enfant, hélas ! devant qui l'homme

Rougit presque aujourd'hui !

O temps de rêverie, et de force, et de grâce ! Attendre tous les soirs une robe qui passe !

Baiser un gant jeté !

Vouloir tout de la vie, amour, puissance et gloire ! Ktre pur, être fier, être sublime, et croire

A toute pureté (5 i !

C'est encore dans ces Lettres à la Fiancée que l'on peut trouver le meilleur commentaire de sa poésie en général (6), et en particulier des Odes et Ballades.

(1) Lettres, p. 147. - (2) Lettres, p. 60. — (3) Lettres, p. 255-256. - (\) Correspondance, p. 199-200. — (5) Feuilles d'automne, p. 309-310. — ((j) Lettres, v. 120-121.

Odes et Ballades.

Dans ses Odes, qui vont de 1823 à 1828, dans les préfaces de ses Odes, un voit que Victor Hugo fait reposer toutes choses, et en particulier la poésie, sur le trône et l'autel, ou plutôt, puur suivre Tordre logique de ses convictions à cette nouvelle époque, sur l'autel et le trône. Il est très nettement catholique et légitimiste. C'est le diminuer que de vouloir en faire un libre penseur dès 1820 ; d'abord c'est contraire aux textes ; puis pourquoi en faire un hypocrite, continuant devant l'autel et le trône des génuflexions mensongères ? Or il est très sincère quand il voit dans la littérature nouvelle, en février 1824, l'antidote de la Révolution, l'annonciatrice d'une société idéale : « La littérature présente, telle que l'ont créée les Chateaubriand, les Staël, les Lamennais, n'appartient donc en rien à la révolution. De même que les écrits sophistiques et déréglés des Voltaire, des Diderot et des Helvétius ont été d'avance l'expression des innovations sociales écloses dans la décrépitude du dernier siècle, la littérature actuelle est l'expression anticipée de la société religieuse et monarchique qui sortira sans doute du milieu de tant d'anciens débris, de tant de ruines récentes (1). »

Sa politique est très simple : elle continue celle du Conservateur littéraire. C'est toujours un ultra, trouvant de la saveur même aux cérémonies officielles, écrivant à sa femme, le 27 mai 1825, que le sacre est « une cérémonie enivrante » (2). Il se complaît aux appellations pompeuses : l'ode qui est intitulée sèchement dans l'édition ne varietur « la naissance du duc de Bordeaux » porte d'abord un titre où son loyalisme se complaît à reproduire toutes les formules de l'étiquette : « Ode sur la naissance de S. A. R. Henri- Ci) Odes, p. 16-17. — (2) Correspondance, 1, 251.

Charles-Ferdinand-Marie-Dieudonné d'Artois, duc de Bordeaux, petit-fils de France. » Il ne renonce à aucun des souvenirs du passé : il défend contre la bande noire tout ce qui rappelle le culte de l'ancien temps,

Car notre jeune muse, affrontant l'anarchie, Ne veut pas secouer sa bannière blanchie De la poudre des temps passés (1).

Pour percevoir une note nouvelle, une préoccupation d'avenir, il faut aller jusqu'à l'avis au lecteur d'août 1288 : Hugo nous prie d'observer, dans ses différentes préfaces, « une progression de liberté qui n'est ni sans signification, ni sans enseignement » ; et en effet le mot final de ce dernier avant-propos montre que ses opinions politiques commencent à se modifier : « Espérons qu'un jour le dix-neuvième siècle, politique et littéraire, pourra être résumé d'un mot : la liberté dans l'ordre, la liberté dans l'art (2). » Mais si l'on peut découvrir là le point de départ d'une évolution politique, il faut reconnaître que ses croyances religieuses restent encore immuables. Lui-même a résumé ainsi l'inspiration générale de ses odes :

... Ma douce muse est innocente et belle.

L'astre de Bethléem a des regards pour elle ;

J'ai suivi l'humble étoile, aux rois pasteurs pareil.

Le Seigneur m'a donné le don de sa parole,

Car son peuple l'oublie en un lâche sommeil ;

Et soit que mon luth pleure, ou menace, ou console,

Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil (3).

En effet la grandeur de la religion lui inspire de très beaux vers. Pour annoncer la parole de Dieu, il trouve des accents dont il ne dépassera pas la majesté même dans les Contemplations :

Au fond dus cieux muets les mondes s'arrêtèrent, Et l'éternelle voix parla dans l'infini (4).

Sa conviction ardente le rend sévère pour les dissidents. Dans la ballade des deux archers, il est dur

(1) Odes, [>. 133. — (2) Odes, p. 31. — (3) Odes, p. 174. — (4) Odes.

pour ses contemporains, qui n'osent pas avoir la foi complète :

Nul, dans notre âge aveugle et vain de ses sciences, Ne sait plier les deux genoux (1).

Il craint toujours de n'avoir pas suffisamment dit leur fait aux incrédules : à chaque instant il rentre dans la lice, parce qu'il a besoin, dit-il à Lamartine,

De jeter sur l'impie un dernier anathùme (2).

Surtout il a horreur du dix-huitième siècle, qu'il personnifie dans une Vision et qu'il représente jugé, ■condamné au tribunal de Dieu :

Pleure, o siècle ! D'abord timide, L'erreur grandit comme un géant ; L'athée invite au régicide ; Le chaos est fils du néant (3) ;

et le dix-huitième siècle, damné par Victor Hugo, roule dans l'abîme.

La religion et la poésie lui semblent inséparables. Le lyrisme surtout est, suivant Hugo, essentiellement religieux (4). Le poète lyrique ne doit ouvrir que deux livres, Homère et la Bible, parce qu'il y retrouve « la création tout entière considérée sous son double aspect, dans Homère par le génie de l'homme, dans la Bible par l'esprit de Dieu (5). » La harpe et la lyre peuvent se rendre de mutuels services, car d'un côté l'imagination doit sa véritable pureté à la foi (6) ; et de l'autre la religion sera bien plus forte quand elle sera développée dans les esprits par les grands écrivains. Si les philosophes du dix-huitième siècle ont si bien réussi dans leur effort antireligieux, c'est que la vertu seule défendait la bonne cause, et que le génie était dans l'autre camp : « C'est surtout à réparer le mal fait par les sophistes que doit s'attacher aujourd'hui le poète. Il doit marcher devant les peuples comme une lumière et leur montrer le chemin. Il doit les ramener à tous les grands principes d'ordre, de morale et d'honneur ;

(1) Odes, p. 473. — (2) Odes, p. 181. — (3) O tes, p. 10S. — (4; Odes, p. 23. - (5) Odes, p. 29. — (6) Odes, p. 15.

et, pour que sa puissance leur soit douce, il faut que toutes les fibres du cœur humain vibrent sous ses doigts comme les cordes d'une lyre. Il ne sera jamais l'écho d'aucune parole, si ce n'est de celle de Dieu. Il se rappellera toujours ce que ces prédécesseurs ont trop oublié, que lui aussi il a une religion et une patrie. Ses chants célébreront sans cesse les gloires et les infortunes de son pays, les austérités et les ravissements de son culte (1). »

Hugo met au service de la religion et de la royauté son cœur et son esprit agrandis par l'amour, préparés par la passion aux suprêmes sacrifices :

L'amour chaste agrandit les âmes, Et qui sait aimer sait mourir (2).

Conclusion.

A cette époque, même dans un livre purement artistique, comme les Orientales, d'où toute préoccupation religieuse semble bannie, où le romantisme d'Hoffmann paraît avoir remplacé l'inspiration catholique (3), tout à coup la note chrétienne retentit, plus pure et plus forte que jamais ; dans son Extase, écho de l'Apocalypse, le poète nous montre la nature entière, interrogeant, sur le grand secret,

Le flot des mers, les feux du ciel.

Et les étoiles d'or, légions infinies, A voix haute, à voix basse, avec mille harmonies, Disaient, en inclinant leurs couronnes de feu : Et les flots bleus que rien ne gouverne et n'arrête, Disaient, en recourbant l'écume de leur crête :

— C'est le Seigneur, le Seigneur Dieu (4) !

(1) Odes, p. 20-21. — (2) Odes, p. 41. — (3) Poésie, II, 177, — (i)Poésie, II, p.l!J5-19(i.

Toutes ces belles poésies, ailées, vibrantes, candides, reflètent la pureté même de L'âme et du cœur du poète, comme il l'a dit dans ses Citants du Crépuscule,

D'un cygne il ne peut jamais Tomber que des plumes blanches (1).

Relisons, après les Odes, les lettres qu'il écrivait à cette époque : nous verrons que la dominante de sa viemorale, c'est son dévouement à la famille , son respect exalté pour son père (2), l'amour de sa femme, « respectueux et tendre comme celui qu'on accorde aux anges..., infini, éternel » (3) ; enfin le culte des amitiés choisies qui viennent élargir le cercle des affections familiales. L'heureux jeune homme a su se créer ainsi un Cénacle, le premier et le plus exquis de tous, discret, parfumé de mystère, d'où il peut braver les tumultes et les vulgarités du monde littéraire : « Je reste chez moi, écrit-il à Alfred de Vigny le 29 décembre 1824, où je suis heureux, où je berce ma fille, où j'ai cet ange qui est ma femme. Toute ma joie est là ; rien ne me vient du dehors que quelques marques d'amitié qui me sont bien chères, et parmi lesquelles je compte avant tout les vôtres. Vous savez combien je vous aime, Alfred. Saluons ensemble cette nouvelle année qui vieillit notre amitié sans vieillir notre cœur (4). »

Que de fois, plus tard, il s'est reporté vers cette jeunesse liliale, vers cette pureté perdue. Sainte-Beuve a chanté les larmes de Racine : qui donc oserait tenter ce que le poète lui-même n'a pas voulu écrire : les larmes de Victor Hugo ! Du moins il a poussé ce cri :

Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années, Pour m'avoir fui si vite et vous être éloignées.

Me croyant satisfait ?

Hélas ! pour revenir m'apparaître si belles, Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes, Que vous ai-je donc fait ? (5)

(1) Poésie, III, 1*2. -- (2) Correspondance, I, 72, — (3) Correspondance, I, 252. — (4) Correspondance, I, 44. — (5) Poésie, II, 310.

Il savait bien ce qu'il leur avait fait ; il savait bien qu'il avait changé de route, qu'il s'était engagé dans le chemin qui conduit aux splendeurs décevantes, aux mirages, et c'est pour cela qu'il se rappelait avec un regret nostalgique

Le frais enchantement de ses jeunes années (1). O) Poésies, II, 3U8.

Victor Hugo, chrétien, monarchiste, et libéral (1829-1832).

Les idées morales dans les drames de Victor Hugo.

Si nous en croyions une lettre du marquis de C. dJE. à Hugo, lettre citée avec complaisance par le poète luimôme, ce serait dès 1827, dès son Ode à la Colonne, que Victor Hugo aurait « abjuré la légitimité » (1). Je crois qu'il serait plus exact de dire que Victor Hugo a passé •de l'amour de la royauté de droit divin au simple royalisme le jour où Charles X refusa de lever l'interdiction de Marion Delorme, c'est-à-dire le 8 août 1829 (2).

Quant à son catholicisme, il allait décroître progressivement dans l'âme du poète, au fur et à mesure que son amitié pour Sainte-Beuve augmentait '3). Il y a en effet un nom d'homme, d'ami, à la tête de toutes les variations d'opinion de Victor Hugo. Le « maître » a été souvent un disciple.

Deux lettres de Victor Pavie montrent très nettement Hugo entre les deux voies, entre deux mondes pour mieux dire, celui dont il est la fierté, et qu'il va quitter, l'autre, où il hésite à pénétrer. Le 7 juillet 1827, Victor Pavie, qui jusque-là adorait Victor Hugo à distance, peut enfin contempler son idole, voir le

(1) Contemplations, II, 70. — (2) Biré, Victor Hugo acant 1830, p. 4s t. — (3) C. Maréchal, p. 122 et suiv.

poète chez lui : il décrit à son père son émotion avec l'enthousiasme le plus touchant : « Je me précipitai dans ses bras. Ici une lacune d'environ cinq minutes, pendant lesquelles je parlai sans me comprendre, sanglotant d'enthousiasme et riant de grosses larmes. Ce fut au bout de ce temps que je me trouvai assis sur un sopha, foulant un des coussins de toute l'énergie d'un bras dont la main se trouvait serrée dans une des mains du noble poète. Mme Hugo entra .. Le costume négligé du matin ne dérobait point à mes regards les traits charmants sur lesquels je croyais lire encore ces odes admirables, expression du plus pur amour que jamais le rêve d'un ange ait pu souffler au génie (1). » Invité à dîner pour le lundi suivant 9 juillet, avec Sainte-Beuve, le jeune écrivain catholique regarde, avec une méfiance marquée, entrer « une espèce d'écolier, petit, voûté, la lèvre inférieure très avancée; les cheveux roux, le teint analogue, qui vous salue d'un air empêtré . » La conversation s'engage entre Sainte-Beuve et Pavie sur la doctrine du Globe : Pavie la trouve amère et désolante ; Sainte-Beuve la déclare au contraire « large et consolante, tout en convenant qu'elle admettait toutes les croyances possibles et jusqu'à l'athéisme dans son sein. Quant à lui, ajoutait-il, ses idées philosophiques ne s'élevaient même pas jusque-là. Il se contentait tout bonnement d'un matérialisme tranquille, sans s'inquiéter d'un avenir qui lui paraissait très douteux... Tout cela dit avec modestie et aménité. » On devine l'effet que doit produire sur Victor Hugo l'intimité d'un pareil esprit. Entre Pavie et Sainte-Beuve son choix est vite fait. Victor Hugo, amoureux d'amitié, passionna pour Sainte-Beuve (2), entraîné de plus par le romantisme de 1830 qui proclame les droits de la passion, Victor Hugo n'est plus catholique : il est chrétien, c'est-à-dire qu'il garde bon souvenir de ses anciennes croyances : il conserve une imagination pieuse par certains côtés, il aime à prononcer de temps en temps le nom de Jésus-Christ, mais la foi a disparu. En même temps ses idées morales se sont modifiées. Le 7 août

(1) Publié par A. Pavie dans les Débats, du 2 février 1902.

(2) Correspondance, I, 275, 281-285.

1830, il écrit à M. de Saint- Valéry que les braves gens qui en sont encore à « la lune de miel royaliste de 1815 », le regardent comme un être dangereux et compromettant ; pour lui, il est « libéral politique et libéral littéraire » (1). Il accepte la monarchie de Juillet comme un fait, mais sans enthousiasme : le cœur n'y est pas ; au fond de l'âme il est séduit, comme tant d'autres alors, par la légende de Napoléon qui aboutit au bonapartisme démocratique de Béranger. L'étude de son théâtre va nous montrer en effet un changement profond dans sa doctrine politique.

Dans ces drames, seul de tous les monarques, l'Empereur joue un beau rôle. Charlemagne apparaît grandi, et personnifiant la clémence (2). Barberousse sort presque de la tombe pour sauver son pays, et pratiquer lui aussi le pardon des injures. Enfin Don Carlos se transfigure : le roi méchant devient bon prince parce qu'on vient de l'élire au trône impérial :

Ai-je bien dépouillé les misères du roi,

Charlemagne ? Empereur, suis-je bien un autre homme ?

Du même coup Hugo devient démocrate. Il veut faire un théâtre démocratique, tout vibrant des passions politiques du jour : « Au siècle où nous vivons, dit-il, l'horizon de Fart est bien élargi. Autrefois le poète disait « le public », aujourd'hui !e poète dit « le peuple » (3). La Revue des Deux Mondes constate le fait, et ajoute que Victor Hugo est de taille à entraîner le peuple (4). Où va-t-il le conduire ?

La foule retrouve dans ces pièces ses propres passions agrandies ; certains vers sonnent d'une étrange façon, comme celui-ci :

Crois-tu donc <me les rois, à moi, me sont sacrés ?

Le poète sacrifie la royauté au peuple, et fait jouer au roi un rôle piteux. Le roi devient un traître de mélodrame ; le grand premier rôle, c'est l'ouvrier Gilbert, dans Marie Tudor, c'est surtout le laquais Ruy Blas :

(1) Correspondance, I, 101. — (2) D'-ame, II, 130. — (3) Drame III, 2s7. — (l) 1831, III, 259.

« On voit remuer dans l'ombre quelque chose de grand, de sombre et d'inconnu. C'est le peuple,... ayant sur le dos les marques de la servitude, et dans le cœur les préméditations du génie (1) . »

Il est inutile que je cherche moi-même le fort et le faible d'un pareil système, car Lamartine les a trouvés : le drame populaire,d'après lui, ne peut plaire aux lettrés, ni élever jusqu'à lui la foule qui retombe toujours aux plaisirs vulgaires : « Des talents d'un ordre élevé se sont abaissés pour tendre la main au peuple; mais, cependant, il faut le déplorer, la poésie n'a guère popularisé que des passions, des haines ou des envies (2). » Pourtant il y a dans les drames de Hugo autre chose que des provocations aux classes supérieures, ou des concessions au peuple. S'élevant au-dessus des intérêts politiques, le poète s'adresse directement à la société, et plaide auprès d'elle la cause des malheureux . Tout au plus pourrait-on reprocher à son plaidoyer pour ses clients d'être quelquefois un réquisitoire contre le juge.

Toutes les thèses que Victor Hugo a soutenues dans le reste de son oeuvre, il les a au moins indiquées, et quelquefois développées, dans son théâtre ; en particulier l'idée à laquelle il s'est longtemps dévoué, l'abolition de la peine de mort, remplit tout un drame, comme Marion Delorme, ou bien apparaît tout à coup, par surprise, comme dans Angelo (3).

Ainsi que les autres dramaturges romantiques, Victor Hugo a donc, lui aussi, traité des questions sociales ; mais son goût dominant le porte ailleurs : il étudie de préférence les problèmes moraux. Victor Hugo semble quelquefois douter, par modestie littéraire, de la beauté artistique de son théâtre, mais jamais de sa valeur morale : « Quant aux plaies et aux misères de l'humanité, toutes les fois qu'il les étalera dans le drame, il tâchera de jeter sur ce que ces nudités-là auraient de trop odieux le voile d'une idée consolante et grave (4) . » Une de ces thèses a sa préférence : c'est celle

(1) Préface de Ruy-Blas, p. 81 J'anticipe ici sur les dates, voulant présenter en une seule fois un résumé complet des idées morales dans le théâtre de Hugo. — (2) Premières Méditations (Hachette, 1880), p. 66, 69. — (3) Drame, III, 384. — (4) Drame, III, 8.

des Misérables, la courtisane innocente, sacrifiée par celui qui l'a séduite, se sacrifiant pour sa fille (1). Sa première tentative de réhabilitation de la femme tombée, c'est Marion Delorme. Cette idée n'est pas chez lui un caprice, mais une obsession, et les rapprochements abondent dans son œuvre : l'idée maîtresse de Marion Delorme se trouve, en 1835, dans les Chants du Crépuscule :

Cette fange d'ailleurs contient l'eau pure encor. Pour que -la goutte d'eau sorte de la poussière, Et redevienne perle en sa splendeur première, Il suffit, c'est ainsi que tout remonte au jour, D'un rayon de soleil ou d'un rayon d'amour (2).

Dans le drame, l'étude psychologique de ce cas est bien faite : le poète sait nous montrer, avec une connaissance délicate du cœur féminin, les premières hésitations de Marion Delorme devant un sentiment dont elle n'a jusque-là pratiqué que l'écœurante comédie ; mais la thèse morale semble bien discutable : faire de Marion un instrument de Dieu (3), c'est presque aussi surprenant que de montrer, au fond du Roi s'amuse, la providence (4). Quant au fameux vers qui contient l'idée de la pièce,

... ton amour m'a fait une virginité,

le lecteur reste sceptique : il admettrait que l'amour filial, l'amour maternel, pussent purifier une âme souillée ; mais l'amour de Marion pour Didier n'est qu'une déchéance de plus, car c'est une nouvelle tromperie ajoutée aux autres. La thèse, dans ce drame, est généreuse, si l'on veut, mais imprudente et fausse. Lamartine avait donc raison de protester, de rappeler Hugo, comme les autres romantiques, à la bonne voie, à la grand'route, et de dire : « C'est à populariser des vérités,... de la raison, des sentiments exaltés de religion et d'enthousiasme, que ces génies populaires doivent consacrer leur puissance à l'avenir (5). »

Hugo se trompe, de la meilleure foi du monde. Son erreur la plus grave, au point de vue des conséquences,

(1) Drame, III, 414. — (2) Poésie, III, 87; cf. 111,57. —(3) Drame, Ij> 217. — (4) Drame, II, 342. — (5) Premières Méditations, p. 69.

porte sur ses auditeurs, que le poète prend beaucoup trop au sérieux : le théâtre devient pour Hugo une église, et le spectateur un fidèle ; il croit à un « public grave, sincère, et pénétré de la pureté sereine de l'art, qui sait écouter des paroles chastes avec de chastes oreilles » (1). Mais cette supposition est un rêve : c'est une étrange illusion que de s'imaginer que le public s'amuse à chercher dans un drame un enseignement moral il s'en irait vite si le rideau se levait sur un sermon en cinq actes et en vers.

