‹ Les idées politiques des physiocrates. Avec une préf. de Maxime KovalevskyChapitre 5 sur 19 · PRÉFACE IX · texte numérisé non relu

PRÉFACE IX

L'ouvrage du D'' Cheinisse me paraît avoir épuisé le sujet. L'auteur a tenu compte et des sources imprimées, et des manuscrits. Il a utilisé des livres devenus extrêmement rares de certains physiocrates, entre autres le livre du diplomate russe, le prince Golitzine, qui s'appliqua à justifier les physiocrates du reproche qu'on leur faisait d'avoir préparé la Révolution. Un exemplaire de cet ouvrage se trouve à la Bibliothèque Royale de Berlin et a été, sur la demande de M. Cheinisse, prêté à la Bibliothèque Nationale de Paris. Les connaissances polyglottes de M. Cheinisse lui permettent de citer facilement les ouvrages allemands, anglais et russes se rapportant aux questions qu'il étudie. L'exposé des idées fondamentales de l'auteur est poursuivi avec une rigoureuse unité.

On lira avec intérêt les pages où M. Cheinisse rapporte les nombreuses notes faites de la main de Quesnay sur l'un des écrits de l'Ami des hommes. 11 semble que l'on assiste à un dialogue entre le maître et l'élève, en même temps que l'on voit se dégager la véritable nature de la doctrine fondamentale de l'Ecole.

Maxime Kovalevsky.

« Quelque erronées que puissent paraître à l'heure actuelle les doctrines du passé, l'étude de leur évolution est loin d'être dépourvue d'intérêt : les enseignements que nous donne l'histoire ne sont jamais à dédaigner, et il est bon de se souvenir que la science moderne n'est pas venue au monde tout armée^ comme Minerve sortant du cerveau de Jupiter . » Ces lignes que nous avons écrites, autrefois, au cours d'une étude, consacrée à l'évolution des doctrines dans un tout autre domaine de la peasée (1), ne nous paraissent pas déplacées en tête de ce travail.

A propos de l'histoire des doctrines économiques, M. Deschamps (2) a fort bien dit qu'il ne se représente pas aisément, ni sans trouble, un économiste a qui ignorerait — ou connaîtrait seulement par la légende, ce qui souvent est pis — les grandes manifestations de la

(1) L'évolution des doctrines médicales au xix» siècle (Semaine Médicale, 2 janvier 1901).

(2) A. Deschamps, Du profit que retire un jeune homme de Vhistoire des doctrines économiques (Conférence faile au XXI* Congrès de la Société d'Economie sociale, le 10 juin 1902).

Gheinisse i

pensée économique dans les temps passés ». Les physiocrates I que voulez-vous qu'en sache un pareil économiste ? Il (( ne connaîtra sans doute de cette grande école physiocratique que la légende qui s'en est étourdiment formée ». Et voici quelle sera, suivant M. Deschamps, la brève et dédaigneuse critique que pourra formuler cet étrange économiste : « LesPhysiocrates?... Ah I oui, ces esprits chimériques pour qui Tagriculture était la seule industrie productive et qui considéraient comme stériles la manufacture, le commerce et les transports... Gomme s'il ne sautait pas aux yeux que les artisans, marchands et voituriers réalisent des profits et donc produisent des valeurs ! »

b'ort heureusement, il est, h l'heure actuelle, peu d'hommes appelés à parler économie politique, qui soient assez dénués de connaissances historiques pour pouvoir tenir un tel langage. Il est, en effet, incontestable que l'on se familiarise de plus en plus avec la science physiocratique ou, tout au moins, avec la partie proprement économique de cette science, car il faut bien reconnaître qu'il est loin d'en être de même pour la partie politique du système. L'expérience personnelle nous a même montré qu'à vouloir témoigner quelque intérêt à ce côté de la physiocratie, on risque, le plus souvent, de provoquer un mouvement de surprise. (( Les idées politiques des physiocrates ?... Mais ne connaissez-vous pas l'histoire de Le Mercier de la Rivière qui, invité par Catherine II à rédiger une constitution, (it le voyage à Saint-Pétersbourg pour répondre qu'il s'en garderait bien, la tâche de faire des loisn'ap-

partenanl qu'à Dieu ? » Vhistoire Qsi, en l'espèce, une légende, assez peu vraisemblable d'ailleurs, mais qui n'en a pas moins la vie dure.

