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LE CULTE DES DIEUX : MORALE ET RELIGION

« Les Mèdes et les Assyriens, dit Plutarque, adorent par crainte ce qui leur nuit, et le divinisent de préférence à la sainteté (1). » C'est par où les homnies, en effet, montrent souvent la faiblesse de leur cœur. Mais une divinité, même bonne en soi, ne risque-t-elle pas de devenir odieuse, — et son culte de prêter aux pires superstitions, — si l'on considère qu'elle intervient à tout moment pour troubler l'ordre naturel des choses et substituer, dans les intelligences, l'illumination soudaine de la connaissance intuitive au lent exercice de la raison ?

Cette conséquence possible de la foi en une Providence trop attentive et d'une vigilance trop étroite ne pouvait échapper à Plutarque. Il voyait les philosophes, ses amis, gens bien nés et fort éloignés de croire que le monde se gouverne au hasard, sourire^ comme Stilpon de Mcgare, aux menaces impuissantes d'un fantôme divin. Il connaissait l'ignorance des « théologiens » de Delphes, contents de répéter par cœur une leçon apprise (2) ; et il savait que, d'accord avec leur amour du lucre, elle favorisait mille pratiques peu conformes à la majesté divine (H). Il était donc amené logiquement à craindre que le culte ne se pervertît, soit par la méconnaissance des vrais caractères de la divinité, soit par l'ignorance de la nature exacte de ses rapports avec l'honmie.

Nous l'avons vu rapporter complaisamment le mot de Diogène sur les promesses de bonheur éternel faites aux initiés. Ce mot indique une position morale : celle où se tiennent, avant Plutarque,

(1) De Fade in orbe Liiru-e, XXI, 93S B.

(2) De Pylhix Oraculis, II, .^95 A; XIII, 400 D.

(3) De Defeclu oraculorum, XV, 417 F.

Pytliagore, Socrate, Platon, Épictète, Apollonius de Tyane même. Le brigand Patécion, tout initié qu'il est, ne peut valoir, aux yeux du juge éternel, le profane Épaminondas. L'homme vraiment pieux conmience par respecter la justice ; après l'observance des devoirs moraux, viennent les sacrifices et les cérémonies. Devenir meilleur, c'est s'approcher des dieux. Nous avons pour cela deux moyens à notre disposition : la ressemblance et la connaissance.

La ressemblance d'abord. Héraclès et Dionysos se sont élevés au ciel par leurs vertus. Par ses vertus, Numa mérite l'amour d'une déesse ; par ses vertus, Socrate s'égale presque aux Olj'mpiens, et Platon gagne le titre de fils d'Apollon. Les Égyptiens veulent que celui qui vécut pieusement devienne, après sa morl, un Osiris, participant à la survie du dieu triomphant par ses soulTrances.

Mais, pour jouir de ce bonheur, il faut, de son vivant même, se faire l'image de Dieu : « Nul besoin ici de sculpteurs comme Phidias, Polyctète ou Myron ; c'est par ses propres forces qu'on arrive à ressembler à Dieu, grâce à la pratique de la vertu (1). » Des princes cruels, des tyrans, ont osé se faire peindre armés du trident, comme Poséidon, ou de la foudre, comme Zeus : celte parodie puérile de la toute-puissance ne peut qu'indigner ou prêter à rire. Etre équitable, bon, humain, telle est la véritable imitation des dieux. Ne disons point que la Justice est assise auprès de Zeus ; la Justice est Zeus lui-même (2).

Les princes, et autres personnages constitués en dignité, possèdent assurément des facilités merveilleuses pour travailler au bien de l'humanité ; mais nul de nous n'est exempt de ce grand devoir. On entend parfois, sous le nom de héros de Plutarquc, des stoïciens austères et raidis constamment dans une pose sublime. C'est se méprendre. Les héros de Plutarque sont d'honnêtes gens, pleins de bonne grâce; ils savent se dévouer sans faste et enseigner sans pédantisme. En dépit du manteau d'emprunt dont les affuble parfois la rhétorique du temps, ils se font aimer plutôt que redouter. Historien des grands hommes d'autrefois, Plutarque a moins insisté sur la magnificence de leurs exploits que sur leur possession d'eux-mèm^s, leur droiture naturelle et la pratique des humbles vertus quotidiennes.

C'est qu'il n'entendait point proposer à la jeunesse de son temps des modèles inaccessibles, mais bien lui montrer ce qui, chez les héros anciens, pouvait et devait être imité de tous. Il écrivait |)Our des vaincus. Il le savait, et sa dignité ne se serait pas accommodée.