A ce moment, en mars 1830, Victor Hugo, qui avait longtemps cherché ce que pouvait bien être au fond ce romantisme pour lequel on se battait avec acharnement, finit par découvrir que c'était « le libéralisme en littérature. Cette vérité est déjà comprise à peu près de tous les bons esprits, et le nombre en est grand ; et bientôt, car l'œuvre est déjà bien avancée, le libéralisme littéraire ne sera pas moins populaire que le libéralisme politique. La liberté dans l'art, la liberté dans la société, voilà le double but auquel doivent tendre d'un même pas tous les esprits conséquents et logiques : voilà la double bannière qui rallie, à bien peu d'intelligences près (lesquelles s'éclaireront), toute la jeunesse ■si forte et si patiente d'aujourd'hui (2). »

Les Feuilles d'automne.

Le 24 novembre 1830 paraissent les Feuilles d'automne qui montrent, elles aussi, cette révolution morale qui, chez Victor Hugo, est le contre-coup de la révolution politique de 1830, ou qui, tout au moins, éclate en même temps. Nous n'avons pas à craindre de nous égarer en dressant la courbe des idées morales qui y

(1) Drame, II, 517 ; et. II, 1GS. — {2) Drame, II, 2.

sont contenues, car Victor Hugo les énumère lui-même :

Puis voilà '{lie revient ta chère rêverie, Famille, enfance, amour, Dieu, liberté, patrie ; La lyre à réveiller, la scène à rajeunir ;

Napoléon, ce dieu dont tu seras le prêtre (1).

Une sorte de parfum chrétien flotte encore dans ce livre, comme une vapeur d'eneen> dans l'église que le célébrant vient de quitter. Dans la prière pour tous, le poète avoue sans doute qu'il n'a plus assez de foi pour prier pour les autres :

Ce n'est pas moi, dont l'âme est vaine, Pleine d'erreurs, vide de foi, Qui prierais pour la race humaine, Puisque ma voix suffît à peine, Seigneur, à vous prier pour moi (2) !

Mais c'est bien la prière chrétienne qu'il demande à sa fille, car il voit se dresser auprès d'elle un ange, son ange gardien :

Dieu te l'a confiée, et je te la confie (3).

Les souvenirs de la foi de sa jeunesse apparaissent là, mêlés aux inspirations plus récentes qu'il a puisées dans l'imagination de ses amis catholiques (4). Plus d'une fois ses amis d'autrefois voient passer dans ces vers

Quelque chose de bleu qui paraissait une aile (5).

Mais dans la préface, écrite en novembre 1831, on s'aperçoit vite que ces emprunts au catholicisme sont surtout affaire d'esthétique et de décor. Quand le poète nous parle de « croyances en lutte », de « conscience en travail », de « vieilles religions qui font peau neuve » ; surtout quand il définit le seizième siècle « le passage de la grande synthèse sacerdotale qui a fait le moyen âge à l'analyse philosophique qui va le dissoudre (6), »

(1) Poésie, II, 300. — (2) Poésie, II, 409. — (3> Poésie, II, 415-116, 419. — (1) Cf. abbé Marty, Victor Pavie, ses relations avec Victor Hugo, dans la Revue des Facultés catholiques de l'Ouest, décembre 1902, p. 250. — (5) Poésie, II, 333, 314, 377, 378, — VII, 69. — (6) Poésie, II, 210-241.

on voit bien que Victor Hugo parle du catholicisme avec cette pitié polie qu'il accorde aux vaincus : le Christ n'est plus pour lui que le plus divin des hommes : le catholicisme n'éveille plus qu'un simple écho dans

... son âme de cristal, Son âme aux mille voix que le Dieu qu'il adore Mit au centre de tout comme un écho sonore (1).

Si l'on veut trouver chez lui quelque chose qui sonne comme une vraie conviction, et qui ne soit pas un développement de dilettante, il faut lire les pièces où il parle de mort, d'immortalité (2). Il y a dans les Feuilles d'automne une philosophie religieuse, ou plutôt une religion philosophique.

Avec la disparition progressive de la foi, le pessimisme, dont il portait déjà le germe en lui, se développe dans son âme et dans ses vers. Où donc est le bonheur, se demande-t-il, et ii ne le découvre plus que dans son passé (3). Toutes les secousses de la vie ont fêlé son cœur, qui ne laisse plus échapper que des élégies (4). La plus belle, la plus triste aussi, est celle où il a décrit « ce qu'on entend sur la montagne » : de la terre monte comme un grand murmure où l'on distingue deux voix, celle de la nature, joyeuse et pacifique, celle de l'humanité, lugubre, irritée, criant sa douleur, ses deuils, ses révoltes (5). Le passé, le présent, sont tristes : le poète se tourne vers l'avenir, où il entrevoit la marée montante du peuple (6).

Tout en protestant de son respect pour Charles X en exil (7), Hugo éprouve le besoin de terminer les Feuilles d'automne par « un dernier mot », qui est une déclaration de guerre, sinon à la monarchie de Juillet, du moins aux tyrans qui oppriment le peuple. Le ton en est si violent que le bon Charles Nodier proteste : cette exagération va à l'encontre de l'effet cherché : « Poète, dit-il à Hugo, que vous font les rois, à vous devant qui les rois... ne sont qu'un accident pas-

(1) Poésie, II, 252. — (2) Poésie, II, 257, 273. — (3) Poésie, II, 323-S25. — (4) Poetie, II, 245. — (5) Poésie, II, 267-270. — (6) Poésie, II, 262-2W. — (7) Poésie, II, 246-247.

sager de la forme sociale, illusion d'un rêve de la nuit, qui se dissout au matin ? Laissez mourir le tison presque éteint qui ne vit que de votre souffle... Autrement vous exciterez dans mon cœur cet instinct vivace d'affection aux causes perdues que tous les nobles cœurs conservent sans le savoir (1). » Au fond, Hugo n'a plus de culte que pour Napoléon. On voit peu à peu grandir à l'horizon du poète la silhouette de Bonaparte. Nombreuses sont dans ce recueil les pièces où ce nom retentit.

Ce n'est pas, du reste, par l'inspiration politique que valent les Feuilles d'automne. Ce qui en a survécu jusqu'ici, et ce qui en restera, c'est toute la partie de tendresse; Victor Hugo est le chantre incomparable de l'amour dans la famille. Tantôt c'est la glorification de l'amour de la mère, tantôt le souvenir des crises de jalousie d'un fiancé au bal (2). Tantôt on voit apparaître le profil de sa femme, dans la plus touchante pièce de ce recueil, dans la prière pour tous. Surtout Hugo a célébré, d'une façon merveilleuse, les joies de la paternité. Il se vantait même, paraît-il, avec un sourire, d'avoir été le premier à chanter les tout petits : « Christophe Colomb n'a découvert que l'Amérique ; j'ai découvert l'enfant, moi (3) ! » et de fait, avant lui, qui donc, parmi les grands écrivains français, a parlé de l'enfance avec amour ? On dirait que, jusqu'à lui, tous nos poètes sont de vieux garçons. Le premier il a cédé à cette sympathie que Nodier a remarquée, à son sujet, « entre la simple candeur de l'enfant et la candeur sublime du génie » (4). Le premier il a chanté l'influence moralisante de l'enfance, dans ces beaux vers que l'on sait par cœur,

Lorsque l'enfant parait, etc. (5).

Pour le poète, l'enfance est une source d'inspiration pure, fraîche, abondante, car, même au milieu de son travail, en pleine création littéraire, leurs bruits, leur

(1) Reçue de Paris, 1831, xxxin, 115-116. — (2) Poésie, II, 250, 310. — (3) Clovis Hugues, La France, n° du 15 décembre 1890. — (4) Reoue de Paris, p. 113. — (5) Poésie, II, 327-32',».

tapage même, loin de faire fuir la Muse, l'attirent et la retiennent :

...Au milieu d'eux rien ne s'évanouit.

L'orientale d'or plus riche épanouit

Ses fleurs peintes et ciselées, La ballade est plus fraîche, et dans le ciel grondant L'ode ne pousse pas d'un souffle moins ardent

Le groupe des strophes ailées (1).

Et quel est l'épigraphe de cette pièce exquise ? le mot de Jésus-Christ : sinite parvulos ad me venire.

Certes, si c'étaient là de simples beautés littéraires, je n'aurais pas à en parler ici ; mais qui ne voit l'intime union de ces passages avec l'étude de l'influence morale de Victor Hugo ? C'est dans ses vers que le dix-neuvième siècle a appris à étudier l'enfant. Si nous avons maintenant toute une bibliothèque philosophique sur la psychologie du premier âge, et toute une littérature de l'enfant, si l'enfant a conquis une place, quelquefois démesurée, dans la vie de la famille, si la législation protectrice de l'enfance s'est tellement développée dans ces dernières années, n'est-ce pas, en partie au moins, grâce à Victor Hugo qui a proclamé les droits de l'enfant ? C'est là le meilleur côté de Victor Hugo, sa pensée la plus originale, son influence la plus pure ; à la fin de cette période, si riche, si féconde, dont les œuvres suffiraient à immortaliser deux ou trois poètes , il pouvait dire avec une légitime fierté :

Oui, je suis jeune encore et, quoique sur mon front, Où tant de passions et d'oeuvres germeront,

Une ride de plus chaque jour soit tracée Comme un sillon qu'y fait le soc de ma pensée, Dans le cours incertain du temps qui m est donné, L'été n'a pas encore trente fois rayonné (2).

Notre-Dame de Paris.

Quand il écrivait ces vers, il venait de publier une extraordinaire épopée en prose, où l'on trouve net- Ci) Poésie, II, 315. — (2) Poésie II, 427-428.

tement le contre-coup des bouleversements politiques du pays et des hésitations morales de l'auteur. 11 est donc bon d'en dater exactement la composition, grâce aux: indications du poète lui-même : « J'ai écrit les trois premières pages de Notre-Dame de Paris le 25 juillet 1830. La révolution de Juillet m'interrompit ; puis ma chi're petite Adèle vint au monde, (Qu'elle soit bénie !) Je me remis à écrire Notre-Dame le 1er septembre et l'ouvrage fut terminé le 15 janvier 1831 (1). » Quoique le public ait alors peu de temps pour lire, le succès est considérable (2), et mérité, car la valeur du livre est très réelle. Ce n'est pas une improvisation. Hugo est documenté comme un historien de profession. On a eu beau contester la valeur historique de Notre-Dame (3), les travaux les plus récents ont démontré avec quelle patience Victor Hugo avait puisé aux sources les mieux cachées de cette période du xve siècle qu'il voulait faire revivre (4). C'est, suivant l'heureuse expression d'un criiique du temps, de l'érudition devenue delà poésie (5). Ce mélange de documentation et d'art, aboutissant à une véritable résurrection, c'est l'histoire poétique, dramatique, telle que la rêve Michelet. On comprend dès lors l'influence profonde qu'un pareil livre doit exercer sur les esprits, artistes ou simples lecteurs. Dans la famille royale elle-même, c'est un bel engouement pour Notre-Dame, et par suite pour toutes les curiosités du vieux Paris (6).

Seulement quelle peut être l'influence morale d'un pareil livre? La critique s'est montrée quelquefois rude pour l'œuvre en général, en particulier pour la scène culminante du drame, celle où la Sachette défend sa fille contre Tristan : Saint-Marc-Girardin, arrivé à ce passage où la douleur maternelle semble avoir atteint son paroxysme, s'arrête avec mécontentement : « Dans Ovide, la métamorphose serait déjà commencée, car ce n'est plus une douleur humaine que cette rage de pan-

(1) Glachant. Papiers d'autrefois, p. 10-11 : Notre-Dame de Par**, Ed. Ollbndorff. p. 437. — (2) Revue de Paris, 183, XXVI, 251.

— (3) Maigron, le Roman historique à L'époque romantique, p. 339.

— (4> Huguet, Revue d' histoire littéraire de la France, 1901, p. 425. — (b^ Revue de Paris, 1831, XXIV, 190. — (6; Prince de Joinyille, Vieux souvenirs, p. 81.

thère à qui le chasseur arrache ses petits ; ce n'est plus ni une femme, ni une mère que je vois, c'est une folle furieuse, c'est une bête féroce ; la colère s'est changée en fureur, l'instinct a remplacé le sentiment, l'âme a cédé au corps. Eloignons-nous en répétant ce beau vers de Térence :

Homo surn, humant nihil a me alienumputo.

Je suis homme et je ne me laisse toucher qu'à ce qui est humain (1). » Devons-nous accepter comme équitable un jugement aussi sévère ? Il faut plutôt reconnaître que rarement Hugo a déployé pareille puissance d'émotion ; or toute émotion qui nous attendrit sur une misère injustifiée est morale. Il n'est pas à craindre que nous soyons trop pitoyables.

Il est donc bon que V. Hugo ait fait un appel victorieux à notre sensibilité. Mais il est fâcheux que son livre manque vraiment un peu trop de sérénité artistique. On voit que Hugo traverse pour son compte cette « période d'orage et de combat » que le romantisme français a connue aussi bien que le romantisme allemand. Il y a là trop d'horreurs, de noirceurs voulues, trop d'oppositions brutales de lumière et de ténèbres. Suivant la méthode qu'il applique dans ses drames parce qu'elle frappe fortement le grand public, Hugo accumule dans ce roman les antithèses de toute sorte : Quasimodo, c'est la délicatesse morale dans l'abjection physique ; la Esmeralda, c'est la vertu dans un milieu criminel ; Claude Frollo, c'est le crime dans un milieu vertueux. Par un procédé un peu trop sommaire, aussi discutable au point de vue art qu'au point de vue moralité, Hugo verse du noir sur tout ce qui est blanc, du blanc sur tout ce qui est noir.

Surtout il rompt violemment avec le catholicisme : dans Notre-Dame, il y a une véritable déclaration de guerre à l'Eglise : sous la dictée de la révolution de Juillet, sous la poussée de la colère du peuple, Victor Hugo l'ajoute au plan primitif qui ne la comprenait pas. Nous avons maintenant (2) un scénario du roman,

(1) Cours de littérature dramatique, I, 48-19. — (2) Notre-Dame de Paris, Ed. Ollendorff, p. 430-431.

composé en 1828, augmenté plus tard, en 1830, et qui présente avec le plan du livre imprimé les différences les plus notables. Je ne dirai rien de celles qui ne relèvent que de l'art, par exemple cette scène dramatique qu'il supprime pour l'utiliser dans le Roi s amuse : Claude Frollo a demandé à Isabeau la Thierrye de lui livrer Phébus mort ; c'est Jehan qu'on assassine, et dont on donne le cadavre à Frollo : au moment de le jeter à la Seine, il reconnaît tout à coup son frère...

Ne parlons que des différences qui touchent à l'intention même du livre. Je ne trouve pas trace, dans tout ce scénario, du cinquième livre tel que nous le connaissons, de ses deux chapitres, « Abbas beati Martini », et « Ceci tuera cela », c'est-a-dire en somme de la thèse même du roman, tel que Hugo l'a écrit du premier septembre 1830 au 15 janvier 1831. M. Maréchal a conté d'une façon probante l'instructive histoire de ces deux chapitres : Hugo les compose au moment où il pense que le catholicisme ne peut s'entendre avec la liberté : se croyant forcé d'opter, le poète prend résolument parti pour la liberté. Mais Lamennais accourt le 27 septembre 1830 ; il prouve à Victor Hugo que l'Eglise peut très bien s'entendre avec la liberté, même avec la république : il reprend tout son empire sur Victor Hugo, et les deux chapitres sont supprimés dans la première édition de février 1831. En récompense, Montalembert publie dans Y Avenir, en l'honneur de Notre-Dame de Paris, deux articles enthousiastes malgré quelques restrictions sur le fond du roman (1) : « Une œuvre de Victor Hugo ! Qui ne tressaille à ces mots ? Que ce soit de plaisir ou de dépit, d'admiration ou de colère, n'importe... Pour nous, jeunes gens de ce siècle, dont il est presque le contemporain et le camarade, un lien tout spécial nous rattache à cet homme dont les œuvres expriment et résument si complètement tout ce qu'il y a d'élevé et de généreux dans notre époque », etc. (2).

Cette réconciliation ne devait pas durer longtemps. Reconquis un instant par Lamennais, Hugo pouvait

(1> Maréchal, p. 131-110. — (2) Cité à la fin de Xotre-Dame d<s Paris, édition OlIeniorIT, p. 4.r3.

bien dans le premier moment d'attendrissement supprimer les deux chapitres de combat, mais il les avait pensés, il les avait écrits, et bientôt il allait les rétablir. Du reste, même sans ces deux chapitres, il fallait un certain aveuglement pour ne pas voir percer partout, dans les détails comme dans l'esprit général du livre, une hostilité sourde contre l'Eglise : lisez le chapitre intitulé Fièvre : Frollo, ignorant que Quasimodo a sauvé la Esmeralda, croit qu'elle est suppliciée, et se sauve dans la campagne, poursuivi par ses remords : « alors des idées affreuses se pressèrent dans son esprit. Il revit clair dans son âme, et frissonna. Il songea à cette malheureuse fille qui l'avait perdu et qu'il avait perdue... Il pensa à la folie des vœux éternels, à la vanité de la chasteté, de la science, de la religion, de la vertu, à l'inutilité de Dieu. Il s'enfonça à cœur joie dans les mauvaises pensées, et, à mesure qu'il y plongeait plus avant, il sentait éclater dans lui-même un rire de Satan.

« Et en creusant ainsi son âme, quand il vit quelle large place la nature y avait préparée aux passions, il ricana plus amèrement encore. Il remua au fond de son co^ur toute sa haine, toute sa méchanceté, et il reconnut, avec le froid coup d'œil d'un médecin qui examine un malade... qu'un homme constitué comme lui, en se faisant prêtre, se faisait démon (1). » De cette analyse à certaines pièces des Châtiments il n'y a pas très loin. On comprend que Victor Hugo pouvait écrire des Roches, le 21 septembre 1832, à son ami Sainte- Beuve : « M Bertin a invité l'abbé de Lamennais et Montalembert à dîner aux Roches... Ils trouveront ici d'assez médiocres catholiques (2)... » Un peu plus tard, le 25 février 1833, il lui dit encore : « Vous êtes une de mes religions (3). » Quand on a tant de religions que cela, c'est qu'on n'en a plus guère : ainsi devait penser Victor Pavie, qui ne retrouvait plus le Victor Hugo qu'il aimait: nous n'avons pas sa lettre, mais nous avons la réponse de Hugo, le 25 juillet 1833 : « Personne ne me comprend donc, pas même vous, Pavie, vous que

(1) Notre-Dame, II, 190-191. — (2) Correspondance, I, 291-292. — (3) Correspondance, I, 297.

je comprends pourtant si bien, vous dont l'àme est si élevée, si bienveillante! Cela est douloureux pour moi...

« Le théâtre est une sorte d'église, l'humanité est une sorte de religion. Méditez ceci, Pavie. C'est beaucoup d'impiété ou beaucoup de piété, je crois accomplir une mission...

a Je n'ai jamais commis plus de fautes que cette année, et je n'ai jamais été meilleur. Je vaux bien mieux maintenant qu'à mon temps d'innocence que vous regrettez. Autrefois, j'étais innocent ; maintenant je suis indulgent. C'est un grand progrès, Dieu le sait (1). »

Le poète semble se faire là une idée bien singulière du progrès moral ; on peut se demander avec inquiétude s'il ne va pas tirer toute une théorie générale de sa pratique personnelle de la vie : les œuvres de la troisième période sont une réponse à cette question.

(1) Correspondance, I, 147.

Victor Hugo déiste, bonapartiste, et républicain»

Les Chants du crépuscule. — Les Voix intérieures. Les Rayons et les Ombres.

Victor Hugo publie les Chants du crépuscule en 1835, les Voix intérieures en 1837, les Rayons et les Ombres en 1840. Pendant ces six années sa pensée n'a pas de variations, mais des fluctuations tout au plus : on peut donc chercher une doctrine commune dans ces trois œuvres, sans faire une étude spéciale pour chacune d'elles.

La préoccupation politique ne disparaît pas, mais passe au second plan : comme il le dit, dans une formule plutôt malheureuse,

Il est l'homme des utopies,

Les pieds ici, les yeux ailleurs (1).

Il est un peu désorienté ; il cherche sa direction. Il tourne obstinément le dos à son passé ; il a fini par prendre en pitié sa jeunesse dont la pureté lui arrachait autrefois des larmes de regret : il raille presque ses candeurs de début :

Sans doute, en mon avril, ne sachant rien à fond,

Jeune, crédule, austère, J'ai fait des songes d'or comme tous ceux qui font

Des songes sur la terre.

J'ai vu la vie en fleurs sur mon front s'élever

Pleine de douces choses.

Mais quoi ! me crois-tu donc assez fou pour rêver

L'éternité des roses (2).

(1) Poésies, III, 389. — (2) Poésie, III, 365.

