‹ Les idées politiques des physiocrates. Avec une préf. de Maxime KovalevskyChapitre 4 sur 19 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

Etats provinciaux et, à plus forte raison, des Assemblées provinciales et des municipalités, les comprenant dans le sens large que leur attribuait Turgot, c'est-à-dire comme interprètes de Topinion publique. A la veille de la Révolution, Le Mercier de la Rivière admettra même l'idée de la convocation des Etats généraux et ne sera pas bie» loin de reconnaître l'utilité d'une déclaration des droits, suivant l'exemple américain.

Le D^ Gheinisse serait enclin, me semble-t-il, à voir dans ces faits le développement spontané de la doctrine politique des physiocrates. Je suppose que les idées des disciples de Quesnay n'ont pas été sans subir l'influence des doctrines politiques et des réformes pratiques qui ont été soit seulement proposées, soit accomplies pendant le règne de Louis XVI. Mais le D^' Gheinisse me paraît avoir raison lorsqu'il soutient que les physiocrates étaient, dès le début, partisans des libertés nécessaires et, en particulier, de la liberté de conscience et de la liberté de la presse, sans lesquelles on ne conçoit pas le rôle dominant de l'opinion publique, qui doit découvrir les lois essentielles et naturelles appelées à régir et l'Economie, et la politique. La tendance à sanctionner ces libertés indispensables par une déclaration solennelle n'était pas en contradiction avec la doctrine générale de l'Ecole ; par conséquent, si la Déclaration des droits a des racines éloignées au delà de la France, dans les Déclarations des droits des citoyens de quelques Etats de l'Amérique du Nord, il n'en reste pas moins que le contenu d'un certain nombre d'articles de la Déclaration de 4789 a pu, comme le montre M. Gheinisse, être emprunté aux œuvres des disciples de Quesnay.

PRÉFACE Vil

L'auteur de ce livre a parfaitement établi que la physiocratie ne se conciliait ni avec la théorie de Montesquieu sur la séparation des pouvoirs, ni avec la souveraineté nationale de Rousseau, que vise directement un écrit peu connu et presque inédit du marquis de Mirabeau. Le D"* Gheinisse fait aussi une critique magistrale des opinions contradictoires dues à des écrivains français, même notoires, qui accusaient la physiocratie tantôt de se passionner pour un despotisme illimité, tantôt de se laisser entraîner par l'égalité démocratique, tantôt d'exagérer l'intervention de l'Etat, tantôt, au contraire, de pécher par je ne sais quel nihilisme gouvernemental et de préconiser la non-intervention complète de l'Etat dans la vie économique et politique, comme semble l'indiquer l'aphorisme célèbre « laisser faire, laisser passer » .

Je regrette que l'auteur, ayant parlé des précurseurs de la physiocratie, n'ait rien dit de ceux qui ont subi plus tard, et presque jusqu'à nos jours, son influence. M. Gheinisse indique l'analogie qui existe entre certaines idées de Quesnay — et, en particulier, entre sa conception du rôle même du gouvernement et de l'Etat — et les vues de Locke. D'après ce dernier, l'Etat a pour but de défendre la propriété, à laquelle Locke rattache la liberté personnelle. Gette conception était très répandue en France dans la seconde moitié du xviu* siècle, comme le prouvent une série de brochures politiques de cette époque. Les physiocrates ont pu, d'ailleurs, facilement se pénétrer de cette doctrine en prenant directement connaissance du traité de Locke sur le Gouvernement civil, M. Gheinisse fait remarquer, avec raison, que la concep-

Vlll PRÉFACE

tion de Hobbes sur l'état de nature n'a rien de commun avec ce qu'écrivait Quesnay sur la loi naturelle. Cependant, si ce n'est pas Hobbes, du moins ses adversaires Shaftesbury et Cumberland, traduits en français par Barbeyrac, et qui insistaient toujours sur les rapports bienveillants des hommes dans l'état de nature, ont pu exercer une influence sur les partisans de la doctrine physiocratique. Mais l'originalité des physiocrates réside certainement dans ce fait qu'ils ont relié la loi naturelle aux principes essentiels qui, d'après eux, doivent régir la reproduction des richesses, en d'autres termes, qu'ils ont relié la loi naturelle à l'Economie.

Le D*" Gheinisse ne se préoccupe pas de savoir dans quelle mesure les écoles postérieures à la Révolution, celles de Saint- Simon et d'Auguste Comte, ont subi l'influence de la physiocratie. Je crois, cependant, que cette question n'est pas dépourvue d'intérêt. Du reste, le lien qui existe entre la phybiocratie et le mouvement de la pensée socialiste créé par Saint-Simon a déjà été maintes fois signalé. Je ne m'y arrêterai pas. Il me paraît plus intéressant de souligner la ressemblance de certaines théories de Comte avec les idées politiques des physiocrates. Comme on le sait. Comte n'était partisan ni de la souveraineté nationale, ni de la séparation des pouvoirs. Il admettait la nécessité de ce qu'il désignait sous le nom de dictature républicaine. Il limitait au seul établissement du budget Faction des assemblées représentatives. Il m'est arrivé de parler avec quelques disciples de Comte, notamment avec Frédéric Harrison, et je les ai toujours entendu insister sur cette idée que, avec une liberté très large de la presse, on peut, même en l'absence de représentation, gouverner le pays en plein accord avec l'opinion publique.

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