ET LA DEMOCRATIE
Et voilà CHATEAUBRIAND lancé vers de nouvelles espérances. Il ne tombe un instant dans le doute que pour amorcer de nouveaux rêves. Comment « notre nature déchue » peut-elle « recouvrer sa pureté originelle » si ce n’est par la religion qui la purifie du mal? Le sacrifice du Christ a effacé l'antique faute; il se renouvelle chaque jour et il opère sans cesse pour nous en délivrer. Par lui l’homme est changé dans son cœur; toute haine cesse, les passions disparaissent, plus rien ne trouble les vues sereines de l'esprit. Le Christianisme a repris à son compte l’antique promesse de Satan, « Eritis sicut dii ».
Comme la presse en multiplant les échanges intellectuels transforme les rapports d'homme à homme, la religion agissant dans chaque âme prépare un homme nouveau. Par l'effet du Christianisme tous les moyens dont dispose de nos jours l'esprit humain seront tournés dans le même sens, consacrés à l’élaboration d’un monde meilleur; et la Parole créatrice pénétrant par l’imprimerie toutes les parties de l’univers engendrera l’ordre nouveau.
La pensée de CHATEAUBRIAND marqua quelques hésitations avant de s'engager dans ce rêve messianique. Dès le
(28) Avenir du Monde.
PsQ de
début il fait appel à la religion pour résoudre l'énigme de l'inquiétude humaine (29) ; mais il ne voit pas en elle la clef d'un avenir nouveau. Si ce mouvement perpétuel qui emporte l'humanité de révolution en révolution lui semble déceler l'aspiration à un monde meilleur, « la conscience d’une autre vie », ce n’est pas sur la terre qu’il place cette « autre vie » et ce monde meilleur; il ne croit pas que l’homme puisse assouvir dès ici-bas son inquiétude; il doute du progrès; il doute du paradis terrestre. Et ce n’est pas le dogme, tout entier basé sur le péché originel, qui pourrait l'en dissuader. Si le Christ nous affranchit de la tare héréditaire, la théologie enseigne que son œuvre s'achève rarement ici-bas; elle se poursuit dans le purgatoire et la grâce n’opère pleinement que pour un petit nombre de saints. Le baptème n’efface pas sans retour la nature pécheresse; il n’est que le commencement de cette longue purification qui pour beaucoup n'est pas encore parfaite à l'heure de 1a mort. C'est pourquoi CHATEAUBRIAND raille « les sectaires actuels » de l'usage qu’ils font de l'Evangile, de « cette parodie » et de ce « plagiat ». Ils vident le texte sacré de son sens surnaturel et ils le défigurent. Ce qui était dit pour le ciel, ils entendent pour la terre. Ils veulent ramener les paroles divines à l’échelle de l'humanité; ils transposent les idées chrétiennes; ils les détournent de leur fin surnaturelle sans voir précisément qu’elles tenaient de cette fin et leur
(29) Essai sur les Révolutions: « Ce principe inconnu (le principe des révolutions) ne naît-il pas de cette vague inquiétude particulièere à notre cœur qui nous fait nous dégoûter également du bonheur et du malheur et nous précipiter de révolution en révolution jusqu’au dernier siècle ? Et cette inquiétude d’où vient-elle à son tour? Je n’en sais rien. Peut-être de la conscience d'une autre vie.
sens et leur force. C’est ainsi que la charité devient philañthropie. et le royaume des cieux, une table bien garnie.
Néanmoins CHATEAUBRIAND était loin d'ignorer les incontestables bienfaits naturels du christianisme, il les avait même magnifiquement chantés: il était normal qu’il discernât la valeur politique de la religion. Mais alors que la philosophie sociale chez des esprits aussi différents que GuizoT et BoNALD considère surtout ce que l'Eglise est pour PEtat, CHATEAUBRIAND préfère voir ce qu’elle est pour le citoyen. Ce qu’il loue dans l'Eglise catholique ce n’est pas tant de servir l’ordre et le souverain que de défendre la conscience et l'individu. Il la regarde comme un refuge de la liberté. Il lui plaît de voir le pouvoir spirituel avec les seules armes de l’esprit balancer les princes temporels, leurs armées et leurs bourreaux. Le Pape élève au-dessus de l'Etat les droits de la conscience et de la foi jurée; de là à dire qu'il revendique les droits de l’homme il n’y avait qu’un pas.
Sans doute la distance est grande de la morale catholique au dogme de la Liberté: CHATEAUBRIAND le sait. Ce n’est pas le droit d’un individu que l'Eglise défend mais le droit de Dieu; et si le droit de Dieu sauvegarde toujours une liberté c’est uniquement en vue d’une obligation, en vue d’un service, en vue d’un sacrifice, ce n’est jamais pour elle-méme, pour l’homme même, sinon pour l’homme surnature! jamais pour l'individu mais pour la personne.
Mais CHATEAUBRIAND a le goût de l’antithèse; il aime les rapprochements audacieux. Une idée hardie n’est pas toujours une idée vraie. N'importe: elle vaut la peine d’être exprimée.
« Tribuns-dictateurs successivement élus par le peuple, les papes ont pour mission de venger et de maintenir les droits de l’homme; chefs de l’opinion humaine ils obtinrent
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