(i) Ad Principem inerudilitm, III, 780 E. (i)lbid., IV, 781 B.

ni sou bon sens, d'une prédicatiou enflammée où le rappel des gloires traditionnelles de la Grèce eût fait ligure de bravade inutile. «Quand nous voyons, dit-il, les petits enfants essayer les chaussures ou les couronnes de leurs pères, nous en rions. Mais les magistrats des villes qui, sans réflexion, conseillent aux citoyens d'imiter les exploits, les grands sentiments et les belles actions de leurs aïeux, toutes choses incompatibles avec les circonstances et l'état présent des affaires, agissent de façon ridicule. Encore le traitement qu'ils encourent n'est-il plus de nature à faire rire dès qu'ils se heurtent à autre chose qu'une indifférence méprisante (1). »

Le champ de l'activité politique est aujourd'hui bien rétréci : « Plus de guerres à conduire, de tyrannies à renverser, d'alliances à conclure (2). » Mais la médiocrité même des affaires qu'ont à traiter les magistrats les met à couvert de certaines passions dangereuses, connue la cruauté, l'ambition démesurée, la cupidité insatiable. L'homme public, n'étant plus aveuglé par la considération d'immenses intérêts, auxquels les grands politiques sacrifient parfois la justice, peut, moins que jamais, se dispenser des vertus privées ; le plus honmie de bien sera le meilleur magistrat. 11 imitera l'humanité des ancêtres, leur amour de la justice, leur délicatesse ; mais il s'abstiendra d'évoquer Marathon et Platées. Le contraste de ces grands noms avec la déchéance présente ne pourrait qu'exciter une compassion dédaigneuse, ou peut-être une ironie facile. Laissons aux écoliers un si beau thème à déclamations vides (3) I

Loin de compromettre la dignité des magistrats locaux, cette noble réserve en sera la plus sûre sauvegarde. Se pliant aux circonstances et maintenant chacun sa ville dans l'obéissance aux autorités impériales, ils ne tendront pas d'eux-mêmes le col aux chaînes. Ils n'abdiqueront pas toute initiative au profit de Rome. S'il se produit quelque conflit, quelque dissension, ils résisteront au premier mouvement et s'abstiendront d'en appeler à César, dont l'intervention ne serait propre qu'à réconcilier tout le monde dans une servitude commune et plus étroite que jamais (4). Ils apaiseront leurs rivaux, fût-ce au prix de quelques sacrifices d'amour-propre ; et ils aimeront mieux être dépossédés de l'autorité locale que de la voir anéantie par des recours perpétuels au prince (5).

(1 ) fteipublicx (jerendx prœcepla, XVll, 81 i A. f2'i Ibid., X, 805 A.

(3) Ibid., XVII, SiiB.

(4) Dion adresse les mêmes conseils ù ses concitoyens et raille tristement cette cmulation dans la course aux honneurs entre compagnons d'esclavage (cf. H. Wkil, art. cit., p. 642).

(h) Jieijmblicx gerendii; pnvccpta, XIX, 815 A.

Chacun de ces chefs fera son devoir avec simplicité, sans se croire rabaissé par l'humilité de ses fonctions. Rien n'est bas de ce qui est utile à la patrie ; et la noblesse d'un emploi tient au plus ou moins de conscience que l'on apporte à le remplir (1). Aussi Plutarque réprouve-t-il la superbe des philosophes qui, perdus dans leurs spéculations sublimes, refusent de descendre sur l'agora. Chacun doit donner ce qu'il peut de lui-même, spontanément et sans arrièrepensée. Dans la cité que rêve Plutarque, tout le monde se prodigue avec une ingénuité délicieuse, du magistrat, qui sans avoir eu de part au crime de ses concitoyens, veut assumer leur péril (2), à la petite fille qui contraint sa nourrice de donner le sein même à ses poupées, « appelant à sa table particulière tout ce qu'elle aime (3). »

Ainsi l'amour des hommes (4) doit régler toutes nos actions. Il se manifeste par la douceur et la patience. Ne cédons point à la colère ; si les dieux infaillibles ne punissent pas sur-le-champ celui qui les outragea, c'est en vue de nous enseigner qu'il faut prendre le temps de rentrer en nous-mêmes et dominer par la raison la partie animale de notre âme (5). Cette partie aniniale est irascible, orgueilleuse et sensuelle. Or un esprit bien fait refuse de se laisser aller à toute espèce d'exaltation. Il sait ce que valent ces distinctions honorifiques, avilies d'ailleurs par leur fréquence, et ces statues, qu'un peuple inconstant renverse après les avoir érigées. Fidèle au Mr,5Èv ciyoiv, Plutarque sait que Némésis est la vengeance parce qu'elle est la juste répartition. « La simplicité, dit-il, est la plus belle et la plus sûre sauvegarde d'un honneur. Les grandes distinctions, insolentes et trop lourdes à porter, pareilles aux statues plus grandes que nature, s'écroulent vite (6). «

Le sage ne briguera donc pas ces signes extérieurs de la faveur populaire ; mais, comme il estime véritablement ses concitoyens, il ne restera pas indifférent à leur approbation. Bien éloigné de se faire le courtisan du peuple, il ne flattera personne, dédaignant luimême d'être flatté. Ses vertus seules et son amour du bien public lui concilieront les cœurs ; si les démonstrations d'un bruyant enthousiasme n'accueillent point son passage, une reconnaissance durable, une afTection grave et profonde, reposant sur la mémoire des services rendus, seront sa récompense la j^lus chère. Si les chas-

(1) Reipiiblicv gerenclre pnecepla, XV, HH B.

