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CHAPITRE XiV

Joseph de Maistre, considérant avec admiration la morale de Plutarque, et retrouvant dans sa doctrine le paradis, l'enfer et jusqu'au ])urgatoire, suppose que, si le sage de Chéronée n'a pas connu positivement le christianisme dogmatique, il a subi, de quelque façon, l'influence de la religion naissante. Ce serait donc à bon escient que Théodoret l'aurait placé parmi les philosoplies qui ont entrevu la lumière. Aussi bien le grand ultramontain considère-t-il comme impossible que Plutarque, en passant par Alexandrie, n'ait pas eu l'occasion de nouer quelques rapports avec l'école chrétienne, déjà llorissante, de cette ville (1). Mais Plutarque, s'il a connu le christianisme, l'a-t-il jamais considéré comme autre chose qu'une secte juive ? Nous n'avons aucune raison de l'afTirmer.

A défaut de textes précis sur les chrétiens, l'opinion de notre auteur sur les Juifs servira peut-être de point de départ à quelques inductions. Il aurait pu connaître les Juifs grécisés d'Alexandrie, moins exclusifs que leurs coreligionnaires, et plus soucieux d'érudition profane. Mais, en fait, il paraît ignorer complètement le mouvement d'idées dont l'œuvre de Philon fut l'expression la plus brillante. Bien renseigné sur certains rites de la religion hébraïque, il ne voit guère dans ses sectateurs qu'une troupe de pauvres fanatiques, sales et illettrés.

La religion juive lui paraît dominée par une crainte superstitieuse de la divinité : « Tous les hommes, dit-il, ne croient pas que les dieux soient bons. Voyez ce qu'en pensent les Juifs et les Syriens (2). » Il explique lui-même l'allusion faite aux Syriens en rapportant ailleurs que, si l'on désobéit à leur grande déesse en man-

(1) }. DE Maistuk, op. cit.

(•2) De Stoicorum ReiiuijnanliU, XXXVIII, 1051 E.

géant des mendoles ou des anchois, elle dévore, d'après eux, les jambes du coupable, le remplit d'ulcères et lui ronge le foie (1). (V La rigueur de certaines observances de la loi mosaïque, comme le chômage absolu du sabbat, les jeûnes et certaines abstinences dont il n'admettait le principe qu'à titre exceptionnel (2), l'amenait à supposer qu'on avait en vue, par ces pratiques, de satisfaire une divinité jalouse et malveillante. Le secret dont les Juifs entouraient le nom de leur Dieu confirmait cette hypothèse.

Plutarque s'intéresse trop à toutes les institutions religieuses pour ne pas chercher à savoir quel était ce Dieu. C'est dans les Propos de table qu'il traite cette question, entre mille autres, qui sont un prétexte à variations plus ou moins subtiles et trahissent rarement une préoccupation morale bien profonde. L'érudit parle alors plutôt que le philosophe.

Lamprias, son frère, homme naturellement railleur et plaisant (3), entame ce sujet en faisant allusion aux propos ironiques tenus par leur commun aïeul sur le compte des Juifs. Le vieillard re])rochait en riant à ces étrangers de s'abstenir de la viande qui leur eût le mieux convenu (4). Polycratc juge excellente l'observation, qui pourrait bien n'être qu'une épigramme assez grossière : « Je me demande, ajoute-t-il, si c'est par respect ou par dégoût du porc que les Juifs s'abstiennent d'en manger. Car les explications qu'on donne, chez eux, de cette tradition, ressemblent à des fables ; mais peut-être ont-ils des raisons sérieuses, qu'ils ne veulent pas divulguer (5). » Comme les récils fabuleux sont loin de déplaire à Plutarque, il est à craindre que cette phrase ne serve simplement à dissimuler son ignorance. Bonnes ou mauvaises, il eût sans doute rapporté les raisons des Juifs, s'il les avait connues, mais elles étaient généralement ignorées. Celse fait remonter vaguement les abstinences pratiquées par cette nation à quelque tradition de leurs ancêtres (6).

Plutarque va donc chercher. « Il eût été bien plus simple, dit Louis Ménard, d'interroger un Juif. Mais Plutarque avait peu de critique. Au lieu de s'informer avant de conclure, il voulait tout deviner (7). » Il faut avouer que le reproche ne porte pas absolument à faux ; cependant la discussion instituée par les interlocu-

(1) De Superstitione, X, 170 C.

