INTRODUCTION
Récemment encore, les travaux français sur Plutarque étaient beaucoup plus rares que ne l'eût fait supposer la popularité de cet écrivain. Dans les universités allemandes, les dissertations de toute espèce sur le sage de Chéronée se multipliaient ; l'authenticité des moindres de ses opuscules y était discutée longuement ; on recherchait ses sources ; on étudiait sa façon d'introduire les citations, ses élégances, vraies ou fausses, et ses constructions préférées. A cette masse de productions diverses, la France opposait l'étude excellente, mais un peu vieillie, d'Octave Gréard, et quelques travaux remarquables, mais en petit nombre, portant surtout sur l'établissement du texte. Aucune édition d'ensemble des Œuvres morales depuis celle de Dûbner dans la collection Didot. Aucune tentative, non plus, pour restituer, dans leur ordonnance logique, les idées de Plutarque. Il semblait que, satisfaite d'avoir jadis mis à la portée de tous, par la charmante, mais inexacte traduction d'Amyot (1),
(il II serait trop long de justifier ces deux épithètes, dont la première, au moins, sera facilement acceptée de tous. Sur la seconde, sans décider si Méziriac était fondé à relever deux mille contresens dans la traduction d'.4myot(.U(';ia(y(a/m, Amsterdam, Pierre de Coup, 1716, t. 111, pp. 303 sqq.), on tomberait facilement d'accord. Si l'exactitude littérale du traducteur est plus grande que ne l'admet le sentiment commun, si Jacques Amyot n'est pas incapable d'établir un texte, ni de le tourner correctement en français, par ailleurs sa prolixité, son ignorance absolue de ce qui' Fénelon appelle il costume, sa bonhomie même et cette fameuse naïveté qui fait son charme, tous ses défauts et ses qualités plus encore le rendent peu propre à comprendre et à faire comprendre aux autres, surtout, un philosophe d'un âge de décadence, et qui croit donner à ses contemporains le dernier mot de la science sur des questions très variées.
M. René Sturo), mort depuis pour la France, a étudié de très près la traduction d'Amyot, dans un important mémoire de diplôme, en 1906.
une mine inépuisable de sentences et d'anecdotes, l'érudition française jugeât superflu tout essai d'éclaircissement de l'œuvre de ce polygraphe, qui fut un croyant et voulut être un philosophe.
Parmi les lacunes de ce qu'on pourrait appeler la littérature plutarchienne, il en est une essentielle à combler. On n'a guère étudié les idées religieuses du prêtre de Delphes que de façon fragmentaire et uniquement en fonction de ses idées morales. L'auteur du présent ouvrage a voulu reprendre ce sujet, le traiter plus à fond, ou du moins en dégager l'intérêt, qu'ont déjà laissé soupçonner quelques études partielles.
En raison des circonstances qui en ont traversé la préparation, interrompue pendant quatre ans, ce travail est loin d'être aussi vaste et aussi complet que nous l'aurions souhaité. Volontiers, nous l'appellerions un essai ; mais, comme l'observa naguère un célèbre contemporain (1), tant d'illustres auteurs, anglais ou français, ont ennobli ce terme que l'usage en a démenti l'apparente modestie. Ce sera donc, si l'on veut, une ébauche, le témoin d'un effort plus patient qu'heureux, et la promesse d'une étude plus développée, et mieux étayée peut-être, que nous espérons donner un jour. Si nous avions à former un vœu, ce serait que notre œuvre présente, malgré son imperfection, fît sentir la nécessité, ou, du moins, l'intérêt d'une édition nouvelle des Œuvres morales.
A tout le moins, lé texte des trois Dialogues pythiques et celui du traité d'Isis et d'Osiris devraient être offerts au public érudit, solidement établis et pourvus de tous les éclaircissements que permettent les progrès de l'histoire des religions, de l'épigraphic et de l'égyptologie. Cette tâche est bien piopre à séduire de jeunes ambitions.
■ Au risque d'anticiper un peu, nous croyons devoir indiquer di maintenant, parmi les traités parvenus à notre époque sous le nom de Plutarque, ceux que nous nous refusons à retenir. Ce sont, non seulement les dialogues sur l'Education et sur les Noms des lleuves et des montagnes, dont nul n'admet plus l'authenticité, mais la Consolation à Apollonius et les Décisions des philosophes.
Dans le premier de ces ouvrages (XV, 109 D) l'insensibilité, contrairement à l'opinion constante de Plutarque, est présentée comnie un bien. La formule te xa;, très rare chez notre auteur, y est trop fréquemment employée. La longue citation du mythe du Gorgias (XXXVI-XXXVII, 120 D) ne nous paraît ni fort en situation, ni conforme à ses habitudes; il aimait mieux essayer de composer des mythes que de transcrire textuellement ceux de Platon. Dans
(i) M. Robert de Montesquieu.