(■2) Ibid., XIX, Kt-iD.

(■■i) Consolàtio ad uxorein, 11, 008 D.

(4) sù.a.v()jiur.\i. C'est la quiilitc que Plutarque, à plusieurs rei)rises, loue chez la petite Timoxène (op. cil. supra).

(5) De sera num. vind., V, S50 E.

(6) Reipublicx gerendse prsecepta, XXVII, 8'20 F.

seurs et les écuyers ne repoussent ni la caresse de leurs chiens, ni les marques d'attachement de leurs chevaux, à plus forte raison les chefs du peuple rechercheront-ils l'amour de leurs semblables : c'est en se faisant aimer qu'on se fait obéir (1). Plutarque l'avait constaté par lui-même, puisque après avoir usé de rigueur avec ses esclaves, il s'en repentit et se trouva beaucoup mieux de les traiter doucement (2). Aussi déplore-t-il l'âpreté du vieux Caton, qui se •défait des serviteurs que l'âge a rendus inutiles. Non seulement il condamne, en dépit du droit romain, ceux qui traitent les esclaves comme des choses ; mais il se reprocherait d'user même d'un animal comme d'un ustensile qu'on jette après qu'il a servi. Aussi rappellet-il volontiers que les Athéniens assurèrent le droit de libre pâture aux mulets qui avaient travaillé longtemps au transport des matériaux nécessaires à l'achèvement de l'Hécatompédon. C'est que la bonté va plus loin que la justice. « La loi et le droit n'obligent qu'envers les hommes ; mais la bienfaisance et la générosité, qui jaillissent de la douceur comme d'une source abondante, s'étendent parfois aux animaux sans raison (3). »

Il est clair d'ailleurs que Plutarque ne distingue pas assez nettement l'obligation d'être bon pour les esclaves de celle d'être bon pour les animaux. Ni l'une ni l'autre de ces catégories d'êtres inférieurs ne lui paraît avoir de droits proprement dits ; et il nous recommande à leur égard la bonté, moins comme un devoir que comme un exercice utile à notre perfectionnement. Mais n'oublions pas qu'avec tous les moralistes antiques, il prétend réformer les mœurs, et non les institutions.

L'amour de ses semblables, et même de tous les êtres, sera donc le premier échelon par où l'homme pourra s'élever à Dieu. Mais il dispose pour cela d'un autre moyen, d'une autre source de pures jouissances : l'étude, ou plutôt la contemplation, des perfections divines. On sait comment s'égarèrent les néo-platoniciens partis de cette idée. Plutarque est trop attaché, malgré ses réserves, à la tradition, peut-être aussi trop incapable d'exaltation pour donner dans les extravagances de ces mystiques, moins mêlés au monde et moins soucieux de la réalité de tous les jours. Il se défie des nouveautés. Il croit seulement que les dieux se révèlent volontiers, et de préférence, à ceux qui les cherchent avec simplicité. Voici comme il s'en explique dans le traité d'Isis el d'Osiris : « Il faut, Cléa, que les hommes doués de bon sens demandent tous les biens aux dieux;

(1) Reipublicœ gerendse prœcepta, XXVIII, 821 A.

(2) De cohibenda ira, XI, 459 G

(3) Calon l'Ancien, V, 339 A.

mais c'est surtout leur connaissance, dans la mesure où l'homme en est capable, que nous désirons obtenir d'eux ; car aucun présent n'est plus grand à recevoir pour l'homme, ni plus noble à faire, pour les dieux, que la vérité... L'aspiration à la divinité est un élan vers la vérité, surtout en tant que celle-ci concerne les dieux (1). »

Après ce grave préambule, d'inspiration vraiment platonicienne, Plutarque énumère les conditions imposées à ceux qui veulent être initiés aux mystères d'Isis, c'est-à-dire à la science divine. Ils doivent « mener une vie constamment tempérante, s'abstenir de beaucoup de mets et des plaisirs sensuels pour réduire en eux l'amour immodéré de la volupté et s'accoutumer à poursuivre, avec une fermeté inébranlable, dans les temples, ces pratiques religieuses dont le but est la connaissance de l'être premier, souverain et intelligible, que la déesse nous invite à chercher, car il réside en elle et ne se sépare point d'elle (2) »

