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toujours habile à l'attaque ; qu'il no ménage jamais ses adversaires. Aussi, l'esprit en éveil, l'œil attentif, ne laisse-t-il guère échapper une occasion d'affirmer ses « idées fondamentales », surtout en mettant le doigt sur les points faibles de l'ennemi. Il me sera permis de déclarer ici que je professe sur presque toutes choses des opinions directement opposées aux siennes ; et cependant, je ne puis m'empêcher d'admirer la façon dont il a attaqué le roman naturaliste, la littérature personnelle, et même, jusqu'à un certain point, Baudelaire. Impossible de soutenir une cause avec plus de logique, avec des arguments plus serrés, en ayant davantage l'air d'avoir raison. Quelquefois aussi, au moment où Ton s'y attend le moins, au cours de quelque paisible article sur V Éloquence de Mamllon ou sur la Querelle du Quiétisme, le lutteur reparait sous l'historien, tirant des conséquences inattendues d'un détail, fafsant à propos d'un mot le procès de ce qu'il condamne au profit de ce qu'il approuve. Voyez plutôt tout ce qu'il tire du changement de sens du mot séduire :
« Les mots séduire, séduisant^ séduction^ nous dira-t-il, ne se sont purgés de ce qu'ils retenaient d'infamant qu'au commencement du xvm* siècle.
C'est peu de me quitter, tu veux donc me séduire,
ait Pauline à Polyeucte ; me séduire, c'est-à-dire, seducerej lùQ détourner de mes dieux, de mon
devoir, de mon père. Il y a la, dans l'histoire d*uh
SEUL MOT, TOUTE UNE PETITE RÉVOLUTION DES MOEURS m
RACCOURCI. Au xvii* sièclo, séduire quelqu'un, c'était encore, dans le bon sens du mot, œuvre impie, criminelle, condamnable ; au xviii' siècle, c'était œuvre d'adresse, d'habileté, mieux, de ruse, mais œuvre excusable déjà, puisque l'idée d'artifice y fut toujours impliquée ; au xix* siècle enfin, c'est tout simplement faire œuvre de mérite personnel, n'avoir qu'à se montrer pour vaincre, réussir à triompher de la malveillance et de l'indiflTérence par des qualités si certaines que dire d'un homme du monde ou même d'un livre qu'il est séduisant^ c'est en avoir fait l'éloge aujourd'hui presque le plus envié. »
Comme on peut le voir par cet exemple, ce ne sont pas seulement les figures du premier plan, les grandes œuvres, les écoles, ce sont aussi les petits détails de l'histoire de la littérature ou ceux de l'histoire de la langue qui servent à M. Brunetière à poursuivre son double but : c'est-à-dire à rabaisser le XIX* siècle au profit du xvii*. On trouverait, dans les lycées subalternes, de nombreux professeurs de rhétorique qui soutiennent la même thèse, sans d'ailleurs songer à la justifier, parce que leurs professeurs à eux la leur avaient inculquée exactement pour la même raison, ou parce qu'il est de bon goût de crier à la décadence, ou encore parce que la routine a des droits sacrés, éternels, contre lesquels des cerveaux brûlés s'avisent seuls de pro-
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tester. Mais on se tromperait dans d'étranges proportions si Ton abusait de cette rencontre pour en conclure que M. Brunetière, au talent et à la situation près, n'est au fond qu'un de ces honnêtes pédagogues. S'il aime le xvu* siècle, s'il y retourne, s'il en étudie avec amour les principaux écrivains, s'il se passionne pour leurs querelles plus encore peut-être que pour celles du moment, c'est que le xvu* siècle est par excellence l'époque où ses» idées fondamentales avaient cours, où elles gouvernaient la politique et les mœurs, où elles réglaient la vie. Et s'il cherche à en imposer les œuvres à notre admiration exclusive, c'est qu'il espère sans doute que le goût de ces œuvres ramènerait les mœurs dont, à leur heure, elles ont été l'expression.
D'abord, en effet, le xvu* siècle est une époque toute rétive à l'individualisme : la littérature personnelle n'y gangrenait pas encore les genres ; le Moi s'y « couvrait », à l'ordre de Pascal ; sermonnaires, dramaturges, moralistes, de même qu'ils ne cherchaient à mettre en lumière que des vérités générales, ne songeaient à peindre que l'homme général : en sorte que l'individu disparaissait de leurs œuvres. Cet effacement de la partie personnelle du Moi, c'est-à-dire de sa partie la plus envahissante et pourtant la plus transitoire, la plus égoïste aussi, la plus facile à la chute, avait toutes sortes de corollaires : on n'avait pas encore cédé aux tentatives de l'esprit d'analyse — le principal ferment
du scepticisme ; — on n'avait pas énervé, en les discutant, les notions du vice et de la vertu, essenlielles à la bonne conduite de la vie, mais à la condition d'être rigoureuses ; on ignorait la « sensiblerie », qui rend indulgents pour les faiblesses, pour les fautes, ou même pour les crimes, et qui, sous des prétextes spécieux, sous de fausses apparences de libéralisme, de noblesse ou de générosité, achèvent de troubler notre claire connaissjance du bien et du mal. Le.« cœur », avec ses facultés' spéciales, la tendresse qui Tafifadit, la pitié qui se laisse dup^er, la bienveillance qui peu à peu glisse à la complicité, ne fonctionnait qu'avec réserve, forcé de retenir ses battements trop vifs,n'ayant pas même un langage pour s'exprimer librement, puisque : Je ne te hais point signifiait : Je faime^ retenu par la main robuste d'un cavalier expérimenté, trop méfiant de sa monture pour jamais lui lâcher la bride. Ce cavalier, vous le savez, c'était la Raison : non pas, je n'ai pas besoin de vous le dire, la Raison dont la Révolution fit une déesse et qui n'était qu'une fille très dégénérée de l'autre ; et pas davantage une raison particulière, « la mienne ni la vôtre, avec les différences qu'elle reçoit du caractère de chacun, du pays, du temps, mais la raison universelle, impersonnelle et absolue * » ; c'est-àdire une raison infaillible, toujours sûre d'elle-
4 0. Nifiard^ tiisioire de la HStérature française»
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même, procédant avec certitude au nom de Thuma» nité, — la raison, enfin, qu'il faudrait pour faire de la critique objective...
Mais ce n'est pas tout. Dans ce xvu* siècle que des esprits généralisateurs se plaisent à voir gouverné tout entier par la philosophie de Descartes, M. Brunetière trouve réalisée à uu haut degré cette unité de la métaphysique et de la morale, dont il a besoin. Cette unité est pour lui un lieu commun, c'est-à-dire, selon sa conception du lieu commun, une vérité incontestable : « ... Il n'y a pas de système de morale qui ne soit dans la dépendance entière de quelque métaphysique. Nul, pas même Aristippe, n'a pu formuler une doctrine des mœurs, c'est-à-dire proposer aux hommes une règle de conduite qui ne procédât d'une certaine idée qu'il se faisait de la nature et de la fin de l'homme. On ne peut même pas nous dire : « Agis en toutes circonstances, ou selon ton intérêt, ou selon ton plaisir », que ce conseil n'implique une certaine façon déterminée de concevoir la vie, et le sens et le but de la vie. » On pourrait arguer que cela dépend du sens qu'on donne au terme de métaphysique^ que ce mot rébarbatif n'a point été forgé pour exprimer simplement « une certaine idée qu'on se fait de la nature et de la fin de l'homme » ; qu'il implique un système plus compliqué et plus complet ; que beaucoup de gens règlent leur conduite sur un certain ensemble de principes dontonne peut dire
pourtant que ce soit une métaphysique. Mais ce n'est pas là la question : nous ne voulons insister que sur le besoin d'unité qui hante M. Brunetière, car bientôt (voir l'étude surV Éloquence de Massillon\ tout en reconnaissant que « la question des rapports de la morale avec le dogme religieux, quel qu'il soit, n'est pas tout à fait la môme que la question des rapports de la morale avec la métaphysique », il en arrivera cependant, à travers de délicates nuances et de savantes distinctions, à réunir le tout, à étayerla religion sur la métaphysique, et la morale sur la religion : cela, dans deux pages qui sont un prodige de dialectique, dont on sort avec une folle cnvie^ de se jeter sur la Somme de saint Thomas et de vouer à la théologie les restes d'une vie pénitente *.
^ Voici la citation complète:
<L Il s'insinue dans les rapports du dogme avec la morale un
élément historique ou traditionnel qui vient singulièrement compliquer le problème. Croyez-vous que, pour déterminer exactement les rapports du dogme de l'incarnation avec les applications à la doctrine des mœurs que renseignement de l'Église en déduit, il suffise de connaître dans Tordre spécu'atif les points précis par où ce dogme pénètre la morale? Mais il faut savoir encore de quelles nuances successives la définition môme du dogme s'est enrichie, selon que PÉglise a dû dérendre rimmutabililé du sens orthodoxe contre Thé* résie d'un Ârlus, par exemple, ou d'un Neslorius, ou d'un Eutychès. Les bons plaisants, comme d'Alembert, peuvent bien dire ici : « Vous savez que le consubstantiel est le grand mot, VhomoonsioB du concile de Nicée, à la place duquel les Ariens voulaient Vhomoions\o$, Ils étaient hérétiques pour ne s'écarter de la foi que d'un iota, miseras hominum mentes ! » L'heureuse invention que d'Âlembert a trouvée là I Comme si par hasard, à ce compte, un honnête homme aussi différait d'un malhonnête homme autrement que d'une syllabe,
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Arriver à concilier, à réunir en un seul faisceau la raison, la métaphysique, la religion, le dogme et la morale, on reconnaîtra que c'était là une vaste tâche. Le xvu* siècle Ta accomplie ; c'est pour cela que M. Brunetière voudrait y revenir, s'il n'avait assez de sens historique pour savoir qu'on ne recommence pas le passé. Mais le xvn* siècle n'a réussi qu'en violentant la raison, qu'en la soumettant au principe d'autorité et qu'en diminuant la métaphysique : motifs pour lesquels les esprits libres aussi bien que les esprits libéraux ne contemplent son œuvre qu'avec une certaine méfiance. Seule, la morale avait gagné quelque chose à ce mélange. Encore ne s'agit-il que d'une certaine morale
— car le mot a changé de sens, tout comme séduire
— mais qui est précisément celle qui correspond à la raison universelle, à la raison de tout à l'heure, laseule par conséquent queM. Brunetière admette et reconnaisse, « l'ancienne morale, cette morale naturelle dont le caractère impératif équivalait à une
ou le juste encore de rinjuste, ou la loyauté de la déloyauté ! Mais quiconque voudra bien prendre la peine de réfléchir accordera, sans bésiter, que la morale à déduire ne sera pas tout à fait la même selon que Jésus-Christ no sera qu'un homme, ou quUl ne sera qu^uh Dieu, ou qu'il sera THomme-Dieu. S'il n'est qu'un homme, il devient impossible de tirer de son appauvrissement et de son anéantissement, comme disent les orateurs chrétiens, la leçon d'humilité qu'un en tire, et c'est Torgueil qui devient une vertu ; s'il n'est qu'un Dieu, il devient impossible de nous le proposer en exemple et de le donner en imitation quotidienne à notre faiblesse; il n'y a donc plus de morale chréliennef ou il faut qu'il soit PHomme- Dleu.
révélation d'en haut; cette morale universelle dont les variations n'effaçaient pas, disait-on, le caractère d*universalité, puisqu'elles s'efforçaient de le réaliser dans le temps ; cette morale immuable, enfin, dont on respectait les lois, tout en les transgressant... » {Questions de Critique,)
Vous croyez peut-être qu'un des caractères de cette morale-là est d'être extrêmement simple. Elle le serait sans doute s'il y avait beaucoup de saints (non pas selon M. Renan, bien entendu, mais selon M. Brunetière), c'est-à-dire « de ces âmes d'élite qui, comme un général reconnaît du premier coup d'œil le point faible d'un champ de bataille, démêlent d'inspiration le sophisme caché dans les suggestions de l'intérêt ou de l'instinet et vont droit au devoir ». Par malheur il y en a peu, très peu, trop peu pour que leurs théories ou leurs exemples donnent aux règles de la morale le caractère absolu qu'il faudrait. Mais, s'il y a peu de saints, il y a beaucoup de casuistes, et cela sert jusqu'à un certain point de compensation*.
Leur rôle est considérable et ne saurait le devenir trop, puisque « la casuistique, entendue comme on la doit entendre, n'est pas moins nécessaire à la droite conduite de la vie que ne l'est la dialectique à la bonne direction de Tesprit, » et vous savez si M. Brunetière compte sur la dialectique. Il
♦ Voy. Tarlicle: Une apologie de la casuistique.
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consiste, ce rôle, à prévoira l'aide de rexpérience, à présenter et à dénouer les conflits qui s'élèveront chaque jour, soit entre nos devoirs et nos intérêts, soit entre nos devoirs et nos passions, soit entre nos devoirs lorsqu'ils sont contradictoires entre eux. Voici donc que nous rentrons encore dans le xvii* siècle. Est-ce que ce problème ou plutôt tous les problèmes quirésultent de ces conflits — et dont onne pourrait nier la réalité, le sérieux même, qu'en renonçantàla réflexion — ne sont pas, pour ainsi dire, le pain quotidien de la littérature classique? Ce que nous appelons « psychologie », quand nous parlons des œuvres duxvu* siècle, qu'est-ce autre chose, sinon la peinture des désordres que soulève dans une ime cette lutte éternelle? On peut ajouter: avec rarrière-pensée de montrer qu'il n'y a pas de conciliation possible entre les éléments qui se combattent, que le devoir a droit à tous les sacrifices, ^ue la moindre compromission qu'on lui impose ^n amène d'autres, lesquelles alors aboutissent au triomphe définitif rtu vice ou du crime. N'est-ce pas ^à le fond, la matière première qu'on retrouve dans les tragédies de Racine aussi bien que dans 'es sermons de Bossuet ? Et si Pascal a combattu la casuistique des jésuites, n'est-ce pas parce que, rnanquant à son but, elle s'égarait à chercher des arrangements entre les exigences de l'intérêt et l^s ^commandements du devoir, au lieu de s'en tenir à démontrer comment, dans tous les cas qui se
présentent, ceux-ci doivent être seuls écoutés? Or voici qu'après deux siècles les écrivains, qui ont changé le sens du mot séduire et de tant d'autres termes, ont changé encore celui du mot « psychologie ». Pour ceux d'aujourd'hui, la « psychologie » est devenue Tétude désintéressée de ce Moi maudit qui, en s'émancipant, a fait tout '^ mal. Sans but précis, sans songer au perfectionnement de la morale, ils examinent en curieux comment s'arrangent ensemble les divers sentiments ou passions qui se partagent une âme ; ou même, plus frivoles encore, ils isolent une passion ou un sentiment pour les examiner en eux-mêmes. Ils regardent, ils dissertent, ils ne raisonnent pas, ils ne concluent guère, bref, ils abandonnent autant la casuistique que la dialectique, en sorte que les traditions de la « morale universelle » vont se perdant ni plus ni moins que celles de « l'universelle raison ». A vrai dire, il y a encore, par-ci, par-là, de braves gens qui font le bien plutôt que le mal, mais c'est parce qu'ils n'y réfléchissent pas, et, quand ils s'aviseront d y réfléchir, cela pourrait bien mal tourner: « Oui, grâce à l'effet d'une longue accoutumance ou de préjugés héréditaires passés dans notre sang et devenus instinctifs, nous vivons encore selon de certaines lois, dont nous ne savons pas si les titres sont fondés en raison, et il nous suffi pour quelque temps encore qu'ils le soient sur l'antique usage. Mais un jour, mais bien-
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lot peut-être, lorsqu'une hérédité nouvelle se sera substituée en nous à l'ancienne, qu'adviendra-t-il de Tusage lui-même, et, s'il est autre, quelles seront les lois ? » Voilà le malheur auquel sont exposés nos fils ou nos petits-fils.