Le malheur, c'est qu'il avait autrefois un credo politique, et maintenant il n'a plus que des opinions vacillantes. En 1837, son idéal est vraiment trop éclectique pour constituer une profession de foi : « être de tous Jes partis par leur côté généreux, n'être d'aucun par leur côté mauvais (1). » Victor Cousin n'eût pas mieux dit ; mais ceux qui ont une doctrine, ou qui en cherchent une, sont un peu plus exigeants. Puisque Victor Hugo se fait de la mission sociale du poète une très haute idée, puisqu'il se considère comme le conseiller, le directeur de ses contemporains, quels conseils donne-t-il au peuple et à la royauté de son temps V Sa recette est anodine, et ne peut guère être considérée comme une panacée : Rois, dit-il, soyez bons pendant que vous êtes puissants, pour que, aux jours d'émeute, une vieille bonne action vous sauve de la colère du peuple (2). Quelle royauté admet-il ? Depuis la mort de Charles X, il ne comprend plus que la couronne octroyée par le peuple,

.... gardant bien le droit qu'il a payé De mettre le pouvoir sur un front comme un signe, Et de donner le trône et le Louvre au plus digne (3).

Cela ne veut pas dire qu'il est un féal de la monarchie de Juillet. Le peuple peut introniser qui il lui plaît : pourquoi pas un Bonaparte ? Je ne sais si Victor Hugo en a eu jamais la pensée ; à coup sûr il fait dès ce moment-là tout ce qu'il faut pour rendre possible une restauration bonapartiste ; plus que Béranger luimême, il travaille à entretenir le culte de la légende napoléonienne :

Car j'ai ma mission ; car, armé d'une lyre, Plein d'hymnes irrités ardents à s'épancher, Je garde le trésor des gloires de l'empire : Je n'ai jamais souffert qu'on osât y toucher (4;.

Son culte du régime impérial se nuance d'un peu de socialisme : il entre en coquetterie avec les travailleurs ; il écrit à un prolétaire qui est par surcroît un

(1) Poésie, III, 203. — (2) Poésie*, III, 96. — (3) Poésie?, III, 221. - (4) Poésie, III, 4-11-415.

poète, le 3 octobre 1837 : « Nous sommes tous des ouvriers, y compris Dieu (1). »

Avant de voir comment il pose, dans ses œuvres publiques, le problème religieux, il faut tâcher de savoir quelles sont, dans sa vie privée, ses convictions personnelles. Il semble bien qu'il en soit au pur déisme, dans les lettres de direction à ses enfants : le 3 octobre 1839 il écrit à Léopoldine qu'il faut aimer et comprendre la nature, parce que nous pouvons y lire la pensée de Dieu (2). Il y a pourtant dans ce déisme quelque chose qui ressemble, de loin, au christianisme, témoin la lettre du 5 septembre 1837, où, après avoir dessiné pour sa fille la Grande Ourse, il ajoute avec une sorte d'onction : « Vois, mon enfant, comme Dieu est grand, et comme nous sommes petits : où nous mettons des taches d'encre, il pose des soleils. C'est avec ces lettros-là qu'il écrit. Le ciel est son livre. Je bénirai Dieu si tu sais toujours y lire, ma Didine. Et je l'espère (3). » Il ne faut pas nous y tromper : ce n'est pas là le véritable christianisme ; quand il dit à sa fille : « Aime Dieu dans ta mère » (4), on voit que cette religion qu'il lui prêche est juste l'inverse de la doctrine catholique formulée par Néarque :

Il faut ne rien aimer qu'après lui, qu'en lui-même.

Dans son esprit, dans son imagination flottent des souvenirs de la foi d'antan (5) ; mais ce n'est plus guère que l'esthétique du catholicisme qui survit dans le cœur de l'ancien disciple de Chateaubriand ; à Bruges, le 31 août 1837, il tombe en extase dans une église, mais devant quoi % «. Michel-Ange est dans cette église. Rubens, Van Dyck, Porbus y sont aussi... Je suis resté longtemps comme agenouillé devant ces chefs-d'œuvre. Je crois que c'est là ce que les protestants appellent de l'idolâtrie. Idolâtrie, soit (6) ! » Tout ce qui survit réellement chez lui des habitudes pieuses de jadis, c'est la prière. Quand il écrit à ses enfants, le 28 septembre 1840, « pensez à moi et priez pour moi soir et

(1) Correspond ance, II, ?. — (2) Correspondance. 1,321. —(3) Correspondance, I, 3l<>. — (I) Correspondance, I, 325. — (h) Correspondance, I, 31 i. — '. ■)) France et Belgique, p. 158.

matin (1), » ce n'est ni une formule ni une attitude : c'est que, s'il n'a pas conservé l'usage quotidien de la prière, du moins il prie à certains moments, et même dans les lieux consacrés : « Dis à ma Didine, écrit-il à sa femme le 5 juillet 1846, et à Dédé, que j'ai pensé à elles dans la chapelle de Notre-Dame de la Délivrance. Il y avait de pauvres femmes de marins qui priaient à genoux pour leurs maris risqués sur la mer. J'ai prié aussi, moi, à la vérité sans m'agenouiller et sans joindre les mains, avec l'orgueil bête de notre temps, mais du plus profond de mon cœur j'ai prié pour mes pauvres chers enfants embarqués vers l'avenir que nul de nous r.e connaît. Il y a des moments où la prière me vient. Je la laisse venir et j'en remercie Dieu (2). »

Si l'on peut dire que l'Art d'être grand-père n'est pas une de ses meilleures œuvres, il faut reconnaître que Victor Hugo pratique alors avec conviction l'art d'être père (3). Pour reprendre sa formule, la famille est une de ses religions. De ces sentiments intimes, qu'a t-il laissé passer dans ses œuvres "i

La Bible continue à être son livre de chevet (4). Le Nouveau Testament lui semble un très bon guide qu'on a tort de ne plus suivre. Si l'on va trop vite, si les esprits sont troublés, mal groupés, si la société semble se décomposer,

Serait-ce que la foi derrière la raison

Décroît comme un soleil qui baisse à l'horizon ?

Que Dieu n'est plus compté dans ce que l'homme fonde ?

Et qu'enfin il se fait une nuit trop profonde

Dans ces recoins du cœur, du monde inaperçus,

Que peut seule éclairer votre lampe, ù Jésus (5) !

Le siècle a beau être « grand et fort », Hugo se sent le cœur serré en comparant le progrès des sciences et la décadence de la piété :

Dans tout ce grand éclat d'un siècle éblouissant, Une chose, ô Jésus, en secret m'épouvante, C'est l'écho de ta voix qui va s'affaiblissant (6).

(1) Correspondance, 11,27. —(2) France et Belgique, p. 79. — (3) Correspondance, II, 29, 30, etc. — (4) Poésies, III, 38t. — (5) Poé^ sie, III, 85-86. — (6) Poésie, III, 207.

C'est dans la parole même de Victor Hugo que l'écho de cette voix devient de plus en plus faible. Le Christ disparaît lentement de son œuvre. Pour ce poète qui avait salué l'aube de Bethléem dans Virgile, la lumière du Christ n'est plus que le dernier rayon d'un soleil couchant, qui met une vague et suprême lueur à la cime de ses vers, puis disparaît : et c'est la nuit, et c'est le froid.

Pourtant la nostalgie de l'église le hante encore jusqu'en 1840,

Eglise où l'esprit voit le Dieu qu'il rêve ailleurs (1) ;

Il comprend très bien en particulier que la femme aime à prier dans une chapelle :

Un autel que rencontre une femme a toujours Quelque chose à lui dire (2).

Quant à lui, il ne désire pas causer avec le curé de cette humble église, « au cintre surbaissé » ; dans le crépuscule général, le prêtre ne voit guère mieux que les autres, car il épèle dans les ténèbres un évangile obscur (3). Tout au plus Victor Hugo souhaiterait-il entendre un concert d'orgues, quelque motif de Palestrina :

Aussi toujours son hymne en descendant des cieux

Pénètre dans l'esprit" par le côté pieux,

Comme un rayon des nuits par un vitrail d'église.

En écoutant ses chants que l'âme idéalise,

Il semble à ces accords qui, jusqu'au cœur touchant,

Font sourire le juste et songer le méchant,

Qu'on respire un parfum d'encensoirs et de cierges,

Et l'on croit voir passer un de ces anges-vierges

Comme en rêvait Giotto(4)...

De cette religion très confuse où il mêle Dieu, la nature et Jésus (5), se dégage une philosophie spiritualiste, déiste par conséquent. On n'y trouve pas encore le

(1) Poésie, III, 547. — (2) Poésie*, III, 170: cf. III, 192. — (3) Poésie, III, 11. — (4) Poésie, III, 537. — (5) Poésie, 111,254, 258, 261.

panthéisme de la Légende, des siècles ; Hugo distingue nettement Dieu du monde (1). Il renonce à la chimère de Lamartine, qui faisait de la nature le confident vivant de l'homme : dans la Tristesse d'Olympio il reconnaît l'indifférence des choses devant nos amours et nos tristesses (2Y La nature nous dénie tout concours: elle se refuse surtout à nous expliquer Dieu ; elle nous laisse en proie au doute (3). Victor Hugo traverse en ce moment une crise de scepticisme,

Car dans ce siècle en proie aux sourires moqueurë

Toute conviction en peu d'instants dépose

Le doute, lie affreuse, au fond de tous les cœurs (4).

Je n'exagère pas ici la portée d'un cri de désespérance isolé : c'est bien la conviction du poète, « que nous avons le doute en nous » (5). Seulement il trouve que c'est un rude et désagréable oreiller pour une tête bien faite. Il voudrait trouver un juste milieu entre la négation du savant et l'affirmation du prêtre (6). Il essaye de sauver l'espérance (7). Il est sceptique, mais il méprise son scepticisme, par regret de la croyance (8). Il a horreur de la littérature du xvme siècle, et en particulier de l'œuvre de Voltaire, parce qu'elle ternit toute pudeur, qu'elle dessèche la foi (9). Son devoir, à lui écrivain, est de lutter contre cette influence néfaste :

Toi, poète serein, répands sur les familles, Répands sur les enfants et sur les jeunes filles, Répands sur les vieillards ton chant religieux !

Montre du doigt la rive à tous ceux qu'une voile

Traine sur le flot noir par les vents agité ;

Aux vierges, l'innocence, heureuse et noble étoile,

A la foule, l'autel que l'impiété voile ;

Aux jeunes, l'avenir ; aux vieux, l'éternité (10).

Sur un fondement aussi ruineux que ce mélange de religiosité et de scepticisme, il est difficile de bâtir une

(1) Poésie, III, 290. — (2) Poésie, III, 523. — (3) Poésie, III, 341. — (4) Poésie, III, 9, — (5) Poésie, III, 188-189. — (6) Poésie, III, 554. — (7) Poésie, III, 5. — (8) Poésie, III, 342. — (9) Poésie, III, 414-416. — (10) Poésie, III, 419.

morale très solide : au milieu de ces hésitations, de ces contradictions, comment le poète apercevrait-il très nettement la loi morale ? Hugo cherche pourtant, malgré ses défaillances personnelles, à prêcher sa doctrine : elle n'est pas très sévère ; elle penche vers l'indulgence excessive. Le système des Misérables est déjà en germe dans la pièce des Chants du crépuscule où il imagine, pour la femme tombée, la rédemption par la chute (1). Sans doute il se travaille surtout à cimenter la maison familiale, dont les pierres lai semblent un peu ébranlées (2). Il célèbre le foyer, lVmge du foyer, c'est-à-dire l'épouse qui pardonne (3). Il penserait volontiers que certains êtres exceptionnels méritent une indulgence toute particulière, que le génie a une morale à lui, qu'il a droit à la passion,

Car c'est pour tous les yeux un spectacle sublime Quand la main du Seigneur,...

Laboure le génie avec cette charrue

Qu'on nomme passion (4).

Il est inutile d'insister sur l'inconscience de cette théorie, qui est un aveu. En même temps que, dans Ruy-Blas, il présente de la façon la plus séduisante du monde la glorification de la femme incomprise, dans des stances qui n'étaient pas, je crois, adressées à Mme Hugo, il bénit Dieu d'avoir créé l'amour (5), et il arrive à confondre la foi avec l'amour (6) ! Un grand musicien, moraliste à ses heures, Gounod, disait que tout ce qui trouble, si peu que ce soit, la paix de l'âme, est dangereux ; que « la perte de l'équilibre est tout près de la chute » (7). Victor Hugo a connu les chutes (8) : sa morale n'est pas solidement équilibrée. En dehors des effusions sur la paternité dont il a et gardera le culte (9), en dehors des enseignements qu'il tire de la mort des enfants (10), je ne vois pas, dans les trois recueils que je viens d'étudier, ce qui pourrait constituer une véritable loi morale, d'application pro-

(1) Poésie, III. 87-88. — (2) Poésie, III, 206. - (3) Poésie, III, 193. — (4) Poésie, III, 363. —(5) Poésie, III, 116. — (6) Poésie, III, 503-501, 513-514, 527. — (7) Gounod cité par R. Brussel, dans le Figaro du 2 juin 1907. — (8) A. Houssaye, Confessions, I, 262-265 ; Weill, Introduction à mes mémoires, p. 23-25, etc. — (9) Poésie, III, 186. — (10) Poésie, III, 455-456.

fitable à tout Le monde. J'entends bien Hugo chanter ia moralité de Fart (1), magnifier la fonction du poète (2), le définir

Un homme qui voit Dieu (3) !

Je sais bien qu'il trouve, pour se rendre témoignage à lui-môme, les images splendides de la préface des Rayons et des Ombres : je reste perplexe, car je cherche vainement, dans l'œuvre, ce que l'auteur de la préface me promettait de m'y montrer, « sur un autel mystérieux, comme par la porte entr'ouverte d'une chapelle, toutes ces belles urnes d'or, la foi, l'espérance, la poésie, l'amour (4). » Je vois bien la poésie : mais où est la foi ? Quelle est cette espérance, et, surtout, quel est cet amour ? La fille de Mme de Staël, la duches-e de Broglie, écrivait à sa sœur, le 11 juillet 1837 : « J'ai fini tout M. Hugo, mais cela me donne autant de peine à comprendre qu'une langue étrangère ; il a sûrement une imagination très riche, très féconde, mais il est privé du sens qui discerne entre le laid et le beau, le bien et le mal, ou plutôt son immense orgueil lui fait croire que, tout ce qui lui passe par la tête, il a le droit de le dire. As-tu remarqué qu'il compare toujours le grand au petit, le beau au laid, l'idéal à l'humain, de sorte que ce n'est plus l'azur des yeux qui ressemble au ciel, mais le ciel qui ressemble à un œil, une montagne à une épaule, etc. C'est une poésie qui rabaisse au lieu de grandir (5). » Dira-t-on que la pieuse protestante est trop sévère pour un homme qu'on n'aime pas dans son milieu ? Voici ce qu'un ami et admirateur du poète, le sculpteur David, écrivait à un autre admirateur de Hugo, Victor Pavie, le 3 février 1837, à propos du buste qu'il a commencé : il se hâte de mener à bien son travail, « car la partie sensuelle du visage de notre ami commence à lutter vigoureusement avec la partie intelligente (6) » L'artiste ne voyait là qu'un fait plastique, le fléchissement des lignes de la figure ; nous y voyons comme un symbole : Victor

(1) Poésie, III, 348. —(2) Poésie, III, 385 sqq. — (3) Poésie, III, 533.

— (4) Poésie, III, 381. — (5) Duchesse de Broglie, Lettres, p. 264-266.

— (6) David d'Angers, p. 180.

Hugo a laissé la passion sensuelle envahir sa vie morale : il traverse une mauvaise phase ; il a besoin d'être purifié par l'épreuve : ce n'est pas l'épreuve qui va lui manquer.

Les Discours.

C'est d'abord le deuil personnel, la catastrophe de Villequier, dont nous parlerons en détail à propos des Contemplations, mais qui doit apparaître une première fois ici à sa date : le 4 septembre 1843, Léopoldine se noie dans la Seine avec son mari, Charles Vacquerie. Le malheureux père subit un ébranlement tel que, pendant quelque temps, il renonce à la poésie. Il est si violemment rejeté dans la réalité douloureuse de la vie, que, jusqu'à ce qu'une nouvelle épreuve, l'exil, vienne rouvrir les sources taries de l'inspiration, il ne publiera plus de vers. Les événements politiques qui se pressent, la vie publique qui s'empare de lui, lui dictent ces discours qui remplissent tout le premier volume d' Actes et Paroles.

Le texte en a sans doute été un peu retouché par l'auteur (1), mais, pour l'ensemble de la doctrine, on peut se fier à cette publication, et ne pas se croire obligé de recourir au Moniteur, car nous avons bien là, dans ses grandes lignes, le système religieux, politique et socialiste que Hugo a développé aux différentes tribunes de la Chambre des Pairs, de la Constituante, de la Législative, etc.

Victor Hugo garde pour l'Eglise et pour la religion qu'il a quittées une politesse empressée. Il prononce, le 13 janvier 1848, à la Chambre des Pairs, un magnifique éloge de Pie IX : il l'admire, non seulement avec les catholiques, maisencore avec l'Angleterre et la Turquie, parce que le Pape a fait faire « un pas à la civilisation

(1) Biré, Victor Hugo avant 1830, p. 193-197.

humaine, ..en communiant publiquement, lui pape, avec les idées des peuples, avec les idées d'émancipation et de fraternité » (1) ! Même après la chute de Louis-Philippe, on voit que Hugo cherche à établir un lien au moins verbal entre les manifestations révolutionnaires et ses propres souvenirs de l'Evangile : il compare à la Croix un arbre de la liberté qu'on plante place des Vosges (2). Le peuple vient-il d'abolir la peine de mort en matière politique ? Hugo, immédiatement, croit « voir surgir au-dessus des masses émues le Christ vivant et couronné » (3). Et pourtant, ainsi qu'il le proclame publiquement à l'Académie Française, le poète n'est qu'un déiste (4). Au sentiment religieux il veut substituer un nouveau culte, la religion de la patrie (5).

Ses théories politiques subissent également quelques oscillations, dont l'amplitude est déconcertante. En 1847, il travaille à faire rentrer en France la famille Bonaparte, et il dit, le 14 avril, devant les Pairs : « Je suis, par moments, tenté de dire à la Chambre, à la presse, à la France entière : Tenez, parlons un peu de l'empereur, cela nous fera du bien (6). » Cette conduite paraît bizarre à plus d'un. David d'Angers, qui pourtant l'aime toujours, et qui l'admirait autrefois, écrit à Victor Pavie, le 7 juin 1849, une lettre désolée sur l'attitude bizarre de leur ami devant le futur Napoléon III : « Platon avait bien raison d'exclure de sa république les poètes et les artistes : ils ne sont bons, le plus souvent, qu'à être les valets des rois (7). » Ernest Bersot, qui n'est retenu par aucune intimité avec Victor Hugo, est plus sévère encore ; il écrit le 8 novembre 1848 : « La Presse se coule, et son candidat Bonaparte avec elle ; V Evénement , rédigé par ce paon de Victor Hugo, et qui patronne le dindon impérial, n'a pas le crédit nécessaire pour faire un président de République (8). » Bersot se trompe en partie, car V Evénement agit sur l'opinion, et la légende Napoléonienne revit, un peu grâce à Victor Hugo, plus forte que

(1) Actes, I, 162. — (2) Actes, I, 171-172. — (3) Actes, I, 334. — (4) Actes, I, 82. — (5) Actes, I, U7, 119-120. — v6) Actes, I, 154. — (7) Correspondance de David d Angers, p 185. —(8) Reçue de Paris, 1" février 1907, p. 516.

jamais ; et le prince Louis-Napoléon devient président de la République ; et, dans sa reconnaissance pour le poète, il voudrait en faire un ministre de l'Instruction publique (1). C'est seulement le 17 juillet 1851 que Hugo rompt décidément avec le bonapartisme : ce jour-là, il se montre véritablement orateur, il a enfin trouvé une nouveîle foi politique : il est, dit-il, républicain depuis 1849 (2) Seulement il y a à ce moment deux républiques en présence ; Tune des deux se réclame de la Terreur : Hugo repousse nettement toute solidarité avec 93 (3). Dans sa profession de foi aux électeurs, il établit un parallèle rigoureux entre ces deux républiques, celle qui « fera froidement ce que les hommes de 93 ont fait ardemment, et, après l'horrible dans le grand que nos pères ont vu, nous montrera le monstrueux dans le petit.

« L'autre sera la sainte communion de tous les Français dès à présent, et de tous les peuples un jour, dans le principe démocratique ; fondera une liberté sans usurpations et sans violences, une égalité qui admettra la croissance naturelle de chacun, une fraternité, non de moines dans un couvent, mais d'hommes libres ; donnera à tous l'enseignement comme le soleil donne la lumière, gratuitement ;... partira de ce principe qu'il faut que tout homme commence par le travail et finisse par la propriété, assurera en conséquence la propriété comme la représentation du travail accompli, et le travail comme l'élément de la propriété future ; respectera l'héritage, qui n'est autre chose que la main du père tendue aux enfants à travers le mur du tombeau,... poursuivra, sans quitter terre pourtant, et sans sortir du possible et du vrai, la réalisation sereine de tous les grands rêves des sages;... fera de Tordre la loi des citoyens, et de la paix la loi des nations ; vivra et rayonnera ; grandira la France, conquerra le monde ; sera, en un mot, le majestueux embrassement du genre humain sous le regard de Dieu satisfait.

