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INTRODUCTION

La-vie-politique de CHATEAUBRIAND se déroule dans l’opposition. Il naît sur lé granit breton, dans une province, plus qu'aucune autre en France, jalouse de ses libertés. Il est le fils de ces gentilshommes qui allaient aux Etats l'épée au poing et qui préféraient l'indépendance d’un vieux donjon croûlant aux pompes de Versailles. Comme eux il boude la Cour et reste au milieu de Paris l'enfant sauvage et rêveur de la bruyère armoricaine. Philosophe au surplus et familier des encyclopédistes, la Révolution le séduit jusqu’au jour où elle-assume le pouvoir et se rend odieuse par ses crimes. Son indépendance répugne autant à la démagogie des-clubs:qu’à l'étiquette de la Cour. Ft puis, quand on est le chevalier de Chateaubriand, il faut songer à sauver sa tête.

Mais à quoi bon émigrer de France seulement: il « émigre du monde »: D’emblée ik s'oppose à l'univers habité, jusqu’au jour où les malheurs de Louis XVI (1) réveillent sa fidélité et le ramènent en Europe à l’armée des Princes. Sous les murs de Thionville, à Bruxelles, à Londres, il partage les misères de l’émigration; tout en demeurant étranger à ses principes si ce n’est à ses espérances.

(1) Un journal américain lui apprend la fuite et l’arrestation du roi à Varennes.

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Cependant une grâce le touche; en pleurant sa mere morte il retrouve la foi de son enfance. Et dans le même temps, sous l'égide du premier consul, la France, elle aussi, revient à la religion de ses pères. Les églises s'ouvrent; Îles prêtres reparaissent; la vicille lithurgie berce à nouveau le, peuple souffrant. Le chant des cantiques monte avec les parfums de l’encens dans le ciel tout vibrant de la grande voix des cloches : et CHATEAUBRIAND écrit « Le Génie du Christianisme ». Le voilà sorti de son opposition farouche pour collaborer avec le premier consul à la restauration du culte; même il accepte une place de secrétaire à l’ambassade de Rome, puis le titre de ministre de France dans le Valais; il semble tout à fait apprivoisé.

Cela'dura onze mois. L’assassinat du duc d'Enghien révolte sa fidélité monarchique: il rejette les présents de l’usurpateur. Désormais il appartiendra à cette catégorie. d'écrivains et de beaux esprits que la poliec impériale surveille, dont la censure supprime les écrits et qui rongent leur frein en silence, dans l'attente de événement libérateur.

L'événement se produisit, comme l’on sait, en 1814. Il adhère alors avec enthousiasme à la monarchie et adopte la Charte sans réserve. Son pamphlet « De Buonaparte et des Bourbons » est un éloquent plaidoyer légitimiste; ses « Réflexions politiques » tendent au développement d’une monarchie libérale.

Cependant Louis XVIII a conservé au Gouvernement et dans la plupart des postes de l'administration les vieux cadres Jacobins, tout le personnel de l'Empire, et l’on assiste . à ce spectacle inattendu d’une Chambre plus royaliste que le Roi, d’un ministère moins réactionnaire que les députés; on voit les hommes de la Révolution préférés à ceux qui ont souffert lexil pour la légitimité, la trahison est récompen-

en

sée; la fidélité, punie.Le vieux chouan se dresse de nouveau. Chateaubriand s’insurge. Au cri de « Vive le Roi quand même » il réclame « la Charte et les honnêtes gens ». En somme, il revendique le régime parlementaire et le droit . pour les royalistes d’en profiter comme les autres : c'est toute la thèse de la «< Monarchie selon la Charte », développée et reprise sans cesse dans ces premières années de la Restauration, au cours de ses interventions à la Chambre des Pairs, tout au long de ses brochures, et enfin, dans ces articles étincelants qui feront la gloire du « Conservateur » et qui contribueront pour une bonne part à la grande réaction royaliste des années 1820, 1821, 1822.

Les élections de 1821 envoient ses amis à la Chambre et lui ouvrent l’accès du pouvoir. Ambassadeur de Louis . XVIII à Berlin, puis à Londres, enfin ministre des Affaires étrangères aux côtés de ViILLÈLE il peut servir désormais une monarchie selon son cœur ; son ministère est celui de la guerre d'Espagne qui « relève la France de dessous les pieds de ses ennemis et lui remet l'épée à la main ».

