PREFACE VII
voudrez peut-être pas comprendre mon scrupule. Moi qui ne suis qu'un homme de lettres, croyant à la littérature, j'ai peine à me pardonner d'avoir parlé de deux écrivains que j'admire sans avoir presque rien montré de cette admiration; et j^éprouve Timpérieux besoin de le reconnaître. Maintenant, mon cher ami, il ne me reste plus qu'à vous demander pardon de vous avoir parlé sur ce ton d'avant-propos, dans cette lettre où je n'aurais dû que vous dire le plaisir que j'ai à vous offrir ce livre, tout insuffisant que je le sens, parce que j'espère que vous en accepterez la dédicace pour ce quelle est : une faible preuve de chaude et cordiale amitié, — et je dirais d'autre chose encore si vous ne m'aviez interdit de jamais vous parler de votre talent.
Votre dévoué,
Edouard Rod.
GenÎTc, le 4 avril 1801.
I. M. Renan après sa rupture avec l'Eglise: négateur, doc- Irinarre et progressiste; comment ses idées nouvelles sont modifiées par son caractère. — 11. Moment critique du développement de M. Renan: voyage à Jérusalem. Le christianisme le reconquiert. Eiïets d'imagination : le poùtc et l'historien. Contradiction: le sceptique et le croyant; comment il les réconcilie. La piété sans la foi ; le roman de l'infini. Le divin remplaçant Dieu. La religion objective et ses conséquences. Le culte idéal. La Vérité. Le Rien. Distinction entre nos actes et leurs mobiles. Arislocralie, idéalisme et optimisme. — lU. Les traits caractéristique s de M. Renan se retrouvent chez ses héros préférés: Jésus et Marc- Aurèle. — Conclusion: le moraliste et l'historien. Rôle futur de M. Renan.
Il est difficile d'imaginer une contradiction plus frappante que celle qui existe entre les premiers écrits de M. Renan et ses derniers ouvrages : la distance est tout juste celle qui sépare une époque de belles rêveries, comme fut ISiS, d'une époque de déceptions, comme est 1890, ou un dogmatisme passablement accentué d'un scepticisme aussi absolu qu'aimable ; et Ton peut se demander comment le poèlc, qui prèle à son Prospère de si gracieuses
dissertations sur l'incertitude de la vertu, a pu sortir du jeune doctrinaire en rupture de ban avec TÉglise, c'est vrai, mais qui parlait en émule de Guizot de la « base indubitable... oùThomme trouvera jusqu'à la fin des jours le point fixe de ses incertitudes ». Celui-là semble rêver, pour abri de sa vieillesse, une sorte d'abbaye de Thélème, où son renoncement s'ébattrait parmi les jeux folâtres de petits enfants, de filles et de garçons; celui-ci disait tout simplement à ses contemporains : « Le bien, c'est le bien ; le mal, c'est le mal. » — On reconnaîtra que le chemin parcouru est assez long.
Lisez, en effet, le livre révélateur que M. Renan s'est décidé à publier près d'un demi-siècle après ravoir écrite en le complétant par l'examen des articles de la même époque, et cherchez à vous faire une idée de ce qu'en était l'auteur. Vous verrez apparaître un petit Breton qui, sorti de l'Église, est aussi énergique dans sa négation de fraîche date qu'il a pu l'être dans sa foi. Par une réaction toute naturelle, il est devenu sévère, presque injuste pour le christianisme auquel, la veille encore, il tenait par tant de liens : il lui reproche d'avoir conçu le
1 L'avenir de la science.
bien sous une forme mesquine, de l'avoir soumis à la volonté d'un être supérieur, c'est-à-dire d'avoir accepté une sujétion humiliante pour la dignité humaine ; il lui reproche môme d'avoir fait « un tort réel à l'humanité » en lui inspirant le mépris de la vie actuelle au profit de la vie future. Mais ne vous laissez pas prendre à ces âpretés : le séminariste de la veille est tout imprégné de l'esprit de la religion qu'il critique: il « aspire Tinfini par tous les pores » ; fervent pour le bien, il est rempli d'ardeur à le poursuivre. Il aime les hommes, il se déclare prêt à leur consacrer toutes ses forces : « Le but de l'humanité, dit-il, n'est pas le bonheur; c'est la perfection intellectuelle et morale. Il s'agit ^bien de se reposer, grand Dieu! quand on a l'infini ^ parcourir et le parfait à atteindre! » 11 prend la vie au plus grand sérieux, l'accepte comme une chose sainte, il s'élève avec conviction contre « cette légèreté à laquelle on fait beaucoup d'honneur en lui donnant le nom de scepticisme, et qu'il faudrait appeler niaiserie et nullité ». La morale a donc pour lui une valeur intrinsèque : elle corres. pond à un objet positif. Il est bien résolu à la poursuivre en droite ligne ; il lui accorde une telle importance qu'il confondra volontiers la vérité avec le perfectionnement ; et il apostrophe en termes très vifs les sceptiques qui ne croient pas à l'œuvre des temps modernes, aux destinées divines de l'humanité, à la raison, à la dignité de l'homme,
à fout ce qui est vrai, à tout ce qui est beau.
Ce philosophe qui vient de sortir d'un sulpicien a crueliement souffert de sa transformation, comme souffrent toutes les âmes honnêtes à Theure où elles rejettent leurs premières croyances. Habitué à vivre dans le divin, il n'a pu perdre sa foi sans tomber dans une sorte de mélancolie, « faite de l'essence de trop de choses », comme disait Shakespeare. Il déplore d'être enfermé dans le cercle du doute, sans espoir de revenir à son point de départ. Il s'écrie que Dieu Ta trahi : or, sans Dieu, le monde lui paraît vide, médiocre et « pauvre en vertu »; l'âme incertaine, il maudit la pauvre petite part de liberté que nous avons, qui, trop faible poumons élever au-dessus de notre destinée, suffit tout juste à nous tourmenter l'esprit. D'ailleurs, s'il souffre de ce pessimisme, il en est fier aussi : ce pessimisme, avec le mécontentement qu'il implique de soi-même, n'est-il pas un ressort qui pousse au bien, un levier pour les belles actions? « Si je le sentais s'amollir, le siècle restant le même, je rechercherais avidement quelle fibre s'est relâchée en mon cœur. »
A Saint-Sulpice déjà, notre philosophe lisait quelques livres défendus. Une fois hors du séminaire, il en a lu davantage, de plus dangereux, et il les a mieux compris. Il a admiré Lamennais, par exemple, dont la destinée n'est pas sans offrir quelque analogie avec la sienne; aux passions près,
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toutefois, car M. Renan a retenu des leçons de son premier maître, M. Dupaaloup, une onction et une politesse dont il ne se départira janiais. Aussi, à rinverse du paissant pamphlétaire qui déchire la question romaine avec une éloquence de sang, il préférera toujours le dédain, qui est une fine et discrète volupté et produit presque toujours un style délicat, à la colère, qui cherche indiscrètement à se communiquer, ne recule pas devant les déclamations et tombe dans le mauvais goût. Surtout, il a étudié le xvni® siècle, qu'il a aimé pour l'énergie de ses convictions négatives, pour la belle ardeur avec laquelle il voulait transformer le monde. Parmi les maîtres du xvui* siècle, on le devine, c'est Rousseau qu'il a préféré. Voltaire et * les encyclopédistes étaient trop sceptiques, c'est-àdire trop frivoles ; Rousseau l'a séduit, par ses ardeurs, par son spiritualisme, par sa poésie. C'est sur un ton digne de la Nouvelle Iléloise qu'il parlera de la bonne grâce de la bure, de la cam- , pagne sauvage plus pittoresque que les terrains cullivés, des sentiers plus charmants que les grands chemins. Volontiers même, il éclatera en prosopopées qui font penser à celles dont Jean-Jacques est coutumier : « vérité, sincérité de la vie !... » Ou bien : « Ages sacrés, âges primitifs de l'humanité, qui pourra vous comprendre I » — Le grand Mouvement que les philosophes déchaînèrent sur la France n'échappe pas à sa sympathie : il aime
la Révolution; mais elle n'a pas porté tous ses fruits. II est imbu (Tes idées qui flottent dans Tair autour de lui; il semble mûr pour le socialisme tel qu'on le comprenait alors, pour les belles utopies qui plaçaient Tâge d'or dans Tavenir, non plus dans le passé. 11 a lu Fourier, Saint-Simon, et n'est pas loin d'être de leurs disciples : il croit que le saintsimonisme aurait pu devenir « la philosophie originale de la France au xix* siècle, s'il n'avait par malheur dévié de la direction que lui avaient imprimée ses fondateurs ». Élever le peuple : voilà, pour lui, le but suprême de la morale et de la politique; et il paraphrase le mot célèbre de Condorcet, accepté pour devise par le phalanstère, qui asservissait toutes les institutions à l'amélioration de « la classe la plus nombreuse et la plus pauvre ». Quelques pas encore, et notre rêveur breton ira écouter les cloches de la ville d'Ys aux séances des Chambres, défendra le dogme de la république, coiffera le képi de garde national, et se tiendra prêt à faire le coup de feu sur les barricades. — Soyez tranquilles ; il n'ira pas jusque-là. Ce petit Breton possède un grand fond de sagesse, qui lui vient d'une hérédité gasconne. Aussi ne fait-il pas de politique : s'il écrit dans les journaux sur les choses du jour, ce n'esfc guère que pour développer des idées générales, très philosophiques, et qui ne peuvent avoir d'aboutissement pratique. Il veut bien rêver la réforme de l'humanité, mais il croit
qu'elle peut s'accomplir par les méditations des sages. Il préfère la contemplation à l'action : il a déjà déclaré que « les qualités des hommes d'aclioa les plus admirés ne sont, au fond, qu'un certain genre de médiocrité », et il nous dira bientôt que « ce qui est simplement utile n'ennoblira jamais ». — Aussi ne serons-nous point étonnés de le voir s'éloigner bientôt des luttes des partis, qu'il ne contemplera plus désormais que du haut d'une tour d'ivoire, et se consacrer à un grand travail désintéressé, son Histoire des origines du christianisme. Chemin faisant, il se transformera de nouveau : tellement que, quand il relira ses notes de 1 4S, il les jugera d'un sectaire...
J'imagine que le moment critique du développement de M. Renan fut son voyage à Jérusalem. Il avait rompu avec le christianisme qui, après avoir été l'aspiration profonde de sa première jeunesse, ne lui inspirait plus même un peu de sympathie. Sa foi religieuse était morte, laissant dans son cœur un vide que comblaient mal ses croyances humanitaires. Il était mécontent de lui-même, mécontent du monde, mécontent de ce qu'il appelait encore Dieu. Soudain, voici que ce christianisme, dont il venait de se dégager, le reconquiert par des
imoyens nouveaux, voici qu'il en subit Tattirance au moment même où il l'attaque dans ses fondements historiques. La Palestine s'empare de lui : sans doute, la Galilée, ravagée par Tislamisme, est devenue navrante et morne ; mais derrière ses paysages désolés, le voyageur retrouve en imagination la belle contrée qu'elle fut autrefois, sa campagne abondante, ses fruits, ses eaux fraîches, ses fermes ombragées de figuiers, ses jardins en fleurs sous des noyers et des grenadiers. Le lac de Tibériade est désert, ses rives sont brûlées du soleil ; mais il le revoit tel que l'a décrit Josèphe, tel qu'il était au temps de la pêche miraculeuse, tlélicieux comme un paradis terrestre. Pareillement, derrière le christianisme des dogmes, des écoles, des sectes, desséché par dix -huit. siècles d'exégèse, souillé par les flots de sang qu'il a fait répandre, plus ravagé par ses propres adeptes que la Judée par les Turcs, il retrouve le christianisme idyllique des premiers temps, il pressent la divine pastorale de Jésus : « Un messie aux repas de noces, la courtisane et le bon Zachée à ses festins, les fondateurs du royaume du ciel comme un cortège de paranymphes... » Ravi par cette féerie que son imagination de poète off^re à ses fatigues d'historien, il a oublié les commentateurs de Jésus, qui, d'âge en âge, de l'âpre saint Paul à l'âpre Calvin, ont tordu et dénaturé sa pensée. Se faisant une âme galiléenne, simple comme celle des pô-
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cheurs qui tendaient leurs filets en écoutant la parole de Dieu, il s*est librement abandonné au charme du Messie, comme les apôtres, comme lespéagers, comme Marie de Magdala. Comme eux, il a écouté la voix du jeune charpentier, les choses divines que proclamait sa divine ignorance, il Ta revu, et pour lui son histoire est devenue un rêve merveilleux, quelque chose comme une utopie pressentie dans le passé, montrant Dieu sur la terre, le triomphe de toutes les choses bonnes et douces, le règne de Tadorationen esprit eten vérité, comme Jésus le ^dit à la Samaritaine. Car « le jour où il prononça celte parole, il fut vraiment flls de Dieu. Il dit, pour la première fois, le mot sur lequel reposera rédifice de la religion éternelle. Il fonda le culte pur, sans date, sans patrie, celui que praliqueront toutes les ûmes élevées jusqu'à la fin des temps. Non seulement sa religion, ce jour-là, fut la bonne religion de Thumahité, ce fut la religion absolue; et si d'autres planètes ont des habitants doués de raison et de moralité, leur religion ne peut être différente de celle que Jésus a proclamée près du puits de Jacob. »
k Voici donc réunis chez M. Renan, à son retour de Jérusalem, les deux termes d'une contradiction. D'une part, il a rompu avec le christianisme, il a centriste ses excellents maîtres de Tréguicr, d'Issy, de Saint-Sulpice, il s'est centriste lui-même, il va être un scandale à l'Église constituée. D'autre paii,
il entend rester disciple de Jésus. Esprit subtil, accoutumé à toutes le difficultés du raisonnement, demeuré théologien, c'est-à-dire dialecticien, il devait trouver à résoudre cette contradiction] 11 y parvint, en effet, en développant ces deux termes : « La foi absolue est incompatible avec l'histoire sincère; » c'est vrai et c'est bien dommage; mais, d'un autre côté — et voici le remède — « l'amour va sans la foi ». On peut être pieux sans croire ; on peut brûler un encens parfumé sur des autels imaginaires; on peut se construire à soi-même ses temples, ses dieux, ses paradis, fallût-il pour cela détourner ces mots du sens que le vulgaire leur donne; on peut se tailler, enfin, selon les besoins de son âme, son « roman de l'mfini ». Et, en effet, c'est bien un « roman de l'infini » que M. Renan a échafaudé peu à peu, chapitre à chapitre, auquel il a travaillé sans cesse, dans ses recherches historiques, dans ses dialogues et dans ses drames philosophiques, dans ses discours académiques et dans ses toasts à des banquets divers. Aujourd'hui, quoique la cohésion ne soit pas parfaite dans toutes ses parties, le roman est achevé, son auteur répète volontiers qu'il en est satisfait.
D'abord, M. Renan a commencé par nettoyer la religion de tous ses éléments merveilleux, en proclamant — ceci est un lieu commun dans son œuvre — que rien ne prouve ni l'existence d'un tre libre supérieur à l'homme, ni Tintervention du
surnaturel dans les affaires humaines. De là à supprimer rètre qui, sous des noms divers, avait élé le centre de toutes les religions révélées, et à lui substituer l'idée pure, il n'y avait qu'un pas, qui sera bientôt franchi. Voilà donc Dieu remplacé par par le Divin, et cette conception prêtée à Jésus :
«... C'est ici qu'il faut le plus renoncer aux idées qui nous sont familières et à ces discussions où s'usent les petits esprits. Pour bien comprendre la nuance de la piété de Jésus, il faut faire abstraction de tout ce qui s'est placé entre l'Évangile et nous. Déisme et panthéisme sont devenus les deux pôles de la théologie. Les chétives discussions de la scolastique, la sécheresse d'esprit de Descartes, l'irréligion profonde du xvm* siècle, en rapetissant Dieu, et en le limitant en quelque sorte par l'exclusion de ce qui n'est pas lui, ont étouffé au sein du rationalisme moderne tout sentiment fécond de la divinité. Si Dieu, en effet, est un être déterminé hors de nous, la personne qui croit avoir des rapports particuliers avec Dieu est un « visionnaire » ; et, comme les sciences physiques et physiologiques nous ont montré que toute vision surnaturelle est une illusion, le déiste un peu conséquent se trouve dans l'impossibilité de comprendre les grandes croyances du passé. Le panthéisme, d'un autre côté, en supprimant la personnalité divine, est aussi loin qu'il se peut du Dieu vivant des religions linciennes. Les hommes qui ont le plus hautement
compris Dieu, Çakia-Mouni, Platon, saint Paul, saint François d^Âssise, saint Augustin à quelques heures de sa mobile vie, étaient-ils déistes ou panthéistes ? Une telle question n'a: pas de sens. Les preuves physiques et métaphysiques de Tcxistence de Dieu eussent laissé ces grands hommes fort indifférents. Ils sentaient le divin en euxmêmes. » {Vie de Jésus.)
Comprenez-vous où cela nous conduit? Dieu n'est plus au bout de la science ou de la métaphysique : il n'est qu'un « produit de la conscience ». Il n'est plus la personne objective que les voyants et les prophètes ont entrevue : il est une conception de l'esprit humain. Il n'est plus, s'il m'est permis d'emprunter un instant le langage de Spinosa, une substance : il est un attribut.
Naturellement, une telle divinité, aussi abstraite, aussi idéale, n'aura pas besoin de culte, ou ne voudra que d'un culte aussi idéal qu'elle-même. M. Renan fera bon marché des pratiques, qui ne lui sembleront qu'une forme de la superstition: la prière, avec un objet précis, ne sera qu'une offense grossière envers Dieu ; il ne la tolérera que comme un recueillement de l'esprit. Aimer Dieu, ce sera « aimer ce qui est beau et bon, connaître ce qui est vrai ». L'homme religieux sera « celui qui sait trouver en tout le divin, non celui qui professe sur la divinité quelque aride et inintelligible formule »• Le seul culte à rendre à Dieu — c'est-à-dire, ne
roublions pas, à Tidée de la perfection qu'on porte en soi — ce sera la recherche de la vérité et la pratique du bien. Mais qu'est-ce que la vérité et qu'est-ce que le bien?...
Nous autres gens à l'esprit grossier, qui sommes habitués à donner aux mots les sens déterminés et brutaux que leur prêtent les dictionnaires, nous sommes toujours étonnés quand nous rencontrons sous la plume de M. Renan ce mot de vérité.