L'épithète d'intelligible, donnée à l'Être suprême, c'est un nouvel hommage à la pensée de Platon ; et les pratiques prescrites aux Isiaques sont rappelées en termes qui, vu leur généralité, seraient tout aussi susceptibles de faire songer à l'ascétisme pythagoricien. Aussi bien, et quoique Plutarque ne soit pas embarrassé de justifier, dans leurs moindres détails, les obligations de ce genre, l'esprit l'emporte toujours sur la lettre dans ses commentaires. Préoccupé du sens des cérémonies, qui ne peut être que pur et élevé, et de la portée réelle des mystères, il croit, comme Socrate, que l'initié véritable est le philosophe digne de ce nom. « La déesse montre les choses divines à ceux que l'on appelle en vérité et à juste litre hiérophorcs et hiérostoles. » Or ces vrais hiérophores ne sont pas les prêtres qui portent les offrandes dans une corbeille ; mais ceux qui portent dans leurs âmes la vérité sainte, purifiée des superstitions et des superfétations. Et les vrais hiérostoles nous présentent la doctrine avec ses lumières et ses ombres, comme on entremêle, dans les vêtements sacrés, les couleurs claires et foncées. Les formalités rituelles n'ont, en somme, qu'une valeur allégorique. « La barbe et le manteau ne font point les philosophes ; ni les Isiaques, la robe de lin et la face glabre. Est Isiaque en vérité celui-là seulement qui, après avoir reçu par tradition ce qu'on montre et ce qu'on représente (3) relativement à ces dieux, y applique sa raison pour étudier en philosophe la réalité contenue dans ces symboles (4). »

(i) De Isidc et Osiride, I-II, 351 C, 351 E.

(2) Ihid., II, 831 F.

(3) XX 5£ixvj;i;va xa'i oiolaeva. Ce sont les termes mêmes dos Mystères d'Eleusis.

(4) De Iside et Osiride, IV, 332 C.

La divinité ne demande donc pas une foi aveugle, qui prendrait tout au sens étroit et littéra 1. Elle ne veut pas que la raison de l'homme demeure inactive et stérile: Malgré sa bienveillance, elle ne se contente pas de l'observance littérale des pratiques extérieures ; elle réclame l'adhésion du cœur et celle de l'esprit. Cette dernière exigence est peut-être le point faible de la doctrine de Plutarque. La peine qu'il a dû prendre pour tâcher de résoudre tant de contradictions entre la raison et la foi montre assez qu'une étude critique des croyances anciennes était difficile et fort délicate, Mais, à vrai dire, il n'impose une pareille étude qu'aux esprits cultivés, aux sages, à qui les dieux accordent libéralement leur inspiration. « Voyons quels plaisirs purs les hommes de l'espèce la meilleure et la plus chère aux dieux trouvent dans leur opinion sur Dieu. 11 est pour eux l'auteur de tous les biens et le père de tout ce qui est beau ; il ne peut pas plus faire le mal que le souffrir (1). »

La plupart d'entre nous ne savent pas s'élever à cette conception. Leur ignorance les en empêche, et leur vénération pour les dieux est mêlée d'une sorte de crainte, que l'on appelle superstition. Mais ils sont la portion irréfléchie du peuple ; ils ne s'appesantissent pas sur cette frayeur vague, largement compensée par l'espoir qu'ils fondent sur la divinité, dont ils attendent tous les biens. Une cérémonie touchante a tôt fait de chasser toute impression funeste. Et Plutarque s'attendrit au souvenir des fêtes religieuses, auxquelles il aime tant à présider. Elles ne rapprochent pas seulement l'homme de Dieu, mais elles unissent tous les fidèles dans une joie parfois bruyante, et pourtant toujours innocente. « Rien ne nous réjouit plus que d'être l'acteur ou le témoin d'une fête en l'honneur des dieux, comme une orgie, les évolutions d'un chœur, un sacrifice, une initiation. L'âme n'éprouve pas le chagrin, l'abattement, le découragement, qu'il lui serait naturel de ressentir en présence de tyrans ou de bourreaux terribles. Dès qu'elle a l'impression et le sentiment d'être en présence de Dieu, c'est alors qu'elle rejette chagrin, terreurs et soucis, et se livre au plaisir jusqu'à l'ivresse, aux jeux et aux rires. Dans les Poèmes cVamour, il est dit : Même le vieillard et la vieille femme, quand ils se souviennent d'Aphrodite d'or, sentent leur cœur s'exalter... Or, dans les processions et les sacrifices, non seulement le vieillard et la vieille femme, ou encore le pauvre et le simple citoyen, mais aussi « la meunière aux jambes fortes, attachée à sa meule », les esclaves nés dans la servitude, les gens de rien, sont transportés d'allégresse et de contentement (2). »

(1) Non passe suaviler vivi..., XXII, 1 \Q-2 D.

(2) Ibid., XXl, MOI F.