Un tel problème est capital, quand même il n'a peut-être pas toute l'importance que lui prête M. Brunetière, quand même on pourrait lui répondre bien des choses pour le rassurer, invoquer entre autres les continuelles variations de la morale et des usages et lui rappeler que le Bien et le Mal, à un certain point de vue, changent avec l'idée que s'en font les générations successives. Mais n'est-il pas facile de comprendre qu'à un homme qui se pose ce problème avec sérieux, presque avec effroi, toute ou presque toute la littérature de notre siècle apparaisse comme quelque chose de coupable ou pour le moins d'oiseux ? Certainement la question de Filliucius: « Si celui qui s'est fatigué à quelque chose, comme à poursuivre une fille, est cependant obligé de jeûner ? ^) doit lui paraître d'un intérêt plus immédiat, plus pratique, plus considérable que n'importe quel « journal intime ». Et il se tiendrait pour très heureux s'il parvenait à ranimer parmi nous les discussions de morale et de cas de conscience, au risque de retomber parfois dan*? le Sanchez et le Caramuel. 11 l'a dit en tout autant de termes : « On pourrait prétendre, au surplus, non seulement qu'un peu de casuistique ne
saurait nuire au romancier, ni même à l'auteur dramatique, mais encore que la casuistique est rame même de Tart de représenter les passions. Voyez plutôt le roman anglais, depuis les ronoans de Richardson jusqu'à ceux de George Eliot, et repassez dans votre souvenir le répertoire du Théâtre-Français depuis Polyeuctej qui est un cas de conscience, jusqu'à Daniel Rachat^ qui est un autre cas de conscience. Ce qui est malheureusement vrai, c'est que la casuistique n'est à l'usage, comme nous l'avons fait observer, que des âmes délicates, et depuis quelques années on paraît mieux aimer à peindre les natures grossières. «Je ne suis pas loin de penser ici comme M. Brunetière, soit dit en passant. Seulement, nous arrivons à peu près au même point par des chemins si différents que c'est comme si nous n'étions pas d'accord.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que les observations qui précèdent nous permettent de nous faire une idée assez exacte du rôle de M. Brunetière et de la signification de son œuvre dans le mouvement contemporain. En face des tendances qui nous emportent depuis un demi-siècle, il s'est dressé en protestant: il proteste contre le scepticisme que M. Renan a mis à la mode; contre les divers systèmes philosophiques ou scientifiques qui ont essayé d'expliquer le monde, et surtout l'homme, sans révélation ni surnaturel; contre le naturalisme, qui n'est que l'aption de ces systèmesàla littérateda
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rature ; contre la libre pensée, qui sautille et cascade à l'étourdie parmi les ruines des théories et des institutions. — Si Ton recherchait le principe qui dirige sa protestation, on trouverait, je crois, qu'il manque de base spéculative et n'est guère autre chose qu'un double besoin d'autorité : M. Brunelière a, d'abord, le besoin de sentir qu'une autorité supérieure à ses instincts, à son sentiment, à sa raison même (malgré la haute opinion qu'il a d'elle), dirige ses pensées, les arrête, les limite, et du même coup détermine la direction qu'il est obligé, de par elle, de donner à sa conduite ; ensuite il a, non moins vif, le besoin d'exercer, lui aussi^ une part d'autorité : ses jugements, comme il le dit, ne sont pas (du moins dans sa pensée) des impressions ni des sensations, ils sont des jugements portés au nom des règles fixes de la morale, du goût et de la grammaire, des jugements appuyés sur des considérants aussi positifs, aussi complets, aussi irréfutables que ceux d'un arrêt de la Cour de cassation. Il y a une sorte de correspondance entre la part d'autorité qu'il s'est réservée et l'autorité absolue à laquelle il se soumet: celle-là est un reflet de celle-ci, sans laquelle elle ne pourrait subsister.
La protestation de M. Brunetière n'est point isolée, tant s'en faut : d'autres hommes demandent aussi à remonter le courant, mais pour d'autres motifs, en cherchant d'autres points d'appui. La sienne est
cependant une des plus légitimes : celle qui se réclame avant tout de la tradition ; car notre auteur, malgré qu'il ait la tête farcie de métaphysique allemande, de romans anglais, d'histoire universelle, sans parler de la quantité prodigieuse de latin classique et de bas latin, de grec, d'italien et d'espagnol qu'il a réussi à emmagasiner encore, notre auteur est ou se croit dans la pure tradition française. Peut-être est-ce en partie une illusion ; peut-être, en cherchant bien, pourrait-on l'affliger en lui montrant dans ses œuvres des traces reconnaissables d'influences qu'il réprouverait. Mais ce ne seraient que des détails ; il serait toujours fondé à répondre que, plus solidement et mieux que personne, il a retrouvé le filon égaré de la tradition du xvn* siècle, c'est-à-dire de l'époque par excellence où la France fut elle-même, et que, s'il ne s'y tient pas toujours, c'est qu'il a parfois aussi ses faiblesses, bien que rarement. Il ajouterait, je pense, qu'il n'a pu glisser à de telles erreurs que lorsque, par aventure, il a laissé son sensitif pénétrer son intellect ; et ses adversaires eux-mêmes reconnaîtraient que cela ne lui est arrivé que dans des cas tout à fait exceptionnels. Car, si M. Bruuetièrea emprunté au xvu* siècle la plupart de ses « idées fondamentales », ou, plus exactement, s'il a cherché dans le xvn* siècle la justification de ses « idées fondamentales », il y a pris du même coup le culte de la raison, le goût et l'art du raisonnement. Depuis qu'on fait de la cri-
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tique, on n'a jamais tant raisonné sur les œuvres littéraires, et jamais non plus, il faut bien le dire, avec une pareille âpreté, avec une rigueur plus intraitable Ah ! si M. Brunetière y mettait un peu plus de grâce, un peu plus de bienveillance, un peu plus d'aménité, il me semble parfois qu'il aurait encore plus raison ; et jlmagine que ses raisonnements, pour être moins hérissés, n'en seraient que plus probants...
Mais voilà, il faut prendre les gens comme ils sont, il faut accepter leurs .défauts, quand on veut jouir ou bénéficier de leurs quaUtés. Et M. Brunetière est de ceux auxquels, s'il y avait lieu, on pourrait pardonner beaucoup, non certes parce qu'il a beaucoup aimé, mais parce qu'il a beaucoup pensé : ce qui est une manière aussi de bien mériter des hommes. On n'y songe pas assez ; on lui en veut trop de sa sévérité maussade, de ses jugements cassants, de ses violences, de ses partis pris. Il a un grand nombre d'ennemis dans le monde des lettres — les brebis coupables dont sa houlette de fer a ensanglanté les flancs. Peut-être même pourrais-jedire qu'il n'y a que des ennemis, si, là aussi, malgré les vanités facilement froissées, malgré les ambitions ardentes, malgré les nerfs tendus et fatigués, il n'y avait heureusement, et moins rares qu'on ne le pense, des âmes assez hautes pour comprendre ce qu'il y a, malgré tout, de noble et de vaillant dans son attitude, pour apprécier
l'énergie de son effort comme la puissance de son intelligence, et pour saluer en lui l'adversaire avec une générosité qu'il condamnerait d'ailleurs, lui qui n'admet pas qu'on vise à autre cliose qu'à avoir raison, entièrement raison, exclusivement raison et srsellement raison.
La renaissance spiritualiste en France et le succès des romans russes. — L Les derniers ouvrages du comte Tolstoï et son genre de vie. Il n*est pas un excentrique : développement régulier de sa conscience; il n*est pas non plus un mystique. — IL Son activité de moraliste: sa critique de la société et des mœurs ; caractère de cette critique. La réforme qu'il propose; caractère de cette réforme. — III. Obstacles qui empêchent l'application de la reforme proposée. — Conclusion: effets notables de l'œuvre de Tolstoï.
Parler de la renaissance spiritualiste de Theure actuelle est devenu un lieu commun : mais cela même tend à prouver, d'abord que ce mouvement existe bien réellement, et ensuite qu'il constitue un fait remarquable, puisqu'il s'est si fortement imposé à Tattenlion de tous ceux qui observent les tendances de Tesprit contemporain, soit pour chercher à les diriger, soit en spectateurs curieux et indifférents. Les hommes de la veille, élevés à une autre école et qui conservent leur foi première aux progrès de la science, ne voient là qu'un accident passager, qui n'arrêtera qu'un instant ce qu'ils appellent « la marche en avant de l'humanité ».
Les hommes nouveaux, au contraire, croiraient volontiers à la banqueroute définitive de la science, qui, selon eux, a troublé les âmes par de vaines promesses, et sur les ruines de laquelle ils voient déjà se relever la vieille religion. Faut-il croire que les premiers ont raison, que toute cette agitation néo-chrétienne est factice, que nos écrivains, à la fois pieux et incrédules, n'arriveront point à imposer à leurs lecteurs la foi qu'eux-mêmes, malgré toute leur bonne volonté, ne parvienoent pas toujours à acquérir, et que, quoi qu'ils en disent, leur tentative de restauration morale et religieuse ne sera qu'une page perdue d'histoire littéraire? Ou bien allons-nous assister à ce que les Anglais appellent un réveil— un réveil qu'auraient prêché des voix incertaines, mais que la foule naïve accepterait de bonne foi, sans critique, en prenant au sérieux des croyances en tout cas plus volontaires que réelles, en acceptant les mots pour ce qu'ils ont l'air de dire?. . Il serait difficile de répondre dès aujourd'hui à cette question : mais, comme la situation actuelle n'est pas nette ; comme il y a, entre les néophytes et les apôtres, plus d'un malentendu ; comme la conscience publique est troublée, hésitante et perplexe ; comme on constate en soi et autour de soi un immense, un universel besoin de tranquillité morale et d'équilibre, on peut espérer que cette réponse ne se fera pas trop longtemps attendre et que les hommes de notre
génération choisiront bientôt entre les deux sentiers qui bilurquent devant leurs pas.
Quoi qu'il en soit de l'avenir, il serait intéressant de rechercher les origines de ce mouvement, qui s'est accentué et qui a grossi en peu d'années d'une manière d'autant plus frappante qu'il contraste plus vivement avec les tendances qui l'ont précédé. On trouverait, je crois, que sa naissance et son progrès ont coïncidé avec le rapide succès des romanciers russes. Mais il ne faudrait pas conclure de là que la renaissance spiritualiste actuelle ne soit en France qu'un fruit importé de Russie et cultivé artificiellement par quelques littérateurs épris d'exotisme. La parabole du Semeur est toujours vraie : les graines apportées par le vent ne lèvent que dans les terrains aptes à favoriser leur croissance. Si donc les romans de Tourgueneff, de Dostoïewsky et de Tolstoï ont trouvé un accueil inespéré auprès des lecteurs de MM. de Concourt et Zola; si leurs auteurs sont devenus, au même titre que des écrivains nationaux, les maîtres de la génération nouvelle ; si ces livres aux litres étranges et aux noms barbares ont maintenant, en quelque sorte, leur place acquise dans notre littérature, — c'est que les Russes sont arrivés à leur heure, c*est qu'ils ont répondu à un besoin profond des lecteurs français, que les écrivains alors en vogue n'éprouvaient pas ou qu'ils avaient négligé. Ils n'ont pas créé le mouvement que dirigent à cette
heure des hommes de la valeur de M. de Vogué et de M. Desjardins : ils Tout aidé à se produire. C*en est assez pour qu'on ne puisse traiter le sujet que j'ai abordé dans ces articles sans leur faire une place, sinon à tous, au moins à celui qui est le plus illustre et le plus puissant d'entre eux.
La publication des nouveaux ouvrages de Tolstoï* a provoqué plus d'étonnement que d'admiration. Cet étonnement a été augmenté encore par un certain nombre d'anecdotes sur le g43nre de vie très particulier qu'a adopté l'illustre écrivain dans sa terre de Yasnaïa Poliana. Ces anecdotes viennent de trop loin pour n'avoir pas perdu en route un peu de leur authenticité. Tout ce qu'on en peut conserver, c'est que le comte Tolstoï a renoncé à écrire pour augmenter sa gloire ou sa fortune ; que les ouvrages qu'il publie à présent, dégagés de toute préoccupation littéraire, sont des espèces de « traités », dont le but unique est de répandre la doctrine morale et religieuse à laquelle il s'est rallié; que, cherchant à être conséquent avec ses nouveaux principes, il a renoncé au Juxe, partage
* La Sonale à Kreutzer, — Marchez pendant que vous avez la lumière. — Les Fruits de la science, — 3 vol. ia-18. Paris, Lemerre.
les travaux de ses paysans, considère le travail manuel comme le seul qui convienne à la condition humaine. Un homme qui professe de telles théories et qui, non content de les professer, les met en pratique, au milieu même de la civilisation qu'elles contredisent, c'est à coup sûr un phénomène assez rare. Aussi la plupart des admirateurs de la Guerre et la Paix et A' Anna Karénine haussent-ils les épaules, en déclarant que le vieux maître — dont il est difficile cependant de ne pas reconnaître !a puissante marque dans chacun de ses nouveaux livres — n'est plus qu'un excentrique ou qu'un malade en proie à quelque attaque de délire mystique.
C'est là un jugement sommaire, mais accepté couramment, et dont je tiens avant tout à demander la revision, pour deux raisons principales :
La première de ces raisons, c'est que, dès le moment où il a été maître de son génie jusqu a aujourd'hui, la pensée de Tolstoï, à ce qu'il me semble, s'est développée avec une parfaite régularité, en ligne droite. Je distingue, dans ce développement, trois phases successives, mais reliées l'une à l'autre par la chaîne de la logique la plus naturelle :
a) D'abord, l'écrivain, vivant comme tout le monde et poursuivant les fins communes à tous les hommes de lettres et même à tous les hommes, mais hanté déjà par des préoccupations d'ordre
supérieur, cherchait à composer des œuvres aptes à lui procurer de la gloire et de Targent, dans lesquelles pourtant les pensées qui le tourmentaient eussent leur place. C'est Tépoque de ses deux grands romans, de ses chefs-d'œuvre, la Guerre et la Faix et Anna Karénine^ où, tout en dépeignant, en grand artiste objectif, les mœurs de sa patrie, il se met en scène lui-même, il dramatise ses troubles, ses angoisses, ses douloureuses recherches du « sens de la vie », dans des personnages comme le prince André Bolkonsky, Pierre Bezoukhof, Lévine.
b) Ayant réalisé toutes ses ambitions, il n'est cependant pas heureux : il renonce alors à poursuivre plus longtemps des mirages qui s'évanouissent dès qu'il les touche, il ne s'applique plus qu'à la recherche de ce « quelque chose », dont il a toujours eu l'obscure divination et qu'il veut atteindre; il ne s'occupe plus que de sa conscience qu'il fouille jusque dans ses replis les plus secrets ; celte recherche lui donne enfin les certitudes aux quelles il aspirait [Ma confession, Ma religion).
c) Mais ces certitudes ne sont point des formules métaphysiques ; leur base n'est point la spéculation intellectuelle : c'est l'action. Il est impossible, ou du moins inutile, de les posséder sans en user. Pour en obtenir les effets qu'elles promettent, il faut les mettre en pratique. A quoi sert d'avoir trouvé ce que c'est que le bien, si Ton continue à
faire le mal? A quoi sert de posséder la vérité, si on la cache pour persévérer dans la voie fausse où Ton a jusqu'à présent erré? Donc, on ne peut être heureux, ou même tranquille, qu'en pratiquant les principes dont on a reconnu la justesse ; même, il ne suffît pas de les pratiquer seul, car Tidée de la solidarité humaine devient plus exigeante à mesure que la conscience se développe : il faut encore en persuader rexcellence aux autres, partager avec ceux qui n'ont rien découvert... Et voici la retraite à Yasnaïa Poliana, voici les derniers écrits.
Au risque de paraître à mon tour « singuHer », j'avouerai que ce développement me paraît d'une logique absolue : je me refuse absolument à considérer un homme comme atteint dans ses facultés mentales parce qu'il s'applique à être conséquent avec lui-même. Cela est exceptionnel, je le veux bien, et je comprends qu'on s'en étonne. Mais une fois le premier étonnement passé, il importe d'examiner si l'original qui vient d'attirer notre attention n'aurait peut-être pas raison.
H y a encore une deuxième raison qui m'empêche de me rallier à l'opinion courante, d'après laquelle Tolstoï ne serait plus qu'un excentrique et un mystique. C'est que, de même que comme nous venons de le voir il n'est point un excentrique, il n'est pas davantage un mystique.