« De ces deux républiques, celle-ci s'appelle la civilisation, celle-là la terreur. Je suis prêt à dévouer

(1) Arsène Houssaye, Confessions, IV, 109. — (2) Actes, I, 26-27. — (3) Actes, l, 244.

LES IDEES MORALES DE VICTOR HUGO 5o

ma vie pour établir Tune et empêcher l'autre (1). o C'était là son programme, un fort beau programme. Comment Hugo a-t-il tenu ces promesses i Comment a-t-il développé ces idées ? Trois thèses surtout apparaissent dans les discours qui suivent. L'ancien défenseur du trône et de l'autel commence à devenir anticlérical. C'est d'abord la guerre a ceux qu'il appelle les « ultracatholiques (2) », c'est le grand discours du 15 janvier 1850, sur la loi Falloux. A partir de ce moment Hugo saisit toutes les occasions d'accuser les catholiques et l'Eglise : le 5 avril 1850, à propos de la déportation, il les invective parce qu'ils ne protestent pas avec lui contre la peine de mort (3) ; le (J juillet, c'est à propos de liberté de la presse (4). Remarquons du reste, que dans cette partie particulièrement violente de ses polémiques oratoires, il y a une limite qu'il ne veut pas dépasser : il réclame la liberté pour ses adversaires aussi bien que pour ses amis ; en matière d'instruction, notamment, quel est l'idéal qu'il rêve ? Un enseignement d'Etat, obligatoire au premier degré, toujours gratuit, « en un mot l'échelle de la connaissance humaine dressée fermement par la main de l'Etat, posée dans l'ombre des masses les plus profondes et les plus obscures, et aboutissant à la lumière », puis « à côté de cetie magnifique instruction gratuite, sollicitant les esprits de tout ordre, offerte par l'Etat, donnant à tous, pour rien, les meilleurs maîtres, les meilleures méthodes, modèle de science et de discipline, normale, française, chrétienne, libérale, qui élèverait, sans nul doute, le génie national à sa plus haute somme d'intensité, je placerais sans hésiter la liberté d'enseignement, la liberté d'enseignement pour les instituteurs privés, la liberté d'enseignement pour les corporations religieuses, la liberté d'enseignement pleine, entière, absolue, soumise aux lois générales comme toutes les autres libertés, et je n'aurais pas besoin de lui donner le pouvoir inquiet de l'Etat pour surveillant, parce que je lui donnerais l'enseignement gratuit de l'Etat pour contre-poids (5). »

(X) Actes, \, 182-183. — (2) Correspondance, II, 90. — (3) Actes, I, 343-311. - (1) Actes, I, 401-105. 410-412. — (5) Actes, I, 313.

On le voit, Hugo n'est pas, pour employer le barbarisme actuel, un étatiste. Il est pourtant socialiste, mais son socialisme ne déclare pas la guerre à la richesse (1). Son remède à la misère, il le cherche dans les a réalités de l'Evangile » (2). Il repousse avec force le socialisme athée : « Il y a un malheur dans notre temps, je dirais presque : il n'y a qu'un malheur, c'est une certaine tendance à tout mettre dans cette vie. En donnant à l'homme pour fin et pour but la vie terrestre et matérielle, on aggrave toutes les misères par la négation qui est au bout, on ajoute à l'accablement des malheureux le poids insupportable du néant, et de ce qui n'était que la souffrance, c'est-àdire la loi de Dieu, on fait le désespoir, c'est-à-dire la loi de l'enfer... Combien s'amoindrissent nos misères finies, quand il s'y mêle une espérance infinie (3) ! »

Il ne prêche pas, pour unique doctrine, la poursuite immédiate du bonheur le plus vulgaire. Ce socialiste est, si j'ose dire, un opportuniste ; il série les devoirs de la société d'après leur ordre d'importance, en commençant par les nécessités les plus urgentes, et en finissant par celles qui sont moins pressantes. La société doit assurer d'abord le bien-être religieux, puis le bien-être intellectuel, et enfin, mais seulement à la fin, le bien-être matériel (4). On voit combien le poète apportait d'espritpratique à l'étude des problèmes sociaux. A-t-il versé, lui aussi, dans ce qu'on appelle, chacun suivant ses propres opinions, des utopies dangereuses, ou des rêves généreux, ou des idées d'avenir ? Il y a dans son système un point où il me paraît avoir dépassé (de combien d'années ou de siècles ?) la vitesse possible et raisonnable du progrès : son internationalisme, qui jusqu'ici a fait faillite, ne semble pas devoir se réhabiliter de sitôt. C'est pourtant chez Victor Hugo autre chose qu'une concession aux passions du moment ; c'est une conviction déjà ancienne, qui paraît pour la première fois en 1843, dans la préface des Burgraves (5), et qui reparaît plus complète, en 1846, à la tribune, dans le discours sur la Polo- Ci) Actes, h 218-220. — (2) Acte*, I, 281. — (3) Actes, I, 316. — (4) Actes, I, 253-254. — (5) Drame, IV, 251-255.

gne : c'est la théorie de la France pays-lumière (1).

Plus d'une fois Victor Hugo reviendra sur les devoirs de notre patrie envers les autres nations (2), surtout quand il aura trouvé la formule condensée et saisissante, dans laquelle il aime à réduire son internationalisme humanitaire : les Etats-Unis d'Europe (3) ! Les réalités actuelles nous forcent à accueillir ce mot avec un sourire triste. Que de décevantes prophéties dans ce discours du Congrès de la paix que le poète présidait, le 21 août 1849 : « Encore quelques années, et le fil électrique de la concorde entourera le globe et étreindra le monde ! » (4) Plus d'un demi-siècle s est écoulé depuis ce jour-là : le fil électrique entoure le globe, mais ce n'est pas la concorde qu'il nous annonce. Les rêves trop généreux ont de désagréables réveils.

Et pourtant Victor Hugo ne perd pas complètement terre : Ses chimères internationalistes ne le font pas blasphémer contre le patriotisme, car il résume luimême l'ensemble de son système politique et social ainsi : « la foi au progrès, l'adoucissement des lois et des mœurs, l'amour du peuple, le dévouementà la liberté, le fanatisme de la grandeur nationale (5). »

C'est un beau programme, au premier coup d'œil ; a la réflexion on le trouve à la fuis bien vaste et pourtant un peu court. C'est le résumé de tous ses discours, et ces discours ne sont pas très intéressants. La forme est presque toujours superbe, mais le fond ne vaut pas la forme. Pour en résumer le fort et le faible, je dirai que ce sont des discours de poète : l'harmonie de la phrase, l'éclat des images, sont remarquables, mais, en dernière analyse, les idées ne sont pas beaucoup plus nombreuses dans ses œuvres oratoires que dans ses œuvres poétiques. Des deux côtés la sincérité est égale ; la bonne foi de Hugo est manifeste. Elle a été contestée, chez nous, et à l'étranger. Nietzsche, dans une de ses études les moins connues, le Cas Wagner, voulant prouver que les grands succès auprès des foules ne sont jamais pour les esprits sincères, et que pour les obtenir il faut être un comédien, Nietzsche rapproche Richard Wagner et

(t) Actes, I, 130-131. — (2) Actes, I, 370. — (3) Actes, I, 426, 479- 480, 517. — (I) Actes, I, 481. — (5) Actes, I, 318-34'J.

Victor Hugo : « Ces deux noms ont le même sens, et ce sens le voici : dans les civilisations en déclin, partout où la décision dépend des masses, la sincérité est superflue, elle est un désavantage et une cause d'échec. Il n'y a plus alors que le comédien qui soulève les grands enthousiasmes (1). » J'abandonne Wagner à Nietzsche, mais non Victor Hugo; le 29 mai 1848, notre poète déclarait qu'il ne flatterait jamais la démocratie (2). Il a tenu parole : Hugo n'a dit au peuple que ce qui lui paraissait la vérité au moment où il parlait : il a pu se tromper, il s'est trompé, mais il n'a pas trompé.

(1) Je dois cette curieuse citation à l'érudition et à l'obligeance de mon collègue, M. Belouin.

(2) Actes, 1, 119.

Victor Hugo anticatholique,

ekt républicain socialiste,

Après te coup d'Etat.

Sous l'influence du 2 décembre, et de l'exil qui s'en suit pour le poète, les idées de Victor Hu0o vont subir une exacerbation qui s'explique par le trouble apporté dans sa vie familière et familiale. Avant d'en étudier le contre-coup dans les œuvres publiées de 1852 a 1870, i! est bon, à l'aide de ses lettres et de quelques documents venus du dehors, de tenter une histoire très succincte de sa vie morale à partir de son arrivée à Bruxelles.

C'est d'abord une crise religieuse due à des raisons personnelles ; pourtant certaines influences externes agissent aussi sur lui et profondément: un n'a pas encore, sauf pour Lamennais, étudié suffisamment l'influence de l'entourage de Victor Hugo sur l'écrivain. Il semble avoir été encouragé dans l'irréligion combative par un de ses compagnons d'exil à Bruxelles, Emile Deschanel. M. Gustave Simon a publié (1) une lettre très explicite que Deschanel écrivait à Victor Hugo, après le discours prononcé par le poète aux obsèques d'une exilée, Louise Julien : il y était question de Dieu, et même du « Dieu puissant ». Il y avait là comme l'écho d'une note religieuse. Emile Deschanel, qui se consti-

(1) Le Temps, n* Ju 3 février 1904.

tue le directeur laïque de Victor Hugo, le

! affectueusement : « Il ne vous reste plus qu'à entrer franchement dans la démolition du catholicisme non seulement temporel mais spirituel... Tout le reste n'est que détail et matière à bavardage. Supprimer la machine catholique et en disperser les débris, faire l'éducation des femmes et par elles émanciper à jamais la génération future..., voilà ce me semble un assez beau programme. Mais il faut s'y livrer sans arrièrepensée de ménager ceci ou cela, et sans regrets quelconques aux souvenirs d'enfance. Quoi ! vous vous êtes affranchi des langes monarchiques, et vous ne vous affranchiriez pas des langes catholiques ? » Puis, rappelant le discours contre la loi Falloux, Emile Deschanel continue, impérieusement : « Je n'oublie pas votre discours du 17 janvier 1850, je le porte dans mon cœur ; mais ce n'est pas assez ! Vous n'attaquiez que le parti clérical, il faut attaquer le catholicisme, voire même le christianisme. .. » Victor Hugo vit à ce moment dans un milieu de libres penseurs, dont il ne prend pas sans doute tous les sentiments, ni même immédiatement l'étiquette : tout ce qu'il aime, dit-il dans une îlettre du 2 février 1852, c'est « le ciel bleu, le soleil, la /pensée libre ». Après la pensée libre, la libre pensée. Le milieu très catholique de la Belgique lui déplaît : il déplore l'abondance des « journaux jésuites (1) ». Il est froissé par l'attitude du clergé belge à son égard : il décrit à Mme Victor Hugo, le 22 février, sa visite à Louvain : « On m'y a fait grand accueil. Le bibliothécaire m'attendait à la bibliothèque, le directeur de l'Académie à l'Académie, l'échevin à l'Hôtel de Ville... Le curé ne m'attendait pas à l'église (2). » Il y va pourtant, parce que tous les fils mystérieux qui liaient son cœur à la religion ne sont pas encore rompus. Le souvenir de sa fille morte entretient au fond de son cœur un certain sentiment religieux : « Vuus avez dû passer huit beaux jours à Viilequier, écrit-il à sa femme le 25 juillet ; une partie de mon cœur est ensevelie là. Chère bien-aimée, tu as été voir notre Didine;... tu

<1) Correspondance, II, 126. — (2) Correspondance, II, 141.

as prié pour toi et pour moi, n'est-ce pas (1) ? » Avec le deuil, l'exil pèse lourdement sur le poète ; Hugo se voit forcé de quitter son premier asile. Cherchant une terre où l'on parle français, il se décide pour Jersey : heureux choix, puisque l'influence de cet exquis coin de terre va modifier le moral du poète aussi bien dans les grandes choses que dans les petites : Mme Victor Hugo écrit le 20 novembre 1854 à Victor Pavie : « Nous avons dans notre maison des chiens que Charles adore ; le soir, des amis viennent chanter et faire de la musique. Cher ami, quel changement î des chiens et de la musique chez Victor Hugo ! Eh bien, oui ; maintenant tout cela est aimé de nous. Cela vient d'une grande expansion ; cela vient de l'exil (2). » Cela vient beaucoup aussi de Jersey. Dans cette île qui semble réunir la beauté sévère de la Bretagne et le charme apaisant de la Normandie, la nature calme la fièvre politique qui, à certains moments, brûle le cerveau du poète : il aime ces délicieuses vallées où il peut oublier ses haines et ses ennemis :

Le vallon où je vais tous les jours est charmant,

Serein, abandonné, seul sous le firmament,

Plein de ronces en fleurs ; c'est un sourire triste,

Il vous fait oublier que quelque chose existe,

Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs,

On ne saurait plus là si quelqu'un vit ailleurs (3).

Rentré à Marine-Terrace il écrit une des pièces les plus violentes des Châtiments, « Eblouissements » ; il oppose aux splendeurs impériales la vie misérable des victimes, exilées, emprisonnées, frappées ; le sang coule comme en 93,

Et Samson reparaît et sort de ses retraites ! Et, le soir, on entend, sur d'horribles charrettes Qui traversent la ville et qu'on suit à pas lents. Quelque chose sauter dans des paniers sanglants.

L'inspiration, trop forte, trop violente, menace de

(1) Correspondance, II, 104. — (2) Cité par Biré, Victor Hugo après Î852, p. 60. — (3) Contemplation*, II, 153.

briser le poète : il lance sa plume, il quitte sa maison :

Oh 1 laissez ! laissez-moi m'enfuir sur le rivage ! Laissez-moi respirer l'odeur du flot sauvage ! Jersey rit, terre libre, au sein des sombres mers ; Les genêts sont en fleur, l'agneau paît les prés verts ; L'écume jette aux rocs ses blanches mousselines ; Par moments apparaît, au sommet des collines, Livrant ses crins épars au vent âpre et joyeux, Un cheval effaré qui hennit dans les cieux (1) !

Dans cette nature apaisante, Hugo trouve la fraîcheur, la sérénité qui lui permettent de ne pas se tiger dans une attitude, de ne pas s'emprisonner à perpétuité dans sa passion politique, de ne pas rester trop absolument « homo unius libri ». Pascal, qui s'est confiné dans un de ces milieux étroits où on ne se renouvelle pas, demeure, même dans les Pensées, l'homme des Provinciales : si Victor Hugo ne reste pas toujours et à tout jamais le poète des Châtiments, c'est grâce à Jersey.

Grâce à Jersey encore son farouche anti catholicisme semble s'atténuer un peu. A Bruxelles, il scandalisait certain de ses a mis belges, en raillant leur foi aux miracles (2) ; à Jersey, il s'apaise et devient moins combatif: il offre à Michelet qui vient de perdre son enfant les consolations les plus délicates, sur un ton presque religieux : «... vous ne doutez certes pas de la patrie divine. Je crois en Dieu, parce que je crois en l'homme. Le gland me prouve le chêne, le rayon me prouve l'astre ; c'est là votre symbole et le mien. Nous retrouverons un jour les êtres chers ; votre fille est auprès de la mienne ; dès à présent, ces anges nous rient et nous éclairent ; et à votre insu même il y a des lueurs de plus dans votre cerveau. Ces clartés viennent de la mort (3). » Eclairé lui-même par cette lumière, il permet qu'on mette dans sa chambre, au-dessus de son lit, un crucifix (4). Il comprend qu'une de ses parentes entre en religion, se fasse carmélite ; il lui écrit, le 22 juillet 1855 : « Chère enfant, tu vas donc

(1) Châtiments, p. 310. — {2) Correspondance, II, 175. — (3) Correspondance, II, 193. — (1) Barbou, Victor Hugo et son temps, p. 251-255.

bientôt faire ce grand acte de sortir du monde. Tu vas t'exiler, toi aussi ; tu le feras pour la foi comme je l'ai fait pour le devoir. Le sacrifice comprend le sacrifice. Aussi est-ce du fond du cœur que je te demande ta prière, et que je t'envoie ma bénédiction ( !). » Le geste est gracieux, il est d'un homme de bonne compagnie, mais ce n'est qu'un geste. Tout ce qu'on peut dire, c'est que si, à ce moment, il n'y a plus chez lui de révolte contre l'idée religieuse, il n'y a pas non plus assentiment. Quelque chose semble brisé dans l'âme de Victor Hugo, et c'est sa religion d'autrefois. Quand, brusquement, la foi est arrachée d'un cœur, elle laisse une place vide où peuvent pulluler les superstitions, même les plus vulgaires. Hugo ne s'incline plus devant les dogmes de l'Eglise, mais il croit de tout cœur aux révélations des tables tournantes. Mme E. de Girardin, dans une visite à Marine-Terrace, initie ses hôtes àcette faiblesse d'esprit : Vacquerie, Hugo, son fils Charles, interrogent passionnément la table, qui prononce des oracles, donne des consultations philosophiques, dicte une réponse en vers du Lion d'Androclès (2), etc. Très gravement, Victor Hugo remercie son initiatrice, le 4 janvier 1855 : « Les Tables nous disent... des choses surprenantes... Paul Meurice vous a-t-il dit que tout un système, quasi cosmogonique, par moi couvé et à moitié écrit depuis vingt ans, avait été confirmé par les tables avec des élargissements magnifiques ? Nous vivons dans un horizon mystérieux qui change la perspective de l'exil, — et nous pensons à vous à qui nous devons cette fenêtre ouverte (3). »

A Guernesey, c'est un changement de décor : la physionomie de Victor Hugo se raidit un peu devant le public : sentant converger sur Hauteville-house l'attention du monde littéraire, le poète prend, sinon une pose, du moins une attitude. Dans une lettre adressée le 3 avril 1863 à un comité italien, il déclare la guerre à la papauté (4). Par contre, il entre en coquetterie avec la Franc-Maçonnerie : le 16 août 1867, il écrit à

(1) Correspondance, II, 194. — (2) Glachant, Revue de Paria, 15 juin 1*99, p. 844-815; Biré, Victor Hugo après 1852, p. 75 sqq. — (3) Correspondance, II, 190. — (i) Correspondance, II, 261-262.

un « grand commandeur du rite écossais » que sans être franc-maçon, il est de cœur avec eux (1). Au fond de Pâme, dans sa correspondance intime, il est moins avancé que cela. George Sand s'inquiète de le voir « trop chrétien » ; il se croit obligé de la rassurer par cette profession de foi digne du vicaire savoyard : « Je crois au Christ comme à Socrate, et en Dieu plus qu'en moimême. Je suis plus sûr de l'existence de Dieu que de la mienne propre (2). » Il admet, avec une sorte de pitié aristocratique, que la foule a besoin de formules et de pratiques pour croire en Dieu : « La foi à travers le dogme est bonne ; la foi immédiate est meilleure. Je respecte la messe du dimanche à ma paroisse, j'y assiste rarement ; c'est que j'assiste sans cesse, religieux, rêveur et attentif, à cette autre messe éternelle que Dieu célèbre nuit et jour pour l'homme, dans la nature, sa grande église (3). » Dans l'intimité, il ne cache pas son horreur du matérialisme, de l'athéisme, son dédain Ipour le système de Proudhon. A un de ses hôtes il 'raconte la parabole d'un bourdon qui, emprisonné dans la « chambre de verre » de Hauteville-house, se cassait la tête sur les vitres ; l'animal entre en fureur contre Victor Hugo qui, pour le délivrer, le saisit et le lance au dehors : « Le bourdon, un instant étourdi, étonné, prit son vol et s'élança dans l'infini. Eh bien, concluait Victor Hugo, j'ai sauvé ce bourdon, j'ai été sa Providence : mais (c'est la morale de mon histoire) bourdons stupides que nous sommes tous, ne nous conduisonsnous pas de la même manière envers la Providence de Dieu? Nous avons nos petits projets absurdes,... dont la poursuite nous perdra sûrement ; n'y voyant pas plus loin que notre nez, les yeux fixés sur ce but prochain, nous marchons en avant avec un entêtement aveugle ; nous voulons réussir, triompher, disons-nous, c'est-àdire aller nous casser la tête contre un obstacle que nous ne voyons point. Et quand Dieu, qui voit tout et qui veut nous sauver, contrarie nos desseins, nous nous mettons à bourdonner, nous aussi, nous murmurons sottement, nous accusons sa Providence ; nous ne

(1) Correspondance, II, 311. — (2) Correspondance, II, 250. — 3) Post-scriptum de ma oie, p. 11)6.

comprenons pas d'abord que s'il nous persécute, bouleverse tous nos plans, et nous fait tant souffrir, c'est pour nous ouvrir l'infini. Nous luiopposonsnotre sagesse, notre bêtise, notre petite philosophie et notre proudhonisme... 0 Proudhon ! — bourdon (1) ! »

Pour lui, assagi par l'épreuve, il tente sur lui-même une sorte de culture morale. En 3867, il renonce à un certain nombre de vanités, à sa noblesse par exemple, dont les prétentions du reste n'étaient pas très sûrement établies (2). Dans son admirable home d'Hautevillehouse, il fait entrer la charité : il fonde un repas hebdomadaire pour les enfants pauvres qu'il invite à venir dans sa splendide salle à manger : « Tous les mardis, écrit-il à M. Octave Lacroix, je donne à dîner à quinze petits enfants pauvres, choisis parmi les plus indigents de l'île, et ma famille et moi nous les servons ; je tâche par là de faire comprendre l'égalité et la fraternité à ce pays féodal (3). » Peu à peu cette institution se développe et finit par lui coûter sept mille francs par an. Comme le bien que nous faisons aux autres nous profite à nous-mêmes, Hugo sent peu à peu « l'apaisement de la grande nature » entrer dans son cœur : « Sur cette roche, écrit-il à Paul de Saint- Victor, sur cette roche où je vis clans la brume et dans la tempête, je suis parvenu à me désintéresser de toute chose, excepté des grandes manifestations de la conscience et de l'intelligence. Je n'ai jamais eu de haine, et je n'ai plus de colère. Je ne regarde plus que les beaux côtés de l'homme ; je ne me courrouce plus que contre le mal absolu, plaignant ceux qui le font ou qui le pensent. J'ai profondément foi au progrès (4). » Ce progrès, il le prépare à sa manière : comme il le dit dans une formule superbe, « le niveau des haines baisse à mesure que le niveau des âmes monte. Tâchons donc tous d'élever les âmes (5) ». C'est ce qu'il essaye de faire par sa correspondance. C'est de Hauteville-house que date sa conquête de la jeunesse. Qu'il écrive collectivement aux

(1) Paul Stapfer, Les artistes juges et parties, p. 42-43. — (2) Correspondance, II, 301-305. — (3) Correspondance, ll, 25 K^ (4) Correspondance, II, 28 1. — (5) Correspondance, II, 267.

