‹ Les idées religieuses de PlutarqueChapitre 6 sur 22 · PLUTARQUE ET LA CRITIQUE OBJET ET PLAN DE CETTE ÉTUDE · texte numérisé non relu

PLUTARQUE ET LA CRITIQUE OBJET ET PLAN DE CETTE ÉTUDE

Un ouvrage naguère classique, l'excellente Liitératme grecque du savant et vénérable M. Deltour, fait de Plutarque un portrait attrayant, encore que dépourvu d'originalité. « Bon, humain, afîectu.cux pour sa femme, pour ses enfants, pour ses esclaves, animé de ce sentiment de fraternité universelle que répand le christianisme... il répand sur toutes ses dissertations un charme de bonhomie, de tendresse, de grâce aimable (1). «

Ne négligeons pas les manuels scolaires ; ils fournissent aux adolescents des formules commodes et dont l'homme fait ne se déprend pas toujours, ayant généralement autre chose à faire que de les rectifier. « Bonhomie, tendresse, grâce aimable. » Depuis plus de trois cents ans, on croit avoir peint Plutarque si l'on a dit cela. L'on a peint Amyot ; l'on a peint plutôt encore le seizième siècle (j'entends par là son langage), qui communiquait aux sujets les plus ardus le charme de l'enfance (2).

Je vois chez Plutarque un grand contentement de soi-même, quelque pédanterie, le besoin d'étaler son érudition, un souci constant de se réserver le beau rôle. Son style est assez pompeux, volontiers oratoire et souvent subtil. Abondant en métaphores cherchées et en citations, il prétend parfois à la rigueur scientilique. Les dialogues de Plutarque ont toujours quelque chose de la conférence, et ce caractère a complètement disparu chez Amyot.

Le document d'où date la légende de Plutarque est, je crois, le

({) F.Deitouu, Histoire de la iméraiure grecque. 3' édilion, Paris, Delagrave, -1889, pp. 616-617.

^2) Saint-Marc Girardin, presque seul au dix-iicuvièmo siècle, a fait expressément cette réserve, avec sa finesse et sa pénétration ordiaaires.

b LES IDEES RELIGIEUSES DE PLUTARQUE

fameux passage de Montaigne : « Nous autres ignorants étions perdus, si ce livre ne nous eût relevés du bourbier... les dames en régentent les maîtres d'école (1). »

C'est le profane qui parle ici, l'homme du monde ; et je m'étonne que tel critique d'aujourd'hui (2) n'ait pas retenu ce texte pour l'enchâsser dans une des études fortes et piquantes où il montre le divorce qui, d'après lui, sépara toujours les savants de la foule, même lettrée. Ce qu'on apprécie chez Plutarque, au seizième siècle, c'est qu'il est, qu'il semble être à la portée de tous. Grâce à ce guide excellent, une simple femme, sans prendre une miimte sur le temps qu'elle doit au soin de sa beauté, peut en remontrer aux plus érudits. Une lecture superficielle de ce vieillard aimable suffit pour donner des clartés de tout.

Le dix-septième siècle fit moins de cas d'Amyot. La Bruyère (éloge inattendu !) trouve son style sérieux (3) ; I-ouis XIV dit avec une moue : <> C'est du gaulois (4). » Au dix-huitième siècle, c'est encore la bonhomie du moraliste familier qui séduit Jean-Jacques lui-même bonhomme à ses heures (5). Il paraît d'ailleurs, comme la plupart de ses contemporains, avoir peu lu les Œuvres morales ; et, dans les Vies, il apprécie surtout les anecdotes, les détails de mœurs, tout ce bavardage un peu puéril, cette application à présenter les grands hommes en déshabillé, mais toujours gpands.

Le mérite principal d'Octave Gréard fut justement de signaler l'importance des Œuvres morales. « Cette étude, dit-il dans sa préface de 1866, portera principalement sur les Traités ; ce sera sa nouveauté (fi). « C'était la première fois c|u'en France on consacrait un travail d'ensemble à la pensée de Plutarque. Le succès en fut grand. Yillemain déclara cette œuvre « écrite avec goût, non sans éIo([uence (7) » ; elle valut à Gréard le prix Montyon d'abord, et, quelipie vingt ans après, un fauteuil à l'Académie française, où M. le duc de Broglie, chargé de recevoir l'ancien lauréat de l'Institut, reprit à son compte l'éloge décerné, comme il disait, par « un juge souverain (8) >>. A la vérité, le style de ^1. Gréard se sentait parfois de ces mauvaises habitudes (jui pensèrent prévaloir sous le

(t) Essais, IT, i.

(i) M. Julien Benda.

(3) Des Uui'rages de l'esprit.

(4) Louis Raci>k, Mémoires sur la vie et les œuvres de Jean Racine.