(2) De Stoicorum Repiignantiis, XXI, 1044 K.

(3) Syiniiosiam. Mil, 6, 3, 726 D.

(4) Ibid., IV, 4, 4, 009 C.

(5) /(.t(;., IV, 5, 1,609 F.

(0) Ohigène, Contre Celse, VIII.

(7) Op. cit., XVIII.

teurs des Propos de table est plus judicieuse que Ménard ne paraît le supposer. M, Salomon Reitiach observe qu'elle met en présence déjà les deux écoles entre lesquelles se partagent de nos jours les historiens des religions (1). Lamprias représente l'école « hygiéniste )', où Renan figura plus tard, non sans éclat. » Si la loi juive, dit-il, interdit de manger du porc, c'est dans l'intérêt de la santé publique et pour éviter la contagion de la lèpre, à laquelle cet animal est sujet (2). » Mais, Callistrate, précurseur du totémisme, juge que le porc est un objet de vénération pour les Juifs, et cela parce qu'en fouillant la terre de son groin, il aurait donné aux hommes l'idée de l'agriculture. « Car, s'ils avaient le porc en horreur, ils le tueraient, ce qu'ils ne font point (3). » La raison hygiénique ne peut, d'ailleurs, valoir pour le lièvre, dont ils s'abstiennent aussi.

Sans avoir lu le Léw7jV/ue, Plutarque en connaît, comme on voit, certaines prescriptions : « Le lièvre, qui rumine, mais qui n'a pas la corne divisée, sera impur pour vous; et le porc, qui a la corne divisée et le pied fourchu, mais qui ne rumine pas, sera impur pour vous. Vous ne mangerez pas de leur chair et vous ne toucherez pas leurs corps morts (4). » Il sait aussi que les Juifs n'emploient pas de miel dans leurs sacrifices (5) ; et la loi dit, en effet : « Vous ne ferez fumer rien qui contienne du levain ou du miel dans les sacrifices offerts à Jéhovah (6). « Il a entendu nommer les lévites (7) et représente le grand prêtre coiffé de sa mitre, vêtu d'une robe longue au bas de laquelle sonnent des clochettes (8).

Il donne enfin une description assez précise de la fête des Tabernacles. « Ils la célèbrent, dit-il, quand la vendange bat son plein. Ils dressent des tables chargées de toute espèce de fruits, sous des tentes et des huttes faites surtout de sarments entrelacés avec du lierre... et ils appellent le premier jour de cette fête la journée des tentes (9). » Ce tableau rappelle celui de la Bible : « Quand vous aurez récollé les produits du pays, vous célébrerez la fête de Jéhovah pendant sept jours... Vous prendrez, le premier jour, du fruit de beaux arbres, des branches de palmiers, des rameaux d'arbres

()) OUIGÈKF., t. I, pp. 3-2 40.

[■i] SYinposiaca, IV, 5, A, 670 F.

(3)/6id.,IV, S, % 670 D.

(4) LévUiqiie, XI, 7-8-9.

(5) Syinposifica, IV, 6, "2, 671 E.

(6) LéviVuine, II, H.

(7) Sympoaiaca, IV, 6, 2.

(8) Ibid., 07-2 A. En réalité, le grand prêtre était coiffé d'une tiare (Exode, XXVIIl, 4), la mitre appartenant aux simples prêtres (Exode, XXIX, 9). - Pour les clochettes, cf. Exode, XXIX, 34-35.

(9) Symposiaca, IV, 6, 2, 672 A.

touffus... Vous demeurerez pendant sept jours sous des tentes de feuillages (1). »

Plutarque a, pour une raison qui s'expliquera bientôt, substitué le lierre et les sarments aux branches de palmiers et aux rameaux. Ce n'est là que la moindre de ses erreurs. Il s'imagine que les Juifs honorent l'âne pour le remercier de leur avoir découvert une source. Cette double légende se retrouve notamment chez Tacite, qui, en racontant la sortie d'Egypte, s'exprime ainsi : « Rien ne les minait autant que le manque d'eau. Et déjà, près de mourir, ils s'étaient couchés sur toute l'étendue de la plaine, quand un troupeau d'ânes sauvages, qui revenait de paître, s'enfonça dans une grotte... Moïse, qui les suivit, trouva le sol couvert d'herbe ; et cet indice lui permit de découvrir une source abondante... Ils consacrèrent, dans le fond de leur sanctuaire, l'image de l'animal dont la rencontre avait mis fin à leur course errante et à leur soif (2). »