étudiants de Paris (1) ou qu'il s'adresse particulièrement à un écrivain débutant, c'est toujours un enseignement moral qu'il prétend donner aux jeunes, en stoïcien moderne : « Vous avez le talent, vous avez le succès, vous êtes jeune ; la charge d'âmes commence pour vous. Un proscrit est une espèce de mort ; il peut donner presque des conseils d'outre-tombe. Soyez fidèles à toutes ces grandes idées de liberté et de progrès qui sont le souffle même de l'avenir dans toutes les voiles humaines, dans la voile du peuple comme dans la voile du génie. Dédaignez tout ce qui n'est pas le vrai, le grand, le juste, le beau (2). »

Voilà ce qu'était l'homme pendant son exil : voici maintenant les quatre œuvres principales qui me paraissent exprimer le plus exactement sa doctrine morale pendant les dix-huit années qui vont de 1852 à 1870 : les Châtiments, les Contemplations, la Légende des siècles, les Misérables.

Les Châtiments.

Ce livre qui éclate comme un coup de tonnerre dans îe ciel politique ne surprend pas ceux qui connaissent bien Victor Hugo. Le 19 mai 1847, il parle déjà du double devoir du poète, charmer, rayonner, éclairer les esprits, puis à certains moments devenir formidable (3). Même dès 1831 le poète a parfaitement conscience de la force qui sommeille en lui : il sait que, le jour où il le voudra, il pourra déchaîner sur ses ennemis politiques la satire âpre, vengeresse :

Je hais l'oppression d'une haine profonde, dit-il à ses amis en finissant les' Feuilles d'automne :

(1) Correspondance, II, 213. — (2) Correspondance, II, 214. — <3) Contemplations, I, 113-114.

quand il contemple la sauvagerie des répressions qui sévissent partout en Europe, alors, s'écrie-t-il,

Alors, oh ! je maudis, dans leur cour, dans leur antre,

Ces rois dont les chevaux ont du sang jusqu'au ventre !

Je sens que le poète est leur juge ! je sens

Que la muse indignée, avec ses poings puissants,

Peut, comme au pilori, les lier sur leur trône,

Et leur faire un carcan de leur lâche couronne,

Et renvoyer ces rois, qu'on aurait pu bénir,

Marqués au front d'un vers que lira l'avenir !

Oh ! la muse se doit aux peuples sans défense.

J'oublie alors l'amour, la famille, l'enfance,

Et les molles chansons, et le loisir serein,

Et j'ajoute à ma lyre une corde d'airain (1).

C'est cette corde d'airain qui va résonner dans les Châtiments. Au point de vue politique, c'est comme une reprise de possession de lui-même, comme une revanche que Victor Hugo prend, un peu tard, devant l'opinion, devant ses amis. Sa fureur contre le Prince- Président vient de sa désillusion un peu tardive : il a été séduit, et du même coup il a contribué à séduire la France. Dupe, il ne veut pas être complice, et il se dégage d'autant plus violemment que le parti du Coup d'Etat voudrait bien le garder malgré tout : le 6 décembre 1851, le duc de Morny va trouver Arsène Houssaye pour tenter de « sauver » Victor Hugo : « Je suis de ceux qui le voulaient ministre et non révolté, dit le duc. Il ne sera proscrit que s'il se proscrit lui-même (2). »

Plus tard, dans les Quatre vents de l'esprit, il expliquera pourquoi il a écrit les Châtiments: il a voulu réveiller le peuple d'une léthargie à laquelle il avait contribué :

La déesse du grand Juvénal, l'àpre muse, Hébé par la beauté, par la terreur Méduse,.... Penche l'ïambe amer sur l'immense dormeur ; La strophe alors frissonne en son tragique zèle, Et s'empourpre en tâchant de tirer l'étincelle De toute cette morne et fatale langueur ; Et le vers irrité devient une lueur.

Ainsi rougit dans l'ombre une face farouche Qui vient sur un tison souffler à pleine bouche,

(1) Feuille* d'automne, p. 42:). — (2) A. IIoussaye, Confetsions, III, Hl.

Tout le monde connaît cette véritable éruption de colère, tout le monde se rappelle ces grands cris indignés que Victor Hugo pousse, d'un bout à l'autre des Châtiments, contre Napoléon III. Mais ce qu'on n'a peutêtre pas assez remarqué, c'est que l'irritation du poète se divise en deux courants : les Châtiments contiennent une satire religieuse aussi bien qu'un pamphlet politique ; Hugo attaque le catholicisme presque autant que l'Empire. Il dénonce avec emportement l'alliance du clergé avec le régime issu du coup d'Etat ; à tout instant il s'en prend au chef même de l'Eglise : les Châtiments sont pleins d'apostrophes, d'insultes, à la papauté ou au Pape, et n'épargnent pas les simples soldats : Veuillot a accepté le 2 décembre avec une joie profonde (1) : Hugo tire à boulets rouges sur Veuillot. Ce livre est donc surtout une rupture officielle de Hugo avec le catholicisme. Le Christ n'est plus pour lui qu'un simple martyr de la pensée humaine ; il cite pêle-mêle

Socrate à l'agora, Jésus-Christ au Calvaire,

Colomb dans son cachot, Jean Huss sur son bûcher (2).

Il va même jusqu'à rapprocher Jésus du Voltaire qu'il abhorrait autrefois :

Oh ! qu'il ne soit pas dit que pour ce misérable Le monde en son chemin sublime a reculé, Que Jésus et Voltaire auront en vain parlé (3) !

Dans ce naufrage de ses anciennes croyances, son déisme même risque de sombrer. En effet, ce n'est pas seulement l'Eglise, c'est Dieu lui-même que Hugo rend responsable du coup d'Etat : un jour, à Jersey, un bateau est jeté à la côte ; Hugo se révolte ; il se demande s'il y a vraiment une Providence, puisqu'il y a des navires qui se perdent et des pays où la liberté sombre :

Qu'es-tu donc, Dieu jaloux, Dieu d'épreuve et d'effroi, Dieu des écroulements, des gouffres, des orages, Que tu n'es pas content de tant de grands naufrages,

(1) Veuillot, Correspondance, V, 105-108, 115-116. — (2) Châtiments, p. 177. — (3) Châtiments, p. 34.

Qu'après tant de puissants et de forts engloutis,

Il te reste du temps encor pour les petits,

Que sur les moindres fronts ton bras laisse sa marque,

Et qu'après cette France, il te faut cette barque (1).

Les Châtiments ne sont en somme qu'un livre négatif, comme toutes les satires : la satire démolit, et ne reconstruit pas. Sans doute le poète essaye d'opposer au présent, qui lui fait horreur, un avenir radieux ; il rêve, dans la pièce intitulée Lux, un paradis terrestre où tous les cœurs se fondront dans une universelle tendresse, où il n'y aura plus ni tyrans, ni rois, ni maîtres, où la république mondiale réalisera sur cette terre le bonheur absolu :

L'arbre saint du Progrès, autrefois chimérique, Croîtra, couvrant l'Europe et couvrant l'Amérique,

Sur le passé détruit, Et, laissant l'éther pur luire à travers ses branches, Le jour, apparaîtra plein de colombes blanches, Plein d'étoiles, la nuit, etc. (2).

Cette note optimiste est très rare : la corde d'or ne se fait guère entendre dans les Châtiments. Ce n'est pas une œuvre menant à l'apaisement, à la sérénité ; après l'avoir lue, Lamartine, dans une causerie avec son secrétaire, résume ainsi son impression : « Six mille vers d'injures (3) ! »

Et pourtant, ou plutôt, peut-être, à cause de cela, les Châtiments sont l'œuvre la plus populaire de Hugo, celle qui a eu la plus forte influence. C'est, comme on l'a dit, dans ce livre, que la jeunesse a longtemps appris l'histoire du second Empire (4) : Victor Hugo ne désirait pas autre chose. Mais cette œuvre de passion a eu aussi des contre-coups imprévus. Hugo eût éprouvé quelque inquiétude, et comme un commencement de remords, s'il avait pu se douter que tel de ses vers pourrait peser, ne fût-ce que d'un poids minime, dans la balance et faire trébucher dans le crime une àme jusqu'alors hésitante. Harmodius est au bord de la mer : il hésite à tuer le tyran ; tous les bruits de la

(1) Châtiments, p. 100. — (2) Châtiments, p. 444. — C3) Alexandre, Souvenirs sur Lamartine, p. 325. — (4) Maurice Spronck, dans les Débats du 28 octobre 1901.

nature lui ordonnent de frapper ; l'épée, la loi, la justice, la liberté, le serment, la patrie, lui répètent la même injonction, jusqu'à ce qu'enfin la conscience lève ses derniers doutes en prononçant l'arrêt :

Tu peux tuer cet homme avec tranquillité.

Or, quarante ans plus tard, le 15 avril 1894, un inconnu souscrivait à une édition populaire des Châtiments, et le 24 juin suivant, ce souscripteur, Caserio, tuait Carnot (l). Et certes, je le sais bien, Victor Hugo avait toute autre idée en tête, quand il semblait chercher un nouvel Harmodius ; et je sais également qu'après avoir admis la possibilité de l'assassinat politique,Hugo se ressaisit immédiatement et s'écrie : Non !

Laissons le glaive à Rome et le stylet à Sparte, etc.

Mais il aurait encore mieux valu biffer complètement la première pièce, et songer qu'il y a quelque part, loin du monde intellectuel et littéraire, loin de ceux qui jonglent avec les idées impunément pour euxmêmes, des impulsifs à qui il ne faut qu'une dernière suggestion pour se déterminer irrésistiblement au mal.

Les Contemplations.

Heureusement pour lui, nous l'avons vu, Victor Hugo avait trouvé à Jersey « une chose sainte, sublime, inattendue, la paix..., dans ces nuits qui, sur la mer, semblent plus largement étoilées, dans cet océan éternellement ému qui semble palpiter directement sous l'haleine de Dieu » (2). Après la fièvre des Châtiments il avait recouvré ft,ssp7 dfcfiftlfflTr pn"r écrire ses Contemplations ; ce cnef-d'œuvre étrange, au point de vue de

(1) Le Figaro, n' du 1 juillet 1894. — (2) Actes, II, 256-267.

l'art, est une pure merveille : au point de vue moralité, nous devons faire des réserves.

Qu'est-ce que ce livre, d'après îe poète lui-même ? « Un miroir d'âme (1). » On y voit non seulement le cœuTH'Hugo, mais encore un reflet de cœur humain. i\ous nous intéressons à râmë~"dû,,,pbëte' parce ÎJÏÏè'J'Wffftatis mutandis, elle ressemble à la nôtre. De plus Hugo, pour son compte personnel, nous apparaît singulièrement ondoyant et divers : ce goème est l'histoire de ses avatars de toute espèce. On y retrouve notamment rénumératïon de ses changements politiques, qu'il contemple d'un œil indulgent, les ayant résumés et expliqués dans cette formule ingénieuse : « J'ai grandi (2).,» Il nous présente encore une apologie^cTeTaT moralité de son œuvre :

... Depuis vingt ans, je n'ai, comme aujourd'hui,

Qu'une idée en l'esprit : servir la cause humaine.

La vie est une cour d'assises ; on amène

Les faibles à la barre accouplés aux pervers.

J'ai dans le livre, avec le drame, en prose, en vers,

Plaidé pour les petits et pour les misérables,

Suppliant les heureux et les inexorables ;

J'ai réhabilité le bouffon, l'histrion,

Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,

Le laquais, le forçat et la prostituée (3)...

Evidemment Hugo ne pèche pas par excès de sévérité envers lui-même, mais, nous, nous pouvons être plus exigeants : nous sommes en droit de lui demander des principes rigides, une morale impeccable, étant donné le rôle nouveau qu'il assigne aux poètes en général, par politesse, mais surtout, en réalité, à sa propre personne. Le 24 avril ]855, il écrit les Mages, développement original sur l'institution d'un nouveau sacerdoce :

Pourquoi donc faites-vous des prêtres Quand vous en avez parmi vous ?

Les esprits conducteurs des êtres Portent un signe sombre et doux... :

Ces hommes, ce sont les poètes (4).

(1) Correspondance, II, 192. — (2) Contemplations, II, (3; Contemplations, II, 91. — (1) Contemplations, II, 295.

Hugo, pour traduire une idée discutable, ne manque jamais d'images superbes : le génie est la tiare de l'ombre, etc. Le poète énumère quelques-uns de ces « pontifes de l'infini », Socrate, Caton, Juvénal, Platon, Raphaël. Inutile d'ajouter que le souverain pontife de cette église nouvelle est tout trouvé. Victor Hugo ne s'en tient même pas là. Par instants le poète semble se faire, sur le pouvoir qu'il s'est attribué, d'étranges illusions : pensant « à celle qui est restée eïTFrancë~»7il ST rappelle que Jésus-Christ a ressuscité le Lazare et il se demande

Où serait donc le mal quand de l'ombre mortelle

L'amour violerait deux fois le noir secret,

Et quand, ce qu'un dieu fit, le père le ferait (1) ?

En vertu même des lourdes épreuves qu'il a surmontées, il pense qu'il a

... Le droit aujourd'hui d'être, quand la nuit tombe,

Un de ceux qui se font écouter de la tombe,

Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,

Remuer lentement les plis noirs des linceuls,

Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,

Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières (2).

Après avoir simplement rêvé dans sa jeunesse d'être un nouveau Chateaubriand, puis un Napoléon de la pensée, l'auteur des Contemplations pense très sérieusement à devenir un nouveau Messie. En effetpJëguST n'est plus pour lui qu'un des mages qui ont précédé Hugo,

Christ en tête, Homère au milieu (3).

Le poète n'hésite pas à placer sur sa propre tête la couronne d'épines :

J'ai sur tous mes travaux l'affront.

Au pied la poudre, au cœur des plaies, L'épine au front (4).

(1> Contemplations, II, 374. — (2) Contemplations, II, (3) Contemplations, II, 320. — (4) Contemplations, II, 328.

Tandis que, dans les Contemplations, Jésus-Christ, par une série de déchéances, n'est plus que le frère de Bélial (1), Hugo se transfigure peu à peu lui-même, et s'accorde une auréole. On est confondu en songeant que I on rencontre cote a cote les preuves cl une pareille infatuation, et ces deux admirables pièces, Ecrit au bas d'un crucifix et la fin de Halte en marchant, qui sont les plus purs joyaux de la poésie religieuse (2).

C'est à la même époque qu'il écrit également ce court et grandiose poème, Religio. A un de ses amis qui lui demande quelle est sa foi, quelle est la source religieuse où il étanche sa soif, pourquoi on ne le voit pas prier dans les églises, il répond, après un long silence :

... Je prie. — Hermann dit : — Dans quel temple? Quel est le célébrant que ton âme contemple,

Et l'autel qu'elle réfléchit ?

Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ? — L'église, c'est l'azur, lui dis-je ; et quant au prêtre... —

En ce moment le ciel blanchit.

La lune à l'horizon montait, hostie énorme ; Tout avait le frisson, le pin, le cèdre, et l'orme,

Le loup, et l'aigle, et l'alcyon ; Lui montrant l'astre d'or sur la terre obscurcie, Je lui dis : — Courbe-toi. Dieu lui-même officie,

Et voici l'élévation (3).

Le poète a l'air là d'être très près de la foi : en réalité il en est très Igin : là où le catholique sait qu'il y a des réalités, ffugo ne "voit "plus que des mythes; son imagination, toute splendide qu'elle soit, ne suffit pas à dissimuler les ruines de sa croyance. On sent qu'il n'a pas repris tout son aplomb. C'est à peu près le même manque d'équilibre dans sa philosophie, dans ce déisme dont Victor Hugo s'est constitué également le « mage ». Il suffit en effet de rapprocher les principaux morceaux où il parle de Dieu, pour voir combien sa pensée oscille autour de ce point qui reste pourtant son seul dogme. Dans Magnitudo parvi (1er février 1855), il pense que jusqu'ici personne n'a vraiment connu Dieu : on n^en a vu que des masques, qui s'appelaient Jupiter,

(1) Contemplations, II, 365. — (2) Contemplations, I, 223 et 118. — (3) Contemplations, II, 290.

Allah, Mithra, etc. ; mais un jour ces masques tomberont :

Alors la face immense et calme apparaîtra (1).

Comment peut-on arriver à le connaître ? Il faut aller à la nature, qui est son vrai livre, et, dans cette Bible, il faut épeler patiemment son nom (2). Mais la connaissance intellectuelle de Dieu par la nature ne suffit pas. Il faut faire comme le pâtre de Magnitudo parvi : cet homme, qui est le seul vrai sage, vit seul, près de son feu, en contemplant Dieu ; la lumière de l'étoile vient compléter la lueur de son foyer : ce sont là « les deux ailes de la prière (3) ». Ailleurs la prière est comparée à un pont, le seul qui permette de franchir l'abîme des ténèbres, et de parvenir jusqu'à Dieu qu'on aperçoit dans le lointain, « comme une sombre étoile » (4).

Mais ce Dieu, qu'on nous montre ainsi dans une sorte de brouillard, nous éclaire-t-il d'une lumière suffisante? Hugo lui pose un certain nombre de questions : pourquoi, par exemple, l'homme est-il le seul être qui meure de faim (5)? Ce Dieu, qui n'a pas la bonté, possède-t-il même l'unité? Y a-t-il au ciel un Dieu, ou deux génies, cehjjjjiJùfia^^ ? Juste au mo-

ment où Dieu semble ne plus être pour lui qu'une idée vide de vie, de bonté efficiente (7), tout à coup le poète se ressaisit, se contredit, et s'insurge contre les blasphémateurs :

Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire.

Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère ;

Rage d'enfant qui coûte cher !

Et nous nous figurons, race imbécile et dure, Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordure

Entre notre ongle et notre chair !

Nier l'Etre ! A quoi bon ? L'ironie âpre et noire Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,

Comme elle boit son propre fiel ?

Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme. Le sarcasme peut-il, en crevant l'œil à l'homme,

Crever les étoiles au ciel (8) ?

(1) Contemplations, I, 314. — (2) Contemplations, I, 231-233. — (3) Contemplations, I, 344. — (4ï Contemplations, II, 179. — (5) Contemplations, I, 2G3-265. — (6) Contemplations, II, 34. — (7) Contemplations, II, 276. — (8) Contemplations, II, 280.