(5) Emile, IV.

(6) De la Morale de Plutarque. 6° édition, Paris, Ilachelle, 1902, p. \xii.

(7) Rapport sur les prix Montyon, 4807.

(8) Discours prononcés... pour la réception de M. Grénrd, le i'> janvier I8NS. Paris, Didot, 1888, j). 56.

second Empire (1). Mais surtout cet esprit orné, judicieux et informé respecta par trop cette espèce de possession d'état dont jouissait Amyot. Il continua de voir à travers le même prisme celui qu'il appelait si joliment le dernier des Sages de la Grèce (2) ; et, quand il en parlait, le qualificatif d'aimable revenait, comme de lui-même, sous sa plume.

Emile Gebhart qui, prenant place à son fauteuil, sut le louer en termes exquis, définit excellemment l'impression que laisse au lecteur la Morale de Plutarqiie. « Il nous rapporta de son voyage un Plutarque bien sympathique, esprit curieux de toute chose humaine, brave homme, vieillard charmant, délicieux convive (3). » Aimable, cliarmant, délicieux : de siècle en siècle, les Français déposent ces fleurs sur le cénotaphe de Plutarque.

Cela suffit-il ? Dans. sa thèse, œuvre capitale où ne manquent ni les vues ingénieuses, ni les idées justes, mais où, malgré tout, la sagesse de Plutarque prend une allure un peu plus mesquine que de raison et où son époque môme se rétrécit, M. Gréard, obéissant à un scrupule des plus respectables, hésite à rassembler en un corps de doctrine les opinions émises par son auteur. Veut-il faire des réserves sur le livre de Volkmann, si nourri, si projjre à faire comprendre l'importance du moment philosophique où Plutarque parut : « Ses procédés d'analyse serrée et grave, dit-il, sont moins conformes au génie de IMutarque (4) ; il n'y faut ])as chercher la grâce piquante de l'aimable moraliste. » Mais convient-il de demander « une grâce piquante r à des procédés d'analyse ? Il ne se le demande pas, et poursuit : a II arrive qu'en voulant établir trop rationnellement (5) la philosophie de Plutarque, M. Volkmann se trouve conduit à lui prêter une sorte de système, bien qu'il sache comme personne que nul moins ([ue le sage de Chéronée n'a porté dans ses écrits une pensée systématique. »

M. Gréard est trop évidemment tombé dans l'excès contraire à celui dont il accuse Volkmann. Plutarcpie a beau être un esprit discursif et curieux de toule chose ; n'avait-il pas suivi de trop prés

(1)11 écrivait couramment: dans le but de... Il s'exprimait parfois en termes équivoques et obscurs, comme dans la ijhrase suivante : « 11 [M. de Falloiix] apprend que les Petites Sœurs des pauvres d'Angers ont perdu, dans une épidémie la bête avec laquelle elles alimentaient la table de leurs pensionnaires. {Discours de réception, p. .31.)

(il Op. cit., p. 3Sl.

{?>) Emile Grbhart, Discours prononcé à l'Académie le jeudi 23 février 190ô. Supplément au Journal des Débals du 24 février 1903.

(i) GiiKARD, op. cit., p. II. 11 vient de parler de la solide el savante dijj'iision de Volkmann, qu'il juge bien appropriée au sujet.

(5) Souligné dans le texte.

les leçons des philosophes pour ne pas s'être fait, comme tant d'autres, " sa petite religion à part soi n. Ce Grec, si vraiment Grec» aurait-il esquivé le besoin d'ordonner ses idées, au moins dans sa tête, si peut-être son dessein particulier et certaines circonstances, qu'il y aura lieu d'examiner, l'empêchaient de reproduire cette ordonnance dans un traité d'ensemble V

Quoi qu'il en soit, ces lignes de M. Gréard trahissent la crainte que ses lecteurs, sur la foi de Volkmann, voient en Plutarque autre chose qu'un moraliste alTable, un peu radoteur, sans beaucoup de suite dans les idées, un bon aïeul préoccupé de faire la morale à ses petits-enfants, le bonhomme Plutarque après le bonhomme La Fontaine. La pénétration du fabuliste, son sens profond des conditions générales de la vie, sa connaissance des hommes et son peu d'illusions sur la société, furent longtemps voilés ù nos yeux par cette naïveté dont il se piquait lui-même, et qui donna lieu, conmie on sait, à tant de confusions fâcheuses. Craignons d'être injustes envers Plutarque pour une raison analogue.