D'autant plus que M. Renan traite parfois celte vérité avec une singulière irrévérence: dans un accès d'humeur contre elle, n'osera-t-il pas la comparer à une coquette, qui se promet toujours et ne jse donne jamais?... Hé! quoi, le culte à rendre à Dieu, c'est donc une espèce de flirt avec une chimère? Que deviendra donc la dignité de l'oniciant? — Mais là encore, il faut s'entendre sur les mots : /la vérité de M. Renan n'est pas la nôtre. Pour nous, la vé^nté (comme Dieu) est en dehors de nous: elle est le but ou le résultat de nos recherches. Pour lui, elle est en nous (comme le , divin^ : elle est ces recherches mêmes. « Ce que nous entendions par la vérité, nous avoucra-t-il un jour, c'était bien la science...» La vérité n'a donc pas de caractère absolu : elle peut être multiple, elle peut se développer, elle peut changer, elle est soumise à toutes les fluctuations de notre pensée. La vérité, c'était le christianisme quand M. Renan était encore à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, c'était
Dieu quand il croyait en Dieu, c'est maintenant ridée qu'il a du divin, et la vérité se modifiera a mesure que changera sa conception du divin.
La recherche de la vérité, ainsi comprise, représenterait donc, dans la religion particulière de M. Renan, la théologie, et pourrait donner lieu à quelques discussions, comme les dogmes du christianisme. La pratique du bien en serait la morale. Mais il est évident que, là, les difficultés vont recommencer : il en est du mot bien comme du mot vérité :'\\ a un sens, sinon très précis, tant s'en faut, du moins consacré par Tusage. On peut être embarrassé pour définir le bien, on ne Test pas pour le pratiquer. Nous ne savons pas exactement ce que c'est que Te bien, ni si c'est quelque chose ; nous savons parfaitement ce que c'est qu'un homme de bien. Tel que nous le comprenons avec notre esprit pesant, le bien consiste à peu près à servir les autres, à se dévouer à leur profit, et même à se dévouer sans profit pour personne : car l'idée du bien implique celle du sacrifice, qui la décore et l'ennoblit. Je crois que M. Renan n'était guère sorli de cette conception banale quand il disait lout crûment à ses lecteurs de 1849 : « Le bien, c'est le bien ; et le mal, c'est le mal. » Mais il en est revenu. Hélas ! il a remué trop d'idées, il a étudié trop de civilisations, il a fait le tour de trop de philosophies, pour pouvoir se contenter d'une aussi simple définition. — Arrivé au sommet de la sagesse.
Prospéro se moque du naïf Gotescalc qui veut moraliser le monde et régénérer les masses à Taide des sociétés de tempérance : « Priver les simples gens de la seule joie qu'ils ont, en leur promettant un Paradis qu'ils n'auront pas! » s'écrie-t-il. Et il démontre à son disciple étonné que, s'il faut toujours prendre le parti le plus vertueux, cela ne signifie pas que la vertu soit rien de réel, et qu'« elle est une gageure, une satisfaction personnelPe, qu'on peut embrasser comme un généreux parti ; mais la conseiller à autrui, qui l'oserait » ?
• Tout cela, on le reconnaîtra sans peine, est très haut — si haut que le vulgaire n y saurait atteindre. Et s'il n'y avait pas autre chose dans M. Renan, sa morale serait tout simplement une critique de plus de la morale courante, une nouvelle démonstration de cetle vieille découverte :
... Que le bien et le mal sont d'antiques sornettes.
Heureusement qu'il y a autre chose, quelque chose de plus, ou quelque chose de moins, selon le point de vue.
Une des idées sur lesquelles M. Renan revient le plus souvent, c'est une distinction très profonde et 1res réelle entre nos actes et leurs mobiles. De fait, tout le monde a remarqué que souvent de fort honnêtes gens commettent de vilaines actions, tandis que — plus rarement — de parfaits coquins en fon .
de bonnes : c'est là un phénomène facile à constater, pour peu qu'on ouvre les yeux autour de soi ou qu'on parcoure de temps en temps la Gazette des tribunaux. Le personnage du « brigand bonnote », à beaux sentiments, un peu trop vif à redresser les torts du prochain, mais toujours animé des meilleures intentions, qui régnait sur le théâtre au commencement de ce siècle, était sans doute exagéré; mais il avait du vrai : avec beaucoup d'atténuations il se retrouve dans la vie. Eh bien, M. Renan a tiré de celte contradiction des conséquences tout à fait frappantes A mainte reprise, par des images, par des exemples, par des sentences, il a démontré que nous valons par notre cœur et par notre esprit, non par nos actes. Faire le bien n'est peut-être qu'une habitude; le concevoir est quelque chose de plus ; il y faut plus d'effort, et Teffort seul importe. « Dans la bataille de la vie, la lutte vaut mieux que le prix de la lutte. Les doctrines sont peu de choses, comparées aux sentiments età l'héroïsme qu'elles ont su inspirer. »
— C^est ce principe qui a permis à M. Renan d'admirer quelques-uns de ses anciens maîtres, de Saint-Nicolas- du-Chardonnet ou d'Issy, qui n'étaient pas de bien grands clercs, mais dans l'âme desquels il croyait lire de belles choses. S'y trouvaientelles réellement? Qu'importe? Elles naissaient en lui, donc elles étaient réelles, que faut-il de plus?
— Et c'est le même principe encore qui le rend
indulgent pour quelques hommes, comme saint Paul, dont les violences Toffusquent, et pour beaucoup d'autres, dont les œuvres nous semblent bien inférieures au respect qu'elles inspirent. Ainsi, entre autres, les solitaires de Port-Royal : voyez donc à quoi se ramène leur action et leur sainteté :
«... Une pensée triste accompagne le lecteur durant tout le cours de cette belle histoire, que M. Sainte-Beuve a si finement racontée. Ces saints et ces saintes, qui, en plein xvu* siècle, ont ramené les jours antiques, qui ont créé une Thébaïde à deux pas de Versailles; à quoi ont-ils servi? Les réformes pour lesquelles ils ont froissé la nature, foulé aux pieds les plus légitimes instincts, bravé le sens humain, encouru Tanathème, nous paraissent puériles. Cet idéal de vie qu'ils croyaient le seul bon n'est plus le nôtre. Nous sommes pour les abus qu'ils réformèrent, et la sœur Morel, qui scandalisa si longtemps toute la maison en ne voulant pas céder son petit jardin, ne nous paraît pas fort coupable. Bien plus, en les voyant se séparer à ce point de la condition humaine, de ses joies et de ses tristesses, nous regrettons en eux quelque chose, et leur perfection nous semble voisine de la sécheresse du cœur.
« Le Maistre de Sacy, confessant sa mère au lit de mort, sainte Françoise de Chantai abandonnant ses enfants pour suivre François de Sales, M"*® de
Mainlenon enlevant les filles à leur mère pour le salut de leur âme, nous paraissent avoir péché contre la nature. A quoi donc servent les saints? A quoi ont servi les stoïciens? A quoi ont servi tant de belles âmes de Tantiquité mouranle? A quoi ont servi ces bouddhistes de Tlnde si doux, puisque leurs adversaires ont pu faire disparaître jusqu'à leur trace? On ne sortirait pas de ce doute, si Ton s'en tenait à une conception étroite de la vie humaine. Les plus beaux miracles de dévouement et de patience ont été infructueux ; mais quand on s'est rendu compte de ce qu'est le devoir, on arrive à croire qu'en morale l'effort vaut mieux que le résultat. Le résultat n'a de valeur que dans le temps; Teffort vaut pour rélernilé. Témoignages vivants de la nature transcendante de l'homme, les saints sont ainsi la pierre angulaire du monde et le fondement de nos espérances. Ils rendent nécessaire l'immortalité; c'est grâce à eux que le découragement moral et le scepticisme pratique peuvent être invinciblement réfutés. La sœur Marie-Claire rendant le dernier soupir en s'écriant : « Victoire ! Victoire! » peut être soutenue par des principes qui ne sont plus les nôtres ; mais elle prouve que l'homme crée par sa volonté une force étrange dont la loi n'est pas celle de la chair; elle révèle 1 esprit par un argument meilleur que tous ceux de Descartes, et, en nous montrant l'âme se détachant comme un fruit mûr de sa tige, elle nous apprend à.
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ne pas nous prononcer légèrement sur les limites de sa destinée. »
On alléguera peut-être qu'il y a une contradiction entre l'indulgence pour le fanatisme à laquelle conduit facilement le principe que nous venons de voir à l'œuvre, et le respect de l'intelligence que professe M. Renan. Mais une contradiction aussi ^ légère n'est pas pour le troubler : mieux que personne, il sait que la contradiction est peut-être bien la dernière essence des choses, et il en a pris son parti assez allègrement.
^ Je suis bien décidé à ne pas chercher un système
chez M. Renan ; et pourtant, comment se refusera voir, dans les quelques idées que nous avons dégagées de son œuvre, comme les bases d'une morale peu rigoureuse sans doute, mais très élevée, très libérale, et tout idéaliste, comme la théologie particulière à laquelle elle est liée? Cette morale, si elle arrivait à se préciser davantage, à prendre corps ot à se répandre, n'aurait guère qu'un défaut : celui d'être peu pratique. D'une part, elle serait natu- \ reUement impuissante à former les beaux sentiments, parce qu'on les a ou on ne les a pas : en ^ sorte qu'elle ne réussirait pas à préparer la réalisation de son objet principal. D'autre part, elle ne fournirait aucune règle à ceux qui n'ont en euxmêmes aucune sainteté. Mais après tout, qu'importe? M. Renan a divisé le monde en deux catéi gories : les sages, et les autres. Il écrit pour les
sages, qui, en Técoutant, finiraient toujours par devenir des saints. Les autres ne Tintéressent pas : qu'ils fassent leurs folies, cela ne tire pas à conséquence. Ils ne peuvent empêcher le développement de Thumanilé, qni se fait par en haut : ils n'offensent pas Dieu, puisque Dieu n'cxisle que dans l'esprit des sages.
Cette morale tout aristocratique et tout idéale a^ donné à M. Renan une grande tranquillité d'esprit. Le temps est loin où, fier de son pessimisme, il déclarait qu'il ne se relâcherait qu'avec son caractère et sa volonté Maintenant, sa vie lui apparaît comme « une charmante promenade à travers la réalité ». Il n'a conservé dans sa mémoire que des^ souvenirs agréables, et, à force de sagesse, il est parvenu à se mettre à l'abri des sensations pénibles. S'il avait à recommencer, il recommencerait avec joie sans rien changer à ce qui a été. Ne croyez pas que sa vieillesse lui soit à charge ou lui apporte quelques angoisses sur l'Au delà: il ne demande plus qu'une mort douce et subite; il ne désire prfs une autre vie, ayant trop joui de celle-là; et si par hasard il y en a une, il est plein de confiance en la bonté infinie qu'il a rencontrée en ce monde. Aussi remercie-t-il , sans savoir au juste qui. — Ne croyez pas non plus que le spectacle de ce qui se passe sur la la planète Terre puisse troubler sa sérénité: «Ah! que l'homme est bon. Messieurs!... » Tout est très bien: avec un peu d'amour
et un peu d'audace, on fait du bien avec du mal, du grand avec du médiocre. Le péché? « Mon Dieu ! je crois que je le supprime. » Qu'est-ce que les petites tjiches qui souillent la robe blanche de Thumanité ? 11 ne faut la juger que par la somme de dévouement qu'elle dépense pour le vrai, pour le bien, pour le beau. Les malentendus dont elle est victime sur la vérité éternelle sont insigniOants: on peut être saint quelle que soit la foi que Ton professe, et même si Ton n'en professe aucune. «Combien, parmi ceux qui nient Timmortalité, mériteraient une belle déception. » — Des esprits chagrins s'affligent de la fugacilé de tout: sans doute, tout est vanité ; mais ces vanités sont douces à savourer ; il fa^t les apprécier à leur juste prix, et, sans être dupe de leur consistance, accepter cependant ce qu'elles ont l'air de nous donner.
Tous ces traits se dégagent nettement des écrits de M. Renan, et surtout des nombreuses sentences dont il aime à les parsemer. Qu'ils soieni bien l'expression de sa pensée, on n'en peut douter ; car ils se retrouvent condensés en ses héros de prédilection.
Tout homme porte en son cœur une image embellie de soi-même, un moi dont son imagination
atténue les défauts, perfectionne les perfections, le moi qu'il voudrait être. Ce moi idéal est nécessairement le norme auquel on mesure le monde, le terme de comparaison dont on se sert pour juger les autres. Or c'est ce moi que M. Renan a revêtu de ditlérentes formes, c'est lui qu'il nous a dépeint sous la figure de ses héros favoris. Oui, Çakia- Mouni, Jésus, Marc-Aurèle, saint François d'Assise, Spinoza, tels qu'il les a compris à travers leurs œuvres et leur vie, ne sont toujours que son moi intérieur, corrigé, idéal ; et malgré l'érudition, la conscience avec laquelle il dépouille les documents, c'est de son propre fonds bien plus que de l'histoire qu'il les a tirés.
Son Jésus, par exemple, offre avec lui-même les plus frappantes ressemblances : sa théologie ne rappelle en rien la théologie chrétienne; Une veut qu'c< un culte pur, une religion sans prêtre et sans pratiques extérieures, reposant sur les sentiments du cœur, sur rimitation de Dieu ». Les Pharisiens, qui ne lui pardonnent pas d'avoir ainsi, comme son biographe, passé de la spiritualité à l'idéalité, et qui abusent de la superstition publique pour l'accuser d'impiété, ressemblent, à s'y méprendre, aux personnes mal intentionnées qui portent la même accusation contre M. Renan: par exemple, au fanatique qui lui envoie de temps en temps cette menace anonyme :« Si pourtant il y avait un enfer?... » — Jésus n'a point une idée pratique de sa mission divine:
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c'est surtout par le «dédain transcendant » qu'il veut donner ia paix aux hommes, convaincu d'ailleurs quelc monde présent ne vaut pas qu'on s'en soucie, qu'il n'a qu'une réalité douteuse, que les royaumes de la terre sont un refuge moins sûr que son royaume idéal. — Indifférent en politique, il est humaniste dans le sens élevé du mol : c'est lui qui révèle au monde « cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que Thomme est antérieur et supérieur au citoyen.» — Comme M. Henan, il aime les petits, les simples. De son temps, il n^y avait ni pardons^ ni dîners celtiques ; mais « il allait volontiers aux divertissements des mariages », n'ayant jamais songé à proscrire la joie. Son goût pour la joie lui fait parfois friser un léger épicuréisme. — D'ailleurs, il n'a rien, absolument rien du sectaire. Loin de là, il ne se prend pas plus au sérieux qu'il ne faut, du moins pendant la plus belle partie de sa vie: il « posséda au plus haut degré ce que nous regardons comme la qualité essentielle d'une personne distinguée, je veux dire le don de sourire de son œuvre, d'y être supérieur, de ne pas s'en laisser obséder ». — 11 n'est pas jusqu'au style qui n'accuse encore la ressemblance : rien de la période grecque; un tour qui se rapproche de celui des parabolistes hébreux; des développements de peu d'étendue; un sentiment exquis de la nature qui lui fournit à chaque instant des images expressives. — En sorte qu'en dernière analyse, Jésus a
fondé la religion que conçoit et prêche M. Renan. « Jésus a fondé la religion dans l'humanité', comme Socrate y a fondé la philosophie, comme Aristote y a fondé la science. Il y a eu de la philo- Sophie avant Socrate et de la science avant Aristote. Depuiç Socrate et depuis Aristote, la philosophie et la science ont fait d'immenses progrès; mais tout a été bâti sur le fondement qu'ils ont posé. De même, avant Jésus la pensée religieuse avait traversé bien . des révolutions ; depuis Jésus elle a fait de grandes conquêtes; on n'est pas sorti, cependant, on ne sortira pat de la notion essentielle que Jésus a créée : il a fixé p'our toujours la manière dont il faut concevoir le culte pur. La religion de Jésus n'est^ pas limitée. L'Église a eu ses époques et ses phases; elle s'est renfermée dans des symboles qui n'ont eu ou qui n'auront qu'un temps : Jésus a fondé la religion absolue, n'excluant rien, ne déterminant rien, si ce n'est le sentiment. Ses symboles ne sont pas des dogmes arrêtés; ce sont des images susceptibles d'interprétations indéfinies. On chercherait vainement une proposition théologique dans rÉvangile. Toutes les professions de foi sont des travestissements de l'idée de Jésus, à peu près comme la scolastique du moyen âge, en proclamant Aristote le maître unique d'une science achevée, faussait la pensée d'Aristote. Aristote, s'il eût assisté aux débals de l'école, eût répudié cette doctrine étroite; il eût été du parti de la science pro-
gressive contre la routine, qui se couvrait do son autorité ; il eût applaudi à ses contradicteurs. De même, si Jésus revenait parmi nous, il reconnaîtrait pour disciples, non ceux qui prétendent renfermer . tout entier dans quelques phrases de catéchisme, mais ceux qui travaillent à le continuer... »-.
Marc-Aurèle ne dilTère de Jésus qu'autant qu'un empereur philosophe peut différer d'un charpentier illettré: le ressort intérieur, le « sentiment », est le même. Ce sage couronné, qui, par amour dé la pensée, a vécu en ascète, est, comme M. Renan, « blasé sur toutes les joies sans les avoir goûtées », pour en avoir vu la charmante, mais absolue vanité. — Il a du devoir la plus haute notion, la plus désintéressée, la plus dégagée de liens matériels. — A force de dédain du monde réel, il est arrivé à un optimisme tout pareil à celui que nous avons constaté chez son historien : il est trop clairvoyant pour ne pas voir la bassesse des hommes, mais il ne l'avoue pas ; son parti pris de bienveillance l'a même peu à peu conduit à voir les gens tels qu'il voudrait qu*ils fussent, les choses telles qu'elles doivent être. — Il est poli au point de se gêner sans cesse, parce que la bonne éducation, qui rend timide, est à peu près la même dans les palais et dans les séminaires. — Il est arrivé «à la parfaite bonté, à l'absolue indulgence, à l'indifférence tempérée par la pitié et le dédain », grâ^e à son complet détachement de tout : « la plus solide
bonté est celle qui se fonde sur le parfait ennui,
f sur la vue claire de ce fait que tout en ce monde
est frivole et sans fond réel ». — Il hait Talhéisnie.
: ' Son unique tache, c'est de n'être pas assez dégagé
de toute croyance au surnaturel. Mais, d'ailleurs,
"malgré de légères superstitions, il a, lui aussi,
trouvé « la religion absolue », c'est-à-dire « celle
qui résulte du simple fait d'une haute conscience
morale placée en face de l'univers ».