LES IDÉES MORALES DE VICTOR HUGO <ô

Etrange conflit, singulier état d'âme. La foi de sa jeunesse n'a pas disparu complètement, mais elle est comme pétrifiée. On sent deux hommes en lui ; c'est un libre penseur hanté par un croyant. C'est surtout un homme faible, désarai '■ ; sa doe'trine n'est pas assez fortement tivmpée pour résister aux coups de la passion. Du déisme, Victor Hugo a glissé au panthéisme par une pente a^sez bizarre qui apparaît dans Mugitusoue boum. Est-ce bien «. panthéisme » qu'il faut dire? Le mot exact manque dans le dictionnaire, tant la chose est bizarre: c'est une espèce de « panbie », car l'explication du monde, pour le poète des ConteraplatfôffêT^semme être 1 amour, un amour violent et diffus, pour ne pas dire un déchaînement universel, ou même pis encore :

Un vaste emportement d'aimer, dans l'herbe verte,... D'aimer sans fin, d'aimer toujours, d'aimer encor, Sous la sérénité des sombres astres d'or ! Faites tressaillir l'air, le flot, l'aile, la bouche, O palpitations du grand amour farouche î Qu'on sente le baiser d« l'être illimité (1) !

Tout, dans -Immature, nous conseille d'aimer, tout, môme la tombe (2), même Dieu :

Le bon Dieu qui veut qu'on aime, Qui met au c<cur de l'amant Le premier vers du poème, Le dernier au firmament (3).

Cette théorie, littéraire en apparence, et en somme assez nuageuse, ne choque pas, à cause de son imprécision, mais elle se précise ailleurs: dans Billet du matin, le poète finit par établir entre l'amour et Dieu une identité d'autant plus répugnante, que cette pièce, datée dans l'édition ne varietur de « Paris, juin 18... », par conséquent de la fin de sa jeunesse, est en réalité, d'après les manuscrits, du 14 avril 1855 ; et donc il n'est pas à Paris, mais à Guernesey, et il a cinquantetrois ans...

Malgré toutes ces ardeurs, voilà une religion bien

(1) Contemplations, II, 110. — (2) Contemplations, I, 1S7-188- — (3) Contemplations, I, 159.

froide : elle ne suffirait guère à contenter un cœur affamé de mystère. Mais il y a du mystère dans les Contemplations, ou tout au moins quelque "chose d'incompréhensible pour un lecteur peu renseigné. Qu'est-ce que ce spectre qui attend Hugo dans l'ombre pour lui dire :

L'espace sait, regarde, écoute. Il est rempli

D'oreilles sous la tombe, et d'yeux dans les ténèbres.

Les morts, ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres ;

Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.

Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux (1) ?

Qu'est-ce que cette pièce étrange, Ibo ? Et dans cette apocalypse, que veut dire ce développement :

Je suis le poète farouche, L'homme devoir, etc. (2).

Ou ces deux morceaux ne veulent rien dire, ce qui est encore possible, ou nous trouvons là la trace de l'anxiété, de l'effarement avec lesquels Victor Hugo, pendant de longues semaines, interrogea les tables tournantes. Il n'y a pas, dans cette hypothèse, une ironie déplacée contre la mémoire d'un grand poète, car Hugo n'a pas craint de se déclarer très explicitement disciple de celle qui avait réussi à lui inoculer cette déprimante superstition : rappelant, après la mort de Mme de Girardin, ses triomphes de beauté et d'esprit, il continue :

Maintenant vous voilà pâle, grave et muette,

Morte et transfigurée, et je vous dis : Poète !

Viens me chercher ! Archange ! être mystérieux !

Fais pour moi transparents et la terre et les cieux !

Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,

La grande énigme humaine et le secret du monde (3) !

Le secret de l'énigme, c'est que nous sommes entourés « d'anges qui nous voient », des fantômes de nos mères, de nos sœurs, de nos filles (4), des spectres qui viennent jusqu'à lui par l'invisible escalier des ténèbres, dont la dernière marche est la pierre de son seuil (5). Il tire

(1) Contemplations, II, 190. — (2) Contemplations, II, 186. — (3) Contemplation*, I, 46. — (4) Contemplations, II, 253-251. — (5) Contemplations, II, 2;o.

môme de cette étrange idée une nouvelle raison pour se consoler de la mort des êtres aimés : l'évocation de l'esprit de Léopoldîne pendant les nuits spirites de Marine-Terrace a renoué pour lui le fil mystérieux qui l'attachait aux disparus :

Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres. Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit, Tristes ; et la lueur de leurs charmants sourires Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.

Car ils sont revenus, et c'est là le mystère ; Nous entendons quelqu'un flotter, un souffle errer, Des robes effleurer notre seuil solitaire, Et cela fait alors que nous pouvons pleurer (1).

Le poète visionnaire recule les bornes du spiritualisme raisonné ; il n'aperçoit plus ni la matière, ni la réalité, autour de lui, car la « bouche d'ombre » lui a dit : Vous êtes entouré d'àmes que vous avez tort de prendre pour de simples objets (2) :

Arbggs^, roseaux, rochers, tout vit ! Tout est plein d'âmes (3).

La matière n'est plus pour lui que le bagne de l'esprit. Reprenant une idée qu'il avait indiquée, avec sobriété, dans les Voix intérieures (4), et la développant avec excès, V. Hugo suit dans un cimetière un cercueil, et arrive jusqu'à la tombe ouverte :

Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche. Des pierres par endroits percent la terre fraîche ;

Et l'on entend le glas ; Elles semblent s'ouvrir ainsi que des paupières, Et le papillon blanc dit : Qu'ont donc fait ces pierres (5) ?

Hugo hésite d'abord à répondre nettement à la question ainsi posée : il se demande si tous ceux qui ont tourmenté les peuples ou les penseurs, ne sont pas, comme punition, précipités dans la matière inerte :

Est-ce que Charles IX, Constantin, Louis Onze, Yitêllius, la fange, et Busiris, le bronze,

Les Cyrus dévorants, Les Egisthes montrés du doigt par les Electres, Seraient, dans cette nuit, d'hommes devenus spectres,

Et pierres de tyrans (6) ?

(1) Contemplation?, II, 23)-240. — (2) Contemplations, II, 352. — (3) Contemplation*, II, 333. — (4) Poésie. III, 278. —(5) Contemplations, II, 205. — (6) Contemplations, II, 207.

Seule, la « bouche d'ombre » peut résoudre cette énigme. Le spectre qui attendait le poète près du dolmen de Rozel le soulève par les cheveux jusqu'au haut du rocher : là il révèle à Hugo le mystère de la création : l'âme qui commet une faute tombe du firmament, roule de chute en chute, et devient, suivant la gravité de son crime, homme, ou bête, ou arbre, ou pierre. Devenir pierre, c'est entrer dans la géhenne (1). Seulement, dans ce système, il n'y a plus de peines éternelles :

Les enfers se refont édens (2)...

L'âme qui a expié peut donc reprendre son ascension, de la pierre au végétal, puis à l'animal, puis à l'homme, enfin redevenir pur esprit. Si Victor Hugo imagine ce dénoùment consolant, ce n'est visiblement pas pour compléter sa théorie, c'est pour protester une fois de plus contre l'enseignement de l'Eglise. En réalité son explication s'arrête à ce qu'il voit, et ce qu'il voit est funèbre : toute la création est en deuil ; si les pierres du cimetière sont des êtres punis, les étoiles elles-mêmes ne sont que les cailloux de la fosse-éternité :

Hélas ! tout est sépulcre (3).

Voilà donc le dernier mot de sa philosophie ! Après avoir essayé d'établir le bilan des idées morales dans les Contemplations, faut-il donc constater en fin de compte la faillite du penseur? Qu'avons-nous trouvé jusqu'ici ? L'apothéose du poète par lui-même, un déisme inconsistant, ou aboutissant à l'érotisme, des communications matérielles avec le monde des esprits, un enfer qui ferait sourire les géologues : singulières pauvretés !

Les Contemplations ne seraient-elles que cela ? Heureusement non. Si leur métaphysique doit être écartée comme superficielle, il y a autre chose au fond du livre, au cœur du poème ; un. sentiment humain, éternel, y est développé puissamment. L'esprit du poêle ne nous satisfait pas toujours, mais son cœur contient des

(1) Contemplation*, II, 345. — (2) Contemplations, II, 3fi2. — (3) Contemplations, II, 283.

LES IDEES MORALES DE VICTOR HUGO il

trésors.jie tendresse et de douleur, qu'il va répandre devant nous. Quand Hugo s'écrie : « tout est sépulcre ! », la pensée est conte-table, mais le sentiment est sincère", car le poète songea la tombe de VYUequier, ouverte le 4 septembre 1843 : c'est son deuil de père qui fait la forte unité des Contemplations. A partir de la mort de Léopoldine toute sa vie morale' esTdésormais orientée vers la tombe :

Qu'ai-je appris ? J'ai, pensif, tout saisi sans rien prendre ;

J'ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.

Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : toujours ?

J'ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,

Dans la fosse que j'ai creusée en ma poitrine;

Qui donc a la science? Où donc est la doctrine?....

J'ai vécu, j'ai lutté, sans crainte, sans remord.

Puis ma porte soudain s'ouvrit devant la mort,

Cette visite brusque et terrible de l'ombre.

Tu passas en laissant le vide et le décombre,

O spectre ! tu saisis mon ange et tu frappas.

Un tombeau fut dès lors le but de tous mes pas (1).

Et c'est aussi vers la tombe de sa fille que convergent les Contemplations. Il y a là toute une série de pièces anniversaires qui jalonnent le livre : 4 septembre 1845, 4 septembre 1846, 4 septembre 1847,... 4 septembre 1855. Si, dans le manuscrit, ces morceaux ne portent pas toujours la date funèbre indiquée par l'édition ne oarietur, si le poète a fait comme ceux qui prennent un plaisir triste à orner un tombeau, s'il a mis après coup quelque arrangement à sa douleur, peu importe : le sentiment n'en est pas moins sincère pour avoir précédé ou suivi la date exacte du 4 septembre : les pièces ainsi datées sont comme un chemin de la croix, qui aboutit au calvaire du malheureux père, à la grande image de la douleur humaine qu'il a sculptée dans ce poème immortel, A Villequier.

On sait quelle fut cette catastrophe, qui atterrait les amis du poète (2), qui frappait pour toujours l'imagination du peuple de Villequier (3). On devine ce que ce

(1) Contemplations, II, 378. — (2) Mme Mexnessier-Nodier, ÇA.. Nodier, épisodes et souvenirs de sa vie, p. 354-355. — (3) Gaston Descha.mps, Le Temps, du 18 septembre 1898.

coup avait dû être pour le père qui, en voyage dans le sud de la France, apprenait brutalement la nouvelle en lisant un journal (1). Son deuil fut donc entouré de circonstances rares et comme raffinées ; mais, en fin de compte, c'est la loi commune qu'il subit, et c'est pour cela même que nous nous intéressons à lui : il a développé, dans son élégie, la prière à Dieu qui s'échappe, plus ou moins courte, de toute lèvre humaine en pareil cas ; il a poussé, avec une ampleur incomparable, le cri d'angoisse que laisse échapper toute âme profondément atteinte par la disparition d'un être aimé. Cherchons donc, avec sympathie, quelle est dans cette pièce sa philosophie de la douleur et du deuil.

Tout d'abord l'œuvre est-elle consolante? M. Claretie, qui a, je crois, le premier posé cette question, n'hésite pas à répondre oui (2) Pour lui, « Victor Hugo qui s'appelait le contemplateur est mieux que cela : le consolateur. » Est-ce bien sûr ? Sans doute, pour un lecteur personnellement désintéressé de la question, A Villequier excite une certaine mélancolie littéraire qui, suivant les tempéraments, peut aller de la simple émotion fugitive jusqu'aux larmes. Remarquons-le bien, cela ne prouve pas grand'chose, car la mort de personnages fictifs peut produire le même effet : il y a des gens qui pleurent à chaudes larmes en finissant Vingt ans après, quand ils arrivent à la mort de d'Artagnan. Mais quand on est soi-même frappé par un deuil semblable, et que l'on cherche une consolation, quel effet produit cette pièce? Un de mes amis, alors incrédule, et qui venait de perdre sa fille, me disait : a J'ai relu ce chef-d'œuvre, A Villequier, et je n'y ai rien trouvé qui m'allât au cœur, qui me fît pleurer ; en chantant sa douleur, le poète ne me soulage pas de la mienne. J'ai fermé le livre en pensant que si j'avais sous la main une Imitation, j'y trouverais probablement quelque chose qui me ferait du bien. Le deuil nous révèle jusqu'à l'évidence cette vérité que seule la religion console. » Sans doute, rapproché d'autres poètes, Victor Hugo reprend ses avantages :

(1) Correspondance, II, 55-56. — (2) Le Temps, n° du 26 août 1897

LES IDEES MORALES DE VICTOR HUGO i \)

sa plainte spiritualiste est bien supérieure à la thèse stoïcienne et presque matérialiste qu'Alfred de Vigny a condensée dans la Mort du loup. Elle est même plus nette, plus forte que le Gethsemani de Lamartine en deuil de sa fille (1). Mais, comparé aux consolations du catholicisme, A Villequier paraît bien froid. Louis Veuillot, qui admire fort en son ennemi l'art et le style, trouve que, au début du poème, Victor Hugo a fait de la résignation « une peinture divine », qu'il n'y a pas « de plus beaux vers dans la langue française », mais que malheureusement le ton ne se soutient pas à cette hauteur jusqu'au bout; bientôt, les récriminations contre la justice de Dieu apparaissent : « la lumière s'affaiblit, Faccent baisse : l'esprit, avec un goût douteux, parle à la place du cœur (2). » Il est certain qu'il y a plus de résignation virile dans la correspondance du même Veuillot, dans les lettres où ce père chrétien raconte qu'en deux mois il a perdu trois enfants. Je n'en citerai que quelques fragments, où la consolation chrétienne apparaît dans toute sa profondeur. Marie vient de mourir : Louis Veuillot écrit à son frère : « J'ai soin... que la conversation ne tarisse guère. Si nous gardons un moment de silence, nous nous trouvons bientôt les larmes aux yeux. Cependant une certaine paix se répand dans nos cœurs : nous en remercions Dieu et Marie. Nous y reconnaissons l'influence de sa prière ; c'est comme un rayon du ciel qui tombe sur nous (3). » Puis c'est la petite Gertrude qui s'en va : « Ces deux coups l'un sur l'autre sont terribles, et la blessure est profonde ; mais c'est Dieu qui l'a faite : qu'il soit béni. Je sens ce qu'il veut, et je l'adore (4). » Et sans doute toute sa résignation ne l'empêche pas de souffrir : au retour de l'enterrement de sa troisième fille, il écrit à une amie : « Je me sens plein de consolation et de courage.... Cependant je ne vous plains plus de n'avoir pas d'enfants (5). »

Certes les douleurs n'ont pas de commune mesure : on peut pourtant bien dire que, répétés à si peu d'in-

(1) Voyage en Orient, II, 135. — (2) Etudes sur Victor Hugo, p. 171-173. — (3) L. Veuillot, Correspondance, V, 278. — (i) Correspondance, V, 283. —(5) Correspondance, V, 291.

tervalle, trois coups pareils valent le choc que reçut Victor Hugo au 4 septembre 1843 ; nous pouvons donc comparer, et dire ceci : Louis Veuillot trouve dans sa foi de catholique, celle que possédait Victor Hugo quand il perdit son petit Léopold (1), plus de réconfort que Victor Hugo dans son déisme en 1843. Nous devons ajouter que les lettres de Veuillot dont nous avons cité quelques mots, tant d'autres sur le môme sujet que nous pourrions citer encore (2), sont, pour un cœur meurtri qui cherche dans ses lectures un adoucissement, plus réconfortantes que les vers splendides de Victor Hugo. Il est vrai que Louis Veuillot croyait ce que le poète écrivait en 1842, « au bas d'un crucifix » :

Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure. Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit (3)...

J'ai essayé d'établir la vertu consolatrice, la valeur morale d'un poème, valeur qu'il convient de ne pas exagérer, de ne pas diminuer ; du même coup c'était élucider la même question pour les deux volumes des Contemplations : l'œuvre entière est pénétrée, commeattendrie, par la pensée de la mort : lisez « En revenant du cimetière » : c'est beau comme du Pascal. C'est profondément sincère, quoique la plupart de ces pièces aient été écrites une dizaine d'années après la catastrophe: l'amertume de l'exil, lancinante à certains moments, exacerbe dans le cœur du père le deuil qui sommeille plus ou moins longtemps pour se réveiller âpre, aigu, presque comme au premier jour. En France, il portait des fleurs sur la tombe de sa fille ; de l'exil, il lui envoie ses cris de douleur :

Que de fois j'ai choisi, tout mouillés de rosée,

Des lis dans mon jardin, des lis dans ma pensée (4).

C'est le parfum de ces lis funéraires qui embaume son livre, et sa vie morale : « La mort a des révélations, écrit-il à un ami le 23 septembre 1843 ; les grands coups qui ouvrent le cœur ouvrent aussi l'esprit: la lumière pénètre en nous en même temps que la douleur.

(1) Correspondance, I, 200. —(2) Correspondance, V, 289, 153-151, 172, 173. 17X, 202-201. — (3) Contemplations, I, 223. — (4) Contemplations, II, 374.

Quant à moi, je crois, j'attends une autre vie. Comment n'y croirais-je pas ? Ma fille était une àme ; cette âme je l'ai vue, je l'ai touchée pour ainsi dire, elle est restée dix-huit ans près de moi : j'ai encore le regard plein de son rayonnement (1). » C'est ce qui lui a permis d'écrire tant de lettres de condoléance, où l'on sent le cœur du poète parler au cœur de celui qui souffre, à Michelet, à George Sand, à Lacretelle, à Arsène Houssaye (2). Et ce n'était pas seulement dans des lettres intimes qu'il s'épanchait ainsi ; sur la tombe d'un proscrit, il faisait hautement sa profession de foi : « Dieu ! jamais une tombe ne doit se fermer sans que ce grand mot, sans que ce mot vivant y soit tombé ! Les morts le réclament, et ce n'est pas nous qui le leur refuserons (3). »

C'était le père en deuil qui parlait ainsi, ou qui écrivait la meilleure partie des Contemplations. On comprend maintenant le succès de ce livre qui est bien le chef-d'œuvre lyrique de Victor Hugo, je devrais dire même : le chef-d'œuvre de notre lyrisme. Ce succès dure encore et durera. La lyre a deux cordes principales, l'amour et la douleur : on les entend résonner à travers ces poèmes, l'amour dans « autrefois »}, la douleur dans « aujourd'hui j». Jeune, on aime surtout le pfenrh^votume ; plus tard on préfère le second. L'amour-passion n'est pas dans toutes les existences : toujours il s'affaiblit avec les années. L^dojileurest dans toutes les vies humaines, et elle ne diminue pas avec le temps. Plus nous allons, plus notre çœur devient comme un cimetière secret où les croix se multiplient.

La Légende des siècles.

En 1856 le succès d'argent des Contemplations fut tel, qu'il permit à Victor Hugo de créer cet Hautevillehouse où il allait écrire la Légende des siècles.

(1) Correspondance. II, 59. — (2) Correspondance, II, 192, 195, 20G, 231, 76.— (3) Actes, 11,80.

Je n'ai pas à étudier ici la question de savoir si Hugo a résolu cet insoluble problème littéraire : réaliser, à force d'art, la naïveté épique qui était spontanée chez les peuples et les poètes primitifs. Il faut pourtant dire un mot d'un corollaire de ce problème : Victor Hugo a-t-il réussi dans son effort pour introduire le merveilleux dans sa Légende, c'est-à-dire pour montrer l'action des forces surhumaines sur l'homme ?

Il ne pouvait évidemment pas, vers 1858, essayer ce qu'il aurait fait au temps où il suivait l'auteur des Martyrs, c'est-à-dire tenter de mettre en scène le paradis et l'enfer chrétiens, car la foi lui manquait. Il l'aurait bien voulu pourtant, poussé par son amour du mystère : nombre de détails dans la Légende le prouvent : par exemple, le Satan de pierre, sculpté au portail de la cathédrale d'Ancône, qui sourit en écoutant un tyran et ses conseillers comploter leurs crimes, et tous ces emprunts à la Bible, où l'on voit travailler la prodigieuse imagination du poète, mais où l'on ne sent pas tressaillir son cœur. L'œuvre d'art doit être une œuvre de bonne foi : elle n'est parfaite que si le poète utilise ses sentiments personnels. Or, pour réaliser le merveilleux, Hugo n'a plus que deux sentiments topiques : la croyance à Dieu d'une part, et, de l'autre, le respect, le sens de la prière. En 1858, dans une de ses courses à travers les Alpes, il arrive à la Tell platt : « Une madone est sur l'autel ; devant cette madone est ouvert un livre où les passants peuvent enregistrer leurs noms. Le dernier voyageur entré dans la chapelle y avait écrit ces deux lignes qui m'ont plus touché que toutes les déclarations de guerre aux tyrans dont le livre est rempli : « Je prie humblement notre sainte Mère de « Dieu de daigner, par son intercession, faire recouvrer « un peu de vue à ma pauvre femme. » Je n'ai rien écrit sur le livre, pas même mon nom. Au-dessous de cette douce prière la page était blanche, je l'ai laissée blanche (1) . »

La prière et Dieu, voilà donc les deux sources d'où pourra sourdre un merveilleux sincère, le seul qui puisse nous toucher. De fait, Dieu apparaît dans la

(1) En voyage, Alpes et Pyrénées, p. 12.