Il est pourtant deux classes d'hommes qui demeurent incapables de s'associer aux réjouissances par où l'on célèbre la divinité. Partis de principes opposés, ils arrivent à la même atonie. Les uns affectent l'indifTérence ; les autres, trop persuadés de l'importance des exercices religieux, les suivent avec un tremblement perpétuel. « C'est une chose très agréable aux hommes que les fêtes, les banquets donnés dans les temples, les initiations, les orgies, les prières, et les adorations. Considère alors l'athée : il est pris, à ce spectacle, d'un rire nerveux et sardonique ; il chuchote à l'oreille de ses amis qu'il faut être aveugle ou possédé pour s'imaginer que tout cela se fait en l'honneur des dieux. Mais là se borne son mal. Le superstitieux, lui, voudrait bien se réjouir et se livrer à la gaieté ; mais il ne peut pas. La ville est pleine de parfums ; mais, en même temps, les gémissements et les lamentations remplissent son âme. Sous sa couronne, il pâlit ; tout en sacrifiant, il a peur. Il prie d'une voix entre-coupée ; ses mains tremblent d'émotion (1) . »

Que de vie dans ce double tableau, malgré le balancement systématique dont les rhéteurs ont transmis à Plutarque le secret ! Et surtout, comme on y voit bien la douceur et l'iuimanité de sa religion ! « Dieu ne s'appelle pas, a-t-il dit, l'ami des oiseaux, mais l'ami des hommes (2).>> Aussi la j)lus grande impiété serait-elle de méconnaître la prédilection de la divinité pour notre espèce. Tout compte fait, mieux vaut être athée ; car l'athée, s'il nie les dieux, ne les outrage pas. « Pour moi, dit Plutarque, se mettant à la place des dieux avec la touchante familiarité d'un croyant, si les hommes disaient : Il n'y a jamais eu, et il n'y a pas de Plutarque... j'aimerais mieux cela que de les entendre dire : Plutarque est un homme changeant, variable, irascible, vindicatif et chagrin. Si tu invites d'autres personnes à dîner et que tu l'oublies ; si, n'ayant rien à faire, tu négliges d'aller lui rendre visite ; si tu ne lui parles pas, il se jettera sur toi pour te dévorer, il saisira ton enfant pour le rouer de coups, ou encore il lâchera dans tes terres une bête féroce, qu'il a, pour gâter ta récolte (3). »

Ainsi le caractère le plus odieux de la superstition est la méconnaissance de la bonté divine. Plutarque ne connaît pas de pire servitude ; car elle empoisonne tous les moments de la vie. Rien ne peut l'alléger, puisque les êtres dont on redoute la colère sont toutpuissants et qu'aucune précaution n'est propre à parer leurs coups. La nuit même n'y met pas trêve ; car mille spectres épouvantables

(1) De Superstitione, IX, IGOD.

(2) De Genio Socratis, XXIV, 593 A.

<3) De Suiierslilione, X, 169 F, 170 A.

peuplent les songes des superstitieux. La mort n'en est point le terme, puisque la vengeance des dieux, supposés hostiles, doit s'exercer au delà du tombeau. Le superstitieux voit « des portes s'ouvrir sur les profondeurs de l'Hadès ; des fleuves de feu, des ruisseaux de glace se déploient à ses yeux. Des ténèbres, qui prennent toutes les formes, lui offrent des fantômes affreux, qui font entendre des voix lamentables. Des juges paraissent, escortés de bourreaux. Des gouffres et des abîmes regorgent de fléaux (1). »

La superstition ne laisse donc nul recours à celui qui en est victime. Non contente des maux qu'elle lui cause, elle l'empêche de chercher un soulagement à ceux qui lui viennent d'ailleurs ; car il craindrait, en travaillant à détourner un malheur ou bien à en limiter les conséquences, de résister à la colère divine. Il ne s'aidera donc par aucun moyen naturel. Malade, il repoussera le médecin ; affligé, il mettra dehors le philosophe empressé à le consoler (2). Il ne nous étonnerait point que Plutarque eût vu de la sorte ses bonnes intentions découragées ; car son portrait du superstitieux est visiblement pris sur le vif.

Cet esprit voué, par son ignorance, à des inquiétudes perpétuelles devient naturellement la proie de tous les charlatans, de tous les habiles qui savent exploiter sa faiblesse. Tantôt, n'osant sortir de sa maison, il y mandera de vieilles sorcières qui viendront suspendre à son cou des amulettes ramassées un peu partout (4). Tantôt il demandera la bonne aventure à ces faux devins, dont la tourbe grouille autour des temples de la mère des dieux et de Sérapis (5). Plutarque a beau recommander aux esprits éclairés l'apijlication qui leur permettra de saisir le sens profond des légendes les plus étranges ou des pratiques les plus repoussantes, il n'ignore pas que le grand nombre sera bien incapable de tant de pénétration et prendra tout à la lettre. Comme, d'autre part, il aurait grand'peine à distinguer la bonne de la mauvaise crainte des dieux, sa seule ressource est d'assurer que la mauvaise crainte, la superstition, est d'origine étrangère. Nous l'avons vu s'élever contre le culte d'Adonis, si fort en vogue dans tout le monde grec, et celui d'Atys. Nous le voyons maintenant célébrer la simplicité des cérémonies anciennes et défendre les dieux autochthones contre leurs rivaux audacieux. « O Grecs, s'écrie-t-il, quels fléaux barbares

H) De Superstitione., IV, 167 A.

('i)Jbid., VI [, IfiSC.

(3) Dion, lui aussi, allait consoler les affligés (Dion, XXVlll, 3-2)), cf. G. Martha, op. cit., p. '244.