Mais ses projets de politique extérieure qui nous exposent à un conflit avec l'Angleterre effraient la prudence de ViLLÈLE; et son abstention dans une loi de conversion des rentes, présentée par le ministre, provoque son congédiement. Le voilà encore une fois rejeté dans l'opposition, et par la main de ses propres amis. Toute son influence à la tribune de la Chambre des Pairs et dans la presse où il dispose du Journal des Débats est tournée contre le ministère du Roi et contre la majorité des Chambres, dans une lutte qui sera fatale à ViLLÈLE si ce n’est à la Monarchie. Après un répit de deux années durant lesquelles il se réfugie dans l'étude du passé et se livre à la poésie de la campagne romaine, tout en se prêtant à ses devoirs de magnifique am-

bassadeur, 1830 ie retrouve au rang des opposants. La Révolution de juillet le venge amèrement.

Et quahd la monarchie s’en est allée, emportant avec elle tous les espoirs du libre citoyen, tous les devoirs du gentilhomme, il n’a plus qu’à se retirer de la scène en laissant tomber lés sarcasmes de son mépris sur cette royauté bàtarde de Louis-Philippe aussi incapable de liberté que de durée. « Courtisan du malheur », on le verra parfois auprès des princes en exil: à Charles X, à Henri V, il portera les hommages stériles d’une fidélité sans issue, et avant de s’éteindre tout à fait sa grande voix répandra encore quelques beaux sons funèbres, tantôt chantant le glas des monarchies, tantôt se perdant en prophéties confuses où les visions d’une république idéale alternent avec les sinistres présages d’une barbarie scientifique dressée sur un univers nivelé.

Telle fut la carrière politique de CHATEAUBRIANL. Elle finit comme elle a commencé: dans la solitude. En 1830 comme en 1791 CHATEAUBRIAND « émigre du monde ». Et dans le fond ne fut-il pas toute sa vie un grand émigré ? Même au plus fort de l’action il est étranger à ses concitoyens, étranger à lui-même, lui qui se vantait dans ses mémoires d’avoir vécu « à la fois en dedans et à côté de son siècle » et qui écrivait dans le temps même où il nourrissait les plus grandes ambitions politiques, lors de son ambassade à Londres: « Hors en religion je n’ai aucune croyance... et je vais partout baillant ma vie ». Ce détachement amer, ce scepticisme, l’obssession morbide de l’éphémère, ce « vanitas vanitatum » qui est le lei-motiv des « Mémoires d’Outre-Tombe », mieux que les singularités de son humeur, mieux encore que son inflexible loyalisme, éclairent son attitude d’éternelle opposition et nous expliquent comment cet homme qui avait la prétention de valoir

ll + autant en politique qu’en littérature (« si nous valons quelque chose ») se désintéressa des affaires publiques pendant la majeure partie de sa vie, et, sur les quinze années de la restauration ne collabora positivement au pouvoir que durant deux ans.

L'on ne saurait en tous les cas incriminer l’intransigeance de sa doctrine. Car en ce siècle d’éclectisme (2) et de palingénésie (3) nul plus que lui ne fut amoureux de synthèse, de rapprochement des contrastes et de conciliation des contraires, nul n’a recherché plus soigneusement"à capter tous les courants de son époque, à réunir toutes les idées et toutes les tendances au risque d’embrasser des contradictions et de s’entendré accuser de palinodie. Le champion de la légitimité écrit parfois comme un républicain authentique. N’oset-il pas adopter dans une lettre à Augustin THIERRY la révolution de 1830 comme un triomphe de ses doctrines? A quelques jours de là, il monte à la tribune de la Chambre des Pairs réclamant la monarchie légitime au nom de la raison. Duplicité? Non: dualisme.

Chateaubriand n’a pas deux visages mais deux pensées: ses changements de physionomie sont le reflet sincère d’une intelligence pleine de contradictions. On peut se demander s’il n’y a pas une certaine coquetterie intellectuelle dans cette recherche systématique des antipodes; il y a bien souvent dans l’éclectisme une affectation de largeur d’esprit.