Supposons qu'Amyot n'ait point traduit Plutarque, et que M. Gréard n'ait point écrit de lui ; la lecture de ses œuvres ne nous donnerait-elle point de cet auteur une idée quelque peu différente ? Sa physionomie n'est pas si simple, si unie qu'on le veut. « 11 n'y a rien, en définitive, de bien compliqué dans ce brave homme », dit de Rabelais M. Faguet (1), sans d'ailleurs administrer la preuve de cette assertion. La plupart des critiques de Plutarque ont à l'envi redit cette fornmle, ou tout autre analogue. Mais Plutarque, Grec de l'Empire, épris de sa patrie, la croyant immortelle et la voyant privée de toute autonomie, Plutarque, disciple de Platon, admirateur de Pythagore, plein d'un saint respect pour la mathématique, à la fois magistrat, prêtre d'Apollon et dévot d'isis, Plutarque est-il si peu compliqué ? J'ai peine à le croire, je l'avoue. Les cœurs peuvent être simples à ces époques où d'anciennes croyances tour à tour chancellent et se raniment, où les abus de l'esprit critique ont pour contre-coup la vogue des plus étranges superstitions ; les esprits simples y sont rares. Plutarque vit à un moment de trop grande effervescence intellectuelle pour être simple ; il s'intéresse à trop de choses, il en sait trop pour être simple. Il ne l'est point.

Il serait parfaitement vain d'essayer d'épuiser sa personnalité par une formule. Mais on dégage assez aisément de la lecture de son œuvre quelques caractères qui peuvent ne pas paraître d'abord SHSce))tibles de s'harmoniser.

Plutarque est un philosophe ; il le restera même, et c'est un lieu

(1) XVI» Siècle.

commun, quand il se fera biographe. Il se trouve, à plus d'un égard, sous l'inlluence directe de Socrate, qui, visiblement, lui paraît beaucouj) plus présent et actuel que ne semblerait le comporter le long es])ace de temps qui les sépare. Alors, sans doute, l'humanité vivait moins vite ; il en faut chercher la cause dans la lenteur du progrèsscientifique et des transformations de la vie matérielle (1). Mais, en outre, par son regret du passé, Plutar((ue était un Grec de la grande époque ; à force de s'imaginer l'apogée de la civilisation dont les vestiges brillants le séduisaient encore, il se figurait presque y avoir vécu. La sagesse dont s'étaient contentés les plus grands des Athéniens pouvait-elle être prescrite '? Il ne le crut pas.

Comme vSocrate, Plutarque s'intéresse d'abord à la nature humaine ; il est très rare que la préoccupation morale n'apparaisse pas au détour d'un de ses dialogues. Les visages divers des hommes leurs costumes, leurs croyances bigarrées, qu'il essaiera de ramener, à l'unité, sont l'objet de son attention. Il aime à voir leur activité s'exercer dans les domaines les plus variés, qu'ils élèvent de beaux temples, fassent des vers harmonieux ou de la musique, policent les villes ou travaillent au principal chef-d'œuvre ; c'est, pour chacun, de sculpter sa propre statue. Socrate était, à la vérité, plus exclusif, qui niait le beau, jusque-là de le confondre avec l'utile (2). Et Platon, sculpteur et poète, ne se souciait de monuments ni de vers. Sachant que parfois la lecture des poètes est pernicieuse, Plutarque néanmoins les aime (3), et ne peut se tenir de les citer à propos et hors de propos. Il aftecte de faire peu de cas des statues (4), mais quelle émotion sincère quand il décrit le Parthénon (5) !

Mais l'initiateur de la science psychologique, en partant du rvôjât (jaoTov donnait une base singulièrement étroite à sa philosophie. « Personne, dit Xénophon, n'a jamais entendu dire à Socrate, ni ne lui a jamais vu faire rien d'immoral ou d'impie. Car il ne discutait même pas sur la nature de l'univers, de la même façon que la plupart des autres philosophes, en cNaminant comment est né ce que les sophistes appellent le monde et par quelles nécessités se produit chaque série de [)hénomcnes célestes ; et même il montrait la folie de ceux qui se préoccupent des questions de cet ordre (6). »

(1) Cf. MoNTEsQuiEO, Esprit des lois, IV, 8 : » Epaminondas, la dernière année de sa vie, disait, écoutait, voyait, faisait les mêmes choses que dans l'âge où il avait commencé d'être instruit. >>

(2) Xksophon, Mémorables, III, 8.

f3) Non posse sti/iviter vii<i..., XIII, lOOfi B.

(4) PérU-lès, II, toS X; De Iside et Osiride, LXXVI, in fine, 382 B.

(5) Id., XIII, 159 D sqq.

(6) Mémorables, I, 1.