Légende, moins comme une force que comme le témoin de nos fautes, et sous une forme symbolique : Dieu est pour Hugo l'œil qui voit tout (1). Pourtant, dans le Petit Roi de Galice, Roland paraît croire à la providence agissante (2), mais cela ne nous touche guère, le poète ne semblant pas très vivement persuadé par son propre récit. Aussi ne sommes-nous pas tentés de nous émerveiller, mais de sourire, quand le cheval de Roland adresse la parole au petit Roi. Au contraire, nous sommes profondément remués par la prière de Nuïîo :

Près du pont se dressait sur un haut piédestal

Un Christ en pierre ayant à ses pieds la Madone ;

Un blanc cierge éclairait sa face qui pardonne,

Plus douce à l'heure où l'ombre au fond des cieux grandit.

Et l'enfant arrêta son cheval, descendit,

S'agenouilla, joignit les mains devant le cierge,

Et dit : — U mon bon Dieu, ma bonne sainte Vierge...

Je n'achève pas la citation : tout le monde connaît ce passage, le plus beau peut-être de toute la Légende. Le croyant y retrouve ses émotions ; l'incrédule luimême ne peut pas protester, car Nuno est sur qu'il a été sauvé par Dieu, par l'envoyé de Dieu : ça prière est aussi touchante, aussi pleine de foi, que celle du pauvre mari de la chapelle de Guillaume Tell. Même dans la Légende, tant est forte la persistance des croyances de jeunesse,

le vers porte à sa cime une lueur étrange,

mais bien rarement. C'est la note philosophique qui domine.

Sans doute, dira-t-on, Victor Hugo n'est pas un philosophe, au sens propre du mot ; il n'a pas de système, ou il en a trop ; le passage rapide d'une théorie à une autre ne peut pas constituer une philosophie. — Cependant Hugo est bien, comme il le prétendait, un penseur. Ce titre lui a été contesté : si M. Hennequin trouve chez le poète une grande pauvreté d'idées (3) ; si M. Renouvier, au début, lui dénie la véritable origi-

(1) Légende, I, 79-86, 121,41. —(2) Légende, II, 61-05. —(3) Etudes de critique scientifique, p. 133 et suiv.

nalité (1), le même philosophe finit par constater chez Hugo « une étude persistante de la douleur, c'est-à-dire en somme l'essentiel de la philosophie (2) ». Brunetière, qui n'aimait pas Hugo, lui reconnaissait également le mérite d'avoir beaucoup « pensé », d'avoir tiré toute une philosophie de l'idée de la mort (3). On ne peut même pas le confiner dans cette partie spéciale de la philosophie, car c'est bien la vie qu'il a voulu présenter d'une façon systématique dans la Légende : « exprimer l'humanité dans une espèce d'œuvre cyclique, la peindre successivement sous tous ses aspects, histoire, fable, philosophie, religion, science ; faire apparaître dans une sorte de miroir sombre et clair... cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'Homme ; voilà de quelle pensée, de quelle ambition, si Ton veut, est sortie la Légende des siècles (4) ». Ce n'est pas là une de ces idées de hasard conçues après coup pour donner une unité apparente à des fragments sans lien naturel ; dès 1840, on voit dans la préface des Bayons et des Ombres qu'il rêve de faire « la grande épopée mystérieuse dont nous avons tous chacun un chant en nous-mêmes, dont Milton a écrit le prologue, et Byron l'épilogue : le Poème de l'Homme (5) ».

Avant l'humanité, Dieu. Ce Dieu est tantôt pour lui un être personnel, distinct des êtres et des choses, providentiel, protecteur du faible, juge des tyrans, et tantôt l'Etre infini mais indéterminé qui se confond avec la nature (G). Hugo oscille du panthéisme au déisme, suivant l'inspiration du moment et les besoins du petit poème qu'il construit: il doit avoir au fond une préférence marquée pour le panthéisme, puisqu'il lui doit ce chef-d'œuvre, le Satyre. La nature prend ch'Z lui une vie étrange, puissante ; en elle palpite une âme avec laquelle l'âme du poète entre en communion :

O soleil, ô face divine,

Grottes où l'on entend des voix,

Monts sacrés, hauts comme l'exemple,

(1) Victor Hugo le poète, p. 327-328. — (2) Victor Hugo te philosophe, p. 377. — (3) Evolution de la poésie lyrique, I, 210. — (4) Légende, I, 4. —(5) Poésie, III, 382. —(0) Leconte de Lisle, Derniers poèmes, p. 297.

Vieux rocs, chtMie des ans vainqueur, Dont je sens, quand je vous contemple, L'âme éparse entrer dans mon cœur (1).

Tout cela est traversé par la conviction profonde qu'il y a lutte du bien et du mal dans l'univers ; cette conviction, comme Ta remarqué M. Renouvier, date chez lui de 1827 (2) ; seulement, en 1827, c'est chez Hugo une pensée catholique ; trente ans plus tard, c'est un pur manichéisme.

Dans le monde ainsi organisé apparaît l'homme, c'est-à-dire la conscience. L'histoire de l'humanité se déroule devant nous, par grandes fresques, avec des lacunes sans doute, ou des parties sacrifiées, mais formant tout de même une vue d'ensemble, parce qu'une idée générale l'anime, plus nette encore que dans les œuvres précédentes où elle apparaît pourtant déjà :

De quelque mot profond tout homme est le disciple,

a dit le poète (3). Son mot n'est pas difficile à découvrir, c'est : prugrès. « Ces poèmes, dit-il dans la préface, divers par le sujet, mais inspirés par la même pensée, n'ont entre eux d'autre nœud qu'un fil, ce fil qui s'atténue quelquefois au point de devenir invisible, mais qui ne casse jamais, le grand fil mystérieux du labyrinthe humain, le Progrès (4J. » Hugo a cru au progrès, avec sa génération. Nous y croyons moins, puisque nous lui substituons volontiers l'évolution, qui commence du reste à perdre de son prestige. Mais parce que le mot progrès n'est plus à la mode, est-ce une cause de déchéance pour la pensée de Victor Hugo ? Cela lui assigne au contraire une date dans l'histoire des idées.

Ce qui nuirait davantage à la valeur de cette pensée, c'est trop souvent, le manque de netteté, de clarté. Il s'est rencontré un hugolàtre pour lui en faire un mérite : Hugo, dit Baudelaire, « non seulement exprime nettement la lettre nette et claire ; mais il exprime, avec Y obscurité indispensable, ce qui est obscur et

(1) Châtiments, p. 103. — (2) Victor Hugo le poète, p. 22. — (3) Contemplations, I, 38. — (4) Légende, I, 5.

confusément révélé (1) ». Il est certain que ceux pour qui un système n'a de valeur que s'il est obscur, devront se déclarer souvent contents de Hugo.

Beaucoup de ces obscurités s'expliquent par l'intrusion de la politique dans la partie substantielle de la Légende, c'est-à-dire dans la partie historique. Le poète a défini spirituellement son système historique en disant que son livre était « de l'histoire écoutée aux portes de la légende (2) ». Mais il n'a pas reconnu, et peut-être ne sel'avouait-ilpasà lui-même, que la politique montre le bout de l'oreille même dans les légendes lointaines. L'histoire politique de Hugo se résume dans une antithèse : fétichisme de Napoléon Ier, haine de Napoléon III et de ses partisans. Tout cela se retrouve dans la Légende des siècles. Charlemagne a singulièrement grandi depuis qu'il a quitté les vieilles chansons de geste pour entrer dans la Légende : c'est que Victor Hugo lui prête à distance toute la grandeur de Napoléon. Ay mer Mot nous montre la lassitude des Pairs près d'abandonner Charles : n'est-ce pas un souvenir de la satiété des maréchaux prêts à trahir l'Empereur?

L'histoire elle-même est faussée par les préoccupations journalières de la lutte politique que Hugo entretient d'Hauteville-house. Quand il monte travailler solitaire dans la paix de son look-out, de sa « chambre de verre », il n'a pas oublié les conversations irritées qu'il vient de soutenir, les lettres qu'il a reçues, les manifestes qu'il a lancés, tout cela roulant sur le même sujet : guerre à la tyrannie, aux despotes, au tyran. Sous l'empire de cette obsession, il refait à sa guise l'histoire ; peuples, hommes, il campe devant nous des silhouettes puissantes qui ne sont ni tout à fait vraies ni complètement fausses. Son Espagne, par exemple, déconcerte les vrais historiens ; devant cette création du poète M. Morel-Fatio, ne retrouvant presque plus rien de la réalité qu'il connaît bien, se résigne à admirer « son étrange, son effrayante beauté (3) », mais ne peut en louer la vérité. En effet, il est impossible d'être à la fois historien et politicien ; on ne peut écrire aujour-

(1) L'Art romantique, p. 316. — (2) Légende, I, 7. — (3) Etudes sur l'Espagne, I, 94-95.

d'hui l'histoire avec la froideur de l'impartialité quand on rédige la veille et le lendemain des factums véhéments. — On rapporte que Victor Hugo avait gardé l'encrier qui lui avait servi à écrire une de ses satires politiques, en lui collant cette étiquette : « bouteille d'où est sorti Napoléon le Petit. » C'est de la même bouteille qu'il avait tiré ses Châtiments, ses proclamations de l'exil ; c'est encore là qu'il trempe plus d'une fois la plume d'or avec laquelle il écrit la Légende. Brunetière a déjà indiqué en général ce rapprochement entre les poèmes épiques et les œuvres purement politiques de Hugo (1) ; précisons-le par des exemples. Dans le Petit Roi de Galice le poète associe un prêtre au forfait des Infants, de même qu'il confondait dans la même haine l'Eglise et le coup d'Etat. Dans son histoire épique du passé, il est hanté par ses souvenirs du 2 Décembre. On ne peut comprendre la Confiance du marquis Fabrice si on ne se rappelle les Châtiments ; Ratbert est une nouvelle incarnation de « Robert » ; la mort d'Isora, c'est un nouveau Souvenir de la nuit du 4. En décrivant le régiment du baron Madruce, Hugo songe aux régiments du 2 Décembre. Pour qui croirait que ce sont là de pures hypothèses, j'ajouterai deux rapprochements significatifs : la légende de Kanut et du suaire sanglant est déjà indiquée dans les Châtiments :

Peuple, jamais de sang ! Vertueux ou coupable,

Le sang qu'on a versé monte des mains au front.

Quand sur une mémoire, indélébile affront,

Il jaillit, plus d'espoir; cette' fatale goutte

Finit par la couvrir et la dévorer toute ;

Il n'est pas dans l'histoire une tache de sang

Qui sur les noirs bourreaux n'aille s'élargissant (2).

En 1854, à propos d'une condamnation à mort, Hugo disait ceci au peuple de Guernesey : « 0 machines monstrueuses de la mort, hideuses charpentes du néant, apparitions du passé, toi qui tiens à deux bras ton couperet triangulaire, toi qui secoues un squelette au bout d'une corde, de quel droit reparaissez-vous en plein

(1) E 'solution de la poésie lyrique, II, 102-101. — (2) Châtiments, p. 253.

midi, en plein soleil, en plein xixe siècle, en pleine vie? vous êtes des spectres. Vous êtes les choses de la nuit, rentrez dans la nuit (1). » Voici l'écho fidèle de cette prosopopée, dans l'apostrophe d'Eviradnus aux deux bandits qui ont voulu assassiner Mahaut :

Je vous rends à la nuit...

Sigismond l'assassin, Ladislas le forban,

Vous êtes des damnés en rupture de ban ;

Donc lâchez les vivants et lâchez les empires !

Hors du trône, tyrans ! A la tombe, vampires !

Chiens du tombeau, voici le sépulcre. Rentrez (2).

J'ai le droit de conclure de tout cela que, en 1858, Victor Hugo a une tendance à tout voir sous l'angle de la politique. L'anachronisme est sa règle. Il en a même donné la formule :

Et comme tout se tient, se mêle et se confond, Tous les tyrans n'étant qu'un seul despote au fond, Ce ({lie dit ce Sultan jadis, ce roi le pense (3).

Le passé ne peut plus être pour lui que la « figure » du présent. Dans sa vie personnelle comme dans son œuvre publique, il est rare que quelque chose puisse trouver place, se faire admettre ou tolérer, si Hugo n'a pas réussi, bon gré mal gré, à lui imposer le sceau de ses rancunes, le cachet de ses opinions actuelles. J'ai vu à Hauteville-house, dans la salle à manger, une superbe Notre-Dame des Victoires en vieux Rouen, don d'une personne amie (4). Ne voulant pas faire disparaître ce cadeau qui lui était cher, mais qui devenait comprometiant, Victor Hugo le laïcise : il le transforme en un symbole républicain, grâce à ce quatrain :

Le peuple est petit, mais il sera grand. Dans tes bras sacrés, ô mûre féconde,- O liberté sainte, au pas conquérant, Tu portes l'enfant qui porte le monde.

Le peuple est devenu l'unique préoccupation du poète, je dirai presque sa seule religion : la conclusion de toute la philosophie de la Légende, c'est le socialisme.

(1) Actes, II, 112. — <2) Légende, II. 121. — (3) Légende, III, 61. — (4) Rivet, Victor Hugo chez Lai, p. 120.

Que dit-il, en effet, dans la préface de la première série ? « L'intention de ce livre est bonne... L'épanouissement du genre humain de siècle en siècle, l'homme montant des ténèbres à l'idéal, la transfiguration paradisiaque de l'enfer terrestre, voilà ce que sera, terminé, ce poème dans son ensemble (1). » Et quel est l'aboutissement du livre, l'épanouissement de l'intention du poète ? le drame intitulé les Pauvres gens. On connaît l'émotion puissante de la pièce : c'est en môme temps, dans toute la Légende, un des poèmes les plus travaillés, les plus parfaits comme art (2). Hugo y voyait un des points lumineux de l'ensemble de son œuvre. La pitié qu'il éprouvait pour les petits, victimes innocentes des cataclysme^ politiques (3), pour les bébés-martyrs, victimes de la disparition de la mère comme Petit-Paul (4), trouve son apaisement, sa purification, dans cette pièce des Pauvres gens . Suivant Hugo, c'est chez les malheureux que l'on trouve les preuves de dévouement les plus délicates et les plus méritoires ; c'est du côté des déshérités de la vie que se rencontrent les plus rares vertus, celles qui permettent à la race humaine d'espérer un remède au mal, à la maladie, à la misère : il a magnifié la fraternité et la charité populaires. Cette thèse, que ne désapprouverait pas un de nos meilleurs moralistes actuels (5), va trouver son plein développement dans la grande épopée en prose sur le mal social.

Les Misérables.

Le meilleur commentaire qui en ait été donné est peut-être celui de Baudelaire : il voit dans la force même du génie et de la personnalité de Victor Hugo, l'explication de l'antinomie, ou, plus simplement, de la contradiction qui apparaît dans les Misérables, l'amour

(1) Légende, I, 9. — (2) Gi.aohant, Papiers d'autrefois, p. 93, 97 112-113, 118, 121. — (3) Châtiments, p. 83.- (4) Légende, IV, 259. — (5) René Bazin, De toute son âme.

de ce qui est très fort, de ce qui est irrésistible dans sa force, et l'amour de ce qui est très faible, de ce qui est désarmé par sa faiblesse : « La force l'enchante et l'enivre ; il va vers elle comme vers une parente ; attraction fraternelle. En revanche, mais par une tendance différente dont la source est pourtant la même, le poète se montre toujours l'ami attendri de tout ce qui est faible, solitaire, contristé, de tout ce qui est orphelin : attraction paternelle. Le fort, qui devine un frère dans tout ce qui est fort, voit ses enfants dans tout ce qui a besoin d'être protégé ou consolé (1). » Hugo eût aimé cette explication.

Il en avait du reste trouvé une autre, un peu plus simple : il voit dans le roman un instrument de progrès (2), et il explique à Lamartine, dans sa lettre du 24 juin 1862, les gains qu'il a voulu faire réaliser à l'humanité dans son roman épique : « Autant qu'il est permis à l'homme de vouloir, je veux détruire la fatalité humaine, je condamne l'esclavage, je chasse la misère, j'enseigne l'ignorance, je traite la maladie, j'éclaire la nuit, je hais la haine.... Les Misérables ne sont autre chose qu'un livre ayant la fraternité pour base et le progrès pour cime (3). »

Peut-être trouvera-t-on que Victor Hugo parle là en avocat : c'est qu'en effet il plaide sa cause : Lamartine lui a annoncé son intention de juger en public les Misérables ; Victor Hugo essaye d'attendrir son juge, mais sans y réussir, car Lamartine a, lui aussi, ses idées sur la question sociale : « Il n'y a qu'un seul socialisme pratique : c'est la fraternité volontaire et active de tous envers chacun, c'est une religion de la misère, c'est le cœur obligatoire du pays rédigé en lois d'assistance (4). » C'est mal dit, mais c'est très bien pensé. Armé de ce système, Lamartine va attaquer et battre en brèche la doctrine de Hugo dans le LXXXIIle Entretien de son Cours familier de littérature ; le titre seul annonce très clairement l'intention de l'étude critique : « Considérations sur un chef-d'œuvre, ou le danger du génie. »

(1) L'Art romantique, \). 322. — (2) Correspondance, II, 234. - (3) Correspondance, II, 252. — XIV, 330.

Dans ce cours où il y a tant de beautés perdues et comme inédites, puisque personne ne le lit, il n'y a peut-être pas de meilleures pages que celles-là, parce que Lamartine sait faire le départ entre le bien et le mal qu'il faut penser des Misérables. De fait, il y trouve surtout du mal ; il y voit un plaidoyer dangereux, à la Jean- Jacques Rousseau :«LJ homme contre la société, voilà le vrai titre de cet ouvrage, ouvrage d'autant plus funeste qu'en faisant de l'homme-individu un être parfait, il fait de la société humaine, composée pour l'homme et par l'homme, le résumé de toutes les iniquités humaines ; livre qui ne peut inspirer qu'une passion, la passion de trouver en faute la société, de la renouveler et de la renverser pour la refondre sur le type des rêves d'un écrivain de génie (1). » Lamartine constate du reste chez l'auteur des Misérables un progrès vers la tendresse, une sympathie plus émue pour l'humanité souffrante, un agrandissement par conséquent du cœur du poète.

Victor Hugo, comme de juste, laisse de côté les éloges et n'est sensible qu'aux critiques ; il se venge de l'étude de Lamartine en la baptisant d'un sobriquet : « Essai de morsure par un cygne (2). » Mais Lamartine n'est pas seul de son avis. La critique littéraire, si j'en excepte M. Renouvier (3), est, en général, plutôt dure. Mérimée trouve que « si ce livre était moins ridicule et moins long, il pourrait être dangereux » (4). Récuse-t-on Mérimée, qui tient pour le second Empire? Flaubert, qui adore Victor Hugo, est tout aussi indigné (5). Il trouve le livre mai observé, faux, ce qui n'est pas permis « quand on est le contemporain de Balzac » (6). Le style même est de qualité inférieure : « Il me semble intentionnellement incorrect et bas, dit l'impeccable styliste. C'est une façon de flatter le populaire (7). » Flaubert se trompe-t-il ? D'autres ont pensé comme lui. Dans un des bons romans contemporains, on nous montre un socialiste, Vogenier, racontant et coramen-

(1) Cours familier, XIV. 305-306. — (2) Post-scriptum de ma vie, p. 57. — (3) Victor Hugo Le philosophe, p. 215, et suiv. — M) A. Filon, Mérimée, p. 309. — (5) Flauhert, Correspondance, 111,227. —(6; Correspondance, III, 228.— (1) Correspondance, 111,227.

tant l'œuvre de Hugo devant un auditoire de travailleurs : « Les Misérables, tenez, voilà un livre où l'on voit que les pauvres, qu'on croit mauvais, et qu'on met en prison, pèsent plus dans la balance de Dieu que les gros propriétaires qui ont des champs et des rentes, et qu'on salue chapeau bas. Il y a un galérien qui est la crème des hommes. Ça vous étonne (1)... »

Directes ou indirectes, ces critiques sont justes, mais elles ne sont pas toute la vérité. Elles n'expliquent point, par exemple, comment Victor Hugo a pu vendre à ses premiers éditeurs, pour douze ans seulement, son manuscrit deux cent quarante mille francs, sans qu'ils aient fait une mauvaise affaire (2). Elles expliquent encore moins comment les Misérables ont pu avoir une influence aussi forte sur Dostoiewski, sur Tolstoï (3) ; comment la thèse morale de Hugo a pu s'infiltrer peu à peu dans la jurisprudence et même dans les lois. Est-ce là simplement un triomphe de la forme? Est-ce parce que Hugo a su faire de la splendeur artistique avec les laideurs de la réalité ? Non. Seulement, un souffle rafraîchissant et purificateur passe à travers l'œuvre et l'assainit : au fond, tout au fond des Misérables, il y a une inspiration chrétienne, soit dit sans ombre de paradoxe.