Le mysticisme, en effet, comme le mot l'indiquci
a toujours été une doctrine transcendantale. Les mystiques, surtout les mystiques chrétiens, ont toujours sacrifié la vie présente à la vie future : celle-là ne les intéressait qu'en tant qu'elle conduit à celle-ci ; et, persuadés que le monde réel n'est qu'une dépendance de forces surnaturelles, ce sont des manifestations de ces forces inconnues qu'ils cherchent dans la nature telle que nous la pouvons connaître. Le soin de l'âme les absorbe, non parce que l'âme est le régulateur de la vie active, mais parce qu'elle est le seul principe éternel de notre être ; s'ils s'attardent parfois à étudier la conduite qui convient aux hommes, ce n'est pas parce que cette conduite a un sens en soi, mais parce que, de par les arrêts de l'Être qui nous a créés et tient nos destinées entre ses mains, notre avenir éternel doit être déterminé par l'emploi que nous faisons de nos jours terrestres. Aussi attachent-ils plus d'importance à la vie intérieure qu'à la vie pratique, préfèrent-ils toujours Marie à Marthe — la contemplation à Faction. — Or, ce qui frappe au contraire un esprit non prévenu dans les livres de Tolstoï, c'est Tabsence presque complète de toute métaphysique,' c'est l'indifférence où le laissent ce qu'on appelle les problèmes de l'au delà. Il est, sur ce point, aussi explicite et aussi clair qu'on peut le souhaiter. « Je compris que la foi n^est pas seulement la conviction a ^existence des choses invisibles, etc., dit-il dans Ma confession (1879), n'en est pas la révélation
LE GOMTB TOLSTOÏ 243
(ce n'est là que la description d'un des indices de la foi) ; elle n'est pas la relation de Thomme à Dieu — il faut définir la foi et puis Dieu, et non pas la foi par Dieu ; — elle n'est pas non plus le simple consentement de l'homme à croire ce qu'on lui a dit, ainsi que la foi est le plus souvent comprise. La foi est la connaissance de la vie humaine, connaissance qui fait que l'homme ne se détruit pas, mais vit. La foi est la force de la vie. » Dans Ma religion (1884), entre autres passages décisifs: « Quelque étrange que cela paraisse, on ne peut s'empêcher de dire que la croyance à une vie future est une conception très basse et très grossière, fondée sur une idée confuse de la ressemblance du sommeil et de la mort, idée commune à tous les peuples sauvages. » Enfin dans ses plus récents ouvrages, son siège est si bien fait, qu'il ne touche pas même à la question. Si, dans les Fruits de la sciencey il met en scène des spirites, c'est pour les railler et les traiter de charlatans ou d'imbéciles. — 11 n'y a donc sur ce point aucun doute, aucun malentendu possibles : si Tolstoï croit en Dieu, ce n'est point pour l'adorer avec les effusions d'un cœur qui ne trouve pas à s'occuper sur la terre, ni pour chercher sa mystérieuse influence dans les affaires humaines, ni pour lui demander de récompenser par des félicités éternelles les quelques actions réputées bonnes que nous pouvons commettre en passant à travers le siècle, ni pour nous aider à
écarter l'idée de la destruction de la personnalité qui répugne à noire soif de vivre : c'est parce que Dieu apparaît naturellement au terme de sa pensée. Il voit et il montre, entre le fini et rinfini, une ligne de démarcation très nette, qu'il n'essaye pas de franchir.
Le préjugé qui fait de Tolstoï un mystique ainsi écarté, nous nous trouvons en présence d'un simple moraliste, dont il nous sera maintenant facile de caractériser l'activité.
Cette activité, comme celle de tout moraliste, est double : elle comprend une part d'observation et une part de prédication ; en d'autres termes, elle commence par constater le mal, dans la société ou chez les individus, ensuite elle cherche et recommande les remèdes à l'aide desquels le mal peut être combattu.
L'observation sincère et désintéressée du monde ne peut guère aboutir qu'à la constatation de son mauvais état. Les optimistes ne sont que des rêveurs. En regardant autour de soi, même d'un œil désintéressé et prévenu, on ne peut pas ne pas voir la mort, la maladie, la guerre, le crime, le vice et la bêtise. Ce sont là des choses énormes, aveuglantes, qui remplissent l'histoire des peuples et les biographies des particuliers. On a beau leur
opposer la vie, la santé, la paix, l'amour, rintelligence et la vertu, il n'en est pas moins vrai qu'elles existent, que la mort finit toujours par avoir raison de la vie, qu'à chaque instant la santé est détruite par la maladie, la paix par la guerre, que la vertu est beaucoup plus souvent victimée par le vice que le vice n'est corrigé par la vertu. Les gens qui refusent de se rendre à ces évidences, quelle que soit rexcellence de leurs intentions, sont pareils à l'autruche qui cache sa tête pour échapper à ses ennemis ; et ceux qui essayent de prouver qu'il est bon qu'il en soit ainsi (que le mal n'est que l'ombre du bien, que le bien n'existerait pas sans le mal, etc.) ne sont que des marchands de paradoxes, des dupes ou des faiseurs de dupes.
Mais, entourés que nous sommes par les diverses formes du mal, qui exposent notre corps et notre âme à de continuels dangers, nous pouvons, selon Que nous en avons le sentiment plus ou moins vif, échapper à leur tyrannie. C'est là une vérité que Tolstoï reconnaît comme tout le monde et qu'il traduit dans Tapologue du voyageur surpris dans 1^' rtésert par un animal furieux.
« Se sauvant d'une bête féroce, ce voyageur saule dans un puits sans eau ; mais, au fond de ce puits, il voit un dragon, la gueule ouverte pour le dévorer. Et le malheureux, n'osant sortir de peur d'être la proie de la bête féroce, n'osant pas sauter
au fond pour ne pas être dévoré par le dragon, s'attache aux branches d'un buisson sauvage. Ses mains faiblissent et il sent que bientôt il devra s'abandonner à une perte certaine; mais il se cramponne toujours et voit que deux souris, Tune noire, l'autre blanche, faisant également le tour du buisson auquel il est suspendu, le rongent par dessous. Le voyageur voit cela et sait qu'il périra inévitablement ; mais, pendant qu'il est ainsi suspendu, il cherche autour de lui et il trouve sur les feuilles du buisson quelques gouttes de miel; il les atteint avec la langue et les suce avec volupté. »
Il y a beaucoup d'hommes qui, en faveur du miel, et aussi longtemps qu'ils en trouvent quelques gouttes à lécher, oublient la bête sauvage, le dragon, les souris : ce sont les esprits légers, faciles et heureux. Il en est d'autres qui ne cessent pas d'avoir peur, mais dont le miel adoucit pourtant la crainte et qui, l'attente se prolongeant et le miel ne s'épuisant pas, finissent par trouver leur position à peu près tolérable. Mais il en est aussi qui sentent si fortement leur danger que, attentifs uniquement à la bête qui les guette, au dragon qui les attend, aux deux souris inconscientes qui hâtent leur agonie, ils ne voient pas le miel ou le dédaignent, et cherchent autour d'eux une branche plus solide pour assurer leur équilibre. Quelquesuns la trouvent, ou croient la trouver, et la sai-
sissent. — C'est à cette troisième catégorie de voyageurs qu'appartient le comte Tolstoï.
Doué d'une sensibilité exceptionnelle, il l'a peu à peu élargie en dehors des limites habituelles de régoïsmc, il l'a étendue aux autres hommes, au prochain. A cette heure de son développement, il a compris, il a senti, dans tout son tragique, l'horreur de la destinée de l'humanité — le voyageur suspendu à de faibles racines et dont la chute est imminente. Il a frissonné de pitié en se disant que ce voyageur oubliait son péril pour lécher le miel, et il a voulu l'avertir. Hélas ! qu'il ait vu juste, qu'il ait raison, l'on n'en peut guère douter. Et pourtant, dans le sentiment qui l'anime, il y a quelque chose d'exceptionnel, d'excessif, qui laisse subsister une vague méfiance. Il est logique, sans doute, mais peut-être qu'il Test trop. « il va trop loin, » disent beaucoup de bonnes gens qui l'approuvent pourtant en partie; peut-être que cette restriction a quelque fondement.
Comme nous venons de le voir en commentant l'apologue du voyageur, la moyenne des hommes s'arrange de la vie telle qu'elle est : les futiles plaisirs du moment leur font oublier le danger qui les guette ; ils se trompent, parfois gaiement, sur la solidité de leur équilibre; leur insouciance finit parleur cacher le malheur de leur existence; ils s'en vont à travers le monde, dans un état de demiinconscience qui n'a rien de philosophique, mais
qui est bienfaisant. Eh bien ! si Tolstoï s'occupe des hommes de celte catégorie, ce n'est qu'avec l'idée de les arracher à la duperie de leur bien-être. Mais son observalion se dirige toujours de préférence sur les autres, sur ceux qui sont ses frères d'esprit, sur les anxieux qui ont au degré le plus vif la conscience de leur misère et, par conséquent, le désir d'y échapper. La Sonate à Kreutzer — l'histoire d'un homme qui, après un mariage d'inclination en arrive à haïr, puis à tuer sa femme — est un exemple frappant de la direction exclusive, arbitraire, qu'a prise en se développant la pensée du grand écrivain. Sans doute, l'observation sur laquelle repose son roman est profondément vraie : il est vrai qu'il y a, entre les deux sexes, une sourde haine, dont l'amour n'est que le palliatif; il est vrai qu'après la possession celle haine, que le désir avait endormie, se réveille facilement; il est vrai qu'elle est d'autant plus intense que les individus qu'elle gouverne ont fait plus de sacrifices à la concupiscence qui les poussait l'un à l'autre. Beaucoup de causes célèbres en prouvent l'exactitude : pour nous en tenir à des faits récents, les affaires Eyraud et Fouroux viennent de nous montrer, d'une façon saisissante, avec quelle violence cette haine peut se développer chez des êtres que la passion a réunis jusqu'au crime. Le cas du dernier héros de Tolstoï, Posdnicheff, est de même ordre : et c'est avec une puissance égale a celle
qu'il a déployée dans ses grands romans que le vieux maître suit pas à pas, dans un cœur violent, la marche ascendante de la haine. Mais les Posdnicheff sont des exceptions, même des exceptions très rares. Dans Timmensc majorité des cas, cette haine naturelle, qui est peut-être la clef même des rapports entre les sexes, est atténuée par la tranquille affection que laissent parfois après elles les passions apaisées, ou par Thabitude, ou par la communauté des intérêts, ou par Tamour des enfants. En sorte que beaucoup de ménages, établis sur les mêmes bases que (îelui de Posdniehefî, secoués par diverses tempêtes sans en être disloqués, arrivent cependant, d'une façon toute normale, au terme d'une longue carrière que le mari et la femme, en définitive, ont trouvée supportable. Les esprits faciles estiment que c'est là tout ce qu'il faut.
Mais Tolstoï n'est pas un esprit facile : avec son inflexible logique, il juge que ces ménages inconscients de leurs fautes, confortablement établis dans leur indignité, sont les pires : si Posdnicheff est devenu un meurtrier, c'est précisément parce qu'il était d'âme moins corrompue et plus délicate que les autres. Il entend poursuivre le mal jusqu'à ses racines, sous les apparences honnêtes, pacifiques, bourgeoises qu'il revêt quelquefois. Quoiqu'il ne se manifeste pas toujours par des éclats violents, le mal est toujours latent dans notre
société : il ne faut point se laisser tromper par ses airs inoffensifs, il faut le combaftre et Texclure. Quand sévit une épidémie de variole, on n'attend pas d'en être atteint : on se vaccine. De même, en présence du mal répandu sur la terre, le moraliste, averti par les cas aigus, ne se contentera pas de les soigner seuls : il cherchera des moyens préventifs, des remèdes qui ne détruisent pas seulement les manifestations de Tennemi, mais Tennemi lui-même.
Tel est, en effet, le but principal de Tolstoï : dégagé des curiosités perverses de l'observateur dilettante ; délivré des préoccupations métaphysiques qui, pour lui emprunter encore une image, empêchent le meunier de s'occuper de son moulin pour ne songer qu'à la rivière; attentif à cette seule chose : la vie, — il consacrera tout son effort à découvrir et à formuler des règles pour la conduite de la vie. La morale qu'il construira ainsi sera excessive peut-être, comme l'a été son observation du mal, mais d'un caractère exclusivement pratique, aussi simple que possible. Si simple, qu'elle forme à peine un système, qu'elle se ramène à un petit nombre de préceptes, qu'on peut la résumer en quelques lignes :
Le mal ne peut jamais produire le bien; en conséquence, il ne faut point résister au méchant, quelles que puissent être ses exigences et ses prétentions. La parole du Christ, qui ordonne de
tendre la joue gauche à celui qui nous a frappé sur la joue droite, doit être prise dans toute sa rigueur. Seule, la stricte obéissance à ce commandement peut ramener les hommes, comme individus et comme société, dans la voie du salut. Ce sera au prix du sacrifice de toute leur organisation, propriété, tribunaux, État, armée ; mais ces institutions que nous avons fondées par la force n'ont d'autre effet que de maintenir parmi nous Tordre de guerre, auquel, pour nous mettre d'accord avec le christianisme, nous devons substituer Tordre de paix. Nous ne pouvons y arriver qu'en pratiquant le renoncement à la vie personnelle, en sacrifiant notre volonté et notre intérêt à Tamour du prochain. — Il n'est nul besoin d'insister sur les corollaires et les résultats de ces principes. Chacun peut les pressentir sans un grand effort d'esprit. Tolstoï les a vus, comme les voient tous ses lecteurs, et n'a point reculé devant eux :
« Considérez-vous comme insensé d'aller tuer les Turcs ou les Allemands, dit-il expressément , ny allez pas ; considérez-vous comme insensé de vous approprier le travail des pauvres pour être velus à la mode, vous et vos femmes, ou pour organiser un salon qui vous ennuie mortellement, ne le faites pas ; considérez-vous comme insensé d'entasser dans des prisons, c'est-à-dire de vouer à Toisiveté et à la dépravation la plus hideuse des gens déjà corrompus par Toisiveté et la dépra-
vation, ne le faites pas ; trouvez-vous insensé de vivre dans Tair pestilentiel des villes quand vous pouvez vivre dans un air pur, ne le faites pas; trouvez- vous absurde d'enseigner à vos enfants, avant tout et par-dessus tout, les grammaires des langues mortes> ne le faites pas. Ne faites pas, en un mot, ce que fait actuellement tout notre monde européen : il vit et il considère sa vie comme insensée ; il agit et considère ses actes comme insensés ; il n'a pas confiance dans sa raison et vit en désaccord avec elle ! » {Ma religion.)
Comme on le voit, Tolstoï réclame une réforme complète de toute notre organisation sociale et de nos mœurs publiques. 11 n'est pas moins radical en passant, comme il le fait dans ses derniers ouvrages, des mœurs publiques aux mœurs privées. Tout à l'heure, il établissait son idéal social sur la base du renoncement absolu ; il va maintenant établir son idéal moral sur la base de Tabsolue pureté.
La plus grande partie du mal qui est en nous vient de Tidée fausse que nous nous faisons de la vie sociale : nous considérons la richesse comme l'état le meilleur auquel Thomme puisse arriver, tandis qu'elle est en réalité inférieure à la pauvreté. Elle ne s'acquiert en effet qu'aux dépens des autres. De plus, elle nous amène à renoncer au seul travail normal qui nous ait été commandé par Dieu et qui doive nous procurer notre subsistance, le travail
de nos mains, surtout le travail de la terre, nécessaire à notre bonheur comme à notre santé. Enfin, la richesse présente un inconvénient plus grave encore : lorsque nous la possédons, nous en voulons jouir; nous sommes donc amenés h rechercher des plaisirs contradictoires à notre véritable nature, et qui nous poussent au mal et au vice. Les plaisirs de la table, d'abord, dont Tabus est peut-" être la cause première de toute notre dépravation : « Notre nourriture trop abondante, avec Toisivetô physique complète, n'est autre chose que Texcitation systématique de notre concupiscence. Les hommes de notre monde sont nourris et sont tenus comme des étalons reproducteurs. Il suffit de fermer la soupape, c'est-à-dire qu'il suffit à un jeune homme de mener quelque temps une vie de continence, pour qu^aussitôt en résulte une inquiétude, une excitation, qui, en s'exagérant à travers le prisme de notre vie innaturelle, provoque Tillusion de l'amour ^ » — Poussés donc par les excès de la table aux excès de la chair, nous faisons de la recherche de la volupté le but de notre vie sentimentale, comme nous avons fait de la recherche de la richesse le but de notre vie active. Nous nous souillons avant le mariage, oubliant qu' « un homme qui a connu le plaisir avec plusieurs femmes n'est plus un être normal ^ » ; et nous souillons le
1 La Sonate à Kreutzer,
2 Ibid.
254 méES MORALES DU TEMPS PRÉSENT
mariage, parce que nous y cherchons une jouissance personnelle, au lieu du sentiment fraternel, familial, que nous devrions seul vouer et demander à notre compagne. — Le remède aux maux — le vice, la haine, parfois le meurtre — qui résultent de cet état de choses, ne peut se trouver que dans le sacrifice intérieur et efifectif de Tamour de nousmêmes à Tamour des autres, dans une vie humble, pauvre, pure, dégagée des soucis de l'ambition, de Tintérêt, des recherches du plaisir personnel et de la voluptéi conforme à la nature, consacrée au travail et aux affections patriarcales de la famille.