Plutarque, lui, tombe volontiers dans l'impiété et l'immoralité dont Socrate se gardait. Il révère dans la science un attribut de Dieu (1). Les origines et le développement du monde, les mythes cosinogoniqnes. l'attirent (2). Non seulement rien d'humain ne lui est étranger, mais rien d'existant. Il aime les animaux (.'?) et cite leur sagesse en exemple, plus sincèrement parfois que La P'ontaine (4). Bref, il se ressent assez peu de cet orgueil humain que Socrate instaura dans la philosophie (.5). Il eût aimé, sans doute, à marcher sur les traces de ces grands physiologues d'Ionie, que Xénophon traite de sophistes dans ce passage où le terme commence de prendre un sens méprisant.

Il n'hésite pas à reconnaître partout son bien. Innombrables sont les auteurs (lu'il cite, souvent, d'ailleurs, de seconde main. Il n'invoque pas seulement Homère et Hésiode, Platon et Aristote, mais Pythagore, Empédocle, Heraclite, Chry sippc, Antisthène, Parménide. loutefois son souci de ne négliger aucune source d'information ne lui confère pas l'iiapartialité du professeur chargé d'admirer tous les auteurs du programme. Il fait profession d'une doctrine précise; il est l'homme d'une école, un académicien. Il soutiendra donc souvent des polémiques. Les adversaires d'un sage aussi conciliant seront légion. C'est surtout contre les stoïciens et les épicuriens qu'il lutte avec suite; car ni l'une ni l'autre secte ne lui paraît exceller en sagesse pratique, puisque l'une demande trop à la nature et que l'autre lui code trop. Et puis toutes deux, en somme, organisent la vie humaine en dehors des dieux, nécessaires à rc([uilibre du monde, mais dont il n'y a lieu d'attendre aucune aide surnaturelle.

Plutarque se plaît à les embarrasser dans leurs propres contradictions ; et il apparaît qu'il n'agissait pas différemment dans la vie privée, mais qu'il recherchait les occasions de convaincre ses adversaires, ou, tout au moins, de les confondre devant un auditoire complaisant. Nous voyons même, dans les Délais de la Justice divine (6) un épicurien, obsédé de sa persistance à discuter, tourner les talons pour chercher ailleurs une tranquillité plus conforme à la

(i) De hide et Osiride, I, 351 B.

(2) /)e a/iim.-c procreaHone in Timn'o, passim. De Iside et Osiride, LIII- LXIV, fragm. ex ioû r.ia\ twv Èv FlXatatatî AarSiXtov, Vil.

(3) De Iside et Osiride, LXXVI, ■M-2;Caton l'Ancien, V, 339 A. (i) De solterlin nnimalium, passim.

(5) Cf. Jlmkn Benda, Sur le succès du bergsonisme. Paris, Mercure de France, 19 U, pp. 189-190.

(6) Op. cit., 1. Il importe pou do savoir si ce philosophe s'appelait Epiciire ou noa; resseiUii'l est que ses arguments coulre la Providence le classent nettement parmi les épicuriens.

doctrine de l'École. Car Plutarque poursuit sans relâche tous ceux qui jugent autrement que lui du divin. Certains ont trop peur des dieux; et d'autres, pas assez. Les athées nient leur existence, les poètes leur attribuent mille absurdités ; les superstitieux en font des épouvantails. Lequel est le pis ? Il n'ose en décider.

Ses procédés de polémique sentent souvent le parti pris. II résout la difficulté par la difficulté même; il tombe dans la pétition de principe. Si l'on reproche aux dieux tel acte immoral, il nie que les dieux l'aient commis; car, en ce cas, ils ne seraient plus des dieux. Il marque volontiers quelque pitié dédaigneuse pour ses adversaires et l'on sent qu'il ne dit pas tout ce qu'il voudrait dire. Parfois même, étant court d'arguments, il se retranche derrière le secret inviolable des mystères, qui l'empêche d'appuyer ses assertions de preuves éclatantes (1).

C'est que Plutarque n'est pas seulement un philosophe, mais un croyant. Esprit moins libre que Platon et peu familier avec la méthode d'Aristote, il conte mille histoires de revenants et ne sourit jamais de surprendre ses dieux en posture fâcheuse. Il croit à la Providence et à la divination ; il s'étonne fort peu qu'Hercule ait une fois soupe chez le sacristain de son temple (2) et moins encore qu'Athèna ait opéré la guérison miraculeuse d'un ouvrier du Parthénon (3).