Je sais très bien que la famille de Mgr Bienvenu de Miollis a protesté contre le portrait que Victor Hugo a donné de ce prélat, sous le nom de Mgr Myriel (4) ; que Mgr Ricard s'est montré presque aussi sévère que la famille dans une étude historique sur l'ancien évêque de Digne (5), prenant ainsi, a-t-on dit, « la revanche des Misérables » (6). Je sais encore que des juges moins intéressés dans l'affaire ont été également durs : Lamartine trouve la biographie de l'évoque « un peu niaise (7) » ; Flaubert estime que « par rage socialiste, Hugo a calomnié l'Eglise (8). » Et pourtant je trouve

(1) Henry Bordeaux, Au pays natal, p. 207 et suiv. —(2) A. Brisson, dans le Temps, n°" du 20 et du 21 février 1902. — (3) IIinzelix, dans le Temps du 27 janvier 1902. — (1) Biré, Victor Hugo après W52, p. 138 et suiv. — (5) Mgr de Miollis, éoêque de Digne. — (6) Le P. Chérot, dans les Etudes, 1893, III, 703. — (7) Cours familier, entretien LXXX1V, p. 385; Cf. Hugo, William Shakespeare, p. 297. — (8) Flauiîert, Correspondance, III, 228.

que ceux qui ont vu le plus juste dans cette affaire sont ceux qui aperçoivent du christianisme dans les Misérables, c'est-à-dire Louis Veuillot et George Sand. Louis Veuillot sent, dans tout le livre, « un souffle de justice, un souffle de foi chrétienne et catholique par conséquent, souffle court et mêlé, mais brûlant, parfois sublime. En présence des maux qu'il veut guérir, le génie se dégage des systèmes humains et vole vers les dictâmes du Christ. 0 témoignage de l'àme naturellement chrétienne (1) ! »

Dira-t on que Veuillot, pratiquant le pardon des injures personnelles, veut, bon gré mal gré, tirer à lui un génie de cette envergure ? Alors croyons en George Sand qui, pour des raisons absolument inverses, trouve que l'auteur des Misérables est chrétien, et même « trop chrétien » (2). George Sand, nous dit Paul Meurice, « n'avait pas accepté sans des réserves l'évangélique évêque Myriel », ni la première partie de l'ouvrage (3). Mais ce ne sont pas seulement les deux premiers livres qui donnent la note chrétienne : elle retentit dans toute l'œuvre. Cet effort d'une conscience pour se régénérer, ce Sursum corda de Jean Valjean, qui, converti par l'Evêque, ne veut pas retomber, c'est plus que la vertu humaine, c'est !a vertu de l'homme guidé par Dieu, montant vers Dieu, ou pour mieux dire, racheté par Jésus-Christ, remontant vers Dieu : Victor Hugo luimême nous l'indique à la fin du chapitre célèbre, une tempête sous un crâne : a Ainsi se débattait dans l'angoisse cette malheureuse âme. Dix-huit cents ans avant cet homme infortuné, l'être mystérieux, en qui se résument toutes les saintetés et toutes les souffrances de l'humanité, avait aussi, lui, pendant que les oliviers frémissaient au vent farouche de l'infini, longtemps écarté de la main l'effrayant calice qui lui apparaissait ruisselant d'ombre et débordant de ténèbres dans des profondeurs pleines d'étoiles (4). »

Que se passait-il donc au fond de la conscience du poète V

(1) Etudes sur Victor Hugo, p. 259. — (2) Hugo, Correspondance, II, 249-250. — (3) lbid., p. 249, note. — (.4) Misérables, I, 421.

Le Testament moral de Victor Hugo.

Je ne crois pas qu'il faille demander l'ultime secret de sa pensée aux œuvres de la fin. Comme il fallait s'y attendre, même pour un génie aussi robuste que le sien, les idées du poète vieilli sont surtout des répétitions, sans amélioration. Il se produit pour l'œuvre la même déchéance que pour l'homme : l'équilibre de la maturité se détruit peu à peu ; les doctrines deviennent étriquées, ou penchent vers l'exagération.. Après avoir prêché, en théorie et par l'exemple, la pitié pour les humbles, Victor Hugo en arrive, dans sa bonté suprême, à faire enlever, en 1878, les fils des sonneries électriques dans son hôtel, parce que « les sonnettes dérangent les domestiques » (1). On dirait qu'il devient le prisonnier de son rôle. En 1871, Arsène Houssaye rencontre Victor Hugo sur le parvis Notre-Dame : il suppose que le poète est venu prier ; l'auteur de Notre- Dame de Paris répond sur un ton de révolte : « Non, les églises sont les bastilles de la pensée. Si j'étais au pouvoir, je les mettrais toutes à l'encan au plus offrant et dernier enchérisseur (2). » A ce moment Victor Hugo vit dans un milieu où il n'a pas uniquement des amis comme Auguste Vacquerie et Paul Meurice ; pour faire admettre à ce monde nouveau ses convictions anciennes, il est obligé de leur donner une forme un peu bizarre : on l'a entendu déclarer ceci, à un dîner, en janvier 1874 : « Qui vous dit qu'un jour, après mille et mille ascensions, je n'aurai pas, comme tous les hommes de bonne

(1) II. Houssaye, les Débats du 18 septembre 1885.

(2) Confessions, V, 318.

volonté, conquis une place au suprême conseil de cet adorable tyran qu'on appelle Dieu (1) ? » Malgré ces concessions de forme les croyances philosophiques du vieux poète ne sont pas toujours respectées, les athées étant en général intolérants : il en est blessé, ému jusqu'aux larmes (2).

Ses opinions sont, après 70, à peu près ce qu'elles étaient avant la guerre ; et de môme les œuvres parues dans les dix dernières années de sa vie contiennent à peu près le même système que celles de l'exil, avec moins de splendeur verbale et plus de rhétorique, avec plus d'àpreté aussi. Sa lettre à Mgr de Ségur, datée d'Hauteville-house le 17 septembre 1872, dépasse en violence les Châtiments (3). La même année, dans Quatre-vingt-treize , il reprend la figure de Claude Frollo, la pousse au noir, et en fait son Cimourdain, sorte d'avatar de l'archidiacre de Notre-Dame, avec la science en moins, car Cimourdain a en lui, dit Victor Hugo, « la nuit de la prêtrise » (4).

C'est toujours son ancienne psychologie, par antithèse (5 ) . Ce sont les mêmes idées morales que l'on retrouve dans le Théâtre en liberté : la haine des rois, des prêtres, la condamnation des peuples qui se résignent, la glorification des proscrits, et c'est aussi la même morale que dans les Chansons des rues et des bois. Il n'a rien appris, ni rien oublié, rien oublié, pas même sa croyance aux esprits frappeurs. Dans Choses vues, il remarque, le jour de la mort de son fils Charles, que l'on est au 13 mars, qu'il y a bien des 13 dans leur existence depuis janvier ; il note aussi que, pour la troisième fois, il entend retentir des bruits mystérieux,. « trois coups comme des coups de marteau sur une planche ». Et brusquement il apprend la mort foudroyante de son fils. Le lendemain, il retrouve toute la pureté et toute l'éloquence de son spiritualisme pour faire ses adieux à son enfant : « J'ai baisé au front mon bien-aimé, puis on a soudé la feuille de plomb. Ensuite on a ajouté le couvercle de chêne et serré les

(1) Arsène Houssaye, Confessions, V, 296. — (2) H. Rochefort, les Acentures de ma vie, II, 75-76,15 : — Renouvier, Victor Hugo le philosophe, p. 275-277. — (3) Correspondance, II, 358-359. — (-1) Quatre-vingt-treize, p. 149. — (5) lbid., p. 473.

écrous du cercueil, et en voilà pour l'éternité. Mais l'âme nous reste. Si je ne croyais pas à l'âme, je ne vivrais pas une heure de plus (1). »

La mort a toujours bien inspiré Victor Hugo : c'est en adressant à ses enfants disparus un dernier adieu que le poète songeait, en 1874, à sa propre fin : « un jour, bientôt peut-être, l'heure qui a sonné pour les fils sonnera pour le père, la journée du travailleur sera finie...

« Pendant qu'on fait silence autour de la fosse béante, pendant que des pelletées de terre, poussière jetée à ce qui va être cendre, tombent sur la bière lourde et sonore, l'âme mystérieuse quitte ce vêtement, le corps, et sort, lumière, de l'amoncellement des ténèbres. Alors pour cette âme les disparus reparaissent, et ces vrais vivants, que dans l'ombre terrestre on nomme les trépassés, emplissent l'horizon ignoré, se pressent, rayonnants, dans une profondeur de nuée et d'aurore, appellent doucement le nouveau venu, et se penchent sur sa face éblouie avec ce bon sourire qu'on a dans les étoiles . Ainsi s'en ira le travailleur chargé d'années, laissant, s'il a bien agi, quelques regrets derrière lui, suivi jusqu'au bord du tombeau par des yeux mouillés peut-être, et par de graves fronts découverts, et en même temps reçu avec joie dans la clarté éternelle ; et si vous n'êtes pas du deuil ici bas, vous serez là-haut de la fête, ô mes bien -aimés (2) ! »

Peut-être aurais-je pu laisser le lecteur sous l'impression de cette belle page, à laquelle il manque une seule chose pour qu'on y retrouve la pure inspiration chrétienne : du moins elle suffirait à prouver que Victor Hugo est resté jusqu'à la fin le plus ardent des spiritualistes. Mais, pour être bien sur de posséder sa pensée complète, il nous faut prendre une œuvre plus étendue, une de celles où visiblement il a voulu développer une dernière fois son système. M. Renouvier a choisi pour cela le poème qui est intitulé Dieu (3) ; mais la date en est incertaine, et, quand bien même cette œuvre remonterait réellement, comme le pense M. Re-

(1) Choses vues, nouvelle série, p. 330-331. — (2) Actes et paroles, IV. 395-396 — (3) Victor Hugo le philosophe, p. 309 et suiv.

nouvier, jusqu'aux environs de 1855, elle n'aurait pas pourtant ce caractère de testament moral qui se trouve éminemment dans le Post-scriptum de ma vie (1). Ces pages appartiennent de plus à l'époque où la pensée du poète jetait son rayonnement suprême, avant le crépuscule ; elles datent, nous dit Paul Meurice, de Guernesey, au moment où la santé de Victor Hugo subissait une crise grave ; par conséquent elles sont de 1861. Hugo vient de terminer la Légende des siècles et les Misérables, deux chefs-d'œuvre. Il a plus d'esprit que jamais (2). Son intelligence a toute sa puissance ; il est môme en progrés, car il y a dans son Post-scriptum toute une reprise de la préface de Cromwell, avec mise au point des à peu près et rectification des erreurs. Sa pensée prend une fermeté définitive : par exemple, lui qui a écrit sur Voltaire tant de jugements successifs et contradictoires, au hasard de ses propres changements, il donne enfin du prince des sceptiques une formule objective que peuvent accepter le croyant et l'incroyant, car c'est de l'histoire littéraire (3). A côté de ces études poussées, il y a toute une série de croquis aussi puissants que des tableaux achevés : ainsi ces maximes, intitulées « tas de pierres », comme si elles n'étaient pour lui, dans son chantier immense, que des blocs dégrossis et délaissés, ainsi que les pierres de taille qui restent inemployées au bas de la cathédrale achevée ; pour nous, c'est de la poussière de pierres précieuses. On y trouve tout, des plaisanteries, des pensées profondes, des paradoxes inadmissibles (4), des mots qui nous font rire, d'autres qui nous forcent à réfléchir : en trois lignes il résume la sagesse politique, et donne aux politiciens cette bonne leçon : en mécanique sociale, il faut savoir combiner l'action et la réaction : « Dans ce temps où l'on ne fait que changer d'abîme, voici toute ma politique : je m'attelle en avant dans les montées, et en arrière dans les descentes (5). »

C'est avec ce bon sens pratique qu'il construit son

(1) Post-scriptum, p. 2, note de Paul Meurice. — (2) Post-scripim, p. 76-78. — (3) Post-scriptum, p. 167-168. — (5) Post-scriptum, p. 9t.

tum, p. 76-78. — (3) Posi-scriptum, p. 75. — (4) Post-scriptum,

socialisme de derrière la tète, tout parfumé de charité : « partagez votre pain avec les petits enfants, regardez si personne ne va pieds nus autour de vous, souriez aux mères nourrices sur le seuil des chaumières, promenez-vous sans malveillance dans la nature... Levezvous pour le travail, couchez-vous dans la prière, ayez pour oreiller l'infini, aimez, croyez, espérez... Ne vous découragez jamais,... et si vous avez des champs, cultivez-les, et si vous avez des fils, élevez-les, et si vous avez des ennemis, bénissez-les, avec cette douce autorité secrète que donne à l'âme la patiente attente des aurores éternelles (1). » Pour ceux qui trouveraient ces conseils un peu nuageux ou trop difficiles à suivre, Victor Hugo promulgue plus loin une sorte de décret qu'il intitule la vraie formule socialiste: « Rendre l'homme moral meilleur, l'homme intellectuel plus grand, l'homme matériel plus heureux. Bonté d'abord, grandeur ensuite, enfin bonheur (2). » C'est le programme qu'il développait dans son discours du 10 novembre 1848 (3), avec la même gradation : Hugo met la recherche du bonheur matériel à sa vraie place, la dernière, et, à la première place, la bonté.

Un pareil socialisme est véritablement religieux, mais ce socialiste n'est pas catholique : pour lui Jésus- Christ n'est plus qu'un homme ayant au plus haut degré le sentiment de l'infini (4). Toute croyance dogmatique a disparu de son esprit (5). Seule, son imagination, sa sensibilité restent profondément pénétrées par le catholicisme. C'est peut-être pour cela que, se séparant de la religion de sa jeunesse, il ne s'arrête pas au protestantisme (6). Mal à son aise en somme depuis qu'il a rompu avec Lamennais, il se taille une religion à son usage, qui n'est pas le pur déisme ; pour la caractériser, je ne trouve pas de formule satisfaisante : un catholicisme démarqué, sans la Croix, voilà à peu ~prè"s~Ta définition" la moins inexacte. D'ailleurs, voyons le détail. Hugo déclare qu'il ne pratique pas, qu'il ne va pas à la messe, qu'il n'a pas besoin des dogmes,

(1) Post scriptum, p. 147-148. — (2) Ibid., p. 151. — (3) Actes et paroles, I, 253-254. — (4) Post-scriptum, p. 165. — (5) lbid., p. 23G. — (6) lbid.t p. 91-92.

parce qu'ils ne sont bons que pour les « intelligences myopes », et qu'il a, lui, d'assez bons yeux pour voir Dieu directement (1). Là commence à apparaître le défaut du système et de l'homme ; ailleurs, il éclate : c'est l'orgueil, un orgueil démesure. Ses « rêveries sur Dieu » sont quelquefois proches du délire orgueilleux. Un parodiste prétendait que Victor Hugo grimpait sur les collines pour se ménager un tête à tête avec Dieu :

Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux !

Il y a du vrai dans cette plaisanterie, puisque Victor Hugo va jusque-là dans son Post-scriptum, et même un peu plus loin : la fonction divine de l'homme, dit-il, c'est de « faire chair le vrai, le beau et le juste ». Celui qui a réalisé le vrai, c'est Voltaire ; celui qui a réalisé le beau, c'est Shakespeare ; celui qui a réalisé le juste, c'est Jésus. Tout grand homme a travaillé à « l'un de ces trois piliers du fronton infini qu'on nomme Vérité, Beauté, Justice. Quelques-uns ont travaillé à deux. Celui qui travaillerait aux trois, celui-là approcherait de Dieu (2). » Pour ce dernier génie, Hugo laisse la place vide, le nom en blanc, nous laissant le soin de décerner la place, d'écrire le nom... De pareils orgueils sont ordinairement punis, nous dit Pascal. En effet, à côté de ces prétentions, on trouve les inévitables tables tournantes, les esprits frappeurs (3). Constatons, et passons, pour arriver vite au fond même de sa philosophie.

On peut la définir par son contraire, et deviner les idées que le poète aime, en observant celles qu'il déteste : il a horreur du matérialisme scientifique, de ce qu'il définit « une certaine science académique et officielle, aussi myope que l'idolâtrie » (4). Ce qu'il cherche, ce qu'il prétend avoir trouvé, c'est une doctrine consolante, nous faisant espérer avec certitude, par delà la mort, un Dieu bon. Comment définir ce Dieu ? Hugo est obligé de reconnaître que, malgré la vue supérieure qu'il se reconnaît, il ne peut distinguer la vérité à l'œil nu, et il conclut par un « o altitudo ! » assez inattendu, mais

(1) Post-scriptum, p. 196-197. — (2) Post-scriptum, p. 201-202. — (3) Ibid., p. 217. -(4) Ibid., p. 242-213.

très significatif : « Toutes ces questions se résolvent en prosternement... Simples, tâchez de penser ; penseurs, tâchez de prier (1). » Voilà sa théodicée. Est-elle l'adversaire irréconciliable de la théologie ? Sa religion estelle l'ennemie de la religion ? L'opposition n'est qu'apparente, nous dit Hugo : « Il arrive souvent que les hommes de génie ont, en dehors des religions formulées, une religion à eux, laquelle même semble parfois la négation des autres (2) ».

On dirait un diplomate qui cherche une formule de rapprochement pour amener la paix entre deux belligérants. Dans cette guerre dont l'œuvre de Hugo, comme sa vie, semble le champ de bataille, il y a eu des périodes d'accalmie et des moments de lutte sauvage. Le coup d'Etat du 2 décembre amène une grande crise ; il y en a d'autres encore, mais après chaque période de tension, nous voyons Hugo chercher le calme. Il compare le penseur épris des contemplations éternelles à un de ces puits profonds qui réfléchissent les étoiles. Une pierre lancée par un enfant suffit pour briser la sérénité du miroir ; il se produit comme une tempête, et toutes les lumières semblent vaciller et sombrer, « mais ce trouble n'est que d'un moment, la pierre tombe au fonds du puits, le souci tombe au fond de l'âme, et le mystérieux miroir se remet à refléter le ciel » (3). Jusque dans ce livre "qui semble bien le dernier terme de l'évolution de sa pensée, et qu'il a écrit ayant la soixantaine, l'âge, ce semble, des convictions définitives, on constate l'empreinte profonde de ses croyances de la trentaine. Comme le chrétien il tire de l'idée de la mort tout un ensemble de règles pour la vie (4). Des images purement religieuses décorent sa pensée sur le seul point important en somme de la philosophie, l'au-delà : « J'en atteste quiconque a regardé le visage mort d'un être aimé avec cette anxiété étrange qui est l'espérance mêlée au désespoir... N'est-ce pas qu'on sent qu'il y a encore là quelqu'un ? que tout n'est pas fini ? On sent autour de cette tête le frémissement des ailes qui viennent de se déployer (5). » Quand Victor Hugo éprouve

(1) IbUl.,tp. 232-233. — (2) Post-scriptum, p. 89-90. — (3) Postscript tum, p. 90.' — (i) Post-scriptam, p. 184.— (5) Post-scriptum, p. 177.

de pareilles sensations, c'est que, si chez lui la tête est déiste, le cœur est resté catholique. Du reste, pour juger d'une théodicée, il faut voir quels sont ses rapports avec la morale ; pour apprécier une doctrine théorique, il faut étudier ses résultats pratiques. Victor Hugo a terminé son livre par ce qu'il appelle une contemplation suprême : c'est un cri d'appel vers la mort qui est à la fois une délivrance, une résurrection et une réunion avec ceux que nous avons aimés : « Tâchons d'être un jour parmi eux. Et ici-bas, jusqu'à ce que la grande heure sonne, vous et moi, moi surtout, qui suis si entravé d'imperfections et qui ai tant à faire pour arriver à la bonté, ne nous reposons pas, travaillons, veillons sur nous et sur les autres, dépensons-nous pour la probité, prodiguons-nous pour la justice, ruinons-nous pour la vérité, sans compter ce que nous perdons, car ce que nous perdons, nous le gagnons. Point de relâche. Faisons selon nos forces et au delà de nos forces. Où y a-t-il un devoir ? où y a-t-il une lutte? où y a-t-il un exil ? où y a-t-il une douleur? Courons-y." Aimer, c'est donner ; aimons. Soyons de profondes bonnes volontés. Songeons à cet immense bien qui nous attend : la mort (1). »

Voilà le mot final de ce que j'ai appelé son testament moral. Quel a été le dernier mot de Victor Hugo faisant ses adieux à ses petits-enfants ? « Ma Jeanne, approche, et toi, mon Georges, viens aussi... Voyez- vous, mes doux anges, je m'en vais. Je sens que Dieu m'appelle... Je vais retrouver mes autres petits amours qui sont au ciel. Vous ne me verrez plus, mais je serai toujours là, près de vous, bien plus près de vous que maintenant. Et je vous bénirai, comme je vous bénis (2). »

La fin du héros des Misérables, cette transfiguration suprême de Jean Valjean racheté par l'évoque, n'est pas plus pure, disons le vrai mot, n'est pas plus chrétienne que la mort de Victor Hugo.

(1) Post-scriptum, p. 268-269. , — « . ,nn1

(2) Georges Victor Hugo, dans ['Illustration du 22 février 1902, p. 118.

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