Tels qu'ils nous sont présentés, Jésus et Marc- Aurèle nous apparaissent donc comme deux incarnations — si ce mot peut convenir à des personnes essentiellement idéales — d'un type abstrait conçu par M. Renan. Ce type, ni l'un ni l'autre ne le réalise entièrement. De l'un et de l'autre, on nous dira qu'ils se sont approchés le plus possible du divin. Mais nous lisons entre les lignes que Jésus n'était pas assez philosophe et crut un peu trop fermement, dans la seconde partie de sa vie, à sa mission surnaturelle, et que Marc-Aurèle était trop superstitieux, peut-être même trop empereur. Pour compléter le portrait de l'homme idéal, il faudrait emprunter encore quelques traits à certaines figures que M. Renan s'est contenté d'esquisser, comme Spinoza, qui « a été à son heure celui qui a vu le plus profond en Dieu », et saint François d'Assise, dont la vie fut « un accès de charmante folie, une perpétuelle ivresse d'amour divin ».
Et l'on pourrait peut-être encore faire la contre-
épreuve, achever la peinture en repoussoir, par quelques traits des héros que M. Renan juge moins sympathiques, de ceux qui ne sont, pour lui, que des saints de second ordre, entachés de fanatisme, ^ d'aveuglement ou de médiocrité. Mais ce serait plus difficile : M.Renan aime à s'illusionner sur les défauts de ceux-là même qui ne lui plaisent pas. Sans. doute,Paul étaitpersonnel, emporté, passionné, cornbattif, étroitement orthodoxe, intolérant ; Mahomet avait le tort de permettre le brigandage, le men- * songe, Tassassinat, la trahison, et d'abuser parfois de son rôle pour satisfaire à ses luxures ; Calvin manqua complètement de charme, de douceur, de souplesse, fut un esprit chagrin, vit le mal partout, enleva sa poésie au christianisme. Mais ce furent des saints tout de même.
Si j'étudiais Tœuvre historique de M. Renan, je me demanderais ici si ce parti pris d'optimisme, cette bienveillance si souvent excessive, cet idéalisme qui le ramène toujours à son moi, ne lui ont pas nui, et jusqu'à quel point l'exactitude de ses portraits en a souffert. Mais ce qui a peut-être gêné l'historien a favorisé le moraliste, et c'est certainement comme moraliste que M. Renan vivra dans l'avenir, car depuis Platon, personne n'a écrit plus de choses essentielles sur les problèmes de Tâme et du cœur. Aussi j'imagine que la destinée de M. Renan ne sera pas, pour la postérité,*^ sans quelque analogie avec celle de Platon: il sera
beaucoup lu, beaucoup aimé, peu compris et très commenté. Des bribes de sa pensée, on fabriquera des tiérésies. On construira des utopies en amplifiant des fragments de ses rêves. Des disciples porteront son évangile à des néophytes qui sauront y trouver bien des choses dont il serait le premier étonné. Peut-être fera-t-on des miracles en son nom, et qui sait si personne ne les lui reprochera? Le despctî de Tavenir, celui sur lequel il compte pour conduire l'humanité dans les voies de la sagesse grâce au secret d'un puissant explosif qui lui permettrait de la tenir en crainte, consacrera ses loisirs à fonder une académie sur le modèle de celle de Laurent le Magnifique. Là, sous des cèdres ou des sycomores, dan^ des allées de sable fin, parmi des touffes de fleurs odorantes et des chants d'oiseaux, cics poètes, des artistes, des philosophes se promèneront en dissertant sur Emma Kosilis ou sur le Prêtre de Némi. Ce ne seront que des hommes excellents, d'une rare distinction d'esprit, presque des saints. Ceux d'entre eux qui auront les plus vifs besoins d'adoration brûleront quelque encens en l'honneur de Renan, comme jadis le bon Ficin en l'honneur de Platon ; les moins zélés se contenteront de le traduire en des langues futures. Les fidèles de la petite Église feront ainsi refleurir d'âge en âge ce que l'esprit humain a produit de plus pur, de plus beau, de plus désintéressé, de plus incertain et déplus discutable. Leur nombre variera
selon la dureté des temps. Aux belles époques, * quand Tesprit humain réunit ses forces pour se "? lancer dans Tinfini, quand Tair vibre des musiques ^ d'Ariel, ils seront légion, et, autour d'eux, poudroieront les idées enpoussièred'or, et leur pensée vaporisée répandra des parfums suprêmes. Puis, > comme les amis des Ficin et des Bessarion,ils seront dispersés par des Luther, qui arriveront avec des réformes arrêtées, des convictions nettes, de robustes volontés, d'âpres ambitions temporelles, et dont les lourdes mains saperont le svelte édifice ajouré, ^ trop haut, trop frêle, qui ne leur offre point d'échelle i pour monter dans leur ciel positif. Et ce sera la f lutte éternelle entre le rêve et la réalité, entre riiumanité qui veut conquérir Tinfini et celle qui veut organiser la terre, entre la beauté des idées et la tyrannie des faits.
laduence de Schopenhauer: discussion autour de sa doctrine dénaturée par ses disciples. — I. Rapports entre la philosophie, la vie et le caractère de Schopenhauer. F.e bonheur el le malheur sont subjectifs. Excès de sensibilité de Schopenhauer, qui sert de point de départ à sa théorie de la douleur. Le pessimisme est plutôt un étal d'àmc qu'une doctrine. — II. Pessimisme et misanthropie : Schopenhauer est plutôt un pessimiste : source et caraclèro de son pessimisme. Mais il est aussi un misanthrope, et c'est de sa misanthropie seule que s'inspirent ses disciples. Son analyse de la vertu : ascétisme et mysticisme. Comment il se réconcilie avec Tidéedu Bien. Développement de cette partie de sa doctrine par M. de Hartmann. — III. Le public de Schopenliauer ; causes de sa popularité.
Dans le courant de ce dernier demi-siècle, la France, dont le développement avait été jusqu'alors essentiellement original, s'est ouverte aux influences du dehors : certains écrivains étrangers, introduits par des comptes rendus, des imitations, des traductions, ont exercé sur la pensée française une action incontestable, égale ou presque à celle qu'ils ont eue dans leur propre patrie ; quelquesuns même — pas toujours ceux qui en auraient été les plus dignes — ont été l'objet de véritables engouements. C'est, entre tous, le cas du philosophe
Arthur Schopenhauer. Sa nationalité n'a point empêché ses écrits de s'acclimater en France. Son nom est devenu presque populaire. Il a été accepté comme un guide, comme une sorte de directeur de conscience, par une jeunesse désabusée et triste, qui a pris pour refrains habituels ses plus lugubres aphorismes, qui s'est appropriée ses habituels paradoxes. En même temps, il devenait un objet de haine ou de mépris pour ceux qui voyaient un danger national dans cette tendance de l'esprit contemporain. Les uns apportaient sa doctrine comme le dernier résidu de la suprême sagesse ; les autres, très troublés, la repoussaient comme un ferment de corruption. Les premiers prêchaient après lui, avec un sérieux un peu comique, la renonciation bouddhique et l'anéantissement volontaire de l'espèce humaine; les seconds, cédant à de vaines inquiétudes, apercevaient déjà la terre dépeuplée et ses derniers habitants attendant la mort bienfaisante dans des contemplations de fakirs. Il y avait entre les uns et les autres cette notable différence, que les Schopenhaueriens ne prenaient pas les vaticinations de leur augure pour autre chose que ce qu'elles sont : de jolies phrases qui ont sans doute raison, mais qui ne mènent à rien ; tandis que les antischopenhaueriens croyaient peut-être de bonne foi à la réalité du péril. Les deux groupes ennemis, d'ailleurs, comprenaient également mal les textes qu'ils sejetaient à la tête.
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Ils jugeaient Schopenhauer par ses boutades. Sa philosophie, qu'il aime à proclamer si bien coordonnée dans toutes ses parties qu'on n'en peut comprendre un fragment sans avoir tout ce qui le précède dans la mémoire, leur demeurait inconnue.
M. Challemel-Lacour, M. Th. Ribot, M. James Sully, d'autres encore, leur avaient exposé ce système : ils n'en avaient retenu que les maximes détachées, et c'est d'après ces maximes qu'ils le reconstruisaient à leur manière. En sorte qu'il y eut' bientôt deux Schopenhauer : le vrai, l'auteur d'un gros ouvrage, le Monde comme volonté et comme représentation, et de plusieurs autres qui te complètent, qui restait oublié, sans lecteurs, sans influences ; et le faux, tronqué, dénaturé, dont on faisait un oracle ou un épouvantail. Eh bien! c'est ce faux Schopenhauer surtout que nous étudierons, parce que c'est en lui que s'est incarné tout un courant d'idées. Le vrai se consolerait de celle suprême injustice : il était idéaliste; il croyait que les phénomènes n'ont de réalité que dans notre esprit; il ne pourrait donc pas s'étonner du sort réservé aux philosophes. Peu importe ce qu'ils ont écrit : la grosse affaire, c'est de savoir comment ils ont été compris*.
Le premier problème que soulève Tétude de Schopenliauer — problème qui ne rentre pas entièrement dans notre sujet et que nous nous contenterons d'indiquer — c'est celui du rapport entre sa philosophie et sa vie. Sa philosophie est un pessimisme radical, intransigeant, absolu, qui conclut à la loi suprême de la souffrance, au désespoir universel. Sa vie n'eut rien de particulièrement malheureux : elle fut, jusqu'à un âge avancé, celle d'un homme un peu excentrique si Ton veut, mais en somme pareil à la plupart des autres. 11 f vait un goût prononcé pour l'élude : aprbS avoir été contrarié pendant un temps assez court, il put le satisfaire, d'autant plus que son père l'avait laissé dans une honnête aisance. Cette aisance, il Tappréciait vivement, n'étant point de ceux qui croient la pauvreté nécessaire à l'homme de pensée, comprenant très bien, au contraire, que s'il avait eu à pourvoir aux nécessités matérielles de son existence, il n'aurait point pu travailler librement comme il le fit. Quoiqu'il conclût, théoriquement, à la nécessité de l'ascétisme, il ne se condamna pas à le pratiquer : il évita, c'est vrai, de se marier, et par principe; mais il ne résista pas aux ruses du génie de respcco, et il eut un fils naturel. Cet
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accident le mettait en contradiction flagrante avec lui-même. 11 ne s'en affligea pas outre mesure, et si sa jeunesse et sa maturité ne furent pas d'un Don Juan, du moins ne furent-elles pas sevrées do plaisirs. Le succès lui semblait aussi vain que les autres vanités humaines ; pourtant, il voulut tirer parti de son talent. De ce côté-là, il eut quelques déceptions : son grand ouvrage parut au milieu de Tuniverselle indilférencc, et il ne put pas arriver h se faire une place dans renseignement officiel , mais son Essai sur le libre arbitre fut couronné par TAcadémie de Norvège ; la gloire vint à lui, d'autant plus douce sans doule qu'elle s'était plus longtemps fait attendre, eu sorte qu'il eut une^vicillesse heureuse, entourée de disciples amis. Il avait démontré que le présent seul existe, que, par conséquent, il est absurde de craindre l'avenir, la mort surtout : cela ne l'empôcha pas de s'enfuir devant le choléra, qu'il eut la bonne fortune d'éviter. Sa santé était excellente, entretenue par une hygiène attentive. Son égoïsme naturel le préserva toujours de ces mouvements de passion qui sont si funestes à l'équilibre d'une existence tranquille : en 1813, il offrit un sabre d'honneur à l'un de ses amis qui allait combattre Napoléon, mais lui-même, il évita le dangereux et fatigant héroïsme de la guerre nationale. Jusqu'à la fin de sa carrière, il passa de même, sans les sentir, à travers les tracas auxquels se condamne la foule imbécile des
hommes qui n'ont pas approfondi l'essence des choses... On pourra dire qu'une telle vie ne fut pas conséquente, qu'elle ne fut pas généreuse, les plus sévères diront qu'elle ne fut pas digne ; personne ne pourra l'appeler malheureuse.
Mais le bonheur ou le malheur ne dépendent pas des événements extérieurs : nous les portons en nous-même (voir le quatrième livre du Monde comme volonté). Or, si cette observation de notre auteur est vraie, nous serons amenés à reconnaître qu'il fut plutôt malheureux, malgré la tranquillité et la douceur de son existence. Il tenait de son père, qui s'était suicidé, une disposition naturelle à la mélancolie. Dès sa première jeunesse, il était enclin à la tristesse, et à une tristesse irrésignée : sa mère, en 1815, lui reproche ses « plaintes sur des choses inévitables », ses « mines renfrognées », ses « jugements bizarres » qu'il prononce « d'un ton d'oracle », ses « lamentations sur la sottise du monde et la misère humaine ». Il évitait la société, il vivait retiré, enfermé en lui-môme, avec une sauvagerie qui n'était point de son âge, et qui l'isolait.
Le premier portrait que nous possédons de lui — il avait vingt et un ans — nous montre une belle tête de jeune homme, aux traits réguliers, au nez fin, au front large et haut qu'entourent des cheveux bouclés, aux yeux bleus grand ouverts, que gâte seulement une bouche dont les coinssc relèvent
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avec une expression dédaigneuse, presque sarcaslique. C'est ce trait de sa physionomie qui devait aller en s'accentuant : plus tard, une légère calvitie élargit encore son front, derrière lequel se dressèrent des touffes de cheveux rebelles, presque hérissés; les yeux, pénétrants et froids, s'enfoncèrent sous des sourcils épais ; des rides labourèrent la figure, et le pli des lèvres, amincies sur la bouche édentée, devint dur, presque cruel. Aussi, l'impression que le « sage de Francfort », dans ses dernières années, produisait sur ceux qui l'approchaient, était-elle plutôt pénible. On devinait sa supériorité : un Italien, raconte son biographe Gwinner, l'aborda un jour dans la rue en lui disant : « Monsieur, vous devez avoir fait quelque chose de grand, je ne sais pas quoi, mais je le devine à votre regard. » Mais cette supériorité inquiétait, comme si elle avait quelque chose de malsain. Pour peu qu'on causât avec lui, l'inquiétude augmentait, tournait à l'obsession. Il parlait lentement, discourant plutôt qu'il ne causait, traitant toujours des sujets sur lesquels il méditait habituellement, c'est-à-dire de la lamentable condition des hommes, de la misère inhérente à la vie, de la souffrance de tous les êtres, du néant dont nous sommes enveloppés. Et cela faisait froid. Autrefois, sa mère lui reprochait de l'empêcher de dormir. M. Challemel-Lacour, qui le vit une année
avant sa mort, n'en dormit pas non plus : il crut
50 IDÉES MORALBS DU TSMPS PRESENT
sentir passer sur lui un souffle du néant. Les biographes sont d'ailleurs unanimes à relever certains traits douloureux, presque maladifs, de son caractère : une crainte continuelle devant toutes sortes de dangers imaginaires ; mille précautions en affaires comme en hygiène; une méfiance toujours en éveil qui fait penser à un commencement de délire de la persécution. Oh ! point de folie, quoi qu'aient prétendu certains de ses détracteurs, mais un germe morbide d'inquiétude, une angoisse latente, disproportionnée à ses causes, qui le suivait pas à pas dans la vie, Tétat douteux de beaucoup d'hommes qui, sans être malades d'esprit, ne sont pas entièrement sains, et qui, comme des écorchés, souffrent réellement, cruellement, des moindres piqûres, de celles-là mêmes dont les autres ne s'aperçoivent pas.
Ainsi, Schopenhauer était de ceux dont on peut dire qu'ils ont tout pour être heureux, et il fut malheureux : non pas par la faute des circonstances extérieures, mais par celle de son organisation particulière. 11 y eut dans son cas un excès de sensibilité, et il n'y eut pas autre chose. C'en fut assez pour donner le ton à sa philosophie, qui devait devenir le credo de tous ceux, si nombreux aujourd'hui, qui souffrent de la même hypéresthésie. Il l'a bien vu lui-même. Et il a imaginé une théorie . de la douleur qui correspond exactement à son cas particulier : avec une rare puissance d'analyse, à
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lpâvei*s des images frappantes d'éclat et de précision, il montre la douleur se développant sans cesse, devenant plus aiguë, plus eovahissanle à mesure que Ton monte dans la série des êtres : elle n'at^ teint que la volonté, mais elle s'accroît en degré avec la connaissance : « La volonté est comme la corde d'un instrument, l'obstacle qui le froisse produit la vibration; la connaissance est le fond sonore, la douleur est le son. >/ Plus l'instrument est parfait, plus la résonnance est profonde, plus les vibrations rapprochées produisent des sons déchirants.
C'est ainsi que le monde inorganique ne connaît pas la douleur; l'animal, au contraire, quelque imparfait qu'il soit, souffre déjà. « A mesure qu'elle s'élève sur l'échelle animale, la douleur croit en proportion. Elle est encore infiniment faible chez les espèces inférieures ; de là vient, par exemple, que les in • sectes coupés en deux, et qui ne sont plus reliés que par un intestin, mangent encore. Chez les animaux supérieurs, la douleur n'approche pas de celle de l'homme, par suite de l'absence des idées et de la pensée. » Notez encore que, d'après notre philosophe, le développeraenide la faculté de jouir ne correspond pas au développement de la faculté de souffrir, au contraire : en sorte que l'être le plus parfait qu'on puisse concevoir nous apparaît eorfame une sorte de machine merveilleusement organisée . pour la souffrance et impropre au plaisir, comme
un instrument dans lequel la douleur éveillerait de longs échos et qui n'aurait pas de cordes pour exprimer la joie. Si d'aventure un tel être se fait philosophe, de toute nécessité il sera pessimiste : et il se complaira dans son pessimisme, puisqu'il y trouvera à la fois Tcxplicalion de son état moral et la certitude consolante de sa supériorité.
Il y a donc un rapport constant entre le pessimisme et le pessimiste, quand bien même on ne trouve dans la vie de celui-ci aucune cause particulière de souffrance positive. Fruit d'une certaine disposition de Têtre physique, intellectuel et moral qui le produit, le pessimisme sera pour le moins autant un état psychologique qu'une doctrine; comme état psychologique, il variera avec chacun ; comme doctrine, il manquera de fixité.
Chacun des disciples de Schopenhauer, Gwinner, Frauenstsedt, M. de Hartmann, etc., le comprendra à sa manière, l'expliquera d'après soi-même : et les profanes qui ouvriront ses gros livres le modifieront encore davantage, jusqu'à en dénaturer le sens, comme l'ont fait entre autres la plupart des jeunes romanciers qui s'en sont emparés.
