M. JULES LEMAITRE
L Les débuts de M. Lemailre. Son succès et sa transforma* lion. Son renanisme. Ses contradictions : si elles sont justiciables. — IL Bilan de ses idées sur la religion et sur la morale. Leur caractère essentiellement pratique. La conscience, fondement de la morale. Solution insuffisante pour les esprits philosophiques. M. Lemaître s'en contente; par paresse d'esprit ou par excès de pensée Opinions simples sur la conduite de la vie. — Conclusion: Thonnéte homme et l'homme de lettres.
On ne peut parler de M. Jules Lemaître sans rappeler d'abord qu'il a débuté par un article, resté célèbre, sur M. Renan, car il semble que cet article ait influencé toute sa carrière. 11 était extrêmement honnête et fort spirituel. A chaque ligne, on y pouvait lit^ la saine indignation d'un esprit simple et droit contre le désabusé dont la sagesse épicurienne a transformé les objets d'angoisse morale en objets de volupté et qui se meut avec une si parfaite aisance parmi les incertitudes infinies. Étonné, irrité mêraede trouver en ce sceptique ungaivieillard,contentdesoî,
content des autres, content deTunivers vide, content d'un Dieu qui n'existe pas encore mais qui se forme peut-être, le jeune écrivain lui reprochait d'avoir tué la joie, raction,Ia paix de lame, la sécurité de la vie morale, et de se moquer du pauvre monde dans ses subtiles métaphysiques. L'article était écrit déjà avec cette verve aimable, dépourvue de toute espèce de fiel, qui est une des plus charmantes caractéristiques de M. Lemaître, et de ce ton détaché que M. Renan recommande aux auteurs soncieux de passer pour des gens de bonne compagnie: il n'en constituait pas moins un véritable réquisitoire contre celui dans lequel le nouveau venu voyait certainement alors le grand corrupteur de notre époque.
Au moment où il écrivit cet article, M. Lemaître, jusqu'alors professeur en province, arrivait à Paris et débutait dans la critique. Son bagage littéraire se composait, je crois, de quelques études sur Molière et de deux petits volumes de vers. Vers délicats, mélancoliques, dont l'inspiration rappelle un peu celle de M. Sully-Prudhomme, où les analyses d'un esprit trop conscient sont comme enveloppées d'une fine poésie, pareille à ces légers voiles de soie d'Orient. Le poète y répétait
r.. Que vivre est amer Pour nos curiosités tristes,