C4) De Superslilione, VIT, 168 0; cf. lbid.,\U, 166 A. (5) De Pythix Oraculis, XXV, 407 C.

avez-vous découverts ! » Et il énumère les remèdes que les superstitieux croient de nature à guérir leurs maux. Ils consistent à se plonger dans la mer, à rester assis dans la poussière tout le joui, à se rouler dans la fange, à célébrer le sabbat, à se jeter la face contre terre, à se prosterner devant des dieux venus d'ailleurs (1). Au même endroit, il se plaint de l'outrage que l'on fait aux traditions nationales en employant, dans le culte, des mots étrangers et des formules barbares (2). Il revient plus loin sur « les démonstrations ridicules qui sont l'œuvre de la superstition, les tours et retours, le bruit du tambour, les purifications impures, les expiations répugnantes, les pénitences barbares et illégales, les humiliations auxquelles on se soumet dans les temples (3) ».

Peut-être, en parlant des tours et des retours (xeitoôci) Plutarque a-t-il en vue une coutume analogue à celle dont il fait mention dans les Inslitulions de Sparte : « Si quelqu'un avait commis une faute, il lui fallait faire le tour (Ttîpiïévzi) d'un des autels de la ville, en chantant des paroles de blâme qu'on avait composées contre lui (4). » INIais la plupart des pratiques dénoncées par lui comme superstitieuses viennent d'Orient. C'étaient les religions orientales, celle des Syriens comme celle des Juifs, qui proscrivaient avec rigueur certaines boissons et certains aliments (5). L'observance du sabbat désigne nettement les prosélytes, assez nombreux alors, du judaïsme. L'idée du repos hebdomadaire est, on ne sait pourquoi, particulièrement insupportable à Plutarque. Il conte que les Juifs, un jour de sabbat, restèrent immobiles, sans opposer la moindre résistance aux ennemis qui escaladaient déjà la muraille (G). C'est là, sans doute, un souvenir, passablement défiguré, de la fidélité extrême à la loi des mille Juifs qui se laissèrent enfumer dans leurs grottes par les Syriens, de peur de désobéir à Dieu s'ils se défendaient (7).

C'est encore dans l'Ancien Testament que l'on retrouve, et fréc|uemment, le tableau du pénitent assis au dehors, vêtu d'un sac. ou de haillons sordides, et qui parfois même se roule dans la boue (8)

(1) 'aXXoxoTOj; -f.r>ix-jvr','yi'f {De Sup., III, ICfiA).

("1) De Superslilione, III, 106 B.

(3) Ihid., XII, 171 IJ.

(i) Insliittta Laconicn, 1\, 'iST C. Cf. les romnKMilaires de M. Oasquet, qui raiiproche cet usage do la confession chréllenne (Essai sur le culte et tes mystères de Mitlirn. Paris, Colin, I8!)t», ]>. 8-J).

(.')) " Il s'accuse de certaines fautes cl docerlaines (ransgressions. comme d'avoir mange ou bu telle ou telle chose. » {De Siipersiitione, VII, 168 Di.

(6) De Superstitione, VIII, t«9C.

(7) Macchat)ées, I, 2, 3-2-39. Cf. JosfcpuE. Antiquités..., XII, 8.

(8) De Superstitione, Vil, 168 Q. Cf. Jonas, III, 6: .. Le Roi de Ninivc se

Le bruit du tambour fait songer au culte de Cybèlc, auquel plusieurs religions orientales ont emprunté ses purifications impures et son baptême sanglant. On sait que le taurobole, l'une des cérémonies essentielles des mystères de Mithra, était d'origine galliquc. On connaît l'état humiliant où se mettaient les femmes les plus nobles pour pleurer Adonis, et les pénitences répugnantes par où l'on honorait Atys, dont le culte est lié, d'ailleurs, à celui de Cybèle.

Aucune des religions orientales n'était absolument exclusive, sauf l'hébraïque. Encore est-il vraisemblable que les prosélytes du judaïsme ne laissaient pas de mêler certaines superstitions païennes aux pratiques du culte auquel ils participaient. Il y a tout lieu de penser que les superstitieux, jaloux de s'assurer par des moyens extérieurs le bonheur dans l'un et l'autre monde, empruntaient à chaque secte ses formules les plus mystérieuses et ses cérémonies les plus propres à séduire une imagination neuve ou blasée.