On explique parfois cette fable par une confusion entre les Juifs et les Égyptiens adorateurs de Set, le Typhon des (irecs, dont l'emblème était un animal assez analogue à un âne (3). Mais Plutarque dénonce formellement cette erreur dans le traité d'Isis et d'Osiris : « Ceux qui disent qu'après le combat Typhon s'enfuit, monté sur un âne, et resta sept jours en route, puis qu'une fois sauvé, il eut deux fils, Hiérosolyme et Judéos, veulent évidemment tirer les traditions juives dans le sens de cette fable (4). »

En revanche, certains textes de l'Ancien Testament, déformés et mal interprétés, avaient pu contribuer à faire naître la légende de l'âne divinisé. Jéhovah ne veut pas que le roi ait beaucoup de chevaux (5). Isaïe déclare la mesure comble parce que « le pays est rempli de coursiers (d) ». L'âne, au contraire, est la monture d'honneur. On voit les princes d'Israël seller leurs ânes (7). Débora chante : «Bénissez Jéhovah, vous qui inontez de blanches Anesses(8) ! " Il est dit des trente fils de Jair qu'ils possédaient trente villes et montaient trente ânes (9). Zacharie, enfin, annonce à Jérusalem la venue de son roi, « humble et monté sur un âne (10) ».

(1) Léi'Uiqne, XXIV, 39-42.

(2) Histoires, V, 3-4.

(3) Cet animal avait les oreilles carrées et n'tHait donc pas un une. Li's égyptologues, à notre connaissance, ne l'ont pas encore identifié.

(41 De Iside et Osiridc, XXXI, 363 C.

(5) Deutérome, XVll, 16.

(6) haie, II, 8.

(7| 11 Samuel, XVII, -13; l liais, 2, 40.

(8) Juges, V, 10.

(9) llnd., X, 4.

(10) Zacharie. l\, 9.

Quant au porc, Lamprias persiste dans l'opinion qu'il est en horreur à ce peuple ; mais il en donne une raison tirée d'assez loin. C'est un sanglier qui a causé la mort d'Adonis. Or Adonis est le même que Dionysos (1). Pourquoi Dionysos ne serait-il pas le dieu des Juifs ? Du moins, ^Icragéne entreprend de le démontrer par diverses considérations, liturgiques, philosophiques, et, si l'on veut, philologiques (2). Au fond, Plutarque est toujours dominé par son syncrétisme, par l'idée bien nette que, sous diverses appellations, tous les peuples adorent un même dieu, qui est d'abord un dieu grec. Il arrange le peu qu'il sait des cérémonies juives pour l'accommoder à cette opinion préconçue. Il veut que le nom des lévites dérive d' Évios ou de Lysios, surnoms de Bacchus, et qu'il y ait quelque rapport entre le sabbat et Sabazios (3).

Nous sommes habitués à ses fantaisies étymologiques. Nous l'avons déjà vu, chose plus grave, modifier la décoration prescrite pour la fête des Tabernacles (4). Il assure aussi que le grand prêtre porte une tunique de peau de cerf, alors que ce dignitaire n'était vêtu que de pourpre et de lin (5). Il suppose enfin que le jour du sabbat, les Juifs s'excitent mutuellement à s'enivrer, ou, du moins à boire du vin pur. Or le Lévilique dit : « Tu ne boiras ni vin, ni boisson enivrante, toi et tes fils avec toi, lorsque vous entrerez dans le tabernacle, afin que vous ne mouriez pas. C'est une loi perpétuelle parmi vos descendants (6). »

Méragène disposait d'arguments plus décisifs pour établir l'identité de Dionysos avec Jéhovah ; mais il ne pouvait malheureuse-

(1) Sympoùaca, IV, 5, 8, 071 B.

(2) iind., IV, 6, 1, 671 D.

(3) Symposiaca, IV, 6, 2, 671 F. — U semble, au surplus, qu'après la conquête syrienne, certains .luifs aient mêlé quelques observances hébraïques au culte de Saba/.ios. Des interprètes modernes rapportent que V Apocalypse fuit allusion à cet amalgame en parlant de la synagogue de Satan (HI, 9).