11 est vraiment temps de se pénétrer de cette idée que le système politique des physiocrates, si imbu qu'il fût d'optimisme naïf, ne saurait, cependant, se réduire à des enfantillages de cette sorte. Il vaut d'être connu autrement que par quelques anecdotes, plus ou moins douteuses, ou par des appréciationss ommaires, souvent injustes et contradictoires, qu'on ont données divers critiques, appréciations parfois d'autant pi us hostiles que la connaissance du système était plus superficielle : comme l'a fait finement remarquer un des biographes de Quesnay, « on peut dire des ennemis des économistes ce que l'abbé Terrasson disait des partisans outrés des anciens : les plus ardents sont ceux qui ne les ont pas lus » (1).

Pour démêler la vérité, le seul moyen sûr est de remonter à la source, d'étudier attentivement les écrits des physiocrates, de résumer leurs idées et de les présenter dans un exposé systématique, embrassant la doctrine dans son unité. C'est la tâche que nous nous sommes imposée. Y avait-il utilité et n'y avait-il pas quelque témérité à l'entreprendre, alors que M. Weulersse venait do publier deux imposants volumes (2),

(1) Eloge de François Quesnay, p. 8G. Londres, 1775. D'après le Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes de Barbier (Paris, 1822), l'auteur de cet Eloge serait G.-H. de Romance, chevalier de Mesmon.

(2) (,. Wkulehssb, Le mouvement physiocratique en France de 1750 à 1770, Thèse de la Faculté des lettres de Paris, Paris, 1910, 2 vol.

qualifiés, à juste titre, par M. Dubois de « véritable monument, érigé à la mémoire des physiocratesi>(i) ? Nous ne l'avons pas pensé et on nous en excusera, croyons-nous, lorsqu'on saura que, suivant l'opinion du même critique avisé etsagace, M. Weulersse, se proposant d'étudier le mouvement physiocratique en France, « a dû employer la méthode du géologue : observer la formation de chaque assise ; noter, période par période, année par année, presque mois par mois, chaque apport fait au système et les répercussions exercées au dehors par l'apparition de telle ou telle doctrine )). Tout en envisageant une étude de ce genre comme hautement utile et même indispensable^ M. Dubois est cependant d'avis « que, ces recherches embryologiques une fois faites, il est également légitime d'exposer le système physiocratique en le prenant dans sa forme complète et définitive ».

Il faut aussi et surtout tenir compte d'une autreconsidération. M. Weulersse a consacré de nombreuses pages de son grand ouvrage aux principes de l'ordre politique, mais il n'en a pas moins méconnu l'importance de ces principes dans l'ensemble du système physiocratique. Il veut bien admettre que « les principes philosophiques, sociaux ou politiques que les Economistes ont proclamés, au moment même où leur école achevait de se constituer, ne sont sans doute pas étrangers à leur système» (2). C'est vraiment fort peu. Pour

(1) A. Dubois, Revue d'histoire des doctrines économiques et socialeSf 1612, n«» 2-3, p. 289.

(2) G. Weulersse, Op» cit., t. II, p. 683.

notre part, au contraire, nous estimons — et nous espérons en apporter la preuve dans cette monographie — que les idées politiques développées par Quesnay et ses disciples faisaient partie intégrante de cette vaste synthèse qu'était le système physiocratique. Ne fût-ce qu'à ce titre-là, leur étude, intéressante et instructive à bien d'autres points de vue encore, méritait d'être entreprise.

Pour dégager le sens et la portée de ces idées politiques, dénaturés par la légende, obscurcis par des polémiques et des controverses, le seul moyen était, nous venons de le dire, d'examiner les textes originaux.