On pouvait voir Socrate sacrifier à intervalles réguliers, Xénophon nous le dit (1); mais il est juste de reconnaître que ces formalités rituelles devaient avoir pour ce grand homme un sens et une portée différents de ceux qu'y attribuaient ses contemporains. Dans la vie de Plutarque, le culte tient une place importante. En Béotie, la [)lupart des oracles sont niuets ; celui de Delphes rend des réponses en prose vulgaire par le truchement d'une femme ignorante. N'importe ! Le dieu par excellence, Apollon, n'a point déserté son sanctuaire ; et sa présence éclate en cette Pythô sainte où les offrandes ne cessent d'affluer. Après son retour de Rome, Plutarque ne quittera guère les abords du temple ; il saisira l'occasion d'en faire admirer les trésors aux étrangers (5). Prêtre d'Apollon, sou sacerdoce ne couvrira pas, comme tel pontificat chez les Romains, une ambition politique ou tout autre calcul. P'ier de sa fonction, il se montrera prêtre en toute occasion. C'est

(1) De Iside el Osiride, XXXV, 364 D; Symposiacn, IV, 6. d, (i'I D. ('2) Rtmnilus, V, l-S, 1i) F.

(4) Péridh, XIII, KiO C.

(i) Mémorables, 1, 1.

(.o) Dans le traité De Pythire omcalis, ce rôle est joué par Théon, qui semble bieu n'être alors ([ue son prête-nom.

une joie de sacrifier ; l'athée l'if^nore, et aussi le superstitieux (1). Heureux qui vit dans l'aniour des dieux !

Rien d'étonnant que Plutarquc ait séduit plus d'un humaniste. Aussi M. Gréard peut-il citer coniplaisamment les propos de Sylvestre de Sacy, lequel, se reportant par la pensée à l'éjjoque du « vieillard charmant », déclarait : « Par moi-même, et livré au simple penchant de mon cceur, j'aurais brûlé de l'encens avec le bon Plutarque sur l'autel d'Apollon et des Muses, j'en ai peur (2). » Mais, admis à l'honneur de la compagnie de Plutarque, M. de Sacy, sans doute, aurait éprouvé quelque déception. Il eût risqué d'honorer non seulement des divinités gracieuses ou splendides, sculptées •dans le marbre par d'habiles artisans, mais Anubis l'aboyeur, le noir Sera pis, Osiris. le dieu cadavre (3) et Isis coiflee de ses cornes de vache. Tous ces dieux sont respectés de Plutarque, et la zoolàtrie même lui paraît excusable, et, finalement, rationnelle (4). Entre Apollon et Osiris, il ne tranche pas.

Ce sont deux puissants dieux

(Deux puissants dieux, à moins qu'ils n'en fassent qu'un !)

Philosophe, polémiste, prêtre, voilà ce qu'est IMutanjuc essentiellement. Les conmientateurs français ont abondamment disserté sur les deux premiers points. Ils n'ont jins toujours insisté sur le troisième autant (ju'il eût convenu.

Villemain n'avait pas tort de voir dans le livre de M. Gréard un excellent morceau d'histoire (5). Mais peut-être le chapitre du Temple nous présente-t-il un Plutarque trop raisonnable, disons : trop rationaliste. Et surtout, comme l'exigeait le dessein du livre, l'auteur a dû laisser dans l'ombre ce qui était s|H'cifK|uemcnt religieux, n'ayant à connaître de la religion qu'en tant qu'elle touchait à la morale.

.\ussi M. Gebhart, dans son discours de réception, ne jjeut-il se tenir, lui, l'ancien Athénien, de refaire ce chapitre. « Je crois, dit-il après une émouvante description des alentours de Chéronéc, que cette contrée étrange, isolée, farouche, marqua d'une empreinte profonde l'esprit et la conscience de Plutanpie, et qu'on peut y découvrir un commentaire au curieux cha))itre de M. Gréard sur

(1) Non posse suaviler vivi..., XXI, H02C.

(2) Gréaud, op. cit., p. 317.

(3) L'expression est de M. Emile Guiinet {Plutarque et l'Égyple. t'aris, Leroux, 1898i.

(*) De Itide et Osiride, IJCXVI.

C3) Cf. Duc DK BiioGLiE, op. cit., p. 66.

le 'lemple, c'est-à-dire sur la religion de l'historien (\). » Il analyse en quelques pages profondes et délicieuses le charme, fait de grâce et d'épouvante, indéniable pourtant, des bords du Copaïs et du Parnasse aux deux coupoles. Enfin il conclut : « Plutarque respirait cet air depuis sa jeunesse. Il avait ainsi pris une habitude d'émotion religieuse que ne put abolir l'instinct rationnel développé en lui par la méditation philosophique. Archidiacre d'Apollon et platonicien... ce dualisme d'une conscience méritait d'exciter la sagacité criticiue de votre confrère. ><

A dire le vrai, ce dualisme ne paraît pas avoir embarrassé M. Gréard « Archidiacre d'Apollon et platonicien », c'était, à ses ygux, une juxtaposition, mais point du tout une contradiction. Si, peut-être, on aimerait qu'il s'en fût expliqué plus nettement, on doit lui savoir gré de n'être point tombé dans le travers qui consiste à chercher, à tout prix, dans l'antiquité, des précurseurs aux doctrines modernes. « Plutarque, dit-il, est païen d'esprit et de cœur ; aucun moraliste de son temps n'est plus éloigné, par le caractère général de son enseignement, des principes de la morale chrétienne (2). »