Telle est, je crois, autant qu'il est possible de l'exposer sans détails et dans ses grandes lignes seulement, la doctrine morale de Tolstoï. Elle est d'une extrême simplicité et d'une logique irréfutable. Après avoir introduit quelques réserves sur certaines exagérations dans la critique de Tétat actuel de la société, réserves que nous avons indiquées plus haut, aucun être raisonnable, me semblet-il, ne se refusera à admettre que Tolstoï ait raison, entièrement raison. Et pourtant, ses derniers ouvrages, ceux dans lesquels il va jusqu'au bout de son système, ont été accueillis par bien devS sourires, ont provoqué bien des railleries. Si Ton
interrogeait ceux-là mêmes qui rient et qui raillent sur chaque point, pris isolément, de la doctrine, ils en reconnaîtraient peut-être la justesse. Qui donc, en effet, prétendra que Tétat de guerre, dans lequel nous vivons, soit un bien et soit conforme à la religion de paix que devrait être le christianisme? ftui trouvera que la frugalité n'est pas plus saine que la gourmandise ? Qui oserait déclarer que la pureté avant le mariage ne vaut pas mieux pour les jeunes gens que la débauche ? — Mais, en reconnaissant combien Tolstoï voit juste, on haussera les épaules, on proclamera impossible sa réforme, personne n'aura nulle envie de l'essayer pour son compte, et, tout en la souhaitant, on ne fera rien pour la mettre en pratique. Tolstoï trouvera peutêtre, parmi ses compatriotes, quelques disciples directs : il n'en trouvera pas un en Occident, où les plus fervents admirateurs de son génie ne retrancheront pas un service à leur déjeuner, ne donneront pas aux pauvres un sou de plus que ce que comportent leur budget et les convenances de leur position, n'échangeront point leurs occupations de rentiers, de financiers ou de gens de lettres contre un travail manuel, et, mariés ou célibataires, ne renonceront à aucun de leurs plaisirs. Le grand moraliste Ta bien vu. Il a compris que l'obstacle véritable au triomphe de ses idées n'était pas la dialectique des mondains, mais leur indifférence, mais la tranquillité frivole avec laquelle ils recom-
menceront toujours à se livrer aux habitudes dont ils viennent de reconnaître l'horreur ou les dangers. Et c'est pour eux qu'il a écrit son dernier traité : Marchez pendant que vous avez la lumière.
Certes, on imaginerait difficilement quelque chose de plus convaincant et de plus troublant à la fois que cette simple histoire : à diverses époques de sa vie, après les égarements de sa jeunesse, après les premiers succès de son activité publique, au moment où il a réalisé presque tous ses vœux, un homme touche à la vérité. Et toujours il la repousse, reconquis par les arguments de la sagesse du siècle. Pour le conquérir enfin, il faut Teffondrement de ses espérances, il faut Tépreuve. Mais il n'a plus qu'une vieillesse inféconde à consacrer à la cause qui seule, il en est convaincu désormais, aurait été digne de ses efforts, à la seule vie qui mérite d'être vécue... C'est probant, si l'on veut et, pourtant, nous ferons tous comme cet homme. Et Tolstoï lui-même a mis dans la bouche d'un de ses personnages les arguments misérables, contradictoires et triomphants qui l'emporteront toujours sur sa haute sagesse :
« C'est étrange, incompréhensible ! Vous voilà tous d'accord que nous devons vivre suivant la loi de Dieu, qu'actuellement nous vivons tous dans le mal et le péché, que nous en souffrons en corps et en âme ; mais, quand il s'agit de mettre nos conclusions en pratique, nous cherchons à faire
des exceptions pour nos enfants, qui, chose bizarre ne doivent pas être accoutumés à la nouvelle vie, mais éduqués d'après les anciennes idées que nous condamnons. De plus, les jeunes gens ne doivent pas s'opposer à la volonté de leurs parents, et, au lieu d'accepter la nouvelle vie, ils doivent se tirer d'affaires en suivant les anciens errements. Les hommes mariés n'ont pas le droit d'imposer cette meilleure vie à leurs femmes et à leurs enfants, et ils doivent continuer avec leur famille la vie qu'ils condamnent. Quant aux vieillards, ils ne sont pas accoutumés à ces nouvelles habitudes — et il ne leur reste que quelques jours à peine à vivre. Il semblerait donc que personne ne doive mener une vie bonne, droite et morale. Le plus qu'on peut faire, c'est de disserter sur les avantages qu'elle pourrait off'rir K »
Sur ce point comme sur les autres, il se pourrait que Tolstoï eût encore entièrement raison. Hélas ! faut-il en vouloir aux pauvres hommes si, ayant le désir du Bien, ils sont impuissants à le réaliser ? Ils ressemblent à des voyageurs égarés dans la nuit, qui voient loin devant eux briller des lumières. Ils savent que ces lumières sont des maisons, où ils trouveraient la pitance et le gîte, et, comme ils sont très las, ils voudraient bien s'y rendre. Les lumières leur indiquent où sont les
^ Marches pendanC que vous avez la lumière.
maisons, avec une précision qui ne leur laisse aucun doute. Qu'est-ce donc qui les empêche de les rejoindre? Voici : c'est qu'il y a entre eux et ces lumières une forêt, des précipices, un fleuve. Et, pendant qu'ils traversent la forêt, ou qu'ils longent les précipices, ou qu'ils cherchent un gué pour traverser le fleuve, ils perdent la direction qu'ils croyaient si bien connaître. A qui la faute ? Aux voyageurs, inhabiles à trouver la route dès que leurs yeux ne voient plus les lumières ? ou bien à la forêt, au fleuve, aux broussailles?... Tolstoï crie aux égarés : « Suivez la ligne droite ! » Et les égarés lui répondent : « Hélas ! il en faut dévier à chaque pas, et nous en perdons la trace !... »
Est-ce à dire que son avertissement soit perdu ? Est-ce à dire que ses beaux livres, inspirés par un sentiment si pur, qui éveillent tant d'idées au milieu même des agitations de notre vie publique et de l'inconscience de notre vie morale, soient des cris jetés dans le désert, des graines qu'emporte le vent? Pour ma part, je ne le crois pas. Tolstoï est un apôtre: il juge et parle en apôtre, avec la rigueur d'une conviction entière, avec la logique d'une âme absolue et droite, que rien n'arrête, qui va, malgré tout, jusqu'au bout de ses conclusions. Excessif dans ses analyses de la vie humaine, qui lui apparaît toujours, pour ainsi dire, à l'état aigu, il propose des remèdes excessifs aussi, et qui, par celte
raison qu'ils sont excessifs, ont peu de chances d'être acceptés ou même expérimentés. Mais voici que des hommes passaient : ils ont entendu la grande voix qui tonnait contre eux. Ils se sont arrêtés, ils ont écouté, ils ont compris. Ce ne sont pas des apôtres: ce sont des esprits moins rigoureux, plus pondérés, plus pratiques, ce soot de simples hommes de bonne volonté, dont Tœil est ouvert sur le monde réel plutôt que sur le monde idéal, et qui savent calculer le rapport possible entre celui-ci et celuilà. Ils reconnaissent que la voix qui les a arrêtés dans leur route et qui a réveillé leur conscience a raL^on ; mais ils savent aussi qu'elle a trop complètement raison ; que ses commandements soulèvent trop d'objections pratiques, contrarient trop d'habitudes prises, blessent trop d'intérêts positifs, pour être obéis ; que, toute mauvaise qu'elle est, la so* ciété existe, et qu'il faut compter avec elle. Aussi, tout en acceptant la doctrine, ils l'atténuent. Ils lui enlèvent ce qu'elle a de trop âpre dans sa partie critique, de trop impraticable dans ses enseignements. Alors, ils parlent à leur tour, d'une voix moins divine, mais plus humaine, qui devient p us persuasive en perdant ses accents prophéliques, et beaucoup d'autres hommes, d'esprit plus moyen encore, purement réceptifs, que la voix du Maître avait effrayés parce qu'ils s'étaient sentis trop éloignés de lui, commencent à s'arrêter et à se rassembler autour d'eux. Des consciences
260 IDÉES MORALES BU TEBfPS PRÉSENT
assoupies se réveillent; on se passionne pour les graves problèmes qu'on avait oubliés, on les discute, on retrouve la notion égarée du Bien et du Mal. Et voici s'élever d'un degré — d'un degré seulement — le niveau de la morale publique et de la morale privée. On ne refuse ni de siéger dans les tribunaux ni de servir dans les armées, mais l'amour de la paix devient plus sincère et plus désintéressé: on ne renonce pas à sa vie personnelle, mais on s'efforce de s'oublier un peu pour mieux aimer le prochain ; on ne distribue pas ses biens aux pauvres, mais on leur abandonne une part plus large de son superflu ; on n'entre pas de plein -pied dans la sainteté, mais on résiste à quelques-unes de ses convoitises, ou, si Ton est trop faible pour y résister, on neJeur cède qu'avec révolte et douleur... C'est là un bien petit résultat, direz- vous; nous sommes bien loin de Tidéal complet, absolu, harmonieux, que nous a montré Tolstoï ; nous en sommes si loin qu'à la hauteur où il est, lui, il s'apercevra à peine que nous avons monté d'un échelon. —Hélas! Thumanité est comme les individus : elle fait ce qu'elle peut, et ce n'est pas beaucoup, car elle est dévoyée, dégradée et pervertie. C'est quelque chose, pourtant: un effort louable, une fleur de bonne volonté. Et le noble esprit auquel notre siècle devra peut-être ^eltc imperceptible amélioration — encore ne faut-il point affirmer qu'elle seproduise — se tromperait,
s'il la jugeait insignifiante ; on pourrait alors lui répondre, par sa propre voix : « Engagez- vous sur la voie droite, et vous serez avec Dieu, et votre travail ne sera ni petit ni grand, il sera le travail de Dieu. » Ce n'est point sa faute s'il a trouvé la vigne épuisée et mauvaise et si son œuvre n'accomplit pas tout le bien qu'il en attend : elle est du moins un des signes précieux qui enseignent à ne jamais désespérer des hommes, à cause des trésors d'idéal que les meilleurs d'entre eux conservent dans leur âme.
I. Les esprits politiques. La carrière de M. de Vogué. L'historien du temps présent. Son développement en conlradiction a\ec celui des hommes de lettres contemporains. Idées fondamentales de ilmportauce de la vie humaine et de la suprématie de la race sur Tindividu. Les devoirs des peuples. — H. Les devoirs des individus. Culte de Théroïsme. M. de Vogué et les romanciers russes. La littérature considérée comme un oulil de propagande. Conclusion : M. de Vogué et l'avenir.
Pendant que la Terreur sévissait sur la France, un obscur soldat de Tarmée des princes, blessé au siège de Thionville, malade de la petite vérole, dénué de ressources, traversait à pied la forêt des Ardennes, arrivait mourant à Bruxelles et gagnait enfin Londres, où il faillit mourir de faim : c'était Chateaubriand. Vers la même époque, un magistrat piémontais quittait Turin aux approches des armées de la Révolution, pour emporter en pays protestant et républicain son ardent catholicisme et son royalisme déçu : c'était Joseph de Maistrc. En ce temps-là encore, un autre gentilhomme
qui, SOUS Tancien régime, aurait simplement el tranquillement poursuivi une brillante carrière administrative, courait aussi le monde en exilé : c'était de Bonald.
Ces trois hommes ne se connaissaient pas, il est probable qu'aucun d'eux n'avait encore, comme dit le plus grand des trois, le sentiment de ses futuriti()ns; mais les tragiques spectacles qui se déroulaient autour d'eux déposaient dans leurs esprits les germes d'où devaient sortir bientôt V Essai sur les Révolulions, les Cotisidéralions sur la France, la Théorie du pouvoir politique et du pouvoir religieux, — C'estainsi que les grands événements, dans l'électricité de leurs orages, déterminent des carrières d'écrivains ou en changent la direction : sans la Révolution pour les menacer, les chasser, les exaspérer, deMaistre et de Bonald n'auraient peut-être jamais soupçonné la force qui sommeillait en eux; quant à Chateaubriand, qui portait dans sa giberne de volontaire l'énorme manuscrit des Natchez, qui sait s'il n'eût pas été un simple romancier, une sorte de Walter Scott français? Les fièvres de leur temps en décidèrent autrement : ils furent jetés dans la philosophie politique et dans l'action, où leur génie reçut une autre trempe, où chacun fit son œuvre.
Le vicomte E.-M. de Vogué appartient tout entier à cette lignée d'écrivains qui dirigent leur attention sur le maniement des affaires humaines. Il y
en avait beaucoup au commencement du siècle, il y en a fort peu aujourd'hui. On aurait pekie k dire si c'est la faute des écrivains, écartés de l'arène publique par Tidée qu'ils se font de leur art, ou celle de la politique, accaparée, pour le malheur de tous, par les politiciens de profession, gens de peu de principes, de philosophie nulle, de petit idéal. M. de Vogué occupe donc une place à part : il ne la doit pas seulement à la tournure naturelle de son talent, mais à sa vie, qui Ta conduit à la littérature et au journalisme sans ressembler ni à celle d'un littérateur ni à celle d'un journaliste.
En effet, il a été d'abord soldat : non pas en temps de paix, pendant ces années de caserne qui, dans la plupart des cas, ne laissent après elles qu'une longue dépression et la haine du métier militaire, mais pendant la guerre, où le danger remplace l'ennui, où le courage s'exalte, où le patriotisme s'enflamme d'autant plus que la patrie est malheureuse. Ensuite , après quelques mois passés prisonnier en Allemagne, il est entré dans la diplomatie: il a vu de près ce jeu patient et savant qui se joue dans les (( hautes sphères », et dont dépendent la tranquillité, Tordre, la paix du monde. L'ayant observé, non en diplomate qui ne songe qu'à faire sa carrière, mais en penseur, il y a pris un intérêt passionné. L'histoire alors lui est apparue : non pas l'histoire morte, telle qu'on la trouve dans les archives du passé, mais l'histoire présente, vivante,
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dont on peut suivre de ses yeux les spectacles, dont on sent le mouvement dans ses propres veines. Cette histoire-là, peu dTiommes savent la comprendre : elle échappe parce qu'elle est trop près ; pour la plupart, les événements contemporains ne soot qu'une bataille d'intérêts, sans signification haute, où Ton ne peut entrer sans laisser quelque chose de son caractère et de sa dignité, sur laquelle même il est plus sage de fermorles yeux. M. de Vogué, lui, a su prendre le recul nécessaire pour se mettre au point. 11 regarde le siècle comme s'il en était éloigné, ou comme s*il le dominait; et, à l'inverse des contemporains, il en sent la grandeur :
« Les oisifs qui promènent leur ennui devant ces tombes, écrivait-il à propos de Loris Mélikof et de Gambetta, accusent volontiers la vie d'être solte et plate. Que font-ils donc de leurs yeux? Quelles plus grandes merveilles veulent-ils? Qu'ils regardent le réel : ses surprises défient l'imagination la plus fantasque. Chaque soir, en quelque coin de la terre, la nuit tombe sur un drame qu'il faudrait applaudir à genoux. » Dans sa pensée, il s'agit d'un de ces drames publics dont les nations sont les protagonistes: c'est le drame interminable — mêlé parfois d'un peu de comédie — qui, depuis plus de mille ans, se joue à Rome, aux pieds du trône pontifical ; c'est celui qui a fixé l'attention du monde sur la double agonie des deux premiers empereurs d'Allemagne ; ou, celui qui ballotte à travers ses
péripéties les destinées de l'Asie ou celles de TAfrique ; et d'autres encore, qui rappellent d'il • lustres scènes du passé, qui évoquent de grandioses ou tragiques figures. Ces spectacles, qu'ils appartiennent aux siècles éteints ou au siècle qui court, ce sont les grandes phases de la vie même de Thumanité. M. de Vogué ne les étudie pas en savant désintéressé, qui fouille des documents pour le plaisir d'en secouer la poussière, non plus qu'il ne les regarde en observateur tranquille et indifférent: il les sent, il les vit, pourrais-jodire, en acteur réel, en personnage authentique de la tragédie, qui sait que c'est son propre sort, celui de ses frères, celui de son pays, qu'elle roule dans ses actes. Aussi excelle-t-il à extraire de Thisloire ce qu'elle a de toujours actuel, de même qu'il excelle à dégager du présent ce qu'il a de durable, de supérieur à ses accidents passagers. Et cette disposition le remplit de tendresse pour notre temps, dont il apprécie le puissant effort, qu'il défend contre ses détracteurs: « On entend dire communément que celle fin de siècle est vide et pâle, qu'elle laissera dans l'histoire une trace inaperçue. C'est l'effet d'une injustice habituelle aux hommes de tous les temps, quand ils se jugent eux-mêmes ; ils regardent leur époque par le petit bout de la longue vue qui leur sert à grossir les choses du passé; et ces hommes, si souvent enclins à s'exagérer la valeur de leurs œuvres individuelles, dé-
précient presque toujours leurs œuvres collectives. N'est-il point démontré que les caractères ont faibli, que la besogne hunnainearapetissé, depuis les géantsqui élargirent le monde àla fin duxv'siècle?