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C'est ici le moment d'établir une distinction, sur laquelle on ne saurait trop insister, entre le pessimisme et la misanthropie.
Le pessimisme est une doctrine inoft*ensive et triste, plus spéculative que pratique, qui n'exerce qu'une médiocre influence sur la conduite de la vie. Elle repose sur une observation générale de l'ensemble des phénomènes, qui dans leurs jeux incessants ne manifestent jamais en définitive que le désir et la lassitude, et sur une analyse plus particulière du sort de l'humanité, qui est plus douloureux parce qu'il est plus conscient, parce que rhomme a la notion de sa tristesse et de sa fugacité. Si l'on cherchait l'idée principale autour de laquelle le pessimisme groupe ses fatales déductions, on trouverait, je crois, que c'est l'idée de la mort. Par une suprême contradiction, ce qu'il reproche le plus amèrement à cette existence de misères, c'est d'être transitoire. Schopenhauer, pour son compte, est revenu maintes fois sur ce point; il l'a traité avec une lucidité qui ne laisse subsister aucun doute :
« A la rigueur, dit-il dans un de ses morceaux les plus caractéristiques, l'existence de l'individu humain est confinée dans le présent, et, comme
54 IDÉES MORAIiB» DU TEMPS PRESENT
celui-ci ne cesse de s*écouler dans le passé, son existence est une chute perpétuelle dans la mort, un continuel trépas; sa vie passée, en effet, à part le retentissement qu'elle peut avoir dans le présent, à part l'empreinte de sa volonté, qui y est marquée, e^ maintenant bien finie, elle est morte, elle n'est plus rien : si donc il est raisonnable, que lui importe ffu'elle ait conrtenu des douleurs on des joies? Quant au présent, entre ses mains mêmes, perpé- •tuellemeot il se toivrne en passé; l'avenir, enfin, *est incertain, et tout au moins court. Ainsi considérée selon les seules lois formelles déjà, son existenee ^n'est qu'une continuelle transformation -du présent en un passé sans vie, une mort perpétuelle. Voyons-la maintenant à la façon du physicien : rien de plus clair encore; notre marche n'est, comme on le sait, qu'une chute incessamment arrêtée; de même la vie de notre corps n'est qu'une agonie sans cesse arrêtée, une mort d'instant en instant ropoussée; enfin, l'activité même de notre esprit n'est qu'un ennui que nous repoussons de inoment en moment. A chaque gorgée d'air que nous rejetons, c'est la mort qui allait nous pénétrer et que nous chassons. Ainsi nous lui livrons bataille à chaque seconde ; et, de même, quoique à de plus longs intervalles, quand nous prenons un repas, quand iious dormons, quand nous nous réchauffons, etc. Enfin, il faudra qu'elle triomphe, car il suffit d'être lié pour lui édioir en partage ; et si un moment elle
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îoue avec sa proie, c'est en attendant de la dévorer. Nous n'en conservons pas moins notre vie, y prenant intérêt, la soignant, autant qu'elle peut durer: quand on souffle une bulle de savon, on y met tout le temps et les soins nécessaires, pourtant elle crèvera, on le sait bien^ »
Ce morceau, dont on excusera la longueur, nous fournit un exemple frappant des fondements du pessimisme. Et l'auteur, comme il le note plus loin, avec beaucoup de clairvoyance, prévient de s'y abandonner : « De toute cette suite de réflexions naît une humeur un peu mélancolique, l'air d'un homme qui vit avec un seul grand chagrin et qui, dès lors, dédaigne le reste, petites douleurs et petits plaisirs. » Ne reconnaissez- vous pas IkVEcclésiaste et son refrain désolé ou, plus près de nous, ce délicieux Jacques de Comme il vous plaira, dont la tristesse déjà rappelée était faite « de Tessence de trop de choses »? : "
Tout autre est la misanthropie qui, elle, n'est point inoffensive. Elle ne fixe point son attention
< Celte notion exacte et déieapôrée de la mort se trouve bien réellement à la base de toutes les pensées des écrivains pessimistes. Comment ne pas rappeler ici la magnificence avec laquelle H. Leconte de Lisle Va traduite dans plusieurs de ses belles pièces,«ntre autres dans ces vers qui semblent la paraphrase harmonieuse et condensée des morceaux que nous venons de citer : ^'
Ah ! tout cela, jeunesse, amour, joie et pensée, Chants de la mer et des forêts, soufflM du ci^ Emportant à plein vol l'espérance insensée, Qu'«st-ce que tout oela qui n*e0t pas étemel ?
sur les grandes lois de la nature, pour en faire ressortir le caraclère fatal et désoîant. C'est riiomme seul qui sert d'objet à sa dangereuse perspicacité; oubliant qu'il n'est point un être isolé dans le lûônde, le dégageant de la tyrannie des faits extérieurs qui pèse si lourdement sur lui, elle l'examine et le critique en lui-même, avec une inintelligente malveillance, lui reprochant, non seulement d'être ce qu'il est, mais aussi de ne pouvoir être autre chose. Elle insistera, par exemple, sur les obscurs liens qui l'attachent encore à lanimalité, et voudra lui en faire uli crime, comme s'il était coupable de ses origines. Elle l'accablera sous le fardeau des motifs extérieurs ou intérieurs qui gouvernent sa volonté, non pour le plaindre de sa faiblesse à s'en délivrer, mais pour constater son esclavage avec une joie mauvaise. Elle pénétrera dans les arcanes de sa conscience, pour s'indigner des idées qui s'y élaborent, sans tenir compte des efforts qu'accomplissent son intelligence et sa bonté pour faire éclater le jour dans ces ténèbres. Après avoir constaté, en le déplorant, le cafactère relatif du bien et du mal, elle se plaira à montrer l'homme préférant d'instinct celui-ci à celui-là — oubliant ou feignant d'ignorer que l'idée du bien est, après tout, une fleur de son cerveau. Déloyale, cruelle, injuste, tracassière, haineuse, hypocrite, avide, la misanthropie se réjouira de ses observations les plus affligeantes et s'enfermera dans son mépris infé*
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cond de rhumanilé/Plus encore que le pessimisme, elle est un état d'âme plutôt qu'une doctrine; mais elle est malsaine et s'explique presque toujours par quelque difformité physique ou morale, par une de ces maladies qui, en vous privant de toutes joies, vous font envier celles qu'ont les autres, ou par un orgueil démesuré qui vous incite à chercher dans l'abaissement du prochain la preuve de votre propre supériorité.
Il serait cependant injuste de dire que, si le pesf simisme est la philosophie des désabusés et des tristes, la misanthropie est celle des méchants. L'homme est heureusement un tissu de contradictions : Tune de ses plus piquantes est à coup sûr celle qui fait souvent des misanthropes décidés — de ceux dont les discours et les écrits étalent avec la plus cynique complaisance les travers, les difformités, les laideurs de la pauvre humanité -rdes êtres bienveillants dans la pratique de la vie, charitables, ou même prompts à s'attendrir. Le cas est fréquent, en somme, de ces parleurs incisifs qui injurient les hommes et leur font tout le bien qu'ils peuvent. Sans doute, leur bonté est presque toujours nuancée de mépris, et beaucoup d'entre eux affectent de proclamer, avec des mots spécieux, que c'est le dédain qui les pousse à l'indulgence et la haine à la charité. Mais ils se trompent sur euxmêmes. En réalité, il y a simplement divorce entre leur cœur et leur esprit : celui-ci s'est aigri, cor-
rompu, vicié, à travers les déceptions d'amour, dlntérêt, d'ambition, d'amitié, et c'est lui qui pense, lui qui parle, lui qui écrit; celui-là est resté bon quand même — comme le prouvent des actions qui ne sont pas toujours réfléchies, où rentre, dirait M. de Hartmann, une large part d'inconscient.
Eh bien ! Schopenhauer est à la fois pessimiste et misanthrope, quoique chez lui le pessimisme soit plus vivace, plus sincère que la misanthropie. Il V^ butiné partout: avec une avidité de collectionneur, il a sucé le fiel et l'absinthe de toutes les littératures, recueillant les aphorismcs les plus désolés des sages de l'extrême Orient, des poètes de la Grèce ou de Rome, des mystiques du moyen Age, heurciix comme d'une découverte précieuse chaque fois qu'une image brillante des Védas ou une formule précise de Lucrèce lui fournissait un vêtement nouveau pour sa pensée toujours la même. Guidé par le même instinct, il fouillait les sciences qui se développaient autour de lui, demandant à la vie des animaux, ou à celle des plantes, ou à celle du globe, des preuves à l'appui de sa théorie de l'universelle douleur. Ou encore, aux maximes qu'il extrayait des livres, aux faits que lui procuraient les savants, il ajoutait ses propres observations sur le monde, sur la vie, sur les hommes : observations singulièrement lucides, pénétrantes, aiguës, dirigées par up narti pris de malveillance, mais avec une exceptionnelle perspicacité, et exprimées «ur un ton
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d'humour âpre qui les incruste dans te souvenir, en un style qui n'a rien de commun avec te jargon abstrait qu'affectionnent les philosophes.
Les notions de sources différentes ainsi puisée s dans les domaines .tes plus divers, Schopenhauor excelle à le^ coordonner : et c'est dans cette partie de son travail que reparait le métaphysicien bourré d'idées générales qu'il est dans l'âme, le bonhomme imperturbablement systématique qui Tait tout rentrer da06 son système. X^ut lui est bon : un vers de Fctust, une sentence de Cicéron, un fragment de jI»o Guyon, un article de Mathias Claudius, une. anecdote sur l'abbé de Rancé, une formule de Kant, Laocoon, Winkelmann, Stobée. Les citations, les faits, les idées, les personnages de la mythologie, de Thistoire, de la littérature, les dieux, les \ bêtes, les plantes, sont mis au même plan, invo- ' qués au même titre, analysés avec le même parti pris. <î'est -de tout cela que sort le système qui a i été si souvent exposé ^t qui se résume lui-même à [ <$haque instant dans de brèves sentences, dignes de VEœlésia&te pM* la concision énergique ou le chaud coloris de leur découragement : « La vie 1 oscille, comme un pendute de droite à gauche, de f la souffrance à l'ennui. » — « La vie est une mer j ^pleine d'éeueils et 4e gouffres : l'homme, à force de prudence et de soin, les évite, et sait po*u*tant que, \ vînt-il à bout, par son énergie et sOfB art, de se glisser entre eux., il ne fait ainsi que s'avancer peu
à peu vers le grand, le total, Tinévitable et Tirrémédiable naufrage, qu'il a le cap sur le lieu de sa perle, sur la mort : voilà le dernier terme de ce pénible voyage, plus redoutable à ses yeux que tant d'écueils jusque-là évités. » — « Nulle satisfaction faible ne peut durer ; il n'est point de bonheur positif. » — « Jamais de but vrai, jamais de satisfaction finale, nulle part un lieu de repos ;» etc. — Un véritable arsenal de citations, une foule d'images et de sentences qui toutes expriment, sous des formes infiniment variées, la même idée, laquelle est elle-même l'axe de la doctrine morale de Schopenhauer, à savoir que la souffrance est l'état positif d\i monde, qu'elle nous domine et que la seule sagesse est de le constater.
Lorsqu'il parle de l'homme en général, ou de certaines catégories d'hommes, Schopenhauer trouve en abondance des formules méprisantes ou haineuses, qui l'ont fait passer pour un féroce misanthrope. Ce sont, d'ailleurs, des lamentations qui n'ont rien de nouveau : le monde est une vaste mascarade, où chacun se donne pour autre que ce qu'il est, afin de mieux atteindre son but caché. L'homme n'est que faiblesse, méchanceté et bêtise, comme peuvent le constater les médecins, les juristes et les théologiens, qui le voient au naturel, 11 regarde en ennemi celui qu'il appelle improprement son prochain et se tient toujours, avec raison, en garde contre lui, sauf quand il cède à sa pa-
resse, à son égoïsiDe ou à sa vanité, qui peuvent lui imposer un instant l'apparence de la confiance. Il n'est sincère que dans la pratique de ses vices. En somme, il est fort inférieur aux bètes, au chien surtout, qui sont pour lui comme une raison d'exister : « Je dois Tavouer sincèremeiït, la vue de tout animal me réjouit aussitôt et m'épanouit le cœur, surtout la vue des chiens et celle de tous les animaux en liberté : les oiseaux, les insectes, etc. Au contraire, la vue des hommes excite presque toujours en moi une aversion prononcée, car ils m'offrent, à peu d'exceptions près, le spectacle des difformités les plus affreuses et les plus variées : laideur physique, expression morale de passions basses et d'ambition méprisable, symptômes de folie et des perversités de toute sorte et de toutes l grandeurs, enfln une corruption sordide, fruit et résultat d'habitudes dégradantes; aussi je me détourne d'eux et je fuis vers la nature, heureux d'y 1 rencontrer les bétes. » Chaque nation est traitée I isolément aussi mal que l'espèce dans son ensemble : les Italiens sont impudents, les Américains sont vulgaires, les Français sont les singes de l'Europe, les Allemands imitent tout le monde et font bien, parce que par eux-mêmes ils ne peuvent rien produire de bon : ils sont, d'ailleurs, depuis les temps les plus reculés, fameux pour leur ivrognerie; il y aurait bien les Anglais, mais leur « infâme bigoterie » les a dégradés. Stupides et mau-
vais par nature, les hommes trouvent encore le moyen de se gâter par Texercice de leurs divers lïiétiers, qui les déforment. Il n'y en a pas de pire que celui de professeur, de professeur de philosophie surtout. Les professeurs de philosophie, à Texception de Kant, ne sont jamais que des ânes, des crétins ou des charlatans : Hegel, surtout, qui traîne après lui tout un trx)upeaa d'imbéciles, et qui de temps en temps est invectivé avec des injures de charretier.
Ce sont ces invectives contre les hommes que les sectateurs de Schopenhauer ont précisément recueillies. Ils n'ont pas vu qu'au fond elles ne sont que des boutades : le sage de Francfort, qui aimait à causer pour le moins autant qu'à écrire, donnait à sa pensée, comme tous les causeurs, la forme la plus piquante qu'il pouvait, au risque de Texagérer. Extraites une à une de son œuvre ou même de ses conversations, et classées en maximes, ses saillies prennent une tout autre importance que celle qu'il leur prétait. Il devient un contempla- Icur de l'humanité, unDiogène, un Timon d'Athènes, alors qu'il n'a été qu'un désabusé, pas beaucoup plus misanthrope qu'on ne l'est couramment, lorsque après un bon dîner, en fumant un cigare, on se met à médire de l'humanité. Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir les chapitres du quatrième livre de son grand ouvrage, qu'il consacre à l'analyse de la justice, de la bonté et de la pitié. Sans
Il^ l*
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doute, il oonuaît et il constate la déplorable relativité de ces mots ; il n'oublie jamais qu'une part d'iutérét ou d'égoïsme subsiste au fond de nos plus belles vertus ; il reste convaincu que le mal, sous ses formes diverses, est toujours Tétat positif, la réalité vraie, dont le bien n'est qu'un palliatif artificiel, qui ne doit guère son existence qu'à « Tintuition de l'identité de la volonté en moi et en autrui )^; et cette expression m peu barbare, signifie je pense, lappol de notre conscience à égaler les autres à nous-meme, à tenir compte d'eux jusqu'au sacrifice personnel.
Ainsi dépouillée de son caractère impératif et transcendental, la vertu n'en reste pas moins une belle et bonne chose, dont le rôle demeure considérable et bienfaisant. A côlé des mécha?îis, c^est-à-dire de ceux qui ont laissé prendre à la volonté un développement excessif et sont devenus, au dernier degré, les monstres ou les tyrans, les Néron, les Domilien, les Robespierre, il y a les bonSy c'est-à-dire ceux qui ont sacrifié leur fortune ou leur vie au bien de leurs frères ou à leur patrie : Codrus, Léonidas, Régulus, Décius, Huss, Winkelried ; et ceux qui se sont exposés de leur plein gré à la souffrance et à la mort « pour assurer à rhumanité ce qui est son bien et peut aider à son bonheur, pour préserver des vérités d'ordre général, pour extirper des erreurs graves », comme Socraie ou Giordano Bruno ; et encore les résignés.
les ascètes, qui ne se sont pas contentés d'ainfier les autres à Tégal d'eux-mêmes, mais qui se sont révoltés contre la volonté de vivre et Tont domptée par le jeûne, les mortifications, la souffrance et la pauvreté volontaires. Ici, le pessimisme de Schopenhauer vient rejoindre le mysticisme : parties de points différents, les deux doctrines se rencontrent au terme de leur périple et s'unissent dans un mépris commun, quoique expliqué par d'autres raisons, de la volonté et de faction.
Cette partie de la philosophie de Schopenhauer, dans laquelle il rend à Thumanilé un peu du prestige dont il Ta dépouillée, est demeurée à peu près inconnue. Ceux qui ont appris par cœur ses sarcasmes ont négligé ses belles sentences sur la bonté, sur la pitié, sur Théroïsme ; et c'est surtout à cet oubli de ses admirateurs qu'il doit de passer aujourd'hui pour un misanthrope aigri et haineux. Une lecture un peu attentive de ses œuvres suffit à montrer que le pessimisme, tel qu'il l'a professé, n'est point une doctrine d'aveugle découragement ; qu'au contraire, dégagé des boutades qui l'exagèrent et malgré l'amertume de ses observations, il laisse une porte ouverte à la pratique du bien, dont il discute l'essence, mais non l'existence. C'est là ce qu'a fini par comprendre le plus intelligent des disciples de Schopenhauer, M. Edouard -de Hartmann. 11 a, c'est vrai, dressé un « bilan de la vie » plus noir encore que celui de son maître,
mais dans ses derniers ouvrages il a tenté, non sans bonheur, de concilier le pessimisme avec la morale pratique ; et, comme une telle conciliation n'est guère possible tant que l'ascétisme est considéré comme le plus haut idéal de la vertu, il a sacrifié l'ascétisme :
« D'après Schopenhauer, dit-il expressément *, ce qui seul convient au sage est une résignation qui le laisse aller, lui-même et le monde, comme ils sont, et qui lui permet tout au plus un épicuréisme raffiné dans ses rapports intellectuels avec les grands penseurs et les grands poètes de tous les temps. Un tel parasitisme intellectuel me paraît immoral, parce que chaque individu a le devoir de consacrer ses forces au service de Tensemble. Ce quiétisme, en tant que paresse naturelle érigée en système, me semble un point de vue essentiellement immoral, parce qu'il consacre comme un principe la renonciation à tous les devoirs positifs.»
