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tout faibles qu’ils étaient la force de détrôner les rois avec une parole et une idée » (30).
Après avoir sacré le pape prince des Encyclopédistes, il ne restait plus qu’à faire du Christ le premier des sansculotte: « Au moment où la Liberté, l’Egalité, la République achevaient d’expirer, vers le temps d’Auguste, naissait à Bethléem, le Tribun Universel des peuples, le grand représentant sur la terre de l’Egalité, de la Liberté et de la République, le Christ » (31).
Mais on le comprendra mieux si on examine l’évolution de sa pensée. Au moment où il rédige les dernières pages des Mémoires d’Outre-Tombe, ses espérances monarchiques sont complètement usées; il voit la République inévitable. D’autre part, la République ne lui paraît possible que par le Christianisme: il lui assigne toujours « l’âge des vertus sociales »; il ne lui semble pas que le peuple puisse se gouverner lui-même, s’il n’est bon. A-t-il entrevu les vices de
la démocratie, les partis et les chefs mettant tout leur art
à courtiser les passions, endormant la masse, flattant son goût du moindre effort par de fausses promesses pour ne la réveiller d’un fallacieux sommeil que par des cris de haïne, des appels à l'envie, à la destruction et aux luttes fratricides? Si CHATEAUBRIAND n’a nulle part clairement énoncé ces périls, du moins il les a pressentis; et c’est ce qui lui faisait écrire: « Je ne trouve de solution à l'avenir que dans le Christianisme et dans le Christianisme catholique ». Seulement le Christianisme qu’il invoque n’est pas celui des siècles passés. Il ne suffit plus d’instruire l’homme à servir, il faut faire des âmes de roi. La religion s’élargit;
(30) Mémoires d’Outre-Tombe, tome V, page 144. (31) Mémoire d’Outre-Tombe, tome V, page 143.
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elle ne se borne pas à collaborer à l’ordre social: elle s'y substitue. Jadis elle fortifiait l'autorité, désormais il faut qu’elle la remplace.
Est-elle prête à ce nouveau rôle? N’en doutons pas: « Le Christianisme stable dans ses dogmes est mobile dans ses lumières: sa transformation enveloppe la transfoimation universelle » (32).
Une nouvelle période s’ouvre pour lui « la période politique, Liberté, Egalité, Fraternité ». Et voici la vision apocalyptique de l'avenir: « Quand il aura atteint son plus haut point (le Christianisme) les ténèbres achèveront de s’éclaircir; la liberté crucifiée sur le calvaire avec le Messi en descendra avec lui. Les Gouvernements nasseront, ie mal moral disparaîtra, la réhabilitation annoncera la consommation des siècles de mort et d’oppression nés de la chute » (33).
La religion ayant changé les cœurs, changera la société; et les hommes fraterniseront dans une bienheureuse anarchie. Le mal ayant disparu, toute contrainte devient inutile: voilà la République idéale où CHATEAUBRIAND élève un instant nos pensées.
Mais il ne nous laisse pas sur ces visions optimistes: l’amère intelligence des réalités nous précipite brusquement sur la terre. Le prestige de cette imagination ne nous avaitil porté si haut que pour augmenter notre chute? N’avait-il dressé de telles perspectives que pour le plaisir de les détruire et de s’établir sur des ruines? Ces fantastiques espérances n’étaient-elles que l’aliment d’un plus vaste désespoir? Il est permis de se le demander lorsque sur ces pro-
(32) Mémoires d’'Outre-Tombe, tome VI, page 470. (33) Ibidem.
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messes on tourne la page et on lit: « Le temps du désert est revenu: le christianisme recommencera dans la stérilité de la thébaïde, au milieu d’une idôlatrie redoutable, l’idôlatrie de l’homme envers soi » (34).
Ne voilà-t-il pas un chef-d'œuvre de destruction? D'un coup l'édifice est aboli: le mal reprend son empire sur l’homme; loin de servir sa purification, le progrès a seulement excité son orgueil. Il rejette le secours de Dieu; il se croit à lui-même son créateur, son rédempteur et son bonheur parfait. La religion s’écarte d’un monde qui la fuit et se réfugie au désert. Reste à savoir ce que sera ce monde sans religion.