Cependant rhistoireétabliraunrapprochemententre ce temps et le nôtre. On dira que l'Afrique découverte, conquise en grande partie par des moyens pacifiques, c'est un exploit aussi beau et d'aussi grosses conséquences que la trouvaille de TAmérique suivie d'un dépècement sanglant. Elle datera une ère nouvelle de Victoria, de Guillaume II, de Léopold de Humbold, comme elle en a daté une d'Isabelle la Catholique, de Ferdinand le Conquitador de Henri le Navigateur, et si elle ne décerne à M. le président Carnot aucun de ces surnoms, la mode en ayant passé, elle fera une large part à la France dans la mission civilisatrice. »
Voilà des choses qu'un « homme de lettres » ne pourrait ni penser ni écrire : M. de Vogué en doit certainement l'intuition aux deux écoles de sa jeunesse, à ses écoles de soldat et de diplomate. Elles se sont merveilleusement complétées l'une l'autre et lui ont, entre les deux, préparé et fourni les idées dont il s'est inspiré dès ses débuis, qui se sont peu à peu développées et comme affermies en sorte qu'aujourd'hui elles gouvernent toute son activité. A travers les angoisses de la défaite, les fatigues des marches, les longs ennuis et Thumiliation de la forteresse, il a appris à estimer à sa valeur TefTort
LE VICOMTE E.-M. DE VOGUÉ ?7i
patient, anonyme, dévoué et collectif des petits qui, soit vertu, soit résignation — et la résignation n'estelle pas aussi une vertu? — accomplissent obscurément de grandes choses. L'histoire du monde Ta convaincu de l'importance des événements humains, le préservant ainsi de ce nihilisme intellectuel et moral où tant d'hommes de sa génération se sont laissé entraîner.
Vers 1880, en effet, la littérature traversait une crise de scepticisme et d'indifférence dont nous avons cherché à marquer les caractères dans quelquesuns de ces articles. Il était de mode, à ce momentlà, d'affecterle dédain de tout ce qui n'était pas « la page écrite ». Les écrivains, les jeunes surtout, semblaient rêver une contrée idéale où, retirés ensemble, ils se seraient admirés les uns les autres sans le moindre souci de ce qui se passait en dehors de leurs murs, les questions d'art et de rhétorique étant seules dignes de préoccuper des esprits supérieurs ; volontiers, ils maudissaient les compétitions des peuples qui menaçaient de les distraire, les efforts de la civilisation pour reculer ses frontières qui prenaient trop de place dans les journaux, les querelles des partis qui assourdissaient leurs voix, bref, le bruit fastidieux que fait le monde en tournant: car tout était vanité pour eux, sauf les adjectifs et les métaphores. Lsolés de l'humanité en petit groupe dédaigneux, ils devaient bientôt voir ce groupe qu'ils formaient se morceler en coteries^
décorées du nom d'écoles, ennemies entre elles, étroites et exclusives ; ces coteries elles-mêmes ne tardaient pas à se diviser encore, en sorte qu'en fin de compte chacun lisait de son côté. Le morcellement du talent et des idées a frappé tous ceux qui ont observé le talent de la jeunesse d'alors : elle manquait de direction, elle tâtonnait dans un débordement inquiétant d'individualisme et d'égoïsme. On eût été bien embarrassé de tirer une résultante des lignes contradictoires que suivaient les petites revues et les petits cénacles du temps ; le seul trait commun, à tous, c'était peut-être le désir de s'isoler du monde, le mépris des autres.
A ce moment-là, M. de Vogué parcourait l'Orient, la Syrie, la Palestine, l'Egypte, et cette Russie d'où il devait rapporter tant d'idées nouvelles, ou plutôt peut-être de sentiments nouveaux. En poète plus qu'en voyageur, il s'arrêtait devant les plus vieux monuments de l'effort humain, il rêvait dans les contrées d'où nos races se sont élancées à la conquête de l'Europe, il écoutait dans son âme comme un écho de ces antiques voix depuis tant de siècles muettes. A la distance où nous sommes de ces lointains ancêtres, que savons-nous donc d'eux? A peine les noms de quelques-uns de leurs rois, à peine quelques dates de leurs écrasantes chronologies, à peine quelques faits le leur hisoire fabuleuse. Ils ont rempli leur tâche et disparu en nous léguant le fruit anonyme de leur
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travail : leur œuvre, vue de si loin, ne nous apparaît plus comme Tœuvre de certains artistes, de certains arcbilectcs, de certains poètes, de certains législateurs qui ont été de leur temps, comme aujourd'hui nos législateurs, nos poètes, nos architectes et nos artistes, des hommes vaniteux, conflants en leurs talents, ambitieux de surpasser leurs confrères, d'éterniser leurs noms, de laisser après eux, enfln, des traces positives de leur personnalité. Ces œuvres individuelles, dont chacune pourtant a eu son éclat particulier, se sont peu à peu fondues en une œuvre unique, collective, qui, ayant absorbé tous leurs rayons, n'appartient plus qu'au peuple qui Ta produite. Nous disons la civilisation assyrienne ou la civilisation égyptienne, et ces désignations générales enferment, sans même que nous y songions, toute l'infinie variété d'êtres, de talents, d'idées, d'efforts, de gloire et d'ambition que comportent des âges historiques deux ou trois fois plus vastes que les périodes dont nous possédons le détail. A mesure que le temps marche, les traces de la personnalité disparaissent. Seules les races subsistent, comme si cet anéantissement des individus, qui en sont peut-être les atomes, faisait leur immortalité. Le souci de la race doit donc primer celui de l'individu ; le peuple, avec son âme commune, importe plus que les éléments personnels et passagers dont il se compose, plus même que ceux qui semblent le diriger.
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Voilà une idée qui ressort avec un relief singulier des premiers ouvrages de M. de Vogué, des récits de voyage qu'il a rapportés de Syrie, de Palestine, d'Egypte, et surtout de ce curieux conte symbolique, intitulé Vanghéli, dans lequel il a tenté, si je peux m'exprimer ainsi, d'incarner une âme collective dans un personnage fictif.
Cette idée, peut-être encore obscure en lui quand il visitait le musée de Boulaq ou les ruines du temple de Balbeck, devait peu à peu s'éclaircir et se développer à travers de nouvelles recherches, jusqu'à devenir presque, si j'ose le dire en enlevant au mot le mauvais sens qu'il a souvent, une attitude. Progressant toujours dans la même direction, poursuivant l'idée entçevue dès ses débuts, s'effbrçant de réduire à l'unité son œuvi*c d'écrivain, qu'il traitât des romanciers russes ou parcourût l'Exposition de 1887, il s'est, autant que possible, dégagé de lui-même ; il a chassé ou du moins réprimé le Moi moderne avec son cortège d'inapaisables exigences; pendant que les plus distingués parmi ses contemporains livraient carrière à leurs curiosités psychologiques, il a dirigé ses pensées sur la nation, sur le peuple, sur l'âme collective, enfin, sur cette âme commune dont la nôtre n'est qu'une partie infime. Ainsi il a été amené à se préoccuper essentiellement de ces questions d'histoire, de politique et de pohtiquc reUgieuse, qui, depuis longtemps, n'avaient plus
cours dans les lettres, et à les examiner à un point (le vue également nouveau : celui de Tavenir de la race, ou du moins de la nation. La nouveauté même de ce point de vue, si important et si oublié, a conduit M. de Vogué à des opinions sur divers sujets fort différentes des opinions couramment professées et qui s'étendent d'un socialisme encore insuffisamment défini à un demi-mysticisme un peu exclusif, parfois même un peu cruel. L'avenir de la race importe seul ; mais la race ne peut se por« pétuer et progresser qu'à travers des crises vio* lentes dont souffrent les individus. Ces crises sont inévitables ou même nécessaires : il faut donc les supporter, les excuser peut-être, de même qu'il faut admirer les hommes providentiels qui, fût-ce à travers des moyens qui répugnent à la conscience privée, font avancer à grands pas la nation. Et M. de Vogué prend visiblement parti pour Pierre le Grand poursuivant son fils, parce que ce fils incapable aurai t compromis son œuvre. Et, quand le directeur de Idi Revue des Bévues lui demande son avis sur le prochain Congrès de la paix, il répond par cette lettre si caractéristique :
« Vous me demandez mon sentiment sur la réussite possible du Congrès universel de la paix* Je croîs avec Darwin que la lutte violente est une loi de la nature qui régit tous les êtres ; je crois avec Joseph de Maistre que c'est une loi divine ; deux façons différentes de nommer la même chose.' Si,
par impossible, une fraction de la société humaine — mettons tout l'Occident civilisé — parvenait à suspendre reflTet de cette loi, des races plus instinctives se chargeraient de l'appliquer contre nous ; ces races donneraient raison à la nature contre la raison humaine ; elles réussiraient, parce que la certitude de la paix — je ne dis pas la paix^ je dis la certitude absolue de la paix — engendrerait avant un demi-siècle une corruption et une décadence plus destructives de l'homme que la pire des guerres.
« J'estime qu'il faut faire pour la guerre, loi criminelle de l'humanité, ce que nous devons faire pour toutes nos lois criminelles : les adoucir, en rendre l'application aussi rare que possible, tendre de tous nos efforts à ce qu'elles soient inutiles. Mais toute l'expérience de l'histoire nous enseigne qu'on ne pourra les supprimer tant qu'il restera sur la terre deux hommes, du pain, de l'argent et une femme entre eux.
« Je serais bien heureux si le Congrès me donnait un démenti ; je doute qu'il le donne à l'histoire, à la nature, à Dieu. »
Si, cédant à cette sentimentalité peut-être peu virile, mais que l'adoucissement des mœurs tend à répandre de plus en plus ; si, effrayé à la seule pensée des cris de désespoir qui montent des champs do bataille et des clameurs de deuil qui en sont le lointain et sourd accompagnement, vous vouliez
arrêter le penseur à ce terrible corollaire d'une idée que vous trouviez tout à Theure grande et belle ; si vous lui disiez que les progrès de cette âme collective pour laquelle il faut de si durs sacrifices sont bien incertains, bien vagues, tandis qu'il y a une tragique certitude dans les douleurs individuelles des blessés et des veuves ; si vous vous hasardiez à invoquer le spectacle apaisant d'une prospérité où Tâme d'un peuple ne déploie pas, c'est vrai, ses forces assoupies, mais où chacun jouit d'un bien-être relatif, d'un bonheur moyen, — il vous répondrait : « Nous ne sommes pas, nous l'avouons, de ceux qui admirent les peuples sans histoire, heureux en gagnant beaucoup d'argent ; les nations comme les individus commandent le respect et l'admiration à la condition d'être une force en travail, une école de sacrifices au profit de la génération du lendemain. »
Cette idée de la race supérieure à l'individu qu'elle entraîne, qu'elle absorbe, qu'au besoin elle sacrifie aux lois mystérieuses de son progrès, domine l'œuvre de M. Vogué. Comme je l'ai déjà dit, je ne puis m'empêcher de croire qu'il la doit, du moins en partie, aux expériences et aux impressions de sa carrière de diplomate : le spectacle du struggle for life entre nations, le maniement des puissants intérêts qui se jouent autour des chancelleries, la sensation d'une responsabilité, fût-elle légère, dans des événements qui sont l'histoire, et encore, si vous
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voulez, le contact avec des civilisations très différentes, les déplacements qui changent brusquement les points de vue, voilà des conditions bien aptes à arracher Tesprit à la contemplation du Moi pour le diriger sur ces vastes unités, les peuples, qui ne sont pas des abstractions mais des organismes, car dans les heures de crise on entend battre leur cœur unique. — Nous allons voir maintenant comment la seconde école que traversa M. de Vogué, une fois ses leçons mûries, lui permit de modifier cette première idée, dangereuse à cause de son caractère absolu de théorie, de la compléter, de l'adoucir,— de l'humaniser, voudrais-je dire.
La race seuleimporte,c'estentendu.Mais si, comme nous venons de le voir, la race n'est pas une abstraction, elle est du moins un composé : elle est formée par Tensemble des individus qu'unissent ensemble les liens de l'origine, du sol, de la langue, etc. Ce ne sont que des poussières, ce ne sont que des atomes : pourtant chacun de ces atomes a son existence particulière, parfaitement caractérisée, et n'est pas si petit qu'il ne s'impose à l'œil nu de l'observateur.
Jusqu'à un certain point, la race dépend môme de ces éléments infinis : son organisme collectif ne se développe qu'à condition que les millions d'or^a-
nisraes particuliers dont il est formé se développent également ; le progrès d'un peuple dont tous les citoyens seraient en décadence est un non-sens, comme le courage d'une armée dont tous les soldats seraient des lâches, ou la prospérité d'une famille dont tous les membres seraient gueux.
Pour faire le progrès de la racé, il faut donc faire celui des individus ; et voici que le moraliste vient seconder Thistorien. A vrai dire, ils demeurent parfaitement unis. Le moraliste ne lâche jamais le fil conducteur que l'historien lui a mis dans la main : c'est toujours en pensant à la race qu'il s'occupera des individus, et son but essentiel demeurera de développer en eux les qualités les plus nécessaires à la race, celles qui contribuent le plus à assurer sa durée, sa force, sa supériorité. Or, il en est une qui semble contenir toutes les autres : l'héroïsme. C'est celle-là dont il importe surtout de répandre le goût et d'entretenir le culte, d autant plus qu'elle tend à disparaître de nos civilisations amollies. De fâcheuses circonstances se réunissent pour menacer l'héroïsme : l'excès de la culture intellectuelle ne lui est pas favorable, non plus que l'excès du bien-être. L'héroïsme est une plante dure, qui peut croître dans les gorges du Taygète et périt en terre chaude ; les tièdes parfums des fieurs savantes lui conviennent moins que les courants d'air. Du reste, l'héroïsme n'est pas une vertu isolée, qui peut se développer n'importe où, n'importe quand, qui.
comme la bonté par exemple, n'est guère qu*une disposition naturelle qu'on a ou qu'on n'a pas : il a besoin de certains appuis, il veut être étayé par un ensemble de croyances qui lui fournissent une base solide. Il est incompatible avec le scepticisme qu'effrayent les affirmations, avec le dilettantisme énervé par les voluptés qu'il se donne, bref, avec tous ces aimables ornements de Tesprit qui sont devenus notre luxe le plus cher, celui auquel nous renoncerions le moins volontiers. Toute notre culture tend à le chasser de nos âmes. On en est presque à méconnaître sa beauté : on le traite comme une plante des champs poussée au milieu d'un jardin, comme un rustre égaré en élégante compagnie. Pourtant, c'est lui qui est la vertu : il est le désintéressement, le sacrifice, la patience, le courage, la victoire, l'avenir. Seul, il permet aux nations de vivre et de remplir leur tâche, qui est d'être fortes et de travailler pour les générations futures. Les idées ne sont bonnes qu'autant qu'elles sont favorables à son développement; en sorte qu'au culte de l'intelligence que pratiquent les hommes les plus distingués de ce temps, M. de Vogué a substitué le culte de l'héroïsme, si fort tombé en désuétude.
Ce culte, il l'a prêché, — c'est presque le mot qui convient — dans la plupart de ses ouvrages. N'estce pas pour en répandre le goût qu'il a raconté, avec quelle émotion contenue et d'autant plus communicative, Thistoire du pauvre colporteur qui se fait
condamner pour sauver une mère innocente ? et celle du soldat Petrouchka, dont le fifre rend le courage aux défenseurs de Bayazed? et encore celle de Tétudiante Varvara Afanasiévna, qui poursuit avec une énergie surhumaine le but qu'elle s'est assigné, — hélas ! pour tomber au port, car sa flamme intérieure, n'ayant d'autre aliment qu'elle-même, la consume, son héroïsme est une force perdue.