Le malentendu dont Schopenhauer a été la victime, et qui Ta fait le chef d'une école dont il aurait certainement répudié les exagérations, tient en grande partie au public spécial qui a fourni ses
1 Phiioêophiiche Fragender Gegenwart.^hevhn et Leipzig, 1885.
adeptes. Gomme Ta fort bien remarqué M. Challemel-Lacour, sa doctrine est apparue à une époque de foi, d'espérance, ou pourrg^it presque ci^e de renaissa^nce, à Taurore de ce siècle qui se levait parmi* de si belles promesses, dans un ciel qu'on pouvait croire un ciel de paix, purifié par Torage. Non seulement il fut alors un isolé : il se trouvait en contradiction complète avec les besoins, les àéâiirs, les croyances, les aspirations de son temps et de son pays. Aussi prêcha-t-il dans le désert, et son insuccès le poussa à exagérer encore son pessimisme. Cependant, le siècle a marché sans tenir toutes ses promesses, aussi sanglant que ceux qui l'ont précédé, parmi les réclamations et les plaintes des déshérités que le silence accueille. Après 1870, dans les haines et les méfiances que' laissèrent après leurs désastres h guerre étrangère et la guerre civile, dans Tangoisse de tant de questions ouvertes dont la, sQ.lutioA n'apparaît pas, dans rébranlement de toute l'Europe occidentale secouée jusqu'à ses bases, il se forma peu à peu une atmosphère intellectuellfa gourde et malsaine, combien favorable à l'épanouissement d'une philosophie de désespoir! C'est le moment où Schopenhauer conquit sa grande popularité: sa voix désolée fut écoutée comme une voix de sage; ses âpres aphorisme^ parurent résumer Texpérience de ce siècle vieillissant et déçu ; il sembla que sa théorie du malhew? universel, établie en pleine prospériléj
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^vait été rêvée comme une sorte de prophétie. Beaucoup s'en firent un évangile. Quelques-uns la repoussèrent comme un danger, comme une source d'affiaiblissement et de corruption. Elle bénéficia de la discussion.
Parmi ceux qui l'acceptèrent, vinrent se ranger un grand nombre de jeunes hommes qui, en plus du malaise général dont ils souffraient, étaient peut-être aigris par des douleurs personnelles, par celles-là mêmes qui irritent le plus la sensibilité : ambitions trompées, eflforts repoussés vers le succès, fatigues dans ta lutte pour la vie, misère. C'étaient des fonctionnaires ankylosés dans l'ennui du bureau, comme le Folantin de M. i. K. Huysmans {A vau-Peau); des bacheliers que leur bagage classique, acquis dU prix de longs sacrifices, n'assurait pas contre la faim, comme celui dont Jules Vallès a écrit la cruelle monographie ; des écrivains mécontents de leur sort, des artistes déçus et exaspérés, et tous les déclassés qui pullulent dans ïa société contemporaine. Un philosophe se trouvait sur leur chemin, qui fournissait des formules à leurs plaintes, qui transformait leurs désillusions en lois métaphysiques, qui leur montrait, répandue par tout le monde, la même misère dont ils sentaient les douloureux aiguillons, qui les consolait de leurs vains désirs en leur répétant qu'ils n'auraient pu les satisfaire qu'au prix d'une satiété ftistidîeuse. Ils acceptèrent sa
doctrine et ils en exagérèrent la misanthropie latente.
Cependant à cette clientèle une autre se joignit: celle des esprits trop lucides, trop clairvoyants, trop exercés par trop de lectures, qui, n'étant plus dupes de rien, le sont de leurs chimères ; celle des hommes d'analyse — une catégorie d'êtres à laquelle Schopenhauer appartenait déjà sans la soupçonner encore — qui détruisent en eux les facultés d'action et restent impuissants contre les venins qu'ils distillent eux-mêmes ; celle des malades d'imagination, chez lesquels l'excès de la vie intérieure a rompu l'équilibre et qui s'obstinent à imposer au monde la folle mesure de leurs rêves. Plus désintéressés que les autres, mais non plus justes, ils burent à la même coupe et y laissèrent un peu du poison qu'ils avaient aux lèvres : ce sont eux qui ont exagéré le côté maladif de la philo- Sophie de Schopenhauer.
Ainsi, les clients les plus dévoués du sage de Francfort ont été amenés à sa doctrine par des causes tout extérieures ; encore ne l'ont-ils goiitée qu'après l'avoir accommodée à leur sauce et gâtée selon leurs besoins. Et pourtant c'est à eux qu'il doit sa popularité; son succès est fait de leurs exagérations, qui certainement l'auraient exaspéré. Étrange destinée que la sienne ! Vivant, il se plaignait de rester ignoré et incompris ; mort, son nom a volé dans toutes les bouches, mais on ne l'a pas
compris davantage. Avec la haute opinion qu'il avait de lui-même, je crois qu'il pourrait s'en consoler ; à ceux qui seraient tentés de s'apitoyer sur son sort, il répondrait, en haussant les épaules, par un de ses plus beaux aphorismes: « Ce qu'il y a de précieux^ ce n'est pas la gloire, c'est de la mériter. »
ni
Comment on jugeait M. Zola il y a dix ans et comment on le juge aujourd'hui. — L La Génération positive. Fausse idée qu'elle se fait de la science. M. Zola partage son erreur. Son adaptation des théories scientifiques à la littérature. Séparation des deux domaines. Il croit faire œuvre de savant et demeure romancier. Conséquences de sa confusion: négation de la liberté et de la responsabilité. — II. M. Zola, moraliste d'instinct, a supprimé la morale. Gomment il la remplace: son déterminisme; sa conception du Bien, du Mal, du Vice et de la Vertu. Le moraliste, inconséquent avec lui-même, se double d*un satirique ou s'affectionne à ses personnages. Cette inconséquence prouve l'insuffisance de la doctrine qui l'a provoquée. — III. Littérature artiste et littérature morale : l'observateur ne peut se désintéresser des objets de son observation. Importance de la vie humaine. — Rôle et place de M. Zola.
On n'a pas oublié Tindignation que soulevèrent, il y a quelque dix ans, les romans de M. Zola ; ni les railleries qui accueillirent ses manifesles littéraires, surtout son Roman expérimental ; non plus la malice avec laquelle certains critiques, un peu plus tard, entreprirent de mettre le romancier en contradiction flagrante avec le théoricien. Aujourd'hui, ces batailles sont apaisées : chaque année, quand paraît le nouveau roman de M. Zola, qui revient aussi régulièrement que les saisons astro-
nomiques, il se trouve encore quelques bonnes âmes pour pousser des cris éperdus ; mais le public les lit, sans colère, un peu par curiosité, un peu par plaisir, un peu par habitude, et personne ne s'étonnera quand TAcadétiaie se décidera à ouvrir ses portes au robuste écrivain. Il n'a cependant pas adouci son talent, il n'a pas modifié son genre, il ne s'est pas mis d'accord avec lui-même ; quoiqu'il se soit une fois égaré dans des sentiers mystiques — l'on eût dit une figure de Rubens flottant dans une composition de Fra Angelico — il est demeuré le peintre brutal des grands désordres sociaux, et ses livres « réalistes » continuent à exhaler des odeurs d'épopée. S'est-on donc tout simplement lassé de s'indigner? La ténacité de ce laborieux, qui Va son chemin sans écouter les bruits que soulèvent ses pas, a-t-elle imposé une sorte de respect ' à ceux-là même que ses écrits avaient d'abord le plus exaspérés? Ou bien a-t-dn fini par comprendre qu'il était arrivé à son heure ? que lui, le déterministe invétéré, était plus qu'aucun de ses personnages le produit d'un ensemble de circonstances, et que par conséquent il fallait le comprendre, non l'injurier?
M. Zola avait trente ans en 1870. Il avait donc été élevé sous l'Empire, à l'heure où régnait sur la scène intellectuelle cette génération dont M. Renan venait de tracer l'évangile dans son Avenir de la science et dont Edmond Abouti au moment de sa vogue, incarnait l'insouciance médiocre et voltairienne : une génération qui, en somme, et à part d'illustres exceptions, dont la plus brillante devait être M. Renan lui-même, s'intitulait « positive », parce qu'elle était matérialiste et bornée; qui crut pouvoir nier impunément toutes les réalités qui ne tombent pas sous les sens, celles de la conscience comme celles de l'au delà ; qui plaga son idéal très près et très bas, à portée de main ; qui, pour avoir supprimé des problèmes, crut les avoir résolus; qui se fit de la science une idée fausse, presque absurde, et la compromit pour avoir tenté de trop élargir son domaine; qui, enfin, a résumé ses aspirations limitées et ses aveugles certitudes dans cette phrase stupéfiante, échappée à l'un de ses représentants les plus autorisés : «Le monde est aujourd'hui sans mystères* ... »
Pendant ces premières années où se forme
* Préface des Origines de Valchimiet de M. Berlhelor, Paris, 1^8».
l'esprit, M. Zola vit éparse autour de lui la science ainsi comprise, tranchant toutes les questions, résolvant tous les probjèmes, aussi facilement qu'un commis voyageur qui dirige une conversation de table d'hôte. Sans doute si, comme M. Renan, il s'était consacré à l'étude attentive et persévérante d'une des disciplines de cette science dont il était prêt à faire une déesse, il en aurait reconnu les bornes et la vanité, car il est d'une intelligence souple, large et rapide. Mais ce ne fut pas le cas : il s'agenouilla devant la science sans devenir un savant, comme les foules prosternées sur les parvis qui ne voient pas le prêtre caché dans les flancs de l'idole et rendant des oracles en son nom. Aussi lui demandât- il davantage : la foi ne lui suffit plus, il tomba dans la superstition.
Les croyants les plus fervents imaginent volontiers qu'ils sont très renseignés sur ce qu'ils croient : Dieu se manifeste à eux, ils le sentent, ils le voient, ils le consultent pour les plus petites choses, et ils entendent ses réponses directes. Ils savent comment l'âme se détache du corps, comment elle monte au ciel; ils connaissent l'architecture du paradis et le minute du jugement dernier. Pareillement, M. Zola a été entraîné par son grand amour de la science à se figurer qu'il la possédait. Quelques livres de Claude Bernard ont éclairé sa religion : est-ce que la Bible ne suffit pas aux chrétiens? Il lui manquait, c'est vrai, d'avoir vivisecté des lapins et disséqué
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des grenouilles : mais on peut èlre savant sans scalpel ni microscope. On peut observer et expérimenter en dehors du laboratoire : Balzac ne s'est-il pas proclamé docteur es sciences humaines ? M. Zola, dont le génie d'observation n'est d'ailleurs pas inférieur à celui du romancier de la Comédie humaine, revendiqua le même titre. Il se l'octroya après X Assommoir^ qui lui servit de thèse, et, si jusqu'alors il avait douté de peu de chose, il ne douta plus de rien. C'est dans les articles qu'il publia vers cette époque qu'il faut chercher des exemples de la certitude naïve et sereine qu'il promenait sur toutes choses. En voici un choisi entre quelques autres. Il s'agit de déterminer les causes de l'adultère dans la bourgeoisie. M. Zola ouvre son Claude Bernard, pense à deux ménages, peutêtre à trois, mettons à dix, qu'il a observés, et il écrit :
(( Oui, l'hystérie ravage la classe bourgeoise; seulement il faut s'entendre sur ce mot d'hystérie, auquel on donne couramment un sens antiscientifique. D'après les derniers travaux des physiologistes et des médecins, l'hystérie est une névrose dont le siège serait dans l'encéphale, un diminutif de l'épilepsie, qui n'entraîne pas forcément des crises de fureur sensuelle ; ces crises sont le propre de la nymphomanie, distinction qui ne me paraît pas avoir été faite avec assez de netteté par les experts de ce procès de Bordeaux dont je parlais
tout à Theure. L'hystérie, dans dix cas contre deux, n'est donc qu'une perturbation nerveuse qui se produit le plus souvent héréditairement chez des femmes de nature froide et qui pervertit surtout les sentiments et les passions.
«Notre cas, dès lors, est parfaitement déterminé. La jeune femme a eu tous les bons exemples sous les yeux; en outre, elle est d'un sang pâle, qui ne la tourmente d'aucun désir. Seulement, si ses parents ont veillé à la préserver des spectacles corrupteurs, ils n'ont pu lui donner l'équilibre d'une santé forte. Elle porte en elle la déchéance de la race et du milieu, elle paye pour les générations qui se sont mal nourries, dans des rez-decUaussée humides, et qui sont tombées au rachitisme en feuilletant des livres de compte-courant ou ea passant des journées à gratter du papier. Ce n'est plus une plante de pleine air, de plein soleil, c'est une créature abâtardie, dont les crises peuvent aussi bien tourner au vice qu'à la vertu. »
N'est-ce pas charmant de naïveté, de conviction et àfi sûreté? Il y a même une statistique : « dix cas contre deux » ; et l'observation « clinique » de Thystérie en corrobore la théorie avec une heureuse netteté. Mais je ne peuxm'empêcherde croire qu'il est plus facile d'être « docteur es sciences humaines » que d'être « docteur es sciences » tout simplement.
Le procédé de M. Zola, dans ce petit morceau,
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est celui qu il a appliqué à la composition de la plupart de ses romans, et à celle de l'ensemble de sa série. La théorie de l'hérédité le frappa : il pensa qu'on pouvait l'utiliser en littérature, et il conçut son histoire des Rougon-Macquart — c'està-dire qu'il se mit à étudier, comme il l'expose dans la préface de la Fortune des Rougon, « la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d'une première lésion organique, et qui déterminent, selon les milieux, chez chacun des individus de cette race, les sentiments, les désirs, les passions, toutes les manifestations humaines, naturelles et instinctives, dont les produits prennent les noms convenus de vertus et de vices ». — Ce faisant, M. Zola est convaincu qu'il fait acte de savant. Moi, ]e reste rempli de doute : peut-être bien qu'une telle étude, poursuivie sur une famille authentique, par un physiologiste (un vrai, qui aurait disséqué des grenouilles) doublé d'un psychologue, pourrait donner quelques résultats, éclairer nos notions confuses sur l'hérédité, enrichir « la science ». Encore n'est-ce pas bien certain, car, sans parler des difficultés énormes que présenterait cet examen, on n'aurait observé qu'un cas isolé, celui d'une seule famille, et un cas isolé ne peut conduire à aucune conclusion générale. Mais comment oublier que les Rougon et les Macquart, ascendants et descendants) ceux qui tournent bien et ceux qui tournent
mal, Aristide Saccard, Gervaise, Claude Lantier, Pauline Quenu, sont des personnages fictifs, sans autre réalité que celle que leur a donnée M. Zola? 11 nous dira sans doute qu'il les a observés, qu'il n'a guère inventé que leurs noms, que tous les traits de leurs caractères lui ont été fournis par son expérience des hommes. Mais c'est une immense illusion : il a pris de droite et de gauche, chez des êtres différents, les traits dont il a composé ses personnages ; et cela seul suffirait à fausser son observation dans le sens rigoureux du mot ; il les a transposés de certains milieux dans d'autres ; il a imaginé les intrigues auxquelles il les mêle, qui, pour être simples, n'en sont cependant pas moins des intrigues. Quoiqu'il s'efforce de disparaître de ses romans, il en est toujours lé protagoniste; et la série des Rougon-Macquart nous renseigne beaucoup plus sur M. Zola que sur la famille qu'il y promène, et surtout que sur la théorie de l'hérédité.
Si l'on demandait à un lecteur d'intelligence moyenne, qui aurait lu les dix-huit volumes de V Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second Empilée, ce qu'il pense de cetle fameuse théorie de l'hérédité, il serait certainement dans un grand embarras : « J'ai vu, nous dirait-il, une vingtaine de personnages qui ne se ressemblent en rien, entre lesquels on m'affirme qu'il y a un fil commun que je n'aperçois pas ; dont les uns sont honnêtes, les
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autres intéressés, celui-ci criminel, celui-là ivrogne, par suite d'une même névrose originelle. En somme, cette famille m'intéresse fort, parce qu'elle reproduit en diminutif l'image du monde, infiniment diversifié ; mais je ne parviens pas à me faire une idée à peu près claire de ce qu'elle est en tant que famille; et je ne vois pas beaucoup plus de rap- • ports entre ses divers membres et les premiers Rougon-Macquart qu'on m'a présentés qu'entre vous, moi, quelaues autres et nos premiers parents, Adam et Eve. » Mais peut-être bien que si l'on poussait notre homme à la réflexion, on en tirerait autre chose ; peut-être que, en procédant selon la méthode socratique, de question en question, on l'amènerait à dire: « Ahl je vois encore ceci, par exemple ! C'est que tous ces gens sont ce qu'ils sont de par une force étrangère, sur laquelle ils ne peuvent rien, qui les gouverne et les dirige. Ils sont de simples marionnettes : je vois leurs mouvements, et je sais que ces mouvements ne dépendent pas d'eux, mais de la ficelle qui les agite et de la main qui tient la ficelle. Et je n'aperçois pas la ficelle, et je n'aperçois pas la main. Ils ne sont pas libres, j'en suis sûr; de quel tyran dépendent-ils? Je n'en sais rien. » — Et notre homme aurait résumé, au point de vue qui nous occupe ^
^ Je rappelle ici que je n'étudie l*œuvre de M. Zola qu'au point de vue moral: je n*ai donc pas l'occasion d*exprimer, comme je Tai fait ailleard, i'admiration littéraire que j'ai toujours professée pour lo plus puissant de nos romanciers contemporains.
tout ce qu'on peut dire de Tœuvre de M. Zfola : €lle n'est pas scientifique et ne nous apporte aucun renseignement sur la doctrine de l'hérédité ; mais elle est littéraire et fait pénétrer en nous les conséquences de cette doctrine , qui sont la négation radicale de la liberté et de la responsabilité humaines. En sorte que M. Zola a détruit des croyances positives qui n'étaient peut-être que des préjugés, mais n'a aucunement justifié, ni expliqué, ni prouvé les croyances négatives qu'il s'applique à leur substituer. Le christianisme qu'il repousse, et la science qu'il prend pour religion ont entre eux ce point de ressemblance, que leur base est également incertaine, en dehors de l'observation. Pour croire à l'hérédité de la famille Rougon-Macquart, il faudrait un acte de foi pour le moins égal à celui qu'exigent les dogmes de la Trinité ou de rimmaculée-Conception ; et, après l'avoir accompli, on serait peut être moins avancé.