Quelques traits caractéristiques du « gouvernement conforme à Tordre de la nature même » ont été ébauchés par Quesnay dans son Analyse du gouvernement des Incas du Pérou, publiée dans les Ephémérides du citoyen de janvier 1767. Dans ce même recueil parut bientôt après (de mars à juin de la même année) un mémoire beaucoup plus important, Despotisme de la Chine, qui peut être considéré comme le précurseur de V Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, publié, en juin de la même année, par Le Mercier de la Rivière. C'est dans ce livre, dont les vingt-six premiers chapitres (sur les quarante-quatre que comprend tout l'ouvrage) sont consacrés aux questions d'ordre politique, que l'on trouve l'essentiel des idées professées sur cette matière par les physiocrates.

Cependant, un autre ouvrage, publié dix ans après par Le Trosne et intitulé: De V Ordre social, mérite, luiaussi, une étude approfondie ; à certains égards, la doctrine,

il est Vrai, ne s'y présente plus dans toute sa pureté première, mais les apports nouveaux que l'on y constate sont particulièrement intéressants au point de vue de l'évolution des idées politiques des physiocrates.

Ces divers livres et mémoires n'étaient pas, d'ailleurs, les seuls matériaux que nous avions à analyser. Le champ de nos investigations devait être beaucoup plus large : pour bien comprendre la genèse des idées politiques des physiocrates et la place qu'elles tenaient dans l'ensemble du système, il convenait de fouiller minutieusement la « littérature » physiocratique (que l'on nous pardonne ce barbarisme I). Nous n'avons négligé aucun document, alors même qu*il s'agissait d'une brochure ou d'un article de Revue, pouvant à première vue paraître ne présenter qu'un intérêt d'actualité... rétrospective, et plus d'une fois nous en avons été largement récompensé. Voici, par exemple, dans les Ephémêrides du citoyen de 1769 (tome VI), le « Discours prononcé le neuf janvier 1769, par M. le marquis César Beccaria Bonesana à l'ouverture de la nouvelle Chaire d'Economie politique... » : à propos d'une phrase de ce discours, Tabbé Bandeau, rédacteur du recueil, a ajouté une longue note, qui jette une vive lumière sur la méthodologie des physiocrates et permet de déceler la source de leurs erreurs mieux que ne l'ont fait de nombreuses polémiques.

Outre les sources imprimées, la collection de manuscrits du marquis de Mirabeau et de Quesnay, conservée aux Archives Nationales, méritait également d'être mise à contribution. M. Weulersse en a, il est vrai, non

seulement dressé, avec beaucoup de soin, l'inventaire, mais encore donné des extraits importants (1). Toutefois, parmi ces documents, il y en a un qui, en raison même de sa longueur, n'a pu trouver place dans ces extraits et qui offrait, pour nous, un intérêt assez considérable : c'est le Bref état des moyens pour la res' tauration de l'autorité du Roi et de ses finances, rédigé par Mirabeau et annoté par Quesnay (2). Un autre manuscrit de Mirabeau (malheureusement incomplet), portant sur la Déclaration des droits de Virginie, et dont M. Weulersse n'a donné que des extraits, touchait de trop près à nos recherches pour ne pas attirer toute notre attention.

On trouvera^ à la fin de ce volume, la liste générale des auteurs cités, avec les renvois aux pages où nous avons indiqué les références bibliographiques correspondantes. Quant aux œuvres des physiocrates que nous avons utilisées, en voici la liste :

(1) G. Weulersse, Les manuscrits économiques de François Quesnay et du Marquis de Mirabeau aux Archives Nationales. Inventaire, extraits et notes. Paris, 1910.

(2) Le chapitre de notre travail dans^lequel ce document a surtout été utilisé était déjà terminé, lorsque M. Weulersse publia le Bref état dans l'avant-dernier fascicule de la Revue d'histoire économique et sociale (1913, n° 2) : nos citations ont été faites d'après le manuscrit même.

éCRITS DES PHYSIOCRATRS

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