Ce petit récit, le troisième des Histoires cC hiver, est particulièrement caractéristique : l'impression indéfinissable qu'il dégage, un mélange d'admiration et de deuil, d'enthousiasme et de découragement, incertain, trouble comme l'âme de l'héroïne, montre clairement l'idée que M. de Vogué se fait de l'héroïsme, les conditions auxquelles il entend le soumettre pour qu'il soit complet et bienfaisant. Elle est bien de lui, — et il a mis toute sa philosophie, comme tout son caractère, dans ces quelques lignes, — la lettre où la supérieure des Sœurs de la Miséricorde raconte la fin du drame, le suicide aux ambulances de Plevna :
«... Depuis quelque temps, nous avions remarqué chez elle des symptômes de mélancolie, quelque chose de sombre et d'absorbé. J'ai fait de vains efforts pour pénétrer cette nature sauvage, qui devait cacher une sensibilité irritable sous ses dehors de dureté: mes tentatives amicales se sont brisées à son orgueil, à son indifférence silencieuse. Par suite des dernières affaires, nous avons eu ces
jours-ci une recrudescence de blessés et de travail à Tambulauce. Varvara Afanasiévna s'est acquittée de son service comme d'habitude, avec un zèle ponctuel; mais, dans la matinée d'hier, comme on la cherchait pour aider le chirurgien dans une opération, une de nos sœurs est venue toule en larmes m'appeler; elle m'a conduite, sans pouvoir parler, à la chambre de l'assistante : je n'y ai trouvé qu'un corps inanimé. Varvara venait de se pendre avec le drap de sa couchette à une poutre du toit.
« Nous nous perdons en conjectures sur les mobiles de l'infortunée. Je pense qu'il faut les chercher dans les doctrines désolantes dont se nourrissent ces pauvres femmes. Celle-ci passait ses rares heures de loisir sur un livre du philosophe Schopenhauer. J'ose croire que nos sœurs sont mieux inspirées quand, dans l'intervalle de leurs pénibles devoirs, elles se contentent de relire l'Évangile.
« Comment cette âme troublée n'a-t-elle pas été réconfortée et soutenue par les admirables exemples d'héroïsme, de dévouement et dd résignation au milieu desquels nous vivons? Ces hautes manifestations de la nature humaine auraient dû la réconcilier ave la vie, si elle avait à s'en plaindre. Cette femme qu'on disait si instruite et d'un esprit si pcril ! Je juge par mon pieux troupeau qui nous rédonne tant d'édification dans ces jours de vjvu\
et je conclus que, pour savoir souffrir, il y a plus à compter sur les humbles que sur les sages. »
Les études sur le Roman russe — celui de ses ouvrages dans lequel M. de Vogué s'est affirmé le plus complètement, celui aussi qui a éveillé le plus d'échos — sont-elles autre chose que le développement de cette page? Qu^est-ce donc, en effet, qui Ta attiré vers ces maîtres qu'il a été le première nous présenter? C'est d'abord l'absence complète d'individualisme, dans le sens égoïste du mot : car leurs livres ne sont pas les peintures de telles ou telles âmes plus ou moins personnelles, mais bien celles d'une âme collective, dont leurs héros ne semblent que des émanations. C'est ensuite la large part^qu'ils font à cette vertu primordiale de l'héroïsme, quelque diverses que soient ses manifestations, qu'elle apparaisse dans la gloire des batailles, sur le champ d'Austerlitz où le prince André mourant voit se dessiner la figure de Napoléon, dans les souffrances de la retraite où le petit soldat prisonnier, Karatéieff, raconte à ses compagnons des histoires d'innocence et de résignation, dans les ruines de la Sibérie où Raskolnikoff va volontairement expier son crime, oui, jusque dans la mansarde souillée de Sonia. C'est ensuite leur amour pour les petits, leur sentiment profond que l'œuvre essentielle des nations et de l'humanité est faite par le peuple, par les pauvres d'esprit qui marcheîit droit vers le royaume des cieux. Ces trois grandes pensées, de
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celles qui viennent du cœur, sont bien le fond des romans de Tolstoï, de Dostoïewsky, de Tourgueneff, et aussi celui de Tâme de leurs principaux personnages ; et ce sont celles que M, de Vogué s'est attaché à mettre en lumière. On l'en a quelquefois raillé ; on lui a reproché de vouloir acclimater dans notre Occident des sentiments qui ne correspondraient pas à notre culture, et qui, naturels à Moscou, ne seraient que factices à Paris ; on a plaisanté la foi qu'il recommande, trop vague, trop indépendante de Dieu, et aussi sa pitié, une pitié dont l'objet semble parfois insaisissable ; avec la sécheresse d'esprit qu'on décore du nom de précision, on lui a demandé, non sans sourire, ce qu'il faut croire, et ce que c'est au juste que cette religion de la souffrance humaine à laquelle Dostoïewsky l'a converti. C'est qu'on n'a pas vu tout de suite où il allait, ce qu'il voulait : la foi et 4a pitié fussent-elles sans objet réel, sont en ellesmêmes les plus beaux ornements de l'âme ; elles sont aussi des leviers pour l'action, elles sont les conditions de l'héroïsme : c'est pour cela qu'elles sont nécessaires, bien plus que parce qu'il y a peut-être un Dieu qu'elles honorent, plus même que parce qu'il y a des malheureux, dont la compassion adoucit certainement les souffrances. Pour les comprendre, il faut d'abord les posséder. Selon le mot du vieux platonicien, « l'âme ne saurait voir la beauté, si d'abord elle ne devenait belle elle-même »...
De telles idées, il est à peine besoin de le noter, ne sont pas de celles qu'on conserve jalousement par devers soi, pour les admirer et s'y complaire ; leur nature même les pousse à se répandre, à s'imposer, car elles sont, si je puis m'exprimer ainsi, d'ordre actif. Aussi l'homme qui en est imprégné se fera-t-il du rôle et des devoirs de l'écrivain une notion active et pratique. Il ne sera que conséquent : sans doute, si l'on veut, « moralité et beauté sont synonymes en art ; un chant de Virgile vaut un chapitre de Tacite ; » mais pourtant, quelque belles qu'elles soient, des œuvres qui ne sont que belles, ne serviront guère les intérêts de la race, dont le développement esthétique, qui la complète, est moins important que le développement moral; et les individualités qui se manifestent dans les œuvres littéraires, si elles ne songent qu'à la qualité esthétique de leurs écrits, tomberont tôt ou tard dans le charlatanisme ou dans l'acrobatie, se réduiront à l'emploi de gymnastes, d'acteurs forains I C'est là le danger auquel expose le talent^ pour peu qu'on s'en contente, qu'on cherche à rompre les liens qui vous attachent au peuple, qu'on s'enferme dans un isolement complaisant. La supériorité de l'intelligence, la culture de l'esprit, la possession de ce don précieux entre tous qui est le don de communiquer sa pensée, n'excusent point une attitude dédaigneuse, ne justifient point un rôle passif volontairement égoïste et
borné. Aussi, M. de Vogué rorapt-il franchement avec la doctrine de Tart pour l'art, qui fut certainement la doctrine littéraire favorite de la période actuelle, celle des délicats, comme se dénomment aujourd'hui ceux qui s'intitulaient jadis beaux esprits : « Ces délicats sont singuliers, dit- il dans cet avant-propos du Roman Russe qui est un véritable manifeste. Ils professent un beau mépris pour l'auteur bourgeois qui s'inquiète d'enseigner ou de consoler les hommes, et ils consentent à faire la roue devant la foule, à cette seule fm de lui faire admirer leur adresse; ils se vantent de n'avoir rien à lui dire, au lieu de s'en excuser. Comment concilier cette abdication avec la part de pontificat que les littérateurs de notre temps sont si empressés à réclamer? Sans doute, chacun de nous cède quelquefois à la tentation d'écrire pour se divertir : que celui qui est sans péché jette la première pierre! Mais il est inconcevable qu'on érige en doctrine ce qui doit rester une exception, un délassement momentané au devoir juste. Si c'est là de la littérature, je demande pour l'autre un nom moins exposé aux usurpations; sauf l'usage des plumes et de l'encre — on s'en sert aussi pour les exploits d'huissiers — notre noble profession n'a rien de commun avec ce commerce; il est légitime, à coup sûr, si l'on y apporte de la probité et de la décence, mais il ressemble à la littérature autant qu'une boutique de jouets à une bibliothèque...»
Les prétentions des délicats, des « mandarins », ainsi réduites, la prétendue objectivité des naturalistes ne sera pas mieux traitée, non plus que le pessimisme, celui du moins qui n'est ni douloureux ni révolté, mais « résigné pourvu qu'il ait sa prébende de plaisir quotidien, décjdé à mépriser les hommes en tirant d'eux le meilleur parti possible pour sa jouissance »•
Vous le voyez: au terme de ces études, nous nous trouvons devant une rupture complète avec les genres littéraires à la mode comme avec ridée qu'on se faisait du rôle de Técrivain. Les derniers romantiques prêchaient l'art pour l'art; comme ceux-ci aux jeux de mots, les sceptiques se plaisaient aux jeux inoffensifs des idées; les naturalistes recommandaient l'impassibilité, tandis que les pessimistes, ayant constaté l'universelle désespérance, s'enfujaient dans un rêve de néant. Tous étaient d'accord, d'ailleurs, pour s'éloigner des affaires humaines, en contemplant orgueilleusement en euxmêmes la luxueuse floraison de leurs idées. Et voici maintenant qu'après avoir opposé à la partie la plus brillante de notre littérature une littérature à demi-barbare, on fait de l'écrivain une sorte de conducteur d'âmes, un prophète laïque, qui regarde l'avenir d'un œil sûr, qui sait, comme un oon pilote, où est le port, et quel tour de roue il faut donner pour y marcher. Il n'est plus un mandarin,
2o3 IDÉES MORALES DU TEMPS PRÉSENT
délicieusement occupé à peindre des mots oiseux dans quelque tour de porcelaine, il est « un gardien à qui tout un peuple a confié son âme pour un moment ». La littérature n'est plus une profession qu'on exerce avec plus ou moins de succès, elle est une mission qu'on remplit selon ses forces. Ces petits, ces humbles, ces ignorants, dont Tâme collective renferme la vérité, dont l'effort commun fait le bien, dont les forces instinctives sont le levain du progrès, ils n'ont pas de voix, ils tâtonnent, ils ne savent pas, ils peuvent hésiter aux carrefours, se tromper de route, se perdre. A celui dont rintelligence est mûre, dont le jugement est solide, dont la voix est puissante, à celui-là l'honneur et le devoir de les conduire : « Les âmes n'appartiennent à personne, elles.tournoient, cherchant un guide, comme les hirondelles rasent le marais sous Torâge, éperdues dans le froid, les ténèbres et le bruit. Essayez de leur dire qu'il est une retraite où l'on ramasse et réchauffe les oiseaux blessés, vous les verrez s'assembler, toutes ces âmes, monter, partir à grand vol, par-delà vos déserts arides, vers l'écrivain qui les aura appelées d'un cri de son cœur. »
Il serait difficile de prévoir ce qui sortira de ces exhortations si nouvelles. Peut-être leur action sera-t-elle paralysée par le dilettantisme, qui a déjà dévoré ou stérilisé tant d'idées qu'on aurait pu croire fécondes. Pourtant, si quelques-uns ne
les acceptent qu'à cause de leur charme imprévu, et pour s'en caresser l'esprit, elles ont éveillé aussi des échos qu'on aimerait à croire plus profonds. De jeunes talents se groupent autour de M. de Vogué, faits, semble-t-il, pour comprendre leur rôle comme lui. D'autre part, les idées qu'il soutient et que nous venons d'exposer paraissent en grande faveur auprès de la jeunesse des écoles, sur laquelle il exerce une action incontestable, et dont il est peut* être, avec M. Lavisse, le véritable chef. C'est donc quelque chose cC autre qui se prépare, quelque chose d'incertain encore, d'indéterminé, qu'il serait téméraire de vouloir préciser davantage, une germination commençante d'idées nouvelles, de sentiments nouveaux, qui n'ont plus beaucoup d'attaches avec ceux du demi-siècle écoulé. Or notre temps marche vite, et peut-être se passera-t-il peu d'années avant que les semailles aient poussé, et peut-être les hommes de notre génération seront-ils entraînés eux-mêmes au courant d'une littérature différente jusqu'aux racines de celle dans laquelle ils avaient débuté.
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ConfusioQ apparente des idées morales des contemporains. Leur unité et leurs traits communs. Les négatifs et les positifs : caractéristique des deux groupes; leurs fins respectives. Correspondance entre le mouvement intellectuel et le mouvement général. La réaction contemporaine.
A première vue, telles que nous les avons étudiées chez les écrivains qui ont exercé depuis cinquante ans l'action la plus considérable sur le mouvement des esprits ou qui représentent le mieux l'état moyen des croyances, les idées morales des contemporains ne semblent qu'une confusion. Le caractère essentiel de toute morale, en effet, c'est d'être aussi générale que possible, c'est-à-dire de pouvoir servir à un grand nombre d'êtres : la morale individualiste est un non-sens. De plus, il faut que ses règles soient fixes, sous peine de s'ouvrir aux compromissions, et, par conséquent, d'être impuissante. Or, la plupart de nos contemporains paraissent avoir oublié ces deux lois élémentaires ; entraînés par le courant individualiste qui a emporté le siècle et auquel le siècle, dans certains domaines, doit sa grandeur, ils ont introduit
Tindividualisme là même où il ne peut êlre qu'un ferment de corruption. Au lieu du sacrifice du Moi, sur lequel repose toute conception un peu élevée du bien, ils ont voulu le triomphe du Moi. Us l'ont eu. Leur impertinente raison, aux exigences insatiableSjleurintelligence, subtile jusqu'à la perversité, leur curiosité éveillée, indiscrète, envahissante, ont eu bientôt fait de renverser, sous prétexte de les reviser, les codes institués et sanctionnés par les traditions. Les bases en étaient fragiles peut-être, mais ils tenaient par leur masse: quelques coups de pioche dans leurs fondements mal assurés en ont eu raison. Et, sur les ruines de Timposante cathédrale, dont les flèches, vues d'en bas, donnaient Tillusion qu'elles toucliaient le ciel, se sont élevées une foule de petites chapelles : les meilleures ne montent pas bien haut, leurs portes étroites ne s'ouvrent qu'à un bien petit nombre de fidèles. En d'autres termes, on se fabrique couramment sa petite morale personnelle, bonne pour soi et les siens, adaptée aux besoins particuliers de sa conscience, avec les adoucissements et les exceptions nécessaires. C'est bien là, je crois, au point de vue qui nous occupe, l'impression que laisse la lecture de nos principaux écrivains ; c'est aussi, si nous avons été clair, celle qu'ont dû dégager les précédentes études.
Mais, dans les œuvres que nous avons examinées,, même dans les plus complexes, les plds brouillées,
les plus riches en contradictions, nous avons pu cependant distinguer certains traits communs qui nous ont permis de ramener à des idées générales les écrits divers d'un même écrivain. De même, en y regardant de près, on finit aussi par distinguer des traits communs entre des œuvres très diverses, signées de noms très différents. C'est ainsi qu'on voit d'abord se former deux groupes, qui se confondent quelquefois, mais qui pourtant deviennent distincts: les négatifs et les positifs, si l'on veut bien accepter ces expressions, c'est-àdire ceux qui tendentà détruire et ceux qui tendent à reconstruire. Puis, en traitant la chronologie des œuvres avec la liberté qu'autorise la confusion même de notre époque, on pourra ensuite constater que la classification que nous venons d'indiquer n'est point artificielle et que, de même qu'elle repose sur des caractères certains, elle correspond à peu près à des dates et à des faits. Lorsque nous aurons sommairement indiqué ces caractères, ces dates et ces faits, notre tâche sera achevée, car pour aller plus loin il faudrait sortir du domaine de la critique et entrer dans celui des prophéties.