Quoi qu’il en soit la pensée de CHATEAUBRIAND se présente au lecteur dans une indéniable confusion. On trouve dans les « Essais sur les Révolutions » un nihilisme radical, dans « De Buonaparte et des Bourbons », un légitimisme virulent, dans « la Monarchie selon la Charte », toutes les passions

(2) La philosophie de l’éclectisme enseignée par Cousin. (3) La « Palingénésie sociale » de Ballauche est la mise en œuvre de l’éclectisme dans le domaine politique et social.

des Ultras à côté d’un exposé rigoureux ‘du régime parle- ‘mentaire,dans « les Etudes historiques », une philosophie de l’'Evolution empreinte du plus pur libéralisme, dans « FAvenir du Monde » et les écrits des dernières années, des prophéties qui dépassent les rêves les plus audacieux de la démocratie. Et tous ces mouvements divergents d'apparence ne font que développer des sentiments qui n’ont jamais cessé de partager son cœur. |

Son goût du beau lui inspirait le sens de l’ordre. Par là, il éprouvait la nécessité d’une suite, d’une cadence, d’une harmonie, c’est-à-dire, les raisons de la discipline et par corollaire, le danger de délier les entraves, de rompre avec le passé, d’ébranler les autorités tutélaires et les dogmes de la religion. Mais en même temps il est l’ennemi de toutes les : contraintes, ne se prêtant au joug un instant que pour s’en évader, toujours en quête d'horizons inconnus et de lointains itinéraires, n’admettant d’autre autorité sur sa personne que celle de son honneur, et sur sa plume, que celle de son idée. Fier champion de la liberté de la presse, il attend de cette liberté qu’elle le conduise vers un monde nouveau et il l’invoque au cours de sa carrière comme jadis, sur les falaises de St-Malo, il appelait les « orages désirés »: il se confie à la grande houle des diseussions publiques pour le porter vers d’autres rivages, il rêve dans sa vieillesse de socialisme et de République de la même manière qu'il enchantait son adolescence à imaginer les terres inexplorées en « béant aux lointains bleuâtres ».

En même temps, d’un loyalisme incorruptible. Sa fidélité aux Bourbons n’est pas un sentiment irraisonné, moins encore une froide attitude. Le gentilhomme français qui pleurait d’allégresse au retour de ses princes et qui pleurait encore au fond de l'exil dans la Chambre du Palais de Butschirad où reposait le corps de « son vieux roi » a toujours

eu la conviction que sans la monarchie légitime il ne pouvait y avoir pour la France ni ordre désirable ni sincère liberté et que la démocratie pure aboutirait infailliblement par le nivellement collectiviste au despotisme d’un César.

Schématiquement on peut considérer la pensée de Cra- . TEAUBRIAND comme le confluent de deux courants majeurs de sentiments-et d'idées. D’un côté: une absolue liberté individuelle, les Chambres et la presse au-dessus des ministres, l’opinion au-dessus de tout; de l’autre: respect des traditions nationales, souveraineté du roi, la chaine des devoirs et l’autorité de l'Etat. La presse et le parlement comme dans une République, le roi et son conseil comme dans la Monarchie.

C'était là d’ailleurs la logique de la Charte et presque personne ne voyait ce qu’on faisait en accouplant ces contradictions. L'exemple de l'Angleterre était rassurant. On avait oublié l'échec de la Constitution de 1791. CHATEAUBRIAND se flattait que la puissance des Chambres ajouterait à l’autorité du Roi et que Louis XVIII serait beaucoup plus fort avec la Charte que Louis XIV avec les ordonnances. La suite des événements risquait de le détromper. Et sans doute son optimisme fut-de courte durée. Mais rien ne put abattre ses idoles.

Si on l'avait accusé de contradiction il eut répondu que la faute ne lui en était pas imputable, qu’il se contentait d’enregistrer les aspirations de son siècle et les nécessités de l'heure, qu’il fallait bien tenir compte de celles-ci et de celles-là, en tenter la synthèse. Il ne croyait pas qu’on put aller contre le courant ni même que ce fut souhaitable, persuadé avec tout son siècle que l’évolution des mœurs et des idées conduisait infailliblement le monde vers un but vague et généreux au sein d’un ordre meilleur.

Pour lui comme pour tout son siècle la Liberté avait pris

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