Le malheur est que les religions orientales n'avaient pas le triste privilège de l'obscénité ni de la cruauté. Plutarque est obligé de le reconnaître. Il veut qu'Hercule, héros grec et donc bienfaisant, ait aboli les sacrifices humains en Italie (1). Pourtant les Romains, à l'époque historique, enterrèrent vifs « un Grec et une Grecque, un Gaulois et une Gauloise », pour expier le crime de trois Vestales, infidèles à leur vœu (2). Pendant la seconde guerre médique, le grand Thémistocle, en vue d'assurer sa victoire, avait immolé trois jeunes Perses à Dionysos Omestès, qui se nourrissait de chairs crues (3). Artémis Orthia, du temps de Plutarque, exigeait encore à Sparte, que ses autels fussent arrosés du sang des jeunes garçons, fouettés parfois jusqu'à la mort (4). En Béotie, dans la ville d'Orchomène, les prêtres de Dionysos, pour punir un infanticide commis aux temps mythiques par les filles de Minyas, avaient le droit de tuer une femme de cette famille, la première qu'ils parviendraient à saisir. « Le prêtre Zoïle l'a fait de nos jours, » dit Plutarque. Et il ajoute : « Mais il n'en est rien résulté de bon pour lui (5). »

leva (le son trône, ôta son manteau royal, se couviil rt'nn sac et s'assit sur la cendre. Et il fit crier dans Ninive : « Que ni hommes, ni l)è(os, bœufs et (I l)rol)is ne mangent rien, ne paissent point, et ne boivent point d'eau ; qu'ils « se couvrent do sacs... » — Job, XXX, 19 : « Dieu m'a jeté dans la fange. » — 1 Samuel, XIX, "24 : « Saiil prophétisalui aussi devant Samuel, et il resta nu par terre tout et; jour-là et toute la nuit. » (Trad. Crampon (( d'après les textes originaux ». l^aris, Desclce, 190,t.)

(1) Quœstiones romanœ, XXXI I, 272 B.

(2) Qii.Tstiones romaïur, LXXXlll, 284 B.

(3) Thémislode, XIII, 1I9A; Pèlopidns, XXT, 289 A ; Arislkle, IX, 31F.

(4) Institula Laconica, XXXIX, 2.39 C ; Lycurgue, XVIIl, 51 B.

(5) Quxsliones grœcx, XXXVIII, 299 F.

Plutarque voit trop de sang couler, même dans les temples paternels, pour n'en pas être troublé. Les démons, heureusement, sont là pour décharger les dieux du reproche de se plaire à l'indécence et à la barbarie : « Xénocrate croit que les jours néfastes, et, parmi les fêtes, toutes celles qui comportent des coups, des flagellations, des jeûnes, des discours obscènes ou malencontreux, ne conviennent pas au culte des dieux ni des bons démons, mais qu'il y a dans l'air ambiant des êtres forts et puissants, mais aussi mélancoliques et sombres, qui prennent plaisir à tout cela, et, pourvu qu'ils l'aient, ne font pas d'autre mal (1). »

Plutarque sait même que le quadruple sacrifice humain qui devait compenser, à Rome, l'infidélité des Vestales, fut exigé par des démons « étrangers et venus d'ailleurs (2) ». ^Mais les démons indigènes et même les grands dieux étaient-ils moins exigeants ? Les noms de Dionysos Omestès et d'Artémis Orthia sont là pour répondre. A supposer que ces appellations eussent été usurpées par de mauvais démons, comment les bons se laissaient-ils ainsi déshonorer sans protestation ? Après bien des tâtonnements, Plutarque arrive à comprendre que s'ils ne l'ont point fait, c'est que le Dieu véritable avait parlé par avance en nous donnant le sens moral, révélation naturelle qui suffit à démentir les oracles barbares. Ayant décrit en termes émouvants le sacrifice des enfants de Carthage à Aloloch, il s'écrie : « Si nous avions pour maîtres des Typhons ou des géants quelconques, vainqueurs des dieux, à quelles autres offrandes prendraient-ils plaisir, ou quelles autres fêtes réclameraient-ils (3) ? » Dissipant enfin toute équivoque, il afiirme ailleurs que ni les dieux, ni les démons, n'exigent de sacrifices humains. Mais, se trouverait-il des êtres pour se réjouir de ces marques atroces d'adoration, que l'homme de bon sens ne tiendrait nul compte de leurs caprices. Tant de cruauté serait le signe d'une faiblesse morale et, par conséquent, d'une impuissance incompatible avec tout caractère divin (4).

Le respect de Plutarque pour Pythagore et pour son prétendu disciple Numa, « cet homme juste, à la fois homme d'État et philosophe », nous est garant que, s'il eût été le maître de changer la forme des sacrifices, il n'aurait voulu, non plus qu'eux, rien immoler de vivant (5). Il se fût refusé, comme .Stilpon, à remplir la ville de fumée. Les cérémonies auraient été simples, grandioses

(1) De hide et Osiride, XXVf, 361 B.

(2) Quœsliones roinnnx, LXXXllI, "284 B.

(3) De Superslilione, XIII, 171 D.

(4) Pétopidas, XXI, !289 B.

(5) Quicstioiies romance, XV, 267 C.

et joyeuses, purifiées de toute imprécation et de toute exécration. Le nom des dieux n'y eût pas été invoqué hors de propos ; car la Pytliie disait aux Lacédémoniens qu'il valait mieux tenir tout simplement sa parole que de la consacrer par un serment(l).Leshommes n'eussent dédié d'offrandes que pour commémorer un grand acte de bienfaisance et de dévouement, et non pour éterniser le souvenir de leurs propres discordes (2).