Il faut rendre à M. Zola cette justice qu'il a conscience de l'insuffisance de son apport. Il aime à s'intituler w moraliste », et, de fait, dès son premier roman, la Confession de Claude, il s'intéressait à ce que les ignorants, ceux qui n'ont pas lu Gls^ude Bernard, appellent obstinément le bien
el le mal. Il se demandait, en ce temps-là: « Qu'estce donc que le mal ? » Au lieu d'affirmer, comme dans son nouveau catéchisme, que c'est une fonction involontaire, le résultat d'une déviation physiologique, le corollaire d'une névrose ancestrale, il répondaR,- avec un bel optimisme : « Le mal est une de nos inventions, une des plaies dont nous nous sommes couverts. » Cela n'était pas bien probant, mais, si Ton y regarde de près, c'était peutêtre aussi significatif que la doctrine nouvelle. Quoi qu'il en soit, arrivé au terme de ses recherches, M. Zola s'est trouvé en face d'un dilemme pénible: moraliste d'instinct et de tempérament, il avait supprimé la morale. Résolu à accomplir une «besogne moralisatrice » (voir la Lettre à la jeunesse) ^ il rêvait d'apporter « les documents nécessaires pour qu'on puisse, en les connaissant, dominer le bien et le mal » ; mais sa doctrine démontrait clairement que nous poursuivons le bien et le mal selon que nous dirigent les prédispositions que nous ont léguées nos ancêtres, sur lesquelles nous ne pouvons rien. Il s'engageait ainsi dans un cercle vicieux où bien d'autres se seraient perdus : si le bien et le mal ne sont que des conceptions de notre esprit, qui donc se chargera de les fixer? Comment pourrions-nous agir sur les causes qui nous font bons ou mauvais, puisque nous en dépendons? On reconnaîtra que la situation était embarrassante. M.Zola en est sorti pourtant, d'une façon
qui ne paraîtra pas satisfaisante aux esprits difficiles, mais qui est à la fois ingénieuse et simple : il a demandé au déterminisme l'antidote du poison qu'il lui devait et il a construit toute son œuvre de manière à prouver jusqu'à l'évidence que le mal engendre le mal et que le bien engendre le bien. Et qu'on n'allègue plus l'incertitude de ces motslà! On pourra s'égîirer à la recherche des causes * >- dans les nuages de la métaphysique, mais on sera forcé de reconnaître le caractère précis des effets. Voyez plutôt : Coupeau est un ivrogne : ce n'est pas sa faute, puisque c'est un vice héréditaire ; et il mourra du delirium tremens. Or, si des dialecticiens peuvent ergoter qu'il est indifférent de boire ou de ne pas boire, personne ne prétendra que le delirium tremens soit une mort enviable. — Nana est une fille: ce n'est toujours pas sa faute, c'est celle de 'Gervaise, de Coupeau, du faubourg; même, elle a une raison d'être, elle remplit une fonction sociale: « Avec elle, la pourriture qu'on laissait fermenter dans le peuple remonte et pourrit Taristocratie ; » n'importe, elle mourra de la petite vérole, et il est évident que la « petite vérole » est un euphémisme, une concession de l'auteur qui, malgré sa hardiesse, n'a pas osé rester dans la stricte logique des causes et des effets. Or, si des sophistes peuvent alléguer que la prostitution n'est pas un mal, puisque le mal est un mot vide de sens, tout le monde aura peur de la « petite vérole ». — Voyez, en sens
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inverse^ la gentille petite Denise, dans Au bonheur de dames : elle est honnête, celle-là, et, certes, elle n'y a aucun mérite : elle est honnête comme Nana ne Test pas, comme Coupeau est ivrogne, et aussi un peu parce que le nommé Hutin n'a pas su profiter du moment psychologique, le seul où sa névrose de vertu aurait peut-être été faible. Eh bien! cela ne Tempêchera pas d'épouser son patron ; or si Ton conserve des doutes sur la nécessité de résister aux tentations de la chair, les plus sceptiques eux-mêmes reconnaîtront que cet idéal, épouser son patron, doit suffire à retenir les demoiselles de magasins sur le bord de toutes les cascades... — C'est qu'ainsi va le monde; il y a, entre les effels et les causes, entre les causes et les effets, un enéhaînement mathématique, qui veut que les ivrognes meurent du delirium iremens, que les filles meurent de la « petite vérole », et que les personnes honnêtes fassent de bons mariages. C'est là la vérité vraie, celle que les << docteurs es sciences humaines » ont l'occasion d'observer tous les jours. C'est là « la haute et sévère philosophie de nos œuvres naturalistes ». Nous sommes bien dans la morale scientifique, dans la morale moderne, celle qui « recherche les causes, veut les expliquer et agir sur elles ». Nous sommes aux antipodes de celte vieille morale conventionnelle qui charpentait ses mélodrames et ses romans sur cet insoutenable lieu commun, que le vice est toujours
puni et la vertu récompensée... N'est-ce pas?...
11 est bien entendu que ces vieux mots de bien et de mal, de vice et de vertu, qu'on est forcé d'employer pour éviter d'interminables périphrases, n'ont qu'un sens tout à fait relatif. Encore une fois, le vice et la vertu sont des fonctions. Ces fonctions sont dégagées de toute sanction surnaturelle ; de plus, elles sont indépendantes de notre volonté. Nous les remplissons sans nous en douter, comme nous remplissons nos autres fonctions animales : Nana est fort étonnée des catastrophes qu'elle cause et éprouve le besoin de s'en croire innocente, parce qu'au fond c'est une bonne fille; Denise ne sait pas pourquoi elle résiste à Octave Mouret, ([u'elle aime: « Elle disait non, justement parce qu'elle l'aimait, sans expliquer cela. Certainement, c'était ridicule; mais elle sentait ainsi, elle ne pouvait se refaire ». On est ce qu'on est, on ne peut être autre chose: Coupeau ne pourrait cesser de boire, Denise ne pourrait se donner à Mourct. Comme dit la chanson, c'est la nature qui est cause de tout. — Il importe d'avoir cette philosophie bien présente à l'esprit.
Mais alors, si c'est la nature qui est cause de tout; si nous sommes ce que nous sommes et ne pouvons être autre chose ; si nos êtres, avec leurs facultés et leur chair, nos êtres moraux comme nos êtres physiques, ne sont que d'aveugles résultantes de forces qu'il est impossible de définir; si chacun
de nous est le dernier anneau d'une chaîne aux secousses de laquelle nul effort ne saurait le soustraire, — il est évident que le rôle du penseur, qui observe les jeux inutiles de Thumanilé, ne peut être que tout à fait passif. La seule attitude qui lui convienne est celle du sage de Lucrèce : il est au sommet d'une colline, et, d'un œil tranquille, il suit les péripéties d'une bataille où il n'aurait garde d'entrer. Pourquoi dirait-il aux hommes qui s'agitent au-dessus de lui : « Allez à droite, » alors qu'il sait qu'ils vont, qu'ils iront, que rien ne peut les empêcher d'aller dans le sens où les pousse la force mystérieuse qui les conduit ? Pourquoi même les avertirait-il qu'en prenant à gauche, au bout de tant de pas, ils trouveront un précipice, puisqu'il sait aussi que s'ils ont pris à gauche, c'est qu'ils ne pouvaient pas prendre à droite? Pourquoi surtout s'indignera-t-il contre eux, en les voyant cheminer dans la route dont il connaît les écueils? Est-ce qu'on se fâche contre de pauvres êtres passifs, contre des feuilles qui vont s'embourber dans la vase où le vent les pousse, contre des troupeaux qui ne flairent pas J'approche du loup, contre l'araignée qui saigne la mouche sans penser à l'oiseau qui la happera? On ne peut que les plaindre : ils sont tous des victimes ; et, si l'on sort un instant de l'impassibilité philosophique où l'on se complaît, ce ne peut être que pour répandre sa pitié, comme on verse un parfum dans un marais d'immondices,
sur ce fleuve de misères dont le vice et le mal ne sont que des vagues, au même titre que la laideur et la douleur, aussi innocents, aussi émouvants, aussi tristes. Encore cette pitié nesera-t-elle qu'un frémissement bientôt réprimé : à quoi bon s'affliger de ce qui ne saurait être changé? L'inévitable renferme en soi-même sa consolation : on ne maudit pas la fatalité, on la subit; et Ton a vite fait de s'apitoyer sur ceux qui la subissent à leur tour.
Eh bien ! cette attitude n'est point celle de M. Zola. Quelquefois, c'est vrai, il paraît s'intéresser à ses personnages et souffrir avec eux : il est plein de tendresse pour cette pauvre petite Lalie de V Assommoir, que le fouet brutal de son père fait tourner comme une toupie dans sa mansarde déraeublée ; et dans Germinal, il laisse éclater sa compassion pour les mineurs épuisés par le travail, affamés par la grève. Mais ce sont là des cas exceptionnels : le plus souvent, il ne reste pas même impassible, il semble mépriser ou haïr les êtres quil a pourtant créés et dont il raconte avec une âpreté de satirique les turpitudes et les infamies. On le sent irrité contre eux, contre leur chair dont il a étalé les iuxures, contre leur cœur qu'il a rempli de convoitises. N'est-ce pas un ascète, ennemi passionné du vice, qui déshabille l'adultère incestueux de Renée [la Curée), qui décrit en un style de feu les angoisses du prêtre infidèle à ses vœux et l'agonie de sa touchante complice {la Faute de Fabbé Mou-
ret)y qui nous montre Coupeau vautré dans son ordure ou Chanteau hurlant de douleur sous les attaques de la goutte qui punit sa gourmandise en lui dévorant les jointures ? Et quels tableaux saisissants des désastres accumulés autour de Nana : « Gomme ces monstres antiques dont le domaine redouté était couvert d'ossements, elle posait des pieds sur des crânes... Son œuvre de ruine et de mort était faite, la mouche envolée de Tordure des faubourgs, apportant le ferment des pourritures sociales, avait empoisonné ces hommes, rien qu'à se poser sur eux...» Et quelles colères contre ces filles qu'il se plaît à représenter au naturel ! Lisez plutôt, après NanUy l'article intitulé : Comment elles poussenl. Et quelles descriptions des tragédies où la folie du gain jette les passionnés d'argent. — Notez que ce moraliste, cet ascète, est en même temps un poète, un poêle épris de la vie, l'adorant dans ses manifestations et dans ses sources : et, dans cette contradiction, vous trouveriez peut-être l'explication de son goût pour les peintures violentes ou lubriques, qu'on a si injustement attribuées à de bas calculs de spéculateur.
Cependant, M. Zola ne se contente pas d'être inconséquent avec sa doctrine « scientifique » en haïssant les personnages vicieux, luxurieux ou infâmes, qu'il met en scène avec prédilection : il l'est encore par l'affection attendrie qu'il voue à ceux dont la névrose a tourné en honnêteté. 11 oublie,
dirait-ôn, que ce n'est pas leur faute, il leur est reconnaissant de leur vertu comme d'un acte méritoire. Là, les exemples sont plus rares, car M. Zola ne s'est guère attardé avec les honnêtes gens. Mais enfin, sans parler du fameux GiieiilecCOr qui est par trop coquebin,/nous avons Au bonheur des ' Dames, avec Mouret et quelques-uns de ses employés, avec Denise, avec presque tous les représentants du petit commerce : l'honnête Robineau, si désolé de compromettre la dot de sa femme, le père Bourras qui cache un si bon cœur sous ses dehors frustres, les Baudu, Dcloche. Le livro, un des plus originaux et des mieux réussis de la série, dégage une impression bien inattendue d'altendrissement, d'admiration même : il est l'épopée de la bourgeoisie ; les bonnes qualités de la bourgeoisie française, l'amour du travail, la patience, la sagesse, la bonté prudente, ces qualités si souvent injustement raillées parce qu'elles sont plus solides que brillantes, plus honorables que séduisantes, s'y dégagent avec un relief charmant, avec une poésie affectueuse qu'aucun écrivain n'avait jamais songé à leur donner. Le satirique a rentré son fouet, le docteur es sciences humaines s'est attendri, laissant deviner ses sympathies intimes, inconséquent une fois de plus avec sa doctrine qui devrait l'entourer d'une triple cuirasse d'impassibilité.
Je suis loin de blâmer cette inconséquence : car
si, par bonheur, M. Zola n'avait pas été entraîné par sou tempérament d'artiste très loin de ses prétentions de savant, ses livres n'auraient ni la puissance ni la saveur qui en font l'intérêt. Il n'en est pas moins vrai que cette inconséquence nous montre combien sa théorie est insuffisante. Elle Test au pohit de vue littéraire, puisque ce n'est qu'en lui échappant que M. Zola a pu faire œuvre d'écrivain. Elle l'est davantage encore au point de vue moral, pour des raisons qu'il nous reste à indiquer.
Je comprends et j'admets parfaitement le littérateur artiste, qui, comme Théophile Gautier, ne songe guère qu'à la beauté des phrases et des mots dont l'harmonieux arrangement est le seul but qu'il se propose, ou qui, comme M. Anatole France, songe avant tout au charme des idées, observe leurs jeux capricieux comme un rêveur suit le vol des nuages et en compose de merveilleuses symphonies. Cet écrivain-là est un peintre ou un musicien : il écrit pour le charme de nos yeux ou de nos oreilles ; il s'adresse à un public délicat et par conséquent limité, à un public qu'une éducation spéciale et luxueuse a mis en état de le comprendre. 11 est un virtuose de qualité extrêmement supérieure. Il a sa raison d'être comme toutes les belles choses qui décortnt et
ennoblissent la vie, comme les fleurs, comme les parfums, comme la musique. Il est inutile, si Ton veut, parce que son activité n'aboutit à aucun résultat pratique, sensible, matériel. Sa fonction — sa mission, allais-je dire — c'est d'être la joie des esprits libres et désintéressés, c'est de perfectionner — non dans le sens du Vrai et du Bien, mais dans celui du Beau — ce rare instrument qu'est l'âme humaine ; c'est de conduire, comme un brillant chorège, une petite troupe d'élite à travers des paysages de choix, où des chants résonnent sous des ombrages de bois sacrés. Et je persiste à croire que cette mission, divine comme tout ce qui nous élève au-dessus de la vie animale, est aussi noble que celle des législateurs et des conducteurs de peuples. Le Chatterton d'Alfred de Vigny définit ainsi la fonction du poète : « Le poète montre aux étoiles la route que trace le doigt du Seigneur. » Cela ne veut peut-être rien dire ; mais c'est superbe quand même, parce que ces quelques mots suffisent à évoquer l'image d'une belle nuit sereine, où la pensée, dégagée de ses terrestres entraves, s'élève dans la paix du cipl étoile, très vague, très pure, libre et souveraine. Je défendrai toujours les écrivains qui nous facilitent de tels voyages, soit qu'ils nous emportent sur les ailes des rythmes ou sur la musique des idées. — / Mais le « savant es sciences humaines », qui veut observer les hommes sans les aimer, sans les guider, sans se préoocu-
per de leur avenir, de leur bien, indifférent comme un collectionneur d'insectes ou de timbres-poste, impassible comme un physiologiste dans son laboratoire, c'est autre chose I II aurait raison peutêtre, si la matière sur laquelle il travaille était inerte, s'il pouvait expérimenter sur nos âmes comme on expérimente sur les organes des pauvres chiens des fourrières, si, avec un microscope, il pouvait voir, pour les transcrire ensuite sur des planches anatomiques, les fibres qui sont les mystérieux canaux de nos sentiments et de nos pensées. Mais ce n'est pas le cas. Il a beau nous crier qu'il est nn savant, qu'il entend faire de la science positive, qu'il réclame les mêmes droits qu'ont les physiologistes, les embryologistes, les microbiologistes, nous savons ce qu'il en faut croire. Nous savons que la vivante matière impondérable, qu'il prétend manipuler librement, échappe à ses mains trop grossières. Nous savons qu'il ne peut pas nous enlever notre âme comme on enlève le cerveau d'une poule ou la rate d'un lapin. Nous savons qu'il ne la peut connaître que par ses manifestations. El qu'il ne s'y trompe pas, les manifestations de nos âmes ne sont pas des actes indifférents : c'est la vie môme de l'humanité, sa vie entière, son passé et son avenir.
Je n'ignore rien de ce qu'on peut répondre. J'entends les arguments puisés dans VEcclésiaste, dans Schopenhauer et ailleurs, qui vont intervenir ici
Qu'importe la vie de rhomrne, celle d'un peuple, et celle d'une race, et celle de rhuinanilé ? Qu'estce que notre planète dans l'espace, et pour combien compte son histoire dans l'éternité ? Que
savons-nous de la survivance de nos âmes personnelles ou de celle de notre âme collective, et de Dieu, et du bien, et du mal ?.•. Pourquoi donc alors nous préoccuper de nos actes, insignifiants comme le mouvement d'une ruche ou d'une fourmilière ?... Pourquoi nous orienter vers un idéal plutôt que vers un autre, puisqu'il n'y en a pas un de certain, pas plus qu'il n'y a de dessus et de dessous à notre globe roulant dans l'infini ?...
Toutes ces choses-là, je les ai lues, je les ai pensées, je les ai répétées dans mes propres livres. Et combien nettement je vois aujourd'hui que, si elles sont vraies, elles sont aussi vaines! Oui, c'est entendu, nous ne sommes que des ombres passagères égarées dans l'éternité. Mais nous vivons, pourtant, et notre vie, tant qu'elle dure, est une chose importante, sinon pour l'univers, du moins pour nous. Selon la vieille formule des alchimistes, nous sommes des microcosmes : des mondes eu diminutif, mais des mondes. Nous réfléchissons le temps et l'espace, et c'est précisément Téternelle incertitude dont nous sommes enveloppés qui, à la fin, nous donne une consistance. Sommes-nous bien sûrs, après tout, de n'être pas la suprême réalité? Lorsque la mort nous emporte, est-ce nous
qui cessons devoir les choses, ou sont-ce les choses qui s'abiinent? L'univers a-t-il une existence à soi, indépendante de Timage que nous nous en faisons? Notre présomption raffirme quelquefois, mais, au fond, nous n'en savons rien. Alors, si tout existe en nous, par nous, pour nous, nous ne sommes pas les insectes dont notre orgueil dévoyé aime à proclamer rinsignifiance : le bien et le mal sont des choses positives, puisqu'à l'occasion nous nous en faisons une idée positive ; et notre conduite n'est pas plus frivole que l'infini, puisqu'elle nous préoccupe autant et plus que lui...