En tête du groupe des négatifs, qu'il a fondé et qu'il dirige, marche M. Renan, avec ses allures de grand prêtre du Néant, admirable d'ailleurs, d'une si merveilleuse intelligence, d'un sri souple talent, d'une séduction si irrésistible qu'il a rallié autour de lui les plus brillants esprits de la génération qui
le suit et qu'il continue à les dominer. Il représente le scepticisme absolu et satisfait: le scepticisme dogmatique, si Ton me permet d'accoupler Qes deux mots qui ont Tair de se contredire et qui en réalité, chacun pris dans son sens le plus rigoureux, suffisent à peine, ainsi réunis, à exprimer ma pensée. La doctrine devait être d'autant plus contagieuse que, comme elle s'arrange de toutes choses, elle n'exclut pas un vague et délicieux mysticisme, qu'elle est plus enveloppée de formules exquises, qu'elle a adopté toute la terminologie des doctrines traditionnelles et joue plus agréablement avec des mots commeDieu, Infini, etc., après les avoir vidés de leur sens classique, et, enfin, qu'elle offre à ses adeptes des voluptés d'une essence supérieure, presque paradisiaques. Aussi a-t-elle fait fortune ; elle est devenue la religion des esprits cultivés, auxquels le matérialisme genre conseil municipal répugne absolument; elle a été le courant intellectuel le plus puissant peut-être de ce dernier demi-siècle. — A ce courant, un autre vient se joindre : le pessimisme, dont Schopenhauer * a prêché la loi, et qui, déformé, exagéré et, il faut bien le dire, vilipendé par les disciples et les commentateurs, a fourni des dogmes accep-
1 Mous rappelons ici que nous avons étudié moins Schopenhauer que I*idée que l'on s'est faite de lui, c'est-à-dire que son influence, dont rinlroduction en France correspond à peu près avec l'ascendant de Id. Renan,
tables à certains esprits que le scepticisme renanien laissait mécontents. Ces exagérations et ces déformations, qui devaientle perdre, ont fait son succès momentané comme elles font son danger. En soi, en effet, le pessimisme est plutôt uué doctrine saine et forte: M. Brunetière Ta démontré quelque part avec une rare supériorité. Mais, pour peu qu'il dévie un peu, ou simplement qu'il cède aux suggestions de sa phraséologie, il conduit à la misanthropie, à l'égoïsme, à la sécheresse de cœur. Surtout, il développe un défaut déplorable, le défaut qui est par excellence celui des écrivains, comme il est l'éternel écueil des plus belles intelligences: Torgueil. Schopenhauer avait jusqu'à un certain point résisté aux dangers de sa doctrine : ses élèves, surtout ceux qui se sont chargés de le refaire à leur image ou pour leurs besoins, ne les ont pas évités. — Cependant, le fleuve devait être grossi d'un troisième affluent : M. Renan était parti d'une foi aveugle en la science ; la même foi, qui ne devait pas longtemps le satisfaire, a produit aussi le naturalisme : une doctrine mal mûrie, faite d'un grand besoin de certitude et d'une grande naïveté, à la fois affirmative et destructive, péremptoire et bornée. Grâce au beau talent de ses maîtres les plus brillants, le naturalisme a rendu d'incontestables services à la cause des lettres pures ; mais, reposant sur une fausse conception de la science et sur des connaissances scientifiques d'ailleurs par trop
rudimenlaires, il a bientôt montré son insuffisance, surtout quand des esprits sans pondération se sont avisés de le pousser jusqu'à ses dernières conséquences. Ces trois courants, de forces et de qualités diverses, se sont réunis en un seul, qui a circulé avec une puissance irrésistible de 18i8 [V Avenir de la Science) à 1886 {le Roman russe), si toutefois des dates précises peuvent enfermer des idées. Il serait injuste et excessif, comme nous le verrons tout à l'heure, de dire qu'ils ont tout entraîné; mais ils ont entraîné presque tout. Les uns, comme M. Anatole France, se sont abandonnés avec grâce au fil de Teau qu'ils suivent couronnés de roses, en écartant l'idée importune de possibles cataractes; i'autres le descendent bruyamment, en protestant que leur direction est la seule bonne et en s'agitant beaucoup dans leur petit bateau : ainsi font les jeunes naturalistes; d'autres se débattent, tentent de réagir, et ne réussissent pas à s'arracher à la force supérieure qui les possède, parce qu'ils lui ont une fois donné prise: c'est le cas de M. Bourget; il en est qui, comme M. Lemaître, finiront peutêtre par trouver dans une conscience délicate — Mariage blanc qu'on a si mal compris en est une preuve bien frappante — le port où ils s'arrêteront; il en est encore — comme ce trait était frappant chez Edmond Scherer! — qui sont victimes d'une curieuse contradiction: gagnés par rintelligence à la cause des négatifs, ils demeurent attachés par le cœur, par
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le caractère ou par l'habitude, aux croyances avec lesquelles leur raison a rompu. Mais tous ceux-là, consciemment ou inconsciemment, sans souci de ce qui les attend ou avec de soudaines visions des périls où ils courent, suivent le fleuve où il veut les conduire. Et combien d'autres flottent derrière eux, combien se sont jetés à Teau pour les imiter, qui, plus faibles, seront engloutis au premier tournant! Pour être complet, il n'aurait pas fallu se contenter d'exposer les doctrines négatives telles qu'elles se dégagent des œuvres de quelques écrivains: il faudrait encore en mesurer l'action sur la conscience publique. Car elles y ont pénétré assez profondément et les moyens de contrôle ne manquent pas: on peut s'en assurer dans les salons où l'on aime à causer morale ou métaphysique en prenant le thé ; on peut s'en assurer en consultant ses propres souvenirs, en cherchant dans sa mémoire les livres qu'on a le plus lus à vingt ans, ce qu'on demandait à ces livres, l'impression qu'ils vous ont laissée, la hâte, la violence et l'irrévérence avec lesquelles on s'est un jour, après une de ces lectures, délivré du lest de ses croyances d'enfant; on peut surtout s'en assurer, hélas I en relisant les comptes rendus de certaines causes célèbres, surtout quand ces comptes rendus, comme par exemple ceux de M. Albert Bataille, sont l'œuvre d'un homme rompu aux idées que nous venons d'analyser.
A coup sûr, les écrivains que nous avons réunis
dans ce premier groupe diffèrent fort les uns des autres: de M. Zola à M. Renan il y a du chemin. Mais pourtant, ils ont des traits communs, qui permettent au critique de les rapprocher, comme ils ont permis à leurs doctrines d'exercer ensemble une action parallèle. D'abord, ils sont indifférents aux questions de morale, ou, quand ils les examinent, ce n'est qu'au point de vue esthétique ou pour en faire jaillir un intérêt littéraire. En d'autres termes, le Bien ne les intéresse pas, ou ne les intéresse qu'à condition qu'il soit aussi Beau, et beau d'une certaine beauté, décoré de l'éclat factice que l'art peut lui prêter. — Cette indifférence les conduit naturellement à la doctrine de l'art pour l'art, qu'ils acceptent et professent plus ou moins franchement : parfois, comme M. Bourget, ils cherchent à s'en dégager, ils la condamnent, ils la combattent ; mais quoi qu'ils fassent, sous une forme ou sous une autre, ils en restent les adeptes: elle a passé dans leur sang. Même en soutenant le contraire et en s'efforçant de croire ce qu'ils disent, la littérature ou la pensée leur semblent toujours contenir leurs fins en elles-mêmes; leur effort principal ne porte guère que sur un bel arrangement des mots ou des idées, et la plupart de leurs conceptions oscillent entre ces deux propositions dont la première sert de programme aux réalistes et la seconde aux idéalistes: « L'écrivain n'est pas un médecin: il constate le mal et laisse
à d'autres le soin de le guérir ; » — « le penseur n'a pas charge d'âmes: il pense comme la plante fleurit, jouit de sa pensée et, si possible, en fait jouir les autres. » — Ils traitent la religion comme la morale : ils la dédaignent ou ils s'en amusent, ils la nient ou la prennent pour jouet. Quelques-uns d'entre eux écrivent volontiers des contes dévots, lisent la Légende dorée ou Vlmitation, s'abandonnent volontiers à des rêveries édifiantes : c'est comme des mélomanes athées qui vont écouter la messe, quand elle est de Bach ou de Beethoven et bien chantée. Les moins avancés consentent à prendre des mines recueillies pour la circonstance; ceux qui ont le tempérament sentimental déclarent en soupirant que les ancêtres étaient bien heureux d'entrevoir Dieu, le Paradis, l'Éternité au bout des cérémonies du culte,et que ces convictions donnaient à la vie un charme à la fois et une solidité qu'elle n'a plus. — Souvent, ils demandent à la science ce qu'ils n'attendent plus de la religion. Plus ou moins naïfs, plus ou moins entêtés, plus ou moins dupes, ils acceptent volontiers ses hypothèses pour des certitudes: M. Renan lui-même n'a-t-il pas en l'histoire une confiance presque touchante ?... M. Zola monte sur un trépied chaque fois qu'il parle des grandes lois de la science, et M. Bourget excelle à découvrir des lois psychologiques dans tous les jupons de ses héroïnes. — Quand, par hasard, ils sont effleurés par des sentiments étrangers à
302 IDÉES MORALES DU l'EMPS PRESENT
leur cercle habituel et qu'ils s'efforcent de s'en pénétrer, je ne sais s'ils se font illusion à euxmêmes, mais à coup sûr ils ne font illusion à personne : voyez plutôt ce qu'est devenue la pitié dans le roman contemporain : les naturalistes l'avaient chassée; après le succès de Dostoïewsky et des Russes, on a trouvé qu'elle avait du bon, on l'a ramenée en triomphe. Y a-t-il quelque chose de plus sec que ces dissertations faussement attendries par lesquelles il est maintenant d'usage de commenter les ruptures, les crises de passion, et jusqu'au rendez-vous dans des hôtels louches ? — Ces traits, je le répète, sont comnauns au groupe des négatifs. Sans doute, chacun de ceux qui le compose ne les possède pas tous, mais chacun en possède au moins quelques-uns. On reconnaîtra donc que ce groupe, malgré les apparences, est assez homogène. 11 est diversifié, autant que l'exige rinfinîe variété de la pensée moderne et rinfinie variété des tempéraments, et pourtant il présente une incontestable unité.
Cependant, même au plus fort de la période négative, quelques esprits chercheurs, de ceux qui ont la rare puissance de s'isoler et de résister aux courants où les majorités se jettent, ont compris ou pressenti les dangers sociaux des doctrines qui triomphaient. Ils ont alors cherché à les conjurer et à réagir. Peut-être aussi, à l'origine, ne voyaient-
ils pas aussi loin qu'ils se sont plu à le dire plus tard, et se contenlaient-ils en partie d'obéir à leurs tempéraments particuliers. Quoiqu'il en soit, à côté du groupe négatif, dans lequel venaient se confondre tant de talents divers et d'écoles contradictoires, il s'est formé peu à peu un groupe positif, moins nombreux d'abord, mais qui a fait son chemin, et qui est aujourd'hui tout aussi complexe. On y trouve d'abord des indépendants, comme M. Alexandre Dumas fils: frondeurs d'instinct, révolutionnaires, ayant en eux des propensions négatives, ils en ont empêché le développement. Généralement, leur essai de réaction a pour point de départ une impression profonde produite par les spectacles de l'injustice ou de la misère. L'idée du mal les a envahis, les obsède: pour peu qu'ils soient de tempérament actif, ils glissent de cette idée objective à la volonté de lutter contre le mal, d'opposer des digues à son envahissement, des remèdes à ses virus. Ces remèdes, ils les demandent à leur imagination, qui, plus ou moins féconde, les leur fournira sous forme de revisions des Codes, de lois nouvelles, d'arrêtés du Gouvernement. Us ne sortiront guère de l'empirisme. — A côté de ceux-là sont venus se ranger des esprits peut-être moins originaux, moins créateurs, mais plus philosophiques. Aussi convaincus de la nécessité d'une réforme des mœurs, ils comprennent de plus qu'une telle réforme ne peut sortir du cerveau d'un homme ;
qu'elle a besoin d'une expérience plus large que Texpérience individuelle; qu'il lui faut, enfin, une sanction. Cette sanction, ils la cherchent dans la tradition qui est, comme le dit si justement M. Taine, l'expérience des peuples ; M. Brunetière nous a paru le représentant le plus complet et le plus autorisé de cette classe de femmes. — Cependant, des esprits plus philosophiques encore et plus rigoureux ne peuvent s'empêcher d'observer que la tradition n'est point une autorité suffisante : elle est mobile, elle se modifie de siècle en siècle, de pays en pays, elle prête à beaucoup d'interprétations différentes, elle n'est qu'un guide incertain, et son domaine demeure en tous cas très limité. Seule, la religion peut à la fois régler la pensée et l'action. C'est donc à elle qu'il faut s'adresser, en lui demandant, comme a fait Tolstoï, non pas des augures problématiques sur la vie future ou les problèmes de la métaphysique, mais des ordres formels sur la conduite de la vie présente. Pour être sûr d'interpréter exactement ces ordres, pour échapper au péril des gloses et des commentaires qui les dénaturent, il ne faut pas se contenter, si je puis parler ainsi, de la religion théorique ou du sentiment religieux : il faut entrer dans la religion pratique, à laquelle l'Église a donné sa forme définitive, arrêtée, immuable, dans cette religion catholique qui est à la fois une politique et une morale. C'est là du moins le terme auquel doivent néccs-
sairement aboutir les déductions de M. de Vogué ou de M. Desjardins, dont Taction, depuis deux ou trois ans, grandit sans cesse.
Si maintenant nouscherchons les traits quipeuvent caractériser ce groupe et marquer son homogénéité, nous trouverons qu'ils sont précisément les mêmes que ceux du premier groupe, mais en sens inverse. Tout l'intérêt que les premiers attachent aux questions esthétiques ou littéraires, les seconds le reportent sur les questions morales. Ils se plaisent à les mettre au premier plan, à en montrer la grandeur, Timportance et Tulilité, soit que, comme M. Alexandre Dumas, il fixent toute leur attention sur les délicats problèmes de Tamour, ou qu'avec M. Brumetière ils tentent l'apologie de la casuistique, ou que, sur les traces de M. de Vogué, ils poussent leurs recherches jusque dans lesdomames réservés de la politique et de l'histoire. A peine estil besoin d'ajouter qu'ils sont unanimes à repousser la doctrine de l'art pour l'art, que même, non contents de la repousser, ils la condamnent, ils la poursuivent, ils la flétrissent. — De même, ils ont rompu avec le culte que les négatifs avaient voué à la science : ils la respectent, c'est vrai ; ils ne se posent pas vis-à-vis d'elle en adversaires déclarés, mais ils n'acceptent ses déductions que sous réserves, ils demeurent méfiants de ses affirmations et dp ses négations ; surtout, ils recherchent de3 vérités qtic la science n'a ni la prétention, ni
le pouvoir de donner : en deux mots, ils travaillent en dehors d'elle, eu lui refusant l'empire universel que les autres ont tenté de lui donner. — En revanche, ce qu'ils refusent à la science, ils sont bien près de le donner à la religion, quand bien même ils ne sont peut-être parfaitement au clair ni sur ses fondements, ni sur ses dogmes ; quoique quelques-uns d'entre eux restent hors de l'Église, quoiqu'ils soient peut-être pour la plupart (je n'en sais rien, je suppose) de médiocres fidèles, peu assidus aux cultes, rétifs à la confession ; si, dans un coin de leur cœur encore mondain ou de leur cerveau qui est tout de même un cerveau d'hommes de lettres, ils conservent peut-être les doutes les plus graves sur les plus importants des articles de foi, cependant ils s'efforcent à la soumission, ils font de leur mieux ployer Torgueil de leur esprit, quelques-uns même, à force de volonté, parviennent à se donner l'illusion de la foi. Qui sait s'ils n'arriveront pas jusqu'à la foi ? Qui sait surtout si leur effort ne profitera pas à d'autres ? si, grâce à eux, déplus simples ne finiront pas par accepter tout entières les « vérités» devant lesquelles ils se révoltent encore ? — Eux aussi, donc, forment un groupe à la fois divers et homogène, un groupe dont les éléments, disparates à première vue, sont pourtant tenus ensemble et comme cimentés par un mortier d'idées communes et de caractères communs*
Il n'est pas besoin de beaucoup de clairvoyance pour reconnaître que ce courant positif a augmenté en volume et en force de tout ce qu'a perdu le courant négatif. Il a commencé faiblement : il y a dix ans, on l'apercevait à peine, et les gens sagaces qui aiment mieux lire dans l'avenir que dans le présent prédisaient, non sans une apparence de raison, l'approche d'une ère nouvelle, où, l'humanité ayant jeté ses deux vieilles béquilles, la morale et la religion s'avanceraient d'un pas allègre dans la voie delà libre pensée, sous le soleil de la science. Et voici que les faits sont en train de donner un flagrant démenti à ces augures. L'humanité reprend ses béquilles, — ses béquilles de pauvre boiteux, aux pieds malades, lents, incertains, des béquilles qui peut-être ne valent pas cher, lui dit-on, mais dont elle sent fortement le besoin, qu'elle n'ose jeter loin d^elle, qui, tant bien que mal, et jusqu'à ce qu'on lui en fabrique de meilleures, assurent ses pas chancelants : une morale irrationnelle, incomplète, insuffisante, c'est vrai, mais simple, fixe, solide; une religion qui n'est pas certaine, qui n'est pas prouvée , mais qui s'adapte à la conscience du plus grand nombre et que la raison, si clic y met un peu de bonne volonté, finit toujours par accepter. En sorte que beaucoup d'idées et de croyances, qu'on aurait pu croire tombées définitement dans la défaveur, presque dans le ridicule, reprennent leur ancienne place ; en sorle que le
culte de Tidéal, banni comme absurde, renaît sous des formes nouvelles ; en sorte que les jeunes gens d'aujourd'hui recommencent à célébrer la morale et la religion avec le même enthousiasme que les jeunes gens de 1848 mettaient à célébrer la science et la libre-pensée, — comme le prouvent, entre bien d'autres symptômes, ces beaux vers de M. Emile Vitta, dont le ton jure si fort avec celui des vers qu'on applaudissait, il y a dix ans, dans les cénacles :
... G vous, derniers enfants d*un siècle qui décline, Nés dans un crépuscule où tout semblait finir, Vous qui sentez, comme eux, par-delà la colline, Fraîchir le vent du soir, tressaillir Tavenir,
Vous qui sentez comme eux, malgré votre ignorance, Dans la brise des nuits passer des mots troublants. Et la terre et le ciel frisonner d'espérance, Dans l'humide brouillard dressez vos fronts tremblants !