Si Plutarque a fait plusieurs fois le portrait du superstitieux, assez de traits épars dans son œuvre nous permettent de nous représenter l'homme pieux tel qu'il le conçoit. Ce favori des dieux n'a point la superbe d'un stoïcien ; il n'est point désabusé comme ce disciple de Platon qui se croit tombé au milieu des bêtes féroces (3). Il croit que la vie, tout compte fait, est bonne, sans quoi la Providence ne la lui eût point donnée. Il croit que cette Providence s'intéresse à lui, qu'elle ne lui réserve pas d'adversités insupportables. Il la consulte volontiers ; mais c'est dans son cœur et dans sa raison qu'il en cherche d'abord les décisions; car il lui ferait injure en négligeant d'employer les facultés qu'il tient d'elle. II ne se dissimule pas qu'il est bon et remarquable par quelques autres mérites ; mais il ne se croit pas le seul dans ce cas et il incline à juger favorablement les autres. Dans la retraite, il lit et médite. Si quelque doctrine singulière l'embarrasse, ou si quelque tradition, vénérable par son antiquité, lui paraît heurter la douceur des mœurs actuelles, il cherche à se l'expliquer, sans toujours y parvenir (4). S'il ne trouve pas d'explication, la certitude qu'il y en a pourtant une le rassure.

Une s'instruit pas pour lui seul ; il parle volontiers de ce qu'il sait ; il dispute parfois avec les impies. Le plus souvent, il s'entretient avec ceux qui partagent ses sentiments, et il travaille à leur donner des raisons nouvelles d'aimer leurs dieux et le passé glorieux de leur ville. Il aime à rendre service ; il console les malades et les affligés. Il reçoit volontiers ; sa table est simple, mais son intérieur bien tenu. Dans sa famille, il n'agit pas en maître sévère ; il met sa femme de moitié dans tous ses intérêts ; il a de beaux enfants, qu'il élève dans la vénération des dieux et des grands hommes. Il ne rudoie pas ses esclaves, croyant les toucher davantage par son indulgence que par sa rigueur. S'il lui survient un deuil ou toute autre épreuve, il ne s'emporte point contre la nature inflexible, et

(1) Qaresliones roman,v, XXVIH, '27-1 C.

(2) Ibid., XXXVII, 273 G ; cf. De Pythiœ Oraculis, XV, 401 C. (S) Et; Oripîot Mftur.oi vjT.i'zùn (République, VI, 496 D).

(4) Cf. Les remarques de Plutarque sur VArlémis de Timothée [De Superstilione, X). II ne parait pas avoir compris son auteur.

KJO Li:s IDÉES RELIGIEUSES DE PLUTARQUE

moins encore contre Dieu, qui ne peut vouloir le mal. Il ne tolère pas le vacarme injurieux des pleureuses ; le souvenir aimable du défunt est sa meilleure consolation.

l'acile et bienveillant à tous, respectueux des magistrats, — même s'ils ne sont point d'illustre naissance ni de mérite singulier, — il est écouté dans les assemblées. Il se trouve honoré des moindres charges et les accomplit en conscience. Il ne donne point dans une politique d'opposition stérile ; mais, sans offenser le dieu César, il maintient les franchises locales. Il aime les temples, où tant de riches offrandes témoignent de la piété des aïeux. Il ne raille point l'ignorance des prêtres, pourvu qu'ils soient de bonne foi ; mais il interprète à part lui, dans un sens plus élevé, leurs récits naïfs. Dans les cérémonies il se croit en présence de Dieu ; mais il se soucie peu des incidents qui risqueraient de troubler le cours du sacrifice. Il sait que l'Être suprême est raisonnable et ne s'irrite point pour des motifs futiles. II croit aux prodiges, aux oracles, aux songes ; mais il les explique à la lueur de son bon sens. Parfois il sent s'élever en lui des aspirations que le culte ofTiciel ne satisfait point ; alors il a recours aux pratiques d'une religion qui, venue d'Egypte, réalise plus parfaitement l'union de l'âme et de son Dieu. Mais son mysticisme s'arrête où commencerait cette exaltation qui, transportant l'homme hors de soi, rompt son équilibre mental. Sans mépriser les rites exotiques, il ne les accepte qu'à bon escient ; toutefois, il n'aurait pas le courage de troubler la candeur des pauvres âmes à qui telles ou telles formalités bizarres apportent une espèce de soulagement.

Il s'endort le soir d'un sommeil sans' rêves, après avoir veillé pour lire la Politique d'Aristote, la Vie de Platon par Aristoxène, ou la Cyropàlie (1). Il est tranquille, car les astres le protègent, symboles de la Providence divine. Il attend sans impatience et sans angoisse un autre sommeil, plus long, qui doit le prendre un jour. Alors son âme ne sera plus soumise aux nécessités de la matière, et, tranquille, elle montera vers Dieu.

(1) Non posse suaviler vivi..., X, 1093 C.

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