Et si Ton laisse ces subtilités, comme Timporfance de ce que nous sommes et de ce que nous faisons apparaît plus clairement encore ! Le ciel métaphysique, dont nous venons d'entrevoir les hypothétiques splendeurs, n'est ouvert qu'à un petit nombre d'élus. Derrière eux marche la foule aux horizons bornés, qui ne regarde pas voler les nuages, qui ne remonte pas l'échelle des causes, mais qui aime, qui lutte, qui souffre, qui travaille. Ces millions d'êtres obscurs, dont l'étude n'a pas hypertrophié le cerveau, n'auront jamais la vanité de leur petitesse et hausseront les épaules quand on leur dira qu'ils ne comptent pour rien. Or, ce qui leur importe, c'est qu'un (eil bienveillant et sûr dirige leurs mouvements, c'est que ceux qui leur parlent ne les laissent pas s'égarer et se morfondre dans des doutes qui, pour eux, auraient de bien autres
résultats que pour les philosophes et les dilettanti : le bon ordre de ces masses, dont Tensemble confus forme la société, n'est pas un vain mot, les cris et le sang des époques de trouble et les sanglots de la misère l'attestent avec une brutale éloquence. Peut-être M. Zola n'a-t-il pas assez songé à toutes ces choses, ou, s'il y a songé^ les a-t-il repoussées avec le beau dédain que lés hommes de sa génération ont professé pour tout ce qui sortait du « positif ». Cela doit être, car autrement il aurait vu se dresser quelques problèmes devant sa conscience : il se serait demandé, par exemple, si les tableaux auxquels il se complaît souvent ne sont pas un dangereux spectacle pour les simples, esclaves de leurs impressions et gouvernés par des instincts trop facilement excités ; il se serait demandé s'il est bon de montrer à tous les yeux les cadavres décomposés qui garnissent le laboratoire d'un docteur es sciences humaines ; il se serait demandé si, de même qu'il tirait des conséquences discutables d'une science peu approfondie, et tranchait sans scrupule, après lecture de Claude Bernard, les plus graves questions, d'autres ne tireraient pas des conclusions encore plus discutables à la fois et plus dogmatiques de la vulgarisation au deuxième degré qu'il leur servait; il se serait demandé si « l'odeur de la vérité » convient à toutes les narines; peut-être même qu'élargissant sans cesse le cercle de son observation et déposant tout parti
pris, il serait arrivé à se demander si sa vérité est bien la vérité, s'il a serré de plus près qu'un autre cet absolu qu'il nie et dont il se réclame en même temps, si son « naturalisme », en faisant trop large la part de la laideur et des vices, ne tombe pas dans un excès parallèle à celui qu'il reproche si durement à « Tidéalisme » de George Sand et de M. Octave Feuillet; et Use serait demandé encore, je crois, si le déterminisme, tel qu'il l'a compris, peut fournir des règles de vie, à moins qu'il n'ait été amené à en reconnaître le caractère peu scientiflque, l'expérience ayant forcément dû lui montrer que tous les ivrognes ne meurent pas àndelirium tremens et que toutes les demoiselles de magasin vertueuses n'épousent pas leur patron.
Mais M. Zola ne s'est rien demandé de tout cela, il s'est proclamé savant, et cela lui a suffi. Les moralistes peuvent déplorer une telle indifférence; les artistes s'en consoleront: c'est elle, après tout, qui a permis à M. Zola de trouver l'accord parfait entre son talent particulier et les sujets qu'il traitait; c'est à elle qu'il doit d'avoir pu marcher droit devant lui, en construisant pierre à pierre sa pyramide, sous laquelle il pourra s'endormir un jour dans la flère satisfaction d'un Pharaon d'Egyple. Car, si l'on peut attaquer les romans de M. Zola pendant la période môme qui les produit, au moment où ils sont des facteurs de la société contemporaine, des forces actives, et non des œuvres
mortes, on les jugera tout autrement plus tard, lorsqu'ils appartiendront à Thistoire. Alors on n'en verra plus que les hauts mérites littéraires et l'on ne comprendra pas plus les indignations qu'ils ont soulevées que nous ne nous irritons aujourd'hui contre les crudités d'un Rabelais ou d'un Molière.
f . Développement de M. Bourget. Son point de départ : scepticisme et dilettantisme. Sa transformation : retour aux idées morales. Deux hommes en lui : la préface du Disciple et la Physiologie de l'Amour moderne. L'esprit d'analyse et son influence. Le doute contemporain. M. Bourget moraliste : il est un des premiers qui aient ramené les questions de morale dans la littérature d'imagination. Ses aspirations. — IL Pourquoi M. Bourget ne va pas jusqu'au bout de sa pensée. Obstacles qui l'arrêtent : Le snobisme et Tintelligencc. Puissance négative de l'inlelligence : elle se refuse à accepter les règles fixes de la morale et les compromet en les compliquant. Le moraliste et le psychologue : ils se fuient l'un l'autre. Subtilités inutiles. — Conclusion: Les livres de M. Bourget sont-ils bons ou mauvais ?
Il est toujours instructif de calculer le chemio qu'un écrivain a parcouru, de ses débuts à Tépoquc de la carrière où on Tétudie. On peut ainsi tirer la résultante des forces qui l'ont poussé en des sens divers, et Ton a quelque chance de découvrir son orientation véritable. Dans bien des cas, le point d'arrivée se trouve dans une direction diamétralement opposée à la ligne suivie au départ. Il ne faut point s'en étonner : c'est en cela, en effet, que les
voyages intellectuels diffèrent des autres : on se met en route avec des projets déterminés, pour une destination qu'on croit certaine, aussi sûr de soi qu'un touriste qui vient de prendre un billet de chemin de fer — et Ton arrive ailleurs. M. Paul Bourget n'a pas échappé à cette «loi», comme il dirait: et la route qu'il a parcourue se trouve étrd d'autant fïlus longue qu'il est utie des intelligences les plus actives de ce temps. Dans le premier de ses Essaie de psychologie contemporaine, consacré à Baudelaire, îl se pencHait avec une évidente sympathie sur la décadence sociale et littéraire ; sans doute, 11 évitait de se proclamer « décadent » : il se contentait d'indiquer les deux points de vue auxquels peut se placer le critique, qui veut faire le ptotkê d'une société en décadence otr la défendre. Mais l'apologie était bieri pliis entraînante que le réquisitoire, el le jeune écrivain paraissait plaider sa propre cause en revendiquant pour les délicats le droit « de préférer la défaite d'Athènes en décadence au triomphe du Macédonien violent», et pour les écrivains, celui de dédaigner «le suffrage universel des siècles » pour se délecter dans des conceptions de langue qui seront incompréhensibles dans cinquante ans, mais qui auront fait la joie de quelques raffinés de choix. Peu de temps après, dans un second essai sur M. Renan, M. Bourget semblait compléter sa pensée : il y définissait le dilettantisme, qui est une fleur de décadence, dans un morceau
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siexquis, si pénétrant, d'une intelligence si sympalliiq ue et si large qu'il sortait des limites de la critique désintéressée, pour prendre le charme et le sens d'un fragment de confession personnelle. Si Ton avait hésité à identifier Técrirain avec son œuvre, il aurait suffi d'ouvrir le recueil de vers qu'il publia vers la même époque, sous le titre significatif des Aveux. On y reconnaissait le même homme, non plus enveloppé dans l'objectivité professionnelle d'un essayiste, mais s'exprimant avec toute la liberté que comporté la poésie personnelle, et franchement dilettante, et — moins les singularités de forme — presque décadent :
Sans souci de savoir si le temps qui s'écoule T'apporte ou non des biens auxquels tu ne crois pas, Écoute, indifférent aux luttes d'icî-bas.
Autour de toi frémir et trépigner lafoule.«#
Répète-toî les vers célèbres de Lucrèce :
II est doux, quand les vents troublent les flots puissants, D'être à terre, et de voir les marins en détresse Lutter contre les maux dont nous sommes exempts.
Ainsi, à travers ses essais et ses poèmes, le jeune écrivain qui allait si rapidement conquérir la faveur du public apparaissait alors comme un désabusé, sceptique, pessimiste, indifVérent, aristocrate, bien décidé à s'isoler du troupeau vulgaire des humains, curieux de joies et de douleurs plus rares que celles du commun, prêt à aller chercher
une consolation au mal de vivre dans les égoïstes jouissances artistiques que Schopenhauer et M. de Hartmann recommandent comme le moins illusoire de nos plaisirs. Il y avait un accord frappant entre les écrivains préférés de M. Bourget, ceux dont il se plaisait à suivre Tinfluence sur la génération nouvelle, Baudelaire, Flaubert, Stendhal, M. Renan, et les idées qu'il tirait de son propre fonds. On pouvait donc croire qu'arrivé fort jeune à une conception générale de la littérature et de la vie dont les grandes lignes semblaient nettement arrêtées, il en conserverait l'unité dans la suite de sa carrière. Cependant, ciûQ ou six ans plus tard, les derniers chapitres des Mensonges introduisaient dans l'œuvre déjà considérable de M. Bourget un élément nouveau : Tabbé Taconet proclamait la responsabilité des guides de la pensée humaine, la supériorité de l'action, le salut par la pitié et par la foi — un programme aussi complet que simple, en désaccord flagrant avec la théorie de la décadence et la définition du dilettantisme. Et, Tannée d'après, M. Bourget écrivait cette belle préface du Disciple y adressée au jeune homme d'aujourd'hui, qui est à la fois le cri d'angoisse d'un patriote effrayé devant les incertitudes de l'avenir et l'exhortation d'un moraliste tout près de revenir à des croyances longtemps abandonnées: «...Que ni l'orgueil de la vie ni celui de l'intelligence ne fassent de toi un cynique et un jongleur d'idées ! Dansée tempsdeconsciencestroubléesetdedoctrines
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contradictoires, attache-toi, comme à la branche de salut, à la phrase du Christ: « Il faut juger Tarbre par ses fruits. » Il y a une réalité dont tu ne peux pas douter, car tu la possèdes, tu la sens, tu lavis à chaque minute : c'est ton âme. Parmi les idées qui t'assaillent, il en est qui rendent cette âme moins capable d'aimer, moins capable de vouloir. Tiens pour assuré que les idées sont fausses par un point, si subtiles te semblent-elles, soutenues par les plus beaux noms, parées de la magie des plus beaux talents. Exalte et cultive en toi ces deux grandes vertus, ces deux énergies en dehors desquelles il n'y a que flétrissure présente et qu'agonie finale : l'amour et la volonté. »
On a peine à croire, n'est-ce pas ? que l'auteur de celte série de vigoureux aphorismes, reliés entre eux par un saint désir de progrès moral et social, ait jamais pu écrire certaines pièces des Aveux on certaines pages des Essais. Mais ce n'est pas tout : le développement de M. Bourget a été si rapide, que Thomme nouveau est né en lui avant que l'homme ancien ait achevé de périr. C'est ainsi que, si la préface du Disciple est Tœuvre du premier, le roman lui-même est encore en grande partie du second. En quoi donc, en effet, cette troublante histoire d'expérience passionnelle peut-elle contribuer au relèvement national ? Est-ce que les malsaines analyses de Robert Greslou sont de bonnes leçons pour cette jeunesse à laquelle il importe
d'enseignef Tamour et la volonté? Les lecteurs qu'elles ont passionnés ont-ils beaucoup réfléchi à la responsabilité d'Adrien Sixle? Si ces lecteurs sont des philosophes, le cas du « Disciple » les fera-t-il reculer d'un pas dans leurs recherches ou devant leurs conclusions? Ou bien, peut-être, M. Bourget ignorerait- il que c'est parles exemples concrets qu'un écrivain peut agir sur l'esprit de son temps ; que les héros du roman et du théâtre entraînent toujours après eux une foule d'imitateurs ; que plus ils sont malsains, plus leur action s'étend, parce que la maladie est toujours plus contagieuse que la santé? En sorte qu'un beau roman d'amour et de volonté serait un acte plus efficace que les préfaces les plus éloquentes, et qu'un simple exemple de vertu parlerait plus haut que le spectacle des ravages exercés dans un cerveau d'enfant par des lectures mal digérées...
Ce n'est pas tout encore: en même temps qu'il adressait à ses « jeunes frères » de belles exhortations, M. Bourget publiait dans la Vie parisienne — pour un autre public — une « physiologie de l'amour moderne », d'une acuité d'ailleurs saisissante, mais qui nous éloigne beaucoup de l'Idéal (avec une majuscule) dont il est parlé dans la préface. Non, vraiment, je ne vois pas ce que la génération qui pousse peut gagner à se nourrir de ces décevantes analyses dont chaque roman de M. Bourget est un exemple: Un cœur de femme plus frap-
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pant peut-être encore que les autres. Volontiers^ il décrit do jeunes hommes chez lesquels Tabus de l'analyse a ruiné la vigueur morale (de Quernes, Larcher, Greslou, etc.) ; c'est donc, de son propre aveu, que Tanalyse est un vice, ou pour le moins une faiblesse, qui diminue l'homme dont elle s'est emparé. Pour la supprimer de la vie, le plus sûr moyen serait de la. supprimer de la littérature, car c'est la littérature qui la propage. Les simples gens l'apprennent des écrivains. Ceux-ci devraient donc se l'interdire comme on s'interdit l'alcool ou la morphine lorsqu'on en connaît Tentraînement, du moment où, à la suite de M. Bourget, ils placeraient la vigueur morale avant la richesse intellectuelle, l'action au-dessus de la pensée. Mais ils ne le feront pas : si l'analyse est vraiment un poison, nous en sommes intoxiqués. Nous n'y pourrions renoncer qu'en cessant d'écrire. Et, pour accomplir un tel sacrifice, il ne suffit pas d'avoir des aspirations à l'énergie, des velléités de foi, de relire les Évangiles, de citer V Imitation: il faut être touché de la grâce comme le fut Racine, il faut être entièrement converti.
Le cas de M. Bourget est donc assez singulier; ce n'est pas seulement celui d'un développement rapide qui, en peu d'années, a porté un écrivain à l'extrême opposé du but qu'il semblait poursuivre ; c'est celui d'un conflit enlre deux êtres qui*se partagent une seule conscienco et se la di£-
putent. Ce conflit est douloureux et contribue certainement pour beaucoup à l'impression trouble que dégagent des livres comme le Disciple, non seulement par leur sujet, mais par rincertitude d'esprit, par les vaciilements d'âme qu'ils trahissent chez Tauteur. Quoi donc ! Est-ce qu'un homme rompu aux études philosophiques peut raisonnablement chercher dans la lecture de Spinoza et d'Herbert Spencer la cause d'une perversion morale? Est-ce que jamais les idées abstraites ont pu conduire à de mauvaises actions? Est-ce que le seul fait qu'une pareille thèse circule dans un livre ne dénote pas une conscience malade ou plutôt effarée, hors d'état de discuter avec ses besoins de certitude, prête à se noyer dans le mystère pour éviter l'ignorance ? Et n'est-ce pas là, sous une forme nouvelle, ce mal du doute que les poètes de 1830 ont si bien chanté? Il est cruel, ce mal, ses lenteurs chroniques ont des raffinements. Aussi les jeunes critiques qui parlent de M. Bourget* aiment-ils à voir en lui un personnage quasi-byronien, cachant des douleurs tragiques sous un masque d'homme du monde, gravissant des calvaires en portant sur ses épaules tout le poids des péchés de la bonne compagnie. Peut-être exagèrent-ils un peu: M. Bourget manque encore de couronne d'épines. Mais une chose me paraît pour-
* Voy. les Ëvolutibns de la crilig ue française, pat Erneai Tissot. — 1 vol. in-18. Paris, Perrin et C»«.
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tant certaine : il souffre de la contradiction qu'il porte en lui-même, il souffre de Tabîme qu'il y a entre ses aspirations et ses croyances, entre son amour de la foi et son radical scepticisme. 11 en souffre autant qu'on peut souffrir de ces choseslà quand on a d'autres occupations et assez de prudence pour éviter de tomber dans l'idée fixe. Et il en souffrira jusqu'à ce qu'il ait opté déflnilivement entre Dieu et Mammon, ou jusqu'à ce que, l'âge avançant, la vie accomplissant son œuvre déformante, il n*y pense plus.
Que M. Bourget soit d'instinct un moraliste, qu'il ait à un haut degré, pour lui-même et pour les autres, le goût du bien et le désir du progrès, on n'en saurait douter. Dès ses premiers vers, déjà, il se fait l'interprète d'une sorte de stoïcisme intellectuel, un peu « jeune » si l'on veut, mais élevé et courageux. Il admire Byron, il l'invoque comme son modèle, à cause du continuel effort de sa tragique existence; il proclame la sainteté delà douleur, dont il oppose la noble austérité aux joies faciles des insensés; il maudit le
lâche à qui sa chair fait oublier
La seule yie humaine et sainte : la pensée.
Et, par moments, il est tout secoué d'un frisson de pitié (je n'ose presque plus écrire ce mot^ tant on en mésuse depuis le succès des romanciers russes), comme à la sensation de toutes les dou-
leurs qui pleurent autour de lui. Ces nobles pensées raccompagnent dans toute son œuvre, même quand son dilettantisme et son foncier scepticisme Ten écartent le plus : dans ses Essais, où il avoue des admirations corrosives et remue tant d'idées littéraires, il fait cependant encore une large part aux questions de morale, de même que c'est autour de problèmes moraux que roulent la plupart de ses nouvelles et de ses romans. Or, si l'on veut apprécier justement Toriginalité de M. Bourget, il faut se rappeler qu il est arrivé à un moment où ces questions et ces problèmes tendaient à disparaître de la littérature d'imagination, du roman surtout. Les influences dominantes étaient alors celles de Flaubert, qui poursuivait dans ses laborieux chefs-d'œuvre nu certain idéal d'harmonie, de composition et de style ; des Concourt, préoccupés surtout de la notation exacte et pittoresque de la sensation, et de M. Emile Zola, plus curieux des mœurs générales que des âmes, disposé à ramener rétude de l'homme à l'examen indifférent de ses instincts.
Sans échapper entièrement à ces trois influences, M. Bourget s'est tracé s£^ voie personnelle pn dehors de leur cercle : il réussit à renouveler une forme oubliée du roman, l'ancien roman psychologique, qui, après quelques détours, devait tout naturellement le conduire aux questions vers lesquelles son tempéramment l'inclinait. Je ne sais si je me trompe.