(4) U convient d'ailleurs de rappeler que la vigne était un des motifs de décoration du temple de Jérusalem, eonstruit par Hérode (Josèphe, AnVujidtés..., XV, H).

(5) Exode, XXVIll, 1-39; et XXXIX, 1-31.

(G) Lévilique, X, i(. Cf. toutefois Fouard, à propos de Luc, XIV, 1-6 : « Les Juifs, si exacts à garder le repos sabbatique, ne défendaient pas en ce jour les réjouissances et choisissaient même de iiréférence ce temps di" loisir pour donner de grands banquets fil Esdr., VIII, 'J-12; Tobie, II, 1) : leur unique soin était d'en faire tous les apprêts la veille. Les repas du sabbat dégénérèrent bientôt en de telles orgies, que Plularque reprochait aux Juifs de son temps de consacrer le jour du Seigneur à boire et à s'enivrer (Plutakque, (Jua'stionum Convivaliuni, liv. IV, 6-2; S. Jkan CunïsosTOMF., DeLazaro, Humilia I ; S. Augustin, in Psalin., XXXII, 2; XCI, 1). » (lie de N.-S. Jésus- Christ, 12° édition, Paris, Lecoffre, t. II, p. 121, note.)

ment les communiquer qu'aux croyants initiés à la pantélie triétériquc (1). Cetlc initiation comportait, seniblc-t-il, la pratique du végétarisme et l'abstention de sacrifices sanglants. Quelque chose d'analogue à cette dernière observance ligure dans la loi mossaïque (2). De plus Dionysos triétérique était spécialement qualifié de « dieu à tête de taureau », et de « porte-cornes » (3). Et la corne, dans l'Ancien Testament, symbolise la force, la puissance, parfois la sagesse (4). Michel-Ange s'en est souvenu lorsqu'il a sculpté son Moïse.

Mais, en réalité, le fond même du judaïsme, c'est-à-dire la fidélité inébranlable à un dieu unique et immatériel, qui ne veut pas être confondu avec les dieux des nations, échappe tout à fait à Plutarque. La soumission de tout un peuple à une loi précise, inexorable et minutieuse, soumission en retour de laquelle ce peuple obtient l'alliance éternelle de Dieu, et l'espérance obstinée d'un avenir glorieux, sans cesse entretenue par les prophètes, ces confidents du Tout-Puissant, si différents des hommes divins qu'imaginait Platon, voilà des phénomènes que Plutarque n'a jamais soupçonnés.

Il était donc aussi mal préparé que possible à la connaissance du christianisme. Il ne possédait même que des données assez vagues sur la religion dont les cérémonies offraient le plus d'analogies avec les rites de l'Église naissante, celle de Mithra le médiateur (5). En fait de cultes autres que le sien, il ne connaît sérieusement que le gréco-égyptien, celui qui remonte à Manélhon. Et ce demi-dieu, poète et théologien, dont les mystères douloureux propagèrent la croyance en une âme immortelle, Orphée lui-même, en qui les premiers chrétiens virent une image ])ro])hclique du Sauveur, ne lui inspirait pas une vénération particulière. Il ne paraît guère dans les Vies que pour s'entendre blâmer de l'ivresse perpétuelle qu'il promettait aux initiés (6) ; et, dans les Œuvres morales, on lui reproche aigrement d'avoir répandu de faux bruits sur l'oracle de Delphes (V).

N'y avait-il pas cependant chez Plutarque une sorte de cliristianisme latent ? En fait, le christianisme n'est pas un état d'esprit, mais une religion très précisément définie, comportant des

(1) Symposiaca, IV, 6, 1, 671 D.

(2) LévUique, XVII, '■H-'i'i.

(3) Hymnes Orphiques : Parfum de Dionysos Triétérique. (i) Psaumes, XCII. 11 ; CXII, 9 ; xtX.

(5) De hide et Osiride. XLVI, 369 E.

(6) Comparaison de Lucallus et de Cimon, II, 521 B.

(7) De sera num. vind., XXII, S66 B.

dogmes, des obligations morales et des rites. Pareille question pourrait donc sembler oiseuse. Mais il est légitime de se demander quelles aspirations le christianisme était susceptible de satisfaire chez notre auteur et quelles tendances de son esprit il aurait contrariées.

