A LA MÉMOIRE DE MON FILS ALEXANDRE
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« Quelque erronées que puissent paraître à l’heure actuelle les doctrines du passé, l'étude de leur évolution est loin d’être dépourvue d'intérêt : les enseignements que nous donne l’histoire ne sont jamais à dédaigner, et il est bon de se souvenir que la science moderne n’est pas venueau monde tout armée, comme Minerve sortant du cerveau de Jupiter .» Ces lignes que nous avons écrites, autrefois, au cours d’une étude, consacrée à l’évolution des doctrines dans un tout autre domaine de la peasée (1), ne nous paraissent pas déplacées en tête de ce travail.
À propos de Plhistoire des doctrines économiques, M. Deschamps (2) a fort bien dit qu’il ne se représente pas aisément, ni sans trouble, un économiste « qui ignorerait — ou connaitrait seulement par la légende, ce qui souvent est pis — les grandes manifestations de la
(1) L'évolution des doctrines médicales au xix° siècle (Semaine Médicale, 2 janvier 1901).
(2, A. Descaawprs, Du profit que retire un jeune homme de l’histoire des doctrines économiques (Conférence faite au XXI° Congrès de la Société d'Economie sociale, le 10 juin 1902).
Cheinisse’ n
pensée économique dans les temps passés ». Les physiocrates ! que voulez-vous qu’en sache un pareil économiste ? Il « ne connaîtra sans doute de cette grande école physiocratique que la légende qui s’en est étourdiment formée ». Et voici quelle sera, suivant M. Deschamps, la brève et dédäigneuse critique que pourra formuler cet étrange économiste : « Les Physiocrates ?.… Ah ! oui, ces esprits chimériques pour qui l’agriculture était la seule industrie productive et qui considéraient comme stériles la manufacture, le commerce et les transports. Comme s’il ne sautait pas aux yeux que les artisans, marchands et voituriers réalisent des profits et donc produisent des valeurs ! »
Fort heureusement, il est, à l’heure actuelle, peu d'hommes appelés à parler économie politique, qui soient assez dénués de connaissances historiques pour pouvoir tenir un tel langage. Il est, en effet, incontestable que l’on se familiarise de plus en plus avec la science physiocratique ou, tout au moins, avec la partie proprement économique de cette science, car il faut bien reconnaître qu'il est loin d’en être de même pour la partie politique du système. L'expérience personnelle nous a même montré qu'à vouloir témoigner quelque intérêt à ce côté de la physiocratie, on risque, le plus souvent, de provoquer un mouvement de surprise. « Les idées politiques des physiocrates ?.. Mais ne connaissez-vous pas l’histoire de Le Mercier de la Rivière qui, invité par Catherine II à rédiger une constitution, fit le voyage à Saint-Pétersbourg pour répondre qu'il s’en garderait bien, la tâche de faire des lois n’ap-
partenant qu’à Dieu ? » L'histoire est, en l’espèce, une légende, assez peu vraisemblable d'ailleurs, mais qui n'en à pas moins la vie dure.
Il est vraiment temps de se pénétrer de cette idée que le système politique des physiocrates, si imbu qu'il fût d'optimisme naïf, ne saurait, cependant, se réduire à des enfantillages de cette sorte. Il vaut d’être connu autrement que par quelques anecdotes, plus ou moins douteuses, ou par des appréciationss ommaires, souvent injustes et contradictoires, qu’en ont données divers critiques, appréciations parfois d'autant plus hostiles que la connaissance du système était plus superficielle : comme l'a fait finement remarquer un des biographes de Quesnay, « on peut dire des ennemis des économistes ce que l'abbé Terrasson disait des partisans outrés des anciens : les plus ardents sont ceux qui ne les ont pas lus » (1).
Pour démêler la vérité, le seul moyen sûr est de remonter à la source, d'étudier attentivement les écrits des physiocrates, de résumer leurs idées et de les présenter dans un exposé systématique, embrassant la doctrine dans son unité. C’est la tâche que nous nous sommes imposée. Ÿ avait-il utilité et n'y avait-il pas quelque témérité à l’entreprendre, alors que M. Weulersse venait de publier deux imposants volumes (2),
(1) Eloge de François Quesnay, p. 86. Londres, 1775. D’après le Dictionnaire des ouvrages anonymes et pséudonymes de Barbier (Paris, 1822), l’auteur de cet Eloge serait G.-H. de Romance, chevalier de Mesmon.
(2) G. Weurersse, Le mouvement physiocratique en France de 1756 à 1770, Thèse de la Faculté des lettres de Paris, Paris, 1910, 2 vol.