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mais il me semble que c'est en partie la forme même de ses livres qui a aiguisé la conscience de M. Bourget, déjà inquiète de nature. S'il était resté critique et poète, il aurait peut-être avancé davantage dans la voie de l'agnoticisme et de rindiflférence où les Essais et les Aveux le montraient engagé. L'observation des mœurs et des caractères l'a rendu attentif, non plus au jeu des idées, mais à leurs conséquences pratiques ; de là l'orientation nouvelle qui frappe dans ses derniers écrits.
Il semble qu'un écrivain animé de telles dispositions, incliné par son tempérament à la recherche du bien, arrivé par la réflexion à comprendre les conditions pratiques de cette recherche, doive sans plus d'hésitations trouver sa voie définitive : pénétré de la haute importance qu'il y a pour les sociétés modernes à répudier des habitudes d'esprit qui, brillantes, spécieuses, distinguées, sont cependant pernicieuses, il rompra franchement avec elles, et, violentant s'il le faut son intelligence rétive, établira réquilibre de sa pensée sur une base de foi volontaire. Ce sera peut-être là le terme dernier de l'évolution de M. Bourget, mais en ce momentil est encore arrêté par deux obstacles qu'il nous faut expliquer.
Le premier de ces obstacles, c'est son goût de
m IDÉBS MORAIiES DU TEMPS PRÉSENT
rélégaiice mondaine. Ce goût lui est aussi naturel que Tamour du bien. Dans la préface à*Édel, déjà, le poème idéal de l'avenir lui paraissait être « un poème en bottes vernies et en habit noir ». Or, si sur d'autres points il a beaucoup changé, il est demeuré fidèle à cet idéal de jeunesse.
Ses romans se passent tous dans « le monde », aux environs du parc Monceau, avec incursions dans le faubourg Saint-Germain. Quand d'aventure il dépeint de petites gens, il le fait avec négligence ou maladresse, en homme qui ne les connaît pas, à peu près comme un feuilietonnistedu jP^///Jowrnal qui met en scène des marquises (voir les dames Offarel, dans Mensonges ; M"* Trapenard, dans le Disciple, etc.). En revanche, il se complaît dans la description minutieuse, presque pâmée, des appartements somptueux qui servent de décor à ses romans, des jolis objets que manient les fines mains de ses héroïnes : « Elle était paresseusement couchée sur le divan de son salon intime, dans une robe de chambre à volants, toute blanche, en train de fumer des cigarettes d'un tabac de la couleur de ses cheveux, qu'elle prenait dans une boîte du Japon laquée d'or, et, sur la même table, à côté de la petite boîte, un porte-cartes en cuir noir, qui se maintenait par un double reploiement sur lui-même, montrait quatre photographies de ses amies préférées....» J'ai pris cet exemple au hasard, on n'a que l'embarras du choix : Un cœur de femme, rsiffi'
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nant sur ses aînés, est une espèce de code d'élégance, lance des toiles, commande des menus.
M. Bourget ne s'en tient pas à la description admirative d'objets innombrables et gracieux dont la possession fait le luxe et dont Tusage fait l'élégance, il s'imprègne de ce luxe et de cette élégance, il en laisse envahir tout son être, il en est séduit au point d'en oublier le bien pour le beau, peutêtre même pour le joli. On le dirait toujours prêt à pardonner à ses héroïnes leurs plus gros péchés en faveur de la finesse de leur linge. Dans les délicieux salons où il l'enferme, le mal reste trop séduisant pour n'être pas excusable : ses femmes les plus coupables délacent à leurs rendez-vous de si charmants corsets qu'on se sent rempli d'indulgence pour la perversité de leur cœur. Il crée à ses personnages, çt par contre-coup à lui-même comme à ses lecteurs, une atmosphère voluptueuse où les sensations douces, savamment multipliées, affadissent la volonté, bercent la conscience dans un demi- sommeil peu favorable aux retours salutaires. C'est que le goût du luxe et de l'élégance est peu conciliable avec celui de la vertu • La vertu, telle que la conçoit le monde moderne depuis l'avènement du christianisme, est humble, pauvre, populaire. Depuis que Jésus l'a dit, il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. Et cela s'explique : comment voulez-vous donner à votre âme les soins qu'elle exige si vous consacrez tant
de temps à vous occuper de bijoux, de dentelles, ou même de porte-crayons d'or avec une perle au bout et des orchidées qui décoreront le plus richement votre table ? Ces bibelots, choisis avec art chez les fournisseurs à la mode dont vous aimez à vous entourer, ne sonl-il pas autour de vous pour accaparer, pour dilapider votre attention ? Ces raffinements de luxe que vous vouez à votre chair, ne la poussent-Hs pas à la chute ? La chair — selon la pensée chrétienne et moderne — est la source de tout mal, sa beauté la perd, ce qu'on fait pour elle est péché. Seule, Tâme importe, et Tâme est plus belle dans un corps émacié vêtu de bure que dans un corps pompeux vêtu de soie. D'ailleurs, la perfection morale implique le détachement du monde, auquel au contraire nous lient les mille liens de la vie élégante, tellement que M. Bourget trouve à la décrire des joies ineffables et qui n'ont rien de philosophique.
Le second obstacle — plus grave — qui ferme à M. Bourget le chemin de la rédemption, c'est la qualité dominante de son esprit, celle qui fait la saveur de toutes ses oeuvres, celle à laquelle il doit le meilleur de son succès : son intelligence. — A travers ses livres, en effet, M. Bourget apparaît dès l'abord comme une des intelligences les plus complètes, les plus meublées, les plus compréhensivesdece temps. Aucune manifestation de la pensée ne lui échappe : avec" une merveilleuse facilité qui fait penser au
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(f protéisme » d'Amicl, il est sorti de lui-même, il a percé la douche de préjugés ({ue son éducation avait dû déposer en lui, et, sans rien perdre de ce qu'il devait à sa haute culture, il a compris les poètes réprouvés comme Baudelaire, les romanciers m dehors de toute tradition comme Stendhal, les écrivains éiratigers les plus éloignés du génie français. Je dis qu'il les a co?nprù dans le sens le plus large du mot, c'est-à-dire qu'il s'est identiflé avec eux autant qu'il le devait pour son développement, qu'il s^est enrichi de leurs idées en se les assimilant, qu'il s'est multiplié par leur puissance, qu'il s'est plongé dans tous les courants créés par eux, qu'il les a suivis sans céder à leur entraînement, la tête toujours hors de Teaa et prenant terre avant la cascade.
Une telle faculté est admirable. Mais, c'est précisément ceHc que I5I. Bourget admirait chez les décadents et chez les dilettantes, et quand on l'a laissée librement fonctionner, quand on l'a poussée au degré d'aCuité où il Ta poussée, on en demeure à jamais irtiproprcà Taction et, il faut bien le dire, incapable d'asseoir sa pensée sur un équilibre stable. Pas plus que les raffinements de l'élégance, les rafflném(?nts de l'intelligence ne sont compatrbles avec la vertu. Toutes les richesses, les richesses immatérielles comme les autres, renferment en elles-mêmes leur germe de ruine, la punition des joies qu'elles donnent: le royaume des cieux n'esrt
ouvert qu'aux pauvres d'esprit. Comment en seraitil autrement ? Le riche est trop attaché à ses terres, à son or, à ses palais ; Thomme intelligent est trop attaché aux idées pour qu'il les possède au lieu de leur appartenir. De même que la fortune ne se fait qu'avec des ruines, l'intelligence n'acquiert qu'en détruisant. Lâchée à travers le redoutable problème du bien et du mal, pour peu qu'elle s'égare jusqu'au bout de ses postulats, elle le supprime. .C'est qu'elle a trop bien vu que tout se tient, dans l'échafaudage compliqué de la morale et de la religion, c'est qu'elle sait trop bien que l'absence d'une seule pierre fait crouler tout l'édifice, c'est que précisément elle n'a pu se développer qu'en arrachant, pour les voir de plus près, quelques-unes de ces précieuses pierres, qu'elle est impuissante à remettre à leur place.
L'intelligence est négative : voilà le fait brutal dont il faut loyalement reconnaître la certitude. Et c'est pour avoir trop sacrifié à ses exigences que M. Bourget, comme les plus distingués parmi les hommes de sa génération, est condamné à flotter de tâtonnements en contradictions, sans jamais trouver l'harmonie entre les aspirations de sa raison pratique et son inguérissable scepticisme.
Voyez-le plutôt à l'œuvre. Presque tous ses romans roulent sur la question des rapports entre les sexes. Or, cette question, qui tourmente les psychologues, les législateurs et les jurés de Cour d'assises, est, au
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point de vue de la morale religieuse, extrêmement simple. Elle est tranchée par le commandement du Décalogue : « Tu ne commettras point adultère, » — commandement que le développement de la conscience moderne et les exigences de la vie sociale ont aggravé, jusqu'à en faire l'interdiction de Tamour en dehors du mariage.
Cette règle est absolue, injuste, contre nature, c'est évident; mais elle a l'avantage d'être simple, claire, précise, et surtout de n'ouvrir aucune carrière à des interprétations où la luxure finirait toujours par trouver son compte. Eh bien 1 M. Bourget n'a jamais pu se résigner à cette simplicité. Il a quelque part établi une distinction très fine entre le psychologue, observateur désintéressé des choses de l'âme, et le moraliste, qui cherche à établir des préceptes dont il calcule les conséquences. En lui, le psychologue et le moraliste semblent se combattre : le moraliste, frappé par certains incidents de la vie contemporaine qui trahissent une décadence morale, voit bien que la conduite des hommes doit êlre dirigée par des principes solides, mais le psychologue observe un inquiétant désaccord entre ces principes et les meilleures aspirations du cœur humain ; le moraliste comprend que la société ne peut subsister qu'à condition que ses lois seront respectées, mais le psychologue est forcé d'admettre quf, cette même société rend dans beaucoup de cas la pratique de ses lois impossible sans un rapetisse-
ment de l'individu ; Je moraliste voudrait trouver ou retrouver une base pour les opérations qu'il rêve d'accomplir ; Je psychologue, lui, détruit toutes celles qu'il tente d'édifier. Émancipés l'un et l'autre des croyances positives dont la nécessité s'impose à leur commune raison qui les repousse, ils flottent, ils tâtonnent, ils cherchent et ne trouvent pas. Peut-être le moraliste s'accommoderait-il du mariage et de ses exigences ; mais alors le psychologue n'aurait plus qu'à se taire, et il ne se tait pas, et c'est en définitive lui qui l'emporte. C'est lui qui construitloute une théorie de l'amour, seul sacré, seul respectable, en sorte que les vraies pécheresses ne sont pas celles qui trahissent' le mariage, mais celles qui trahissent l'amour : Hélène Chazel {Crime d amour) et M"' Au dry [Deuxième amour) paraissent presque irréprochables dans leur faute, tant leurs consciences les tourmentent peu, tant les circonstances les justifient; celle-ci n'a- t-elle pas un mari qu'elle méprise ? celle-là un mari qu'elle ne peut aimer? La fidélité, pour elles, ne serait-ce pas le parti pris d'atrophier leur cœur, ne serait-ce pas la renonciation à cette vie intérieure qui fait toute la beauté de Tâme? Mais — voyez, dans quelle subtilité on tombe — si elles ont pu sans déchoir faire don d'elles-mêmes à des maris indignes d'elles, il ne faut pas qu'elles se trompent en amants. Elles en peuvent prendre un (c'est le psychologue qui les y autorise), et c'est tout (le mora-
liste a fixé la limite). A la seconde expérience, la déchéance commence, mais à la seconde seulement: la première est légitime. Aussi M"* Movàines (Mensonges) serait-elle irréprochable si elle se contentait d'aimer le doux petit poète René Vincy: sa faute, c'est de ne pouvoir se passer du baron Desroches pour ses toilettes. Quelle délicieuse pécheresse, quelle Madeleine sanctifiée par l'amour serait M"' de Sauve, sans cet instant de folie chamelle qui la jette aux bras d'un viveur ! Et M"* de Tillières? fautil l'absoudre ou la blâmer? Qui donc lui jetterait la première pierre?... — Savez-vous?A suivre à travers les péripéties de leur faute ces jeunes femmes aux beautés de fleurs empoisonnées et ces hommes au cœur sec qui les séduisent sans les aimer et valent moins qu'elles, on est pris, me semble-t-il, d'un îmmensi? besoin de leur appliquer la règle commune, inflexible, brutale, qu'inscrivaient sur leurs tables d'airain les vieux législateurs sacrés. On voudrait leur arracher leurs faux semblants, examiner leur âme en elle-même, en dehors des décors élégants qui la fardent, les juger sans tenir compte du tissu de subtilités dont leur créateur les a enveloppées. Alors presque tous, presque toutes, Thérèse de Sauve, de Quernes, Greslou et M"* Moraines, et Hubert Liauran après Fépreuve, et Claude Larcher, et la romanesque Gladys Harvey, et M"' de Tillières elle-même, malgré la noblesse de leurs sentiments et la perfection de leurs toilettes, apparat-
traient gonflés de luxure, affamés de sensations » incapables de sentiment, coupables d'avoir compromis le bon ordre de la société par la folie de leurs caprices, coupables d'avoir souillé leur âme à travers d'illégitimes expériences passionnelles, coupables surtout d'avoir aggravé leurs péchés en les discutant avec une impardonnable conscience. On sentirait que les excuses que M. Bourget allègue en leur faveur ne les absolvent pas, que les « énigmes » qu'il pose et résout à travers Tliistoire de leurs actes ne sont que de la casuistique sentimentale. On entendrait la grande voix de l'abbé Taconet s'écrier, en montrant le crucifix à Claude Larcher tout près à retourner à sa Colette : « Croyez-moi, personne n'en dira plus que celui-là sur la souffrance et sur les passions, et vous ne trouverez pas le remède ailleurs. » Et ce serait là le triomphe complet, définitif du moraliste sur le psychologue, qui n'aurait plus qu'à disparaître dans la contrition de ses erreurs... Mais cène serait aussi qu'une impression fugitive : bientôt, je le crains, comme Hubert Liauran aimant encore sa Thérèse qu'il méprise, on se laisserait reprendre par le charme de ces pécheresses trop belles pour être sauvées, par les subtilités de l'auteur trop spécieuses, trop profondes même quelquefois pour qu'on puisse les écarter. Et, sans doute, l'instabilité de cette impression qui se dédouble et se contredit tient à ce conflit que nous avons signalé entre le:* deux
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hommes qui se partagent M. Bourget, le psychologue et le moraliste, le dilettante et l'homme où bien, le sceptique immuable et le chrétien volontaire.
Ici intervient un lecteur positif — celui qui dit toujours : « Noir, c'est noir, et blanc, c'est blanc. » Il me met en demeure de m'expliquer enfin d'une façon tout à fait claire, et de proclamer si des livres qui dégagent une impression aussi complexe sont de bons ou de mauvais livres. Hélas ! je ne pourrai le satisfaire qu'à moitié, ma réponse le laissera libre de choisir lui-même entre les deux alternatives.
On peut demander à la littérature d'exercer ou de cherchera exercer sur les mœurs une influence directe et pratique. D'après cette conception, récrivain est un moraliste actif: sa tâche est de démontrer aux hommes, par les histoires qu'il raconte, par les personnages qu'il crée, par les maximes qu'il sème dans ses livres, qu'il faut faire le bien et fuir le mal. 11 n'aura par conséquent pas une hésitation sur les limites de ces deux domaines : il saura où commence le règne de l'un, où finit celui de l'autre; il le saura sans l'avoir cherché; il n'aura sur ce problème aucune notion personnelle; il se contentera de celles que la tradition lui a transmises. Dogmatique par tempérament ou par volon lé, il n'écrira que pour raisonner, prouver, prêcher. Certes, les intentions d'un tel homme seront in fi-
ninfient respectables ; commeil faut reconnaître que la littérature ainsi comprise n'a produit qu'un bien petit nombre d'oeuvres supérieures. Certains sceptiques sont même fondés à demander si elle a atteint le but qu'elle s'était assigné, si elle a corrigé beaucoup d'ivrognes de l'absinthe, si elle a réduit le nombre des adultères. D'autres vont jusqu'à penser que ce but n'a peut-être pas toute l'importance qu'on croit, et que, arrivât-on, à l'aide de drames vertueux ou de romans bien pensés, à préserver quelques ménages, à arracher quelques buveurs aux tavernes pour les conduire aux cafés-chocolats de la tempérance, les hommes n'en seraient pas sensiblement meilleurs. Que peut gagner l'espèce à ces progrès, d'ailleurs presque négatifs, d'un nombre restreint d'individus? L'âme humaine, cette Heur de la création, dont chaque âge doit augmenter l'éclat et le parfum, en sera-t-elle plus belle?
Quoi qu'il en soit, il est certain que, considérés au point de vue pratique des gens convaincus, les livres de M. Bourget ne sont pas de bons livres. Mais examinons-les sous un autre angle.
A côté de la morale qui veut guider les actes, il y a celle qui veut guider les pensées. Celle-ci peut considérer avec calme l'état fâcheux des statistiques du vice ; elle ne désespère pas de l'humanité pour cela: elle voit se développer son avenir pardelà les triomphes passagers de ses mauvais ins-
tincts, comme un paysage vu de haut continue après un accident de terrain. C'est qu'elle sait que l'homme progresse par la tête, malgré ses faux pas, malgré ses chutes. Aussi ne,demande-t-elle point à l'écrivain d'exercer une action qui se confondrait avec celle du philanthrope, ni d'accomplir l'œuvre que poursuivent les sociétés do bienfaisance. Qu'il attire sur les problèmes compliqués de la vie l'attention des hommes si souvent distraite par des futilités, qu'il discute avec eux, qu'il les pousse au perfectionnemenldeleur intelligence, qu'il épureleur pensée, qu'il les arrache au matérialisme des intérêts, aux tyrannies des faits extérieurs, aux égarements de l'irréflexion, qu'il les rende conscients des forces mystérieuses que leur incurie laisse dormir au fond d'eux-mêmes, et il sera, lui aussi, selon ses forces, à sa manière, un brave ouvrier, un bon laboureur.
Eh bien, c'est cette voie que M. Bourget a choisie. A coup sûr, il ne sauvera ni une fille de la prostitution, ni une femme de Tadultère, ni un jeune homme du doute ou de pessimisme, et il n'a droit à aucune récompense d'aucune société philanthropique. Mais ceux qui ont le plus noble souci des choses de l'âme, en dépit de tout, ne condamneront pas ses romans, et, pour ceux-là, ses livres resteront de bons livres.
M. JULES LKMAITRE