A coup sûr, son amour de la pureté, son besoin d'adorer « en esprit et en vérité », ses élans vers un Dieu infiniment bon et son désir passionné d'une union intime avec lui, pouvaient trouver, et au delà, de quoi se contenter dans la religion nouvelle. Il croyait en un Dieu rémunérateur et vengeur et en une âme immortelle. Sans doute n'admettait-il point la résurrection de la chair ; mais Joseph de Maistre, sans trop solliciter les textes, a pu rapprocher les corps glorieux de ces doubles singuliers qui, dans les mythes de Plutarque, gardent la ressemblance humaine et ne font point d'ombre (1). Les notions de Providence et de miracle lui sont familières. Les mystères n'auraient pas été pour le troubler ; car il est toujours prêt à s'incliner humblement devant ce qu'il ne comprend pas. Même on a soutenu, non sans paradoxe, qu'il avait eu l'intuition de certaines pratiques chrétiennes. N'a-t-il pas recommandé l'usage de la confession, en exhortant ceux qui auraient commis une faute, loin de la tenir secrète, à la découvrir aux gens de bien (2) ?

Mais Plutarque, esprit honnête et pieux, est d'abord un intellectuel. Il sait abdiquer, à la fin, sa raison ; il ne commence point par là. Ses maîtres sont les philosophes ; il vénère la science et croit l'étude indispensable à qui veut s'élever moralement. Il ne dirait pas, comme Augustin : « Aime, et fais ce que tu veux ! » mais plutôt : « Connais, et fais ce que tu veux. » Il n'est pas platonicien jusque-là que le vice soit uniquement, pour lui, l'ignorance du bien ; mais il distingue mal la sagesse de la vertu. Les grands chefs d'écoles sont plus près de Dieu que leurs obscurs disciples; et, même dans l'ordre des grandeurs de chair, il ne serait pas surpris que Dieu se dévoilât de préférence aux rois et aux princes. Aussi cette parole de l'Évangile lui resterait-elle étrangère : « Je vous bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux petits (3) ». Prisonnier des préjugés d'un bourgeois de province, il professe un mépris bienveillant pour ces petits, et ne se croit pas précisément leur frère, quoiqu'ils aient, comme lui. Dieu pour père. S'il ne veut, non plus que

(1) .1. DE Maistue, op. cit.

("2) iJe Profeclibus in virliite, XI,82A.

(3) Matth., XII, 23.

les animaux familiers, les maltraiter sans raison, il entend surtout éviter, par cette indulgence, un trouble funeste à son âme.

Rien, chez lui, de ce grand désir de fraternité qui saisit Séncquc, stoïcien imparfait, mais à qui tant de hontes et de crimes étalés dans la ville impériale ont montré la vanité des distinctions sociales. « Des esclaves ? Non : des compagnons d'esclavage ! Des esclaves ? Non : d'humbles amis (1) ! » Content de son milieu, de son entourage, de sa sagesse moyenne, trop content pour un philosophe, il ne rêve pas d'une cité nouvelle où la souffrance serait moindre, d'un Dieu qui se ferait connaître à tous. S'il préside une cérémonie, le prêtre de Delphes se réjouit d'en comprendre le vrai sens, éternellement fermé, malgré leur zèle, aux simples fidèles, qui n'ont guère droit qu'à la superstition. Jamais on ne sent en lui ce tressaillement d'attente, cette préfiguration d'un monde renouvelé, plus ou moins perceptible dans telle tragédie d'Eschyle, tel dialogue de Platon, telle bucolique de Virgile.

Non qu'il n'ait éprouvé très vivement le besoin d'une médiation entre Dieu et l'homme. Mais cette médiation, cette intercession constante, il la voit, au cours des siècles, exercée par ces hommes divins, consommés dans la sagesse, dont Socrate est le parfait modèle. Et si l'on a pu. par une hypothèse ingénieuse, attribuer à sa doctrine quelque influence sur la christologie des Pères grecs, l'idée de la rédemption proprement dite, la conception d'un Dieu rachetant le monde par sa souffrance, lui est étrangère. Il n'est pas troublé d'un vieux crime qui pè.se sur l'humanité ; l'imperfection de celle-ci lui paraît normale ; et il ne songe même pas à l'expliquer par une chute, une faute originelle. Il n'envisage pas comme possible, et d'ailleurs ne désire pas, une transformation profonde des esprits et des coeurs. Il ne sent pas qu'un monde s'écroule et qu'un nouvel ordre va naître. Nul n'a moins rêvé de palingénésic ; nul n'a senti de façon plus fugitive la mélancolie d'une décadence universelle (2). J'ai beau faire, je ne puis, dans son récit de la mort du grand Pan, découvrir trace de ce trouble qui, pour M. Gebhart, y est visible (3).