Cependant un prélat anglais (3) saluait en Plutarque une âme <- naturellement chrétienne », et M. Deltour déclarait le sage de Chéronée « bien éloigné des anciennes croyances de la Grèce ». « Sa morale, allait-il juscju'à dire, est celle même que prêchent les Apôtres (4). » Avant eux, Joseph de Maistre, en dépit de Wyltenbach, avait donné comme probalile, sinon comme assuré, que l'auteur des Délais de la justice divine avait recueilli dans la ville savante d'Alexandrie, quelques échos de la prédication évangélique (5).

Les critiques les plus récents ont parlé, sauf exception, comme M. Gréard. « Philon, Plutarque, Apulée, dit M. Lafaye, ne doivent

(1) Geiuiart, op. fit. — Pour aimables que soient ces lignes, il n'eu faut point exagérer la portée. Peut-ùtrc M. Geljhart y c;"Mlo-t-il trop à la tendance nioilerne d'oxpliquiu' l'iiommc par son milieu physi(iQe. En fuit, l'Intarquc, dans son pays, ne voyait guLTO que le temple. Il s'intéressait médiocrement aux paysages et l'on no voit pas que, dans son œuvre si vaste, il en ait décrit un seul. Il est d'ailleurs peu prol)able que l'aspect do la liéotio, et singulièrement des alentours do Chéroaée, fût, ou parût, alors aussi n farouclie d et aussi « étrange » qu'à notre époque.

("2) GiiKARi), op. cit., pp. l!78-379.

(.i) Riohar.l Clieuovix Trench, arclicvèque de Dublin. Cf.GnKvu», op. cit.. pp. iv-v.

(4) Dkltouh, op. cil., p. 517.

(5) Sur les dclais de la justice divine dans ta punition des coupntiles, ouvrage do l'iularque nouvellement traduit, avec des additions et des notes, par le comte Joseph de Maistre. Nouvelle édition, Lyon, Pélagaud et Gie,

rien au chrislianlsnie (1). » Mine Jules Favre, qui entreprit à son tour (le donner une idée de la morale de Plutarque, était si éloignée de le croire chrétien qu'elle ne peut même se résigner à lui attribuer aucune religion. « La morale si vivante et si large de Plutarque, dit-elle, ne saurait se concilier avec une religion étroite et formaliste. Aussi Plutarque, par ses croyances, ne semble-t-il se rattacher à aucune des religions positives dont il juge sévèrement les superstitions et les pratiques absurdes et souvent hypocrites (2). »

Voilà qui s'appelle tirer un auteur à soi. Dans le livre de Mme Jules Favre s'accuse nettement une tendance, qui sent son dix-huitième siècle, à faire de Plutarque un simple philosophe, obligé de se conformer aux usages du temps et, par suite, aux rites de la religion nationale. Cet éloge singulier se termine à le représenter comme un hypocrite, lui qui, cependant, fait un crime aux stoïciens de pratiquer un culte dont ils nient l'efTicacité (3). Si rien ne nous permet d'imputer à Plutarque une contradiction qu'il ne supportait point chez autrui, reste f|ue ce soit, comme le veutW. MùUer, « une nature profondément religieuse (4) «.

C'est justement cette double sincérité, sincérité du croyant, sincérité du philosopiie, ce dualisme signalé par M. Gebhart avec tant de finesse, c|ui fait l'originalité de Plutarque. Un Platon s'inquiète peu de concilier l'interprétation du monde, qui lui paraît vraisemblable, avec ce (jue les ancêtres ont dit des dieux. Un Euripide se montre si libre esprit que l'idée lui vient de reprendre aux Olympiens, à titre d'indemnité pour leurs rapts et autres forfaits, les trésors amassés dans leurs temples (5). Mais un Plutaniue, persuadé de l'existence des dieux et de leur liienfaisance et, par ailleurs, docile aux lois suprêmes qui régissent le monde et l'esprit, a bien des contradictions à résoudre. Il tient solidement les deux bouts de la chaîne ; animé toutefois d'une certaine ardeur de iirosélytisme, cela ne lui peut suffire. Il veut éclairer les intelligences, concilier les doctrines. A quelles subtilités, lui que l'on dit naïf et bonhomme, ne devra-t-il pas recourir ?

Peut-être l'ironie dont se teinte chez plusieurs, et notamment chez Emerson (6), la sympathie qu'inspire Plutarque, a-t-elle dc-

(1) 0. Lakayk, llisluire du culte des divinités d'Alexandrie. ■ liors tU l'Ètjypte. Lyon, Thorin, t884.