En avant vers Toubli final de la colère, Des stériles combats pour de louches marchés I Vers la Bonté! vers la Justice forte et claire ! Vers un large pardon! Marchez toujours, marchez
Vers rOrient! vers TEtoile ! vers la Lumière! Malgré le froid, malgré le vent, malgré la nuit, Vous sentirez bientôt, récompense première, Le lourd piétinement du troupeau qui vous suit.
On peut se demander si ce mouvement est dû à l'initiative et à Teifort des personnes que nous avons nommées et qui ne sont d'ailleurs que des chefs de file, entourés ou suivis d'un état-major ^onl le nombre et l'éclat augmentent d'année en
année. A coup sûr, le mérite leur en revient en partie, mais en partie seulement, et plus leur influence semble décisive, plus elle s'étend, plus leurs idées se répandent, s'imposent, font germer d'autres idées, plus sûrement on peut affirmer qu'elle n'est qu'un des facteurs du mouvement nouveau. Il y a toujours, en effet, une correspondance entre l'action qu'un écrivain exerce sur son temps et celle qu'il en subit. Parfois, l'écrivain semble arriver avec des idées entièrement neuves: soyez sûrs que, malgré les apparences, et quoiqu'elles détonnent peut-être sur le fonds intellectuel et moral des contemporains, il ne les a point tirées de sa propre substance, ni créées^ au sens propre du mot : il les a trouvées autour de lui, éparses partout, courant dans l'air comme de fines poussières qui échappent aux regards ordinaires, sortant à la fois de millions d'êtres muets qui n'auraient pu les exprimer, qui les produisent sans s'en douter, et auxquels il. fournit les formules attendues, les images frappantes, claires, justes, le vêtement enfin, le vêtement qui empêche les frileuses idées de grelotter et de mourir. Les isolés ne sont que des excentriques: c'est avoir tort que d'avoir raison tout seul, eût-on mille fois raison. Et les grands courants intellectuels ne sont produits que par la collaboration tacite de ceux qui reçoivent et de ceux qui donnent, des ignorants et des savants, de même que dans les grandes entre-
prises,quipercent les isthmes ouïes montagnes,il y a les épargnes du pauvre et les capitaux du riche. Or il existe une parfaite harmonie entre les aspirations des écrivains que nous avons appelés positifs et celles du monde contemporain : car les événements de ces dernières années sont presqu'autant de symptômes d'une réaction très générale. C'est d'abord l'Église qui, grâce au génie d'un de ses plus illustres pontifes, mais aussi grâce aux expériences qu'ont faites ses adversaires, a relevé rapidement son autorité et son prestige que des persécutions momentanées avaient compromis et que des esprits superficiels pouvaient croire abattus. En même temps, l'État, ruiné par le succès prolongé des partis extrêmes, retrouvait, grâce aux excès mêmes de ces partis, son équilibre menacé. L'Église et l'État, les deux forces conservatrices par excellence, s'étaient méconnues et combattues pendant la crise : à mesure qu'elles se raffermissent, elles se réconcilient, et voici qu'en ce moment même elles tentent de s'emparer des éléments qui leur avaient été le plus nuisibles. On no peut encore rien préjuger des tentatives de socialisme d'État et de socialisme religieux qui se poursuivent dans tous les pays de l'Europe, quels que soient leur régime ou leur étendue ; on no peut savoir si ces tentatives réussiront à établir une paix durable entre les diverses forces qui s'entrecombattent dans le cœur même de l'orga-
nisme social ; ou si, au contraire, elles avorteront et hâteront peut-être la conflagration sociale dont le danger est toujours imminent : mais, en tout cas, ces tentatives auxquelles se consacrent avec ardeur un jeune empereur et un pontife octogénaire, ces tentalivesqui rallient les hommes de bonne volonté de toutes les confessions et de toutes les opinions, ces tentatives montrent avec éclat que les éléments défenseurs de l'ordre social établi ont vu le péril, l'ont compris, et se recueillent pour le combattre en faisant une part aux réclamations qui Taggravaient et le justifiaient. En sorte que le monde, qui semblait s'acheminer, avec une rapidité vertigineuse, vers le matérialisme et la négation, vers le radicalisme et l'anarchie^ s'est arrêté dans sa marche, et, après un moment d'ébranlement, paraît commencer un mouvement en sens inverse. Cette réaction ^ dont les premiers pas sont tout récents, que l'histoire datera peut-être de l'avènement d'Alexandre III qui Ta lancée en Orient, ou de celui de Guillaume II qui la représente en Occident, cette réaction a été si vile qu'elle risque déjà d'emporter, avec les doctrines corruptrices qu'elle a trouvées sur son chemin, quelques-unes des plus belles conquêtes du libéralisme, quelques-
^ lî est à peine besoia de dire que je n'attache aucua mauvais sens à ce terme de réaction : je l'emploie parce qu'il n'y en a pas d'autres pour caractériser un mouvement qui succède à un autre mouvement en sens inverse.
uns de ses rêves les plus généreux. C'est ainsi que les pays ferment leurs frontières avec autant d'empressement qu'ils en mettaient jadis à les ouvrir ; que les peuples s'arment sans trêve, comme s'ils ne s'inspiraient plus les uns aux autres que haine et méfiance ; qu'on sourit au mot de fraternité, et que la guerre, si elle éclate, nous ramènera à des époques qui rappelleront celles des invasions des Huns ou des Sarrasins. Partout d'ailleurs, à Saint-Pétersbourg comme à Rome et comme à Berlin, en tenant compte de la différence des institutions et des caractères nationaux, les mêmes symptômes se retrouvent. La France, qui s'était avancée plus loin que les autres pays dans la direction précédente, a résisté plus longtemps au courant nouveau: elle s'est pourtant arrêtée aussi, et personne ne méconnaîtra que les dernières élections législatives, avec les agitations qui les ont précédées, fixent la date où un mouvement s'est arrêté, où un un autre a commencé.
Ces traits, qu'il suffit d'indiquer sommairement car ils sont dans l'esprit de tous, même de ceux qui en contestent la portée, et auxquels on pourrait en ajouter bien d'autres, moins importants et aussi significatifs, ces traits nous livrent le caractère de notre époque. A tort ou à raison, nous revenons sur le chemin fait par les générations précédentes ; nous revisons leur œuvre, et l'on ne sait si, en travaillant à la corriger, nous ne ladéfe-
rons pas entièrement ; nous rompons avec les principes dont elles s'inspiraient, et ceux auxquels nous demandons de nous diriger, nous allons les chercher par derrière elles, dans le passé — quitte à les renouveler ou à les rajeunir. Nous sommes donc en réaction ; et la réaction morale et religieuse que nous avons spécialement constatée dans ces éludes, quelque importante qu'elle soit, n*est qu'un épisode de cette réaction générale. Maintenant, ce mouvement est-il dû à des circonstances fortuites et passagères, avec lesquelles il disparaîtra, et n'en resterait-il alors qu'une page à peu près insignifiante dans l'histoire de la pensée moderne? Ira-t-il au contraire en s'accen tuant, en s'assurant, et] nous conduira-t-il, nous ou nos fils, à une de ces périodes d'ordre solide qui reposent et se prolongent sur des doctrines vivaces, sur des caractères stables, comme fut, par exemple, le xvn* siècle français, — l'ordre auquel il tend, qu'il soit monarchique, républicain ou socialiste étant assez fort pour comprimer les éléments de trouble aujourd'hui menaçants, pour arrêter les fermentations qui bouillonnent dans l'organisme social? C'est là le secret de demain et c'est sur cette question que nous nous arrêterons. Comme nous sommes des êtres essentiellement curieux, qui nous intéressons davantage à l'avenir qu'au présent, et comme une telle curiosité est légitime et noble, puisqu'elle fait passer le souci de la race avant celui des individus,
on peut dire que cette question est une question vitale, digne de fixer nos pensées et de guider nos réflexions. Nous aurons atteint notre but si, au courant de ces études qui restent confinées dans le domaine des lettres, on a senti quelquefois avec quelle netteté elle se pose et entrevu quelquesunes de ses conséquences.
Dédicace à M. Paul DesjardîQS I
I. "M. Ernest Renan. 1848-1890. — I. M. Renaa après sa rupture avec Tltiglise : négateur, doctrinaire et progressiste ; comment ses idées sont modifiées par son caractère. — II. Moment critique du développement de M. Renan: voyage à Jérusalem. Lechristianisme le reconquiert. ËffetsdMmagination: le poète et Thistorien. Contradiction: le sceptique et le croyant. Gomment il les réconcilie. La piété sans la foi; le roman de l'Infini. Le Divin remplaçant Dieu. La religion subjective et ses conséquences. Le culte idéal. La Vérité ; le Bien. Distinction entre nos actes et leurs mobiles. Aristocratie, idéalisme et optimisme. — IIL Les traits caractéristiques de M. Renan se retrouvent chez ses héros préférés: Jésus 3t Marc-Aurèle. — Conclusion: le moraliste et l'historien ; rôle futur de M. Renan 11
II. Schopenhaner. — Influence de Schopenhauer: discussion autour de sa doctrine dénaturée par ses disciples. - I. Rapports entre la philosophie, la vie et le caractère de Schopenhauer. Le bonheur ou le malheur sont subjectifs. Excès de sensibilité de Schopenhauer, qui sert de point de départ à sa théorie de la douleur. Le pessimisme est plutôt un élat d'âme qu'une doctrine. — îl. Pessimisme et misanthropie. Schopenhauer est plutôt un pessimiste: sources et caractères de son pessimisme. Mais il est aussi un misan-^ thrope,etc*est de sa misanthropie seule que sMnspirenl ses disciples. Son analyse de la vertu: ascétisme et mysticisme. Comment il se réconcilie avec Tidée du Bien. Développement de cette partie de sa doctrine par M. de Hartmann. — III. Le public de Schopenhauer; causes de sa popularité 43
III. M. Emile Zola. — Comment on jugtsait M. Zola il y a dix ans et comment on le juge aujourd'hui. — I. La génération «positive». Fausse idéequ'elle s'est faitede la science. M. Zola partage son erreur. Son adaptation des théories scientifiques à la littérature. Séparation des deux domaines. Il croit faire œuvre de savant et demeure' romancier. Conséquences de sa confusion ; négation de la liberté et de la responsabilité. — II. M. Zola, moraliste d'instinct, a supprimé la morale. Comment il la remplace: son déterminisme, sa conception du Bien, du Mal. du Vice et de la Vertu. Le moraliste, inconséquent avec lui-même, se double d'un satirique ou s'affectionne à ses personnages. Celte inconséquence prouve l'iusufSsance delà doctrine qui l'a provoquée. — III. Littérature artiste et littérature morale : l'observateur ne peut se désintéresser des objets de son observation. Importance de la vie humaine. — Rôle et place
de M. Zola 73
IV. M. PanlBourget. ^ Développement de M. Bourget.Son point dd départ : scepticisme et dilettantisme. Sa transformation : retouraux idées morales. Deux hommes en lui: la préface du Disciple eUn Physiologie de l'Amour moderne. L'esprit d'analyse et son influence. Le doute contemporain. M. Bourget moraliste: il est un des premiers qui|nient ramené les questions de morale dans la littérature d'imagination. Ses aspirations. — II. Pourquoi M. Bourget ne va pas jusqu'au bout de sa pensée : Obstacles qui l'arrêtent : Le snO" bisme et l'intelligence. Puissance négative de l'intelligence: elle se refuse à accepter les règles fixes de la morale et les compromet en les compliquant. Le moraliste et le psychlogue: ils relèvent l'un del'autré. Subtilités Inutiles. Conclusion : Les livres de If. Bourget sont-ils bons ou mauvais? 101
V. M. Jules Lemaître. — Les débuts de M. Lemattre. Son succès et sa transfomation. Son renanisme. Ses contradictions: si elles sont justifiables. — II. Bilan de ses idées sur la religion et sur la morale. Leur caractère essentiellement pratique. Laconscience, fondement de la morale. Solution insuffisante pour les esprits philosophiques. M. Lemattre s'en contente: par paresse d'esprit, ou par excès de pensée. OpinioQS simples sur la conduite de la vie. — Conclusion : l'honnête homme et Thomme de lettres 137
TABLE DBS MATIÈRES 317
VI. Edmond Soherer. — La mort d'Edmond Scherer. ^ I. Sa situation do critique. Ed. Scherer et la jeune Ecole. Son peu d'influence. Son évolution de la croyance au scepticisme. Conflit entre son être intellectuel et son être moral. Effets de ce conflit. — II. Ed. Scherer et les contemporains. Sa malveillance envers la littérature actuelle. Ses jugements d'ensemble et ses jugements particuliers sur MM. Taine,Zola, etc. Son idéal littéraire: l'honnôte homme du XVII* siècle et Thon note homme d^aujourd*hui. — Conclusion : injustice envers son œuvre 153
vn. M. Alexandre Damas fils. —M. Dumasjugépar luimême. La mission moralisatrice qu'il se donne. Ses certitudes. — I. La question des rapports entre les sexes. Importance que M. Dumas donne à cette question. Il Pétudie en psychologue : son procédé ; en moraliste : moyens qu'il indique pour la régler, -^ II. Ce qui diminue la portée moral&de l'œuvre de M. Dumas: il n'étudie qu'une seule classe sociale : petit nombre de ses personnages. — III. Signiûcation des pièces de M. Dumas. Comment il a été jugé par ropinion courante. On le taxe d'immoralité. Cause principale de ce malentendu : M. Dumas et la religion. — Conclusion : Impuissance de la morale indépendante 179
YIII. M. Ferdinand Brnnetière. — La critique objective selon M. Brunetlère. Ses idées fondamentales. Sa haine du < moi » en opposition avec les tendances de la génération à laquelle il appartient. Son isolement ; son érudition ; sa dialectique. Opposition du xvii* et du xix* siècles: pourquoi M. Brunetière préfère le xvii*. Unité de la morale et de la métaphysique. La casuistique: sa justiQcalion et son rôle. Le problème de l'avenir. Nécessité d'une réaction. Caractère de celle que représente M. Brunetière : le retour à la tradition 209
IX. Le comte Tolstoï. — La renaissance spiritualiste en France et le succès des romans russes. — I. Les derniers ouvrages du comte Tolstoï et son genre de vie. Il n'est pas un excentrique: Développement régulier de sa conscience ; 11 n'est pas non plus un mystique. — II. Son activité de moraliste: Sa critique do la société et des mœurs; caractère de celte critique. La réforme qu'il propose ; caractère de cette réforme. — III. Obstacles qui empêchent l'application de la réforme proposée. — Conclusion : effets notables de l'œuvre de Tolstoï. , ...••.••., 253
X. Le vicomte E.-M. de Voglié. — l. Les esprits politiques. La corrière de M. de Vogué. L*liiàtoriea du temps présent. Soo développement en contradiction avec celui des liommes de lettres contemporains. Idées fondamentales de l'importance de la vie humaine et de la prédominance de la race sur l'individu. Les devoirs des peuples. — II. Les devoirs des individus. Culte de l'héroïsme. M. de Vogiié el les romanciers russes. La littérature considérée comme un outil de propagande. — Conclusion : M. de Vogiié et ravenir ,.,,',., 265
Oonolusion. — ' Confusion apparente des idées morales des contemporains. — Leur unité et leurs traits communs. — Les négatifs ei les positifs i caractéristique des deux groupes; leurs ans respectives. — Correspondance du mouvement intellectuel et du mouvement général. — La réaction contemporaine , 273