Par là même, par ce calme, cette satisfaction de soi-même et des destins de l'homme, il est Grec, bien Grec ; il l'est plus, peutêtre, que certains génies auxquels on ne saurait, par ailleurs, le

(1) Ad Laciliuin, \LV1I, I.

('2) Je dis : universelle, car rimimissanco de la Grèce, la perle définitive de son indépendance, et sa dépopnlation, lui causaient une sincère tristesse. Mais il ignorait les lares du monde gréco-romain, pris dans son ensemble. Et il croyait Delphes en train de renaître.

(3) Gebhabt, op. cit.

comparer. Son nationalisme, étroit malgré tout, ne l'abandonne pas même quand il se préoccupe d'une religion universelle. « Ne diras-tu pas, s'écrie Març-Aurèlc : Bienheureuse cité de Zeus... ? (1) » Accents inconnus à Plutarque, encore bien qu'il ait une fois parlé du monde comme d'une « ville commune aux dieux et aux hommes » (2). Ces dieux, qui sont à tout le monde, sont d'abord à la Grèce. Ils la favorisent à tel point qu'ils transforment en cygne un tyran parricide, pour loyer de l'avoir affranchie nominalement. Un Dieu historique, presque contemporain, né en Syrie, et qui n'aurait point parlé grec, Plutarque eût-il pu l'adorer ? Il ne reconnaissait les divinités des autres nations que s'il pouvait les identifier, de façon souvent hasardeuse, à celles de la Grèce. Instruit de l'histoire du Christ, il eût consacré toute sa dialectique à la fondre avec la légende d'un Adonis ou d'un Dionysos. Peut-être son ignorance du christianisme nous a-t-elle, en conséquence, épargné de bien étranges constructions.

(1) Mauc-Aurèle, Pensées, IV, 23.

(•i) Adversus Stolcos, XIV, lObSKF.

Par son ésotérisme relatif, par un certain égoïsnie social, par une résignation trop prompte aux lacunes de la destinée, par un nationalisme opiniâtre, Plutarque se classe très nettement en dehors de toute influence chrétienne. S'il n'annonce pas la grande révolution religieuse qui mit fin pour toujours au polythéisme grec, on pourrait être, tout au rebours, tenté de voir en lui le précurseur de cette tentative de restauration du paganisme, dont Julien fut l'ouvrier et peut-être la victime. Hypothèse commode et séduisante. Elle l'est d'autant plus que Julien aimait Plutarque, le citait comme un de ses maîtres (1) et le lisait « dans un texte assurément plus complet que le nôtre (2) ». Mais l'hellénisme du César était, bien plus que celui du prêtre de Delphes, adultéré par mille emprunts faits à l'Orient. Il se disait le fils dévot de Mithra, dont Plutarque ne prononce le nom qu'une ou deux fois, par hasard (H). La religion du Soleil-Roi, venue directement de Perse, distingue assez mal l'astre du dieu. Plutarque n'y eût reconnu qu'un de ces systèmes allégoriques, dont il se défiait pour leur excès de matérialisme et tant d'importations étrangères l'eussent choqué; car, en dépit de son syncrétisme, il n"a guère pris au sérieux, parmi les religions orientales, que celle d'Osiris, restant ainsi fidèle à la vénération de Pythagore et de Platon pour la sagesse égyptienne. Du reste, l'œuvre de Julien était commandée ])ar la nécessité d'opposer au christianisme, déjà puissant, la rivalité d'une religion enfin organisée, mieux adaptée que l'ancienne aux exigences du temps.

Plutarque ne fut pas inspiré par un besoin de ce genre. Il ignorait

(i) Misopogon : « Atiriez-vous entendu parlerd'un homme de Chéronée.. ? C'est d'après lui que je parle: je ne fais (pic le copier. » — 11 ne m'a pas paru possible de mieux traduire celte plu-ase que ne fait La Hlcterie (Histoire de l'empereur Jovien... et Irndnclion... de Julien, l'aris, Prault, 1741).