(-2) Mme Jules Favuk, In Morale de Ptutnriiue. préceplos et exoniplcs. Paris, Paulin, 1008.

(3j De Sloirorum repnijnantiis, VI, 103 1 B.

(4) Ueber ilie lietiiiion Plularclis, 1883.

(5) Ion, Ui-U'i. '

(6) Cf. Grkaiu), op. cit., pp. vi-vii.

louriié parfois la critique d'analyser sa pensée sérieusement. Refuserait-on de le tenir pour un esprit supérieur ? C'est alors qu'il deviendrait plus représentatif encore ; car on entendrait en lui toute une époque (1). Ainsi, quelque opinion que l'on ait conçue de sa valeur propre, on ne saurait rester indifférent à ses idées.

Aussi bien l'intérêt documentaire des Œuvres morales avait-il été mis en lumière dès 1836 par Henri Ritter dans son Histoire de la philosophie. « Les écrits de Plutarque, disait cet érudit, révèlent, plus clairement que quoi que ce soit, la tendance, parmi les Grecs et les Romains de ce temps, à concilier et à fondre la culture philosophique avec le culte public et national (2). »

Il est juste, toutefois, de reconnaître que les faiseurs de grandes synthèses ont rarement mis Plutarque à sa place. En revanche, les spécialistes hardis et patients qui, depuis plus d'un demi-siècle, travaillent à nous restituer la civilisation antique, dans la complexité de ses institutions et la diversité de ses croyances, proclament volontiers les titres du vieux polygraphe à leur gratitude. Plutarque, comme Hérodote, avait été victime de la réaction, légitime en soi, mais excessive, qui s'était faite contre l'autorité des anciens, accusés d'avoir par trop arrangé la vérité. Pour mieux déblayer le terrain de leurs recherches, et désireux qu'ils étaient d'aborder sans idées préconçues des études où leurs seuls guides seraient l'archéologie et l'èpigraphie, d'aucuns lui imposaient silence.

Cette méthode a vécu. Mieux connues, ces sciences auxiHaires de l'histoire ont justifié plus d'une assertion du sage de Chéronée, qui, longtemps, avait suscité des doutes. « D'une manière générale, dit M. Sourdille après avoir rapporté certains passages du traité d'isis et d'Osiris, tous les faits qui précèdent trouvent dans des documents authentiquement égyptiens leur confirmation (3). » 11 admire plus loin que l'auteur soit « si bien informé, en général, de tout ce qui touche à la religion égyptienne (4) ». N'en soyons point surpris.

(1) [« Mais c'est trop insister sur la philosophie flottante du bon Plutarque. Ses érrits sont précieux précisément parce qu'ils nous donnent l'état de l'opinion non réfléchie, du sens commun à son époque. » (Bolcuk-Le- CLKncQ, Tyché on Ja Fortune, Renne de Vhistoire des reliijioiis, t. XXIIl, p. 30'(..)

ti) IIkniu RiTTEii, Histoire de la philosopliie, traduction ïissot. Paris, Ladriuige, 1H3G. Sur Philarque, et. spécialement, t. IV, pp. 400-4-27.

(.3) G. SouKDiLLE, Hérodote et la reliyioii de l'Egypte. Paris, Leroux, p. 80.

(4) SouiiDiLi.E, op. cit., p. 06. — Nous devons ajouter que M. Guimct (op. cit.) se montre plus sévère, tout en reconnaissant qu'on ti'ouve dans le traité d'/sjs et d'Osiris de précieux renseignements et quelques étyraologies exactes.

Si l'on examine l'origine historique de tel rite ou de telle légende, la lecture qui nous apportera le moins de renseignements sera peutêtre, suivant une remarque ingénieuse de M. de La Ville de Mirmont (1) celle des classiques proprement dits. On s'instruira davantage à parcourir soit les [)rimitifs, soit les décadents, travaillés par ce goût de l'archaïsme qui, dans les fins de civilisation, tient lieu d'originalité. Aussi M. Marillier voit-il dans les Œuvres morales une source ir.ipuisable de renseignements pour l'histoire des religions (2).

