PHYSIOCRATIK, RÉVOLUTION ET DÉMOCRATISME
cipe delà souveraineté du peuple, provoque, de la part du marquis, une critique plus vive encore. « Toute autorité appartient au peuple ^ et par conséquent émane de lui. Mais qui est le peuple ? Est-ce un, deux, troix ou dix mille, ou tous ensemble, ce qui serait difficile si l'axiome tôt capiia tôt sensus est vrai ?» A ce principe fondamental de la démocratie, dont le sens lui paraît complètement échapper, le marquis oppose la pure doctrine physiocratique, suivant laquelle, l'ordre social étant une émanation de l'ordre naturel, l'assujettissement de l'homme à cet ordre social est une loi impérieuse, dont toute l'autorité réside dans l'ordre naturel lui-même, « et personne ne peut se l'attribuer comme en étant la source et l'origine, sans une erreur attentatoire aux droits de l'éternel ». L'autorité appartient tout entière à la justice ; elle n'a jamais résidé dans l'homme, qui se sent dominé par les lois naturelles.
Loin de constituer une entité, l'autorité est conditionnée par le but auquel répond la formation de l'Etat, car celui-ci ne représente qu'un mot/ e?î adopté par les hommes « pour le succès commun de leurs travaux et pour la sûreté de leurs jouissances », de sorte que « les hommes ne s'astreignent à des conventions qui deviennent entre eux des lois qu'en proportion de ce qu'ils acquièrent et prisent des biens dont ils veulent s'assurer la propriété », et ce n'est qu'avec l'apparition de la propriété foncière qu*ils éprouvent le besoin d'un gouvernement régulier.
D'après Mirabeau, les physiocrates n'ont cessé d'appeler « les petits comme les grands « à la connaissance des lois
[Correspondant, 25 février 1913, p. 697-698), le marquis, à propos d'un livre, Recherches sur les AméricainSj parle avec un certain dédain de H cette célèbre exposition des droits de l^homme » et d© c leur chimère de liberté »,
simples et immuables de Tordre ; ils ont dit que l'opinion était au fond la puissance dominante entre les hommes, « mais ils se sont bien gardés de dire que toute autorité appartient au peuple et par conséquent émane de lui, car ils auraient cru dire mal ».
Ainsi donc, l'analyse de ces Observations sur la Déclaration des droits du bon peuple de Virginie confirme pleinement la distinction qu'avait cru devoir faire le professeur Esmein dans son discours sur la Science politique des physiocrates. Après avoir cité un passage du livre de Le Trosne {De l'Ordre social, p. 272), témoignant que les physiocrates se rencontraient avec leurs adversaires, les philosophes politiques, en ce qu'ils demandaient une déclaration des droits de l'homme, le regretté savant ajoutait : « Il est vrai que si c'était là une déclaration des droits de l'homme, ce n'était pas une déclaration des droits du citoyen » (1).
Ce que nous venons de dire suffirait pour montrer combien Tocqueville a inexactement jugé les physiocrates en écrivant que « cette forme particulière delà tyrannie, qu'on nomme le despotisme démocratique, dont le Moyen Age n'avait pas eu l'idée, leur est déjà familière » (2). Mais on peut en trouver nombre d'autres preuves encore, car les physiocrates ne se sont pas fait faute de critiquer toute forme démocratique de gouvernement.
Lorsque, dans le Despotisme de la Chine, Quesnay étudie la a diversité des gouvernements imaginés parles hommes », il déclare sans ambages que l'autorité « ne doit pas être démocratique, parce que l'ignorance et les préjugés qui dominent dans le bas peuple, les passions effrénées et les
(1) A. Esmein, Op. cit., p. 17-18.
(2) A. DI TOGQOIYILLB, Op, cit.f p. 240.