(2) Cf. l'étude de M. E. Sonneville [Uevue de V Instruction publique en Belgique, 1899).

(3) De Iside et Osiride, XLVl, 369 E ; Arlax^rxès, IV, 1013 B.

le péril clirétien ; les adversaires de sa religion n'avaient pas changé depuis des siècles. C'étaient les épicuriens, négateurs de la Providence, les stoïciens, trop entêtés d'interprétations naturalistes. Il a pu remarquer la vogue croissante des superstitions venues d'Orient; mais cette vogue en elle-même n'était point un fait nouveau. Aristophane énumère déjà mille sectes envahissantes qui se disputent la crédulité d'Athène ; on y reconnaît les Juifs sous un nom bizarrement grécisé (1). Rome même, d'une orthodoxie jadis farouche, possédait, dés 138 avant notre ère, son temple de Sérapis; et Bion, voilà bien longtemps, avait su pleurer Adonis-Thammouz en excellent grec. Plutarque ne soupçonnait pas l'étendue du danger, et que toutes les religions orientales, avec celles de la Grèce et de Rome, finiraient par se confondre dans un chaos sans nom, où nulle intelligence ne viendrait mettre l'ordre.

Il est bien de son temps par la curiosité universelle, le goût du merveilleux, d'autant plus développé chez les peuples où s'éclipse la croyance au surnaturel, l'âme humaine s'adonnant aux magies quand elle n'a plus de religion, le besoin d'épuiser tout lecontenu de la tradition et de faire direauxanciens mille choses qu'ils n'ont point pensées. Il en est par l'amour de l'archaïsme, l'affectation de tout comprendre, ou du moins d'y tâcher, le désir de trouver une parcelle de vérité dans les plus étranges symboles. Mais il n'a passé que peu d'années à Rome. Alexandrie, carrefour de toutes les religions, il ne l'a vue qu'en courant, et il en a rapporté si peu d'impressions précises, qu'on a pu discuter s'il y était allé réellement. De retour à Delphes, magistrat, prêtre, gloire locale, il n'a pas été tellement ingrat que de douter du dieu qui lui faisait ces loisirs honorables. Soustrait aux grands courants de pensée, voyant venir au temple d'Apollon tous ceux qui croyaient encore, il ne s'est guère demandé ce que voulait l'humanité, ce qui s'élaborait danscemonde en quête d'une foi, mais à qui l'on offrait seulement diverses magies.

Nul ne fut, moins que lui, soucieux de l'avenir. Mais il voulut faire son devoir dans le présent. Ce devoir était d'illustrer sa patrie, par ses lumières. Il s'y efforça. Platonicien sincère, il avait retenu de l'ancienne philosophie le culte de la vérité, la conviction que toute science qui n'élève pas l'âme est frivole, le sentiment du caractère infiexible et du privilège éminent de la loi morale. Par là, sans doute, était-il presque (2) un isolé dans son temps ; il l'était

(1) PtpiaxeOoi {Cavaliers, 633). Cf. Dom Galmet : « Bereschith. C'est le nom que les Hébreux donnent à la Genèse, parce que ce livre commence par Bereschith qui, en hébreu, signifie: nu commencement. » {Dictionnaire de la Bible. Paris, 1722.)

(2) En faisant cette restriction, nous songeons à Dion Chrysostome.

aussi par son obstination à croire que la pureté du cœur et la simplicité d'intention, chez un homme doué d'ailleurs d'une intelligence avertie, valaient mieux, pour s'unir à Dieu, que mille sortilèges et que toutes les initiations. Il l'était par son indifîérence relative aux rites ; il l'était enfin parce qu'il ne demandait pas à la religion un thème à sensations nouvelles, un prétexte à sortir de soi pour s'abandonner à des ivresses inconnues ; il en fit l'objet d'une méditation sérieuse et continue.