Mais Plutarque, et jusque dans ses biographies, est toujours encore « plus philosophe qu'historien (3) ». Il ne s'effacera donc jamais devant les faits ; il s'en servira pour développer et expliquer sa pensée propre. D'excellents juges n'ont pas trouvé cette pensée si dénuée d'intérêt que semblent faire ceux qui daignent adresser au bon Plutarque un sourire condescendant. M. Guimet estime que les Œuvres morales « nous décèlent une aspiration incessante vers les secrets de la nature, une attraction des transcendances, un désir ardent de connaître le vrai (4) ». Ce n'est là, dira-t-on, qu'un hommage aux intentions de Plutarque. Or, M. Eugène de Paye va plus loin : « L'étude de la conception théologique de Plutarque, dit-il, aide à comprendre la christologie des apologètes (5). » L'idée d'un rapprochement de ce genre avait elTleuré déjà l'esprit de l'abbé Freppel, professeur d'éloquence sacrée à la Sorbonne, qui, dans son étude sur les Apologistes chrétiens au deuxième siècle, consacrait à Plutarque des pages curieuses (6). « C'est peut-être, ajoulail-il, le dernier des Grecs qui ait pris le polythéisme au sérieux, en mettant au service de la religion nationale les ressources d'un esprit vaste et pénétrant. »

Tout récemment enfin, M. Charly Clerc, dans un article remarquable sur Plutarque et le culte des images (7), exposait avec autant de justesse que de clarté l'intérêt que présente l'étude de notre écrivain, pris comme personnage représentatif. « Critique religieuse,

(1) Cf. sa thèse sur la Mythologie et les Dicii.r dans les Argoimuliqucs el rf«;is /'Enéide. Paris, Ilarhette, 1894.

("2) nevne de l'nisloire des religions, t. XXVIII, p. 8.S.

(3) Bauer, Compte rendu d'un travail de Scebcrg sur les sources do l'Iutarque, Revue tiistoriqne, t. LXXII, p. 173.

(i) Guimet, op. cil.

(.')) E. DE Paye, la C.lirislologie des Pè.res n[>ologèles grecs et In l'Iiilosupliic religieuse de IHuInrqne (Rapport annuel do l'Ecole des Hauti's-Ktndcs, section des sciences religieuses, 1906). Paris, Imprimerie nationale, pp. 1-17.

(6) EuEPPEN, les Apologistes clirélieiis au II' siècle. 3° édition, Paris, Rctaux- IJray, s. d.. pp. ^>32-'>6'2.

(7) lievue de Vliistoire des religions, t. XX, pp. 107 sq.

respect de la tradition, science timide, symbolisme, superstitions encore vivaces... tous ces éléments se rencontrent en lui et se mélangent de façon bizarre. Si l'on veut comprendre l'état d'esprit d'un prêtre grec au début du deuxième siècle, aucune étude ne peut apporter plus de lumière que celle des Œuvres morales. »

Ce prêtre est un Grec, un pur Grec. Il n'est pas hors de propos d'y insister ; car on n'a pas toujours tenu grand compte de ce fait, pourtant significatif. A une époque où l'Orient envahissait de plus en plus la littérature, la religion, la vie, pourtant un philosophe s'est rencontré, qui n'avait pas appris la sagesse en Asie. L'intérêt d'un pareil détail n'a pas échappé, semble-t-il, aux derniers critiques de Plutarque, dont M. Thouvenez paraît avoir résumé l'opinion en mettant Plutarque au-dessus des « néo-platoniciens d'importation étrangère (1) ».

Peut-être avons-nous montré l'intérêt que pourra présenter l'étude des idées religieuses de Plutarque. Nous ajouterions volontiers que les progrès faits dans ce dernier quart de siècle par l'histoire des religions, d'une part, et, d'autre part, les heureux résultats des fouilles de Delphes, ont accru le nombre et l'importance des matériaux dont pourra disposer celui qui se proposera de replacer dans son milieu le plus illustre des prêtres d'Apollon-Pythien. Mais les circonstances ne nous ont pas permis de mettre à profit cet outillage dans la mesure où nous l'aurions souhaité. Notre seule ambition serait de dégager de notre travail quelques idées nettes et de les rendre probables.

Notre dessein est d'ébaucher d'abord un tableau des tendances religieuses qui paraissent triompher à l'époque de Plutarque. Nous étudierons ensuite la formation de son esprit et les origines de sa pensée. Nous essaierons de déterminer ce qu'on pourrait appeler son apologétique, c'est-à-dire la méthode par laquelle il pense résoudre l'opposition entre la religion et la philosophie. Nous examinerons l'idée qu'il se fait de la divinité, soit en elle-même, soit dans ses rapports avec l'homme, et le culte qu'il entend lui rendre. Nous nous demanderons enfin, pour répondre à une question souvent posée, quelles affinités peut avoir la pensée de Plutarque avec le christianisme.

(Ij Revue critique, 2'2 novembre 1913, pp. i08 sq. — Cependant Rittër (op. cit.) insiste sur les rapports do Phitarque avec l'Orient, ainsi que sur ses emprunts à l'école d'Alexandrie. D'après lui, le rôle d'isis, chez Plutarque, serait analogue à celui du Verbe chez Philon.

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