‹ Les idées morales du temps presentChapitre 13 sur 14 · FERDINAND BRUNETIÈRE · texte numérisé non relu

FERDINAND BRUNETIÈRE

infatigable curiosité de toutes les choses écrites, d'une puissance de travail sans égal, d'une mémoire infaillible. Il a grandi au milieu des mêmes circonstances, sous les mêmes influences. Il a vu la guerre. 11 a senti cette instabilité, cette insécurité dont tout le monde souffre depuis vingt ans, les hommes de pensée plus que les autres. A défaut d'études, il a du moins fait de fortes lectures scientifiques : les grands systèmes de ce siècle lui sont tous familiers. Il a admiré la philosophie de Schopenhauer. 11 a lu, au même âge que ceux qui en ont subi le dangereux ascendant, les livres de M. Renan ; il a étudié ceux de M. Taine ; il a écouté — peut-être même les a-t-il applaudies — les pièces de M. Alexandre Dumas. Mais, fait singulier, les circonstances et les influences qui ont poussé la plupart de ses contemporains à l'indifférence, au scepticisme, au bouddhisme, comme dit M. Paul Desjardins, n'ont exercé sur lui aucune action. Il s'est dressé contre elles. Il arésisté à l'énervement des faits et à la séduction des idées, avec une vigueur d'acier, une indépendance d'esprit, une solidité de muscles qui imposent le respect à ceuxlà même qui pensent autrement que lui. Se trouvant en désaccord avec le siècle, il lui a tourné le dos, simplement : non pas — et c'est sa force — en boudeur maussade, en admirateur aveugle du passé qui dédaigne d'ouvrir les yeux sur un présent qu'il réprouve d'avance, mais en pleine et parfaite

connaissance de cause. Et, passant par-dessus le romantisme dont il admire pourtant la sève, pardessus la Révolution qui lui fait horreur, pardessus Voltaire, les Encyclopédistes et les philosophes dont il a mesuré l'insuffisance, il s'en est retourné droit au xvu* siècle ; non pas, notez-le, pour y goûter, comme nous tous, Saint-Simon, Fénelon ou M"' de la Fayette, mais pour y admirer Bossuet, Pascal, Descartes, La Bruyère. Pendant longtemps, il a été seul de son avis : ses articles détonnaient comme des anachronismes ; on les respectait beaucoup, on ne les lisait guère. Mais c'est une force énorme que de vouloir quelque chose et de savoir ce qu'on veut : M. Brunetièro revenait sans cesse à ses « idées fondamentales » ; et, si peu de gens les ont acceptées dans leur masse, avec leurs angles arrêtés et trahchants, elles ont pourtant contribué pour une large part à préparer la résistance au courant qu'il s'agissait de combattre. Avec sa vaste érudition, sa dialectique serrée et toujours prête, la précision de ses connaissances, la netteté de ses points de vue, M. Brunetière était, dès ses débuts, merveilleusement armé pour la lutte qu'il allait entreprendre. Ajoutez qu'il est dans ses opinions d'une ténacité qui va jusqu'à l'entêtement ; qu'il ne se ferait pas une gloire de passer pour libéral, tandis qu'il lui en coûte peu de passer pour un homme à préjugés, et même de l'être ; qu'il est naturellement combattif, souvent hargneux»

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