Les temps héroïques étaient passés ; finies, les moissons de gloire dont chacun pouvait jouir autrefois. Il ne pouvait être homme d'État ni chef d'école. Il voulut maintenir la tradition des ancêtres, leur histoire, leur religion. Cette âme paisible était passionnée de gloire. Et que de gloire avaient donnée les dieux à la Grèce, et surtout à Delphes, centre du monde ! Il aimait Apollon pour avoir fixé le lieu de ses prodiges à Delphes et Delphes pour avoir été le séjour d'Apollon. La bienveillance impériale et le regain de faveur que connut le sanctuaire prophétique, où les foules recommençaient d'accourir, lui donnèrent le change. Il supposa que les temps anciens pouvaient revivre, que la vieille religion avait encore de quoi satisfaire les âmes, dont les besoins nouveaux ne lui apparaissaient pas très nettement. Il sauva tout ce qu'il put de la tradition, en l'interprétant à la lumière de la sagesse d'un Platon.

Mais il n'osa jamais s'avouer à lui-même, tout en la soupçonnant confusément, la contradiction profonde qui existait entre le polj-théisme grec et la philosophie, — n'importe quelle philosophie. Des religions diverses qui, se superposant l'une à l'autre, avaient fini par retenir toutes ensemble la foi des ancêtres, l'une était une interprétation naturaliste du sj'stème du monde, une autre dérivait du culte des morts, une troisième exaltait l'humanité créatrice. De toutes, la préoccupation morale était absente. Au contraire, la philosophie, explication rationnelle de l'univers et de l'homme, proposait une règle de vie. Socrate, une fois pour toutes, lui avait fixé ce but.

La conciliation cherchée par Plutarque était donc parfaitement vaine. Il s'y obstina pourtant. Mais, dans l'impuissance d'attaquer de front le problème, il procéda par tâtonnements, cherchant à résoudre les diflicultés une à une, appelant à son secours, dans chaque cas particulier, toute sa dialectique et toute son érudition. Il avait fini par se faire une sorte de système ; mais il n'osa jamais l'exposer de façon didactique et suivie : c'eût été confesser trop hautement toutes les lacunes qu'il déplorait dans la religion des ancêtres. Comment pourtant la croire fausse, cette religion des jours heureux, suivie par tous les grands hommes de la Grèce, et mère

de tant de chefs-d'œuvre ? Donc il fallait la défendre. Il la défendit avec plus de bonne volonté que d'adresse : plein de bon sens et de pénétration, quand il s'en tenait aux principes essentiels de la religion naturelle ; subtil, embrouillé, pénible à suivre, quand il défendait ses dieux et leurs rites.

Il ne pouvait pas réussir. Tranquille dans sa bourgade, résigné, malgré ses envolées vers une histoire illustre, à la médiocrité présente, il fut incapable d'offrir à la jeunesse grecque un type idéal d'existence où sa passion se fût prise. On ne refait un peuple blasé qu'en lui proposant un genre nouveau d'héroïsme. L'héroïsme guerrier d'autrefois n'était plus possible ; l'héroïsme du sacrifice et du renoncement, Plutarque ne le connut jamais, sinon peut-être par l'histoire. Et quelle activité conseillait-il, qui dépassât les murailles d'une étroite cité ? Socrate parlait avec enthousiasme d'un beau risque à courir ; la morale de Plutarque ne comporte pas assez de risques ; sa religion, non plus.

Il devait donc être vaincu. Son œuvre ne retarda pas d'une heure l'abandon définitif des anciens dieux. Mais tant qu'il vécut, ces dieux firent encore figure. Après lui, le besoin de faire du nouveau et celui de saisir à tout prix le divin furent poussés au paroxysme. L'extase devint un procédé courant, au lieu de l'exercice de la raison, par où ce vrai platonicien voulait s'élever à la connaissance de l'Être suprême. Les Olympiens, qui, du moins, offraient une image, à certains égards embellie et comme transfigurée de l'humanité, cédèrent la place, non pas encore au Dieu unique, mais aux monstres qui, sous des formes repoussantes, étalaient cyniquement le symbole grossier de la force génératrice. C'est contre les divinités exotiques, accueillies avec enthousiasme par des peuples d'où le goût de l'harmonie s'était retiré, que le christianisme eut à lutter. L'œuvre de Plutarque ne fut donc pas continuée. Ne dissimulons point les défauts de cette œuvre, mais comprenons-en le mérite ! Le prêtre de Delphes, patriote et philosophe, fit un effort désespéré pour retremper la religion grecque aux sources nationales.

Nîmes, le 17 septembre 1919.

Bernard Latzarus.

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